CHAPITRE XLIII.

Après avoir rechargé le roer, les chasseurs remontèrent dans leur chambre à coucher. On serait tenté de croire qu'ils enlevèrent l'hyène, dont le suicide pouvait être un avertissement pour ses camarades; mais Swartboy se contenta de l'introduire dans le kraal pour la joindre aux autres appâts. Eclairé sur le caractère des hyènes, il savait que loin d'être épouvantées par le cadavre d'un être de leur espèce, elles le dévorent aussi avidement que les restes d'une antilope.

Avant le jour, le grand fusil réveilla de nouveau les chasseurs. Cette fois ils ne daignèrent pas se déranger; mais, dès que le soleil se leva, ils visitèrent le piège, et y trouvèrent une seconde hyène, dont la poitrine avait imprudemment pressé la fatale corde.

Toutes les nuits, il continuèrent à faire la guerre aux hyènes, transportant successivement leur kraal d'un lieu à un autre, etplantant des piquets quand ils ne trouvaient pas d'arbres convenablement disposés. Les bêtes féroces finirent par être exterminées, ou du moins elles devinrent si rares et si craintives, que leur présence aux environs du camp cessa d'être gênante.

Vers le même temps parurent d'autres visiteurs plus redoutables, et dont il importait davantage de se débarrasser. C'était une famille de lions.

On avait déjà reconnu ses traces dans le voisinage; mais elle avait longtemps hésité à s'approcher du camp. Au moment où l'on était délivré des hyènes, les lions les remplaçaient, et ils faisaient chaque soir retentir la plaine des plus terribles rugissements. Toutefois ils ne répandaient pas autant d'épouvante qu'on aurait pu le supposer. Les habitants du nwana savaient que, dans cet arbre, ils étaient à l'abri des lions. S'ils avaient eu affaire à des léopards, qui sont des grimpeurs de première force, ils auraient été moins rassurés; mais il n'y avait pas de léopards dans le pays.

C'était, toutefois, très-désagréable de ne pouvoir descendre dans l'arbre après la chute du jour, et d'être régulièrement bloqué depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever. En outre, les lions pouvaient trouver moyen de pénétrer dans les kraals où étaient enfermés la vache et les couaggas, dont la perte eût été une calamité. On tenait surtout à conserver la vieille Graaf, précieuse amie, qu'il eût été impossible de remplacer.

A ces causes, il fut résolu d'essayer contre les lions le genre de piège qui avait si parfaitement réussi contre les hyènes.

Dans l'un ou dans l'autre cas, la construction fut identique; seulement on plaça le fusil plus haut, afin de le mettre au niveau du cœur du lion. L'appât, au lieu d'être une charogne, était une antilope fraîchement tuée.

L'attente des chasseurs ne fut pas déçue. La première nuit, le vieux lion pressa la corde fatale, et mordit la poussière. Le lendemain, la lionne eût le même sort, et quelques jours après, un jeune mâle adulte succomba. Il ne s'en présenta point d'autres à l'entrée du kraal; mais, une semaine plus tard, Hendrik tua près du camp un lionceau qui était sans doute le dernier de la famille, car on fut délivré des lions pour longtemps.

Quand les bêtes féroces eurent été exterminées ou chassées du camp, il fut permis aux enfants de se promener, sous la surveillance de Totty, tandis que les quatre chasseurs allaient à la poursuite de l'éléphant.

Jan et Gertrude avaient pour instructions de ne point s'écarter du nwana, et d'y monter dès qu'ils apercevraient un animal dangereux. Avant la destruction des hyènes et des lions, ils avaient l'habitude de rester perchés sur l'arbre pendant l'absence des chasseurs. C'était un pénible emprisonnement; aussi leur joie fut grande lorsque, sans crainte de danger, ils purent prendre leurs ébats dans la prairie et le long du lac.

Un jour que les chasseurs étaient en campagne, Gertrude s'était aventurée seule au bord de l'eau. Elle n'avait pour compagne que son antilope springbok, qui la suivait partout dans ses excursions. Cette jolie bête avait acquis de nouvelles grâces en se développant; ses grands yeux ronds avaient une expression douce et tendre, qui rivalisait avec celle des yeux de sa petite maîtresse.

Jan, assis au pied du nwana, s'occupait de mettre un barreau à une cage. Totty faisait paître la vieille Graaf.

Après avoir fait boire sa gazelle favorite et cueilli un bouquet de lis bleus, Gertrude poursuivit tranquillement sa promenade.

Dans la partie du rivage la plus éloignée du nwana se trouvait une presqu'île en miniature, qu'on aurait pu d'un coup de bêche convertir en îlot. Elle n'avait pas une perche carrée de superficie, et l'isthme qui la réunissait à la terre n'avait pas trois pieds de large. Cette presqu'île n'avait été d'abord qu'une grève; mais elle avait fini par se couvrir de verdure, et sur sa pointe avait poussé un saule pleureur dont les branches, garnies de longuesfeuilles argentées, touchaient à la surface de l'eau. Cette espèce d'arbre s'appelle aussi saule de Babylone, parce que c'était à ses rameaux que les Juifs en captivité suspendaient leurs harpes. Il ombrage les rivières de l'Afrique australe aussi bien que ceux de l'Assyrie. Souvent, au milieu de l'aride désert, le voyageur altéré l'aperçoit au loin; il hâte le pas, sûr de trouver de l'eau, et s'il est chrétien, il ne manque pas de se souvenir du poétique passage de l'Ecriture où il est question du saule de Babylone.

Celui qui croissait au bout de la petite péninsule offrait une particularité remarquable. A chaque branche pendaient des objets de la forme la plus fantastique: à la partie supérieure ils s'arrondissaient en boule, puis ils s'allongeaient en un cylindre de moindre diamètre, au bas duquel était une ouverture. On aurait pu les comparer à ces matras de verre qu'on trouve dans le laboratoire des chimistes.

Ces objets, dont chacun avait douze ou quinze pouces de long, étaient d'une couleur verdâtre, qui rivalisait avec celle des feuilles du saule pleureur.

En étaient-ce les fruits?

Non, le saule pleureur ne porte pas de fruits de cette taille.

C'étaient des nids d'oiseaux.

Oui, c'étaient les nids d'une colonie de passereaux du genreploceus, mieux connus sous la dénomination de tisserins.

Les tisserins doivent le nom qu'ils portent à l'art dont ils font preuve dans la construction de leurs nids. Ils ne les bâtissent pas, mais ils les tissent de la manière la plus ingénieuse avec des joncs, de la paille, des feuilles, de la laine ou des brins d'herbe.

N'allez pas supposer qu'il n'y ait qu'une seule classe de tisserins. Il en existe en Afrique un grand nombre d'espèces, dont il serait superflu de vous donner la nomenclature. Chacune d'elles donne à son nid une forme particulière, en employant des matériaux différents. Quelques-unes, telles que le tisserin à tête de loriot (ploceus icterocephalus), tressent des tiges de plantes herbacées, dont ils laissent le gros bout en dehors, ce qui donne au nid l'aspect d'un hérisson suspendu. Les oiseaux d'une autre espèce analogue bâtissent de semblables demeures avec de minces baguettes. Le tisserin républicain (loxia socia) se réunit en associations, quiconstruisent et habitent en commun des nids à plusieurs compartiments. L'entrée de ces nids est ménagée dans la surface inférieure. Placés à la cime d'un arbre, ils ressemblent à une meule de foin ou à un faisceau de chaumes.

Les tisserins sont ordinairement granivores; mais quelques-uns sont insectivores, et une espèce, le tisserin à bec rouge (textor erythrorhynchus) est un parasite des bisons. C'est une erreur d'admettre, sur la foi de certains ouvrages d'ornithologie, qu'ils n'habitent que l'Afrique et l'ancien monde. Il y a en Amérique diverses espèces de caciques et de loriots qui tissent des nids sur les arbres de l'Orénoque ou des Amazones. Cependant le véritable type du genreploceusest le tisserin d'Afrique, et c'était une variété de ce genre, le tisserin suspendu (ploceus pensilis), dont les habitations se balançaient aux branches du saule pleureur.

Il y avait en tout trente nids qui semblaient faire partie de l'arbre. L'herbe au Bosjesman, avec laquelle ils étaient tissés, n'avait pas encore perdu sa verdure, et on aurait pu les prendre pour de grands fruits en forme de poires. De là vient sans doute que d'anciens voyageurs ont prétendu que certains arbres d'Afrique portaient des fruits qui renfermaient des oiseaux vivants ou leurs œufs.

La vue des tisserins et de leurs nids n'était pas nouvelle pour Gertrude. Elle avait lié connaissance avec la colonie emplumée qui s'était établie depuis quelque temps sur le saule pleureur. Souvent elle ramassait des graines pour les porter aux oiseaux, qui, devenus familiers, se perchaient sur ses blanches épaules ou folâtraient dans les boucles de sa blonde chevelure.

Elle s'amusait à écouter leur gazouillement, à suivre leurs amoureux ébats sur les bords du lac, à les voir jouer entre les branches ou se glisser dans les longs tunnels verticaux qui conduisaient à leurs nids.

