Le chemin pris par le sieur Dauman pour regagner son logis était plus long de beaucoup que la route ordinaire suivie par Mllede Sauvebourg.
Mais il n'avait pas eu le choix, tenant surtout à n'être pas aperçu de la jeune fille.
Il avait compté, pour la devancer, sur ses longues jambes, et il n'avait pas eu tort. Il n'était plus question de rhumatismes. On lui eût donné vingt ans, à le voir détaler à travers champs.
Quand il arriva à sa maison, il était à bout d'haleine, et la sueur, à larges gouttes, tombait de son visage. Mais il arrivait le premier. Mllede Sauvebourg ne s'était pas encore présentée.
—Écoute, toi, cria-t-il à sa ménagère, à ceux qui te demanderaient si je suis sorti aujourd'hui, tu répondras que je n'ai pas bougé de mon fauteuil.
La vieille eût bien souhaité quelques explications, mais il lui imposa brutalement silence. Il n'avait pas de temps à perdre.
Rapidement il monta à son grenier, et d'un trou pratiqué dans la maîtresse poutre, et dissimulé avec un art merveilleux, il retira un flacon de verre noir, bouché à l'émeri, qu'il glissa dans sa poche.
Revenu à son cabinet, il l'examina un moment, ce flacon, avec un affreux sourire, et après s'être assuré que le contenu était intact, il le déposa sur son bureau, derrière des dossiers.
Cette besogne terminée, il respira. Il s'essuya le front, arbora son beau bonnet de velours et revêtit la loque sordide qui lui servait de robe de chambre.
MlleDiane pouvait arriver, il était prêt.
Le malheur est que les minutes s'écoulaient, et qu'elle ne paraissait pas. C'était bien la peine de s'exposer à une bonne pleurésie!
L'inquiétude commençait à gagner Dauman. S'était-il donc trompé? Avait-il trop préjugé de l'implacable orgueil et de la sombre énergie de cette jeune fille?
Déjà, à plusieurs reprises, Dauman était allé à la fenêtre explorer la route; il avait tiré dix fois sa montre, il jurait à demi-voix, quand enfin on frappa légèrement à la porte du cabinet.
—Entrez!... cria-t-il.
C'était elle, c'était bien Mllede Sauvebourg.
Elle s'avança lentement, et sans répondre aux civilités obséquieuses du «Président», sans paraître même s'apercevoir de sa présence, elle s'assit ou plutôt s'affaissa sur une chaise.
Intérieurement, Dauman triomphait. Il avait vu juste. La faiblesse de MlleDiane lui expliquait son retard.
Mais cet abattement extrême ne pouvait durer. Grâce à un effort terrible, elle secoua la torpeur qui l'envahissait et se dressa.
—Président, commença-t-elle d'une voix brève, il me faut un conseil. Écoutez-moi. Il y a une heure, environ...
D'un geste désolé Dauman interrompit MlleDiane.
—Hélas!... soupira-t-il, je sais tout!
—Vous savez...
—Que M. Norbert est prisonnier, oui, mademoiselle; que vous avez rencontré M. de Champdoce au bois de Bivron, oui encore. Bien plus, tout ce que vous a dit monsieur le duc, on me l'a rapporté.
MlleDiane ne put dissimuler un mouvement de stupeur et d'effroi.
—On vous a rapporté!... balbutia-t-elle; qui?...
—Un bûcheron qui sort d'ici. Ah! les bois sont traîtres, mademoiselle. On cause tout haut, on donne la volée à ses secrets, on se croit seul, pas du tout; il y a une paire d'oreilles derrière chaque tronc d'arbre. Ils étaient quatre fagoteurs à vous écouter, et ils n'ont pas perdu une seule syllabe. Dès que vous avez eu quitté le duc, ils se sont séparés pour aller, chacun de son côté, semer la nouvelle dans le pays. J'ai bien fait jurer à celui que j'ai vu de se taire, mais bast! il est marié, il contera tout à sa femme. D'ailleurs, il y a les trois autres! Empêchez donc les langues d'aller leur train!
Il s'interrompit comme pour respirer, en réalité afin de juger de l'effet produit. Il avait lieu d'être satisfait. Une angoisse affreuse contractait les traits si beaux de la malheureuse jeune fille.
—Mais je suis perdue, alors, dit-elle, perdue...
Maître Dauman baissa la tête. C'était répondre.
Cependant, non, Mllede Sauvebourg ne pouvait se rendre ainsi, sans combat.
Elle saisit le bras du «Président,» et le secouant rudement:
—Tout n'est pas fini!... s'écria-t-elle... Voici que Norbert atteint sa majorité, il résistera, je le veux; ne peut-on essayer...
—Quoi?
—Eh!... le sais-je moi! c'est vous qui devez le savoir. Que faire? Parlez; je suis prête à tout, puisque je n'ai plus rien à perdre. Non, il ne sera pas dit quece duc de Champdoce m'aura humiliée, le lâche, et que je ne me suis pas vengée. Vous plaît-il de m'aider?...
Le «Président» semblait tout effrayé de la violence de sa cliente.
—De grâce, mademoiselle, interrompit-il, calmez-vous, parlez plus bas... Ah! vous ne connaissez pas M. de Champdoce, on le voit bien...
—C'est-à-dire que vous en avez peur!...
—Oui, mademoiselle, grand'peur, je n'en rougis pas. Ah! quel homme!... Quand il en veut à quelqu'un, il est capable de tout. Savez-vous qu'il a essayé de me faire casser le cou, à moi qui vous parle, pour me punir de l'avoir cité devant monsieur le juge de paix—il retira son bonnet—au nom d'un de mes clients! Aussi, quand on vient me trouver pour une affaire contre lui... serviteur.
Depuis ce jour où elle avait osé donner rendez-vous à Norbert chez Dauman, MlleDiane avait revu et consulté souvent ce dangereux personnage, et en toute occasion, elle l'avait trouvé dévoué à ses projets, lui prêchant confiance et courage.
Elle devait donc être surprise et indignée du brusque revirement du «Président,» ne devinant pas sa manœuvre,—toujours la même pourtant.
—En d'autres termes, reprit-elle avec l'accent du plus profond mépris, après nous avoir poussés à nous compromettre, vous nous abandonnez au dernier moment.
—Oh!... mademoiselle, pouvez-vous croire...
—A votre aise, Président, Norbert me reste... il suffit!
Maître Dauman hocha mélancoliquement la tête.
—Prenez garde, mademoiselle, prononça-t-il; qui compte sur l'avenir compte deux fois. Savons-nous si, en ce moment même, monsieur le marquis ne répond pasAmenà toutes les propositions de son père?
C'était verser de l'huile sur le feu; le «Président» le savait bien. Il excellait en cet art d'exalter la passion par ses résistances calculées.
