XX

Lorsqu'elle disait que son artiste était devenu fou, la discrète MmePoileveu ne semblait pas fort éloignée de la vérité.

Son opinion dut être celle de tous les gens qui aperçurent ce grand jeune homme, habillé de blanc, qui courait avec une incroyable rapidité le long des rues qui conduisent du quartier des Martyrs aux Champs-Élysées.

En sortant de sa maison, il avait croisé un fiacre vide dont le cocher lui avait fait un signe engageant; la pensée d'y monter ne lui vint pas. Même il sourit de pitié. Est-ce que jamais les maigres rosses de la Compagnie auraient pu approcher de sa vitesse!

Il allait à fond de train, les coudes au corps, ménageant son haleine, guidé à travers la foule par le pur instinct machinal. Son visage avait une si étrange expression qu'on s'écartait devant lui, et qu'ensuite on se retournait pour le suivre des yeux.

Il n'avait, d'ailleurs, pas l'ombre d'un projet. Pourquoi il courait rue de Matignon, ce qu'il ferait ou dirait, il l'ignorait. Il ne se demandait pas s'il lui restait une espérance.

Sabine était malade, mourante, croyait-il; il se rapprochait d'elle, voilà tout.

A chaque moment, dans Paris, on rencontre des gens qui vont ainsi, traversant la foule affairée sans la voir ni l'entendre, poussés par leur passion comme les boulets par l'explosion de la poudre.

C'est seulement en arrivant à l'entrée de la rue de Matignon, que André recouvra la faculté de réfléchir, de délibérer, de souffrir.

Autant pour recueillir ses idées que pour reprendre haleine,—il n'avait pas mis vingt minutes à faire ce trajet,—il s'assit sur une borne, à quelques pas de l'hôtel de Mussidan.

S'il était venu, c'est qu'il voulait des nouvelles précises, exactes, des détails. Mais comment s'en procurer, quel expédient imaginer?

Il faisait nuit. Le mince filet de gaz des réverbères tremblottait rougeâtre et sans rayonnements au milieu d'un de ces brouillards de février qui suivent toutes les reprises des gelées.

Il faisait froid. La rue de Matignon, rarement animée, même de jour, étaitabsolument déserte. Pas un fiacre, pas un passant, rien. Nul bruit que le roulement sourd et continu des voitures le long du faubourg Saint-Honoré.

Mais les pensées du jeune peintre étaient plus lugubres encore que cette nuit, que cette solitude, que ce silence.

Il reconnaissait avec un mortel désespoir son impuissance absolue. La moindre de ses démarches pouvait compromettre celle qui lui avait confié son honneur.

Il se leva, cependant, et alla se poster près de la grille de l'hôtel de Mussidan. Il espérait que l'aspect seul de l'hôtel lui apprendrait quelque chose. Il lui semblait que si véritablement Sabine était mourante, les pierres elles-mêmes le lui crieraient.

Triste folie! La maison était comme perdue dans le brouillard, et il ne distinguait même pas quelles fenêtres étaient éclairées...

La voix de la raison lui disait de se retirer, d'espérer, d'attendre...

Plus impérieuse et plus pressante, la voix de la passion lui criait:—Reste!...

Et il s'obstinait à rester. Pourquoi? Il ne savait. Il lui semblait que Modeste, lui ayant écrit, devait deviner qu'il était là, dévoré par les plus horribles angoisses, et qu'elle allait sortir, le chercher...

Mais voici que, tout à coup, il eut un cri de joie. Une idée de salut, pareille à l'éclair rayant la nuit, venait d'illuminer son cerveau.

—M. de Breulh!... s'écria-t-il. Ce que je ne puis, il le peut, lui; il lui est facile d'envoyer prendre des nouvelles!...

Par bonheur, il avait dans sa poche la carte du généreux gentilhomme, tant bien que mal il déchiffra l'adresse et s'élança, comme un trait, dans la direction indiquée.

M. de Breulh-Faverlay occupe, avenue de l'Impératrice, un bel hôtel où il est fort mal, assure-t-il, et pour cent raisons. Mais ses chevaux y ont de l'air, de l'espace, ils y sont très bien... et il y reste.

Lorsque André pénétra dans la cour, une voiture y stationnait. Dans le vestibule, brillamment éclairé, quatre ou cinq domestiques causaient et riaient. Il alla droit à eux.

—M. de Breulh?... demanda-t-il.

Les valets le toisèrent d'un œil à la fois curieux et surpris.

—Monsieur est sorti, répondirent-ils enfin, et pour longtemps.

André, qui avait retrouvé sa lucidité, comprit et n'insista pas. Il tira la carte de M. de Breulh, et rapidement y traça au crayon ces cinq mots:

«Une minute—un service—André.»

—Tenez, remettez ceci à votre maître dès qu'il sera rentré.

C'est lentement qu'il s'éloigna. Il était certain que M. de Breulh venait de rentrer;il était sûr que, dès que la carte lui serait remise, il le ferait poursuivre, rattraper.

Ce qu'il prévoyait arriva, et, trois minutes plus tard, un laquais l'introduisait dans un magnifique cabinet de travail.

A la seule vue de André, M. de Breulh devina une catastrophe.

—Qu'y a-t-il? demanda-t-il.

—Sabine se meurt, répondit le jeune peintre.

Et rapidement il raconta sa soirée, la lettre de Modeste, sa course folle à travers Paris, sa station douloureuse devant l'hôtel de Mussidan...

Mais, à sa grande surprise, à mesure qu'il parlait, le front de M. de Breulh se rembrunissait. Lorsqu'il eut fini:

—Cette incertitude est affreuse, intolérable et pourtant il ne dépend pas de moi de la faire cesser...

—Cependant...

—C'est ainsi, mon cher André... malheureusement! Réfléchissez un peu: Hier j'ai écrit à M. de Mussidan pour lui signifier la rupture d'un mariage presque décidé... Envoyer prendre des nouvelles de la santé de sa fille serait la pire des outrecuidances, une impardonnable impertinence... Expédier un de mes domestiques serait dire: «Je me suis retiré, donc cette fille doit être sur le point de mourir de chagrin!...»

