Les variétés noires sont plus agiles que les blanches; cependant on évite aisément les rhinocéros en sautant de côté, tandis qu'il vont aveuglément droit devant eux.
Les rhinocéros noirs ont environ six pieds de haut et treize de long; les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds de hauteur et quatorze de longueur.
Il n'est pas étonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires soit pris à première vue pour un éléphant. En réalité, le kobaoba, sous le rapport de la taille, vient immédiatement après l'éléphant, son museau large de dix-huit pouces, sa longue têtemassive, son corps pesant, donnent l'idée d'une force et d'une grandeur supérieures peut-être à celles de l'éléphant lui-même; en somme, il a l'air d'une caricature de l'éléphant. On peut donc s'expliquer l'erreur de nos voyageurs, qui confondirent le kobaoba avec l'éléphant.
Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant que l'animal qu'ils avaient sous les yeux était le rhinocéros blanc.
Lorsque le kobaoba fut aperçu pour la première fois, il sortait, comme nous l'avons dit, du fourré. Sans s'arrêter, il s'achemina vers l'étang dont nous avons parlé, et que son étendue pouvait faire passer pour un petit lac.
Quoique alimentée par la source, cette pièce d'eau en était éloignée de deux cents mètres, et elle était à peu près à la même distance du grand figuier-sycomore. Ses bords formaient une circonférence presque parfaite, elle aurait environ cent mètres de diamètre, de sorte que sa superficie pouvait être d'un peu plus de deux acres anglais (80 ares 9342). Elle avait des droits incontestables au titre de lac, que les jeunes gens lui avaient déjà conféré.
En haut de ce lac, c'est-à-dire du côté de la source à laquelle il empruntait ses eaux, la berge était élevée, et des rochers dominaient le petit ruisseau qui s'y versait à sa naissance. A l'extrémité opposée, le rivage était bas, et même en quelques endroits l'eau était presque au niveau de la plaine. Aussi voyait-on sur les bords qui formaient la limite occidentale du lac les traces d'animaux qui venaient y boire. Hendrik le chasseur avait observé les empreintes d'espèces qui lui étaient connues, et d'autres qu'il voyait pour la première fois.
C'était vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait le connaître de longue date. Près de la rigole par où s'écoulait le trop-plein du lac était une espèce de baie, au bord sablonneux de laquelle aboutissait une gorge en miniature, creusée sans doute à la longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la plus grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher et sans faire d'efforts.
Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'auxgenoux. Après avoir bu à longs traits à plusieurs reprises, en s'interrompant pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement, il plongea dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots d'écume, et s'y vautra comme un porc. La moitié de son énorme masse disparut sous l'eau, mais il ne lui prit point fantaisie de s'avancer dans le lac pour prendre un bain plus complet.
La première pensée de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer le rhinocéros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy avait déjà fait un pompeux éloge de la chair de cette espèce. De son côté, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de son fusil, avait regardé avec convoitise la longue corne du kobaoba, mais il était plus facile de désirer sa mort que de le coucher par terre; nos chasseurs n'avaient pas de chevaux en état d'être montés, et l'attaquer à pied eût été s'exposer inutilement, car on courait risque d'être percé de sa longue pique ou écrasé sous ses larges pieds. Si l'on parvenait à se dérober à sa fureur, on n'était pas plus avancé, car toutes les espèces de rhinocéros dépassent l'homme à la course.
Comment donc se conduire avec lui?
Le plan le meilleur était évidemment de se placer en embuscade dans un des fourrés du voisinage, et de tâcher de le tuer de loin. Il suffit parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocéros, mais il est indispensable qu'elle atteigne le cœur ou quelque partie essentielle.
L'animal prenait ses ébats et s'y livrait avec tant d'abandon, qu'il était probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs, pourvu qu'ils se missent sous le vent; ils se levèrent pour approcher, mais l'exécution de leur projet fut retardée par Swartboy qui, dans un accès subit de gaité, se mit à gambader en murmurant:
—Le klow, le klow!
Un étranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom savait que sous le nom de klow les naturels désignent l'éléphant, et il s'empressa de porter les yeux du côté indiqué. Sur le ciel jaune de l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit reconnaître avec certitude pour un éléphant. Son dos arrondi dominait les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Ils'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin que le rhinocéros avait pris.
Bien entendu que cette apparition dérangea le plan des chasseurs: à la vue de l'éléphant ils ne s'occupèrent plus du kobaoba; ils avaient peu d'espoir de parvenir à tuer le gigantesque animal, et pourtant l'idée leur en était venue; ils avaient résolu de tenter l'aventure. Avant qu'ils eussent rien décidé, l'éléphant touchait au bord du lac; quoiqu'il marchât lentement, ses larges enjambées le faisaient avancer avec une rapidité qu'on n'aurait pas soupçonnée, et il était à quelques pieds de l'eau au moment où ceux qui l'épiaient se disposaient à entrer en conférence.
Il s'arrêta, tourna sa trompe en divers sens et parut écouter. Aucun bruit ne pouvait l'inquiéter; le kobaoba lui-même était tranquille.
Après une minute d'arrêt, l'éléphant entra dans la gorge que nous avons décrite, et les chasseurs purent l'observer à moins de trois cents pas de distance; son corps remplissait complètement le petit ravin; ses longues défenses jaunes, qui s'allongeaient à plus de trois pieds de ses mâchoires, se courbaient gracieusement, la pointe tournée vers le ciel.
—C'est un vieux mâle, dit Swartboy à voix basse.
Malgré la grosseur de l'éléphant, il a le pas aussi silencieux que celui d'un chat; à la vérité il sort de sa poitrine un grondement pareil à celui d'un tonnerre lointain. Néanmoins le rhinocéros ne s'aperçut pas de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son sommeil; il continua à se vautrer en paix jusqu'à ce que l'ombre de l'éléphant fut projetée sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba se releva avec une agilité surprenante dans un être de sa structure, et rejeta l'eau de ses narines avec un bruit qui tenait à la fois d'un grognement et d'un sifflement.
L'éléphant fit entendre aussi son salut particulier; c'était un son de trompette que répéta l'écho des collines.
Les deux animaux étaient surpris de se rencontrer, et pendant quelques secondes ils se regardèrent avec une sorte de stupéfaction; mais bientôt ils donnèrent des signes d'irritation; il était évident qu'ils n'avaient nulle envie de vivre en bonne intelligence.
La situation était en effet embarrassante; l'éléphant ne pouvaitentrer à l'eau si le rhinocéros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocéros ne pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'éléphant bloquait la gorge avec son énorme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se jeter à la nage et débarquer sur un autre point de la rive. Mais de tous les êtres de la création, le rhinocéros est peut-être le moins accommodant; il est en même temps le plus intrépide, ne redoute ni hommes ni bêtes, et donne même la chasse au redoutable lion.
Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de céder la place à l'éléphant. Traverser le lac à la nage ou passer en glissant sous le ventre de son rival lui eussent semblé une insigne lâcheté.
Restait à savoir comment le point d'honneur serait réglé. L'affaire était devenue si intéressante que tous les chasseurs demeuraient immobiles, les yeux fixés sur les deux animaux. L'éléphant était le plus gros, mais il avait déjà éprouvé la force de son antagoniste; peut-être même avait-il senti les atteintes de sa longue protubérance qui dominait le museau du kobaoba. En tous cas, il ne se jeta pas précipitamment sur son adversaire, comme il l'aurait fait si quelque pauvre antilope avait osé lui barrer le passage. Toutefois sa patience avait des bornes, sa dignité était outragée, sa suprématie contestée; il voulait se baigner et boire, et lui était impossible de supporter plus longtemps l'insolence du rhinocéros. Poussant un cri dont retentirent de nouveau les rochers, il appuya ses défenses contre l'épaule de son ennemi, qu'il souleva et qu'il renversa dans l'eau.