En cheminant gaiement le long du lac, elle pensait à son antilope, aux lis bleus, et ne s'occupait nullement des oiseaux, lorsqu'ils attirèrent son attention par des mouvements inusités. Tout à coup, sans cause apparente, ils se mirent à voltiger autour de l'arbre avec les symptômes de la plus vive inquiétude.

—Qui peut troubler ainsi mes jolis oiseaux? se demanda Gertrude. Je n'aperçois pas de faucon. Est-ce qu'ils se battent? Je me charge de rétablir la paix.

Elle hâta le pas et s'avança sur la péninsule. Le saule pleureur était le seul arbre qui ornât cette langue de terre. Gertrude s'en approcha, et chercha dans les branches ce qui pouvait causer l'alarme des tisserins. Dès qu'elle parut, plusieurs d'entre eux volèrent sur ses bras et sur ses épaules, mais non comme ils avaient coutume de le faire quand ils venaient lui demander à manger. Ils semblaient vouloir se placer sous sa protection.

Ils devaient être effrayés par un ennemi; et pourtant il n'y avait aux alentours aucun oiseau de proie. Pourquoi donc leur épouvante semblait-elle augmenter à chaque instant?

Enfin Gertrude aperçut un énorme serpent qui entourait de ses replis une branche horizontale, et dont les écailles étincelaient au soleil. Il venait de visiter les nids, et, après avoir tourné en spirale autour de la branche, il descendait la tête en bas le long du tronc de l'arbre.

Gertrude eut à peine le temps de se retirer avant que la tête et le cou du reptile se trouvassent en face du lieu qu'elle quittait. Si elle y était restée, elle eût été inévitablement mordue, car ce serpent ouvrit ses mâchoires et darda sa langue fourchue avec un horrible sifflement. Il était évidemment furieux, tant parce qu'il n'avait pu s'introduire dans leurs nids parce qu'il avait été frappé à coups de bec par les oiseaux. Il balançait la tête d'un air menaçant, et ses yeux lançaient des éclairs.

Instinctivement Gertrude se plaça sur un des bords de la presqu'île, aussi loin du reptile que l'eau pouvait le lui permettre. Ellesupposa qu'il prendrait la direction de l'isthme, et craignait de se trouver sur son passage. Ce pouvait être un serpent inoffensif; néanmoins sa longueur et ses allures n'avaient rien de rassurant. Gertrude ne pouvait le contempler sans trembler de tous ses membres, et elle eût tremblé bien davantage si elle l'avait mieux connu. C'était le naja noir ou serpent cracheur, le cobra africain, plus dangereux que la couleuvre capelle des Indes, parce qu'il a plus de vivacité dans ses mouvements.

Le serpent, malgré son irritation, ne se détourna point pour attaquer la petite fille. Il descendit de l'arbre et s'avança rapidement vers l'isthme, comme pour se retirer dans les buissons qui croissaient à quelque distance sur le continent.

Gertrude commençait à se rassurer en voyant le naja s'allonger sur l'herbe: mais soudain, arrivé à l'isthme, il s'arrêta et se roula comme un cable. Au-dessus des replis de son corps se dressaient sa tête hideuse et son cou, dont les écailles distendues avaient cette forme de capuchon qui caractérise le cobra. Etonnée d'abord du changement de tactique, Gertrude en découvrit bientôt la cause: c'était l'approche de son antilope qui avait interrompu la retraite du serpent. Au premier cri d'alarme que sa maîtresse avait poussé, la jolie bête avait quitté son pâturage, et elle arrivait en bondissant. Sa queue blanche était droite, et ses grands yeux bruns avaient une expression de curiosité.

Gertrude trembla pour sa favorite. Encore un bond, et ses pieds allaient toucher le serpent; mais l'antilope l'avait aperçu; et par un élan prodigieux elle avait sauté par-dessus.

Une fois échappée au danger, la bonne bête accourut vers sa maîtresse et sembla l'interroger du regard.

Mais les cris de Gertrude avaient attiré un autre défenseur. Le petit Jan descendait à pas précipités la pente qui menait au lac, et se préparait à passer l'isthme, où le naja était roulé.

Gertrude frémit d'effroi: le danger de son frère était imminent. Ignorant ce qui se passait, il s'avançait en toute hâte et allait s'aventurer dans l'étroit sentier que barrait le venimeux reptile. Il lui était impossible de sauter de côté comme l'antilope, car Gertrude avait remarqué que la tête du cobra s'était dressée à plusieurs pieds de hauteur.

Jan était perdu, et sa sœur, à laquelle la terreur était la parole, ne pouvait que pousser des sons inarticulés en agitant les bras avec égarement.

Ses démonstrations, loin d'arrêter le petit Jan, lui inspiraient une nouvelle ardeur. Il rattachait les cris de Gertrude à son premier cri d'alarme, et en concluait que le danger n'avait pas cessé pour elle. C'était sans doute, pensait-il, un serpent qui l'avait attaquée; mais comme il ne pouvait la défendre de loin, il redoublait de vitesse. Il fixait sur elle des yeux inquiets, de sorte qu'il n'avait aucune chance de voir le serpent avant d'avoir marché dessus.

—Mon frère, mon frère, le serpent, le serpent! s'écria Gertrude avec effort.

Jan ne comprit pas le sens de ces mots. Il avait prévu qu'un serpent attaquait sa sœur; et quoiqu'il ne le vît pas, il supposait que le reptile devait être près d'elle.

Il courut avec plus de vitesse que jamais. Encore quelques pas, et le naja, qui allongeait le cou pour le recevoir, allait le percer de ses crochets venimeux!

Gertrude s'avança avec un cri de désespoir. Elle s'exposait pour sauver son frère; elle espérait attirer le cobra de son côté.

Jan et Gertrude étaient tous deux à la même distance du reptile:tous deux peut-être auraient été ses victimes; mais leur sauveur était proche. Une ombre épaisse passa devant leurs yeux; de larges ailes battirent l'air autour d'eux, et un gros oiseau qui semblait vouloir s'abattre sur l'isthme, se releva verticalement par un brusque effort.

Gertrude jeta les yeux sur le sol, et n'y voyant plus le naja, elle sauta au cou de son frère en criant:—Nous sommes sauvés, nous sommes sauvés!

Jan avait les idées un peu confuses. Il n'avait vu de serpent ni à terre ni au bec de l'oiseau, qui l'avait adroitement saisi pour l'emporter.

—Comment, nous sommes sauvés? dit-il.

—Oui, nous n'avons plus rien à craindre.

—Mais le serpent, où est le serpent?

Et en adressant cette question, Jan examinait Gertrude de la tête aux pieds, comme s'il se fût attendu à voir un reptile enlacé autour de quelque partie de son corps.

—Le serpent! est-ce que vous ne l'avez pas vu? Il était ici à nos pieds; mais, regardez, le voilà là-bas! le secrétaire est en train de donné une leçon au coquin qui a voulu prendre mes jolis tisserins. Courage, mon bon oiseau! bats-le bien.

—Je comprends, dit Jan, c'est mon secrétaire qui nous a sauvés. Comptez-sur lui, Gertrude, il fera sentir ses griffes au cobra. Voyez comme il le traite! Encore un coup comme celui-là, et il ne restera pas beaucoup de vie au serpent.

En poussant de semblables exclamations, les deux enfants suivirent avec intérêt la bataille du reptile et de l'oiseau.

Cet oiseau est unique dans son genre. Il ressembla à une grue, et comme les échassiers, il est monté sur de longues jambes, mais qui sont entièrement couvertes de plumes. Par la tête et le bec il se rapproche de l'aigle ou du vautour. Ses ailes, d'une envergure considérable, sont armées d'éperons: sa queue est d'une longueur démesurée, et les deux pennes sont plus longues que les autres plumes. Il a le cou et tout le manteau d'un gris bleuâtre, la gorge et la poitrine blanches, et des teintes roussâtres sur les ailes. Il est surtout remarquable par sa huppe, composée de plumes noires, qui se dressent sur son occiput et descendent derrière de cou presquejusqu'aux épaules. Cet ornement particulier a été comparé à la plume que les anciens bureaucrates tenaient derrière l'oreille, avant l'invention des plumes d'acier.

C'est ce qui a fait donner à cet oiseau le nom de secrétaire. On l'appelle aussi mangeur de serpent,gypogéronasou vautour-grue, faucon-serpentaire (falco serpentarius), enfin messager, à cause de la roideur solennelle avec laquelle il marche dans la plaine.

De toutes ces qualifications, celle de mangeur de serpents est la plus convenable. A la vérité, le guago de l'Amérique du Sud et plusieurs faucons et milans tuent et mangent des serpents; mais le secrétaire est le seul qui leur fasse une guerre continuelle et s'en repaisse presque exclusivement. Il se nourrit aussi de lézards, de tortues et même de sauterelles; mais les serpents sont la base de son alimentation, et pour s'en procurer, il risque sa vie dans plus d'une terrible rencontre.

