«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au salon, quelques jours après les dernières scènes, Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous très-occupés, et il leur est impossible de nous recevoir ce matin.
MADAME DE VALMIER,étonnée.
C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gêne jamais! cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis!
NOÉMI.
Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons et ma petite maîtresse de piano. Me voilà désorientée pour toute la journée.
M. DE VALMIER.
Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies.
NOÉMI.
On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, méchant papa. (Elle l'embrasse.) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman?
MADAME DE VALMIER.
Je ne sais si cela leur....
BAPTISTE,entrant.
Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.
MADAME DE VALMIER,lisant.
C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous prie de venir passer la matinée chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils désirent tous que nous y allions.
NOÉMI,étonnée.
Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, Julien et leurs parents sont occupés! quelle singulière chose!
MADAME DE VALMIER.
Je vais écrire que nous irons.»
La mère et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de Valmier, visiblement agité après la lecture de la lettre qu'il avait reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture eut emmené Mme de Valmier et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en voiture, Noémi dit a sa mère:
«Maman, papa prépare notre surprise.
MADAME DE VALMIER.
Je le crois aussi.
NOÉMI,pensive.
Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir éloignées de la maison aujourd'hui.
MADAME DE VALMIER,riant.
Tu le sauras facilement en me demandant à trois heures de retourner à l'hôtel. Leur manière de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord avec ton père.
NOÉMI.
C'est cela! ça va être amusant.»
Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles furent reçues avec la tendresse accoutumée. Armand faisait mille folies; il éclatait de rire sans sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains à les écorcher et paraissait hors de lui.
Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent du coin de l'oeil en souriant. Après le goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec intention:
«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, maman?»
Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde.
ÉLISABETH.
Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles.
ARMAND,très-agité.
Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut partir?
NOÉMI,avec malice.
Il me semble qu'il en est bien temps.
ARMAND,de plus en plus agité.
Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! tout serait manqué!
NOÉMI.
Qu'est-ce qui serait manqué?
ÉLISABETH,précipitamment.
Notre matinée, chère Noémi; nous comptons te garder jusqu'à l'heure du dîner.
JEANNE,riant.
Armand deviendrait fou furieux si tu par... aïe!...
LES ENFANTS.
Qu'est-ce que c'est?
JEANNE.
Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon compliment! (Elle se frotte le bras.)
ARMAND,honteux.
Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que....
NOÉMI.
Que quoi?
ARMAND.
Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit.
ÉLISABETH,riant.
Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à la fin!
ARMAND.
Si, si! (Héroïquement.) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes amis, jouons à la lanterne magique, je serai le montreur.
JACQUES.
Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur?
ARMAND.
Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple.
ÉLISABETH.
Plus simple qu'élégant.
ARMAND.
C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare mes verres.
La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand était très-drôle en débitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures sonnaient quand Mme de Valmier s'écria:
«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: vite, Noémi, partons.
NOÉMI.
Tout de suite, maman. (Elle s'apprête.) Adieu, mes amis; nous sommes horriblement en retard pour le dîner!
ARMAND.
Tant mieux!
NOÉMI.
Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit mourir de faim!
ARMAND.
Il n'y songe pas, au... aïe!...
LES ENFANTS.
Qu'est-ce que tu as!
ARMAND.
C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (il se frotte le bras) avec les intérêts! (On rit.)
JEANNE,gaiement.
Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... tu allais, tu allais....
ARMAND.
Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.»
Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs amis; elles étaient plus intriguées que jamais.
NOÉMI.
Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que cette surprise?
MADAME DE VALMIER.
Je ne m'en doute pas du tout! Patience!
En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un instant pour laisser entrer un commissionnaire portant une étagère et un prie-dieu.
NOÉMI.
Voilà nos locataires qui emménagent, maman. C'est drôle: ces meubles ressemblent à ceux de Mme de Morville.
MADAME DE VALMIER.
Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.
En descendant de voiture, Noémi leva machinalement la tête: le jour baissait, elle vit pourtant à une des fenêtres du pavillon la figure d'une petite fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée.
Noémi poussa une exclamation.
«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle.