—Non!... s'écria MlleDiane, supposer cela serait offenser Norbert. Lui, trahir... il se tuerait avant! Il est timide, c'est vrai; lâche, non. Avec ma pensée et son amour, il résistera...
Le sieur Dauman s'était laissé tomber sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, comme s'il eût été brisé par les émotions de cet entretien.
—Nous raisonnons froidement, dit-il, parce que nous sommes ici, libres, en sûreté. M. Norbert, lui, est prisonnier, exposé à toutes sortes de tortures physiques et morales, livré sans défense au caprice du plus méchant et du plus obstiné des hommes... Il est des heures de détresse où les caractères les plus solidement trempés faiblissent.
—Soit, vous avez raison. J'admets que Norbert m'ait abandonné, qu'il soit le mari d'une autre, que je reste moi, déshonorée, perdue, devenue la fable du pays! Et vous pensez que tout serait dit?...
—A la rigueur, mademoiselle, il vous resterait...
—Il me resterait la vie, Président, que je donnerais avec bonheur en échange d'une vengeance terrible!...
L'accent de Mmede Sauvebourg trahissait une si effroyable résolution, que le «Président» tressaillit; pour de bon, cette fois.
—Ce que c'est que de nous!... reprit-il après un moment. Voilà bien comme j'étais, moi, le soir du jour où, sur la dénonciation de M. de Champdoce, je fus mandé au parquet.—Il souleva sa calotte de velours.—Je ne savais que répéter, en montrant le poing à son château maudit: «Ah! il verra! il verra bien!...» Il n'a rien vu. J'ai cherché, je vous l'ai dit, des armes dans mon code...
—Oh! ce n'est pas là que j'en chercherais, moi.
—J'entends bien. Beaucoup comme nous ont fait ce serment de haine, qui n'étaient pas des poules mouillées. Ils disaient, avec des blasphèmes à faire tomber le coq du clocher: «Qu'il tremble, ce noble de malheur! un bon coup de fusil au coin d'une haie, à la brune, voilà ce qui l'attend.» Ils ont chargé leurs armes, ils sont allés à l'affût... et le duc se porte comme un charme.
Il soupira profondément, et poursuivit plus bas et comme se parlant à lui-même:
—Autant vaut pour eux que le cœur leur ait manqué. La justice veille, et pour elle un meurtre est un crime. Et pourtant, si les juges savaient quelquefois... si on examinait bien les circonstances!...
Qui sait de combien de misérables la mort de M. de Champdoce sauverait le bonheur!!!
Mllede Sauvebourg pâlissait en écoutant ces lugubres lamentations. Chacune des paroles du «Président» trouvait en elle comme un écho et éveillait une détestable pensée. Sa conscience se troublait, la nuit se faisait pour ainsi dire dans son cerveau.
—Cependant, continuait Dauman, monsieur le duc vivra cent ans. Il est riche, il est puissant, il est honoré... Il s'éteindra doucement dans son lit, entouré de respect et d'hommages, il y aura foule à son enterrement, et monsieur le curé le recommandera au prône...
Depuis un moment, le «Président» avait repris derrière ses dossiers son flacon de verre noir, et il le tournait et retournait,—machinalement en apparence.
—Oui, ajouta-t-il, M. de Champdoce nous enterrera tous, à moins que...
Il déboucha le flacon et, avec précaution, fit glisser dans le creux de sa main une petite portion de son contenu.
C'étaient quelques grains d'une poussière très fine, blanchâtre, brillante, ou plutôt scintillante comme des cristaux microscopiques.
—Et voilà!... fit-il d'une voix sourde. Un peu de cette poudre, et personne ne craindrait plus ce terrible duc... On ne craint pas un homme qui est à six pieds en terre, sous une large pierre portant une belle épitaphe.
Il s'arrêta, son regard rencontra celui de MlleDiane.
Pendant deux minutes, au moins, ils restèrent face à face, immobiles, frissonnants, la gorge serrée... Le silence était si profond qu'ils entendaient les battements précipités de leurs artères.
Ils se fixaient obstinément, chacun s'efforçant de descendre tout au fond de l'âme de l'autre; chacun voulant s'assurer, avant de prononcer un seul mot, que sa criminelle pensée était bien celle de l'autre.
C'était vraiment un pacte dont leurs yeux arrêtaient les conditions. Ils s'entendirent, car Dauman, à la fin, se décida à parler bien bas, comme s'il eût tremblé que le son de sa voix n'éveillât quelque danger.
—Cela ne fait pas souffrir, dit-il.
—Ah!
—Imaginez-vous un coup d'assommoir sur la tempe: voilà l'effet. Dix secondes et c'est fini. Pas un cri, pas une convulsion, pas un hoquet, rien...
—Rien.
—Et pas d'apprêts. Une pincée suffit. On la laisse tomber dans n'importe quel liquide, dans du vin ou dans du café de préférence, elle est dissoute avant d'arriver au fond du vase. Et rien ne trahit sa présence. Elle n'altère ni la couleur, ni la saveur, ni le parfum...
—Mais on cherche... on retrouve.
—A Paris et dans quelques grandes villes, quelquefois. Au fond des campagnes, rarement. Jamais nulle part quand il n'y a pas déjà des soupçons. Si on cherchait...
—Eh bien?
—On retrouverait et on constaterait les symptômes d'une apoplexie foudroyante. Il y a peut-être, en France, quatre médecins capables de distinguer une différence... et encore!
Mllede Sauvebourg avait pris une chaise et s'était rapprochée de Dauman. Ils se parlaient d'oreille à oreille, pour ainsi dire, d'une voix brève et saccadée.
—D'ailleurs, reprit Dauman, ce n'est pas tout que de dire: «Il y a ceci là», il faut prouver qu'on l'y a mis, et chercher qui l'y a mis.
—Oui, peut-être...
—Il n'y a pas de peut-être. Les investigations seraient vite à bout. On ne trouve pas ce...
Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.
Il s'arrêta court, un mot lui était venu aux lèvres qu'il n'osait prononcer. Il toussa pour masquer son hésitation, et reprit vivement:
—Cette substance ne se délivre pas chez les pharmaciens. Elle est rare, difficile à préparer et à obtenir, extrêmement coûteuse... Si quatre ou cinq laboratoires en conservent quelques centigrammes à l'état pur, c'est uniquement pour les besoins de la science. Impossible d'imaginer que quelqu'un, en ce pays, en possède un atome. Où et comment aurait-on pu se la procurer?
—Cependant, vous...?
—Autre histoire. J'ai rendu, quand j'étais dans les affaires, un service signalé à un chimiste éminent, et il me fit présent de ce... produit de son art. Remontez donc à cette origine! Il y a dix ans de cela, et le chimiste est mort.
—Il y a dix ans!...