On trouve le serpentaire dans le sud de l'Afrique, dans la Gambie et aux îles Philippines. Celui qui habite cette dernière contrée semble constituer une variété. Les plumes de sa huppe sont disposées autrement que dans l'espèce africaine; les plus longues plumes de sa queue ne sont pas celles du milieu, mais celles qui la bordent, ce qui lui donne l'aspect d'une queue d'hirondelle. On remarque aussi quelque légère différence entre le serpentaire de l'Afrique australe et celui de la Gambie.

Quoiqu'il en soit, le serpentaire forme une tribu distincte. Les naturalistes ont cherché à le classer parmi les faucons, les aigles, les vautours, les gallinacés, ou les échassiers; mais n'y pouvant réussir, ils en ont fait un genre à part.

Dans le sud de l'Afrique il hante les grandes plaines, les karoos arides, qu'il parcourt pour chercher sa proie. Il vit solitaire ou par couple et fait son nid dans les arbres épineux, ce qui en rend l'abord difficile. Ce nid, qui a environ trois pieds de diamètre, est ordinairement doublé de plumes et de duvet sur lesquels l'oiseau dépose deux ou trois œufs à chaque couvée.

Les serpentaires sont d'excellents coureurs et se servent plus fréquemment de leurs pieds que de leurs ailes; ils sont défiants et pleins de prudence; toutefois il n'est pas rare d'en voir dans les fermes du Cap, où on les élève, parce qu'ils détruisent les serpentset les lézards. On les a introduits et naturalisés dans les Antilles françaises pour y faire la guerre au dangereux serpent jaune (trigonocephalus lanceolatus), fléau des plantations de ces îles.

L'oiseau qui avait sauvé la vie de Jan et de Gertrude était un serpentaire apprivoisé. Les chasseurs l'avaient trouvé blessé, peut-être par un gros serpent, et l'avaient apporté comme un animal curieux. Il se rétablit en peu de temps, mais il n'oublia pas les soins dont il avait été l'objet. Après avoir recouvré l'usage de ses ailes, il ne songea pas à quitter ses protecteurs, et quoiqu'il fît de fréquentes excursions dans les plaines voisines, il revenait percher sur le grand nwana. Jan l'avait pris en amitié et l'avait traité avec une bienveillance dont il venait d'être récompensé.

L'oiseau avait pris le reptile par le cou, ce qu'il n'aurait pas fait aussi facilement, si l'attention du naja n'avait été détournée par les enfants. Après l'avoir saisi, il s'envola à une hauteur de plusieurs yards, ouvrit la bec et laissa tomber le serpent pour l'étourdir. Afin de rendre la chute plus dangereuse, il l'aurait volontiers enlevé plus haut, mais le naja l'en empêcha en essayant de l'enlacer dans ses plis.

Au moment où le reptile touchait la terre, et avant qu'il eût eu le temps de se mettre en garde, le serpentaire fondit sur lui et le frappa près du coup avec la patte. Cependant le naja ne fut que légèrement blessé, se roula et se tint sur la défensive. Ses yeux étincelaient de rage; sa gueule s'était élargie et laissait voir ses terribles crochets. C'était un adversaire formidable et dont il fallait s'approcher avec les plus grandes précautions.

Le serpentaire hésita un moment; puis, se faisant un bouclier avec une de ses ailes, il s'avança obliquement. Lorsqu'il fut assez près, il tourna sur ses jambes comme sur un pivot, et donna un coup de son autre aile sur la tête du cobra. Celui-ci cessa d'allonger le cou, et profitant de son état de faiblesse, l'oiseau l'enleva une seconde fois. Comme il n'avait plus à craindre d'être enlacé par son antagoniste, il monta plus haut dans l'air et le laissa tomber de nouveau.

En arrivant à terre, le naja y resta étendu dans toute sa longueur. Toutefois il n'était pas mort, et il se serait mis en cercle pour se défendre, si le serpentaire ne l'avait frappé à plusieursreprises avec ses larges pieds cornés. Il saisit enfin le moment où la tête du reptile posait à plat sur le sol, et lui donna un coup de bec si violent, que le crâne se fendit en deux. C'en était fait du redoutable animal, dont le corps inerte et mou resta étendu sur l'herbe.

Jan et Gertrude battirent des mains et poussèrent de bruyantes exclamations de joie. Sans daigner y prendre garde, le triomphateur s'approcha de l'ennemi qu'il avait tué, et se mit tranquillement à dîner.

Von Bloom et sa famille étaient depuis plusieurs mois sans pain, mais divers fruits ou racines leur en tenaient lieu. Ils avaient d'abord les amandes de l'arachide souterraine (arachis hypogea) qui croît dans toute l'Afrique méridionale et constitue la base de la nourriture des indigènes. Ils avaient aussi les bulbes de plusieurs espèces d'ixias et de mysembryanthèmes, entre autres la figue hottentote (mesembryanthemum edule); le pain de Cafre, moëlle d'une espèce de zamie; la châtaigne de Cafre, fruit dubrabeium stellatum; les énormes racines du pied d'éléphant (testudinaria elephantipes); des oignons et de l'ail sauvages, enfin l'aponegeton distachys, belle plante aquatique dont les tiges peuvent se manger en guise d'asperges.

Ces substances végétales se trouvaient dans les environs. Swartboy qui, dans ses premières années, avait souvent été forcé de vivre pendant des mois entiers de racines, excellait à les découvrir et à les déterrer. La famille Von Bloom n'en manquait jamais; mais elles ne remplaçaient pour elle l'aliment qui passe principalement pour le soutien de la vie, quoiqu'il n'ait guère de droits à cette qualification en Afrique, où tant d'hommes se nourrissent exclusivement de la chair des animaux.

Heureusement les privations de nos aventuriers étaient sur le point de cesser; ils allaient avoir du pain. En déménageant le vieux kraal, ils en avaient emporté un sac de maïs, reste de la provision de l'année précédente. Il ne contenait pas un boisseau de grain; mais c'était assez pour ensemencer un champ qui pouvait produire plusieurs boisseaux s'il était cultivé convenablement.

Peu de jours après l'installation de la famille dans le nwana, on avait choisi, non loin de cet arbre, un terrain fertile, qu'on avaitretourné à la bêche, faute de charrue, et l'on avait piqué les grains en les espaçant convenablement.

On avait sarclé et houé avec soin l'enclos. Un monticule de terre meuble avait été élevé autour de chaque plante pour en nourrir les racines et les protéger contre l'ardeur du soleil. On arrosait même de temps en temps la plantation.

Ces attentions, développant la richesse d'un sol vierge, avaient produit de magnifiques résultats. Les tiges n'avaient pas moins de douze pieds de haut, et les épis un pied de long. Ils étaient presque mûrs, et le porte-drapeau comptait commencer la moisson dans huit ou dix jours. Toute la famille se promettait de se régaler de pain de maïs, de bouillie de maïs au lait, et de divers autres mêts que préparerait Totty.

Un incident imprévu faillit les priver non-seulement de leur récolte, mais encore de leur estimable ménagère.

Totty était sur la plate-forme, dans le grand nwana, et s'occupait de soins domestiques, lorsque son attention fut attirée par des bruits singuliers, qui partaient d'en bas. Elle écarta les branches et eut devant les yeux un étrange spectacle. Une bande de deux cents animaux descendait des hauteurs. Ils avaient la taille et l'extérieur de grands chiens mal conformés; leur corps était couvert de poils d'un brun verdâtre; ils avaient la face et les oreilles noires et nues. Ils redressaient leurs longues queues, ou les agitaient en sens divers, de la façon la plus bizarre.

Totty ne fut nullement alarmée, car elle reconnut des babouins. Ils appartenaient à l'espèce du babouin à tête de porc ou chacma (cynocephalus porcarius), qu'on trouve dans presque toute l'Afrique méridionale, où il habite les cavernes et les crevasses des montagnes.

De toute la tribu des singes babouins, les cynocéphales sont les plus repoussants; on éprouve un dégoût involontaire à l'aspect du hideux mandrille, de l'hamadryas, ou même du chacma.

Les babouins sont particuliers à l'Afrique et se divisent en six espèces bien distinctes; le babouin commun de l'Afrique septentrionale, le papion des côtes du sud et de l'ouest; l'hamadryas ou tartarin d'Abyssinie; le mandrille et le drille de Guinée; enfin le chacma du cap de Bonne-Espérance.

Les habitudes de ces animaux sont aussi répugnantes que leurs mœurs. Ils sont toutefois susceptibles d'éducation, mais ce sont de dangereux animaux domestiques, qui, à la moindre provocation, mordent la main qui les nourrit. Ils sont disposés à faire usage de leurs longues dents canines, de leurs robustes mâchoires et de leurs muscles puissants. Ils ne redoutent aucun chien et luttent même avec avantage contre l'hyène et le léopard. Cependant, n'étant point carnivores, ils mettent leur ennemi en pièces sans le manger. Ils se nourrissent de fruit, et de racines bulbeuses, qu'ils savent déterrer avec leurs ongles aigus. Quoiqu'ils n'attaquent point l'homme, ce sont de redoutables adversaires lorsqu'ils sont chassés et réduits aux abois.

