Chapter 41

Le dispensaire… Une vieille koubba désaffectée, dortoir militaire au temps de la conquête, bien communal et infirmerie aujourd’hui. Une doctoresse y dirige une clinique et donne ses soins aux femmes et aux enfants indigènes.

Noura est allé chercher la malheureuse mère et les petits vus le soir de la fête à Sidi Brahim. Elle les amène à la consultation.

Des clientes et leur glapissante progéniture envahissent la cour.

Par les escaliers accédant à une coupole où s’accroche une vigne séculaire, la Mâlema voit descendre la bouffonne habile en l’art de mimer le poème de la vie. La bouffonne bavarde avec les habituées, très petites bourgeoises, femmes du peuple ou prostituées ; car les filles de bonne maison ne vont point au dispensaire. Avec un esprit aiguisé la bouffonne déchire des réputations.

Noura a présenté ses protégés à la doctoresse et la félicite de l’installation de son infirmerie.

— Ah ! mademoiselle, il y aurait mieux à faire, mais l’argent manque. Enfin, c’est un commencement. Je n’ai que trois malades pour le moment. Le danger c’est que, guéries, elles ne veulent pas partir, étant pour la plupart des abandonnées. Et, puisque j’ai cette occasion de vous entretenir, que je vous dise ; en faisant la leçon aux futures mères de famille que sont vos élèves, persuadez-les de ne pas tuer leurs enfants avec de l’opium. Regardez.

Elle montre un nourrisson comateux étendu sur les genoux de sa mère et dont les yeux ouverts ne voient point.

— Voilà ! s’écrie la doctoresse. Pour que l’enfant ne trouble pas le sommeil maternel on lui donne des décoctions de pavot et, celui-ci devenant insuffisant à la longue, on use de l’opium. Cela d’ailleurs sans la moindre intention mauvaise. Je m’insurge et prêche contre la dangereuse pratique, faisant son procès devant les intéressées, mes confrères et tous ceux dont la bonne volonté veut l’amélioration des musulmans. Le procès ne doit-il pas être gagné ?

— Certes, répond Noura ; mais vous savez combien sont longues les généreuses campagnes.

Elle tressaille. Des mots saisis dans un bavardage la font pâlir. — Oureïda bent Derdour va mourir. —

Elle sort. La maison des Derdour est voisine. Elle heurte à peine, pousse la porte brusquement… L’amertume et l’ombre du deuil anticipé sont déjà dans ce logis.

Dès le seuil de l’appartement où la douleur des femmes est encore silencieuse, Noura ne voit que la marmoréenne figure d’Oureïda.

O « petite rose », pourquoi les jeunes corps sont-ils si débiles qu’ils ne peuvent porter longtemps le poids des âmes lourdes, trop lourdes de sucs nombreux, de parfums essentiels et graves ?

O « petite rose », si tu devais mourir parce que ton âme était comme une aile qui s’ouvre et s’élargit, prête à l’envol sacré, immense ; comme une large fleur épanouie dont les pétales vont essaimer ; comme le fruit mûr et savoureux qui se détache de l’arbre ; ô « petite rose », si tu devais en mourir, pourquoi n’avons-nous su te faire une âme légère, tranquille comme une aile fermée, fraîche comme une fleur à peine entr’ouverte, attachée à l’arbre comme le fruit vert ? Pourquoi n’as-tu pas possédé seulement l’âme de tes aïeules ?

Nous entendons un chant terrible et doux, le chant de la Mort en marche. Elle a préparé les sombres noces de ton printemps. Hélas ! hélas ! hélas ! qu’une saison est courte !… Si un monde s’évanouissait après une seule saison, l’Univers se révolterait. L’Univers se révolterait et les Dieux repentants, devant la juste colère des hommes, ranimeraient le monde.

O Dieux ! ceci est inique ; la fin d’un enfant. Pour nous, la vie de cet être était aussi vaste et précieuse que celle d’un monde : ranimez-le !…

Les Dieux sont sourds. L’Humanité le sait. Elle ne dénombre plus les planètes mortes, les soleils éteints, les âmes enfuies, les corps dissous. La voix de la révolte, la clameur désolée ne couvre pas le chant terrible et doux de la Mort en marche… Elle vient au printemps sans que l’émeuvent les promesses de l’été. Elle vient en été sans entendre les désirs de l’automne.

Elle vient…

Oureïda dormait… Dans ce sommeil elle commençait à mourir.

Noura se pencha, cherchant avec angoisse le souffle léger, puis elle s’assit au bord des tapis sur lesquels reposait son amie et des larmes creusèrent ses joues.

Mais Oureïda ouvrit les yeux. Elle ouvrit les yeux, vit le muet désespoir des femmes de sa maison, l’angoisse de sa mère. Elle sentit les pleurs de Noura sur ses mains… Elle eut cet intraduisible sourire de ceux qui savent et qui acceptent.