—Passés. Et cependant cette substance, précieusement conservée, n'a perdu aucune de ses précieuses propriétés.
—Aucune?
—Je m'en suis assuré il n'y a pas un mois. Un hasard; j'en ai délayé une pincée dans une jatte de lait, que j'ai présentée à un chien de forte taille. A la deuxième lampée, il roulait foudroyé.
Saisie d'une indicible horreur, Mllede Sauvebourg se jeta violemment en arrière.
—Horrible!... balbutia-t-elle, horrible!
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres minces du «Président».
—Pourquoi, horrible? Ce chien avait été mordu, il pouvait devenir enragé, me mordre, et j'expirais dans les plus affreuses souffrances. N'est-ce pas un cas de légitime défense? Restons dans l'espèce. Plus dangereux que le chien, un homme s'apprête à m'assassiner moralement... je le supprime. Suis-je coupable? La loi dit oui et me condamne, mais ma conscience m'absout. Mieux vaut tuer le diable...
La main de MlleDiane, violemment appliquée sur la bouche du «Président». arrêta brusquement l'exposé de ces monstrueuses théories.
—Écoutez! fit-elle.
On entendait dans l'escalier un pas pesant.
—Norbert!...
—Impossible! Est-ce que son père...
—C'est lui! répéta Mllede Sauvebourg.
Et, arrachant des mains de Dauman le flacon de verre noir, elle le glissa dans l'ouverture de son corsage.
Mllede Sauvebourg avait eu un éclair de seconde vue.
Si invraisemblable que cela dût sembler, ce pas lourd et mal assuré qui ébranlait l'escalier, c'était bien celui de Norbert.
Il parut, et sa vue arracha au «Président» et à MlleDiane un même cri d'effroi.
Tout en lui trahissait quelque épouvantable catastrophe, tout: sa démarche automatique, ses yeux hagards, le sang mal essuyé qui couvrait son visage.
Dauman eut comme l'idée d'un crime.
—Vous êtes blessé, monsieur le marquis? demanda-t-il.
—Oui... mon père m'a frappé.
—Comment, c'est lui qui...
—C'est lui.
MlleDiane, elle aussi, avait cru à quelque chose de pis; elle tremblait comme la feuille en s'approchant de Norbert.
—Permettez, disait-elle, que j'examine votre blessure...—elle lui prenait la tête entre ses mains, et se haussait pour mieux voir.—C'est là, n'est-ce pas? Tous les cheveux, au-dessus de la tempe, sont collés ensemble. Grand Dieu!... Un pouce plus bas!... Président, si on allait quérir un médecin? Donnez-moi toujours un peu d'eau fraîche et un morceau de toile...
Mais, malgré sa résistance, Norbert se dégagea et la repoussa.
—Nous nous occuperons de cette niaiserie plus tard, interrompit-il de ce ton tranchant et dur que donne aux hommes le péril bravé ou une grande résolution prise. J'ai évité le coup, un coup formidable, qui devait me coucher. Sans un mouvement instinctif, j'étais assommé sur place, par mon père...
—Par le duc? Pourquoi?... Que s'est-il passé?
—Il vous a offensée, Diane, et il a osé venir me le dire... s'en vanter... à moi! Par le saint nom de Dieu! me prend-il donc pour un bâtard! Ne sait-il pas que le sang de mes veines est le sien, le sang des Champdoce! A ses lâches insultes, j'ai répondu par des menaces, il a frappé...
Mllede Sauvebourg fondait en larmes.
—Et c'est moi, balbutia-t-elle, c'est moi qui suis cause...
—Vous!... Vous lui avez peut-être sauvé la vie. Sans vous, Diane, j'aurais châtié ce suprême outrage. Me frapper de son bâton, moi, comme un laquais!... Votre souvenir m'a arrêté... j'ai fui, et jamais plus je ne passerai le seuil du château. On parle de la malédiction des pères, celle des fils doit aussi porter malheur. Mais le duc de Champdoce n'est plus mon père, je ne le connais plus... je veux l'oublier! ou plutôt, non... je veux me souvenir pour haïr et pour me venger.
De sa vie, maître Dauman n'avait éprouvé joie si pleine et si grande. Tous ses exécrables instincts s'épanouissaient délicieusement.
Certes, il avait été puissamment servi par les circonstances, mais enfin il pouvait s'enorgueillir d'avoir, par ses savantes combinaisons, préparé et hâté la dernière crise, maintenant imminente.
Le moment lui parut venu de prendre la parole.
—Enfin, monsieur le marquis, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon! Votre père a enfin commis une imprudence qui va lui coûter cher... Ah! monsieur le duc, pour un homme adroit, quel pas de clerc!... Nous vous tenons...
—Que voulez-vous dire?
—Simplement qu'il dépend de nous de secouer dès demain le joug paternel. Enfin, nous possédons les éléments d'une plainte!... Nous avons séquestration, menaces, violences avec l'aide de tiers, sévices graves, coups et blessures ayant mis la vie en péril... toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi! Un médecin va venir, qui constatera l'état de la tête et fera un rapport que nous garderons. Les faits sont-ils niables? Non. Nous produirons quantité de témoins. Pour ce qui est de la blessure, messieurs de la cour en peuvent distinguer l'affreuse cicatrice... Pour commencer nous introduirons un référé, à l'effet de voir dire que nous ne serons pas réintégré au domicile paternel. En même temps, requête: «Attendu que le duc de Champdoce prétend violenter nos sentiments les plus légitimes et les plus respectables, nous supplions humblement monsieur le président, etc., etc...,» comme il est dit au modèle 7 du formulaire... Ensuite, jugement qui nous émancipe, ou qui du moins...
—Assez! interrompit Norbert. Ce jugement me donnera-t-il le droit d'épouser qui bon me semble sans le consentement de M. de Champdoce?
Maître Dauman hésita. Dans son opinion, vu les circonstances et l'état mental du duc, Norbert pouvait arriver à obtenir de la justice l'autorisation de contracter une alliance honorable... Seulement, le dire, c'était conseiller la patience.
Il répondit donc hardiment:
—Non, monsieur le marquis.
—Alors, pas de plainte! Les Champdoce ont toujours lavé leur linge sale en famille, je ferai de même.
Le ton ferme de Norbert ne laissait pas que de surprendre le «Président».
—Si j'osais, commença-t-il, donner un conseil à Monsieur le marquis...
—Un conseil? Non. Mon partis est pris; mais j'ai besoin d'un service. Il me faudrait avant vingt-quatre heures, une grosse somme, une vingtaine de mille francs.
—On pourrait les trouver, monsieur le marquis, mais ce serait cher... bien cher!...
—Eh! que m'importe!
Mllede Sauvebourg allait hasarder une objection, Norbert l'arrêta d'un geste.