Les colons de l'Afrique australe racontent maintes histoires curieuses sur les chacmas. On prétend qu'ils dévalisent parfois le voyageur, lui enlèvent ses provisions, et les dévorent en se moquant de lui. On dit encore qu'ils portent quelquefois un bâton pour se soutenir dans leur marche, se défendre ou creuser la terre. Quand un jeune chacma est parvenu à trouver une racine succulente, elle lui est souvent ravie par un autre plus vieux et plus fort; mais si le jeune chacma l'a déjà avalée, son aîné lui met la tête en bas et le force à rendre gorge. Ces récits, qui circulent dans le pays des boors, ne sont pas tous dénués de fondements, car il est certain que les babouins ont une rare sagacité.

Du haut de son observatoire, Totty aurait pu s'en convaincre, si elle avait été disposée à faire des réflexions philosophiques sur l'instinct plus ou moins développé des bêtes. Mais ce n'était pas dans son caractère. Elle trouvait seulement plaisir à considérer les manœuvres des babouins, et elle appela Jan et Gertrude pour leur faire partager son divertissement.

Le reste de la famille était à la chasse.

Jan et Gertrude s'empressèrent de monter à l'échelle, et tous les trois suivirent avec curiosité les mouvements des singuliers quadrumanes.

La troupe marchait en bon ordre et d'après un plan qui semblait avoir été préalablement ordonné. Sur les ailes couraient des éclaireurs; à la tête de la colonne s'avançaient gravement des chefs respectables par leur âge, et d'une taille plus élevée que celle deleurs compagnons. Il y avait des appels et des signaux convenus, prononcés avec des modifications de ton et d'accent qui auraient pu faire croire à une conversation régulière. Les femelles et les plus jeunes occupaient le centre pour être mieux à l'abri du danger. Les mères portaient leurs enfants sur le dos ou sur les épaules. Par intervalles, une d'elles s'arrêtait pour allaiter son nourrisson, pour lui lisser en même temps les poils; puis elle galopait afin de rejoindre ses compagnes. On voyait des mères battre leurs petits indociles. Quelquefois deux jeunes femelles se querellaient par jalousie ou par d'autres motifs, et leurs discussions amenaient de terribles criailleries, jusqu'à ce que la voix menaçante d'un des chefs leur imposât silence.

Les babouins traversèrent la plaine en criant, en jappant et en aboyant, comme des singes seuls peuvent le faire.

Où allaient-ils? on le sut bientôt. Jan, Gertrude et Totty les virent avec douleur prendre la route du champ de maïs.

Au bout de quelques minutes, le gros de la troupe était caché entre les grandes tiges des plantes, qu'ils dépouillaient de leurs grains précieux. Au dehors, des sentinelles échangeaient sans cesse des signaux avec les maraudeurs. Depuis le champ jusqu'aux collines étaient échelonnés des babouins, placés à égale distance les uns des autres. La troupe, en traversant la plaine, les avait laissés en arrière avec intention.

En effet, lorsque le principal corps d'armée eut disparu dans le champ, les longs épis enveloppés de leurs cosses, commencèrent à pleuvoir du côté de cette ligne, comme s'ils eussent été lancés par des mains humaines.

Le babouin le plus rapproché du champ ramassait les épis, les passait à son voisin, qui les transmettait au troisième, et ainsi de suite. Grâce à l'organisation de cette chaîne, chaque tête de maïs, peu de temps après avoir été enlevée à sa tige, était déposée dans la caverne qui servait de magasin général aux babouins.

Si l'opération avait continué, Von Bloom n'aurait eu qu'une triste récolte. Les babouins jugeaient que le blé était suffisamment mûr, et ils n'auraient pas tardé à engranger tous les épis.

Totty comprit l'étendue de la perte à laquelle son maître étaitexposé, et sans calculer le danger, elle descendit à la hâte, n'ayant pour arme qu'un manche à balai.

Quand elle arriva au champ de maïs, les sentinelles grimacèrent, jappèrent, et montrèrent leurs longues dents canines; mais, pour prix de leur vigilance, ils ne reçurent que des coups vigoureusement appliqués. Leurs cris plaintifs attirèrent leurs camarades; et en quelques instants, la pauvre Hottentote se trouva au milieu d'un cercle de chacmas irrités. Pour les empêcher de sauter sur elle, il lui fallait faire un moulinet continuel avec son balai. Cependant, cette arme légère, quoique maniée habilement, n'aurait pas longtemps protégé l'héroïne, qui eût été mise en pièces, sans le retour subit des chasseurs. Ils accoururent au galop, et une volée de mousqueterie dispersa les hideux chacmas, qui regagnèrent en hurlant leur caverne.

Après cette aventure, le porte-drapeau veilla sur son maïs jusqu'à la moisson. Elle se fit une semaine plus tard, et fut déposée en lieu de sûreté, hors de la portée des oiseaux, des reptiles, des quadrupèdes et des quadrumanes.

Depuis qu'on avait dompté les couaggas, la chasse se continuait avec succès. Chaque semaine on ajoutait une paire de défenses, quelquefois même deux ou trois paires à la collection, qui formait au pied du nwana, une petite pyramide d'ivoire.

Néanmoins, Von Bloom n'était pas encore satisfait; il pensait qu'il aurait obtenu des résultats plus décisifs s'il avait eu des chiens. Les couaggas lui permettaient souvent d'atteindre l'éléphant, mais souvent aussi, ils le laissaient échapper. Ce malheur n'est pas à craindre avec les chiens. A la vérité, ces animaux ne peuvent triompher de l'énorme quadrupède, ils ne sont pas même en état de le blesser; mais ils le suivent partout et le contraignent à s'arrêter par leurs aboiements.

Un autre service que rendent les chiens, c'est de détourner l'attention de l'éléphant, qui, comme nous l'avons fait remarquer, est formidable quand il entre en fureur. Importuné par les mouvements brusques et les vociférations des limiers, il les prend pour des agresseurs sérieux, et fond sur eux avec rage. Le chasseur n'a donc pas à affronter une rencontre mortelle, et trouve l'occasion de lâcher un coup de fusil.

Pendant les dernières chasses, nos amis avaient couru les plus grands dangers. Leurs couaggas n'avaient ni la vivacité d'allure, ni la docilité des chevaux. D'un moment à l'autre, un écart de ces montures pouvait causer un malheur. C'était ce qu'appréhendait Von Bloom, et il aurait volontiers acheté des chiens à raison d'une défense par tête, eussent-ils été les plus misérables roquets. La qualité est de peu d'importance en ce cas: il suffit que l'animal puisse suivre la piste de l'éléphant et le harceler de ses aboiements.

Von Bloom songea à dresser des hyènes à la chasse, et cette idéen'avait rien de fantasque. L'hyène est souvent domptée dans ce but, et s'acquitte de sa tâche mieux que beaucoup d'espèces de chiens.

Un jour Von Bloom réfléchissait sur ce sujet. Il était assis sur une petite plate-forme qu'il avait fait construire à l'extrême cime du nwana, et d'où la vue s'étendait sur toute la campagne. C'était le lieu de prédilection, la tabagie du porte-drapeau; c'était là qu'il venait tous les soirs fumer tranquillement sa grande pipe d'écume de mer.

Pendant qu'il s'abandonnait à sa distraction favorite, il aperçût dans la plaine des antilopes d'une espèce particulière. Elles avaient le dos et les flancs de couleur de terre de Sienne; le ventre blanc; une bordure noire à la partie extérieure des jambes, et sur la face des raies noires aussi régulièrement tracées que par le pinceau d'un artiste. Leurs têtes, longues et roides, étaient surmontées de cornes noueuses recourbées en forme de faucilles.

Ces animaux étaient loin d'être gracieux. Leur train de derrière s'abaissait comme celui de la girafe, mais à un moindre degré; leurs épaules avaient une élévation démesurée; leurs membres étaient osseux et anguleux; chacun d'eux avaient environ neuf pieds de long et cinq pieds de haut depuis les pieds de devant jusqu'à l'épaule. Ils appartenaient à l'espèce de l'antilope caama (acronotus caama), connue par les colons hollendais du Cap sous le nom de hartebeest.

Lorsque Von Bloom les remarqua, les caamas broutaient paisiblement; mais quelques minutes après elles se mirent à courir en désordre à travers la prairie. Elles avaient été surprisées par une meute de chiens.

Von Bloom vit en effet à leur poursuite quelques-uns de ces animaux, que les colons du Cap appellent chiens sauvages (wildehonden), et que les naturalistes désignent improprement sous la qualification de chiens chasseurs ou d'hyènes chasseresses (hyena venatica).

Ces deux noms sont également absurdes; car l'animal dont il s'agit n'a aucune analogie avec l'hyène, et le titre de chien chasseur peut être mérité indistinctement par tous les animaux de larace canine. Je propose donc d'adopter le nom de chien sauvage, adopté par les boors.