—C'est pourtant vrai! murmura André abasourdi.

M. de Breulh était aussi agité que le peintre, et la preuve, c'est qu'avant de se désespérer, il ne se demandait pas jusqu'à quel point étaient fondées des craintes qu'il partageait d'instinct. Il réfléchissait, cherchant un expédient praticable.

—J'ai notre affaire!... s'écria-t-il enfin. Je suis un peu parent d'une jeune femme qui est la cousine germaine de Mussidan, la vicomtesse de Bois-d'Ardon; elle sera ravie de nous rendre service. C'est une folle, mais elle a un cœur d'or... Ma voiture est attelée, venez vite...

Les valets étaient confondus de l'intimité qui semblait régner entre leur maître et ce jeune homme en blouse. Et lorsque la voiture s'éloigna, les emportant au galop, un vieux valet de pied, vétéran de la livrée émit cette opinion qu'il devait y avoir quelque chose là-dessous.

Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes, durant le trajet, qui fut très court—l'hôtel habité par Mmede Bois-d'Ardon, ayant sa façade sur l'avenue des Champs-Élysées.

La voiture n'était pas arrêtée que déjà M. de Breulh était à terre.

—Attendez-moi là, dit-il à André, je reviens.

D'un bond il fut dans la maison.

—Madame?... demanda-t-il aux domestiques qui le connaissaient.

—Madame reçoit.

Blanche, dodue, fraîche, souriante, blonde naturellement, rouge grâce à un artifice de toilette,—ah! la mode!—ayant les plus jolis yeux du monde, Mmede Bois-d'Ardon passe pour une des plus agréables femmes de Paris.

Elle a trente ans. Elle sait tout, connaît tout, a tout vu, ne doute de rien, parle sans cesse, rencontre l'esprit souvent et la méchanceté toujours. On la dit très redoutable.

Elle dépense quarante mille francs par an pour sa toilette, mais quand elle dit à son mari: «Je n'ai pas une robe à me mettre sur le dos», elle dit vrai. Elle est gâcheuse.

Capable des plus insignes imprudences, d'escapades inouïes, elle est fort calomniée. On lui prête libéralement des amants à la douzaine, jamais elle n'en a eu un seul.

Avec ses allures incroyables, en dépit des vertiges de sa vie tourbillonnante, elle adore son mari et le craint comme le feu.

Lui le sait et ne s'en vante pas; c'est un sage. Il laisse bien la vicomtesse s'agiter dans le vide, comme la marionnette au bout d'un fil, mais il tient ce fil d'une main ferme...

Telle est en toute vérité la femme vers laquelle un valet, en livrée trop voyante, guidait M. de Breulh.

Mmela vicomtesse de Bois-d'Ardon était dans un ravissant petit salon attenant à sa chambre à coucher, quand on lui annonça M. de Breulh-Faverlay.

Elle venait de mettre les dernières épingles à sa toilette, la cinquième seulement de la journée.

Pour tuer le temps, elle examinait un costume coquet de vivandière Louis XV—chef-d'œuvre de Van Klopen—qu'elle devait revêtir en sortant des Italiens, pour se rendre à un bal travesti à l'ambassade d'Autriche.

A la vue de M. de Breulh, elle eut une exclamation de plaisir et battit gaîement des mains.

Quoique se voyant rarement ailleurs que dans le monde, M. de Breulh et la vicomtesse s'aimaient beaucoup. Lorsqu'ils étaient plus jeunes l'un et l'autre, ils avaient passé bien des mois ensemble, au château de leur oncle, le vieux comte de Faverlay.

Ils avaient gardé de leurs relations d'enfance une affectueuse familiarité, il s'appelaient par leurs prénoms.

—Comment, c'est vous, Gontran! s'écria la jeune femme, à cette heure, chez moi!... Mais c'est un fait inexplicable et bizarre, un miracle, un rêve...

Elle s'interrompit brusquement, frappée de la physionomie bouleversée de son visiteur.

Elle tomba à terre, en poussant un cri déchirant.Elle tomba à terre, en poussant un cri déchirant.

—Mais qu'avez-vous! interrogea-t-elle, votre mine est funèbre, vous est-il arrivé quelque malheur?

—J'espère encore que non, mais je suis horriblement inquiet: on vient de m'apprendre que Mllede Mussidan est dangereusement malade.

—Ah!... mon Dieu!... je m'explique votre chagrin. Et qu'a-t-elle, cette pauvre Sabine?

—Je l'ignore, et c'est là ce qui m'amène. Je viens, ma chère Clotilde, vous prier d'envoyer un de vos gens à l'hôtel Mussidan s'informer de ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on m'a dit.

Mmede Bois-d'Ardon ouvrait de grands yeux.

—Plaisantez-vous! fit-elle. Pourquoi ne pas envoyer vous-même?

—Je ne puis. Et, tenez, si vous êtes charitable, ne me demandez pas mes raisons. D'abord, je vous mentirais... De plus, je vous conjure de ne parler à personne de ma démarche.

Si oppressée de curiosité que fût la jeune femme, elle n'interrogea pas.

—Soit, répondit-elle, je respecte votre secret. Seulement, vous pensez bien que j'irai moi-même chez Octave. Je partirais à l'instant, n'était que Bois-d'Ardon, qui ne peut souffrir de manger seul, me gronderait. Mais en sortant de table, je me mets en route.

—Merci, mille fois merci. Cela étant, je rentre chez moi attendre un mot de vous.

—Chez vous? Oh!... pour cela, non. Vous dînez ici.

—Impossible, un de mes amis m'attend en bas.

A l'accent de M. de Breulh, la vicomtesse comprit qu'insister serait parfaitement inutile; elle se tint pour battue, elle se promettait bien de prendre sa revanche. Elle flairait vaguement une énigme et elle se jurait de la déchiffrer.

