XI

«Il y a promesse de mariage...»Toutes les curiosités étaient suspendues à ses lèvres; il fit une pause, et d'une voix forte, reprit:

«Il y a promesse de mariage...»

Toutes les curiosités étaient suspendues à ses lèvres; il fit une pause, et d'une voix forte, reprit:

«Entre monsieur Louis-Norbert de Dompair, marquis de Champdoce, fils mineur et légitime de Guillaume-César de Dompair et de feu Isabelle de Barville, son épouse, domicilié dans cette paroisse..., d'une part.—Je me vengerai!—Je me vengerai!«Et demoiselle Désirée-Anne-Marie Palouzat, fille mineure et légitime de René-Auguste Palouzat, comte de Puymandour, et de défunte Zoé Staplet, son épouse, également de cette paroisse..., d'autre part...»

«Entre monsieur Louis-Norbert de Dompair, marquis de Champdoce, fils mineur et légitime de Guillaume-César de Dompair et de feu Isabelle de Barville, son épouse, domicilié dans cette paroisse..., d'une part.

—Je me vengerai!—Je me vengerai!

«Et demoiselle Désirée-Anne-Marie Palouzat, fille mineure et légitime de René-Auguste Palouzat, comte de Puymandour, et de défunte Zoé Staplet, son épouse, également de cette paroisse..., d'autre part...»

C'était la foudre qui, du haut de cette chaire, frappait MlleDiane. Son cœur cessa de battre. Elle crut qu'elle allait mourir...

Le prêtre continuait:

«Cette première publication sera la dernière, vu les dispenses que les parties se proposent d'obtenir de Mgrl'archevêque.»

«Cette première publication sera la dernière, vu les dispenses que les parties se proposent d'obtenir de Mgrl'archevêque.»

Puis il dépêcha en bredouillant les formules ordinaires:

«Ceux qui connaîtraient quelque empêchement à la célébration de ce futur mariage, sont obligés, sous peine d'excomunication, de nous en donner connaissance, de même qu'il est défendu, sous la même peine, d'en apporter aucun, par malice et sans cause!...»

«Ceux qui connaîtraient quelque empêchement à la célébration de ce futur mariage, sont obligés, sous peine d'excomunication, de nous en donner connaissance, de même qu'il est défendu, sous la même peine, d'en apporter aucun, par malice et sans cause!...»

Des empêchements!... Quelle épouvantable ironie!... Mllede Sauvebourg n'en connaissait que trop des empêchements!...

Une inspiration du désespoir traversa son cerveau. Elle eut l'idée de se lever, et de crier, là, devant tous: Non ce mariage ne peut avoir lieu, Norbert est à moi, il est mon mari devant Dieu, nous sommes unis par un lieu plus fort et plus indissoluble que tous les liens terrestres... par un crime.

Mais au milieu de ce désastre, et lorsqu'elle était comme écrasée sous les ruines de son bonheur et de ses chères espérances, son intraitable orgueil la sauva d'elle-même.

Grâce à un prodigieux effort, elle se redressa, plus blanche que sa collerette, mais souriante. Et apercevant à quelques chaises d'elle, une jeune fille de ses amies, elle eut le courage inouï de lui adresser un petit geste amical, comme pour lui dire:

—Qui se serait jamais attendu à cela?...

Toute son intelligence se concentrait sur ce point: faire bonne contenance, et pour y parvenir elle n'avait pas trop de toute son énergie. La voix des chantres bourdonnait insupportablement à ses oreilles, l'odeur de l'encens lui donnait des nausées. Il lui semblait qu'elle allait s'évanouir, et que cette messe n'en finissait pas.

Enfin, le prêtre se retournant vers les fidèles, entonna l'Ite missa est. MlleDiane saisit le bras de sa femme de chambre, et sans prononcer une parole l'entraîna. Elle avait soif de solitude, comme ces lutteurs qui, blessés à mort, s'efforçaient de dérober les convulsions de leur agonie.

A Sauvebourg, une émotion nouvelle l'attendait.

Au moment où elle pénétrait sous le vestibule, un domestique vint à elle, dont la figure était toute décomposée.

Ah! mademoiselle, lui dit cet homme, quel malheur! Monsieur et Madame vous attendent dans leur appartement... C'est horrible!

Sans plus s'informer, elle monta lentement. Elle ne doutait pas qu'il ne dût être question de Norbert. Quand on a une préoccupation poignante, on y rapporte toute chose. Sans doute, ses parents avaient appris ses imprudences, peut-être pis!...

Lorsqu'elle entra, son père et sa mère, assis l'un près de l'autre, pleuraient. Elle s'avança, et alors le marquis, l'attirant à lui, la fit asseoir sur ses genoux, et la pressa entre ses bras avec une sorte d'égarement.

—Pauvre fille! balbutia-t-il, pauvre chère fille, mon enfant bien-aimée, nous n'avons plus que toi!...

Le frère de MlleDiane était mort. Un exprès avait apporté cette affreuse nouvelle pendant qu'elle était à l'église.

Elle était fille unique, à cette heure, seule héritière de plus de soixante mille livres de rentes. Elle devenait un des brillants partis de la province.

Voilà ce qu'elle vit tout d'abord.

Pourtant elle pleura, elle aussi, comme ses parents, mais ses larmes étaient des larmes de rage.

Survenue huit jours plus tôt, cette catastrophe la sauvait, elle assurait son mariage avec Norbert; elle lui épargnait un crime abominable.

Maintenant, ce n'était plus qu'une effroyable raillerie du la destinée, un châtiment.

Pour son frère, elle n'eut pas un regret. Elle ne pouvait détacher sa pensée de Norbert, et elle entendait toujours cette publication fatale.

Pourquoi cette surprenante détermination, ce mariage odieux tout à coup décidé?

Elle devinait un mystère et s'appliquait à le pénétrer.

Qu'était-il arrivé à Champdoce? Le duc, contrairement aux affirmations de Dauman, s'était-il rétabli? Avait-il découvert la tentative de son fils et en abusait-il pour lui imposer sa volonté?

La journée se consuma en conjectures, et à chercher par quel moyen, quel qu'il fût, elle parviendrait à rompre cette union. Car elle ne renonçait pas à lutter, elle ne désespérait pas encore. Sa fortune nouvelle pouvait faire pencher la balance de son côté.

Elle avait le pressentiment qu'elle triompherait quand même, si elle pouvait voir Norbert seulement une minute. N'était-elle pas sûre de son empire sur lui? N'avait-elle pas déjà, d'un seul regard, brisé ses plus fermes résolutions? Serait-il capable de résister à ses prières et à ses pleurs? Elle le verrait à ses pieds, comme autrefois si, allant à lui, elle lui disait:

—Je t'aime, tu es ton maître, et tu en épouses une autre!...

Mais il fallait arriver jusqu'à Norbert, et promptement. Le péril pressait. Les jours valent des années.

Elle décida que, cette nuit même, elle s'échapperait de Sauvebourg, et irait à Champdoce.

L'entreprise était pleine de hasards, presque insensée. C'était jouer son avenir d'un coup, peut-être courir à l'abîme.

Un peu après minuit, ayant jeté une mante sur ses épaules (lorsqu'elle se fut assurée que personne, dans la maison, ne bougeait), elle descendit l'escalier à tâtons, les pieds nus, et s'échappa par une porte qui donnait sur la campagne.

Comment elle s'y prendrait pour arriver à Norbert? Elle n'était pas embarrassée. Souvent il lui avait décrit l'intérieur du château de Champdoce, et elle savait qu'il avait sa chambre au rez-de-chaussée, avec deux fenêtres sur la cour. Cela lui suffisait.

Quand elle fut arrivée, elle hésita. Si elle allait se tromper de fenêtre?

Elle se dit qu'elle était trop avancée pour reculer, que si un autre que Norbert ouvrait, elle s'enfuirait, et à tout hasard, elle frappa à un volet, doucement d'abord, puis plus rudement, enfin de toutes ses forces.

Sa mémoire l'avait bien servie. Ce fut Norbert qui ouvrit en demandant:

—Qui va là?...

—C'est moi, Norbert, c'est moi, Diane...