C'est calomnier le chien sauvage que de le comparer à l'hyène, dont il n'a ni le poil rude, ni les formes disgracieuses, ni les habitudes repoussantes. Il ressemble plutôt au braque ou au chien courant ordinaire. Sa robe est couleur de tan, diaprée de large taches de noir et de gris. Il a, comme le braque, de longues oreilles; mais elles sont droites au lieu d'être pendantes, ainsi qu'on le remarque dans toutes les espèces sauvages du genrecanis.

Ses habitudes complètent la ressemblance. Le chien sauvage, pour chercher le gibier, s'organise en meutes nombreuses et il montre autant d'adresse et de sagacité que s'il était guidé par des piqueurs armés de fouet et le cor en bandoulière.

Von Bloom eut la bonne fortune d'être témoin d'une chasse à courre des plus remarquables. Les chiens sauvages étaient tombés à l'improviste sur le troupeau de caamas, et leur premier élan en avait isolé une. C'était ce qu'ils désiraient, et toute la meute se mit à ses trousses au lieu de suivre le troupeau.

La caama, malgré sa structure étrange, est une des antilopes les plus agiles, et ne se laisse prendre qu'après une longue chasse.

Elle échapperait même au danger, s'il lui suffisait de lutter de vitesse avec les chiens; mais ceux-ci possèdent des qualités qui lui manquent et qui leur assurent l'avantage. L'antilope caama ne court pas toujours en ligne droite; elle s'écarte d'un côté ou de l'autre, suivant la conformation du terrain. Les chiens sauvages profitent de cette marche irrégulière, et ont recours à une manœuvre qui indique certainement de la réflection.

Von Bloom en eut la preuve. Sa position élevée le mettait à même d'embrasser tout le terrain et de suivre les mouvements des deux partis.

En partant, le caama courait en droite ligne et les chiens marchaient sur ses traces. Au bout de quelques instants, toutefois, un d'eux devança ses compagnons. Avait-il de meilleures jambes? non; mais tandis que les autres se ménageaient, il était chargé de presser l'antilope. L'ayant atteinte par un effort désespéré, il la fit légèrement dévier de sa course primitive.

En observant ce changement de direction, la meute prit la diagonale,et elle évita ainsi le détour qu'avaient fait le caama et son adversaire.

Celui-ci, dès que l'antilope se fut détournée, rentra dans les rangs et fut relégué à l'arrière-garde. Sa tache était accomplie. Un autre lui succéda, avec la mission de continuer ce qu'il avait si bien commencé.

L'antilope dévia de nouveau, et de nouveau la meute courut obliquement pour la couper.

Quand le second chien fut fatigué, un troisième lui succéda. La même manœuvre fut réitérée à plusieurs reprises, jusqu'à ce que l'antilope fut réduite aux abois. Alors, comme s'ils eussent compris qu'elle était en leur pouvoir, les chiens renoncèrent à leur stratégies pour se précipiter simultanément sur ses traces.

L'antilope caama fit un dernier effort pour s'enfuir; mais, voyant que l'agilité lui était inutile, elle se retourna brusquement et se mit sur la défensive. L'écume découlait de ses lèvres, et ses yeux rouges étincelaient comme des charbons ardents.

Une seconde après les chiens étaient autour d'elle.—Quelle magnifique meute! s'écria Von Bloom. Oh! si j'en avais une semblable! Mais pourquoi n'en aurais-je pas? Ces braques sauvages sont susceptibles d'être apprivoisés, exercés à la chasse, surtout à celle de l'éléphant. J'en ai eu de nombreux exemples; seulement il faut que les chiens soient pris jeunes, et comment s'en procurer? Tant qu'il ne sont pas en état de bien courir, leurs mères les retiennent dans leurs tanières au milieu de rochers inaccessibles. Par quel moyen les atteindre?

Les réflections de Von Bloom furent interrompues par l'étonnement que lui causa la singulière conduite des chiens sauvages. Il avait supposé naturellement qu'ils se jetteraient sur la bête aux abois, et la dépèceraient en un clin d'œil; et pourtant la meute s'était arrêtée, comme pour laisser à l'antilope le temps de reprendre des forces; quelques chiens même étaient couchés; les autres avaient la gueule ouverte et la langue pendante; mais ils ne paraissaient avoir nulle envie d'achever leur victime.

Le porte-drapeau était à même de bien observer la situation. L'antilope était rapprochée de lui et environnée des chiens. Non-seulement ils la laissèrent tranquille, mais, après avoir fait quelquesbonds autour d'elle, ils abandonnèrent la position. Avaient-ils peur de ses vilaines cornes? voulaient-ils se reposer avant la curée? Le chasseur, que leur attitude surprenait, et qui ne savait à quoi s'en tenir, fixa sur eux des regards avides.

Au bout de quelque temps l'antilope eut repris haleine, et, profitant de l'éloignement de la meute, elle se dirigea vers une éminence dont le versant était une position favorable pour se défendre. Aussitôt qu'elle fut lancée, les chiens la poursuivirent, et au bout de cinq cents pas ils l'avaient derechef réduite aux abois. Ils la laissèrent seule, et elle essaya encore de fuir. Les chiens se remirent à sa poursuite, mais en la poussant dans une direction nouvelle, du côté des rochers qui formaient la lisière du désert.

La chasse passa près du figuier-sycomore, et toute la famille put jouir à l'aise du spectacle. L'antilope courait plus vite que jamais, et les chiens ne semblaient pas gagner de terrain sur elle. Il était permis de présumer qu'elle finirait par se soustraire à ses infatigables persécuteurs.

Les yeux de Von Bloom et de ses enfants suivirent la chasse jusqu'à ce que les chiens eussent disparu. Le corps luisant de l'antilope se détachait alors comme une tache jaune sur le front brun des rochers; mais tout-à-coup la tache jaune disparut aussi: point de doute, l'antilope était abattue.

Un étrange soupçon passa dans l'esprit de Von Bloom; il ordonna de seller les couaggas, et s'achemina avec Hans et Hendrik, vers la place où la caama avait été aperçue pour la dernière fois.

Ils s'approchèrent avec circonspection, et, cachés derrière un massif d'arbustes, ils purent observer ce qui se passait.

L'antilope-caama, étendue à douze yards du pied des hauteurs, était déjà à moitié dévorée, non par les chiens qui l'avaient chassée, mais par leurs petits de différents âges. Ces derniers entouraient le cadavre et s'en disputaient en grognant les lambeaux. Quelques-uns des chiens qui avaient pris part à la poursuite pantelaient allongés sur le sol; mais la plupart avaient disparu, sans doute dans les grottes nombreuses qui s'ouvraient le long des rochers.

Il était donc positif que les chiens sauvages avaient conduit l'antilope jusqu'à l'endroit où elle devait servir de nourriture à leurs petits, et qu'ils s'étaient abstenus de la tuer pour s'épargner lapeine de la traîner. Ces animaux ne possèdent pas, comme ceux de l'espèce féline, la faculté de transporter une lourde masse à une distance un peu considérable. Leur prodigieux instinct leur avait suggéré l'idée de mener leur proie à la place même où sa chair devait être consommée. C'était une pratique à laquelle ils avaient l'habitude de recourir, comme l'attestaient les os et les cornes de plusieurs antilopes amoncelés dans ce charnier.

Les trois chasseurs s'élancèrent sur les petits; mais leur tentative échoua. Ces jeunes chiens, aussi rusés que leurs parents, abandonnèrent leur repas à l'aspect des étrangers, et s'enfoncèrent dans leurs cavernes.

Toutefois ils n'eurent pas assez d'intelligence pour échapper aux pièges qu'on leur tendit chaque jour pendant la semaine suivante. Au bout de ce temps, on en avait pris plus d'une douzaine, qu'on installa dans une niche construite exprès pour eux à l'ombre du nwana.

En moins de six mois, plusieurs de ces jeunes élèves avaient été dressés à la chasse de l'éléphant, et ils s'acquittaient de leur tâche avec le courage et l'habileté qu'on aurait pu attendre de chiens de la race la plus pure.

Pendant plusieurs années Von Bloom mena la vie de chasseur d'éléphants. Pendant plusieurs années il logea dans le grand nwana, et n'eut pour société que ses enfants et ses domestiques. Ce ne fut peut-être pas le temps le moins heureux de leur existence, car ils jouirent du plus précieux des biens terrestres, la santé.

Il n'avait pas laissé ses enfants grandir sans instruction, en véritables enfants des bois. Il leur avait fait étudier dans le livre de la nature bien des choses qu'ils n'auraient pas apprises au collège. Il leur avait, en outre, inculqué des principes d'honneur et de moralité sans lesquels la meilleure éducation est incomplète. Ils étaient élevés à aimer Dieu et à s'aimer les uns les autres; ils avaient des habitudes de travail, savaient se suffire à eux-mêmes, et possédaient assez de connaissances pour accomplir, en rentrant dans la vie civilisée, tous les devoirs qu'elle imposait. En somme, ces années d'exil passées dans le désert n'avaient pas été perdues et devaient laisser de doux souvenirs.

Toutefois l'homme est né pour la société, et le cœur humain, quand il n'est pas vicieux, aspire à communiquer avec le cœur humain.

