Chapter 56

Ce jour-là, dans la cour, l’ombre du figuier et de la vigne, qui tant de fois avait caressé Lella Fatime et Mouni, était plus légère aux pensées de Noura Le Gall. L’influence du Mahdi guérissait la crise de désespérance. Elle concevait que tout n’était pas vain de ce qu’elle avait tenté, que ses épreuves mêmes seraient fécondes et concourraient mystiquement au bien de l’avenir. Elles seraient les sanglants sacrifices aux dieux mystérieux et jaloux qui défendaient le passé et veillaient sur les Enchantées figées dans leur magique sommeil…

Quelqu’un fut dans la cour, quelqu’un qu’elle n’attendait pas, qu’elle croyait ne jamais revoir ou pouvoir rencontrer dans l’indifférence et dont la présence multipliait les battements de ses artères.

Claude Hervis était debout devant elle, grave et mélancolique, le regard calme, assuré, sur tout son visage une expression décisive.

Il partageait à peine l’émotion qui étreignait Noura. Entre elle et lui, désormais, il sentait le fantôme vaporeux et doré de Mouni.

Il arrivait chargé d’un message cruel ; mais fort de ce message même offert en lugubre preuve pour dessiller les yeux de l’apôtre civilisatrice, pour la rendre juge des misérables résultats de la mission et lui dire : — « Je n’avais pas assez prévu quand j’affirmais que les oiseaux envolés reviendraient frémissants ou lassés vers leur cage. Je n’avais pas prévu ceux qui ne pourraient plus revenir, ayant ouvert des ailes trop grandes, impossibles à refermer, et qui mourraient précipités tôt où tard du haut de leur vol, broyés par les rocs de la terre quittée. »

Les lèvres de Noura s’étaient entr’ouvertes sans qu’elle pût parler. Et soudain, elle frissonna de mieux voir le visage de Claude et tel qu’elle ne l’avait jamais connu dans l’autrefois de leur amoureuse amitié. Elle respira péniblement et l’atmosphère lui sembla lourde de menace.

Cependant, elle articula :

— Pourquoi êtes-vous ici ?

— Des évènements se sont accomplis qui m’ont imposé de revenir. Je ne resterai pas longtemps. Ce que j’ai à vous dire sera bref. Pardonnez-moi si, vous aimant, je vous fais mal encore, si je vous parais dur et sans pitié comme une voix de la fatalité.

Sa main nerveuse s’appuya au figuier. De manière saisissante, il retrouvait près de la jeune fille son attitude du cimetière d’Alger.

— Je suis ici pour Mouni, dit-il.

Noura sursauta.

— Mouni n’est plus avec moi.

— Je le sais. Elle m’a appris la triste aventure.

L’angoisse et la joie luttèrent sur les traits palis de la jeune fille.

— Vous l’avez vue ? Elle est heureuse ?

— Je l’ai vue. Elle est tranquille. Elle n’était pas heureuse.

Les yeux très clairs et bleus et les yeux gris, lumineux se troublèrent comme sous un souffle de désolation.

— Comment pouvait-elle être heureuse ? prononça la voix brève du sculpteur. Vous aviez mis la possibilité de tant de désirs en elle, de tant de souhaits stériles dans l’ambiance où elle devait se mouvoir ! Vous l’aviez préparée pour être la désenchantée de deux races ; parmi ceux d’Europe à cause de la déception de son cœur ; parmi ceux de l’Islam, à cause de l’éducation franque qui engendrait les regrets et la rébellion.

— Claude Hervis, dit Noura blême, vous êtes cruel ou oublieux. La déception de son cœur ne vint pas de moi.

Une ride se creusa au front de l’artiste.

— Elle m’aimait avant mon involontaire et imprudente caresse. Je n’ai rien été qu’un jeton dans le jeu du destin.

Noura fit un effort violent.

— Soit. Ne discutons pas le passé. Que fait Mouni à présent ?

— Elle dort.

— Ah ! Ah !… exclama la jeune fille épouvantée du regard de Claude.

— Mouni est morte.

Il y eut ce silence formidable qui suit les catastrophes, avant que s’élève la clameur des foules. Mais le silence se prolongea et pas un cri n’ébranla la maison.

Noura avait glissé le long de la muraille, écroulée dans les blancheurs de sa robe sur les dalles, elle semblait pétrifiée.

Des minutes coulèrent, mortelles.