Ce dernier plongea, souffla, disparut un moment, et chargea à son tour. Les spectateurs le virent viser avec sa corne les côtes de l'éléphant, qui eut soin de lui présenter la tête.
Le kobaoba fut renversé une seconde fois et revint à la charge avec fureur; l'eau jaillit autour d'eux en flocons d'écume et les enveloppa comme d'un nuage. Tout à coup l'éléphant sembla penser que la lutte ainsi entamée lui était désavantageuse. Il recula dans la gorge et attendit, la tête tournée vers le lac. Il se figurait peut-être qu'il était protégé par les escarpements de ce chemin creux. Malheureusement pour lui ils étaient trop bas et laissaient à découvert ses larges flancs, ils l'empêchaient seulement de se retourner et contrariaient la liberté de ses mouvements.
Dans le parti que prit le rhinocéros il y avait sans doute plusd'instinct que de calcul; cependant les spectateurs ne purent s'empêcher de croire qu'il avait conçu un plan stratégique. Au moment où l'éléphant se posta dans la gorge, le kobaoba monta sur la berge; puis il se retourna brusquement en baissant la tête, tendit horizontalement sa longue corne et l'enfonça entre les côtes de l'éléphant.
Le cri perçant que celui-ci poussa, les secousses imprimées à sa trompe et à sa queue prouvèrent qu'il avait reçu une blessure grave. Au lieu de conserver sa position dans la gorge, il courut au lac et y entra jusqu'au genou. Il prit de l'eau dans sa trompe et s'en arrosa le corps, en ayant soin d'en verser en abondance sur la plaie ouverte dans son flanc; il sortit ensuite pour courir après le rhinocéros, mais celui-ci ne l'avait pas attendu, il était parvenu à sortir de l'abreuvoir sans compromettre sa dignité, et s'imaginant sans doute qu'il avait remporté la victoire, il s'était perdu au milieu des broussailles.
La bataille entre ces deux grands quadrupèdes n'avait pas duré dix minutes, et elle avait tellement absorbé l'attention des chasseurs qu'ils avaient renoncé à leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'après la retraite du rhinocéros qu'ils délibérèrent sur les moyens de s'emparer de l'éléphant, avec le concours de Hans, qui les avait rejoints armé de son fusil.
Quand il eut cherché son ennemi, l'éléphant rentra dans le lac; il paraissait en proie à une vive agitation; sa queue était sans cesse en mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gémissement plaintif bien différent de son cri ordinaire, qui résonne comme un clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots avec sa trompe et les rejetait sur son dos et sur ses épaules, mais ce bain de pluie ne le rafraîchissait pas.
—Il est en colère, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de chevaux pour l'éviter, il serait excessivement dangereux de nous laisser voir.
—Cachons-nous derrière le tronc du nwana, dit Von Bloom, je vais me mettre en observation d'un côté, et Hendrik se placera de l'autre.
Les chasseurs ne tardèrent pas à se lasser de leur embuscade, et, malgré le danger, ils résolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient que s'ils le laissaient s'éloigner ils seraient forcés de se passer de souper, et ils avaient compté se régaler d'un morceau de sa trompe.
—Le temps est précieux, dit Von Bloom à ses fils; glissons-nous dans les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous cacherons en attendant l'effet de nos coups.
Sans délibérer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigèrentvers l'extrémité occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient n'était pas entièrement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons laissaient entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec la plus grande circonspection. Von Bloom montrait le chemin et ses deux fils le suivaient de près. Arrivés dans un massif qui bordait le lac, ils se traînèrent sur les mains et sur les genoux, écartèrent les feuilles et virent à vingt pas d'eux le puissant quadrupède. Il plongeait et s'élevait alternativement en s'arrosant avec sa trompe, et ne semblait nullement soupçonner la présence des chasseurs. Comme il avait le dos tourné, Von Bloom ne jugea pas à propos de tirer, car il était impossible de lui faire une blessure mortelle; il fallait attendre qu'il présentât le flanc.
Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'élever dans sa trompe. Autour de lui le lac était rougi par le sang qui coulait de sa blessure; mais on ne le voyait pas, et il était impossible d'en apprécier la gravité. De la position où se trouvait Von Bloom et ses fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient avec confiance, car ils savaient qu'il serait obligé de se retourner pour sortir de l'eau.
Pendant quelques minutes, il resta dans la même position; mais ils remarquèrent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait, que son allure était molle et languissante. De temps en temps il tournait sa trompe vers sa plaie béante; cette blessure l'inquiétait, et ses souffrances se manifestaient par les sifflements perçants de sa respiration entrecoupée.
Von Bloom et ses fils commencèrent à s'impatienter. Hendrik sollicita l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'où il pourrait envoyer à l'éléphant une balle qui le forcerait à se retourner.
En ce moment même l'éléphant fit un mouvement comme pour sortir du lac. Sa tête et sa poitrine se montrèrent sur la berge. Les trois fusils furent pointés, et les trois chasseurs cherchèrent des yeux leurs points de mire; mais tout à coup l'animal chancela et s'abattit. Sa lourde masse s'abîma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de grosses vagues roulèrent jusqu'à l'extrémité opposée du lac.
Il était mort!
Les chasseurs désarmèrent leurs fusils, quittèrent leur embuscadeet coururent sur la plage. Ils examinèrent le cadavre, et virent dans son flanc le trou ouvert par la corne du rhinocéros. La plaie n'avait pas beaucoup d'étendue, mais l'arme terrible avait pénétré fort avant dans le corps. Une lésion des entrailles avait causé la mort du plus puissant des animaux.
Dès qu'on sut que l'éléphant avait succombé, toute la famille se groupa autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui étaient restés cachés dans la charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy accourut avec une hache et un coutelas, tandis que Hans et Hendrik ôtaient leurs vestes pour l'aider à dépecer cette grosse pièce.
Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez là une question plus importante que vous ne supposez. C'était le moment d'une grande crise dans la vie du porte-drapeau.
Il était debout, les bras croisés, sur la rive du lac, au-dessus de la place où l'éléphant était tombé. Absorbé dans une méditation profonde, il tenait les yeux fixés sur le gigantesque cadavre. Ce n'était ni la chair ni le cuir épais qui attiraient son attention. Etait-ce donc la blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment elle avait donné la mort à un être aussi solidement construit?
Non: ses pensées suivaient un autre cours.
L'éléphant était tombé de telle sorte, que sa tête, entièrement hors de l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait sa trompe. Ses longues défenses jaunes se recourbaient des deux côtés comme des cimeterres.
On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire, qui pendant longues années, pendant des siècles peut-être, avaient servi à déraciner les arbres de la forêt, avaient mis en fuite dans maint combat les plus redoutables adversaires.
C'était sur ces précieux trophées que les yeux de Von Bloom étaient fixés. Il avait les lèvres closes, et sa poitrine se soulevait. Une foule d'idées lui traversaient l'esprit; mais ce n'étaient pas des idées pénibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'était dissipé sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'espérance et de joie.
—C'est la main du ciel, s'écria-t-il enfin, c'est une fortune, une fortune!
—Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui était auprès de lui.