MADAME DE VALMIER.
Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête que nos amis, leur mobilier, leur ressemblance... Bonjour, André, c'est bien aimable à toi de nous attendre, au lieu de te mettre à table... nous sommes si en retard!
M. DE VALMIER.
Tant mieux!
NOÉMI.
Là! voilà papa qui dit comme Armand.
M. DE VALMIER.
Mais certainement: cela prouve que vous vous êtes amusées (entre ses dents) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole.
MADAME DE VALMIER.
A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre père.»
A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en se voyant observé par elles avec une curiosité affectueuse et leur dit:
«Nos locataires se sont installés ce matin dans le pavillon.
MADAME DE VALMIER.
Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, cela me semble poli.
M. DE VALMIER.
Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai déjà annoncé que nous irions tous leur faire une visite ce soir.
MADAME DE VALMIER,étonnée.
N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent être à peine installés: notre visite les gênera, je crois.
M. DE VALMIER.
Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Noémi sera contente de voir ses petits voisins.
NOÉMI.
Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et elle m'a paru ressembler à ma chère Irène.»
On sortit de table, et Noémi se mit au piano sur la demande de son père, mais elle était visiblement distraite.
A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: «Veux-tu venir chez nos voisins, Juliette?
MADAME DE VALMIER.
Volontiers; viens, Noémi.»
On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna et... le père Michel vint ouvrir.
NOÉMI,surprise.
Vous ici, père Michel, par quel hasard?
M. DE VALMIER,souriant.
Il est à mon service maintenant, et il a aidé au déménagement de nos voisins. Entre au salon, Juliette.
MADAME DE VALMIER,entrant.
Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, vous ici? (Elle l'embrasse.)
NOÉMI,enchantée.
Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voilà donc votre surprise, papa?
MADAME DE VALMIER,émue.
Oh! merci, merci, mon bon André: elle est digne de ton coeur, et de ta tendresse pour nous.
MADAME DE MORVILLE.
Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et vous ne savez pas tout!
M. DE MORVILLE.
Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre généreux ami, madame, m'associe à sa maison de banque: grâce à son affection, ma chère famille n'est plus dans la gêne.
IRÈNE.
Et c'est par sa bonté que nous voilà installés ici. Ces jolis meubles, nous les devons à sa générosité.
JULIEN.
Comment jamais reconnaître tant de bienfaits?
En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant encore. Quand on fut un peu calmé, M. de Valmier prit la parole:
«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près de nous: M. de Morville, grâce à sa grande intelligence, à sa grande habitude des affaires, et à sa prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger ma maison de banque, trop considérable pour moi seul. Mais cette conduite m'a été inspirée par les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. Grâce à eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections qui me manquaient. N'était-il pas juste de témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si noblement méritée?»
De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles répondirent à ces paroles; puis Noémi et sa mère visitèrent avec bonheur le charmant appartement de leurs amis.
NOÉMI.
Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! voilà l'étagère et le prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux de Mme de Morville?
MADAME DE VALMIER.
Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance de la voisine avec Irène était très-naturelle.
IRÈNE.
Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention de Noémi quand elle a regardé le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne pouvais résister à l'envie de voir un instant cette chère amie.... (Elles s'embrassent.)
M. DE VALMIER.
Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; nos amis sont à peine installés et rien n'est prêt. Le bon Michel va nous servir; il est averti.
NOÉMI.
Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup.
MADAME DE VALMIER.
Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera avantageusement Marius le maître d'hôtel.
On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soirée dans la plus douce, la plus affectueuse intimité.
Le jour suivant, il y avait réception chez M. et Mme de Valmier; mais ce n'était pas une brillante soirée comme il y en avait autrefois: si les toilettes étaient simples, si les invités étaient en petit nombre, les coeurs étaient franchement joyeux. Il y avait là les familles de Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur était complet et les amis vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient aimés et consolés dans leurs malheurs.
Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth se peignait une joie profonde; pour Armand il était changé en mouvement perpétuel, riant, chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains avec plus d'ardeur que jamais.
Après le dîner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les artistes étaient Mme de Valmier, Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait gagné un magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore tiré leurs billets.