—Puisque c'est ainsi, fit-elle du ton le plus détaché, je vous promets une lettre dans la soirée... Et maintenant, allez vite rejoindre votre ami.

M. de Breulh serra affectueusement la main de la jeune femme et se hâta de descendre.

Dès qu'il sortit de la maison, André courut à lui.

—Eh bien?

Si courte qu'eût été l'absence de son compagnon, le jeune peintre n'avait pas eu la patience de l'attendre dans la voiture; il piétinait fiévreusement sur le trottoir.

—Reprenez courage, répondit M. de Breulh, Mmede Bois-d'Ardon n'a pas été informée de la maladie de MlleSabine, c'est bon signe. En tout cas, avant trois heures, nous aurons des nouvelles précises.

—Trois heures!... soupira André, du même ton qu'il eût dit: Trois siècles!...

—Oui, c'est long, je le sais, mais nous parlerons d'elle en attendant. Car nous ne nous quittons pas, je vous emmène, vous partagerez mon dîner.

André fit un signe d'assentiment, et reprit sa place dans le coupé, qui rebroussa chemin au galop.

Il n'est pas d'énergie qui résiste à plusieurs heures d'angoisses et de luttes.

André, depuis le matin, avait eu plus d'émotions peut-être qu'en toute sa vie. Après une exaltation voisine de la folie, il se laissait aller à cet invincible engourdissement qui suit toutes les crises douloureuses.

Les gens de M. de Breulh avaient été bien surpris lorsque leur maître était sorti avec ce grand jeune homme en blouse blanche. Ils furent stupéfaits de les voir rentrer ensemble.

L'aventure, enfin, prit des proportions fantastiques quand ils virent le hautain gentilhomme qu'ils servaient s'asseoir en face d'André dans la magnifique salle à manger et faire retirer jusqu'au maître d'hôtel pour causer plus librement.

La chère était exquise, mais les convives étaient trop émus pour y faire honneur. C'est presque machinalement qu'ils remuaient leur couteau et leur fourchette; ils ne mangeaient ni ne buvaient.

A dix reprises, ils essayèrent d'aborder des sujets étrangers à leur préoccupation; dix fois, après quelques monosyllabes, la conversation tomba.

Ils reconnurent si bien l'inutilité de leurs efforts, qu'étant passés, après le dîner, dans le cabinet de M. de Breulh, où le café avait été servi, ils gardèrent le silence, chacun s'enfonçant dans ses réflexions.

Leur situation, après les explications de l'après-midi, était au moins extraordinaire. Mais l'entraînement des événements est tel, qu'ils ne le remarquaient pas.

André, qui était allé s'asseoir dans un coin, ne quittait pas la pendule des yeux. M. de Breulh, installé près de la cheminée, tracassait le feu.

Enfin, sur les dix heures, ils entendirent du bruit dans le vestibule, des chuchottements, le frou-frou d'une robe de soie.

M. de Breulh se levait, quand la porte s'ouvrit brusquement.

Mmede Bois-d'Ardon, en personne, entra comme un ouragan.

—C'est moi!... fit-elle dès le seuil.

La démarche était un peu plus que hardie. Mais la vicomtesse n'en était pas à une extravagance près.

—Si j'ose venir chez vous, Gontran, reprit-elle avec une véhémence extraordinaire, c'est que je tiens à vous dire en face ce que je pense de votre conduite: elle est abominable, indigne d'un galant homme!...

—Clotilde!...

—Taisez-vous, vous êtes un monstre. Ah!... je comprends que vous n'ayezpas osé envoyer prendre des nouvelles de la pauvre Sabine. Vous aviez prévu l'effet de votre lettre.

M. de Breulh eut un sourire, et se retournant vers André:

—Que vous avais-je dit? fit-il.

Il fallut cette observation pour que Mmede Bois-d'Ardon s'aperçut de la présence d'un étranger. Elle pensa qu'elle venait de commettre une horrible indiscrétion.

—Ah! mon Dieu!... s'écria-t-elle en se reculant instinctivement, et moi qui vous croyais seul.

—C'est au moins comme si je l'étais, répondit gravement M. de Breulh, monsieur est un de ces amis pour qui on n'a pas de secrets.

Il prit en même temps la main de André, et l'attirant près de la vicomtesse.

—Permettez, ma chère Clotilde, ajouta-t-il, que je vous présente M. André, un peintre dont le nom, inconnu aujourd'hui, sera célèbre demain.

André s'inclina profondément, mais la vicomtesse était si stupéfaite qu'elle resta court.

—Monsieur, balbutia-t-elle, cherchant quelque chose à dire, monsieur...

Le costume de cet ami intime la confondait. Puis, pourquoi cette singulière présentation?

—Enfin, reprit M. de Breulh, on ne nous a pas trompés,—il insista sur lenous,—Mllede Mussidan est véritablement malade.

—Hélas!...

—Vous l'avez vue?

—Oui, je l'ai vue, Gontran. Ah! que n'étiez-vous avec moi pour regretter cette fatale rupture. Pauvre Sabine!... Elle ne m'a pas reconnue lorsque je suis entrée dans sa chambre, m'a-t-elle vue, seulement?

Elle est dans son lit, plus blanche que les draps, froide et immobile comme une statue, les yeux grands ouverts, sans chaleur, sans expression. Pas une parole, pas un mouvement, rien! Et voilà plus de vingt-quatre heures qu'elle est ainsi. On la croirait morte, m'a dit sa mère, n'étaient de grosses larmes qui, par moments, glissent le long de ses joues...

André s'était promis de se maîtriser quand même, en présence de Mmede Bois-d'Ardon. Mais en apprenant la désolante vérité, son émotion fut plus forte que sa volonté, et il fut impossible d'étouffer les sanglots qui lui montaient à la gorge.

—Ah!... elle est perdue, s'écria-t-il, je le sens bien...

L'explosion de sa douleur était si déchirante que l'insoucieuse vicomtesse se sentit le cœur serré.