Enchantés de son air de bonheur, ses autres enfants se groupèrent à ses côtés et lui demandèrent tous ensemble d'où provenait son agitation. Swartboy et Totty n'étaient pas moins empressés que les membres de la famille de connaître sa réponse.
Le bon père ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret du bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir.
—Vous voyez ces belles défenses? dit-il.
—Eh bien?
—En connaissez-vous la valeur?
Ils répondirent négativement; ils savaient seulement qu'on en tirait l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et qui avait une grande valeur commerciale.
Jan possédait un couteau à manche d'ivoire, et la petite Gertrude avait un bel éventail de la même matière, qui avait appartenu à sa mère.
—Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont exacts, ces défenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie anglaise.
—Tant que cela! s'écrièrent les enfants.
—Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser vingt livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre schellings et six pense, les deux réunies peuvent nous rapporter de quarante à cinquante livres sterling.
—Avec cette somme, s'écria Hans, on aurait un excellent attelage de bœufs!
—Six bons chevaux! dit Hendrik.
—Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan.
—Mais à qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik après un moment de silence; nous sommes éloignés des établissements coloniaux. Comment y transporter deux défenses d'éléphant?
—Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non pas deux, mais vingt, quarante, et peut-être davantage. Vous voyez maintenant que j'ai sujet de me réjouir.
—Quoi! s'écria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de rencontrer encore d'autres éléphants?
—J'en suis certain, car j'ai déjà remarqué les traces d'un grand nombre de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par bonheur d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui nous empêchera de nous procurer ces précieuses masses d'ivoire?... Nous réussirons, mes chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu qui nous envoie cette richesse au milieu de notre misère, quand nous avons tout perdu. Rassurez-vous donc, nous ne manquerons de rien, nous pouvons encore être riches.
Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur était promise; mais, voyant leur père si heureux, ils accueillirent ses paroles par un murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussèrent en même temps des cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublèrent les oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas dans toute l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait au bord de cet étang solitaire.
Le porte-drapeau avait résolu de se faire chasseur d'éléphants: c'était une profession à la fois émouvante et lucrative. Il n'était pas facile d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de taille aussi colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une quantité d'ivoire un peu importante; mais il avait résolu d'y consacrer au besoin plusieurs années. Il se proposait de mener une vie agreste, de faire de ses fils des enfants des bois, et il espérait être amplement indemnisé de sa patience et de ses labeurs.
Le soir, la joie régna autour du feu du camp. L'éléphant avait été laissé sur la berge, en attendant qu'il pût être dépecé; mais on avait eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper. Quoique la viande de l'éléphant soit mangeable en entier, sa trompe est considérée comme le morceau le plus délicat; elle a le goût de la langue de bœuf, et tous les enfants l'aimaient à l'excès: c'était surtout un régal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion d'en manger.
En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache était du double depuis qu'elle était placée dans le meilleur endroit du pâturage.
Tandis qu'ils savouraient un rôti de trompe d'éléphant, la conversation roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes.
Comme tout le monde connaît l'extérieur de l'éléphant, il serait superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas qu'il en existe deux espèces distinctes, l'une en Afrique et l'autre en Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout récemment qu'il a été démontré qu'elles offraient des différences bien caractérisées.
L'éléphant asiatique, plus généralement connu sous le nom d'éléphant des Indes, est d'une taille plus élevée et de proportions plus colossales; mais il est possible que son développement soit dû, comme celui de beaucoup d'autres animaux, à la domesticité.
L'espèce africaine ne vit qu'à l'état sauvage, et quelques-uns des individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des plus grands éléphants sauvages de l'Asie.
Les deux espèces se distinguent surtout l'une de l'autre par les oreilles et les défenses.
Les oreilles de l'éléphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des épaules et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'éléphant des Indes sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a des défenses qui pèsent quelquefois près de quatre cents livres, tandis que les défenses du second dépassent rarement le poids de cent livres. Il est toutefois des exceptions à cette règle, et en moyenne le poids de chacune des défenses de l'éléphant africain est évalué à deux cents livres. Dans cette dernière espèce, la femelle est également pourvue de défenses qui ne diffèrent de celles du mâle que par la longueur. La femelle de l'éléphant des Indes n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles font à peine saillie sur la peau des lèvres.
Les autres différences essentielles entre les deux espèces consistent dans la forme du front, qui est concave chez l'éléphant des Indes et convexe chez l'éléphant d'Afrique, dans l'émail des dents, enfin dans les sabots des pieds de derrière, qui sont au nombre de quatre pour le premier et de trois pour le second.
Les éléphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent en variétés bien distinctes, dont chacune diffère de l'autre presque autant que le type de l'espèce diffère de celui de l'éléphant africain.
Une variété connue en Orient sous le nom de mooknah a des défenses droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers appendices ont habituellement la pointe en haut.
Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'éléphants, le coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un corps massif et trapu, une puissance musculaire considérable, tels sont les caractères du coomareah. Le merghee est de plus hautetaille; mais sa trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la vigueur et la solidité du précédent. Grâce à ses longues jambes, il va plus vite que le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus développée, ce que les amateurs considèrent comme une beauté, et résistant mieux à la fatigue, est plus recherché sur les marchés orientaux.
Les éléphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement des albinos. Néanmoins, en diverses contrées de l'Asie, on les tient en estime particulière, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains peuples ont même pour eux une vénération superstitieuse.
L'éléphant des Indes habite la plupart des régions orientales et méridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de Siam, de Pégu, Ceylan, Java, Sumatra, Bornéo, l'archipel de la Sonde et les Célébes. Il y est, depuis une époque immémoriale, réduit à l'état domestique, et employé à l'usage de l'homme; mais on le trouve aussi à l'état sauvage, tant sur le continent que dans les îles, et la chasse à l'éléphant est un des exercices favoris des Orientaux.
En Afrique, l'éléphant n'existe qu'à l'état sauvage. Aucune des nations de ce continent peu connu n'a pensé à le dompter et à s'en servir. Il n'est recherché que pour ses dents et pour sa chair. Quelques écrivains ont prétendu qu'il était plus féroce que son congénère indien, et qu'il eût été impossible d'en faire un animal domestique. C'est une erreur. Si l'éléphant africain n'a pas été dressé, c'est uniquement parce qu'aucune nation de l'Afrique moderne n'est arrivée à un degré de civilisation assez avancé pour tirer parti des qualités de ce précieux quadrupède. On peut l'apprivoiser aussi aisément que son cousin des Indes, et charger son dos d'une tour ou howdah. L'expérience en a été faite; mais la meilleure preuve de ce que nous avançons, c'est que la domestication de l'éléphant d'Afrique avait pris jadis un développement immense; ceux de l'armée carthaginoise appartenaient à l'espèce africaine.
Cette espèce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour limites à l'est l'Abyssinie, à l'ouest le Sénégal. Il y a quelques années, on la trouvait au Cap de Bonne-Espérance; mais l'activité des chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont faitde leurs grands fusils, l'ont chassée de ces parages, et on ne la voit plus au sud de la rivière Orange.
Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'éléphant d'Abyssinie appartenait à l'espèce indienne. C'est une idée maintenant abandonnée. Ce grand mammifère, qui se distingue par sa tête oblongue, par son front concave, par ses mâchelières composées de lames transverses et ondoyantes, fréquente, comme nous l'avons dit, les régions orientales et méridionales de l'Asie, ainsi que les grandes îles voisines; mais rien ne donne lieu de croire à sa présence dans aucune partie de l'Afrique.