—Ne me comprenez-vous donc pas, Diane? reprit-il avec la plus extrême agitation; ne devinez-vous pas mes projets? Ici notre vie ne peut être qu'un long martyre: un odieux caprice de nos parents nous sépare... Il faut fuir. Partons... je saurai bien trouver quelque retraite sûre où nous vivrons heureux et ignorés...
—Mais c'est de la folie! s'écria Dauman effrayé.
—Est-ce votre avis, Diane? demanda Norbert.
La jeune fille baissa la tête sans répondre.
—On vous poursuivrait, insista le «Président», on vous découvrirait infailliblement.
—Silence!... fit impérieusement Norbert.
Et, s'agenouillant devant Mllede Sauvebourg, il lui dit d'une voix tremblante de la passion la plus vive:
—Est-ce vrai, Diane, que vous hésiterez à me confier votre vie, si je vous jure devant Dieu de vous consacrer mon existence entière, toutes mes pensées et tout mon être? Quand je vous le demande à genoux, à mains jointes, refuserez-vous de fuir?...
A la contraction des traits de Mllede Sauvebourg, on devait croire qu'un violent combat se livrait en elle.
—Je ne puis, murmura-t-elle enfin, non, je ne puis.
D'un bond, Norbert se redressa.
—Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir. Fou que j'étais, quand je croyais... Vous ne m'avez jamais aimé.
Elle, cependant, levait vers le ciel ses beaux yeux noyés de pleurs.
—Tu l'entends, ô mon Dieu! disait-elle avec une expression sublime; il dit que je ne l'aime pas!...
—Alors pourquoi repousser notre seul moyen de salut?
—Norbert, mon ami...
—Je ne le comprends que trop... le monde vous fait peur; il y a les préjugés, l'opinion...
Il s'interrompit, accablé du regard de reproche que lui jetait MlleDiane.
—Faut-il donc, reprit-elle, que je descende jusqu'à me justifier?... Que me parlez-vous de préjugés! Ne les ai-je pas défiés?... Ai-je craint de me montrer par les chemins, en plein jour, appuyée sur votre bras? Le monde!... il m'a jugée déjà, quoi que je fasse... Tout ce que nous avons dit, je pourrais sans rougir le répéter à ma mère; trouvez quelqu'un qui le croie. L'opinion! que peut-elle encore me prendre? Ne suis-je pas perdue de réputation, alors que jamais les bornes de l'austère pudeur n'ont été franchies? Quand on parle àBivron de la demoiselle de Sauvebourg, on ajoute: «Ah! oui, la maîtresse du jeune marquis de Champdoce!»
Sa voix était si douce à la fois et si pénétrante, que Dauman lui-même était ému. Il sentait dans le coin de sa paupière ce picotement qui annonce une larme près de venir, quand il crut s'apercevoir que Mllede Sauvebourg lui faisait un signe.
Il douta. Avait-elle donc la plénitude de son sang-froid? Était-ce supposable? Cet accent qui arrivait à une telle intensité d'émotion serait donc joué?
Norbert, lui, était transporté de colère.
—Qui parle ainsi? s'écria-t-il, qui ose prononcer votre nom autrement qu'avec un profond respect?
—Hélas! mon ami, tout le monde. Et demain, ce sera bien autre chose. Il y a quelques heures, pendant que votre père m'accablait de son mépris, quatre personnes, cachées près de nous, écoutaient...
—C'est impossible.
—Ce n'est que trop vrai, affirma Dauman, je le tiens d'un de ceux qui étaient cachés.
Cette fois, impossible de se faire illusion. Il n'y avait pas à se méprendre au coup d'œil que venait de lui lancer Mllede Sauvebourg; elle lui ordonnait de sortir. Pourquoi ne pas obéir?
—Écoutez, fit-il... On m'appelle... excusez...
Et il sortit, refermant à grand bruit la porte derrière lui.
Il ne fallait pas moins que ce grand fracas de serrures, pour que Norbert remarquât le départ du «Président».
Il ne s'en sentit ni plus ni moins libre.
—Ainsi, reprit-il d'une voix sourde, le duc de Champdoce n'avait même pas eu cette vulgaire prudence, cette délicatesse banale de s'assurer que nul ne pouvait l'entendre! On écoutait!... Et lui ne se doutait pas qu'en vous outrageant comme il l'a osé faire, il se couvrait de honte, il se déshonorait!...
—Hélas!
—Quelle folie est donc la sienne! Notre désespoir présent ne lui suffit pas, il veut encore briser notre avenir... Qu'espère-t-il? Croit-il ainsi me forcer à accepter cette héritière qu'il m'a choisie, cette Marie de Puymandour que je hais sans la connaître!...
Mllede Sauvebourg tressaillit: elle la connaissait, elle. Le duc ne lui avait pas dit le nom de la femme qu'il destinait à son fils. Ce nom devait rester gravé dans sa mémoire, comme s'il eut été imprimé au fer rouge dans sa chair même.
—Ah! murmura-t-elle, c'est MlleMarie qu'on vous offre...
—Oui, elle... ou plutôt ses millions... S'il s'en trouvait une plus riche dansle pays, fût-elle la dernière des vachères, on me l'imposerait. Mais ma main se séchera et tombera en poussière avant que je la laisse tomber dans la sienne!... Vous l'entendez, Diane!...
Elle sourit tristement, et murmura:
—Pauvre Norbert!
Ces deux mots, ainsi prononcés, avaient une signification que le jeune homme ne pouvait pas ne pas comprendre.
—Vous êtes cruelle, reprit-il, pénétré de douleur. Qu'ai-je fait pour mériter cette injuste défiance? Avec quels serments dois-je jurer que je n'aurai jamais d'autre femme que vous?...
Mllede Sauvebourg ne répondant pas, il crut voir comme une lueur dans ses ténèbres.
—Grand Dieu! s'écria-t-il, palpitant d'espérance, est-ce parce que vous doutez de moi que vous refusez de me suivre?
—Non, le doute ne m'arrêterait pas.
—Mais qu'est-ce donc alors, puisque vous méprisez les absurdes propos du monde? N'est-ce donc pas la liberté, le bonheur, que je vous propose? Qui vous retient?
Elle se redressa fièrement, et d'une voix ferme répondit:
—Ma conscience!
Norbert fut comme anéanti.
Jusqu'à ce moment, un merveilleux espoir le soutenait, lui faisait oublier l'injure reçue et sa haine, et voici qu'il lui échappait comme de l'eau qu'il aurait essayé de retenir entre ses mains.
Il comprenait que rien désormais ne serait capable de faire revenir MlleDiane sur sa résolution.
Cependant elle continuait:
—Oui, ma conscience, dont je ne saurais étouffer la voix, ma conscience, qui jusqu'ici m'a donné le courage de marcher le front haut, en dépit des murmures que je recueille sur mon passage. En ce moment, elle me crie: «Arrête!» Je ne passerai pas outre. Si rude que soit mon devoir, et dût mon cœur se briser, je n'y faillirai pas, je ne vous suivrai pas...