Il l'avait si bien reconnue, qu'il recula en jetant un cri.

Elle profita de ce moment. L'appui de la fenêtre était fort bas; elle y monta hardiment et sauta dans la chambre.

—Que voulez-vous, demandait Norbert d'un air égaré, que venez-vous faire ici?

Elle le regardait et ne le reconnaissait pour ainsi dire plus, tant sa physionomie était étrange. Elle eut peur, elle se troubla.

—Vous épousez Mllede Puymandour? murmura-t-elle.

—Oui.

—Et cependant, vous prétendiez m'aimer!

Tous les ressentiments de Norbert se réveillèrent, il se rapprocha.

J'étais un enfant, commença-t-il, j'étais ignorant de toutes choses, quand pour mon malheur je vous rencontrai sur mon chemin. Qui se serait défié de vous, qui avez des yeux si purs que les anges doivent en avoir de semblables? Oh! oui, je vous ai aimée follement, jusqu'au renoncement de la vie, jusqu'au crime.Vous, vous ne poursuiviez que le titre de duchesse, et une fortune princière!

MlleDiane eut un geste désespéré.

—Malheureux!... s'écria-t-elle, serais-je donc ici à cette heure, s'il en était ainsi? Mon frère est mort, Norbert, je suis aussi riche que vous, et cependant me voici!... M'accuser d'un odieux calcul, moi!... Et pourquoi? Sans doute parce que je n'ai pas voulu vous suivre quand vous m'avez proposé de fuir. O mon unique ami, c'était notre bonheur à venir que je défendais, c'était...

Elle s'interrompit, béante, la pupille dilatée par la terreur.

La porte venait de s'ouvrir, et le duc de Champdoce entrait, balbutiant des mots inintelligibles, riant de ce rire navrant des idiots.

—Comprenez-vous maintenant, reprit Norbert, pourquoi le souvenir de nos amours m'est devenu abominable? Osez-vous bien parler de bonheur quand toujours ce fantôme de mon père se dresserait entre nous?

Du doigt, Norbert lui montrait la fenêtre; elle la franchit de nouveau.

Mais elle était transportée de rage et de jalousie, elle ne pouvait pardonner à Norbert ce crime commis par elle, qui anéantissait toutes ses espérances, et son adieu fut une menace.

—Je me vengerai, Norbert, cria-t-elle; à bientôt!

Il n'avait fallu que trois jours, bien employés il est vrai, pour terminer les préliminaires du mariage de Norbert et de MlleMarie.

En trois jours, toutes les difficultés avaient été levées ou écartées, un contrat provisoire avait été signé et il avait été possible de réunir, pour les remettre au curé, les actes indispensables à la publication des bans.

Et un samedi soir, les deux jeunes gens, M. de Puymandour disait: les deux futurs, furent présentés l'un à l'autre.

Ils se déplurent. Au premier regard échangé, il avaient éprouvé ce sentiment d'instinctive répulsion dont les années ne triomphent pas toujours.

Le malheur est qu'ils n'avaient près d'eux personne qui s'en aperçut, personne surtout doué d'assez de tact pour les rapprocher, pour détruire les préventionsqu'ils nourrissaient l'un contre l'autre, pour leur inspirer, à défaut de passion, cette mutuelle estime qui est la base des amitiés durables.

Lorsqu'elle était encore sous le coup des obsessions de son père, inspirée par le désespoir, MlleMarie avait songé à confier à Norbert le secret de son cœur. Elle avait eu l'idée de lui tout avouer, de lui dire qu'elle en aimait un autre, qu'elle ne l'épousait que par contrainte et force, et qu'elle le conjurait de rompre en prenant sur lui la responsabilité de la rupture.

Hélas! elle était faible. Au moment de parler, elle eut peur. Elle se tut, laissant échapper la seule chance qu'il y eût de conjurer les malheurs qui menaçaient deux existences.

Car Norbert, au premier mot, se fût retiré, heureux sans aucun doute de ce prétexte, et c'en était un excellent, de ne pas tenir l'engagement vis-à-vis de lui-même, d'obéir à son père, maintenant que son père ne pouvait plus commander.

En attendant, il avait été admis à faire sa cour.

Chaque jour, un peu après midi, il arrivait chez M. de Puymandour chargé d'un énorme bouquet.

On l'introduisait au salon, il remettait ses fleurs à MlleMarie, en balbutiant un compliment, elle le remerciait en rougissant beaucoup, et ils s'asseyaient, ayant en tiers une vieille parente qu'on avait fait venir d'Oloron pour la circonstance.

Alors, pendant des heures, ils restaient en présence, elle penchée sur quelque broderie, lui ne sachant quelle contenance garder, cruellement embarrassés, n'ayant rien à se dire, ne disant rien le plus souvent, en dépit d'efforts inouïs pour maintenir vivante un semblant de conversation banale.

Jamais ils n'étaient si contents que lorsque M. de Puymandour leur proposait une excursion dans les environs. Avec lui, du moins, il n'y avait pas à redouter la pénible gêne du silence.

Mais ces promenades étaient rares, M. de Puymandour n'ayant pas une minute à lui, et se donnant, selon ses propres expressions, un mal de chien.

Jamais on ne l'avait vu brillant, bruyant, empressé, pressé, comme depuis que ce bienheureux mariage était la nouvelle du pays.

On ne rencontrait plus que lui sur les chemins, à cheval ou en voiture. Il portait lui-même ses invitations, et sa vanité s'épanouissait aux félicitations dont on le comblait.

Et ce n'était pas tout. Il avait encore à surveiller les préparatifs de la noce. Il la voulait magnifique.

Norbert lui avait bien fait remarquer que toutes les splendeurs qu'il rêvait seraient jugées inconvenantes, en présence de la situation affreuse du duc de Champdoce; il n'avait rien voulu entendre.

On remettait tout à neuf, on abattait des cloisons, on posait des tentures, on peignait sur les voitures les armes des Champdoce près des armes de Puymandour. Quelle gloire!...

On les retrouvait partout, ces armes: au-dessus de toutes les portes, sur les meubles et sur la vaisselle, sur les plus menus objets. M. de Puymandour les eût fait broder sur sa poitrine s'il l'eût osé.

A ces bruits de fête, au milieu de tout ce tumulte, la tristesse de Norbert et de MlleMarie redoublait. On eût dit, à les voir pâles et mornes, qu'ils avaient comme le pressentiment de l'avenir qu'on leur préparait.

M. de Puymandour avait des yeux pour ne pas voir. Se trouvait-il seul avec eux? c'était pour les accabler de railleries dont le goût devenait de plus en plus douteux.

Un jour, cependant, il rapporta de ses courses une telle nouvelle, qu'il courut au salon, où il savait trouver ses «amoureux», ainsi qu'il disait.

—Eh bien! mes enfants, leur cria-t-il dès le seuil, votre exemple est bon, et on le suit. Le maire et le curé auront de la besogne cette année.

MlleMarie interrogeait son père du regard.

—C'est comme cela, poursuivit-il. On vient de me parler d'un mariage qui suivrait de près le vôtre et qui ferait du bruit aussi.

—Lequel?...

—Quand M. de Puymandour tenait une histoire qu'il jugeait intéressante, il en abusait impitoyablement.

—Vous connaissez, demanda-t-il à Norbert, le fils du comte de Mussidan?

—Le vicomte Octave?

—Précisément.

—Je croyais qu'il habitait Paris.

—Il l'habite, en effet, et même y fait ses farces. Mais il est ici, chez son père, depuis huit jours, et voici que déjà il a le cœur pris. Devinez un peu à qui on le marie? je vous le donne en cent, je vous le donne en mille...

—Nous ne devinerons jamais, cher père, ainsi ne nous fais pas languir.

M. de Puymandour crut devoir prendre son air le plus mystérieux.

—Ce que je vous en dis, continua-t-il, est entre nous. Je le tiens de Gavinet, le notaire, à qui j'ai promis le secret; ainsi... Il paraît que le comte Octave de Mussidan va épouser MlleDiane de Sauvebourg.

MlleMarie eut un geste incrédule.

—Ce n'est guère probable, fit-elle. Il n'y a pas huit jours que MlleDiane a perdu son frère.