Il est à supposer que l'espèce africaine a des variétés qui n'ont pas été bien étudiées. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui dominent le Niger une variété rouge et très-féroce; mais les éléphants rouges qu'on a observés ne devaient peut-être leur couleur qu'à la poussière rouge où ils s'étaient roulés.
Dans les régions tropicales, les éléphants atteignent des proportions plus colossales que partout ailleurs.
Swartboy parla d'une variété connue par les chasseurs hottentots sous la dénomination de koes-cops. Elle diffère de toutes les autres en ce qu'elle est entièrement dépourvue de défenses, qu'elle a le caractère intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux ou les hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit pas d'ivoire, et que par conséquent on n'a point d'intérêt à le tuer, les chasseurs l'évitent et lui cèdent la place.
Ce fut sur ce sujet que, toute la soirée, roula l'entretien de la famille réunie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux renseignements qu'il avait puisés dans les livres: mais ceux que donna le Bosjesman étaient peut-être plus dignes de foi.
Von Bloom et ses fils devaient bientôt acquérir une connaissance pratique des mœurs des proboscidiens, qui allaient devenir pour eux les êtres les plus intéressants de la création.
Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde s'y livra avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dépouilles du monstrueux pachyderme.
Quoique inférieur au bœuf, au mouton ou au porc, l'éléphant n'est pas à dédaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de raison pour que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances saines, exclusivement végétales, telles que les feuilles et les jeunes pousses des arbres, ou plusieurs espèces de racines bulbeuses qu'il arrache avec sa trompe et ses défenses. Toutefois la qualité de la nourriture n'est pas en général le critérium de la bonté de la viande. Le porc, qui se repaît d'immondices et se vautre dans la fange, nous fournit une prodigieuse diversité de mets savoureux; tandis que le tapir de l'Amérique du Sud, animal de la famille des pachydermes, qui vit uniquement de racines succulentes, a la chair d'un goût amer et détestable.
Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage habituel de viande d'éléphant. S'ils avaient été certains de se procurer de l'antilope, l'énorme cadavre aurait pu être abandonné aux hyènes; mais, faute de mieux, ils s'occupèrent de dépecer la victime du rhinocéros. Leur premier soin fut de couper les défenses, opération qui leur prit deux heures, et qui leur aurait pris le double de temps sans l'expérience de Swartboy qui manœuvrait la hache avec une grande dextérité.
Quand on eut extrait l'ivoire, on commença le dépècement. Il était assez difficile de tirer parti de la moitié du corps qui était sous l'eau, mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie supérieure suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se mit à la dépouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy.Ils enlevèrent la peau par larges feuilles; puis ils coupèrent en morceaux l'épiderme mou et flexible, que les indigènes emploient à fabriquer des outres et des seaux.
On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez grande quantité de vases propres à mettre de l'eau. Quand la chair fut à découvert, on la sépara des côtes en larges tranches. Les côtes elles-mêmes furent enlevées une à une avec la hache. Elles n'étaient intrinsèquement d'aucune valeur, mais il importait de les retirer pour avoir la graisse amoncelée autour des intestins, cette graisse devant être d'une grande ressource en cuisine pour des aventuriers auxquels le beurre manquait.
L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficultés, dont Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intérieur de l'immense carcasse, tailla et creusa avec activité, et fit passer successivement à ses compagnons des morceaux qu'ils emportèrent à quelque distance. Le triage en fut effectué, la graisse fut serrée avec soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opération fut ainsi terminée. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la partie plus délicate, avaient été coupés à l'articulation du fanon. Il fallait maintenant recourir à des procédés de conservation. Les voyageurs avaient du sel, mais en trop petite quantité pour songer à l'utiliser. Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-même connaissaient les procédés qu'on emploie dans les contrées où le sel est rare, et qui consistent simplement à couper la viande en minces lanières et à l'exposer au soleil quand elle est desséchée; de la sorte, elle peut se garder pendant des mois entiers. Si le temps est couvert, un feu lent peut remplacer les rayons du soleil. Des pieux (fourchus) furent plantés de distance en distance, d'autres placés horizontalement, et les lanières qu'on avait découpées y furent suspendues en innombrables festons. Avant la nuit, les environs du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie; seulement les objets étendus, au lieu d'être blancs, avaient une belle teinte d'un rose clair.
L'œuvre n'était pas encore achevée, il restait à conserver les pieds, qui exigent un traitement différent. Swartboy, qui en connaissait seul le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un diamètre un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tirée, ilforma tout autour une espèce de banquette. Par ses ordres les enfants amassèrent du bois et des branches sèches, et en bâtirent sur le trou un bûcher pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa ensuite trois autres trous exactement semblables, qu'on recouvrit également de combustibles, et bientôt quatre foyers incandescents s'allumèrent sur le sol. Obligé d'attendre qu'ils fussent consumés, Swartboy lutta résolûment contre le sommeil.
Lorsqu'il ne resta plus du premier bûcher que des cendres rouges, le Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce travail, si simple en apparence, lui coûta plus d'une heure. L'excessive chaleur qu'il avait à supporter le forçait par intervalles à s'interrompre. Von Bloom et ses fils le relayèrent, et tous les quatre furent bientôt couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un four. Quand le premier trou fut entièrement débarrassé de charbon, Swartboy et Von Bloom y déposèrent un des pieds, et le recouvrirent avec le sable qui avait été enlevé primitivement et qui était aussi chaud que du plomb fondu. On ramassa dessus des charbons, et un nouveau feu fut allumé. Les trois autres pieds furent traités de même. Pour qu'ils fussent cuits suffisamment et en état d'être conservés, il fallait les laisser dans le four jusqu'à la complète extinction des bûchers. Swartboy devait ensuite ôter les cendres, retirer les pieds avec une broche de bois, les nettoyer, les parer, et ils étaient dès lors bons à manger, si on ne préférait les mettre en réserve.
Comme les feux ne pouvaient guère s'éteindre avant l'aurore, nos voyageurs, harassés de leurs travaux extraordinaires, achevèrent leur souper de trompe bouillie, et allèrent se coucher sous l'ombre tutélaire du nwana.
La fatigue aurait dû procurer aux travailleurs un doux sommeil; mais il ne leur fut pas permis de le goûter. A peine avaient-ils les yeux fermés, que des bruits étranges les arrachèrent à cet état de rêverie qui précède l'assoupissement. Il leur sembla entendre des éclats de rire qu'on aurait pu attribuer à des voix humaines. Ils ressemblaient parfaitement aux ricanements aigus d'un nègre en délire. On aurait dit que les hôtes de quelque Bedlam de nègres avaient brisé les portes de leur prison, et se répandaient dans la campagne. Les sons devenaient de plus en plus perçants; il était évident que ceux par lesquels ils étaient poussés se rapprochaient du camp. C'étaient des cris confus, si variés que le plus habile ventriloque aurait vainement essayé de les reproduire. Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient, sifflaient, caquetaient, aboyaient. Tantôt elles lançaient une note brève et aiguë, tantôt elles traînaient longuement un gémissement plaintif. Par intervalles régnait un profond silence; puis le sauvage concert recommençait, et le signal en était donné par ce ricanement humain qui surpassait en horreur tous les autres sons.
Vous supposez que ce chœur épouvantable dut jeter l'alarme dans le camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas même Gertrude, pas même le petit Jean. S'ils n'avaient pas été familiarisés avec ces étranges clameurs, ils auraient éprouvé l'effet qu'elles devaient naturellement produire; mais Von Bloom et sa famille avaient trop longtemps vécu dans les déserts africains pour ne pas savoir à quoi s'en tenir. Dans les hurlements, dans les jacassements, dans les glapissements, ils avaient reconnu les cris du chacal.