Un spasme nerveux lui coupa la parole, mais elle le dompta, et reprit avec plus d'énergie:
—Seule au monde, j'hésiterais peut-être. Mais j'ai les miens, j'ai une famille où l'honneur est comme un dépôt sacré, dont chaque membre garde une portion dont il doit compte aux autres...
—Une famille qui vous sacrifie à un frère aîné!...
—Soit!... Je n'en aurai que plus de mérite! Où avez-vous pris que la vertu soit toujours facile?
Elle prêchait la révolte, et donnait l'exemple de la piété filiale!... Mais Norbert n'était pas en état d'apercevoir la contradiction.
—Mais ici, continua-t-elle, ma raison et ma conscience sont d'accord. Pour une jeune fille, sortir du cadre étroit des conventions sociales, c'est la mort. Vous cesseriez bientôt d'estimer celle que les autres mépriseraient...
—Me croyez-vous donc?...
—Je vous crois homme, mon ami. Admettez que je vous suivre aujourd'hui, et que demain on vienne vous apprendre que mon père, pour un propos sur mon compte, s'est battu en duel et a été tué... que ferez-vous?
Tant d'objections se présentaient à la fois à l'esprit du pauvre garçon qu'il resta court.
—Croyez-moi donc, reprit la jeune fille, fuyez... mais seul. La vie en ce pays, près de votre père, serait insoutenable... Il serait, je le sens, plus sage d'obéir, mais vous conseiller d'épouser... cette autre, est au-dessus de mes forces. Partez, mon ami, vous avez vingt ans à peine, il n'est pas de douleur que le temps n'efface... Vous m'oublierez je le veux!...
—Vous oublier!... s'écria Norbert; moi!...
Et saisissant le bras de Mllede Sauvebourg il ajouta:
—Vous pourriez donc m'oublier, vous!
Il était si près d'elle, qu'elle sentait sur son visage son souffle brûlant.
—Moi, balbutia-t-elle; moi!...
Norbert se recula comme pour la mieux tenir sous son regard.
—Et si je partais, interrogea-t-il, que deviendriez-vous?
A cette question, Mllede Sauvebourg parut perdre contenance. Un sanglot souleva sa poitrine, son énergie parut sur le point de l'abandonner.
—Moi, répondit-elle d'une voix douce et résignée comme devait l'être celle des martyres près d'entrer dans le cirque, moi je connais mon sort. Nous nous voyous en ce moment pour la dernière fois. Je vais rentrer à Sauvebourg... on doit tout savoir! Je trouverai mon père irrité et menaçant. Il me fera monter dans une voiture et... demain... je serai au couvent.
—Ah! jamais! Ne sais-je pas que ce serait pour vous une lente agonie; ne ma l'avez-vous pas dit?
Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.
—Ne buvez pas.—Ne buvez pas.
—Oui, répondit-elle, mais il le faut, c'est le devoir... Pour me sauver à cette heure, il faudrait... un miracle, le consentement de votre père. Là-bas, je vivrai de nos souvenirs... Et d'ailleurs... quand le fardeau est si lourd qu'il vous écrase,
on le jette... Dieu ne saurait punir cela. L'agonie ne durera que ce que je voudrai...
Elle avait, tout en parlant, glissé sa main sous son corsage, et elle en sortait à demi le flacon de verre noir.
Norbert comprit.
—Malheureuse! s'écria-t-il.
Il voulut lui prendre le flacon, elle résista, elle se débattit, pourtant il parvint à s'en emparer.
Mais cette lutte parut avoir épuisé les dernières forces de MlleDiane. Ses beaux yeux se fermèrent, sa tête se renversa, elle s'abandonna inerte entre les bras de Norbert qui, les cheveux hérissés, se demandait s'il n'allait pas recueillir son dernier soupir.
On l'eut dite expirante, et cependant elle murmurait encore quelques paroles d'une voix défaillante, mais pourtant distincte.
Elle conjurait Norbert de lui rendre ce flacon, sa liberté à elle. Puis, avec une admirable précision, elle donnait toutes les indications qu'elle tenait de Dauman.
—Oh! mon unique ami, disait-elle, rends-le moi... Cela ne fait pas souffrir... dix secondes... pas une plainte... une pincée dans du vin ou dans du café... On ne peut se douter de rien...
A cette pensée qu'elle voulait mourir, cette bien-aimée de son âme, et mourir parce qu'on la séparait de lui, et de quelle mort!.., Norbert sentait sa raison s'égarer.
—Diane, répétait-il, en se penchant vers elle, Diane!...
Mais elle poursuivait, comme dans le délire de la fièvre:
—Mourir!... après tant de divines espérances. Ah!... monsieur de Champdoce, vous êtes sans pitié!... Vous m'avez pris mon bonheur, il vous a fallu ensuite mon honneur de jeune fille, le présent et l'avenir... Maintenant il vous faut ma vie et vous me tuez... Grâce, monsieur le duc!...
Norbert poussa un cri terrible, un cri de haine et de rage, qui alla épouvanter Dauman dans son corridor.
Un exécrable projet venait d'éclater dans son cerveau.
Il souleva MlleDiane et la déposa dans le fauteuil du «Président».
—Non, tu ne te tueras pas, disait-il d'une voix rauque, et je ne partirai pas...
Il la regarda une fois encore: elle avançait les lèvres, comme pour les tendre à ses baisers, elle murmurait son nom...
Eût-il eu sa raison encore, c'eût été la dernière goutte du philtre qui verse l'ivresse furieuse, folle.
—Tu seras à moi, murmura-t-il, et ce poison qui l'était destiné, sera le châtiment et la vengeance...
Et aussitôt, de ce pas raide et effrayant des malheureux en état de somnambulisme, il se retira...
Les pas de Norbert retentissaient encore dans le vestibule de la maison, que déjà maître Dauman s'était précipité dans son cabinet.
Il était blême, ce digne «Président», et ses dents claquaient.
Cette scène, dont il n'avait perdu ni un geste, ni une intonation, ni un clignement d'yeux, l'avait terriblement remué.
Mais il faillit tomber de son haut, lorsque, rentrant, il aperçut MlleDiane, qu'il croyait trouver en syncope, debout devant la fenêtre, le front collé à la vitre, regardant s'éloigner Norbert.
—Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!
Norbert venait de quitter la grande route. Mllede Sauvebourg ne pouvait plus l'apercevoir, elle se retourna.
Elle était pâle sans doute, mais non extrêmement. Ses paupières étaient rouges et gonflées, mais l'orgueil de la victoire éclatait dans ses yeux.
—Demain, Président, dit-elle, demain je serai duchesse de Champdoce!