Elle passa ses mains sur son visage glacé. Ses yeux fixèrent Claude avec égarement.

— Que faites-vous ici ? Allez-vous-en !…

Il recula. Elle le retint. Et, sourdement :

— Dites-moi comment elle est morte.

Il dit le drame rapide et sa voix s’altérait en répétant des phrases de Mouni. Un sanglot sans larmes déchira sa gorge avec le dernier mot.

— Que Dieu me juge, Noura, je ne pouvais agir autrement que j’ai agi et ce meurtre n’est pas le fruit de mon refus.

Mais elle s’écria, véhémente :

— Coupable, deux fois coupable ! Vous deviez la prendre quand elle venait à vous, l’emporter, la défendre contre ceux qui la tourmentaient. Vous deviez me la rendre si vous aviez pitié d’elle et si vous m’aimiez.

— On vous l’aurait reprise.

— Non ! Une mère sait garder son petit. On l’a assassinée et c’est votre faute. Ce fut un sanglant baiser, Claude Hervis. Oh ! je vous hais !…

— Noura…

— Quel crime est le vôtre ! C’est vous qui l’avez poignardée. Et vous osez venir me dire : — « Le cadavre de ton enfant est là-bas, dans le sable, troué, déchiqueté par le couteau du meurtrier, après que mes gestes et mes paroles ont eu massacré son âme. » — Oui, je vous hais, messager de malheur ! Vous me suppliciez à mon tour et vous me répétez les pauvres mots de l’enfant martyre. Qui donc mit des cendres à la place du cœur de Mouni, ô bourreau qui voulez vous ériger en justicier ?

Sa tête heurta le sol et elle gémissait comme un être à l’agonie.

Alors, l’accent de Claude Hervis vibra, prophétique et large, presque surhumain. Il vibra, plus impérieux que la cruauté de cette heure. Il vibra, irrésistible, terrible et poignant.

— Entendez ceci, ô Noura. Et que tous vos frères de race et de pensée, et que tous les partisans d’un progrès fatal l’entendent. Si vous n’y prenez garde, si vous vous obstinez en votre prodigieux aveuglement, ouvriers insensés de la déception, de la torture et du crime, que la douleur et le sang retombent sur vous. La dernière réponse des dieux après les oracles lamentables, Noura, c’est la mort de Mouni, votre bien-aimée, la plus parfaite et la plus douloureuse à cause de cette perfection même.

Cessez votre funeste croisade. Votre civilisation est gonflée de désespoir. Vos premiers disciples ont péri ; n’en préparez pas d’autres pour les misères morales et le tombeau. Vous avez cru leur donner la richesse du cœur et de l’intelligence ; vous les avez rendus pauvres de bonheur entre les plus pauvres, inaptes aux soumissions qu’exige la vie, cabrés devant le renoncement et l’acceptation des fatalités. Vous avez ouvert les portes du gynécée pour que puissent entrer les vents néfastes de l’Europe blasée, agitée, insatisfaite, vile et ambitieuse, menteuse et profane, l’Europe monstrueuse, cette gouge aux appétits hideux sous un geste glorieux de vieil histrion. Et vous avez déchiré les doux voiles séculaires pour que ces vents soufflètent les fragiles visages. Pitié pour eux. Assez. Que l’esprit de Mouni parle avec moi. Ne vous acharnez plus à votre œuvre de perfectionnement ; c’est une œuvre de destruction. Ecoutez la parole biblique à Caïn ; que ce soit celle de votre conscience : — « Noura, qu’as-tu fait de tes sœurs ?… » —

Noura tremble. Elle se relève lentement et regarde Claude avec terreur.

Il poursuit, ardent et sombre :

—Ellesétaient endormies dans le nirvâna de la tradition, et voici l’œuvre de leur réveil…

Il s’interrompt ; c’est Noura qui parle comme hallucinée :

— … Fafann et Helhala sont perdues. Zorah a tué. Oureïda, Djénèt et Mouni sont mortes…

Et le sculpteur :

— Pour celles qui reprirent leur sommeil,Hamed ou Allah !Elles ont raison en elles et autour d’elles. Qu’elles gardent leurs précieuses figures d’idoles sous le voile. Que tout sacrilège qui tenterait de l’arracher soit châtié ! C’est le symbole d’un dernier culte en ce temps où les temples croulent, où les dieux s’en vont. C’est le voile du dernier sanctuaire parfumé d’encens archaïque.

Grâce pour celui-là !…


Back to IndexNext