Le rire, c'était celui de l'hyène.
Au lieu d'être effrayés et de sauter à bas de leurs lits, nosaventuriers écoutèrent tranquillement. Von Bloom et les enfants couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty étaient étendus sur le sol auprès des feux, dont la lumière les garantissait de l'approche de toutes bêtes fauves.
Cependant, en cette circonstance, les hyènes et les chacals semblaient être aussi nombreux que hardis. Quelques minutes après avoir annoncé leur présence, ils faisaient un tintamarre qui eût été désagréable, quand même on n'aurait pas su à quels animaux l'attribuer.
Enfin, ils se rapprochèrent tellement, qu'il était impossible de regarder de n'importe quel côté sans voir briller à la lueur des feux des yeux rouges ou verdâtres. On pouvait remarquer encore les dents blanches des hyènes, qui ouvraient leurs gueules hideuses pour pousser leur rauque éclat de rire.
Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme dans les oreilles, il n'était guère facile de dormir, malgré l'excès de la fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais encore tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencèrent à s'inquiéter. Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considérables; il n'y avait pas autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals et de deux douzaines d'hyènes tachetées. Von Bloom savait que dans les circonstances ordinaires ces derniers animaux n'étaient pas dangereux. Cependant ils attaquaient parfois l'homme, ce que lui rappelèrent ensemble Swartboy, instruit par l'expérience, et Hans, éclairé par ses lectures.
Les hyènes étaient si voraces qu'il devenait nécessaire de faire contre elles une démonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, armés de leurs fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy saisissait son arc et ses flèches. Tous les quatre se tinrent derrière le tronc du figuier-sycomore, du côté opposé à celui où les feux étaient allumés. C'était une position bien choisie; ils s'y trouvaient cachés et pouvaient observer sans être vus tout ce qui se présentait à la lueur des brasiers.
Ils étaient à peine installés quand ils s'aperçurent qu'ils avaient commis une impardonnable négligence. Pour la première fois ils devinèrent que la chair de l'éléphant attirait seule un si grand nombre d'hyènes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas.En effet, tandis qu'ils surveillaient les festons rougeâtres, une bête au poil hérissé se dressa sur ses pattes de derrière, enleva un morceau choisi et disparut dans les ténèbres. On entendit les pas de ses compagnes qui s'élançaient pour prendre leur part du butin, et bientôt toute la bande aux yeux étincelants et aux dents blanches se tint prête à un assaut général.
Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb étaient trop précieux pour être inutilement gaspillés, et l'agilité que les hyènes mettaient dans leurs mouvements rendait presque impossible de les viser. Animées par leur succès, elles s'avançaient en bon ordre et seraient indubitablement parvenues à emporter presque toute la provision de biltongue; c'est ainsi qu'on désigne la viande d'éléphant conservée par la dessication.
—Nos fusils ne nous servent à rien, dit Von Bloom, mettons-les de côté et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si nous voulons le défendre, nous sommes dans la nécessité de veiller jusqu'à demain.
—Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la portée des hyènes?
—Nous pourrions, répondit le fermier, l'empiler dans la charrette; malheureusement notre chambre à coucher se trouverait rétrécie, il vaudrait mieux tâcher d'exhausser nos traverses; mais dans l'obscurité il est difficile de couper d'autres pieux.
—J'ai une proposition à faire, dit Hans: il faut lier ensemble quelques-unes de nos perches, et nous établirons sur les fourches supérieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue sera à l'abri des hyènes et des chacals.
Le projet de Hans fut adopté à l'unanimité. En réunissant plusieurs perches, on donna à l'échafaudage une douzaine de pieds de haut; les traverses ayant été posées, Von Bloom les garnit de biltongue en montant sur un des coffres de la charrette.
Lorsque cette opération fut terminée, le trio des chasseurs reprit son poste à l'ombre du nwana, avec l'intention d'épier la conduite des maraudeurs.
Ils n'eurent longtemps à attendre. Au bout de cinq minutes, la bande revint à la charge en hurlant, en ricanant et en glapissantcomme par le passé; seulement ces différents cris n'exprimèrent cette fois que le désappointement et la fureur.
Hyènes et chacals virent du premier coup d'œil que les appétissantes guirlandes n'étaient plus à leur portée; toutefois ils ne voulurent pas déserter la place sans s'être assurés bien positivement du fait; les plus gros et les plus courageux des deux espèces se placèrent sous l'échafaudage et s'efforcèrent d'atteindre le biltongue. Après des bonds réitérés mais infructueux, ils se découragèrent et ils allaient s'éloigner tranquillement, à l'exemple du renard de la fable, lorsque Von Bloom, furieux d'être si désagréablement dérangé à cette heure indue, résolut de se venger des persécuteurs. Il donna le signal, et trois coups de fusils partirent à la fois. Cette décharge inattendue dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hyènes avaient mordu la poussière, et la flèche empoisonnée de Swartboy avait pénétré dans les flancs d'un chacal.
Les chasseurs chargèrent leurs fusils et reprirent leur poste; mais après une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer. Une heureuse diversion s'était opérée, les hyènes et les chacals avaient découvert les restes de l'éléphant et s'étaient jetés dessus.
Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire et japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant dans les eaux du lac.
Von Bloom et ses enfants ne s'amusèrent pas à écouter ce bruit; dès qu'ils furent certains que les bêtes féroces ne reviendraient plus au camp, ils rentrèrent dans leur lit et goûtèrent le doux sommeil qui suit une journée de travail.
Le lendemain matin, les hyènes et les chacals avaient disparu sans laisser la moindre parcelle de la chair de l'éléphant.
L'énorme squelette était entièrement dépouillé, les rudes langues de hyènes en avaient même poli les os. Chose plus étonnante encore, deux chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste existence, avaient été abattus pendant la nuit et disséqués aussi nettement que l'éléphant. C'était une preuve que les animaux voraces abondaient autour du camp, et leur présence était de bon augure, car ils ne se montrent que dans les localités giboyeuses.
En examinant les bords du lac, on constata que des bêtes de diverses espèces y étaient venues boire.
On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congénère le dauw, puis l'empreinte nettement dessinée de l'antilope gemsbock et la trace plus large de l'élan. Au milieu de toutes les marques éparses sur le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer celles du lion; on ne l'avait pas entendu rugir; mais il était certain qu'il hantait la contrée, à la piste des couaggas, des gemsbock et des élans, qui sont sa proie favorite.
La famille travailla peu ce jour-là. La préparation du biltongue et la surveillance que les maraudeurs avaient exigée avaient épuisé les forces de Von Bloom et de ses compagnons. Ils étaient disposés à l'oisiveté. Cependant Swartboy nettoya les pieds d'éléphant après les avoir tirés du four, et disposa le biltongue de manière à en accélérer la dessication. Von Bloom emmena loin du camp les trois chevaux qui restaient et qui n'avaient pas deux jours à vivre. Il mit fin à leurs souffrance et fit acte de charité en leur envoyant à chacun une balle à travers le cœur.
De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la vache, de laquelle on appréciait les services, et qui était l'objet de soins particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance, l'alimentation de la famille aurait été d'une nature assez sauvage. Tous les jours on conduisait la précieuse bête dans le meilleur pâturage, et le soir elle rentrait dans un kraal d'épines qu'on avait construit pour elle à peu de distance du nwana. Ces épines, dont les racines étaient placées à l'intérieur, formaient avec leurs cimes touffues des chevaux de frise qu'aucun animal n'était tenté de franchir. Une haie pareille est impénétrable même pour le lion, à moins qu'il n'ait été provoqué et qu'il ne se connaisse plus.