—Raison de plus, parbleu! La voici une riche héritière, maintenant. Les Mussidan, qui sont plus fins que l'ambre, sont très capables d'avoir écrit à leurfils d'accourir, afin de devancer tous les partis qui vont se présenter. Octave est venu, c'est un charmant cavalier, et ma foi! je trouve cela tout naturel.

Norbert était devenu fort rouge d'abord, puis livide. Si grand avait été son saisissement, qu'il faillit laisser échapper un album qu'il tenait.

Mais la précaution qu'il prit de détourner la tête pour cacher son émotion était inutile, ni MlleMarie ni son père n'avaient remarqué son trouble.

M. de Puymandour poursuivait:

—J'approuve, du reste, le vicomte de Mussidan. MlleDiane, outre que sa beauté est surprenante, me paraît de tous points une personne accomplie. On n'a pas plus grand air. Quelle hauteur, quels dédains!... Rien qu'à la voir, on devine la fille de grande maison, tenant en un profond mépris le commun de l'humanité. Quant à son esprit, j'en ai éprouvé le piquant.

Il se retourna vers sa fille et ajouta:

—Voilà, Marie, le modèle que vous devez vous proposer maintenant que vous allez être duchesse. Combien de fois n'ai-je pas eu à vous reprocher la modestie que vous outrez! Vous n'entrez pas dans un salon, vous vous y glissez.

Comment voulez-vous qu'on vous accorde les égards dus à votre rang, si vous ne paraissez pas en avoir conscience?

Lorsqu'il abordait ce chapitre, M. de Puymandour ne tarissait pas. MlleMarie le savait, aussi profita-t-elle d'un moment où il reprenait haleine, pour s'esquiver sous prétexte d'un ordre à donner.

Le comte ne se fâcha pas trop de ce manque du révérence filiale, Norbert lui restait.

—Pour en revenir à MlleDiane, reprit-il, je viens de la rencontrer à l'instant, sortant de chez la mère Rouleau. Le noir lui sied, parbleu!... à ravir. Décidément un deuil est une bonne fortune pour une blonde... Mais, pardon, je suis là à vous chanter ses mérites, comme si vous ne les connaissiez pas mieux que personne...

—Moi? monsieur le comte.

—Vous, monsieur le marquis... Ah ça, voudriez-vous nier, par hasard?

—Quoi?

—Que vous lui avez fait la cour, et de très près même, mon gaillard! Allons, bon! voilà que vous rougissez... il n'y a pas de quoi. On est jeune, on est amoureux, on a une maîtresse...

—Mais, monsieur le comte, je vous jure...

M. de Puymandour éclata de rire.

—A d'autres, marquis, interrompit-il, à d'autres! On vous a trop souvent rencontrés ensemble sous la coudrette... Eh! eh!... la discrétion est inutile.

—Grâce, mon père! grâce!—Grâce, mon père! grâce!

Vainement Norbert essaya de se défendre, de protester avec toute l'énergie de la vérité, il s'adressait au plus têtu des hommes.

—Vous n'avez d'ailleurs rien à vous reprocher, poursuivait le comte. Certainement vous n'avez pas trompé MlleDiane. Pouvait-elle espérer devenir votre femme? Non, puisqu'elle n'avait pas le sou. Ah! maintenant que son frère est mort et qu'elle est riche, ce serait une autre histoire...

Positivement, cette théorie ignoble était celle de M. de Puymandour. Elle révolta si bien l'honnêteté de Norbert qu'une réplique fort blessante lui vint aux lèvres. Il se contint, ayant un parti pris de résignation.

Mais il était si réellement indigné qu'il ne put prendre sur lui de rester à dîner, et que, résistant aux pressantes instances du comte, prétextant des soins à donner à son père, il se retira.

Les sentiments les plus confus et les plus contraires s'agitaient en lui, pendant qu'il regagnait Champdoce. Il souffrait.

Cependant, il doutait encore des assertions de M. de Puymandour, et il songeait au moyen de savoir la vérité, quand, en sortant de Bivron, sur la grande route, il s'entendit appeler par quelqu'un qui courait derrière lui.

—Monsieur le marquis! monsieur!...

Il se retourna et se trouva on face de Montlouis, ce fils du fermier de son père, dont, l'hiver précédent, à Poitiers, il avait fait son confident et son ami.

—Vous ne m'aviez pas aperçu en passant, monsieur le marquis? demanda-t-il.

Montlouis, autrefois, tutoyait Norbert; mais il avait depuis trois mois pénétré dans un monde où on lui avait appris la distante énorme qui le séparait, lui fils d'un paysan, n'ayant pas cent louis de rentes, d'un grand seigneur millionnaire.

—J'étais très préoccupé, répondit Norbert.

Et, craignant d'avoir froissé son ancien camarade, il lui tendit la main.

—Voici une semaine, reprit Montlouis, que je suis revenu au pays avec mon patron. Car j'ai un patron, maintenant. M. le vicomte de Mussidan m'a définitivement attaché à sa maison en qualité de secrétaire, ou plutôt d'intendant. M. Octave n'est peut-être pas très commode, il se met pour un rien dans des colères épouvantables; mais au fond, c'est le meilleur des hommes. Je suis enchanté de ma position.

—Allons tant mieux, mon ami, tant mieux.

Mais ce n'était pas uniquement pour lui communiquer ces détails que Montlouis avait couru après Norbert.

—Et vous, monsieur le marquis, continua-t-il, vous allez épouser Mllede Puymandour? Quand ou me l'a appris, j'ai failli tomber de mon haut.

—Pourquoi? s'il te plaît.

—Dame!... monsieur, j'en étais encore au temps où nous allions attendre, au bout d'un certain jardin, que certaine petite porte s'ouvrît mystérieusement.

—Tu aurais dû oublier cela, Montlouis.

—Oh!... monsieur, je vous en parle, mais nul autre que vous, quand il s'agirait de ma tête, ne m'arracherait un mot à ce sujet. Je voulais vous dire que les hasards de la vie sont bien surprenants. Pensez que votre ancienne...

D'un geste menaçant Norbert l'interrompit.

—Malheureux!... s'écria-t-il, qu'oses-tu dire!...

—Monsieur!...

—Sache bien que Mllede Sauvebourg est aussi pure que le jour où je l'ai aperçue pour la première fois. Elle a été folle, elle a été imprudente, oui; coupable, non. Je le jure devant Dieu!

—Et je vous crois, monsieur, je vous crois!...

Le fait est qu'il ne croyait pas un mot de ce que disait Norbert, et il était aisé de le comprendre à sa physionomie et à son accent.

—Toujours est-il que Mllede Sauvebourg va devenir ma patronne.

—Elle!... tu en es sûr?

—J'ai du moins de fortes raisons de le croire; on ne parle que de cela à Mussidan.

Ainsi donc, M. de Puymandour était exactement informé, Norbert était bien forcé de se rendre.

—Cependant, interrogea Norbert, quand le vicomte a-t-il pu voir MlleDiane? où? comment?

—Oh! bien simplement. A Paris, M. Octave était assez lié avec le fils du marquis de Sauvebourg, et il l'a visité souvent pendant sa maladie. Dès que les parents de ce pauvre jeune homme ont su monsieur le vicomte ici, ils l'ont fait demander, et il s'est rendu à leurs désirs. Naturellement il a vu MlleDiane, et il est revenu enthousiasmé, si épris qu'il en rêve.

L'irritation de Norbert était devenue si visible, que Montlouis s'arrêta, convaincu qu'il était amoureux et jaloux.

—Après cela, ajouta-t-il, en manière de consolation, rien n'est encore décidé!...

Mais Norbert était trop bouleversé pour supporter davantage le bavardage de Montlouis. Il lui serra la main, lui dit brusquement: «au revoir,» et s'éloigna à grands pas, le laissant planté au beau milieu de la route, immobile et muet d'étonnement.

C'est que jamais, même au plus beau temps de ses amours, le seul nom de Diane ne l'avait tant remué, et il était furieux contre lui-même.