—Je vous assure, monsieur, répondit-elle, que vous vous exagérez la gravité de la situation. Il n'y a nul danger, au moins pour le moment. Les médecinsdisent que c'est une sorte de catalepsie... Il paraît qu'on a fréquemment observé des accidents pareils chez des personnes nerveuses, sous le coup de quelque catastrophe inattendue, après un grand chagrin...

—Mais quel chagrin? insista André.

Mmede Bois-d'Ardon ne répondit pas. Elle s'était retournée vers M. de Breulh et ses regards brillants de la curiosité la plus vive suppliaient.

Comment ce jeune homme qui semblait un ouvrier se trouvait-il là? D'où venait cet intérêt extraordinaire qu'il portait à Sabine?

—Mon Dieu!... répondit-elle enfin, personne ne m'a dit que la maladie de Sabine fût causée par la rupture de son mariage, mais je l'ai supposé...

—Non, interrompit M. de Breulh, ce ne peut être cela.

—Cependant...

—J'en suis sûr, et mes sérieuses alarmes viennent de cette certitude. Que s'est-il passé? Vous ne vous êtes donc pas informée, Clotilde, on ne vous a donc rien dit?

L'assurance extraordinaire de M. de Breulh, un regard d'intelligence surpris entre André et lui, commençaient à éclairer la vicomtesse.

—Vous pensez bien que j'ai interrogé, répondit-elle. D'abord, moi, je déteste les cachotteries. Mais les réponses ont été très vagues. Si Sabine ressemble à une morte, Octave et sa femme, près du lit de leur fille, ont l'air de deux spectres. Ils l'auraient tuée de leurs mains qu'ils ne seraient pas dans un plus affreux état. Ils se regardent avec des yeux si effrayants qu'ils m'ont fait peur. Maintenant, après vos affirmations, je jurerais qu'on ne m'a pas tout avoué, car, voyez-vous...

M. de Breulh ne prit point la peine de dissimuler un geste d'impatience.

—Enfin! interrompit-il, qu'a-t-on répondu à vos questions?

—Le voici exactement: D'abord, toute la matinée, Sabine a paru si extraordinairement agitée que sa mère lui a demandé si elle n'était pas souffrante.

—Nous le savons; nous savons aussi pourquoi elle était ainsi.

—Ah! fit la vicomtesse stupéfaite, alors je passe. Dans l'après-midi, vous êtes resté une demi-heure environ avec Sabine. Où est-elle allée en vous quittant? On l'ignore. Il est prouvé seulement qu'aucune lettre ne lui a été remise, qu'elle n'est pas sortie de l'hôtel... Toujours est-il qu'une heure plus tard elle est remontée à sa chambre, où se trouvait une fille qui la sert et qui lui est extrêmement attachée, Modeste. Sabine avait la figure absolument décomposée et balbutiait des mots inintelligibles. Voyant qu'elle chancelait, Modeste accourut à elle. Trop tard. Sabine est tombée à terre en poussant un cri déchirant. On l'a relevée et couchée, et depuis elle est dans l'état que je vous ai dit, elle n'a pas repris connaissance, elle n'a ni prononcé une parole ni fait un mouvement.

On eût dit la vie d'André suspendue aux lèvres de Mmede Bois-d'Ardon. Pour lui, ce n'était pas un récit. Grâce à ce phénomène magique de l'imagination, qui supprime le temps et l'espace, il assistait aux scènes décrites, il voyait Sabine à terre, il la voyait sur son lit immobile et glacée.

Plus maître de soi, n'ayant pas la passion qui exaltait André jusqu'au délire, M. de Breulh écoutait moins la jeune femme qu'il ne s'efforçait de pénétrer sa pensée intime.

—Et c'est là tout? demanda-t-il d'un ton singulier.

—Mais oui, répondit la vicomtesse, c'est tout.

—Le jureriez-vous?

La jeune femme tressaillit, et son hésitation fut visible.

—Comme vous me dites cela? fit-elle avec un sourire forcé; comme vous me regardez!... Savez-vous que vous feriez un excellent juge d'instruction.

—Peut-être, dit M. de Breulh, peut-être...

Il s'interrompit. Mille soupçons vagues, et qu'il lui eût été difficile de formuler, assiégeaient son esprit.

Il avait, lui, l'expérience de la vie, il savait, pour l'avoir appris à ses dépens, qu'il faut surtout se défier de ces apparences trompeuses que les imbéciles appellent l'évidence des faits.

Cependant, au moment de prendre un parti fort grave, il hésitait, il en calculait les conséquences, et, pour cacher ses irrésolutions, il se mit à arpenter son cabinet d'un pas saccadé.

Après une minute du silence le plus gênant, il s'arrêta brusquement devant la vicomtesse qui s'était assise au coin du feu.

—Ma chère Clotilde, commença-t-il d'un ton solennel, je ne vous apprendrai rien en vous disant que vous avez été souvent calomniée.

—Bast!... je laisse dire...

—Mais je vous déclare que je vous juge bien autrement que le monde. Vous êtes l'imprudence même; votre présence chez moi, à cette heure, en est une preuve; vous êtes mondaine, frivole, étourdie, un peu... folle... Mais vous êtes aussi, je le sais, une brave et digne femme, et vous avez bon cœur.

La vicomtesse, dont la timidité n'est pas le défaut, paraissait absolument déconcertée.

—Ah ça!... balbutia-t-elle, où voulez-vous en venir?

—A ceci, ma chère Clotilde, qu'on peut, n'est-ce pas, sans courir le moindre risque, vous confier un secret d'où dépendent l'honneur et peut-être la vie de plusieurs personnes?

Beaucoup plus émue encore qu'elle ne le semblait, Mmede Bois-d'Ardon se leva.

—Je vous remercie, Gontran, répondit-elle simplement, vous m'avez bien jugée.

Mais André, qui comprenait enfin les intentions de M. de Breulh, s'avança tout à coup:

—Avez-vous bien le droit de parler, monsieur, demanda-t-il.

M. de Breulh lui prit la main qu'il garda un moment entre les siennes.

—Mon ami André, répondit-il, mon honneur, en cette circonstance, est aussi bien en cause que le vôtre. Manqueriez-vous de confiance?