Pour permettre à la vache d'entrer et de sortir, on avait ménagé une ouverture dont la porte était un grand buisson.
Après la vache, le seul animal domestique du camp était le faon de springbok, le favori de Gertrude; mais le jour même, il eut un compagnon non moins gracieux que lui et de proportions encore plus délicates. C'était le faon d'un ourebi, une des antilopes élégantes dont on trouve tant de variétés dans les plaines et dans les bois de l'Afrique méridionale.
Cette jolie bête fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en même temps pour dîner de la venaison que tout le monde, à l'exception de Swartboy, préféra au rôti d'éléphant.
Il était sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rôder près du camp. Après avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur la lisière de la prairie, il aperçut deux individus d'une espèce qui lui était inconnue, mais qui, à en juger par leur conformation, devaient être des antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait dit qu'il n'y avait pas de daims dans le sud de l'Afrique, il en conclut qu'il avait sous les yeux deux antilopes. Une seule portait des cornes; c'étaient par conséquent un mâle et une femelle. Le premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa robe était d'un fauve pâle; ses yeux étaient surmontés de sourcils blancs; il avait le ventre blanc et de longs poils de la même couleur sous la gorge. Des touffes de poils jaunâtres pendaient au-dessus de ses genoux. Ses cornes n'étaient pas recourbées en forme de lyre comme celle de l'antilope springbok, mais elles s'élevaient presque verticalement à la hauteur de quatre pousses. Elles étaient noires, rondes etlégèrement annelées. La femelle, qui n'avait pas de cornes, était beaucoup plus petite que son compagnon.
Après avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut judicieusement que ces antilopes étaient des ourebis.
Il tâcha de les rapprocher avec assez de précaution pour ne pas donner l'alarme à ces bêtes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence dépasser un buisson de jong dora derrière lequel il se tint caché, et qui était encore à deux cents yards des ourebis.
De temps en temps le mâle dressait son cou gracieux, poussait un léger bêlement et jetait autour de lui des regards soupçonneux; Hendrik jugea par ces symptômes qu'il approcherait difficilement des ourebis à portée de sa petite carabine.
Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de quelque temps, il aperçut avec douleur qu'elles broutaient au vent, à la manière des springboks et de quelques autres espèces. Par conséquent elles marchaient régulièrement, les naseaux tournés vers le côté d'où soufflait le vent et mettaient à chaque pas un plus grand intervalle entre eux et lui.
Il fallait donc renoncer à la chasse ou faire un long circuit pour barrer le passage aux ourebis. L'exécution de cette dernière manœuvre était lente, pénible et d'un résultat douteux: Hendrik aurait beau multiplier les marches et les contre-marches, glisser de buisson en buisson, se tapir dans les herbes, il était probable que les ourebis le sentiraient avant qu'il fût à bonne portée; car c'est précisément afin de pouvoir être avertis par le flair de la présence d'un ennemi qu'elles broutent toujours contre le vent.
La plaine était vaste; les abris étaient lointains et clairsemés: aussi Hendrik, découragé, abandonna-t-il le projet d'attaquer les ourebis par devant.
Il était sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint à l'idée d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espèces d'antilopes, la curiosité est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers stratagèmes, attiré près de lui des springboks. Pourquoi les ourebis n'obéiraient-elles pas aux mêmes impulsions?
—Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour battre en retraite, ce que je serais obligé de faire dès à présent, si je ne courais une dernière chance.
Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir rouge qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion. Malheureusement il ne trouva rien.
Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes, puis dans son gilet; mais, hélas! le mouchoir rouge avait été oublié dans la charrette!
Comment le remplacer? En ôtant sa veste et en l'élevant en l'air? Elle n'était pas d'une couleur assez vive.
Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La réussite de cet expédient était plus probable; cependant il avait le désavantage de trop rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux en général et les ourebis en particulier.
Enfin Hendrik eut une heureuse idée.
Il avait entendu dire que la curiosité des antilopes était excitée non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagème que les chasseurs avaient souvent employé avec succès et dont l'exécution était facile.
Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tête en bas. C'était un exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqué pour son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habileté d'un acrobate.
Sans plus tarder, il déposa sa carabine à terre, et, se tenant sur la tête et sur les mains, il se mit à remuer les pieds en l'air, en les frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manière la plus fantastique.
Il avait le visage tourné du côté des ourebis; mais il ne pouvait les voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles, il laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour juger de l'effet de sa ruse.
Elle réussit. Le mâle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre un sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi est une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais plus lentement, et se trouva bientôt en arrière.
Le mâle se ravisa tout à coup. Comme s'il eût eu honte de son peu de galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne.
Quel pouvait être l'objet inconnu? C'était ce que le mâle semblaitse demander. Ce n'était ni un lion, ni un léopard, ni une hyène, ni un chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni aucun de ses ennemis bien connus. Ce n'était pas non plus un Bosjesman, puisqu'il paraissait avoir deux têtes. Qu'était-ce donc?
L'objet était resté en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre une proie; peut-être n'était-il pas dangereux.
Ainsi raisonna le mâle. Sa curiosité dominant sa crainte, il voulut, avant de s'éloigner, voir de plus près la chose mystérieuse qui attirait son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait être; à la distance qui l'en séparait, elle était hors d'état de lui nuire; et si elle courait après lui, il comptait la laisser bien loin en arrière, puisque sa vélocité dépassait celle de tous les bipèdes ou quadrupèdes africains.
Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag à travers la plaine, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à moins de cent pas de l'étrange objet qui l'avait d'abord effarouché. Sa compagne semblait animée du même sentiment de curiosité, et ses grands yeux étincelaient d'un vif éclat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrêtaient comme pour tenir conseil, et se demander s'ils savaient à quoi s'en tenir sur le caractère de l'animal étranger. Il était évident que leur perplexité se prolongeait, car l'étonnement se peignait dans leurs regards et dans leurs allures.
Enfin l'étrange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand il reparut il avait subi une métamorphose, il en partait des reflets brillants qui fascinèrent tellement l'ourebi mâle, qu'il resta immobile et les yeux fixes.
Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un éclair jaillit; une balle traversa le cœur du pauvre animal, et il ne vit plus les brillants reflets.
La femelle accourut auprès de lui, et sans deviner la cause de sa mort subite, elle vit bien qu'il était mort. Son sang rouge s'échappait de sa blessure; ses yeux étaient vitreux; il était muet et sans mouvement.
Elle se disposait à fuir; mais pouvait-elle se séparer immédiatement de la dépouille inanimée de son compagnon; elle lui devait quelques pleurs; elle avait des devoirs de veuve à remplir; mais elle n'en eut pas le temps. L'amorce pétilla de nouveau; le tube brillantlança son jet de flamme, et la femelle tomba sur le corps du mâle.
Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier dans la plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil, comme il en avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes, mais qu'elle fut sa surprise de trouver auprès d'elles une troisième antilope encore vivante. C'était un faon qui n'était guère plus gros qu'un lapin, et que l'herbe avait jusqu'alors caché. Il poussait de faibles bêlements en bondissant autour du corps inanimé de sa mère.
Tout chasseur qu'il était, Hendrik ne put se défendre d'une certaine émotion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce n'était pas en pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tué ces antilopes. Sa conscience ne lui reprochait rien.