—Quoi!... se disait-il, après tout ce qui s'est passé, je ne puis prendre sur moi de l'oublier!... Je sais qu'elle se jouait de moi; je n'étais que l'instrument de son exécrable ambition; elle a froidement préparé l'assassinat de mon père, et je l'aimerais encore!... Ne suis-je donc qu'un lâche! et, pour cesser de penser à elle, faudra-t-il m'arracher le cœur!...

Aux tortures déjà insupportables de Norbert, s'ajoutaient à cette heure, les plus horribles inquiétudes.

Interrogeant l'avenir, il ne découvrait que malheurs et pressentait les plus affreuses complications. Tout tournait contre lui.

Il lui semblait qu'il était comme enfermé dans un cercle d'airain qui, de moment en moment, allait se rétrécissant et finirait par le broyer.

Il voyait Mllede Sauvebourg épousant le vicomte Octave de Mussidan et rencontrant Montlouis au service de son mari.

Quelles seraient ses impressions, quand elle se trouverait en face de ce confident de ses anciennes amours, de ce jeune homme qui, dix fois, quand Norbert était retenu à Champdoce, était venu lui porter une lettre, chercher une réponse?

Et Montlouis!... quelle conduite tiendrait-il? Aurait-il le sang-froid et le tact nécessaires pour sauver une situation si délicate?

Que résulterait-il de ce rapprochement qui paraissait une cruelle ironie de la Providence?

Très probablement la femme ne se résignerait pas à subir l'odieuse présence du complice des fautes de la jeune fille. Elle s'empresserait d'imaginer quelque prétexte pour le faire éloigner. Lui ne serait pas dupe, et furieux de perdre une position qui lui plaisait et qui faisait toute sa fortune, il parlerait.

Montlouis parlant, M. de Mussidan justement indigné d'avoir été si misérablement trompé, chasserait sa femme sans ménagements.

Que ferait Diane, quand elle se verrait irrémissiblement perdue, mise au ban de ce monde où elle prétendait régner?

Ne chercherait-elle pas à se venger de Norbert?

Il en était à se demander si la mort ne serait pas un bienfait, lorsque, approchant de Champdoce, il vit surgir devant lui la fille de la mère Rouleau.

Cachée derrière une haie depuis plus de deux heures, elle guettait son passage.

—J'ai une commission pour vous, monsieur, lui dit-elle.

Il prit une lettre qu'elle lui tendait, l'ouvrit et lut:

«Vous dites que je ne vous aime pas; vous voulez des preuves, sans doute! Eh bien, partons ensemble ce soir... Je serai perdue, mais à vous.—«Réfléchissez, Norbert, il en est temps encore. Demain il sera trop tard...»

«Vous dites que je ne vous aime pas; vous voulez des preuves, sans doute! Eh bien, partons ensemble ce soir... Je serai perdue, mais à vous.

—«Réfléchissez, Norbert, il en est temps encore. Demain il sera trop tard...»

C'était Mllede Sauvebourg qui osait lui écrire!

Longtemps il tint les yeux attachés sur cette lettre, pour lui d'une si poignante éloquence, comme s'il eût espéré qu'elle trahirait quelque chose de la pensée qui l'avait dictée.

L'écriture d'ordinaire si ferme et si nette de MlleDiane était tremblée et confuse. Les trois derniers mots étaient presque illisibles. En plusieurs endroits, le satiné du papier était enlevé. Étaient-ce des traces de larmes?

Mais l'écriture ment; on peut mouiller du papier avec quelques gouttes d'eau.

Cependant il comprenait que, pour tenter cette démarche suprême, pour risquer l'humiliation d'un refus de sa personne, qu'elle offrait, elle avait dû faire à son indomptable orgueil la plus horrible violence.

—Si elle m'aimait, pourtant!... murmura-t-il.

Il hésitait, oui, il hésitait saisi de cette idée qu'elle sacrifiait pour lui honneur, famille, fortune, qu'elle était à lui s'il la voulait, qu'il ne tenait qu'à lui d'être avant deux heures près d'elle, au fond d'une voiture, fuyant vers quelque pays nouveau; son cœur battait à rompre sa poitrine, quand à cinquante pas sur la route, il aperçut un homme qui s'avançait: son père.

C'était la seconde fois que, par sa seule présence, M. de Champdoce triomphait des plus puissantes séductions de MlleDiane.

—Jamais! s'écria Norbert—avec un tel emportement, que la fille de la mère Rouleau fit un bon en arrière,—jamais! jamais!

Et froissant la lettre avec une rage inconsciente, il la jeta sur le chemin où Françoise la ramassa précieusement l'instant d'après, et se précipita vers son père.

Le duc était alors remis de son attaque.

Remis... en ce sens, du moins, que la vie était sauve, qu'il se levait, marchait, mangeait et dormait comme avant.

Mais l'âme ne commandait plus au corps. L'intelligence, l'étincelle divine, paraissait pour toujours éteinte.

Guidé par l'instinct, par une sorte de mémoire de la chair qui survit à la raison, il accomplissait mécaniquement une partie des actes qui lui étaient habituels. Ainsi, il faisait aux environs sa tournée quotidienne, il allait regarder les ouvriers travailler aux champs, il visitait les écuries et les étables, mais de ce qu'il faisait, il n'avait nulle conscience.

Même cet état du duc avait soulevé des difficultés dont Norbert ne se fût pas tiré de sitôt sans l'aide de M. de Puymandour.

Mais cet excellent comte, naturellement actif, avait, en ces circonstances, réalisé des prodiges. Grâce à un conseil de famille et des jugements, il avaitobtenu pour Norbert l'émancipation et le droit d'administrer provisoirement la fortune.

Tout cela retarda un peu le jour du mariage. Il arriva cependant.

Dès le matin, après une nuit épouvantable, Norbert avait été saisi par son beau-père. Livré ensuite aux compliments et aux empressements des invités qui arrivaient en foule, il n'eut pas une seconde de réflexion.

A onze heures, il monta en voiture. On le conduisit à la mairie d'abord, puis à l'église. A midi, tout était fini; il était lié pour la vie.

Que lui importait, après cela, la magnificence qu'avait déployée M. de Puymandour! Un seul des événements de cette journée d'étourdissement devait rester gravé dans sa mémoire.

Un peu avant le dîner, on lui présenta le vicomte Octave de Mussidan, et, après l'avoir complimenté, le vicomte profita de la circonstance pour annoncer officiellement son mariage avec Mllede Sauvebourg.

Cinq jours plus tard, les nouveaux époux étaient installés à Champdoce.

Pris entre une femme qu'il ne pouvait aimer, dont la tristesse mortelle lui semblait un reproche, et son père frappé d'imbécilité, Norbert était assailli d'idées de suicide.

Consumé de regrets et de remords, ne concevant aucun but à donner à sa vie, n'apercevant pas de terme à son supplice, il s'affermissait de plus en plus dans son fatal dessein, quand un matin on vint le prévenir que son père refusait de se lever.

On envoya chercher le médecin qui jugea le duc en danger.

Une sorte de réaction, en effet, se produisait. Toute la journée, le malade s'agita terriblement. Sa langue, qui était restée fort embarrassée, parut se dégager, et à la tombée de la nuit il parlait librement. Et alors un délire effrayant s'empara de lui, et Jean et Norbert durent éloigner tout le monde. Il y avait à craindre que le duc ne révélât le secret de son mal, à chaque moment les mots de poison ou de parricide revenaient dans ses phrases incohérentes.

Vers les onze heures, cependant, il s'était calmé et paraissait assoupi, quand tout à coup il se dressa sur son séant en appelant d'une voix forte: «A moi!»

Norbert et Jean se précipitèrent vers le lit et furent terrifiés.

Le duc avait repris sa physionomie d'autrefois, son œil brillait, sa lèvre tremblait comme lorsqu'il était irrité.

—Grâce?... cria Norbert en tombant à genoux, grâce, mon père.

M. de Champdoce étendit doucement la main vers lui.

—Mon orgueil était insensé, prononça-t-il, Dieu m'a puni. Mon fils, je vous pardonne.

Le malheureux jeune homme sanglotait.

—Je renonce à mes projets, mon fils, je ne veux pas que vous épousiez Mllede Puymandour, puisque vous ne l'aimez pas.