Puis, se retournant vers Mmede Bois-d'Ardon:

—Dites-nous le reste... fit-il. Je parlerai après.

—Oh?... le reste, commença la jeune femme, est bien peu de chose, et c'est de Modeste que je le tiens. Vous étiez à peine sorti de l'hôtel de Mussidan, que M. de Clinchan est arrivé..

—Clinchan!... un vieux maniaque, n'est-ce pas, qui est l'ami intime du comte?

—Précisément. Ils ont eu ensemble une... comment dire? une altercation si terrible, qu'à la fin M. de Clinchan s'est trouvé mal, qu'il a fallu l'inonder d'eau de mélisse, et qu'à grand'peine il a pu regagner sa voiture au bras d'un domestique.

—Ah!... c'est déjà un indice, cela.

—Attendez... Le Clinchan parti, Octave et sa femme ont eu une discussion de la dernière violence. Vous connaissez mon cher cousin. Les éclats de sa voix faisaient trembler la maison. C'est pendant cette scène que Sabine est arrivée mourante dans sa chambre. Modeste croit qu'elle aura entendu quelque chose.

Il n'était pas un mot de ce récit qui ne fortifiât un des soupçons de M. de Breulh.

—Vous voyez bien, ma chère Clotilde, s'écria-t-il, qu'il y a quelque chose, et vous direz comme moi quand vous saurez tout.

Et aussitôt, brièvement, clairement, sans omettre un détail important, il raconta l'histoire de André et de Sabine, et la sienne aussi.

Pendant que parlait M. de Breulh, Mmede Bois-d'Ardon frissonnait un peu de peur, un peu de plaisir. Elle allait donc pouvoir satisfaire, en tout bien tout honneur, cette passion d'anxiété qui tourmente les femmes inoccupées et qui souvent est la cause de leurs pires folies.

Lorsque M. de Breulh eut fini, la vicomtesse lui tendit la main.

—Pardonnez-moi mes injustes reproches, mon bon Gontran, dit-elle. Maintenant je suis de votre avis. Oui, il y a quelque chose.

—Et quelque chose qui doit être pour notre ami André un obstacle de plus.

—Oh!... demanda le jeune peintre, pourquoi cela?

—Je ne sais rien. Ce n'est qu'un pressentiment, je n'ai pas de preuves, et pourtant je ne doute pas. Or, notez bien ceci, ajouta-t-il d'un ton menaçant, j'ai pu, sur les prières d'une jeune fille sublime, me retirer devant vous... je ne veux pas avoir ouvert le champ aux prétentions d'un autre. Mllede Mussidan ne pouvant être ma femme... il faut qu'elle soit la vôtre.

—Oui, murmura la vicomtesse; mais comment deviner ce qui s'est passé?

—Nous le découvrirons, ma chère Clotilde... si vous êtes pour nous, si vous consentez à nous aider.

Il n'est pas de femme, jeune ou vieille, que n'enchante la perspective d'avoir à s'occuper d'un mariage.

Mmede Bois-d'Ardon fut ravie à la seule idée d'avoir à servir une passion si noble et si pure, et dont les commencements étaient si romanesques.

Loin de la décourager, les obstacles qu'elle découvrait irritaient sa vaillance. Ne lui fourniraient-ils pas l'occasion de prouver une fois de plus la supériorité de la pénétration et de la diplomatie féminines? Il lui faudrait lutter, se cacher, négocier, s'entourer de précautions et de mystères... Quelle joie!

—Je suis absolument à votre disposition, mon cher Gontran, dit-elle. Avez-vous un projet?

Non, M. de Breulh n'avait pas de projet, mais il cherchait.

—Avec Mllede Mussidan, commença-t-il, on aurait tort de ne pas agir franchement. Adressons-nous à elle directement. Notre ami André va lui écrire pour lui demander une explication, et si demain elle va mieux, comme il faut l'espérer, vous lui remettrez la lettre.

La proposition était... vive, la commission étrange; mais c'est, certes, ce dont se préoccupa le moins la vicomtesse.

—Mauvais moyen! fit-elle d'un petit air capable qui lui seyait à merveille, très mauvais moyen!

—Vous croyez?

—J'en suis sûre. Au surplus, M. André nous écoute; qu'il juge.

André écoutait en effet. Il avait pu paraître brisé par la violence de ses sensations, mais il n'était pas de ceux qui abdiquent leur libre arbitre, et qui, aux moments décisifs, s'abandonnent aux inspirations d'autrui.

Interpellé par Mmede Bois-d'Ardon, il s'avança.

—Je pense, répondit-il, que madame a raison. Apprendre brusquement à Mllede Mussidan que nous avons disposé d'un secret qui est le sien plus que le nôtre, serait une imprudence.

La vicomtesse approuva du geste.

—Attention, voici Modeste.—Attention, voici Modeste.

—Il est un expédient plus simple et plus sûr, continua le peintre. Si demain matin, madame la vicomtesse veut bien prier Modeste de se trouver au coin du

la rue et de l'avenue de Matignon, elle m'y trouvera, j'y serai, et j'aurai par elle les renseignements les plus précis.

—A la bonne heure!... déclara Mmede Bois-d'Ardon, voilà qui est sage!... Demain, monsieur André, de bon matin, je serai chez Octave et vos intentions seront fidèlement remplies...

Elle s'arrêta court et laissa échapper un petit cri de jolie femme effrayée. Son regard venait de tomber sur la pendule qui marquait minuit moins vingt minutes.

—Ah!... Seigneur!... s'écria-t-elle, en se dressant brusquement, et moi qui vais à l'ambassade d'Autriche et qui ne suis pas habillée!...

Aussitôt, d'un geste coquet, elle ramena son grand cachemire sur ses épaules et s'élança dehors en criant:

—A demain, Gontran, je m'arrêterai chez vous en allant au Bois.

Ce fut si prestement fait, que M. de Breulh n'eut le temps ni de sonner pour qu'on l'éclairât, ni de la reconduire. Il sortit, elle était déjà loin.