ARMAND.
Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, j'ai toujours de la chance à rebours. (On rit; il tire son billet.) Qu'est-ce que je disais! un papier plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes amis, je vais m'évanouir.... (il saute de joie). Non, j'aime mieux embrasser M. de Valmier! (Il lui saute au cou.)
ÉLISABETH,intriguée.
Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?
ARMAND.
Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre Yvon que je savais si malheureux d'être à l'armée. Tu sais comme cela me faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!... Marie-Anne va être si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure, tenez! (Il s'essuie les yeux.)
MADAME DE KERMADIO,émue.
Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! Vous venez de faire là bien des heureux!
M. DE KERMADIO,de même.
Nous en sommes vivement reconnaissants!
ÉLISABETH,poussant un cri.
Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, ce que je viens de gagner....
MADAME DE KERMADIO,avec étonnement.
Une lettre de notre architecte pour toi! (Elle lit.)
«Mademoiselle,«J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me dit-on.«Daignez agréer, etc.«LEPEC,architecte.»
«Mademoiselle,
«J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me dit-on.
«Daignez agréer, etc.
«LEPEC,architecte.»
M. DE KERMADIO.
Une école à Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'Élisabeth! Cher monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous pourrons lui laisser accepter....
M. DE VALMIER.
Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance à vos charmants enfants, monsieur; c'est grâce à eux que tous ces enfants font la joie de leurs parents. Qu'ils en soient récompensés!
MADAME DE VALMIER.
André a raison: vous vous plaisez, chers petits, à faire le bien: nous sommes heureux de vous y aider.
Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.
«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: je fais mon devoir, voilà tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis que notre amitié fit quelque bien.
ARMAND.
Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; moi, je n'ai presque rien fait de bon.
JULIEN.
Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches pour nous trouver?»
Après quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et l'on se sépara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le lendemain.
Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris du cluble Beau mondeayant disparu, les enfants étaient redevenus peu à peu simples et gentils; le clubde la Charitégrossissait de plus en plus et améliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de faire l'aumône et de s'occuper activement des pauvres pour améliorer son coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour davantage de l'excellente influence exercée sur leurs enfants par Élisabeth, Armand et leurs amis.
On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout en larmes, rouge, en nage, les vêtements en désordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient; Héloïse était poursuivie par quelques gamins, acharnés comme de vrais roquets. On n'entendait que des cris confus entremêlés de ces phrases:
«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette!
--C'est la reine de Charenton, pour sûr!
--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là?
-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers qui va faire laMarie j'ordonne!
--Ah! mais non! ça ne prend pas....
--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme celle-là!
--J'crois ben! un chaudron emplumassé de queues d'arlequins, des habits idem, et tout ça rouge comme du sang de boeuf gras!
--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras!
--Ça y est!»
Et les impitoyables gamins, malgré les cris des petites filles furieuses et de la bonne effrayée, se mirent à tourbillonner autour d'elles, en chantant avec frénésie, sur l'air de:Nous allons planter des choux:
V'là la Déesse du Boeuf-Gras,A la mode, à la mode,V'là la Déesse du Boeuf-Gras,A la mode de chez nous.Elle a la tête à l'envers,d'cervelle, pas d'cervelle,Elle a la tête à l'envers,A la mode de chez nous.
V'là la Déesse du Boeuf-Gras,A la mode, à la mode,V'là la Déesse du Boeuf-Gras,A la mode de chez nous.Elle a la tête à l'envers,d'cervelle, pas d'cervelle,Elle a la tête à l'envers,A la mode de chez nous.
V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
A la mode, à la mode,
V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
A la mode de chez nous.
Elle a la tête à l'envers,
d'cervelle, pas d'cervelle,
Elle a la tête à l'envers,
A la mode de chez nous.
ARMAND,s'élançant.
Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lâche à de grands garçons comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs parents jugent à propos de les habiller d'une façon ridicule.
UN GAMIN.
Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre affaire!
UN AUTRE GAMIN.
Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le connais, et je ne veux pas qu'on le contrarie, entends-tu?