Norbert s'était à demi soulevé:

—Je vous ai obéi, mon père, murmura-t-il, elle est ma femme.

Le visage de M. de Champdoce à ces mots exprima la plus affreuse angoisse; ses yeux roulèrent dans leur orbite, il raidit ses bras en avant comme s'il eût voulu écarter un fantôme, et d'une voix rauque il cria:

—Malheureux!... Trop tard!...

Une convulsion suprême le rabattit sur ses oreillers; il était mort!

S'il est vrai que parfois, pour les mourants, le voile de l'avenir se déchire, le duc de Champdoce avait vu.

Repoussée par Norbert, brutalement chassée, MlleDiane reprit, la mort dans l'âme, le chemin de Sauvebourg, que l'instant d'avant elle parcourait palpitante d'espoir.

L'apparition du duc de Champdoce l'avait terrifiée. Elle comprenait l'horreur du crime, maintenant qu'elle l'avait vu.

Elle courait, éperdue, car il lui semblait que des voix effroyables se mêlaient aux mugissements de la tempête, et que dans les ténèbres, autour d'elle, des spectres la menaçaient.

Mais son imagination n'était pas de celles qui restent longtemps frappées. Lorsqu'elle eût regagné sa chambre, sans bruit, comme elle l'avait quittée, quand elle eût fait disparaître ses vêtements souillés de boue et de toutes les traces de sa sortie, elle commença à se remettre et même ne tarda pus à sourire de ses terreurs.

Réfléchissant, elle se disait que, sans l'arrivée du duc, elle eût peut-être reconquis Norbert, et que désespérer serait faiblesse tant que le «Oui» fatal ne serait pas prononcé.

Accablée de honte sur le moment, et frémissante, elle avait menacé Norbert. Plus calme à cette heure, elle sentait qu'elle ne pouvait prendre sur elle de le haïr.

Toute sa haine s'adressait à cette autre femme, cette rivale, cette Marie de Puymandour qui avait été comme son mauvais génie.

De celle-là, oui, il fallait se venger.

La voix secrète du pressentiment disait à MlleDiane, que c'était de ce côté qu'elle devait chercher des raisons de rompre ce mariage dont les bans avaient été publiés le matin même.

Mais avant de rien entreprendre, connaître le passé de Mllede Puymandour était indispensable. MlleDiane se jura qu'elle connaîtrait ce passé.

Telles étaient les dispositions de Mllede Sauvebourg quand on lui présenta le vicomte de Mussidan, l'ami de ce frère dont la mort la faisait si riche.

Il n'accourait pas sur un avis de son père, ainsi que l'avait charitablement supposé M. de Puymandour.

Le hasard seul le ramenait dans sa famille, ou plutôt le désir d'obtenir de la munificence paternelle de quoi éteindre quelques dettes devenues gênantes.

Octave de Mussidan, à cette époque, réunissait, à un degré supérieur, toutes les conditions qui, au début de la vie, promettent et même paraissent assurer de longues années de bonheur.

Grand, bien fait, doué de la plus heureuse physionomie, ayant une santé de fer, il avait en outre les avantages d'un beau nom et d'une fortune considérable.

Deux femmes, qui étaient la grâce et l'esprit mêmes: sa mère, une Rhéteau de Commarin et sa tante, veuve de ce général de Sairmeuse, si fameux sous la Restauration, s'étaient chargées de son éducation sociale.

Envoyé à Paris à vingt ans, avec une pension assez forte pour y faire bonne figure, il se trouva du premier coup, grâce aux alliances de sa famille, lancé dans la société du grand monde.

Mêlé aux viveurs de bonne compagnie du café de Paris, à une époque où les Septdeuil, les Maufort, les Dreycant et les Sarbovèze donnaient le ton, il eut vite perdu le fonds de naïveté apporté de sa province, et conquis cette assurance qui donne la conscience d'une certaine supériorité et la domination des choses à demi faciles.

S'il est vrai que les gens heureux dont les désirs s'éparpillent en mille satisfactions sont incapables de sentiments sérieux, Octave de Mussidan devait être à l'abri des orages d'une grande passion.

Cependant, il n'en fut pas ainsi.

A la seule vue de Mllede Sauvebourg, il ressentit cette commotion intérieure que Stendhal appelait le «coup de foudre,» présage d'un de ces amours qui font le désespoir ou la félicité de la vie entière.

Il est vrai que jamais MlleDiane n'avait été aussi étrangement séduisante qu'elle l'était alors, et que jamais elle ne le fut à un degré égal.

Elle essaya de le lui arracher.Elle essaya de le lui arracher.

Octave de Mussidan lui déplut. Il était trop différent de Norbert.

Entre ce gentilhomme si correct, et «le sauvage de Champdoce», elle ne voyait nul rapport, nulle comparaison possible.

Rien, d'ailleurs, rien au monde n'était capable d'effacer du cœur de Mllede Sauvebourg l'image de Norbert lui apparaissant pour la première fois dans les bois de Bivron, son fusil encore fumant à la main, vêtu de sa veste de bure.

C'est ainsi qu'elle aimait à se le figurer, frémissant d'énergie contenue, rougissant, intimidé, osant à peine lever sur elle ses beaux yeux tremblants.

Cependant Octave était pris, et il s'abandonnait délicieusement au sentiment qui l'envahissait et qui, à chacune de ses visites à Sauvebourg, le pénétrait davantage.

Mais, en amoureux chevaleresque, et qui prétend ne tenir la femme aimée que de sa seule et libre disposition, il s'adressa tout d'abord à MlleDiane.

Ayant réussi à se trouver un instant seul près d'elle, respectueusement et de la voix la plus émue, il lui demanda si elle daignait permettre qu'il sollicitât du marquis de Sauvebourg, l'honneur de son alliance.

Cette démarche la surprit extrêmement. Tout entière aux anxiétés de la lutte qu'elle avait entreprise, elle ne s'était aperçue de rien.

Elle fut affreusement impressionnée: autant qu'un malade à qui le chirurgien annonce que c'est assez s'engourdir dans la souffrance, et qu'une horrible opération est devenue nécessaire.

Octave la forçait, en quelque sorte, de regarder en face la réalité.

Elle arrêta sur M. de Mussidan un indéfinissable regard, et après une longue hésitation lui promit pour le lendemain soir une réponse décisive.

La nuit entière se passa en épouvantables hésitations. Avoir commis un crime et n'en pas recueillir les fruits!... Cela ne pouvait lui entrer dans l'esprit.

Le résultat de ses méditations fut la lettre confiée à la fille de la mère Rouleau.

L'accusé qui attend de la délibération de ses juges un verdict de vie ou de mort, n'endure pas tout ce que soutint MlleDiane pendant qu'elle guettait au bout du parc de Sauvebourg le retour de sa messagère.

Cette atroce agonie durait depuis plus de quatre heures, lorsque enfin Françoise reparut tout essoufflée.

—Qu'a-t-il dit? demanda MlleDiane.

—Rien!... c'est-à-dire si; il s'est écrié comme cela, avec des gesticulations de furieux: Jamais!... jamais!...

Il ne fallait pas que cette fille pût se douter de quelque chose. MlleDiane eut la force de sourire.

—C'est bien ce que je pensais, fit-elle.

Et comme Françoise semblait vouloir ajouter quelque chose, elle l'interrompit, lui remit un louis pour sa course et lui fit signe de s'éloigner.

Certes, Mllede Sauvebourg était anéantie, mais elle éprouvait en même temps cet indéfinissable soulagement du joueur qui, risquant une fortune après d'effroyables alternatives, perd son dernier louis et s'écrie: Enfin!...

Plus d'incertitudes désormais, de doutes, d'angoisse, plus rien à tenter. Nul espoir ne survivait, sinon celui de la vengeance.

Elle bénissait l'amour d'Octave, maintenant. Elle se disait que, mariée, elle serait libre, et qu'elle pourrait suivre Norbert et sa femme à Paris.

Quand elle entra au château Octave venait d'arriver.

Il l'interrogea du regard, et d'un doux geste de tête, plein d'adorables promesses, elle répondit: Oui.

Ce consentement, pensait-elle, la libérait du passé. Elle se trompait.