Plus tranquille désormais, André et M. de Breulh restèrent longtemps encore à causer au coin du feu, expansifs comme des gens qui, ayant souffert ensemble, poursuivent un but commun.

Au matin, ils ne se connaissaient pas. Lorsqu'ils se séparèrent, ils étaient comme deux vieux amis dont l'affection, basée sur une estime inébranlable, ne compte plus les services reçus ou rendus.

M. de Breulh avait offert à André de le faire conduire en voiture, mais le jeune peintre refusa, demandant seulement une coiffure et un paletot, qu'il passa sur sa blouse blanche.

—Demain, murmura-t-il en se retirant, demain Modeste me donnera des détails... Pourvu toutefois que cette femme si excellente et si légère ne m'oublie pas.

Mais Mmede Bois-d'Ardon—ainsi qu'elle se plaît à l'affirmer—sait être sérieuse à l'occasion. En rentrant du bal, elle ne se coucha pas, afin d'être avant dix heures chez M. de Mussidan.

Aussi, lorsqu'à midi André arriva au rendez-vous, il aperçut Modeste qui déjà l'attendait.

La brave fille avait une mine de déterrée. Ses joues blêmes, ses yeux rougis disaient qu'elle avait ressenti le contre-coup de toutes les douleurs de son adorée maîtresse.

Sabine n'avait pas repris connaissance. Le médecin de la maison ne paraissait pas inquiet, mais il demandait une consultation.

Voilà ce que tout d'abord Modeste apprit à André. Mais à ses pressantes questions,elle ne put rien répondre; elle avait bien réellement dit à la vicomtesse tout ce qu'elle savait.

Cependant la conversation entre eux fut longue, et en se quittant ils convinrent de se rencontrer matin et soir à la même place.

Pendant deux jours encore, la situation de Sabine resta la même. André menait une existence affreuse. Il passait sa vie à courir de chez lui rue de Matignon, et de là chez M. de Breulh, où il rencontrait souvent Mmede Bois-d'Ardon.

Enfin le troisième jour, au matin, il trouva Modeste plus désolée.

La catalepsie avait cessé, mais maintenait Sabine se débattait contre les convulsions d'une fièvre nerveuse.

La fidèle femme de chambre et André étaient si bien isolés par leur douleur, qu'ils ne virent pas passer près d'eux un des domestiques de l'hôtel de Mussidan, le beau Florestan, qui allait jeter à la poste une lettre à l'adresse de B. Mascarot.

—Écoutez, Modeste, interrompit André d'une voix à peine distincte; elle est en danger, en grand danger, n'est-ce pas?

—Le médecin a dit qu'une crise pareille ne peut se prolonger. Avant la fin de la journée, on saura: Revenez à cinq heures.

André s'éloigna de ce pas rapide, particulier aux infortunés qui ont perdu la raison. Il délirait quand il arriva chez M. de Breulh. L'idée que Sabine se mourait peut-être, et qu'il ne pouvait recueillir le dernier soupir de cette âme qui avait été toute à lui, le transportait jusqu'à la fureur.

Il perdait si bien la tête, que le moment venu d'aller chercher des nouvelles qui semblaient devoir être fatales, M. de Breulh insista pour l'accompagner.

Comme ils quittaient la contre-allée de l'avenue, ils virent une femme, Modeste, qui accourait vers eux.

—Elle dort, cria-t-elle, le médecin dit qu'elle est sauvée.

André chancelait, et M. de Breulh fut obligé de le soutenir jusqu'à un banc, sur lequel il tomba mourant...

Ils ne se doutaient pas qu'ils étaient observés.

A vingt pas du banc, deux hommes, B. Mascarot et le beau Florestan, épiaient tous leurs mouvements.

Tiré de sa trompeuse sécurité par le billet trop laconique de Florestan, l'honorable placeur, en sortant de chez lui, s'était emparé sans façon du coupé du docteur Hortebize.

Le cheval, un trotteur de premier ordre, n'avait pas mis un quart d'heure à franchir la distance assez considérable qui sépare la rue Montorgueil du faubourg Saint-Honoré.

Cependant l'anxiété de B. Mascarot était si pressante, que dix fois le long dela route, et bien que la voiture brûlât le pavé, il se pencha hors de la portière, pour crier au cocher:

—Nous ne marchons pas.

C'est devant l'établissement du père Canon, ce protecteur éclairé du cor de chasse, que le placeur se fit arrêter.

Fait surprenant! C'était l'heure de l'absinthe, et cependant Florestan n'était pas chez le marchand de vin.

—Il va venir, répondit-on.

Mais B. Mascarot, incapable de supporter une plus longue incertitude, l'envoya chercher à l'hôtel de Mussidan, et il accourut.

Lorsque le beau domestique l'eut informé de la crise heureuse qui était survenue, et qui, très probablement, assurait le salut de Sabine, alors seulement le placeur respira.

Depuis un moment il se demandait si le patient et fragile édifice de vingt années d'intrigues n'était pas brisé en mille pièces.

Par exemple, il fronça le sourcil lorsque Florestan le mit au fait des entrevues quotidiennes de Modeste et de ce jeune homme, qu'il appelait l'amoureux de Mademoiselle.

—Ah! murmura-t-il, que ne puis-je assister, fût-ce de loin, à ces rendez-vous!

—Mais il me semble que rien n'est plus facile, répondit Florestan.

Et tirant de son gousset une ravissante petite montre d'or qui devait être un présent de l'amour, il ajouta:

—C'est à cette heure-ci, à peu près, que nos gens se retrouvent, toujours au même endroit, par conséquent, papa, si le cœur vous en dit...

—Oui, sortons.

Ils sortirent aussitôt, et craignant d'être aperçus ensemble, pour plus de sûreté, c'est par la rue du Cirque qu'ils gagnèrent les Champs-Élysées.