PREMIER GAMIN.
A cause? C'est l'arche sainte, peut-être?
DEUXIÈME GAMIN.
Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à maman l'argent de not' loyer pour apaiser l'propriétaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben! le v'là.
PREMIER GAMIN,ému.
C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plaît (il serre la main d'Armand); on aime à s'amuser et à gouailler, mais on n'est pas mauvais pour ça; pas vrai, les autres?
TOUS LES GAMINS.
Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore!
DEUXIÈME GAMIN.
Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades!
ARMAND,affectueusement.
Merci, mes amis, merci, Théodore.
THÉODORE.
Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous? en route, mauvaise troupe.
La bande de gamins disparut comme une nuée d'oiseaux, en chantant à tue-tête.
Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette et Héloïse; ils aidaient la bonne à réparer le désordre de leurs vêtements, lorsque de grands cris se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut à son tour, suivi de loin par deux soldats. Le petit garçon se sauvait à toutes jambes en pleurnichant lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri de joie et s'élança vers elle.
LA BONNE.
Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment ne m'avez-vous pas suivie pour protéger aussi votre cousine?
HÉLIOGABALE,pleurnichant.
Les méchants gamins se seraient moqués de moi, comme d'Héloïse! j'aimais mieux rester aux Champs Élysées.
PREMIER SOLDAT,arrivant.
Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous attrapons enfin, l'insulteur du militairrrre frrrrançais.
DEUXIÈME SOLDAT.
Oui, nous vous....
PREMIER SOLDAT,avec solennité.
Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier Rodet; laissez-moi m'expliquer avec ce civil impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec, que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante complaisance de vous faire traverser la place Concorde?
DEUXIÈME SOLDAT.
Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, sargent?
LE SERGENT.
Que je vousadjoinsà nouveau de clore votre bec, fusilier Rodet; votreintempériede langage me choque.
LA BONNE,étonnée.
Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à ces braves soldats?
HÉLIOGABALE,grognant.
Rien du tout; ils sont méchants et assommants de venir me faire une scène devant tout ce monde: ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais peur des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé des remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque j'ai voulu leur donner de l'argent?
ARMAND,vivement.
C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat envers ces braves gens. Comment avez-vous osé les humilier en leur offrant de l'argent?
JULIEN.
A des soldats français! c'est honteux....
JACQUES.
Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (Il lui serre la main.) Allez, sergent, tout le monde ne se ressemble pas; les enfants des Tuileries vous remercient de ce que vous venez de faire pour un de leurs camarades.
PAUL.
Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau de sucre au punch, voulez-vous me faire le plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent, ça, mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir brave comme vous.
LE SERGENT,souriant.
A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos bonnes paroles et de votre gentil cadeau.
DEUXIÈME SOLDAT.
Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, je....
LE SERGENT,avec autorité.
Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite, en avant marche, mon ami. Au revoir, mes enfants. Adieu, gredinet de vicomte.
Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la bonne faisait des remontrances à Héliogabale, qui grognait de plus belle.
Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées étaient arrivés peu à peu à la recherche de leurs amis.
HÉLOÏSE,aigrement.
C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si tout cela m'est arrivé; elle disait sans cesse à haute voix: «Tout cerouzeest ravissant! il n'y a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les gamins l'ont entendue et se sont mis à me poursuivre.Zeme suis sauvéezusqu'ici, et voilà.
LIONNETTE,vivement.
Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante, ma chère; j'ai essayé de vous défendre tout le temps.
HÉLOÏSE,avec colère.
Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnéelâssement, elle, c'est dégoûtant!
HERMINIE,ricanant.
Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir des injures à cause de vous....
HÉLOÏSE,de même.
Et Constance riait des inzures des gamins. C'est ignoble!
CONSTANCE,tranquillement.
C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes guère aimable, ce n'est donc pas étonnant que je ne me soucie pas de vous.
HÉLIOGABALE.
Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu quitter guignol, pour me mener ici. C'est pas des bons amis, ça!
JORDAN.
Merci, allez donc vous déranger pour un garçon qui m'a filouté pour 18 francs de timbres confédérés....