L'intelligence surtout, si elle est développée par l'éducation, se complaît dans les relations sociales et souffre d'en être privée.

Aussi le porte-drapeau désirait-il revoir le pittoresque district de Graaf-Reinet, et s'établir de nouveau au milieu des amis de ses jeunes années. Son existence de chasseur avait fini par avoir pour lui une sorte d'attrait; mais il était désormais inutile qu'il la prolongeât.

Les éléphants avaient complètement abandonné les environs du camp à vingt milles à la ronde. Ils savaient combien le roer étaitredoutable; ils avaient appris à craindre l'homme, et les chasseurs passaient souvent des semaines entières sans rencontrer un seul éléphant. Cette disposition ne préoccupait point Von Bloom, dont les idées avaient pris un autre cours. Son unique désir était de retourner à Graaf-Reinet, et rien ne l'empêchait de le réaliser. La proscription qui l'avait frappé était levée depuis longtemps par l'amnistie générale que le gouvernement britannique avait accordée. Ses biens ne lui avaient pas été rendus, mais la perte qui lui était sensible quelques années auparavant lui était devenue indifférente. Il s'était créé une propriété nouvelle, représentée par la pyramide d'ivoire qui s'élevait à l'ombre du grand nwana. Il suffisait de la transporter au marché pour s'assurer une magnifique fortune.

Von Bloom trouva moyen d'effectuer le transport. On creusa près de la passe des hauteurs une vaste fosse où tombèrent plusieurs couaggas. Ces animaux sauvages furent dressés, non sans peine, à souffrir le harnais et à traîner une voiture. Les roues, qui étaient heureusement intactes, tenaient lieu de break. La caisse de la charrette fut ensuite descendue, et renouvela connaissance avec les roues, ses anciennes compagnes; la couverture de toile étendit sur le tout son ombre protectrice. On empila dans l'intérieur les croissants blancs et jaunes. Les couaggas furent attelés; Swartboy remonta sur le siège, fit claquer son fouet, et les roues, ointes avec de la graisse d'éléphant, tournèrent rapidement.

Quelle fut la surprise des bonnes gens de Graaf-Reinet quand un beau matin ils virent arriver sur la grande place une charrette traînée par douze couaggas, et suivie de quatre cavaliers montés sur des animaux de même espèce! Quel fut leur étonnement quand ils remarquèrent que le véhicule était rempli de défenses d'éléphant, sauf un coin, occupé par une jolie fille aux joues roses, aux cheveux blonds! Quelle fut leur joie en apprenant que le père de la jolie fille, le propriétaire de l'ivoire, n'était autre que leur ancien ami, leur respectable compatriote, le porte-drapeau Von Bloom!

Le chasseur d'éléphants trouva sur la grande place de Graaf-Reinet un accueil cordial, et, ce qui avait son importance, des débouchés immédiats.

Par un heureux hasard, l'ivoire était en hausse en ce moment. Il entrait dans la composition de certains bijoux dont j'ai oublié lenom, et qui étaient à la mode en Europe. Von Bloom trouva donc à échanger sa provision contre de l'argent comptant, à un prix presque double de celui qu'il s'attendait à recevoir.

Il avait recueilli une quantité d'ivoire trop considérable pour la transporter en un seul voyage. Il retourna au nwana, près duquel il avait caché le reste des défenses, et les ramena à Graaf-Reinet, où elles étaient vendues d'avance.

Von Bloom était redevenu riche. La fortune qu'il avait réalisée en espèces sonnantes lui permit de racheter son ancien domaine, et d'y mettre les meilleures races de chevaux, de bœufs et de moutons. Ses affaires prospérèrent; il obtint la confiance du gouvernement, qui, après l'avoir réintégré d'abord dans ses fonctions de porte-drapeau, le promut à la dignité de landdrost ou magistrat en chef du district.

Hans poursuivit au collège du Cap le cours de ses études. L'impétueux Hendrik embrassa la profession qui lui convenait le mieux et obtint une lieutenance dans les carabiniers à cheval de la colonie.

Le petit Jean fut mis à l'école, et la belle Gertrude, en attendant qu'elle fût en âge de s'établir, fit avec grâce les honneurs de la maison paternelle.

Comme par le passé, Totty gouverna la cuisine; Swartboy, devenu un homme important, fit claquer son fouet plus que jamais et soumit à son jambok les bœufs à longues cornes du riche landdrost.

Plus tard, mes chers lecteurs, si nous faisons une nouvelle tournée dans le pays des boors, nous y retrouverons encore le digne Von Bloom, le Bosjesman et les enfants des bois.

FIN DES ENFANTS DES BOIS.

Les Enfants des boisse rattachent à la série d'ouvrages dont leRobinson suisseest le type, et qui ont pour but d'encadrer dans un récit romanesque des notions de géographie et d'histoire naturelle. Il est bon de faire remarquer toutefois en quoi le capitaine Mayne Reid a une supériorité incontestable sur ses devanciers. Ceux-ci empruntent leurs matériaux à des livrets de zoologie, de botanique ou de cosmographie: c'est Buffon, c'est Daubenton, Cuvier, Lacépède, Jussieu ou Malte-Brun qu'ils accommodent à leur guise. Leur travailse réduit à combiner ingénieusement des observations antérieures, auxquelles ils donnent une forme nouvelle sans y rien ajouter. Le capitaine Mayne Reid, au contraire, peint d'après nature; il décrit ce qu'il a vu. Quand il met en action des animaux, c'est qu'il les a étudiés, non pas dans les livres ou dans les collections zoologiques, mais au milieu de vastes forêts, dans les solitudes dont ils ont encore la possession presque exclusive. Notre auteur, loin de copier les écrivains antérieurs, rectifie leurs inexactitudes, et révèle des particularités assez curieuses pour pouvoir être consulté avec avantagé, même par les savants.

Il serait donc superflu de parler après le capitaine Mayne Reid des productions du règne animal et du règne végétal dans l'Afrique du Sud; mais il nous a semblé qu'il n'était pas sans intérêt de compléter sa narration par quelques détails sur le théâtre de la scène et sur l'histoire des pays où vivent ses héros.

Limites de la colonie du Cap.—A-t-elle été connue des anciens?—Expédition de Barthélémy Diaz.—Voyage de Vasco de Gama.—Joâo de Infante.—Les Hottentots.—Les Portugais renoncent à coloniser le Cap.

La colonie du cap de Bonne-Espérance, située à la pointe méridionale de l'Afrique, s'étend entre les 29° 50" et 35° de latitude nord, et les 15° et 26° de latitude est. Elle est bordée au nord par la Hottentotie indépendante, au sud par l'océan méridionale, à l'est par la Cafreria, à l'ouest par l'océan Atlantique.

Cette contrée, à laquelle le développement du commerce a donné tant d'importance depuis le seizième siècle, était-elle connue desanciens? Il résulterait de quelques fragments de Possidonius et de Cornelius Nepos que la circumnavigation de l'Afrique avait été accomplie par les Tyriens, par le Carthaginois Hannon et par Eudoxe de Cyzique; toutefois leurs expéditions, si elles réussirent, ne furent pas accomplies dans des conditions assez favorables pour qu'ils trouvassent des imitateurs. Quelques érudits surent peut-être qu'il était possible de doubler la pointe de l'Afrique australe; mais le succès d'une pareille entreprise était purement accidentel. Une découverte n'est réelle que lorsqu'elle accroît efficacement le domaine et la puissance de l'homme. Des Asiatiques, voguant au hasard ou poussés par les vents, ont pu traverser la mer Pacifique et venir peupler quelques parties du continent américain; mais ils n'avaient aucun moyen de regagner leur patrie, et si quelques-uns parvinrent à en retrouver la route, ils perdirent celle des régions inconnues dont le hasard leur avait révélé l'existence. C'est donc à tort qu'on dispute à Cristophe-Colomb le mérite et l'honneur d'avoir frayé le chemin du nouveau monde.

C'est à tort aussi qu'on dispute aux navigateurs portugais du quinzième siècle le mérite et l'honneur d'avoir doublé les premiers la pointe méridionale de l'Afrique. En admettant avec quelques auteurs que, sous le règne du Pharaon Nekoh, les Phéniciens aient fait le tour de l'Afrique, il est certain qu'ils ne le recommencèrent pas. Le Perse Sataspes, criminel auquel Xerxès avait accordé la vie, à la condition qu'il renouvellerait cet exploit, recula devant les obstacles, et, plutôt que de les affronter, revint avec résignation subir le supplice du pal. Il n'y a point de découverte tant que le pays nouveau n'est pas mis en communication régulière avec le pays ancien.