Il était à ce point abasourdi, que lui, l'orateur de Bivron, il ne trouvait pas une syllabe.
—A moins, cependant, ajouta MlleDiane, que tout ne se découvre ce soir.
Le sieur Dauman sentit un frisson courir le long de sa maigre échine. Elle disait cela d'un ton!... Brrr!...
Pourtant, à tout hasard,—il faut tout prévoir,—il essaya de poser la base d'un futur système de défense.
—Je ne vous comprends pas, mademoiselle, balbutia-t-il, que peut-on découvrir, que voulez-vous dire?...
Elle lui lança un regard si écrasant de mépris et d'ironie qu'il en fut attéré, et que les mots expirèrent dans son gosier.
Il reconnaissait son erreur. Il avait cru jouer avec MlleDiane, comme le chat avec la souris, et pas du tout, c'est elle qui s'était jouée de lui. Il avait été sa dupe.
—Le succès semble infaillible, reprit-elle, seulement... Norbert est maladroit.
Avec une tranquillité affectée, presque incroyable, après toutes les émotions qu'elle avait subies coup sur coup depuis le matin, elle rajustait sa coiffure un peu dérangée et redonnait à sa robe ses plis gracieux.
Quand ce fut fini, après un dernier coup d'œil au miroir du «Président»:
—On doit s'inquiéter de mon absence à Sauvebourg, dit-elle, il faut que je rentre...
Et d'un ton où perçait, en dépit de sa puissance sur elle-même, ses mortelles angoisses et les affreuses appréhensions qui l'agitaient, elle ajouta:
—Ah! les heures seront longues, cette nuit!... Que ne sommes-nous àdemain!... Tout sera décidé quand nous nous reverrons, Président!... Allons... adieu!
Tout cela avait été si rapide, si inattendu, que le sieur Dauman se demandait s'il n'avait pas rêvé.
Mais non. Il était bien éveillé. Et avant de s'éloigner, Mllede Sauvebourg lui avait, comme à dessein, jeté une inquiétude qui grandissait de minute en minute, qui le peignait et l'étreignait, qui l'obsédait comme ces spectres grimaçants qui, dans les nuits de cauchemar, viennent s'asseoir sur la poitrine, et dont le poids imaginaire étouffe.
Ces trois mots: «Norbert est maladroit» étaient comme une meule oscillant au-dessus de sa tête et près de l'écraser.
Si grande devint sa terreur qu'un instant il délibéra s'il ne courrait pas jusqu'au château de Champdoce, pour prévenir... Mais c'était aller au-devant d'un péril certain!
Il s'affaissa sur son fauteuil, et les coudes sur la tablette de son bureau, le front entre ses mains, il essaya de se remettre, de réfléchir.
Peut-être tout s'accomplissait-il en ce moment même? Où était à présent Norbert, que faisait-il?
Norbert remontait alors le chemin d'exploitation qui conduit à Champdoce, entre deux rangées de noyers.
Toute faculté de raisonnement était abolie en lui, et cependant il croyait raisonner. L'ivresse la plus furieuse a son discernement particulier. Ceux qui ont approché les fous savent avec quelle stupéfiante lucidité ils tirent d'une imagination absurde des déductions logiques.
Les ténèbres qui enveloppaient son esprit laissaient en pleine lumière sa résolution. Il voyait très clairement comment il en viendrait à ses fins.
Tous les gens de Champdoce, et Norbert comme eux, buvaient du vin récolté dans les environs, très sain, mais grossier. Le duc, pour son usage particulier, s'en réservait d'une qualité meilleure, qu'il tirait de ses propriétés du Médoc.
Le vin du maître, comme on disait au château, lui était servi dans une grosse bouteille, qu'après chaque repas on plaçait sur une des planches de la salle commune, à la portée de tous, et sans danger, car personne n'eût osé y toucher.
Norbert pensait à cette bouteille; il la voyait sur sa planche. Quand il entra dans la cour du château, plusieurs serviteurs qui s'y trouvaient, occupés à charger des charrettes de paille, interrompirent leur besogne pour le regarder curieusement.
Ils savaient tous les événements de tantôt: que M. de Champdoce avait voulu assommer son fils, et que celui-ci s'était enfui en le maudissant.
Naturellement, ils prenaient parti pour Norbert. Mais sa présence les emplissaitd'étonnement, car ils avaient pensé qu'on ne le reverrait pas de longtemps à Champdoce.
Lui, sans prendre garde à eux, marcha droit à la salle commune. Elle était déserte. Il eut un soupir de satisfaction.
Alors, mû par un instinct de prudence qu'on n'eût pas attendu de son égarement, il alla ouvrir successivement toutes les portes, afin de s'assurer que nul ne l'épiait. Il se pencha même aux fenêtres.
Il était bien seul!
Aussitôt, avec une rapidité extrême, et une prodigieuse précision de mouvements, il atteignit la bouteille, la déboucha avec ses dents, et y fit glisser, non une pincée, mais deux ou trois de la poudre du flacon.
Il agissait mécaniquement, pour ainsi dire, sans conscience de ses actes, comme si une volonté autre que la sienne eût disposé de ses membres.
Mais il ne négligea rien.
A deux ou trois reprises, il retourna la bouteille et l'agita, pour hâter la dissolution, sans brusquerie, toutefois, crainte de troubler le vin ou de provoquer une mousse suspecte.
Quelques atomes de la poudre étaient restés attachés au goulot de la bouteille, il les essuya minutieusement, non avec une des serviettes qui se trouvaient sur le dos d'une chaise, car il redoutait quelque accident, mais avec son mouchoir de poche.
Tout fut terminé on moins d'une minute.
Il remplaça la bouteille sur la planche, et alla s'asseoir dans un coin, attendant...
M. le duc de Champdoce arpentait alors rageusement la grande allée de marronniers.
Pour la première fois de sa vie, peut-être, cet homme entêté, jusqu'à l'absurde, ce despote regrettait un de ses actes, et se repentait.
Non, assurément, à cause de l'acte en lui-même, il estimait que Norbert méritait, et au-delà, le châtiment qu'il lui avait infligé, mais en raison des conséquences possibles, sinon probables.
Les considérations qui avaient frappé Dauman, l'apôtre du Code, se présentaient à son esprit comme autant de cuisants remords.
Il apercevait tous les éléments d'une plainte au parquet. Quels en seraient les résultats? Oh! il ne s'abusait pas. Il savait que pour beaucoup de gens sa façon de vivre présentait un caractère très accusé de monomanie.
Le tribunal une fois saisi de l'affaire ne lui enlèverait-il pas toute autorité sur son fils? C'était à supposer. Qui sait? on lui contesterait peut-être jusqu'à l'exercice de son influence morale.