Le petit faon était une trouvaille pour Jan, qui avait souvent désiré en posséder un, afin de n'avoir rien à envier à sa sœur; on pouvait nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se promit de le faire élever avec soin. Il s'en empara sans difficulté, car la jeune ourebi refusait de quitter la place où sa mère était tombée.
Hendrik lia ensemble le mâle et la femelle, attacha une forte corde autour des cornes de l'ourebi mâle, et les traîna tous deux derrière lui, la tête la première et dans le sens du poil, ce qui rendait la traction plus facile. Il n'eut pas de peine à les tirer sur la pelouse, tout en portant le faon dans ses bras.
La satisfaction fut générale lorsqu'on vit arriver ce renfort de venaison. Jan fut particulièrement enthousiasmé du jeune faon, et n'envia plus à Gertrude la possession de sa jolie gazelle.
Il aurait mieux valu que Jan n'eût jamais vu la petite ourebi, car la nuit même l'innocente créature causa dans le camp une panique terrible.
L'ordre du coucher avait été le même que la nuit précédente.
Von Bloom et les quatre enfants s'étaient installés dans la charrette.
Totty était étendue dessous, entre les roues.
Le Bosjesman avait allumé à peu de distance un grand feu, près duquel il s'était endormi, enveloppé dans son kaross de peau de mouton.
La famille n'avait pas été importunée par les hyènes, ce qui se concevait aisément. Les trois chevaux qu'on avait tués dans la journée absorbaient l'attention de ces désagréables visiteuses, dont on entendait les rires affreux du côté où gisaient les cadavres. Ayant largement à souper, elles n'avaient aucun prétexte pour s'aventurer dans le voisinage du camp, où elles avaient été mal accueillies la veille.
Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais il se trompait. Quoique les hyènes eussent dévoré les chevaux, c'était une erreur de croire que leur appétit insatiable serait assouvi. Longtemps avant le jour, si Von Bloom avait été réveillé, il aurait entendu près du camp le rire frénétique des hyènes, dont les yeux verts scintillaient aux clartés mourantes du feu de Swartboy.
Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les bêtes féroces; mais sachant que le biltongue était hors d'atteinte, et s'imaginant qu'elles ne pouvaient nuire à personne, il ne daigna pas s'occuper de leurs bruyantes démonstrations.
Cependant il fut réveillé en sursaut par le cri perçant d'un animal aux abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement étouffé.
Von Bloom reconnut le bêlement plaintif de l'ourebi.
—Ce sont les hyènes qui la tuent, pensa-t-il.
Tous les membres de la famille, éveillés en même temps, eurent la même idée; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau bruit les fit tressaillir, et ils se levèrent avec autant de précipitation que si une bombe eût éclaté sous la charrette: du côté d'où était parti le bêlement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit entendre.
Grand Dieu! qu'arrivait-il?
A une clameur brusque et perçante succéda le tumulte confus d'une lutte; puis Jan appela au secours à grands cris, et les sons de sa voix furent de plus en plus affaiblis par la distance.
Jan était enlevé!
Cette pensée frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit de consternation. Ils avaient à peine les yeux ouverts, et, ne jouissant pas encore de toute la lucidité de leur esprit, ils ne savaient à quoi se résoudre.
Les cris réitérés de Jan leur rendirent toute leur énergie. Sans même prendre leurs fusils, ils sautèrent à bas de la charrette et coururent au secours de leur frère.
Totty était levée et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui s'était passé.
Ils ne s'arrêtèrent pas à l'interroger, leur attention fut attirée par les vociférations de Swartboy, et ils virent courir dans les ténèbres un tison ardent qui était sans doute porté par ce fidèle serviteur.
Ils suivirent comme un fanal la torche embrasée. La voix du Bosjesman tonnait dans le lointain; mais, hélas! les cris du petit Jan retentissaient plus loin encore.
Sans chercher à comprendre ce dont il s'agissait, ils hâtèrent le pas, en proie à de sinistres appréhensions.
Tout à coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit, se releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublèrent.
Evidemment il administrait à quelque animal une terrible correction.
Mais on n'entendait plus la voix de Jan; était-il mort?
Son père et ses frères s'avancèrent, et bientôt un étrange spectacle s'offrit à leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit était enroulé le bout d'une longue lanière, et à l'autre bout était attaché la jeune ourebi, horriblement mutilée. Swartboy était près de lui, tenant son tison, qui flamboyait avec un nouvel éclat depuis qu'il s'en était servi pour étriller une hyène affamée.
L'hyène s'était évadée sans demander son reste, mais personne ne songea à la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan.
L'enfant fut relevé; tous les yeux l'examinèrent avec empressement, et un cri de joie partit de toutes les poitrines quand on s'aperçut qu'il n'était pas blessé. Les épines l'avaient égratigné, la corde qu'il tenait avait laissé sur son poing un sillon bleuâtre; il était un peu troublé, mais il reprit promptement ses sens et donna l'assurance qu'il n'éprouvait aucune douleur; il expliqua ensuite les détails de sa mystérieuse aventure.
Il s'était couché dans la charrette avec ses frères, mais il ne s'était pas endormi comme eux; il était préoccupé de sa chère ourebi, qui, faute de place, avait été reléguée sous la charrette.
Jan se mit en tête de la contempler encore avant de s'endormir. Sans dire un mot à personne, il descendit, détacha doucement l'ourebi, qu'on avait liée à l'une des roues, et la conduisit auprès du feu pour la mieux voir.
Après l'avoir admirée pendant quelque temps, Jan pensa que Swartboy ne serait pas fâché de partager ses impressions, et il secoua le Bosjesman sans cérémonie. Celui-ci n'était nullement disposé à se réveiller pour regarder un animal de l'espèce duquel il avait mangé des centaines; mais il aimait son jeune maître et ne se formalisa pas d'un caprice qui le privait du sommeil.
Tous deux se mirent à causer des grâces de l'ourebi; mais ce genre de conversation finit par devenir monotone, et Swartboy proposa de dormir. Jan y consentit, à condition qu'il coucherait auprès du feu.
—J'irai, dit-il, chercher ma couverture dans la charrette, et vous n'aurez pas besoin de partager avec moi votre kaross.
—Y songez-vous? répondit Swartboy; quelle fantaisie! Si votre père se lève et ne vous trouve pas à côté de lui, que dira-t-il?
—Il n'aura pas de reproches à me faire, j'ai eu froid dans la charrette, et il est tout naturel que je me rapproche du feu. Je vous en prie, laissez-moi coucher auprès de vous.
Le petit lutin employa tant d'artifices que Swartboy, qui ne pouvait rien lui refuser, finit par se rendre. Il n'y avait pour lui aucun inconvénient à coucher en plein air, car le temps n'était pas à la pluie.
Jan remonta sans bruit dans la charrette, y prit sa couverture et vint se coucher à côté de Swartboy. De peur de perdre l'ourebi, il lui attacha au cou une lanière dont il s'assujettit fortement l'autre extrémité autour du poignet.
Pendant quelque temps encore, il demeura en contemplation devant sa bête favorite; mais enfin le sommeil le gagna, et l'image de l'ourebi devint confuse devant ses yeux.
A partir de cet instant, Jan ne pouvait se rendre exactement compte de ce qui lui était arrivé.—J'ai été éveillé, dit-il en terminant son récit, par une brusque secousse et par les bêlements de mon ourebi; et au moment où j'ouvrais les yeux, je me suis senti violemment traîné sur le sol; j'ai cru d'abord que Swartboy me jouait quelque mauvaises farce, mais à la lueur du foyer, j'ai vu un gros animal noir qui emportait l'ourebi et nous entraînait tous les deux. Jugez si je me suis mis à crier.