Le grand cap africain ne fut reconnu d'une manière utile et pratique qu'en 1486. Au mois d'août de cette année, Jean II, roi de Portugal, fit fréter deux navires de cinquante tonneaux chacun et un aviso, pour explorer la côte d'Afrique. Le commandement del'expédition fut confié à Barthélémy Diaz, qui, battu par des vents furieux, doubla le Cap sans s'en douter et poursuivit sa route jusqu'aux îles de la Croix, situées dans la baie de Lagoa. A son retour, au milieu d'une effroyable tempête, il détermina la position de la baie et des montagnes du Cap. Il avait été tellement frappé des dangers qui l'avaient accablé à la hauteur de l'extrémité sud de l'Afrique, qu'il proposa de la nommer cap des Tempêtes,cabo Tormentosooucabo de Todos Tormentos; mais, persuadé qu'en la doublant on avait fait un pas décisif sur le chemin des Indes, on voulut la désigner sous le nom de cap de Bonne-Espérance,cabo de Bouna-Esperanza.

Emmanuel, successeur de Jean II, mit trois vaisseaux et cent soixante hommes d'équipage à la disposition de Vasco de Gama, qui, en 1497, doubla le Cap pour se rendre aux Indes; mais ni lui ni Diaz ne descendirent sur le sol africain. Ce fut un autre navigateur portugais qui aborda le premier au Cap, en 1498. Il s'appelait Joâo de Infante, et nous ne savons pourquoi d'anciennes relations lui ont donné le nom de rio del Elephanter, qui est celui d'une rivière. D'après les renseignements qu'il recueillit, l'occupation de la côte africaine fut décidée à Lisbonne, mais elle ne se réalisa pas. Les hommes chargés de fonder l'établissement furent effrayés de l'aspect farouche et des mœurs barbares des aborigènes. C'étaient les Gaiquas, que les Hollandais nommèrent plus tard Hottentots, en les entendant chanter une chanson dont le refrain étaitHottentottum brokana. Ils se divisaient en tribus, dont les principales, suivant les vieilles cartes, étaient les Garinhaiquas, les Sussaquas, les Nessaquas, les Obiquas, les Sonquas, les Khirigriquas, les Houteniquas, les Attaquas, etc.

Ces sauvages avaient le teint basané, les pommettes saillantes, le nez fortement épaté, les narines d'une largeur énorme, la chevelure laineuse. Ils ne savaient point cultiver la terre, mais ils élevaient des troupeaux et chassaient les animaux, qu'ils tuaientavec des flèches empoisonnées, et dont ils enlevaient la partie blessée avant de les manger. Leurs huttes, de forme ovale, étaient faites avec des pieux recourbés qu'ils couvraient de nattes ou de peaux. Il leur était impossible de s'y tenir debout, et ils y vivaient accroupis ou couchés. Ils reconnaissaient un être suprême, qu'ils appelaient Gounga Tekquoa (le dieu de tous les dieux), et auquel ils offraient des bestiaux en sacrifice. Ils regardaient la lune comme un Gounga inférieur et admettaient une divinité malfaisante, Kham-ouna, le génie du mal. Ils croyaient que les premiers parents, ayant offensé le grand Dieu, étaient punis dans leur postérité. Ils croyaient aussi, selon Kolben, que ces premiers parents s'appelaient Noh et Hingnoh; qu'ils étaient rentrés en Afrique par une petite lucarne, et avaient enseigné à leurs enfants l'art d'élever les bestiaux: traditions qui ont une vague mais frappante concordance avec celles de la Bible.

Chaque tribu se subdivisait en kraals, en villages, dont les principaux fonctionnaires étaient le konquer ou chef militaire, le juge, le médecin ou sorcier et le prêtre.

La saleté des Hottentots, leur langage rauque et inarticulé, leurs physionomies stupides, leurs longues zagaies, les firent prendre par les Portugais pour des anthropophages. Après avoir abattu sur le continent quelques pièces de gibier, les colons envoyés par le roi Emmanuel se retirèrent dans une île de la baie, et se rembarquèrent dès que le temps fut favorable.

Une douloureuse catastrophe acheva de faire abandonner au Portugal ses projets de colonisation. François d'Almeyda, vice-roi des Indes, relâcha au Cap en 1509; des matelots qu'il envoya à terre pour se procurer des vivres au moyen d'échanges furent repoussés; il voulut les venger et fut tué avec soixante-quinze des siens. Deux ans plus tard, un détachement portugais descendit sur la même plage avec une pièce de canon chargée à mitraille, etdécima les indigènes qui étaient accourus en foule à la rencontre des étrangers.

Voyage des Anglais et des Hollandais au Cap de Bonne-Espérance.—Fondation de la colonie.—Hostilités avec les Indigènes.

A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, les Anglais et les Hollandais commencèrent à faire escale au cap de Bonne-Espérance. Le capitaine Raymond y relâcha en 1591; le chevalier de Lancastre en 1601; Henri Middleton en 1604 et 1610; Davis et Michelburn en 1605. Les auteurs anglais assurent même que deux officiers de leur nation, Humphrey Fitz-Hubert et Andrew Schillinge, prirent possession de la contrée, le 3 juillet 1620, au nom du roi Jacques 1e.

Les bâtiments de la compagnie hollandaise des Indes orientales, constituée vers l'an 1600, explorèrent le Cap à plusieurs reprises. L'amiral Georges Spielberg, parti de Veer en Zélande avec trois vaisseaux, le 5 mai 1601, mouilla, au mois d'octobre de la même année, dans la baie du Cap, et la nomma baie de la Table, à cause de la haute montagne qui la domine, et dont le sommet est un vaste plateau horizontal. Un autre voyage fut entrepris en 1604; on essaya de lier des relations avec les Hottentots mais ils inspirèrent aux Hollandais comme aux Portugais une insurmontable répugnance. Comment s'entendre avec des êtres qui, suivant la relation qui nous a été laissée de ce voyage, «gloussaient comme des coqs d'Inde?» Les habitants du Cap, dit Van Rechteren, qui les visita en 1629, mènent une vie si déréglée qu'elle approche de celle desbêtes. Tout ce qu'ils mangent est cru: chair, poisson, entrailles, peaux, ils dévorent tout dès que les bêtes sont mortes. Ils vont nus, hommes et femmes n'ayant qu'un petit morceau de peau, pas plus large que la main, pour se couvrir. Il ne paraît pas qu'il y ait parmi eux aucune loi, ni police, ni religion.»

Ce ne fut qu'en 1648 que Jean-Antoine Van Riebeck, chirurgien d'une flotille hollandaise, conçut l'idée de fonder au Cap une colonie. Il avait remarqué que les indigènes, malgré leur physionomie hideuse et leur civilisation rudimentaire, avaient des mœurs beaucoup plus douces qu'on ne le supposait. Il présenta une requête à la compagnie hollandaise des Indes, qui mit à sa disposition trois navires, tandis que les Etats généraux lui conférèrent le titre de gouverneur général.

En arrivant au Cap, Van Riebeck s'aboucha avec les sauvages qu'on réputait si terribles, leur distribua des marchandises dont la valeur totale s'élevait à quinze mille florins, et en obtint la concession du territoire compris entre la baie de Saldanna et la baie de Nissel, avec la facilité de s'étendre fort avant dans l'intérieur du pays.

Van Riebeck n'occupa d'abord que les environs de la baie de la Table, au fond de laquelle fut assise la ville nouvelle, avec un fort pentagonal pour la protéger. Quoique les colons fussent encore en petit nombre, il créa une administration complète, composée d'un grand conseil, d'un collége de justice, d'un tribunal secondaire, d'une cour des mariages, d'une chambre des orphelins et d'un conseil ecclésiastique.

Une concession de soixante acres de terre fut offerte à quiconque voudrait s'établir dans la colonie, avec droit de propriété et de succession, à la condition que, dans l'espace de trois ans, il se mettrait en état non-seulement de subsister sans secours, mais encore de contribuer à l'entretien de la garnison. La compagnie n'exigea d'abord des cultivateurs aucune redevance; elle leur fournitmême à crédit des bestiaux, des semences, des instruments aratoires. Elle leur donna des femmes qui furent recrutées dans les communautés d'orphelines et autres maisons de charité. Enfin, on accorda aux nouveaux habitants la liberté de disposer de leurs terres au bout de trois ans, s'ils étaient tentés de revenir en Europe.

Ces avantages séduisirent un grand nombre d'aventuriers, auxquels il ne fut pas, toutefois, permis d'en jouir en paix. Les indigènes s'inquiétèrent de l'invasion des Européens, et commencèrent à la combattre. Les Hottentots, que les Hollandais appelaientKaapmans(hommes du Cap), vivaient en bonne intelligence avec les colons, mais les Bosjesmans (hommes des bois ou des taillis), repoussant toute alliance avec l'étranger, rôdaient sur les frontières, surprenaient les habitations et y portaient le meurtre et l'incendie. Ils avaient soin de choisir pour leurs expéditions les temps de pluie et de brouillard, tant parce qu'ils dissimulaient mieux leur marche, que parce qu'ils avaient remarqué que les armes à feu étaient moins redoutables. Leurs déprédations redoublèrent en 1659, sous la direction de deux chefs, Garahinga et Homoa. Ce dernier, que les Hollandais nommaient Doman, avait passé cinq ou six ans à Batavia, et depuis son retour au Cap avait longtemps vécu dans la ville, mais il avait disparu tout à coup, et on le revit à la tête d'une bande nombreuse de ses compatriotes, auxquels il enseigna le maniement des armes à feu.