JULES.
Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres russes....
VERVINS.
Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour nous écraser de son luxe, de ses havanes chipés et fumés en cachette, et de ses écuries.
HÉLIOGABALE.
Vous êtes des vilains!
HÉLOÏSE,à ses amies.
Vous êtes desmessantes!
Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées les malheureux élégants, qui se disputaient avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit pas.
LA BONNE.
Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà toutes vos amies qui s'en vont.
LIONNETTE,résolûment.
Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester ici avec Élisabeth, Noémi, Irène, Jeanne et Françoise, que j'ai sottement dédaignées. Héloïse n'est qu'une ingrate et une égoïste. (Aux petites filles qui l'entourent.) Chères amies, voulez-vous de moi? je serais si heureuse de redevenir votre amie, d'être simple et gentille comme vous toutes!
ARMAND,battant des mains.
Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne cause!
ÉLISABETH,l'embrassant.
Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous regrettions véritablement. Votre retour parmi nous est une grande joie.
LA BONNE.
Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, les bons coeurs valent mieux que les beaux habits.
Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue et reconnaissante, et lui firent les plus tendres caresses.
Armand déclara alors solennellement qu'on allait jouer à «la condamnation du luxe des enfants.» Lionnette devait déposer comme témoin à charge. On accueillit avec joie cette proposition et l'interrogatoire commença.
LE JUGE ÉLISABETH.
Procureur Armand, qu'avez-vous à dire?
P. ARMAND.
Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir pris une de nos amies, de l'avoir maquillée, de l'avoir habillée comme une poupée, et, pour preuve, je demande qu'on interroge la susdite amie.
J. ÉLISABETH.
C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce que vous savez.
T. LIONNETTE.
Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux et ridicule de se barbouiller de blanc, de rouge et de noir. Moi-même j'avoue que....
P. ARMAND,l'interrompant.
Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin.
LIONNETTE.
Je déclare également qu'il est fâcheux de voir les enfants affublés de tant d'étoffes et de garnitures coûteuses: cela les empêche de jouer....
ARMAND.
Écoutez, écoutez bien!... (On rit.)
LIONNETTE.
Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments de leurs coeurs, les rend passionnés pour le monde, et pour ces motifs je blâme absolument ces modes dangereuses. (On applaudit.)
ARMAND.
Bravo, témoin! à mon tour.... (Il grince des dents.) Brrr! (On rit.) Mesdemoiselles et messieurs, nous venons de voir quel fâcheux exemple nous donnent ceux qui ne vivent que pour le luxe, l'élégance, la vanité et l'argent. Ils sont ridicules à plaisir, ingrats, grossiers, sans coeur, faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, sincères: nous y gagnerons sous tous les rapports.
Des applaudissements accueillirent le discours d'Armand, et le juge Élisabeth prononça, au milieu d'acclamations enthousiastes, la condamnation suivante:
«D'après la déposition du témoin Lionnette et le réquisitoire du procureur Armand, nous, juge, déclarons que le luxe est à jamais aboli par les enfants des Tuileries.»
Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne pouvait que leur faire grand bien, les enfants se séparèrent gaiement, pour annoncer à leurs familles l'heureuse transformation des enfants des Tuileries.
Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez nos amis. Irène, Julien, Noémi, Lionnette, les petits de Kermadio, les petits de Marsy, tous achevèrent brillamment leur instruction. Les jeunes gens terminèrent leur éducation dans un excellent collège. Les jeunes filles, dirigées par leurs mères et assidues à des cours de toute espèce, acquirent ainsi une solide instruction. Michel, «tel que vous le voyez,» est le meilleur des maîtres d'hôtel: il mène admirablement la maison de M. de Valmier Les parents sont profondément, complètement heureux. Noémi a vu, à sa grande joie, sa famille s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit frère. La famille de Morville a racheté sa terre. Irène et Julien s'y plaisent beaucoup, y font beaucoup de bien et sont adorés par tous les gens du voisinage, pauvres et riches.
Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé de M. de Valmier et de son père: on parle de son prochain mariage avec Notoni. Armand dirige l'exploitation de Kermadio et vient de demander la main d'Irène. On pensa qu'elle ne le refusera pas.
Constance a épousé un sportman qui se ruina en jokeys et en chevaux. Herminie est défigurée par la petite vérole et impossible à marier, grâce à son detestable caractère.
Héloïse est morte étouffée dans son corset.
Jordan et Jules se détestent et plaident l'un contre l'autre, à propos d'héritages.
Vervins est en prison pour dettes; le vicomte Héliogabale est devenu idiot à force de fumer.
Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et sympathique Élisabeth? vous n'en parlez pas! me disent d'impatients petits lecteurs, indignés de mon oubli... Je la réservais pour la fin.
Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont soif de sacrifices, de dévouement. Si vous voulez la voir, allez à l'hospice de ***; celle que les malades attendris appellent «la bonne soeur,» celle dont la cornette de soeur de Charité voile le doux et gracieux visage, c'est Élisabeth, l'Ange de la famille devenu l'Ange de la Charité.
Dédicace. A ma filleI. L'élégante et l'élégantII. Deux petits BretonsIII. L'accidentIV. Aux TuileriesV. Rendez le bien pour le bienVI. Irène et Julien s'amusentVII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefoisVIII. Les deux clubsIX. Une séance du Club «la Charité»X. Une séance du Club «le Beau monde»XI. Chez la grand'mère d'ÉlisabethXII. Première charadeXIII. Seconde charadeXIV. Les amis faux et les amis vraisXV. La maladie d'ÉlisabethXVI. Les recherches d'ArmandXVII. Chez Irène et JulienXVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvresXIX. Les joies de la pauvretéXX. Les deux artistesXXI. Le changement de NoémieXXII. Les sacrifices d'Irène et de JulienXXIII. La fille de Mme de MarvilleXXIV. La fête de M. de ValmierXXV. On entrevoit une grande surpriseXXVI. Les élégants sont attrapés!XXVII. La surprise de M. de ValmierXXVIII. Les contrastesXXIX. Les contrastes continuentConclusion
Dédicace. A ma filleI. L'élégante et l'élégantII. Deux petits BretonsIII. L'accidentIV. Aux TuileriesV. Rendez le bien pour le bienVI. Irène et Julien s'amusentVII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefoisVIII. Les deux clubsIX. Une séance du Club «la Charité»X. Une séance du Club «le Beau monde»XI. Chez la grand'mère d'ÉlisabethXII. Première charadeXIII. Seconde charadeXIV. Les amis faux et les amis vraisXV. La maladie d'ÉlisabethXVI. Les recherches d'ArmandXVII. Chez Irène et JulienXVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvresXIX. Les joies de la pauvretéXX. Les deux artistesXXI. Le changement de NoémieXXII. Les sacrifices d'Irène et de JulienXXIII. La fille de Mme de MarvilleXXIV. La fête de M. de ValmierXXV. On entrevoit une grande surpriseXXVI. Les élégants sont attrapés!XXVII. La surprise de M. de ValmierXXVIII. Les contrastesXXIX. Les contrastes continuentConclusion
Dédicace. A ma fille
I. L'élégante et l'élégant
II. Deux petits Bretons
III. L'accident
IV. Aux Tuileries
V. Rendez le bien pour le bien
VI. Irène et Julien s'amusent
VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois
VIII. Les deux clubs
IX. Une séance du Club «la Charité»
X. Une séance du Club «le Beau monde»
XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth
XII. Première charade
XIII. Seconde charade
XIV. Les amis faux et les amis vrais
XV. La maladie d'Élisabeth
XVI. Les recherches d'Armand
XVII. Chez Irène et Julien
XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres
XIX. Les joies de la pauvreté
XX. Les deux artistes
XXI. Le changement de Noémie
XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien
XXIII. La fille de Mme de Marville
XXIV. La fête de M. de Valmier
XXV. On entrevoit une grande surprise
XXVI. Les élégants sont attrapés!
XXVII. La surprise de M. de Valmier
XXVIII. Les contrastes
XXIX. Les contrastes continuent
Conclusion
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.