— Tu es venue, ô Mâlema, et tu pleures. A quoi cela servira-t-il, je te prie ?… — Elle ébauchait un geste de lassitude. — A quoi sert la science puisqu’elle n’empêche pas de mourir ?…

Elle reprit lentement :

— Le ver qui me rongeait la poitrine a fini… Vous fermerez mes yeux avec des caresses… Vous me laverez doucement. Mes longs, longs cheveux, vous les dénouerez et vous les laisserez dénoués pour qu’ils m’enveloppent dans le tombeau. Vous me mettrez les bijoux des jeunes épousées, la robe neuve de brocart mauve et, sur ma tête un seul foulard aux franges d’argent…

Elle attira Noura contre sa bouche et murmura à la faveur des sanglots :

— Je ne crois plus au Koran, je ne crois pas à l’immortalité ; je n’ai pas voulu d’autre croyance parce que, avant tout j’étais une Arabe fidèle à sa race. Il y avait trop de choses dans mon cœur et dans ma tête ; elles m’ont tuée…

Elle dit encore, et l’effroi fluait dans ses larges prunelles.

— Je n’ai pas peur de la mort ; mais c’est la première nuit dans l’ombre du tombeau qui m’épouvante… Elle doit être si longue et personne ne sera près de moi ! Fait-il froid dans la terre ?… Je m’habituerai…

Oureïda est morte.

Déjà la nouvelle bondit de terrasse en terrasse. Les pleureuses et les ensevelisseuses accourent. Elles accourent pareilles aux corbeaux qu’un cadavre fait voler des quatre horizons…

Elles sont si habiles que prompte est la funèbre toilette. Et voici Oureïda, ses ultimes désirs accomplis, échappant à l’horreur étroite du suaire, enlinceulée d’une robe de brocart et de sa chevelure fabuleuse…

Oh ! la beauté suprême de la plus belle des Endormies pour l’éternité !…

Maintenant, criez, ô pleureuses ! Vous toutes, femmes qui l’aimiez, déchirez vos visages avec frénésie ! Que les pleurs se mêlent au sang des joues lacérées ; qu’ils deviennent des larmes rouges, brûlante offrande à la morte blanche au tendre linceul. Que les déchirures soient profondes, qu’elles flétrissent longtemps votre charme, ô vous qui vivez encore !

Toi, la Bent Fraîchichi, chante selon l’usage, un chant digne d’Oureïda.

O infidèle sorti du tombeau, que vois-tu ?Le monstre au souffle pourri te frappeAvec des paroles obscènes.Tu demandes son nom, il répond :— « Je suis ton ouvrage,« Le mal que tu as commis.« Je l’ai porté durant ta vie ;« Toi, désormais, porte-moi !… »O croyant levé d’entre les morts, que vois-tu ?— « Je vois les vierges qui n’enfanteront point,« Celles qui ne savent rien de la terre,« Si ce n’est l’amour.« Je vois ma mère, mes femmes et mes filles ;« Elles vont, rassasiées de bonheur,« Aux sources de lait et de miel,« Par des chemins de diamant… »

O infidèle sorti du tombeau, que vois-tu ?Le monstre au souffle pourri te frappeAvec des paroles obscènes.Tu demandes son nom, il répond :— « Je suis ton ouvrage,« Le mal que tu as commis.« Je l’ai porté durant ta vie ;« Toi, désormais, porte-moi !… »O croyant levé d’entre les morts, que vois-tu ?— « Je vois les vierges qui n’enfanteront point,« Celles qui ne savent rien de la terre,« Si ce n’est l’amour.« Je vois ma mère, mes femmes et mes filles ;« Elles vont, rassasiées de bonheur,« Aux sources de lait et de miel,« Par des chemins de diamant… »

O infidèle sorti du tombeau, que vois-tu ?

Le monstre au souffle pourri te frappe

Avec des paroles obscènes.

Tu demandes son nom, il répond :

— « Je suis ton ouvrage,

« Le mal que tu as commis.

« Je l’ai porté durant ta vie ;

« Toi, désormais, porte-moi !… »

O croyant levé d’entre les morts, que vois-tu ?

— « Je vois les vierges qui n’enfanteront point,

« Celles qui ne savent rien de la terre,

« Si ce n’est l’amour.

« Je vois ma mère, mes femmes et mes filles ;

« Elles vont, rassasiées de bonheur,

« Aux sources de lait et de miel,

« Par des chemins de diamant… »

La Bent Fraîchichi se livra toute à son inspiration.