Pour eux, l'endroit était favorable. Non loin du trottoir de l'avenue de Matignon, du côté du Cirque de l'Impératrice, s'élevait une demi-douzaine de ces petites boutiques en planches, où, l'été, de vieilles femmes vendent des jouets et des gâteaux poussiéreux.

—Nous serons divinement derrière une de ces barraques, proposa Florestan.

La nuit tombait. Déjà des allumeurs de réverbères avec leur petite lanterne au bout d'une longue perche passaient en courant pour aller commencer leur besogne en haut de l'avenue. Cependant, on distinguait encore très nettement les objets et les personnes.

Il y avait environ cinq minutes que l'honorable placeur était à l'affût, lorsque son digne compagnon le poussa vivement du coude:

—Attention!... disait-il, voici Modeste... pourvu qu'elle ne s'avise pas de venir de notre côté!... Non... elle prend sa course... Tiens!... l'amoureux est avec un de ses amis, ce soir. Allons, bon, on dirait qu'il se trouve mal!... Heureusement l'autre le soutient. Voyez-vous, papa?...

B. Mascarot ne voyait que trop. Cette scène, qui trahissait la plus ardente passion, lui causait un vif déplaisir.

S'attaquer au bonheur d'un homme qui aime véritablement et se sait aimé est toujours périlleux.

—Ainsi, demanda le placeur, c'est bien ce grand brun qui se pâme comme une carpe sur ce banc qui est l'adorateur de la demoiselle?...

—Vous l'avez dit.

—Décidément, murmura B. Mascarot, il faut savoir au juste qui est ce gaillard-là!

Florestan prit son air le plus diplomatique, et ricana d'un petit ton friand:

—Eh! eh!...

—Tu le connais? interrogea vivement le placeur.

—Allons, papa Mascarot, répondit le beau domestique, ne vous emportez pas, on va tout vous dire sans vous faire languir. Vous êtes un bon enfant, vous!... Donc, avant-hier, je fumais ma pipe devant la grille de l'hôtel, quand je vois passer notre jeune coq. Dame! il avait la crête basse! Mais je comprends ça. Si ma connaissance tombait malade, je serais tout chose...

Bref, n'ayant rien à faire, je me dis: «Toi, je saurai qui tu es.» Et là-dessus, je me mets à le suivre, les mains dans mes poches. Il marche, il marche... moi aussi, naturellement. Enfin, il entre dans une maison. Bon! J'entre derrière lui une minute après. Je vais droit à la portière, et lui montrant ma blague que j'avais tirée de ma poche, je lui dis: «Voici ce que vient de perdre le jeune homme qui monte, le connaissez-vous?»—Certainement, répond-elle, c'est l'artiste du quatrième, M. André!...

—Mais cela se passait rue de La Tour-d'Auvergne, nº..., interrompit B. Mascarot.

—Juste!... répondit le beau domestique abasourdi. Ah!... vous me faites poser, vous êtes mieux informé que moi.

Non, l'honorable placeur ne faisait pas poser Florestan.

Lui-même, il était confondu de l'étrange insistance du hasard à pousser ce jeune homme à travers ses combinaisons.

Le lendemain du jour où la cuisinière de Rose—devenue de par le jeune Gaston de Gandelu la vicomtesse Zora—lui avait parlé d'un artiste connaissantle passé de Rose et de Paul Violaine, et pouvant le raconter, il s'était mis sur ses gardes.

Tantaine était allé aux informations et était arrivé jusqu'à MmePoileveu, c'est-à-dire jusqu'à André.

Aujourd'hui, cet amoureux de Mllede Mussidan, si gênant pour le présent, et qui pouvait devenir si menaçant, se trouvait être ce même André.

—Au moins, demanda B. Mascarot au beau domestique, as-tu redemandé ta blague à la concierge?

—Ma foi, non. J'avais dit que je venais de la trouver, je la lui ai laissée. Je m'en moque; je n'y tenais pas.

—Imprudent! s'écria le placeur, fou!...

—Moi!... pourquoi?

B. Mascarot hésita une minute et finit par répondre:

—Pour rien!...

La vérité, il ne pouvait la dire à Florestan.

La vérité est qu'il était aussi mécontent que possible en songeant que cette preuve d'investigations qu'il n'avait pas ordonnées resterait entre les mains de la Poileveu.

Il faut si peu de choses pour mettre un homme habile sur la voie de l'intrigue la plus compliquée!

N'a-t-il pas suffi à Canler d'un chiffon de papier qui avait enveloppé une chandelle pour remonter jusqu'à la bande de la rue Saint-Denis?

C'est une pincée de cendre de cigare trouvée sur le marbre d'une cheminée qui a livré Corvinsi à M. Lecoq.

—Voilà, murmura-t-il, si bas que Florestan ne put l'entendre, de ces inepties qui ne se réparent pas...

Mais il s'arrêta pour concentrer sur André toute son attention. Le jeune peintre était revenu à lui, il s'était redressé et il causait avec une animation singulière. Il devait dire des choses très fortes, car Modeste en paraissait effrayée et levait les bras au ciel.

—Ah çà! maintenant, reprit B. Mascarot, qui est l'autre, qui a un peu l'air d'un Anglais?

—Quoi! vous ne connaissez pas M. de Breulh-Faverlay.

—De Breulh!... Celui qui...

—Celui qui devait épouser Mademoiselle... précisément.

L'honorable placeur était de ces redoutables aventuriers que rien déconcerte ni n'étonne, toujours prêts à tout, qu'un coup de poignard dans le dos fait à peine retourner; cependant, il ne fut pas maître d'un mouvement de terreur, et laissa échapper un effroyable juron.

—Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, Breulh et André sont donc amis?...

—Ah!... pour ça, vous n'en savez rien ni moi non plus, papa, vous êtes trop curieux!

Il fallait que B. Mascarot fût hors de son sang-froid pour demander cela. Tout dans l'attitude de ces deux hommes décelait une grande intimité.

Modeste venait de les quitter, et ils s'éloignaient dans la direction de l'avenue de l'Impératrice, se tenant familièrement par le bras.