J'ai tâché de me retenir à l'herbe, à la terre, aux branches d'arbre; mais il m'a été impossible de rien saisir. Enfin, passant auprès d'épais buissons, j'ai pu m'accrocher aux racines, et je m'y suis tenu de toute ma force.
Pourtant l'animal noir me tirait toujours, je n'aurais pu résister longtemps sans le brave Swartboy, qui est arrivé avec son tison et qui a rossé d'importance la méchante bête. Elle n'a pas demandé son reste, allez!
Quand il acheva ses explications, Jan s'était complètement remis; mais la pauvre ourebi, cruellement mutilée, n'avait pas plus de prix qu'un rat mort.
Les hyènes ne sont que des loups d'une espèce particulière. Elles leur ressemblent par les mœurs et l'aspect général; mais elles ont la tête plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la robe plus velue et plus hérissée; un de leur traits caractéristiques est l'inégalité des membres inférieurs: les jambes de derrière étant plus faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup plus basse que les épaules, et la ligne du dos, au lieu d'être horizontale comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement vers la queue.
Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou épais et lourd de l'hyène avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertèbres cervicales. Ses fortes mâchoires lui permettent de broyer des os dont les autres bêtes de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les plus gros; et, après en avoir extrait la moëlle, elle les réduit en pâte et les avale. La nature ne laisse rien perdre, et c'est dans les contrées où abondent ces grands os que l'hyène se rencontre.
Les hyènes sont les loups de l'Afrique, c'est-à-dire qu'elles représentent sur ce continent une espèce qui n'y existe pas. Le maraudeur des Pyrénées ou son frère jumeau d'Amérique n'auraient point sans elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille pour être considéré comme un loup.
De tous les loups, l'hyène est le plus laid, le plus repoussant. Ce serait l'animal le plus hideux de la création sans les babouins, avec lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et d'habitudes.
Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espèce d'hyène, l'hyène vulgaire ou rayée sur laquelle on a débité une foule defables absurdes. Aucun animal, pas même le vampire, pas même le dragon, n'a joué un rôle si important dans le monde surnaturel. D'après les récits fantastiques du moyen âge, l'hyène exerçait sur ses victimes la fascination du regard; les attirait et les dévorait. Elle changeait de sexe chaque année; on prétendait même qu'elle avait le pouvoir de se métamorphoser en jeune homme pour séduire les jeunes filles et les entraîner au fond des bois; elle imitait admirablement la voix humaine. Rôdant autour des maisons, elle prêtait l'oreille, et quand elle avait entendu prononcer le nom d'un membre de la famille, elle le répétait en poussant des cris de détresse. Celui qu'elle avait appelé sortait imprudemment et devenait sa victime.
Ces histoires bizarres étaient crues comme article de foi; mais ce qui peut sembler étrange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dépourvues de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyène une puissance particulière qui emporte l'idée de fascination, quoique à ma connaissance personne ne s'y soit jamais laissé prendre. On a pu également se figurer que l'hyène imitait la voix humaine, par la simple raison que cette voix ressemble à la sienne. Je ne prétends pas dire que le cri de l'hyène soit exactement celui d'un homme, mais il présente avec certains cris particuliers une identité remarquable. Je connais plusieurs individus qui ont positivement des voix d'hyène, et l'imitation la plus exacte du rire humain est le cri de l'hyène tachetée.
Malgré l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans être égayé par cette singulière parodie, dont les sons métalliques et saccadés rappellent la voix des nègres; j'ai déjà comparé ce rire à celui d'un nègre en état de folie.
L'hyène rayée, quoique la mieux connue, est selon moi la moins intéressante de son genre. Elle est plus répandue que ses congénères; on la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties méridionales de l'Asie, et même dans le Caucase et l'Altaï. C'est la seule espèce qui existe en Asie; toutes les autres sont originaires de l'Afrique, qui est la véritable patrie de l'hyène.
Les naturalistes n'admettent que trois espèces d'hyènes; mais je suis convaincu qu'il y en a cinq ou six autres non moins distinctes, sans y comprendre le protales ou petite hyène fossoyeuse, et le chiensauvage du Cap, dont nous aurons à nous occuper dans le cours de notre récit.
L'hyène rayée est ordinairement d'une couleur gris-cendré, avec de légères teintes jaunâtres et des stries irrégulières d'un brun foncé. Ces raies sont rangées obliquement le long du corps et suivent la direction des côtes; elles ne sont pas marquées avec la même netteté chez tous les individus.
Le poil de l'hyène est rude, épais, et forme sur le cou, les épaules et le dos, une crinière lorsque l'animal est irrité.
L'hyène commune est loin d'être brave; c'est en réalité la plus faible et la moins féroce de son genre. Elle est vorace, mais elle vit uniquement de charogne et n'ose pas attaquer des êtres vivants d'une taille deux fois moindres que la sienne. Elle se jette avec avidité sur les plus petits quadrupèdes, mais un enfant de douze ans peut aisément la mettre en fuite.
La seconde espèce, désignée sous le nom d'hyène de Bruce, est celle dont le célèbre voyageur fut si souvent importuné pendant qu'il parcourait l'Abyssinie. Presque tous les naturalistes l'ont confondue avec l'hyène vulgaire, à laquelle elle ne ressemble que par les stries, encore sont-elles différemment disposées et d'une couleur différente. L'hyène de Bruce, deux fois plus grande que le type de l'espèce, la surpasse en force, en courage et en férocité. Elle attaque sans hésitation tous les animaux et l'homme lui-même. Elle entre la nuit dans les villages pour enlever les bestiaux et les enfants. Ces faits, qui paraissent invraisemblables, sont constatés par les témoignages les plus authentiques.
L'hyène de Bruce a la réputation d'entrer dans les cimetières et de déterrer les cadavres pour s'en repaître. Quelques naturalistes ont nié le fait; mais pourquoi? On sait que dans presque toutes les parties de l'Afrique les morts ne reçoivent point de sépulture, et qu'ils sont déposés dans les champs, où les hyènes viennent les dévorer; on sait aussi que l'hyène creuse la terre. Est-il invraisemblable qu'elle découvre les cadavres, qui sont sa nourriture naturelle? C'est l'habitude du loup, du chacal, du coyotte et même du chien. Je les ai vus tous ensemble à l'œuvre sur le champ de bataille. Pourquoi ne serait-ce pas celle de l'hyène?
Une troisième espèce, très-distincte des précédentes, est l'hyènetachetée (hyena crocuta). On l'appelle parfois aussi l'hyène rieuse, à cause de la particularité dont nous avons eu occasion de parler.
Cette espèce est plus grande que l'hyène vulgaire, dont elle diffère peu par la couleur; seulement, au lieu d'être rayés, ses flancs sont couverts de taches. Elle a les mœurs de l'espèce Abyssinienne; mais elle est cantonnée dans la partie la plus méridionale de l'Afrique, où les colons hollandais la nomment tigre-loup, tandis que l'hyène vulgaire est connue sous la simple dénomination de loup.
Une quatrième espèce, l'hyène velue (hyena villosa), a pour signe caractéristique de grands poils droits qui tombent le long de ses flancs. Elle est de la grosseur d'un chien du mont Saint-Bernard, et n'est pas sans analogie avec le blaireau. La couleur de sa robe est un brun foncé en dessus et un gris sale en dessous.