Oureïda, ô Oureïda !…Nous nous souviendrons de tes yeux,Tes yeux plus noirs que le herkous[39].Quand tes yeux s’ouvraient,Le soleil fuyait ta maison, pâle de jalousie,Oureïda !…

Oureïda, ô Oureïda !…Nous nous souviendrons de tes yeux,Tes yeux plus noirs que le herkous[39].Quand tes yeux s’ouvraient,Le soleil fuyait ta maison, pâle de jalousie,Oureïda !…

Oureïda, ô Oureïda !…

Nous nous souviendrons de tes yeux,

Tes yeux plus noirs que le herkous[39].

Quand tes yeux s’ouvraient,

Le soleil fuyait ta maison, pâle de jalousie,

Oureïda !…

[39]Fard noir pour les sourcils.

[39]Fard noir pour les sourcils.

Oureïda, ô Oureïda !…Nous avons bu à la fontaine de ton cœur ;Nous nous souviendrons du parfum de l’eau,Plus doux que celui de la fleur d’oranger…Et nous ne boirons plus à la fontaine de ton cœur,Allah !…Par Dieu ! Oureïda, la source est-elle tarie,Que ton cœur ne souffre plus quand nous pleurons ?Tes yeux sont-ils rongés par l’ophtalmieQu’ils se cachent sous tes paupières quand nous les demandons ?Ma petite colombe, ô ma petite colombe,Le pigeon amoureux voulait venir vers toi ;Ma petite colombe.Tu ne sais pas comme il chante bien !…Oureïda…Oureïda, ô Oureïda !…Le pigeon ne veut pas chanter ;Avec nous il pleure ;Il pleure Oureïda…La colombe et la petite rose.Tous les gens savaient qu’elle était belle comme la pleine lune,Odorante et douce comme l’anis,Tous les gens le savaient…Tous les gens le savaient qu’elle était grande comme le palmierEt souple comme la vigne enroulée aux colonnes de la maison.O hommes, lequel d’entre vous pourrait dire :— J’ai fait rougir la « petite rose ». —Son front était comme la neige du Djurdjura,Sa pensée claire comme l’eau des nuages.Oureïda, ô Oureïda !…

Oureïda, ô Oureïda !…Nous avons bu à la fontaine de ton cœur ;Nous nous souviendrons du parfum de l’eau,Plus doux que celui de la fleur d’oranger…Et nous ne boirons plus à la fontaine de ton cœur,Allah !…Par Dieu ! Oureïda, la source est-elle tarie,Que ton cœur ne souffre plus quand nous pleurons ?Tes yeux sont-ils rongés par l’ophtalmieQu’ils se cachent sous tes paupières quand nous les demandons ?Ma petite colombe, ô ma petite colombe,Le pigeon amoureux voulait venir vers toi ;Ma petite colombe.Tu ne sais pas comme il chante bien !…Oureïda…Oureïda, ô Oureïda !…Le pigeon ne veut pas chanter ;Avec nous il pleure ;Il pleure Oureïda…La colombe et la petite rose.Tous les gens savaient qu’elle était belle comme la pleine lune,Odorante et douce comme l’anis,Tous les gens le savaient…Tous les gens le savaient qu’elle était grande comme le palmierEt souple comme la vigne enroulée aux colonnes de la maison.O hommes, lequel d’entre vous pourrait dire :— J’ai fait rougir la « petite rose ». —Son front était comme la neige du Djurdjura,Sa pensée claire comme l’eau des nuages.Oureïda, ô Oureïda !…

Oureïda, ô Oureïda !…

Nous avons bu à la fontaine de ton cœur ;

Nous nous souviendrons du parfum de l’eau,

Plus doux que celui de la fleur d’oranger…

Et nous ne boirons plus à la fontaine de ton cœur,

Allah !…

Par Dieu ! Oureïda, la source est-elle tarie,

Que ton cœur ne souffre plus quand nous pleurons ?

Tes yeux sont-ils rongés par l’ophtalmie

Qu’ils se cachent sous tes paupières quand nous les demandons ?

Ma petite colombe, ô ma petite colombe,

Le pigeon amoureux voulait venir vers toi ;

Ma petite colombe.

Tu ne sais pas comme il chante bien !…

Oureïda…

Oureïda, ô Oureïda !…

Le pigeon ne veut pas chanter ;

Avec nous il pleure ;

Il pleure Oureïda…

La colombe et la petite rose.

Tous les gens savaient qu’elle était belle comme la pleine lune,

Odorante et douce comme l’anis,

Tous les gens le savaient…

Tous les gens le savaient qu’elle était grande comme le palmier

Et souple comme la vigne enroulée aux colonnes de la maison.

O hommes, lequel d’entre vous pourrait dire :

— J’ai fait rougir la « petite rose ». —

Son front était comme la neige du Djurdjura,

Sa pensée claire comme l’eau des nuages.

Oureïda, ô Oureïda !…


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