Elle comptait sans les imprudences commises, sans les complices, sans Dauman.

En apprenant que le coup était manqué—ce furent ses expressions,—le vaillant «Président» avait été saisi d'une de ces terreurs, il disait: «souleurs,» qui tuent leur homme.

Rapidement et sans bruit, il avait réuni le plus possible d'argent comptant, et ses paquets faits, il se tenait prêt à s'envoler à la première alerte. Les nouvelles que lui donna M. de Puymandour le tranquillisèrent un peu; il ne fut vraiment rassuré que lorsqu'il fut bien sûr que le duc avait perdu la raison, et que le médecin avait cessé ses visites à Champdoce.

Mais alors, il fut pris de ce vertige dont est frappé l'homme qui mesure le précipice où il a failli rouler.

Ses nerfs, excités outre mesure, se détendirent tout à coup, et telle fut la réaction qu'il dut se mettre au lit et que pendant une douzaine de jours il fut en proie à une sorte de fièvre cérébrale.

Il commençait à se lever, lorsqu'on lui annonça successivement le mariage de Norbert et la mort du duc.

Ne découvrant plus l'ombre d'un danger, il recouvra ses facultés ordinaires de calcul, et se prit à réfléchir en toute liberté d'esprit.

Il avait dans son tiroir pour vingt mille francs d'obligations de Norbert, de l'or en barre maintenant qu'il jouissait de ses droits. Mais l'appétit vient en mangeant, et le «Président» ne tarda pas à trouver que cela était peu pour ses peines et rien pour les risques qu'il avait courus.

De là à chercher les moyens de recueillir, de cette affaire, un regain qui valût la moisson, il n'y avait qu'un pas, qu'il eut vite franchi.

En moins de rien, il eut arrêté son plan et pris ses mesures, et pour sa première sortie, il alla rôder autour de Sauvebourg.

Il se disait que ce serait bien le diable, si le hasard ne lui fournissait pas l'occasion d'un petit tête-à-tête avec MlleDiane.

Il lui fallut de la patience. MlleDiane sortait tous les jours, mais toujours accompagnée, et il se gardait de se montrer.

Dauman avait bien fait quinze heures de faction en diverses fois, quand enfin il eut le plaisir de voir celle qu'il guettait, se dirigeant seule vers Bivron.

Il la suivit sans qu'elle pût s'en douter, parce qu'à cet endroit la route était découverte, mais quand elle arriva à un petit bois qui est à mi-chemin du bourg, il parut tout à coup.

Mllede Sauvebourg ne l'avait pas aperçu depuis qu'elle l'avait forcé d'aller aux renseignements, et sa vue lui causa la plus pénible impression.

—Que voulez-vous? lui demanda-t-elle brusquement.

Il ne répondit pas directement, mais, après s'être confondu en excuses de son audace, il commença à féliciter MlleDiane de son mariage, dont tout le monde s'entretenait, et dont il était ravi, pour sa part, car il lui était respectueusement dévoué, et il jugeait M. de Mussidan bien supérieur comme genre, comme...

D'un geste elle arrêta ce flux de paroles.

—Si c'est là tout ce que vous avez à me dire!... fit-elle.

Déjà elle se détournait, il osa l'arrêter par un des coins de son châle.

—J'aurais encore quelque chose à ajouter, insista-t-il, relativement à... vous savez bien...

Elle s'impatientait.

—Relativement à quoi? demanda-t-elle, sans déguiser son profond mépris.

Il sourit bassement, s'assura d'un regard que personne n'était à portée de l'entendre, et, se penchant vers MlleDiane, il murmura:

—C'est rapport au poison.

Elle se rejeta violemment en arrière, comme si elle eût vu un aspic se dresser sous ses pieds.

—Qu'osez-vous dire?... balbutia-t-elle.

—Mais déjà il avait repris son air obséquieux, et il se répandait en plaintes et en récriminations. Quel tour abominable elle lui avait joué! Lui voler son flacon de verre noir!... Si tout se fût découvert, il eût certainement payé pour tous, et de sa tête, un crime dont il était innocent. Il en avait été malade de douleur, et à cette heure encore le sommeil le fuyait et il était poursuivi par d'affreux remords... Bien plus, tout pouvait se découvrir encore...

—Au fait!... fit MlleDiane en frappant du pied; au fait!...

—Eh bien!... mademoiselle, je ne saurais rester dans le pays; j'y meurs d'inquiétude;je veux passer à l'étranger... C'est ma fortune que me coûte cette affaire... Vous savez, quand il faut réaliser... Je suis un homme ruiné...

—Enfin, que voulez-vous?

Le regard clair de Mllede Sauvebourg arrêté sur lui, gênait atrocement Dauman.

Il voulait, il l'expliqua verbeusement, de quoi se consoler de l'exil... un souvenir, un faible secours..., le strict nécessaire... le capital d'une petite rente de trois mille francs.

Mllede Sauvebourg était incapable de modérer son indignation et de cacher son dégoût.

—Je comprends, interrompit-elle; vous voulez faire payer ce que vous appelez votre dévouement.

—Mademoiselle...

—Et vous l'estimez soixante mille francs! c'est cher.

—Hélas! c'est à peine la moitié de ce que me coûte cette malheureuse affaire!...

—Oh!... je sais ce que je dois penser de ces exigences.

Dauman leva vers le ciel des bras éplorés:

—Des exigences! s'écria-t-il d'un ton larmoyant, ai-je donc l'air d'un homme qui exige? Ah! il est dur d'être ainsi méconnu... Que fais-je en ce moment? Je viens à vous, humblement, chapeau bas, comme si je demandais l'aumône. Si j'exigeais, ce serait autre chose. Je dirais: Je veux tant, ou je parle. Qu'ai-je à perdre, en somme, si tout se découvre? Presque rien. Je suis un pauvre homme, et je suis vieux. M. Norbert, au contraire, et vous, mademoiselle, avez tout à risquer; vous êtes jeunes, riches et nobles, l'avenir vous promet le bonheur.

Il s'arrêta pour juger de l'effet de ses paroles.

MlleDiane réfléchissait:

—Vous parleriez, fit-elle, qu'on ne vous croirait pas. Quand on avance certaines choses de certaines gens, il faut des preuves.

—C'est vrai, mademoiselle; mais qui vous dit que je n'en ai pas?... Eh! eh! je suis un homme de précaution, moi, et j'ai la preuve de bien des choses. Croyez-vous, par exemple, que si j'allais trouver M. le marquis votre père, il ne me donnerait pas une jolie somme bien ronde, du billet que j'ai là, et qui éclairerait singulièrement M. de Mussidan! Je vous donne la préférence et vous vous plaignez!...

Tout en parlant, il sortait de sa poche un portefeuille crasseux, et il en tirait un papier qui avait dû être chiffonné et ensuite lissé soigneusement.

MlleDiane étouffa un cri de frayeur et de rage.

Elle venait de reconnaître son dernier billet à Norbert.

—Ah! s'écria-t-elle, Françoise m'a trahie... sans doute pour me récompenser d'avoir sauvé sa mère!...

Le «Président» tenait sa lettre entr'ouverte; elle pensa qu'il ne se défiait pas; d'un geste rapide comme la pensée, elle essaya de la lui arracher.

Mais il était sur ses gardes; il recula en faisant du doigt un geste ironique.

—Oh! que non pas, dit-il avec un accent d'odieuse familiarité. Il n'en sera pas de ceci comme du petit flacon. Ce billet, je vous le rendrai en même temps qu'un autre que j'ai de vous adressé à moi, quand j'aurai ce que je demande. Jusque-là, rien... Si je suis pris, je veux m'asseoir sur les bancs de la cour d'assises en bonne compagnie...

Mllede Sauvebourg était véritablement au désespoir.

—Mais je n'ai pas d'argent!... s'écria-t-elle, une jeune fille n'a pas d'argent!

—M. Norbert en a.

—Adressez-vous à lui, alors...

Dauman hocha la tête.

—Nenni!... fit-il, pas si sot!... Il m'en cuirait, peut-être. Je connais M. Norbert, il est tout le portrait de son père... Tandis que vous, mademoiselle, vous lui ferez prendre la chose en douceur... Vous y êtes quasi plus intéressée que lui!