La guerre avait éclaté au commencement de mai. Dans le courant d'août, une chaude escarmouche s'engagea entre des cavaliers hollandais et des Hottentots, dont l'un, nommé Epkamma, eut la jambe fracassée et la gorge percée d'une balle. On le transporta mourant au fort, et on lui demanda quels motifs avait sa nation pour attaquer les Hollandais.

—Pourquoi, répondit-il, avez-vous semé et planté nos terres? Pourquoi les employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nousôtez-vous ainsi notre propre nourriture? Si nos tribus vous font la guerre, c'est pour tirer vengeance des injures qu'elles ont reçues. Pouvons-nous souffrir qu'il nous soit interdit d'approcher des pâturages que nous avons si longtemps possédés? Pouvons-nous souffrir que, sans se croire obligés à la moindre reconnaissance envers nous, des usurpateurs se partagent nos domaines? Si vous aviez été traités de la sorte, que feriez-vous?

Epkamma ne succomba qu'au bout de six jours à ses blessures. Voyant les Hollandais animés de dispositions pacifiques, il leur conseilla de s'adresser à Gogasoa, konquer auquel obéissaient les Garinhaiquas. L'avis parut bon à suivre; mais une première démarche fut inutile, et jusqu'à la fin de l'année les habitations furent saccagées, les fermiers massacrés, les bestiaux enlevés presque à la vue du fort.

Cependant un revirement subit s'opéra dans les dispositions des Hottentots. Au mois de février 1660, un chef de kraal, nommé Khery, accompagné de Kamsemoga, qui avait vécu quelque temps parmi les Européens, vint au Cap avec une suite nombreuse. Il demanda que les relations fussent rétablies entre les tribus et les colons, et pria le gouverneur d'accepter treize bœufs et vaches comme gage d'amitié. Il fut convenu que les Hollandais restreindraient leurs défrichements au terrain que l'on pouvait parcourir en trois heures à partir du fort. Peu de jours après, Gogasoa, konquer des Garinhaiquas, fut amené par Khery, et confirma le traité, qui fut fidèlement observé pendant plusieurs années.

Fondation des districts de Stellenboschen et Drakenstein.—Protestants français établis au Cap.—District de Waweren.—Opinion de Georges Anson sur la colonie.

En 1679, Simon Van der Stell, dixième successeur de Van Riebeck, sans chercher à empiéter sur le territoire des Hottentots, entreprit le défrichement d'une contrée boisée, qui forma le district de Stellenboschen. Van der Stell entretint de bonnes relations avec les indigènes; mais il essaya vainement de faire pénétrer chez eux les lumières de la civilisation occidentale. Il avait recueilli un jeune Hottentot, qu'il fit élever dans la religion chrétienne, et auquel il donna des maîtres de toute espèce. L'enfant apprit plusieurs langues, et dès son adolescence, il put être utilement employé par un agent de la Compagnie dans un des comptoirs de l'Inde. Cet agent étant mort, le jeune commis revint au Cap, et aussitôt après son arrivée reprit le chemin du kraal de ses pères. Dès qu'il y fut, ses instincts se réveillèrent; il jeta son costume d'emprunt pour endosser le kaross de peau de mouton. Il retourna au fort, et remettant ses anciens habits à Van der Stell:—Monsieur, lui dit-il, je renonce pour toujours au genre de vie que vous m'aviez fait embrasser; ma résolution est de suivre jusqu'à la mort la religion et les usages de mes ancêtres; je garderai en mémoire de vous le collier et l'épée que vous m'avez donnés: mais trouvez bon que j'abandonne tout le reste.

Sans attendre la réponse du gouverneur, il s'enfuit, et on ne le revit plus.

Simon Van der Stell avait été desservi auprès de la Compagnie hollandaise des Indes et des Etats généraux de Hollande. Il fut maintenu dans son poste, grâce aux démarches du baron Van Rheeden, seigneur de Drakenstein, dans la Gueldre. En reconnaissance, Van der Stell donna le nom de Drakenstein à un nouveau district qui fut peuplé par des ouvriers, la plupart allemands, au service de la Compagnie. Des terres y furent distribuées, en 1675, à des protestants français réfugiés, qui y introduisirent avec succès la culture de la vigne.

D'après la relation du capitaine anglais Cowley, qui relâcha au Cap en juin 1686, la ville du Cap (Kaapstad) n'avait qu'une centaine de maisons, auxquelles on avait donné peu d'élévation, afin de les soustraire à la fureur des ouragans.

François Leguat, protestant, chassé de France par la révocation de l'édit de Nantes, visita le Cap en 1691. La capitale de la colonie était alors un bourg d'environ trois cents maisons, bâties en pierres et tenues avec une propreté hollandaise. Les rues étaient tirées au cordeau. Le gouverneur logeait, avec cinq cents hommes de garnison, dans un fort pentagonal construit à droite de la baie. Le jardin de la Compagnie, entretenu avec soin, avait des allées d'orangers et de citronniers. On y avait acclimaté différentes espèces d'arbres fruitiers d'Europe, tels que les poiriers, les pommiers, la vigne, le coignassier, le pêcher, l'abricotier.

François Leguat ne négligea pas de rendre visite à ses coreligionnaires expatriés. «A dix lieues du Cap, dans les terres, il y a, dit-il, une colonie qu'on appelle Draguestein. Elle est d'environ trois mille personnes, tant Hollandais que Français, protestants réfugiés. Lorsque nos pauvres frères du Cap eurent formé le dessein de s'aller établir dans ce pays, on les gratifia en Hollande d'une somme considérable, pour les mettre en état de faire le voyage; on les transporta sans qu'il leur en coûtât rien; et quand ils furent arrivés, on leur donna autant de terre qu'ils en voulaient. On leur fournit aussi desinstruments d'agriculture, des vivres et des étoffes; tout cela sans tribut annuel et sans intérêts: mais à condition de rembourser quand ils en auraient acquis les moyens. On fit aussi une collecte considérable pour eux à Batavia, et cette somme leur a été distribuée à proportion de leurs nécessités.

»Nos réfugiés font travailler les Hottentots à la moisson, à la vendange et à tout ce qu'ils veulent, pour un peu de tabac et du pain. Comme ils ont permission de chasser, la nourriture ne leur coûte presque rien. Il n'y a que le bois qui est un peu rare, mais cela ne tire pas à grande conséquence, parce que le climat étant chaud, il ne faut du feu que pour la cuisine. Chacun peut bien penser que n'y ayant point de commencements sans quelques difficultés, ces bonnes gens ont eu de la peine d'abord; mais ils ont été très-charitablement secourus; et enfin Dieu a si bien béni leur labeur, qu'ils sont généralement tous à leur aise. Il y en a même qui sont devenus riches.

»Un de ces réfugiés, nommé Taillefer, né à Château-Thierry, fort honnête homme et homme d'esprit, a un jardin qui peut assurément passer pour beau. Rien n'y manque, et tout est d'un ordre, d'une symétrie et d'une propreté charmante. Il a aussi une basse-cour bien remplie, et une grande quantité de bœufs, de moutons et de chevaux, qui, à la manière du pays, paissent toute l'année dehors, et y trouvent abondamment leur nourriture, sans qu'il faille faire provision de foin, ce qui est extrêmement commode. Ce galant homme reçoit parfaitement bien ceux qui vont le voir, et il les régale à merveille. Son vin est le meilleur du pays, et approche de nos petits vins de Champagne.

»A mettre tout ensemble, il est certain que le Cap est un charmant refuge pour les pauvres protestants français. Ils y goûtent paisiblement leur bonheur, et vivent dans une heureuse société avec les Hollandais, qui sont, comme on sait, d'un humeur franche et bienveillante.»

En 1701, sous l'administration de Guillaume Van der Stell, fut créé un quatrième district, qui prit le nom de la famille Waweren, d'Amsterdam, à laquelle le gouverneur était allié. Ces districts, isolés d'abord par la difficulté des communications, se rapprochèrent par degrés les uns des autres. Les cultures s'étendirent; les grands établissements ruraux se multiplièrent; le commerce se développa. La colonie jouissait d'une grande prospérité lorsque l'amiral anglais Georges Anson, pendant son voyage autour du monde, mouilla dans la baie de la Table, le 11 mars 1744. «Les Hollandais, dit-il, n'ont pas dégénéré de l'industrie naturelle à leur nation, et ils ont rempli le pays qu'ils ont défriché de productions de plusieurs espèces, qui y réussissent pour la plupart mieux qu'en aucun lieu du monde, soit pour la bonté du terrain, soit à cause de l'égalité des saisons. Les vivres excellents qu'on y trouve et les eaux admirables, rendent cet endroit le meilleur lieu de relâche qui soit connu pour les équipages fatigués par des voyages de longs cours. Le chef d'escadre y resta jusqu'au commencement d'avril, et fut charmé des agréments et des avantages de ce pays, de la pureté de l'air et de la beauté du paysage; tout cela animé, pour ainsi dire, par une colonie nombreuse et policée.»


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