Chapter 46

La colline dont la terre est rouge, dont les roches se creusent et se déforment sous les pluies et les grandes rafales levées sur la mer. La colline où les bleus iris fragiles affrontent le hérissement sauvage des palmiers nains, des lentisques amers.

Près d’une grotte naturelle aux tons d’ocre et de sienne, un sanctuaire sans coupole, badigeonné d’un bleu intense. Au seuil, la tombe d’un saint.

Dans un gourbi de diss et d’épaves jetées à la côte, un Arabe solitaire soupire ou chante des fragments de mélopées qui ne veulent rien dire et n’ont ni commencement ni fin.

Des femmes pieuses donnent une fête au sanctuaire, isolé dans le vacarme des houles ou le silence des rochers. Elles donnent une fête pour le souvenir d’Oureïda bent Derdour auquel s’unit celui de Lella Fatime.

Noura est avec les femmes que sa douloureuse expression rend graves. Elles savent mal la véritable raison de la douleur. La Bent Fraîchichi allégua que ce pouvait être un chagrin d’amour et les autres ne comprennent point qu’on soit amoureuse jusqu’à la souffrance. Elles ne le comprennent point, elles qui subissent ou excitent les passions des hommes, en toute force de malice et de liberté de cœur, ne se donnent pas le souci d’aimer.

Au faîte de la colline, les bras noirs d’un sémaphore rayent un ciel de soie tendre, à la vastité sereine. Une vache brame dans le jour tombant ; des chèvres se poursuivent, troupeau qui regagne un bercail éloigné. Un petit berger achève la chanson de l’Arabe mélancolique.

Noura rêve, assise sur le tombeau du saint merabet. Elle se sent la proie du pire découragement, celui que l’esprit fatigué approuve et justifie.

Elle rêve de vous, ô féminines créatures du suprême Islam. Elle est celle qui, tout éveillée et sans pouvoir magique a pénétré dans votre royaume plein de sortilèges. Elle vous a connues, ô les Enchantées, les Endormies au bercement de la coutume. Elle a vu votre quiétude en le nonchaloir voulu de l’ancestrale tradition qui vous asservit doucement, mollement, par la lente pression de l’habitude séculaire. Et vous êtes depuis des ans si longs dans la perdurée d’anciens parfums, de liens indestructibles ou dont le brisement est dangereux !

Elle a été punie, — savez-vous combien rigoureusement ? — d’avoir osé toucher vos hiératiques et séduisants visages, des visages d’idoles dont on verrait l’âme illusoire à travers les prunelles d’émail… L’âme illusoire ou l’âme dormante… O idoles, chères idoles de jadis et d’à présent, quand on veut vous réveiller cette âme frémit, se dérobe, rétractile, ou se débat et souffre jusqu’à mourir d’avoir essayé de trop vivre. Souvent, elle double son instinct primordial d’une intelligence trouble, d’un mauvais désir, et la petite idole arrachée à la sérénité du temple roule dans la fange…

Et il se peut que le seul salut, ô profanées, soit le retour au sanctuaire, dans l’ombre chaude, le doux clair-obscur musulman parmi les encens attardés…

Mouni est partie hier. Noura partira demain. Mais elle n’ira pas vers les Grandes Tentes hostiles ; elle demeurera dans la ville de ses amitiés, près d’une affection qui sache apaiser son mal et défendre son courage contre l’anéantissement qui le guette après ces heures où elle le sent crouler.

Et elle sera plus près de Mouni quand Mouni voudra revenir vers elle, si Mouni revient…

Si Mouni revient… Oh ! puisse la voix franque, la chanson apprise parler en elle plus haut que la mélopée des champs d’alfa ! Puissent Mouni résister au vœu de son père, repousser l’union projetée et Cherïef-Soltann, qu’on dit d’esprit noble et généreux, admettre la résistance de cet enfant.

La Mâlema parle aux femmes :

— Je suis avec vous pour le souvenir et pour vous dire adieu. Je m’en vais, pour un temps. Je ne sais pas la date de mon retour ; ce sera celle du retour de Mouni. Ma maison est vide depuis son départ et je souffre de ne plus voir le visage de « mon enfant » parmi ceux de vos filles. Les mères doivent me comprendre. Je désire que mes leçons ne soient pas toutes oubliées et que vous me gardiez votre pensée. La distance n’y fait rien ; je serai toujours votre sœur. Vous êtes mes amies et vous savez que je vous aime. Longue vie sur vous ! Soyez récompensées par le bien ; car vous avez pleuré à cause de Lella Fatime et de ma douleur. S’il plaît à Dieu l’absence sera brève et prochain le jour de la réunion.

Et toutes s’écrient :

— S’il plaît à Dieu !…


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