—Président!

—Oh!... il n'y a plus de Président qui tienne. Comment! je viens à vous bien humblement, et vous me traitez comme le dernier des derniers!... Je me révolte, à la fin! Je suis honnête, moi, quarante-sept années de probité sont là pour le prouver. Je n'ai jamais empoisonné personne... Assez de rebuffades! Nous sommes aujourd'hui mardi: si vendredi, avant six heures, je n'ai pas ce que je demande, votre père et M. de Mussidan auront de mes nouvelles. Tenez-vous à vous marier?...

Il salua ironiquement, tourna les talons et s'éloigna en disant:

—C'est à prendre ou à laisser!

Mllede Sauvebourg était comme pétrifiée de tant d'impudence, et Dauman avait déjà disparu au tournant de la route, qu'elle cherchait encore, et vainement, une réponse pour l'écraser.

—Misérable!... murmura-t-elle, toute frémissante, misérable!...

Oui, misérable, en effet, mais il la tenait, et pour la perdre à tout jamais, il n'avait qu'à vouloir.

Et elle comprenait qu'il était un homme à exécuter ses menaces, dût-il n'en retirer aucun profit, dût-il même se compromettre sérieusement pour luinuire, obéissant à cet instinct de perversité qui pousse à faire le mal pour le mal.

Mais les niais seuls se désolent sans agir, trouvant comme une imbécile consolation à répéter les éternels: «Si j'avais su!» des incapables et des lâches.

Les forts commencent par chercher comment se tirer d'affaire.

Ainsi fit MlleDiane. Mais elle n'avait pas le choix des moyens. Force était d'en passer par où voulait Dauman. S'adresser à Norbert était l'unique ressource.

Certes, elle ne doutait pas que Norbert ne fît tout au monde pour prévenir et écarter un péril qui le menaçait autant qu'elle-même, mais l'idée d'implorer son secours révoltait sa fierté.

Voilà donc à quelles extrémités d'abjection elle était descendue, elle, une Sauvebourg! Voilà où aboutissaient ses rêves de grandeur et d'ambition. Elle était à la merci du plus vil des êtres, d'un Dauman. Elle en était réduite à se traîner aux genoux d'un homme qu'elle avait trop aimé pour ne le point haïr mortellement.

Cependant, elle n'hésita pas.

Au lieu de continuer sa promenade, elle se rendit directement chez la veuve Rouleau et chargea Françoise d'aller trouver Norbert, et de lui dire qu'il fallait absolument qu'il se rendit, à la nuit tombante, à la petite porte du parc de Sauvebourg, qu'elle l'y attendrait, que c'était pour eux deux une question de vie ou de mort.

La seule contenance de Françoise à la vue de sa bienfaitrice, sa rougeur, son trouble, avaient été le plus explicite aveu de sa trahison.

Mais MlleDiane ne voulut rien remarquer et lui parla avec sa bonté accoutumée. Certaine de la complicité de cette fille et de Dauman, elle jugeait prudent de dissimuler et habile de la choisir encore pour messagère.

Seulement le diable n'y perdait rien, et tout en regagnant Sauvebourg, elle se jurait que Françoise payerait cher sa perfidie.

Ni les mille occupations des apprêts d'un mariage, ni la présence d'Octave de Mussidan ne purent, le reste de la journée, distraire MlleDiane de son idée fixe.

Elle semblait doucement souriante, enjouée même, et cependant elle était à la torture, elle suait sous son corset.

A mesure qu'approchait le moment qu'elle avait fixé, son cœur se serrait davantage, et les doutes les plus effrayants la poignaient.

Norbert viendrait-il au rendez-vous? Françoise aurait-elle pu parvenir jusqu'à lui? Et s'il avait quitté le pays!... Il y avait cinq jours qu'on avait enterré le ducde Champdoce, et elle avait entendu dire que Norbert annonçait partout son intention d'aller habiter Paris avec sa femme.

Et, s'il venait, quelle serait cette entrevue?

Cependant la nuit tombait; les domestiques apportaient au salon les lampes allumées.

MlleDiane s'esquiva et courut à la petite porte.

Norbert l'attendait.

Dès qu'elle parut, il s'élança d'abord vers elle, emporté par un mouvement involontaire, puis une réflexion soudaine le cloua sur place.

—Vous m'avez fait demander, mademoiselle? dit-il d'une voix rauque.

—Oui, monsieur le duc...

A ce titre de duc, donné sans réflexion, ils tressaillirent affreusement l'un et l'autre. Ce titre, Norbert le devait à la mort de son père, c'est parce que MlleDiane voulait être duchesse, que M. de Champdoce était mort...

Elle se remit la première, et aussitôt, sentant le besoin d'en finir, avec une volubilité elle se mit à exposer les odieuses prétentions de Dauman, exagérant encore, quoiqu'il n'en fut guère besoin, la portée de ses menaces.

Elle supposait que cette scélératesse du «Président» transporterait Norbert de colère. A sa grande surprise, il demeura impassible. Il avait tant souffert qu'il en était venu à une morne insensibilité dont rien ne semblait capable de le tirer.

—Soyez sans crainte, répondit-il, je verrai Dauman...

Il paraissait sur le point de se retirer, elle l'arrêta d'un geste.

—Vous me quittez ainsi, fit-elle tristement, sans un mot!...

—Que puis-je vous dire, mademoiselle, que peut-il y avoir de commun entre nous?... Mon père mourant m'a pardonné... je vous pardonne. Adieu...

—Adieu donc, Norbert. Nous ne nous reverrons plus, sans doute. Je vais me marier, on a dû vous le dire. Pouvais-je résister aux volontés de ma famille? D'ailleurs à quoi bon!...

Elle s'interrompit comme si elle eût été près de succomber sous l'excès de son émotion, passa sa main sur ses yeux et ajouta:

—Encore adieu!... Souvenez-vous que personne autant que moi ne forme des vœux ardents pour que vous soyez heureux.

—Heureux!... s'écria Norbert, moi! Est-ce possible! Pouvez-vous donc être heureuse, vous! Ah!... enseignez-moi alors ce qu'il faut faire pour oublier, pour anéantir la pensée. Vous ne savez donc pas que près de vous j'avais rêvé des félicités dont l'idée sera le désespoir de ma vie, dont le souvenir ne s'effacera pas de mon cœur quand je vivrais mille ans! Vous ne savez donc pas...

Des paysans entraient portant un brancard sur leurs épaulesDes paysans entraient portant un brancard sur leurs épaules

Il s'arrêta, comme s'il eût eu horreur de ce qu'il allait dire, comme s'il eût

compris qu'il se trahissait, qu'il se livrait... Il se détourna brusquement et s'enfuit éperdu.

Une joie farouche, la joie du triomphe entrevu, dut à ce moment éclairer le visage de MlleDiane.

Cette entrevue, dont elle avait redouté les émotions, la laissait plus froide que le marbre.

—Je ne l'aime plus, murmura-t-elle, et lui m'aime plus que jamais. La vengeance devient facile.

Lorsqu'elle reparut au salon, sa satisfaction était si évidente que le vicomte Octave ne put s'empêcher de lui en demander la cause.

Elle répondit par une plaisanterie, mais gracieuse, presque tendre, car elle était pour son futur mari d'une amabilité qui le rendait le plus heureux des hommes.

—Pourvu, pensait-elle, que Norbert voie Dauman à temps!

Il le vit. Le surlendemain même, le fidèle serviteur des Champdoce, Jean, aborda MlleDiane comme elle rentrait de la promenade et lui remit un paquet assez volumineux.

Elle l'ouvrit. Il renfermait, outre les deux lettres que possédait le «Président,» toute sa correspondance avec Norbert, plus de cent lettres fort longues pour la plupart, et aussi compromettantes que possible.

Son premier mouvement fut de tout brûler, et même elle alluma une bougie dans cette intention.

Mais elle réfléchit, et déposa le paquet dans une cachette où se trouvaient déjà les lettres que Norbert lui avait écrites.

—Qui sait!... murmurait-elle, tout cela servira peut-être un jour.