L'idée de recourir à la justice ne viendrait pas à Norbert, pensait-il; mais manquait-il de complaisants pour la lui souffler?
Toutes ces réflexions enflammaient sa colère, mais lui démontraient en même temps l'absolue nécessité de dissimuler, d'agir désormais avec une prudence extrême.
Il ne renonçait pas à ses vues sur Mllede Puymandour non, il eût renoncé à la vie plutôt; mais il se résignait, pour atteindre son but, à substituer la ruse à la violence.
L'important, le difficile aussi, était de ramener Norbert. Consentirait-il à revenir sous le toit paternel?
Il ne serait pas fort malaisé ensuite de l'amadouer et de lui faire oublier, à force de cajoleries, l'odieuse scène.
Il en était là quand on vint le prévenir en hâte de la rentrée de Norbert. On ne pouvait lui annoncer plus agréable nouvelle.
—Je le tiens! pensa-t-il.
Et lestement il gagna le château.
Quand il rentra dans la salle commune, Norbert, oubliant son respect accoutumé, ne se leva pas.
Cette infraction aux règles de l'étiquette domestique frappa beaucoup le duc.
—Jarnicoton! pensa-t-il, est-ce que mon drôle se croit déjà affranchi de tout devoir?
Mais il ne laissa rien paraître de l'inquiétude que lui causa cette petite circonstance. D'ailleurs, le sang qui couvrait encore le visage de son fils lui causait une certaine impression.
—Norbert, mon ami, demanda-t-il, souffrez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas fait panser votre blessure?
Il attendait une réponse, elle ne vint pas.
—Pourquoi ce sang encore à cette heure? poursuivit-il, est-ce un reproche? Il n'en était pas besoin, mon fils, pour me faire déplorer mon emportement, ma... violence de tantôt.
Norbert ne répondait toujours pas, et ce silence, outre qu'il désappointait fort M. de Champdoce, l'embarrassait terriblement.
Le personnage qu'il faisait était si nouveau pour lui, il s'imposait une contrainte si extraordinaire, qu'il ne savait plus quelle attitude prendre, ni quelles paroles prononcer.
En cette extrémité, bien plus pour se donner une contenance que parce qu'il avait soif, il prit sur un dressoir un verre qu'il posa sur la table, et, atteignant sa bouteille, il le remplit à demi de vin.
Un frisson d'horreur secoua Norbert de la nuque aux talons.
—Voyons, mon fils, reprit le duc, quelles excuses doit vous faire votre père? Parlez, un homme s'honore en reconnaissant ses torts.
Il avait pris le verre, et machinalement il l'élevait à la hauteur de l'œil.
Norbert ne respirait plus; il lui semblait que le vide se faisait autour de lui.
La tête lui tournait, il entendait comme des détonations à ses oreilles, son estomac se soulevait, ses veines charriaient des torrents de lave... Pourtant il ne broncha pas.
—Il est cruel, continuait le duc, il est douloureux de s'humilier devant son fils... et de s'humilier inutilement.
En vain Norbert détournait la tête... il voyait.
M. de Champdoce flairait le verre; il l'approchait de ses lèvres; il allait boire... Non! Norbert ne put supporter cela.
D'un bond il fut sur son père, et, lui arrachant le verre des mains, il le lança par la fenêtre, en criant d'une voix terrifiante:
—Ne buvez pas!...
Le mouvement de Norbert, sa physionomie, sa voix, valait toutes les explications.
Une épouvantable lueur éclaira le duc.
Ses traits se décomposèrent, sa face s'empourpra, ses yeux s'injectèrent de sang, il ouvrit la bouche pour parler, il n'en sortit qu'un râle sourd, il étendit les bras, battit l'air de ses mains et tomba raide, à la renverse, heurtant de la nuque l'angle d'un lourd dressoir de chêne.
Norbert s'était précipité dehors.
—Au secours! criait-il; à moi!... J'ai tué mon père.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout ce qu'avait pu dire M. le duc de Champdoce de la soif d'anoblissement qui ardait M. de Puymandour et tout ce qu'il pensait encore était bien au-dessous de la triste et bouffonne réalité.
Pauvre homme!
Il était heureux autrefois, quand le nom de Palouzat, qui était le nom de son père, un honnête homme, suffisait à son ambition.
Alors, il avait une importance incontestable.
Ses grands revenus le plaçaient à cent piques des hobereaux envieux et besoigneux qui faisaient la cour à ses écus.
On respectait en lui l'homme qui avait su amasser honnêtement une immense fortune.
On l'estimait et on l'aimait pour ses qualités sérieuses, sa délicatesse et la sûreté de ses relations. Personne ne songeait à lui contester un rare bon sens, et même un esprit dont les saillies méridionales ne manquaient pas de brillant.
Tout ce prestige s'évanouit le jour où la fatale idée lui vint de signer au bas d'une invitation à dîner: Comte de Puymandour.
De ce moment ses misères et ses tribulations commencèrent.
Entre la noblesse, qui le raillait et refusait de le reconnaître pour sien, et la bourgeoisie qui, ne voulant pas de lui, se moquait de ses prétentions, il se trouva comme un volant entre deux raquettes, renvoyé, rejeté, ballotté, bafoué.
Comme de raison ses déboires irritèrent sa manie.
On contait, en se tenant les côtes, la légende des complaisances auxquelles il se résignait, uniquement pour se faire tolérer de l'aristocratie poitevine.
Et que de mauvais compliments digérés, de camouflets empochés, de couleuvres avalées!... Dieu seul et lui en savaient le compte.
C'est dire de quelle ardeur incomparable il souhaitait le mariage de sa fille et du fils de haut et puissant seigneur Dompair duc de Champdoce.
Il avait sacrifié le tiers de sa fortune à l'honneur de cette alliance, il l'eût donné entière pour cette perspective de faire sauter sur ses genoux un vrai duc ayant dans ses veines du sang des Palouzat mêlé à celui des héros des croisades.
Puis, le mariage mettrait un terme à ses maux. Son gendre saurait bien imposer silence aux railleurs et le faire accepter.
Tout cela lui semblait si beau, qu'il s'était bien gardé d'en souffler mot à qui que ce fût. Une déconvenue eût encore ajouté à son fonds de ridicule, déjà considérable.
Il avait même poussé la prudence jusqu'à ne rien dire à sa fille. Les femmes sont si indiscrètes!
Le lendemain seulement du jour où il eut la parole définitive du duc de Champdoce, M. de Puymandour songea à prévenir sa fille.
D'obstacle, il n'en apercevait point.
Comment sa fille ne serait-elle pas ravie, lorsque, lui, il était aux anges!
C'était au matin, dans une pièce trop richement décorée, qu'il appelait sa bibliothèque, qu'il prenait cette détermination.
Il sonna; un domestique parut.
Mademoiselle Marie entra...Mademoiselle Marie entra...