—Je vois, reprit le placeur, que M. de Breulh se console d'avoir été congédié.

—Congédié!... lui!... Je ne vous ai donc pas dit?... Mais, au fait, non. Eh bien! c'est M. de Breulh qui a écrit pour retirer sa demande.

—Cette fois, B. Mascarot eut la force de garder le secret du coup terrible qui lui était porté. C'est même d'un air riant, qu'après quelques questions encore il se sépara de Florestan.

Mais il était affreusement bouleversé. Après avoir cru sa partie gagnée, il la voyait, non perdue, mais compromise.

—Quoi!... grondait-il, les poings crispés par la colère, lorsque je touche au but, la sotte passion d'un enfant m'arrêterait!... Non, cela ne sera pas!... Il faut que j'arrive. Je le trouve en travers de mon chemin... Tant pis pour lui!

Il y a longtemps que le digne docteur Hortebize a renoncé à discuter les volontés de B. Mascarot.

Baptistin ordonne, il obéit.—Cela lui donne bien moins de peine.

L'honorable placeur lui avait recommandé de ne pas perdre Paul de vue; il ne l'avait pas abandonné une minute.

Successivement, il l'avait conduit chez M. Martin-Rigal, où ils avaient dîné, bien que le banquier fût absent, puis à son cercle, puis chez lui, où il avait fini par lui faire accepter un lit.

Ayant veillé fort avant dans la nuit, M. Hortebize et son disciple s'étaient levés tard.

Cependant, vers onze heures, ils avaient terminé leur toilette et s'apprêtaient à faire honneur à un excellent déjeuner, quand le domestique annonça M. Tantaine.

Sur ses talons, le bonhomme parut dans la salle à manger, l'échine ployée en arc, toujours souriant et débonnaire.

A la vue de ce protecteur fatal, Paul sentit tout son sang bouillonner dans ses veines.

Brusquement il se dressa rouge comme le feu, l'œil flamboyant de colère, si menaçant qu'on eût dit qu'il allait se jeter sur le vieux clerc d'huissier.

—Enfin, je vous retrouve, monsieur!... s'écria-t-il, nous avons un compte à régler!...

Le bon père Tantaine semblait tomber des nues.

—Un compte!... demanda-t-il.

—Oui, monsieur, oui!... Nierez-vous que c'est grâce à vos manœuvres perfides que j'ai été accusé de vol par MmeLoupias?

—Et après?

—N'est-ce pas vous qui êtes venu à moi?

L'ancien clerc d'huissier haussa les épaules.

—Je supposais, répondit-il d'un ton de miel, que M. Baptistin vous avait tout expliqué; je croyais que vous vouliez épouser MlleFlavie... On m'avait dit que vous étiez un jeune homme rempli d'intelligence et de pénétration!...

Le docteur ne se gênait pas pour rire. Paul comprit qu'en effet, sa tardive indignation était bien ridicule, il baissa la tête et se rassit, humilié et confus.

—Si je vous dérange, monsieur le docteur, reprit le père Tantaine, c'est que je vous suis dépêché par le patron.

—Il y a du nouveau?

—Oui et non. D'abord Mllede Mussidan est hors de danger. Son état hier soir était plus rassurant; ce matin, elle va tout à fait mieux. M. de Croisenois peut poser sa candidature. Il a bien surgi un obstacle de ce côté, mais on le supprimera.

Le docteur avala une gorgée de son excellent bordeaux, fit claquer ses lèvres, et dit:

—En ce cas... au mariage de ce cher marquis et de MlleSabine.

—Amen, répondit le doux Tantaine. Autre chose: M. Paul est prié de ne pas quitter M. Hortebize. Il enverra prendre ses effets à l'hôtel où il loge et s'installera ici...

Le docteur eut une grimace si significative, que Tantaine s'empressa d'ajouter:

—Oh!... provisoirement. J'ai mission de louer et de meubler pour monsieur un petit appartement. Il ne peut rester en garni, c'est trop compromettant.

Paul ne dissimula pas la satisfaction que lui causait ce nouvel arrangement. Être dans ses meubles est le commencement de la fortune.

Le professeur saisit la cravache posée sur la chaise...Le professeur saisit la cravache posée sur la chaise...

—Eh bien! mon brave Tantaine, s'écria gaîment le docteur, maintenant que vos commissions sont faites, asseyez-vous et déjeunez...

Mais le vieux clerc secoua négativement la tête.

—Bien des merci de l'honneur! dit-il, mais j'ai déjeuné. D'ailleurs, pas une seconde à perdre. L'affaire du duc de Champdoce presse terriblement, et il faut, avant d'ouvrir le feu, que je vois ce gredin de Perpignan. Je vais chez lui de ce pas.

A un signe qu'il fit, et que Paul n'aperçut pas, Hortebize se leva et accompagna le bonhomme jusque dans l'antichambre. Arrivés là:

—Ne lâche toujours pas le petit, fit à demi-voix le père Tantaine, je t'en débarrasserai demain... Et, tu sais, chauffe-le, prépare-le...

—Fie-toi à moi, répondit le docteur.

Et revenant se mettre à table, il cria:

—Mes hommages à ce cher Perpignan!...

Ce cher Perpignan, qui avait préoccupé B. Mascarot, et chez lequel se rendait le père Tantaine, est fort connu à Paris. D'aucuns disent: trop connu.

De par son extrait de naissance, il s'appelle Isidore Crocheteau, mais il a adopté et conservé le nom de sa ville natale.

Vers 1845, Perpignan, qui, à cette heure frise la cinquantaine, eut des malheurs.

Chef des cuisines d'un restaurant à 32 sous, du Palais-Royal, il fut pris en flagrant délit de tripotages avec des fournisseurs, traduit en police correctionnelle et condamné à trois ans.

Mais à quelque chose malheur est bon.

C'est pendant ces trois années de prison qu'il conçut le plan de sa grande affaire qui devait, pensait-il, l'enrichir sans dangers.

Huit jours après sa libération, il faisait imprimer et lançait son prospectus, dont voici l'exacte copie:


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