Tout cela, en effet, devait servir... mais contre elle-même.

Il en avait cependant coûté soixante mille francs à Norbert, pour ravoir ce que Dauman appelait ses garanties. Il dut, de plus, lui compter vingt mille francs, montant des obligations qu'il avait souscrites.

Cette somme, ajoutée à de notables économies, constituait au «Président» une si belle fortune, qu'il résolut de quitter Bivron, et d'aller à Paris chercher un théâtre plus digue de ses capacités.

C'est pourquoi, huit jours plus tard, le pays apprit avec stupeur que Dauman avait mis la clé sous la porte et était parti enlevant la plantureuse Françoise.

Deux femmes en pleurs allaient de maison en maison, semant l'incroyable nouvelle, non sans force imprécations.

La veuve Rouleau, d'abord, qui accusait fort nettement Mllede Sauvebourg d'avoir prêté les mains à une abomination qui lui ravissait le pain de ses vieux jours, disait-elle.

Puis, cette vieille si louche, qui était la ménagère du «Président,» et qui se voyant abandonnée, ne se gênait pas pour raconter comment Dauman, le scélérat, n'avait jamais été huissier, et comme quoi toute sa science judiciaire lui venait d'une maison centrale où il avait séjourné dix ans.

Cette double fuite, si inattendue, du «Président» et de Françoise, enchanta Mllede Sauvebourg, bien qu'elle eût assez de pénétration pour se douter des propos envenimés dont elle serait le prétexte.

Ces propos, pensait-elle, n'arriveraient jamais jusqu'à elle, et, en revanche, elle était débarrassée de cette perpétuelle appréhension de se trouver inopinément face à face avec un de ses complices.

Dauman et cette malheureuse avaient quitté le pays d'une telle façon, qu'il n'était guère probable qu'ils eussent jamais l'effronterie d'y revenir.

D'un autre côté, Norbert était parti pour Paris avec sa femme, et M. de Puymandour allait disant partout qu'on ne reverrait pas de sitôt la duchesse sa fille à Champdoce.

MlleDiane respirait donc librement. Interrogeant l'horizon, il lui semblait que tous les images menaçants s'étaient dissipés.

L'avenir lui appartenait, elle pouvait s'occuper de son mariage.

Il devait avoir lieu dans une quinzaine de jours, et déjà un des amis d'Octave, qui devait être son témoin, M. de Clinchan était arrivé. C'était un brave garçon, et point gênant, le plus poli et le plus complaisant des hommes, précieux aux jours d'ennui pour la quantité de ridicules qu'il étalait naïvement.

Mais Mllede Sauvebourg se souciait peu de M. de Clinchan.

Elle avait jugé la grandeur de l'amour qu'elle inspirait à Octave, et elle s'était mis en tête de tout faire pour l'augmenter encore.

Se faire aimer jusqu'à l'aberration, jusqu'à la stupidité, d'un homme qu'on disait supérieur par l'esprit et par l'intelligence, qui devait avoir l'expérience de la passion, lui semblait une tâche digne de son ambition et mettait un intérêt palpitant dans sa vie.

Faire prendre, dès l'abord, à Octave, le pli de sa volonté et de ses caprices, c'était prudence et prévoyance. C'était, de plus, s'exercer pour plus tard, quand elle serait à Paris, quand elle serait une femme à la mode, et son succès ici devait lui donner la mesure de l'empire qu'elle exercerait là-bas.

Octave fut pris, et tout autre l'eût été à sa place. Elle avait le don de la séduction, et jamais plus merveilleuse comédie d'amour ne fut jouée par la plus raffinée des coquettes.

Le jour de son mariage, elle était radieuse. Mais ce grand contentement était une affectation et une bravade. Elle se sentait observée. Lorsque sortant del'église elle traversa la double haie des habitants de Bivron rangés sur son passage, elle surprit plus d'un regard malveillant.

Un malheur plus direct et plus réel l'attendait au château de Mussidan, qu'elle allait habiter désormais.

Elle y trouva Montlouis, et si grande que fût son audace, elle ne put s'empêcher de rougir jusqu'à la racine des cheveux quand on le lui présenta.

Lui, heureusement, qui avait prévu le moment, avait eu le temps de s'y préparer, et il fit bonne contenance.

Mais si respectueusement qu'il s'inclinât, MlleDiane, devenue Mmede Mussidan, crut distinguer dans ses yeux cette expression d'ironique mépris et de menace, qu'elle avait aperçue dans les yeux de Dauman.

—Cet homme ne peut rester ici, pensa-t-elle, il ne restera pas.

Demander à Octave le renvoi de Montlouis était simple et prompt. Mais c'était chanceux aussi. C'était en quelque sorte provoquer ce jeune homme à dire ce qu'il savait du passé.

Le plus sage était de lui faire bonne figure et de déterminer son renvoi à la première bonne occasion.

Or, cette occasion ne pouvait se faire attendre longtemps. Octave était fort mécontent de son secrétaire.

Montlouis qui était plein de zèle, quand il habitait Paris avec son patron, se relâchait singulièrement depuis son séjour à Mussidan. Il avait renoué des relations avec cette jeune fille de Châtellerault qu'il adorait, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne disparût quelquefois deux jours entiers. Cela ne pouvait durer.

Ce ne fut cependant pas de ce côté que partit le premier coup qui atteignit la jeune mariée. De ce côté, elle était en garde, et c'est surtout ce qu'on ne saurait prévoir, le hasard, l'impossible, qu'il faut craindre.

Il y avait une douzaine de jours qu'elle était vicomtesse de Mussidan, quand un après-midi, Octave lui proposa une promenade à pied. Elle jeta un châle sur ses épaules, et ils partirent, gais comme des amoureux en vacances.

Ils suivaient le chemin charmant qui tourne le bourg de Bivron, quand tout à coup ils entendirent de grands aboiements dans un taillis qui borde la route.

Un chien de forte taille en sortit presque aussitôt, qui, toujours aboyant, se précipita sur la jeune femme. Elle ne put retenir un cri. Elle reconnaissait Bruno.

L'épagneul, arrivé à elle, s'était dressé, et, appuyant ses pattes de devant sur sa poitrine, avançait son museau fin et intelligent.

—A moi Octave!... balbutia-t-elle.

Mais déjà M. de Mussidan avait écarté l'épagneul.

—Ce chien vous a fait peur, mon amie? demanda-t-il.

—Oui!... une peur affreuse!...

Elle était fort pâle, en effet, et plus tremblante que la feuille. Elle frémissait de cette reconnaissance, des suites qu'elle pouvait avoir. M. de Mussidan, lui, observait les allures de Bruno.

Tout surpris de la réception qui lui était faite, le bel épagneul s'était assis un peu à l'écart, et son œil parlant semblait demander une explication.

—Ce chien, à coup sûr, ne voulait pas vous faire mal, dit enfin Octave.

—N'importe!... Chassez-le.

Et elle-même s'avança sur Bruno, son ombrelle levée, comme pour le frapper. Mais le chien ne s'enfuit pas. Croyant que son ancienne amie voulait jouer avec lui, comme autrefois, il se mit à décrire autour d'elle des cercles rapides, jappant joyeusement, poussant de petits cris de plaisir, comme pour la défier et la provoquer à le poursuivre.

—Mais ce chien vous connaît, Diane, remarqua M. de Mussidan.

—Moi!... d'où?... Comment?...

—Regardez plutôt.

Bruno, en ce moment, lui léchait la main.

—Au fait, répondit-elle sans savoir ce qu'elle disait, il est possible que je l'aie caressé je ne sais où, et qu'il ait plus de mémoire que moi... Cependant, je ne me sens pas fort rassurée; venez, Octave; allons-nous-en.

Il la suivit, et il eût vite oublié cet incident si Bruno, tout joyeux d'avoir retrouvé quelqu'un de connaissance, ne s'était obstinément attaché à leurs pas.

—C'est singulier, répétait Octave, tout à fait singulier.

Il avait tout fait pour effrayer l'épagneul et il allait ramasser des pierres pour les lui jeter, quand, dans un champ, à vingt pas de lui, il aperçut un paysan qui bêchait.


Back to IndexNext