—Allez, lui dit-il demander à la femme de chambre de MlleMarie, si mademoiselle peut me recevoir et m'accorder un moment d'entretien.
C'est de l'air le plus solennel qu'il donna cet ordre étrange, lequel ne parut nullement surprendre le domestique.
Les relations entre le père et la fille étaient ainsi réglées.
Depuis longtemps, M. de Puymandour avait adopté pour son intérieur une étiquette que les railleurs disaient empruntée à la cour d'une vieille archiduchesse.
Moins de deux minutes après la sortie du domestique, on gratta à la porte de la bibliothèque.
Il cria: «Ouvrez!» et tout aussitôt MlleMarie entra et, se jetant à son cou, lui appliqua sur les joues deux bons gros baisers sonores.
Ces embrassades ne le charmèrent pas, il s'en faut. Peut-être lui paraissaient-elles peu nobles, et digne tout au plus de gens du commun.
Il se dégages assez brusquement, et, fronçant les sourcils:
—Pourquoi vous déranger, Marie, prononça-t-il, lorsque je vous faisais prier de m'attendre chez vous?
—Eh! cher père, parce que c'est plus naturel et surtout plus vite fait. Voyons, ne te fâche pas.
M. de Puymandour disait: vous, à sa fille; elle lui disait: tu, en dépit de ses fréquentes remontrances à ce sujet. Cetuvulgaire l'affligeait.
—Toujours la même chose!... Quand donc prendrez-vous le ton et la gravité qui conviennent à une personne de votre nom et de votre rang?
Et d'un air de mauvaise humeur il se jeta sur un divan en murmurant après les jeunes filles inconsidérées qui n'ont nul souci de la dignité.
MlleMarie le regardait en souriant un peu, oh! bien peu, en fille qui, si elle sent les ridicules de son père, ne les juge pas et surtout les excuse.
Elle était ravissante ainsi, et le duc de Champdoce n'avait pas flatté le portrait qu'il faisait d'elle à Norbert.
Pour être toute différente de la beauté de Mllede Sauvebourg, la beauté de MlleMarie n'en était pas moins éblouissante et rare.
Sa taille assez élevée, était divinement prise, et sa démarche avait cette grâce un peu nonchalante qui est une séduction des femmes des contrées méridionales.
En elle, ce qui imposait surtout l'attention, c'était le contraste de ses grands yeux noirs veloutés, et de sa peau unie et rosée comme les pétales des roses-thé. Pour ses cheveux, d'un noir bleu, quelle que fût la mode, elle les tordait et les fixait, comme au hasard, assez haut sur la nuque, et les femmes ne pouvaient qu'admirer et envier.
Mais ce qu'elle avait, ce que n'avait pas la fière Diane, c'était une âme tendre, capable de tous les dévouements, une angélique douceur qui même dégénérait en faiblesse, et une disposition naturelle à se trouver heureuse, pourvu qu'elle se sentit aimée.
—Voyons, père, reprit-elle, quand elle crut que M. de Puymandour avait assez exhalé son dépit, ne me gronde pas. Tu sais bien que la marquise d'Arlange m'a donné cet hiver des leçons de dignité. Je te jure que je m'exerce en secret, et tu seras intimidé toi-même quand je prendrai mon grand air...
M. de Puymandour haussa les épaules.
—Voilà bien les femmes!... dit-il, ces êtres frivoles et légers, pour qui les intérêts les plus graves sont textes à plaisanteries. Vous raillez, Marie, et moi je me demande avec anxiété si vous saurez porter le poids des hautes destinées que vous prépare mon affection.
Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, une main dans l'ouverture de son gilet, l'autre prête pour le geste, ce qui était sa pose de prédilection quand il méditait un effet oratoire.
—Prêtez-moi toute votre attention, ma fille, commença-t-il. Vous avez eu dix-huit ans le mois passé; le moment est venu de songer à votre établissement. J'ai à vous annoncer une grande nouvelle... Ou m'a demandé votre main.
MlleMarie baissa la tête, espérant ainsi cacher sa confusion.
—Avant de rien décider sur un sujet si grave, continua M. de Puymandour, j'ai longtemps réfléchi... Je me suis entouré de tous les renseignements propres à m'éclairer... J'ai tenu à m'assurer que l'alliance qu'on nous proposait présentait bien, pour vous, toutes les garanties humaines du bonheur..... On ne saurait espérer ni même rêver mieux. Le jeune homme est de peu d'années plus âgé que vous, il est bien de sa personne, sa fortune est considérable, il a de la naissance, il porte le titre de marquis...
—Il vous a donc fait parler? interrompit MlleMarie, non sans un tremblement dans la voix.
—Il?... Qui: Il?
—Lui!
M. de Puymandour était stupéfait.
—Qui: Lui?
—M. Georges de Croisenois.
Ce nom arracha à l'ancien négociant en laines un juron qui n'avait rien d'aristocratique.
—Que me parlez-vous de Croisenois! s'écria-t-il. Qu'est-ce que ce marquis de Croisenois? Serait-ce ce freluquet à petites moustaches que j'ai vu tourner autour de vos jupes cet hiver?
La pauvre jeune fille était toute décontenancée.
—C'est lui, oui, mon père, balbutia-t-elle.
—Eh bien!... pourquoi voulez-vous qu'il m'ait demandé votre main? Quelles raisons avez-vous de supposer qu'il me l'a demandée? Vous le connaissez donc?
—Mon bon père...
—Il n'y a pas de bon père ici, mademoiselle. Dans le fait, il me semble avoir vu ce prestolet vous parler avec une animation... Il a peut-être osé vous dire qu'il vous aimait!...
—Je jure sur...
—Assez! Du moment où vous jurez, c'est que mes présomptions sont justes. Ma fille, une Puymandour, écoute des déclarations et ne me prévient pas! Morbleu! il vous a peut-être aussi écrit, ce faquin!...
Elle était incapable d'un détour; elle garda le silence; sa physionomie avait l'expression la plus suppliante.
—Vous vous taisez, poursuivit M. de Puymandour, donc j'ai deviné... Qu'avez-vous fait de ces lettres?
—Je les ai...
—Silence! Vous les avez soigneusement conservées, cela va de soi. Mais on ne me trompe pas; je veux les voir, où sont-elles?
—Mon père, je le promets...
—Ces lettres!... interrompit M. de Puymandour d'une voix formidable, où sont-elles? il me les faut, je les veux. Je les aurai quand je devrais faire fouiller toute la maison!...
Contre une telle colère, la pauvre fille était sans force.
Ces lettres chéries, si précieusement conservées, elle les livra.
Il y en avait quatre, réunies et attachées avec une petite faveur bleue. Il en prit une au hasard et commença de lire à haute voix, entremêlant sa lecture d'invectives et d'exclamations: