XXV

«Mon ami,«Je vous aime, et jamais, je le sens, je ne cesserai de vous aimer de toutes les forces de mon âme.«Mais il est de ces devoirs sacrés auxquels une Mussidan ne saurait se soustraire. Je les remplirai, dût-il m'en coûter la vie.«Nous ne nous reverrons jamais, et cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi.«Avant peu, sans doute, vous apprendrez mon mariage. Plaignez-moi. Si grand que puisse être votre désespoir, il ne sera rien comparé au mien.«Dieu ait pitié de nous! Essayez de m'oublier, André. Moi, je n'ai même pas le droit de mourir...«Encore une fois, ô mon unique ami, la dernière, adieu!...«SABINE.»

«Mon ami,

«Je vous aime, et jamais, je le sens, je ne cesserai de vous aimer de toutes les forces de mon âme.

«Mais il est de ces devoirs sacrés auxquels une Mussidan ne saurait se soustraire. Je les remplirai, dût-il m'en coûter la vie.

«Nous ne nous reverrons jamais, et cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi.

«Avant peu, sans doute, vous apprendrez mon mariage. Plaignez-moi. Si grand que puisse être votre désespoir, il ne sera rien comparé au mien.

«Dieu ait pitié de nous! Essayez de m'oublier, André. Moi, je n'ai même pas le droit de mourir...

«Encore une fois, ô mon unique ami, la dernière, adieu!...

«SABINE.»

Si M. de Breulh avait tenu à amener André jusque chez lui, c'est que sachant à peu près, par Modeste, le contenu de cette lettre, il s'attendait à quelque crise déchirante de douleur. Il s'abusait.

André, à cette lecture, devint livide; ses yeux pendant cinq secondes, eurent une affreuse expression d'égarement; un spasme nerveux le secoua, mais il ne laissa pas même échapper une exclamation.

C'est avec un geste automatique, pour ainsi dire, qu'il tendit la lettre à M. de Breulh en lui disant:

—Lisez!...

Le gentilhomme obéit, plus effrayé du calme de André que de la plus terrible explosion...

—Il ne faut pas vous laisser abattre, mon ami, commença-t-il.

André se redressa fièrement, le regard étincelant.

—Moi!... s'écria-t-il, me laisser abattre! Vous m'avez mal jugé. C'est vrai, quand je croyais Sabine mourante, je pleurais comme un enfant. Je suis homme à l'heure du combat et du danger!...

M. de Breulh ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà il poursuivait:

—Qu'est-ce que ce mariage que Mllede Mussidan m'annonce comme sa condamnation à mort? On allait donc rompre avec vous quand vous avez rompu. Peut-on espérer un parti plus brillant? Non. D'où vient donc ce prétendant qui soudain est agréé? Elle n'en avait pas ouï parler quand elle vous a confié notre secret. Quel affreux événement est survenu depuis? Ma noble et vaillante Sabine n'est pas de ces filles faibles et lâches qu'on marie contre leur volonté. Elle me l'a dit cent fois: «Si on voulait me contraindre, je sortirais en plein midi de l'hôtel de mon père pour n'y plus rentrer.» Et c'est elle qui changerait ainsi? Ah!... tenez, nous sommes victimes de quelque abominable machination...

Toutes ces réflexions d'André, M. de Breulh les avait faites, d'autant que s'il avait dit la vérité il n'avait pas dit toute la vérité.

C'est bien à lui et non au jeune peintre que Modeste avait tenu à remettre le billet de Sabine.

Avertie de la résolution de sa jeune maîtresse, sans en connaître les raisons, la fidèle servante avait senti son sang se glacer dans ses veines, à la seule pensée des extrémités auxquelles le désespoir pouvait pousser André.

Elle avait donc guetté M. de Breulh, et après lui avoir conté tout ce qu'elle savait, elle avait ajouté, non sans fondre en larmes:

—Vous êtes son ami, monsieur, au nom du ciel, surveillez-le.

De là, toutes les précautions de M. de Breulh, précautions inutiles, il le reconnaissait à l'intrépide sang-froid du jeune peintre. Loin de s'abandonner, il seraidissait contre le malheur, et tout en en mesurant, sans illusions, l'étendue, il songeait évidemment à y trouver un remède.

—Vous avez dû remarquer, monsieur, reprit bientôt André, cette coïncidence étrange de la maladie de Mllede Mussidan et de sa lettre désolée. Vous la quittez gaie et souriante, heureuse de votre magnanimité, et une demi-heure plus tard, à peine, elle tombe comme foudroyée. D'horribles convulsions nerveuses la mettent un moment entre la vie et la mort; puis, à peine revenue à la raison et au sentiment de sa situation, elle m'écrit cette lettre affreuse...

Le jeune peintre en ce moment était comme transfiguré. L'œil fixe, la pupille démesurément dilatée, les bras étendus, il semblait suivre dans le vide quelque lueur chétive, à peine saisissable, qui devait le guider jusqu'à la vérité.

—Souvenez-vous, monsieur, poursuivait-il, que tant que MlleSabine a eu le délire, M. et Mmede Mussidan sont restés, à tour de rôle, près de son lit, écartant de la chambre tous les domestiques, ne permettant pas qu'on partageât leurs fatigues. C'est Modeste qui nous l'a dit.

—Oui, je me rappelle même ses expressions.

—Eh bien!... n'est-ce pas la preuve que, entre le comte, la comtesse et leur fille, un secret existe, qu'ils gardent comme on garde un trésor, comme on garde son honneur?

Cela encore, M. de Breulh se l'était dit, mais ses suppositions, à lui, avaient eu, en quelque sorte, une base. Il connaissait le comte et la comtesse, il avait été admis dans leur intérieur, il savait ce que disait le monde de leurs relations, de leur façon de vivre.

—J'ai toujours supposé, mon cher ami, répondit-il, que depuis bien longtemps la famille de Mussidan est en proie à quelqu'une de ces plaies secrètes comme on en trouverait dans beaucoup de familles, si on cherchait bien.

—C'est là votre avis, sur l'honneur?

—Oui.

Sans plus se préoccuper de M. de Breulh que s'il n'eût point été là, André se mit à arpenter d'un pied fiévreux l'immense bibliothèque.

La contraction de ses sourcils et de sa bouche disait l'effort de sa pensée.

Il revoyait, comme aux lueurs sinistres d'un éclair, toute sa vie, depuis qu'il connaissait Sabine.

Il se rappelait jusqu'à leurs plus courts rendez-vous et aux plus périlleux. Il repassait toutes les paroles qu'elle lui avait dites, même les plus insignifiantes, ayant trait à ses parents. Il s'efforçait de ressaisir jusqu'aux moindres discours de la feue douairière de Chevauché, au château de Mussidan.

Et de tant de mots, de tant de lambeaux de phrases, épars dans un espace de plusieurs années, il tâchait de reconstituer une déclaration précise, qu'il pûtarticuler, se livrant à un travail pareil à celui d'un homme qui rassemble des anneaux brisés et dispersés, pour en recomposer une chaîne.

Après huit ou dix tours, il s'arrêta brusquement en face de son hôte.

—Eh bien, oui!... s'écria-t-il, oui, il y a là un mystère que nous pénétrerons, parce que je le veux. Ce qu'on veut, on le peut, quand chaque matin on se lève en souhaitant plus ardemment ce qu'on souhaitait la veille... Je sais vouloir, moi!...

Il prit une chaise, s'assit près de M. de Breulh, à demi étendu sur un canapé, et d'une voix sourde, comme s'il eût craint d'être écouté du dehors, il reprit:

—Le seul raisonnement, monsieur, nous conduit près de la vérité. Écoutez-moi, et si j'avance quelque chose qui ne soit pas absolument démontré, arrêtez-moi. Êtes-vous convaincu que MlleSabine m'aime?

—Oh!... du plus profond de son cœur.

—C'est donc sous l'empire d'une nécessité mortelle qu'elle m'écrit?

—Évidemment.

—Donc voici déjà Mllede Mussidan hors de cause.

Il s'interrompit, paraissant chercher la façon la plus saisissante et la plus claire de présenter ses idées, et, toujours à demi-voix, il poursuivit:

—Vous étiez agréé comme gendre par la comtesse et par le comte de Mussidan, n'est-il pas vrai? Votre mariage avec MlleSabine était comme arrêté...

—Je vous l'ai dit.

—Eh bien! je vous le demande, M. de Mussidan peut-il trouver pour sa fille un parti plus brillant, plus avantageux, présentant également toutes les convenances de personnes, d'âge, de fortune, de considération...

Le gentilhomme ne put s'empêcher de sourire.

—Par ma foi! fit-il, vous m'en demandez trop.

—Eh! monsieur, il s'agit bien de modestie, vraiment!... Répondez.

—Soit. Je vous déclare alors que si nous n'envisageons que les conditions enviables selon le monde, M. de Mussidan me remplacera difficilement.

—Vous l'avouez donc!... Alors, comment le comte et la comtesse qui rencontraient en vous le phénix des gendres, n'ont-ils rien tenté pour vous retenir?

—L'amour-propre blessé...

—Non, ne dites pas cela. Le jour où vous avez retiré votre parole, M. de Mussidan allait vous redemander la sienne: vous ne l'ignorez pas; on nous l'a affirmé; on nous a donné des preuves.

—C'est au moins la conviction de Modeste.

André se redressa, comme pour donner plus de poids à ses paroles.

—Donc, reprit-il, ce prétendant dont nous parle la lettre qui a surgi soudainement,s'il épousait Mllede Mussidan, l'épouserait malgré sa volonté, à elle, malgré la volonté de ses parents. Pourquoi? D'où vient à cet homme cette mystérieuse puissance? Cette influence est trop grande, trop indiscutable, pour être avouable. Si le comte et la comtesse se résignent à cette honte de forcer la main de leur fille, c'est qu'eux-mêmes ont la main forcée. Et croyez que la contrainte est purement morale. Sabine n'en souffrirait pas d'autre, je la connais. On lui a montré le sacrifice, en lui disant: «Là est le devoir,» et elle se sacrifie... Donc cet homme, quel qu'il soit, ne peut être que le dernier des misérables!...

C'était net, précis, indiscutable.

Toutes ces pensées, M. de Breulh les avait vaguement entrevues dans la demi-obscurité du doute, mais il n'en avait pas trouvé la formule.

—Et ceci admis, demanda-t-il, que comptez-vous faire?

Un éclair brilla dans les yeux d'André, terrible pour qui connaissait son indomptable énergie.

—Moi, répondit-il, rien pour le moment. Sabine me conjure de l'oublier, j'aurai l'air de lui obéir. Modeste a en moi assez de confiance pour me servir et se taire. Je saurai attendre, me préparer à la lutte. Le misérable qui en ce moment brise ma vie ne sait pas que j'existe... Là est ma force et mon espoir. Je lui révélerai mon existence le jour où je l'écraserai.

Mais M. de Breulh ne partageait pas cette belle confiance.

—Prenez garde, mon cher André, murmura-t-il, prenez garde, le moindre éclat perdrait votre cause à tout jamais.

Le jeune peintre secoua fièrement la tête.

—Il n'y aura pas de scandale, répondit-il, rassurez-vous. Maintenant, je vois quelle conduite tenir. Dans le premier moment, je m'étais dit: «Dès que je connaîtrai le misérable, j'irai à lui, je le provoquerai, nous nous battrons, je le tuerai ou il me tuera!» c'était bien simple.

—Malheureux!... c'était rendre votre mariage impossible.

—Peut-être, mais ce n'est pas là ce qui m'a arrêté. La vérité est que je ne veux pas qu'il y ait un cadavre entre Sabine et moi, les taches de sang sur une robe de noces portent malheur. Puis, croiser mon épée avec cet homme, s'il est tel que je le soupçonne, tel qu'il doit être, serait lui faire trop d'honneur. Il me faut une vengeance, plus entière, plus complète. Je n'oublierai jamais qu'il a failli tuer Mllede Mussidan.

Il se recueillit quelques secondes et reprit:

—Pour abuser de son pouvoir comme il le fait, il faut que cet homme soit un vil scélérat. On ne devient pas tout à coup un misérable sans honneur et sans entrailles. Sa vie doit être semée de hontes et d'infamies. Eh bien! je le démasqueraiet je lui infligerai une telle flétrissure, qu'il sera forcé de fuir, obligé de se cacher.

—Oui, voilà ce qu'il faut faire!...

—Et nous le ferons, monsieur, s'il plaît à Dieu! Je dis nous, parce que je compte absolument sur vous. Vos offres si généreuses, dans mon atelier, quand je les repoussais, j'avais raison. Maintenant, après toutes les preuves d'amitié que vous me donnez, je ne serais qu'un sot orgueilleux si je ne vous demandais pas aide et assistance. A nous deux, dévoués à une cause commune, nous devons réussir. Nous ne sommes ni l'un ni l'autre de ces hommes abêtis par le luxe et le bien-être au point d'être incapables de ne rien tenter eux-même. Vous et moi, nous avons eu ces deux maîtres dont les enseignements ne s'oublient pas, le malheur et la pauvreté. Nous saurons nous taire et agir...

André se tut, attendant peut-être une objection; mais, le gentilhomme ne répondant pas, il continua:

—Mon plan est la simplicité même.

Dès que nous connaîtrons ce prétendant mystérieux, il sera à nous. Sans qu'il puisse s'en douter, nous nous attacherons à lui, et nous ne le quitterons pas plus que son ombre.

Il y a des agents de police qui, pour une faible somme, se chargent de reconstituer la vie entière d'un homme, et de voir clair dans toutes ses actions. Est-ce que la passion ne me donnera pas la pénétration et le jugement de ces gens-là?

A nous deux, monsieur, nous nous complétons merveilleusement pour cette tâche, car nous pouvons opérer à notre aise dans des sphères différentes, vous en haut, moi en bas.

Vous, dans votre monde, à votre club, dans les salons, partout, vous vous informerez, vous recueillerez les on dit, les propos, les cancans de l'opinion. Vous aurez ainsi le côté brillant et extérieur de notre ennemi.

Moi, en bas, dans l'ombre, j'étudierai le dessous de l'existence, l'envers. Je fouillerai le passé, je descendrai dans les détails les plus intimes. Je puis passer partout, moi, suivre un homme jour et nuit le long des rues, stationner sous les portes cochères, arracher la vérité à des fournisseurs, offrir un canon sur le comptoir à des domestiques... Jamais on ne se défiera de moi. Je suis peuple, moi; quand j'ai une blouse et une casquette, je ne suis pas déguisé.

M. de Breulh se leva enthousiasmé.

C'était un intérêt énorme, palpitant, qui tombait dans son existence si désœuvrée.

Il allait avoir une préoccupation constante de toutes les heures, qui remplirait ses journées si souvent longues et vides.

—Paye-toi, drôle, et sors.—Paye-toi, drôle, et sors.

C'était une partie, cela, une vraie, poignante, dont l'enjeu était la vie de trois

personnes, et qui ne ressemblait en rien à ses parties autour du tapis vert, où il risquait insoucieusement des poignées de louis, perdant ou gagnant sans plaisir ni peine, sans seulement ressentir une émotion.

—Oui! je suis à vous! s'écria-t-il. Et s'il faut de l'argent, beaucoup d'argent, souvenez-vous que je suis immensément riche.

Le jeune peintre n'eut pas le temps de répondre, on frappait fort rudement à la porte de la bibliothèque.

—Ah ça!... murmura le gentilhomme, dont les sourcils s'enfoncèrent, qui est-ce qui se permet chez moi...

Il s'arrêta court. Au même moment une voix de femme se faisait entendre; elle criait:

—Gontran!... c'est moi!... Êtes-vous fou!... Ouvrez donc!...

M. de Breulh se frappa le front.

—Eh!... fit-il, c'est Mmede Bois-d'Ardon.

Il ne se trompait pas. Le verrou retiré, la vicomtesse se précipita dans la bibliothèque, selon son habitude, à la manière des tourbillons, et courut se jeter sur un divan.

Alors, André aussi bien que M. de Breulh purent remarquer combien ses traits charmants étaient décomposés, et combien il coulait de larmes de ses jolis yeux, qu'elle essuyait incessamment.

M. de Breulh ne laissa pas que d'être un peu effrayé. Mmede Bois-d'Ardon pleurer, au risque de se gâter le teint, ce ne pouvait être que pour une vraie catastrophe, ou pour rien...

—Qu'avez-vous, ma chère Clotilde, demanda-t-il affectueusement, que vous arrive-t-il?

—Ah!... un grand malheur! C'est-à-dire que je n'ose réfléchir à ce que j'ai entrevu. Mais vous pouvez peut-être me sauver..

—Si je le puis...

—Avez-vous vingt mille francs à me prêter?

M. de Breulh respira, et même ne put s'empêcher de sourire.

—S'il ne s'agit que de cela, dit-il, soyez sauvée.

—Ah!... c'est qu'il me les faut tout de suite, là, à l'instant.

—Je ne les ai pas ici; mais je puis les avoir dans une demi-heure.

—Bien, alors.

M. de Breulh écrivit rapidement dix lignes qu'il remit à un valet de pied en lui recommandant de se hâter.

—Merci, s'écria la vicomtesse, merci mille fois; mais ce n'est pas tout encore, outre l'argent il me faut un conseil.

Supposant que Mmede Bois-d'Ardon devait souhaiter se trouver seule avec M. de Breulh, André s'apprêta discrètement à se retirer.

Mais la jeune femme, d'un geste amical et gracieux, le retint.

—Restez, monsieur André, dit-elle, restez, vous n'êtes pas de trop.

Et comme il hésitait encore:

—Il va être question, ajouta-t-elle, d'une personne qui vous tient bien fort au cœur.

—De Mllede Mussidan, peut-être?

—Précisément. Ah!... vous n'avez plus envie de vous éloigner, j'espère!...

De sa vie, l'aimable vicomtesse n'a pu rester cinq minutes de suite sur la même impression, surtout si cette impression est triste. Elle s'en excuse en affirmant que le sérieux est hors de sa nature.

Entrée chez M. de Breulh sous le poids d'une émotion poignante, elle oubliait la gravité de sa situation, pour n'en plus voir que le côté comique.

—Véritablement, mon cher Gontran, reprit-elle, jamais on n'a vu une aventure aussi surprenante que celle qui vous vaut ma visite. Il n'y a qu'à moi qu'il arrive des choses pareilles!

Encore une prétention de Mmede Bois-d'Ardon. Elle est persuadée que sa vie n'est qu'une longue suite d'incidents tout à fait particuliers.

—Je vous écoute, ma chère Clotilde, dit M. de Breulh.

—Et vous ne perdrez pas votre temps, allez! Imaginez-vous que ce matin, c'est-à-dire il y a deux heures, j'étais horriblement en retard, ayant eu pour le moins une vingtaine de visites. J'allais monter m'habiller, quand on m'a annoncé encore un visiteur. J'étais furieuse, mais l'importun arrivait sur les talons du valet de pied; il me voyait de l'antichambre, impossible de le congédier. Bien malgré moi, je donne l'ordre de le faire entrer. Il entre. Devinez quel était ce visiteur? Je vous le donne en dix, en cent, ou mille... Y êtes-vous?

—Pas du tout.

—Eh bien!... c'était le marquis de Croisenois.

—Le frère de ce Croisenois disparu si mystérieusement il y a une vingtaine d'années?

—Lui-même.

—Il est donc de vos amis?

—C'est-à-dire que je ne le connais pas du tout. Je l'ai rencontré dans le monde, je dois avoir dansé avec lui; il me salue au bois, et c'est tout.

—Et il venait comme cela...

D'un joli geste mutin, la vicomtesse imposa le silence à M. de Breulh.

—Chut donc! fit-elle d'un petit ton fâché, vous me coupez tous mes effets. Oui, il venait comme cela. C'est d'ailleurs un fort joli cavalier, mis avec goût,fort aimable, causant bien. Il se présentait chez moi sous le meilleur patronage. Il m'arrivait porteur d'une lettre de recommandation d'une vieille amie de ma grand'mère et de la vôtre, la marquise d'Arlange; vous la connaissez bien.

—N'est-ce pas cette excentrique personne qui est la grand'mère de la jeune comtesse de Commarin?

—Juste!... Moi d'abord je raffole de cette vieille femme; elle jure comme un sapeur, et quand elle se met à raconter des histoires de sa jeunesse, elle est «épatante.»

Ce dernier mot fit bondir André sur sa chaise. Il était fort naïf. Il ne connaissait de femme de l'aristocratie que Sabine, et, selon lui, toutes devaient ressembler à ce parfait modèle.

Il ignorait que, pour l'heure, les jeunes femmes du monde, des meilleures et des plus honnêtes en réalité, se donnent un mal affreux pour affecter le plus détestable ton possible. Peut-être croient-elles ainsi faire preuve de désinvolture, d'indépendance et d'esprit.

Émailler leur conversation de tous les mots d'argot qu'elles peuvent accrocher sur les lèvres de leurs frères ou de leur mari, leur procure un vif plaisir.

Ressembler le plus qu'elles peuvent à ces «demoiselles,» qu'elles appellent «des horreurs,» mais dont elles copient les façons et singent les toilettes, paraît être leur plus chère ambition.

Mmede Bois-d'Ardon raconte, non sans orgueil, que deux ou trois fois dans sa vie elle a été prise pour une... «demoiselle.» C'est la grande mode.

Cependant, elle poursuivait:

—Dans la lettre que me remit M. de Croisenois, la marquise d'Arlange me disait qu'il est fort de ses amis, et me priait de lui rendre, pour l'amour d'elle, un grand service qu'il avait à me demander.

—Eh!... que ne l'accompagnait-elle!

—Pas moyen, elle est clouée sur son lit par des rhumatismes. Raison de plus pour bien accueillir son protégé. Me voilà donc le faisant asseoir et m'efforçant de le mettre à l'aise pour me présenter sa requête. Pour de l'esprit, il en a. Il m'a conté une histoire d'une demoiselle des Variétés et de M. de Clinchan, qui est tout ce qu'on peut rêver de plus... pittoresque.

Je m'amusais divinement, quand voilà que tout à coup j'entends dans le vestibule comme une dispute. On parlait, on criait, on jurait, et j'allais sonner pour m'informer, quand la porte s'ouvre, et je vois paraître Van Klopen, rouge, l'œil allumé...

—Van Klopen?...

—Eh! oui, mon tailleur. Tout d'abord je me dis: «S'il pénètre ainsi, c'estqu'il vient d'imaginer quelque nouveau modèle plein de chic, et qu'il veut me le soumettre.» Point. Savez-vous ce qu'il voulait, le coquin?

M. de Breulh garda son sérieux, mais un sourire pétilla dans son œil.

—Je gagerais, fit-il, qu'il voulait de l'argent.

La vicomtesse parut confondue de cette perspicacité.

—C'est pourtant vrai!... répondit-elle d'un ton grave. Il venait me présenter ma facture chez moi, dans mon salon, devant un étranger; il était entré malgré mes gens! Qui jamais se fût attendu à un tel excès d'impudence de la part de Van Klopen, un homme qui fournit la plus haute société!...

—Oui, c'est inimaginable.

—Aussi ai-je été indignée, et lui ai-je ordonné de sortir sur-le-champ. Je me figurais qu'il allait se retirer en se confondant en excuses. Quelle erreur! Voilà un coquin qui se met à se fâcher, à parler tout haut, et qui me menace, si je ne le paye pas sur-le-champ de s'adresser à mon mari.

M. de Bois-d'Ardon est le plus généreux des époux; il donne à sa femme, tous les mois, une somme considérable pour sa toilette; mais sur l'article dettes, il ne plaisante pas. M. de Breulh le savait.

—Terrible menace, fit-il. La facture était donc bien importante?

—Elle s'élevait à dix-neuf mille et tant de cents francs!... Vous concevez ma frayeur; elle était si grande que, toute rouge de honte, je priai humblement Van Klopen de patienter, lui promettant de passer chez lui dans la journée avec un acompte; mais ma faiblesse redoubla son audace, et perdant toute mesure, il osa s'asseoir sur un fauteuil, déclarant qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir reçu de l'argent ou vu mon mari.

M. de Breulh eut un geste dont la vue seule eût fait frissonner le couturier des reines.

—Que faisait donc M. de Croisenois? s'écria-t-il.

—Il n'avait rien dit jusqu'alors. Mais sur cette insolence, il se leva, tira un portefeuille et le lança à la figure de Van Klopen en lui disant: «Paye-toi, drôle, et sors!»

—Et il est sorti?

—Oh! pas ainsi. «Il faut, monsieur, a-t-il dit au marquis de Croisenois, que je vous donne une quittance.» Et, en effet, il a sorti de sa poche de quoi écrire, et je l'ai vu mettre au bas de la facture: «Reçu de M. de Croisenois, pour le compte de Mmela vicomtesse de Bois-d'Ardon la somme de....., etc., etc.»

—Oh! fit M. de Breulh sur trois tons différents, oh! oh! J'imagine du moins qu'après le départ du sieur Van Klopen, M. de Croisenois n'a plus hésité à vous présenter sa requête!

La vicomtesse hocha la tête d'un air singulier.

—C'est ce qui vous trompe, répondit-elle, il n'a plus parlé que de se retirer, j'ai eu toutes les peines du monde à lui arracher son secret.

—Enfin que voulait-il?

—Il venait m'avouer qu'il est amoureux fou de Mllede Mussidan, et me prier de le présenter à Octave et me conjurer de le servir de toute mon influence.

André et M. de Breulh se dressèrent, comme cinglés par une même secousse électrique.

—C'est lui!... s'écrièrent-ils ensemble.

Le mouvement fut à la fois si brusque et si menaçant que Mmede Bois-d'Ardon ne put retenir un petit cri de surprise.

—Lui!... interrogea-t-elle, toute brûlante de curiosité, que voulez-vous dire?

—Que votre marquis de Croisenois est un misérable qui a surpris la bonne foi de Mmed'Arlange.

—Je suis loin d'affirmer le contraire, mais je crois...

—Avant tout, ma chère Clotilde, écoutez nos raisons.

Et aussitôt, avec une vivacité extrême, M. de Breulh mit la vicomtesse au courant de la situation, lui montra la lettre si cruellement significative de Sabine et lui exposa presque mot pour mot la déduction d'André.

Il fallait que Mmede Bois-d'Ardon fût terriblement intéressée, car elle n'interrompit pas une seule fois. Elle se contentait d'approuver ou d'improuver de la tête.

Lorsque le gentilhomme eut achevé:

—Tout cela est fort bien trouvé, reprit-elle d'un petit air capable qui lui allait à merveille. Le malheur est que votre raisonnement pèche absolument par la base.

—Par exemple!

—Vous doutez? Alors, je prouve. Voici un prétendant mystérieux qui se dessine, n'est-ce pas. Très bien. S'il obtenait la main de cette pauvre Sabine, à quoi la devrait-il? A un incompréhensible pouvoir sur le comte et la comtesse de Mussidan, à des manœuvres infâmes, à des menaces.

—Il me semble que cela saute aux yeux.

—Oui, mon cher Gontran, oui, mais il est évident aussi que cet inconnu doit avoir des relations avec la famille dont il va faire le désespoir. On ne tient pas à sa merci des étrangers. Or, M. de Croisenois n'a jamais mis les pieds à l'hôtel de Mussidan. Il connaît si peu Octave, qu'il est venu me demander de le présenter.

Si précieuse et si péremptoire était cette observation, que M. de Breulh en resta tout interdit.

—Diable! murmura-t-il, l'objection est forte.

Mais André n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément déconcerter.

—J'avoue, fit-il, que c'est une circonstance singulière et peu explicable. Est-ce un habile artifice destiné à dépister les informations et les on dit du monde? J'incline à le croire. Ce qui est sûr, c'est que plus je réfléchis à la scène que vient de vous décrire madame la vicomtesse, plus je sens grandir et se fortifier mes soupçons.

—Cependant, monsieur.

—Excusez-moi, madame, si j'ose vous interrompre; mais il me semble entrevoir des particularités qui peuvent nous éclairer. Permettez que nous revenions à ce qui s'est passé chez vous. Est-ce que le procédé de ce tailleur ne vous a pas paru étrange?

—Monstrueux, monsieur, révoltant, inouï!

—Car vous étiez pour lui une bonne pratique?

—Sa meilleure. J'ai dépensé chez lui une fortune.

André eut un mouvement de satisfaction.

—Très bien! fit-il. Voici donc que notre point de départ est déjà un fait anormal.

Tel n'était pas l'avis de M. de Breulh.

—Pas si anormal que vous croyez, objecta-t-il. J'ai ouï dire que l'illustre Van Klopen ne plaisante pas quand on lui doit de l'argent. N'a-t-il pas traîné la marquise de Reversay devant les tribunaux?

—D'accord! Reste à savoir s'il avait osé s'asseoir dans son salon devant un étranger.

—Reste à savoir, aussi, insista la vicomtesse, si elle lui avait donné 17,000 francs d'acompte comme moi le mois dernier.

—L'insulte n'en est que plus inexplicable, prononça André, mais passons.

Il se retourna vers M. de Breulh et poursuivit:

—Connaissez-vous M. de Croisenois?

—Oh!... fort peu. Je sais qu'il est d'une très grande famille, je sais que son frère aîné Georges, disparu si singulièrement, était fort estimé; hormis cela...

—Est-il riche?

—On m'a assuré que d'un jour à l'autre, il peut être envoyé en possession d'un héritage fort considérable. En attendant, je lui crois plus de dettes que de rentes.

—Et cependant, il avait à point nommé 20,000 francs dans sa poche. C'est une fort grosse somme d'abord, qu'on porte rarement sur soi en visite, et qui de plus s'est trouvée être juste la somme nécessaire.

Depuis un moment André ne se ressemblait plus. Lui si réservé d'ordinaire, ils'était pour ainsi dire emparé de la situation. C'est d'un air d'autorité, presque d'un ton impérieux, qu'il multipliait ses questions, comme si la grandeur de sa passion lui eût donné des droits.

—Donc, reprit-il, encore une circonstance bizarre à noter. Je prierai maintenant madame la vicomtesse de bien rassembler ses souvenirs. Qu'a dit Van Klopen en recevant le portefeuille à travers la figure?

—Rien.

—Quoi! pas un mot? Il a accepté cette insulte sans sourciller, froidement, paisiblement? Il n'a seulement pas engagé cet étranger à se mêler de ses affaires?

—En effet, c'est drôle, et moi...

—Oh! attendez. Le tailleur a-t-il ouvert le portefeuille et compté les billets de banque?

Mmede Bois-d'Ardon parut faire un énergique appel à sa mémoire:

—Cela, répondit-elle avec une visible hésitation, je ne saurais le dire. J'étais, vous le comprenez, très émue et très troublée. Cependant, il me semble, j'affirmerais presque... je jurerais que je n'ai pas vu de billets entre les mains de Van Klopen.

La physionomie d'André rayonnait.

—De mieux en mieux!... s'écria-t-il. On lui a dit: «Paye-toi,» à ce couturier, et il s'est tenu pour payé. Il n'a pas douté une minute que le portefeuille ne contînt vingt mille francs, et il l'a empoché. Observons de plus que, par un hasard admirable, M. de Croisenois n'avait dans ce portefeuille ni une lettre, ni une adresse, ni un papier, rien en un mot, que ces vingt mille francs.

—Il est certain, murmura M. de Breulh, que tout cela n'est pas absolument naturel.

—Bast! je vois mieux encore. Entre le total de la facture et le contenu du portefeuille, il y avait bien une petite différence.

—Oui, répondit Mmede Bois-d'Ardon, cent trente ou cent cinquante francs, je ne sais plus au juste.

—Parfait!... Et cette différence, le tailleur l'a-t-il rendue?

—Non: seulement, il était lui-même très agité.

—Le croyez-vous, madame? Est-ce donc pour cela qu'il avait si naturellement dans sa poche de quoi écrire, de quoi donner un reçu?

L'insoucieuse vicomtesse était atterrée. Il lui semblait qu'elle avait eu devant les yeux un brouillard épais, et qu'il se dissipait.

L'infortunée se tordait les mains de désespoir.L'infortunée se tordait les mains de désespoir.

—Puis, reprit André, comment était libellée cette quittance? Au nom de M. de Croisenois. Ils se connaissaient donc? Enfin, comme Van Klopen est un

homme prudent un affaires, il ajoute: «Pour le compte de Mmela vicomtesse de Bois-d'Ardon.»

M. de Breulh était enthousiasmé.

—La complicité est comme prouvée! s'écria-t-il.

—Une dernière particularité nous fixera. Qu'est devenue la facture du sieur Van Klopen, cette facture portant reçu?

Il s'interrompit; Mmede Bois-d'Ardon était devenue fort pâle, elle frissonnait.

—Ah!... balbutia-t-elle, quelque chose me disait bien que j'étais sous le coup de quelque malheur affreux. C'est pour cela, Gontran, que je voulais vous demander un conseil.

—Parlez, ma chère Clotilde.

—Eh!... ne comprenez-vous pas que je ne l'ai pas, cette facture. M. de Croisenois l'a froissée d'un air furieux, puis il l'a mise dans sa poche comme par distraction. Je n'ai pas osé la lui demander sur le moment.

André triomphait.

—Eh bien!... s'écria-t-il, la comédie est-elle assez évidente? M. de Croisenois avait besoin de votre influence, madame; il a voulu vous mettre dans l'impossibilité de la lui marchander. Admettez que vous n'ayez pas été assez généreuse pour vous intéresser à lui, ne vous croiriez-vous pas engagée par le seul fait de ces vingt mille francs si généreusement prêtés?

—Oui, c'est vrai, c'est vrai...

Maintes fois déjà en sa vie, l'aimable vicomtesse de Bois-d'Ardon s'était jetée à l'étourdie dans les aventures les plus périlleuses.

A vingt reprises, pour un caprice, pour une niaiserie, par dépit, par oisiveté, pour rien, elle avait risqué son nom, sa réputation, son bonheur et celui du son mari.

Elle avait eu parfois des transes terribles, mais jamais, autant qu'en ce moment, elle ne s'était sentie le cœur serré par une affreuse angoisse.

—Mon Dieu! murmura-t-elle, pourquoi m'effrayer ainsi? Ce n'est pas généreux. Que voulez-vous que M. de Croisenois fasse de cette quittance?

Ce qu'il pouvait en faire!... Elle ne le sentait que trop, et cependant, par une faiblesse d'esprit inconcevable bien que très commune, elle se refusait, pour ainsi dire, à constater le danger, à le reconnaître.

—Ce qu'il fera, répondit M. de Breulh, rien, si vous embrassez sa cause avec chaleur. Mais hésitez à le servir, et vous verrez s'il ne vous fait pas sentir que bon gré mal gré vous devez être son alliée, parce qu'il tient votre honneur entre ses mains.

—Et malheureusement, approuva André, la réputation d'une femme a toujours été à la merci d'un infâme ou d'un fat.

Mmede Bois-d'Ardon essaya encore de protester.

—Oh! vous exagérez, fit-elle du ton d'un enfant qui commence à douter de Croquemitaine, vous vous créez des fantômes.

—Eh quoi! fit tristement M. de Breulh. En êtes-vous à ignorer que par les folies de luxe et les rages de toilettes qui courent, les femmes du monde qui se conduisent mal passent pour ruiner leurs amants aussi lestement que les filles les plus adroites? Mais c'est archi-connu, cela!...

—Quelle honte!...

—Que demain, à son club, M. de Croisenois dise: «Cette petite Bois-d'Ardon me coûte les yeux de la tête!» puis qu'il montre négligemment votre facture de vingt mille francs, acquittée à son nom, que pensera-t-on, je vous le demande?

—On me fera bien l'honneur, je suppose...

—Non, Clotilde, non, on ne vous fera aucun honneur. Qui diable ira s'imaginer que c'est là un prêt? On dira simplement: «Cette chère vicomtesse est horriblement coquette, l'argent que son mari lui donne ne suffisant pas à son appétit, voici qu'elle grignotte Croisenois!» Et on rira. Cela ne va-t-il pas de soi et ne se voit-il pas tous les jours? Vous savez des exemples. Et si le misérable y tient, huit jours plus tard le propos arrivera aux oreilles de Bois-d'Ardon, embelli, enjolivé, envenimé...

L'infortunée vicomtesse se tordait les mains de désespoir.

—Ah! c'est affreux!... disait-elle, c'est horrible!... Savez-vous que c'est à peine si mon mari douterait! Il prétend qu'une femme qui, comme moi, suit les modes et est citée parmi les plus élégantes, est capable de tout pour conserver une supériorité qui désole les autres femmes. Oui, il dit cela, et il le croit...

Le silence d'André et de M. de Breulh apprit à la vicomtesse que leur avis était absolument celui de M. de Bois-d'Ardon.

—Ah! maudits chiffons, poursuivit-elle, misérables toilettes!... Moi qui ai si bien tout pour être la plus heureuse des femmes. Non, je le jure, je ne ferai plus de dettes!...

Ces héroïques résolutions, Mmede Bois-d'Ardon ne manque jamais de les prendre après chaque folie un peu forte. Mais serments de coquette et serments d'ivrogne se ressemblent. Elle oublie vite ses repentirs périodiques.

—Enfin, reprit-elle, comment sortir de là, mon bon Gontran? J'espérais que vous me trouveriez un expédient. Si vous alliez redemander cette malheureuse facture à M. de Croisenois?

M. de Breulh réfléchit un moment.

—Je le puis, certes, répondit-il; mais cette démarche, loin de vous être utile, vous nuirait. Ai-je des preuves décisives de l'infamie de M. de Croisenois?Non. Il niera tout et n'en clabaudera pas moins. Aller le trouver, c'est lui dire que vous avez pénétré ses desseins, c'est vous préparer une inimitié mortelle.

—Sans compter, reprit André, que cette réclamation mettrait M. de Croisenois sur ses gardes, et qu'une fois prévenu il nous échapperait.

L'infortunée vicomtesse courbait le front sous ces objections si concluantes.

—Suis-je donc perdue! s'écria-t-elle, éclatant en sanglots. Suis-je pour toute ma vie au pouvoir de cet être odieux, condamnée à lui obéir quand même, réduite à trembler sous son regard comme l'esclave sous le fouet!

Mais André avait eu le temps d'étudier la situation et de reconnaître ses avantages.

—Non, madame, répondit-il, non, rassurez-vous. Avant longtemps, je l'espère, j'aurai mis M. de Croisenois hors d'état de nuire à qui que ce soit. Une question, pourtant, une seule: Qu'avez-vous répondu à sa demande de présentation?

—Rien de positif; je pensais à vous et à Sabine.

—Oh!... en ce cas, madame, dormez tranquille. Tant qu'il aura l'espoir de gagner votre influence, M. de Croisenois se gardera de troubler votre repos. Servez-le donc, ne soufflez mot de la facture, témoignez-lui estime et amitié, ouvrez-lui les portes de l'hôtel de Mussidan, appuyez-le, chantez ses louanges.

—Mais vous, monsieur, vous...

—Moi, madame, aidé de M. de Breulh, je travaillerai à démasquer l'infâme, et notre tâche sera d'autant plus facile que sa sécurité sera d'autant plus grande...

Il s'interrompit; le domestique dépêché par M. de Breulh-Faverlay revenait avec les fonds.

Lorsqu'il se fut retiré, le gentilhomme prit les vingt billets de banque, et les présentant à la jeune femme:

—Voici toujours, ma chère Clotilde, lui dit-il, de quoi payer le Croisenois. Si vous m'en croyez, vous lui enverrez cela ce soir même, avec un billet tout gracieux...

—Merci, Gontran, je ferai ce que vous dites.

—Surtout, glissez dans votre lettre un mot d'espoir au sujet de la présentation. Qu'en pense maître André?

Maître André était fort préoccupé.

—Je pense, répondit-il, que si on pouvait obtenir du Croisenois un reçu de cette somme, ce serait toujours cela de gagné.

—Plaisantez-vous?

—Pas du tout.

—Ce serait éveiller les soupçons du drôle.

—Qui sait!... murmura le jeune peintre, en s'y prenant bien!...

Et se retournant vers Mmede Bois-d'Ardon:

—Il est impossible, continua-t-il, que madame la vicomtesse n'ait pas à son service quelque camériste bien futée...

—J'en ai une plus fine que l'ambre.

—Eh bien! ne peut-on pas remettre à cette fille la lettre et les billets de banque séparément? On lui aura fait la leçon d'avance. En arrivant chez M. de Croisenois, elle semblera épouvantée de la somme qu'elle apporte, elle semblera habilement maladroite, elle aura des défiances ridicules; bref, elle exigera un reçu qui dégage sa responsabilité.

—Ah! comme cela, oui, la chose est faisable.

—Et elle sera faite, je vous le garantis, affirma la vicomtesse. Joséphine n'a pas sa pareille pour jouer la comédie.

A ces idées de comédie, de tromperie, de ruse, le sourire refleurissait sur les lèvres de la jolie vicomtesse. La fermeté d'André et de M. de Breulh dissipait toutes ses inquiétudes. Elle ne pouvait croire que, protégée par ces deux hommes, elle courût le moindre danger.

—De plus, reprit-elle, fiez-vous à moi pour endormir le Croisenois. Avant quinze jours, je veux être sa confidente, et tout ce qu'il me dira, vous le saurez.

Elle eut un joli geste de menace, et poursuivit:

—C'est de franc jeu, n'est-ce pas? Pourquoi venir me «monter un coup?» C'est odieux... Et ce Van Klopen, qui «était de l'affaire!» A qui se fier, bon Dieu! Un homme sans rival pour inventer un costume. Qui est-ce qui m'habillera maintenant? Car il faut que je le «lâche,» il n'y a pas à dire!...

Le naturel revenait au galop, et l'argot aussi. La vicomtesse se leva.

—Allons! fit-elle, «je me la casse.» J'ai quatre amis de Bois-d'Ardon à dîner ce soir. Adieu, ou plutôt au revoir.

Et, légère, toute souriante, elle regagna sa voiture.

—Voilà comme elles sont toutes aujourd'hui! s'écria M. de Breulh. Et encore celle-ci a du cœur, si elle n'a pas de cervelle.

Mais André était trop à son idée fixe pour relever l'observation.

—Maintenant, s'écria-t-il, le Croisenois est à nous. Notre point de départ est trouvé. Il tient M. de Mussidan comme il croit tenir Mmede Bois-d'Ardon. Nous connaissons les façons de travailler de cet honorable gentilhomme, il vous vole vos secrets et il vous fait chanter après... Mais nous sommes là: M. de Mussidan ne chantera pas...

Être le maître du plus confortable des intérieurs, y trouver toutes ses aises, avoir pris la délicieuse habitude d'y cuver en paix les égoïstes jouissances du célibataire, puis, tout à coup, être dépossédé!

Peut-on imaginer un plus affreux supplice.

Ce fut précisément celui du docteur Hortebize, lorsque le bon père Tantaine au nom de B. Mascarot, vint le prier de donner l'hospitalité à Paul Violaine.

Il pâlit et frémit, l'aimable épicurien, à la seule idée de cette invasion. Partager son appartement ou en être chassé par les huissiers lui semblait tout un.

Il vit, comme en un tableau sombre, sa vie dérangée, ses habitudes troublées, sa liberté compromise.

Que faire, que devenir, où aller, quels plaisirs prendre, avec ce garçon pour commensal obligé, dormant sous son toit, mangeant à sa table, le suivant dehors, pendu à son paletot comme le moutard au tablier de sa bonne?

Plus de délicats dîners au restaurant, en compagnie de spirituels gourmets. Plus de ces visites mystérieuses qu'il attendait souvent avec impatience, le soir, les rideaux tirés, après avoir envoyé ses domestiques au spectacle.

Aussi, de quel cœur il vouait au diable l'honorable placeur et son intéressant protégé.

Mais l'idée ne lui vint pas d'essayer seulement de se soustraire à cette écœurante corvée.

Initié presque complétement aux projets de B. Mascarot, il sentait que surveiller Paul pendant les premiers jours était d'une importance capitale.

Il fallait le dépayser, ce garçon, le dérouter, l'étourdir, le transformer, creuser entre son passé et le présent un si profond abîme, qu'il ne pût revenir sur ses pas.

N'était-il pas indispensable, sans dire absolument la vérité à Paul, de le préparer à l'entendre? On devait aguerrir son esprit contre les révoltes, sinon probables, du moins possibles, de sa conscience au dernier moment.

Le docteur se résigna donc et sut faire, comme on le dit vulgairement, contre fortune bon cœur.

Paul trouva en lui le plus agréable des compagnons, un spirituel causeur, unconseiller facile, prêchant une morale à la douce et une philosophie sans scrupules.

Pendant cinq jours, ils ne se quittèrent pas, déjeunant dans les grands restaurants, se promenant au bois, dînant au club du docteur.

Quant à leurs soirées, elles étaient prises.

Ils les passaient exactement chez M. Martin-Rigal. Le docteur jouait avec le banquier, lorsqu'il n'était pas sorti,—et Paul et Flavie causaient, à demi-voix, ou faisaient de la musique.

Mais rien n'est éternel ici-bas.

Le cinquième jour de cette agréable existence, le bon Tantaine parut, annonçant qu'il venait chercher Paul et son bagage.

—Je vous ai déniché et arrangé, lui dit-il, le plus charmant réduit qu'on puisse rêver. Dame!... c'est beaucoup moins beau qu'ici, mais tout y est conforme à la position qu'il convient que vous affichiez.

—Où est-ce?

Le bonhomme eut un sourire qui voulait être très malicieux:

—J'ai songé à économiser vos chaussures, répondit-il, vous ne serez pas à une lieue de chez M. Martin-Rigal.

—Partons donc!... s'écria le jeune homme, que la curiosité ardait.

Comme factotum, le vieux clerc n'a pas son pareil. Il sait tout, connaît tout, prévoit tout, pense à tout.

Paul dut s'en convaincre au premier coup d'œil donné à sa nouvelle demeure.

C'est rue Montmartre, presque au coin de la rue Joquelet, que le père Tantaine avait rencontré ce qu'il cherchait.

C'était bien, ainsi qu'il l'avait fait pressentir, le logis modeste d'un artiste à ses débuts, mais d'un artiste ayant déjà vaincu les premières difficultés, songeant à l'avenir et se préoccupant du bien-être présent.

L'appartement, situé au troisième étage, se composait d'une petite entrée, de deux jolies pièces et d'un assez grand cabinet de toilette. Une des pièces était la chambre à coucher, l'autre était disposée en petit salon de travail, et près de la fenêtre se trouvait un piano.

Meubles, rideaux, tentures, bibelots, tout était propre, rien n'était neuf.

Une particularité frappa Paul.

Cet appartement, qu'on lui disait loué et meublé pour lui depuis trois jours seulement, paraissait habité. La vie y palpitait. Ou eût juré que le locataire venait de sortir à la minute, et qu'il allait rentrer.

Tout, depuis le lit qu'on aurait supposé tiède encore, jusqu'aux bouts de bougie des candélabres, trahissait des habitudes quotidiennes non interrompues.

Il y avait, sous le lit, des pantouffles qui avaient servi, le feu du matin n'étaitpas tout à fait éteint, on apercevait dans l'âtre des bouts de cigare, sur la table du salon de travail était une feuille de papier de musique, où on avait commencé de noter un air.

Cette sensation de la présence d'un maître était si forte, que Paul ne put s'empêcher de s'écrier:

—Mais cet appartement est habité, monsieur, nous sommes chez quelqu'un.

—Nous sommes chez vous, mon enfant.

—Maintenant, peut-être, parce que vous aurez acheté ici tout en bloc; mais celui qui vous a vendu son mobilier ne fait que de partir...

Le doux Tantaine avait l'air ravi d'un écolier après une espièglerie.

—Depuis plus d'un an, répondit-il, le seul locataire de céans, c'est vous. Ne reconnaîtriez-vous plus votre logis?

Paul écoutait bouche béante, flairant une mystification ou un mystère.

—Quelle plaisanterie! dit-il, pour dire quelque chose.

—De ma vie je n'ai été aussi sérieux. Voici plus d'une année que vous avez installé vos pénates ici. En voulez-vous une preuve? Je vais vous la donner.

Il n'attendit pas la réponse. Il courut se pencher au-dessus de la cage de l'escalier, et, de toutes ses forces, cria:

—Mère Brigot!... Ohé!... Montez donc!...

Puis revenant à Paul:

—C'est la concierge de la maison, dit-il, vous allez voir.

Au même moment, une grosse vieille, répugnante d'obésité, au nez écarlate ayant une mine obséquieuse que démentait son petit œil méchant caché sous de gros sourcils gris, fit son entrée dans l'appartement.

—Bonjour la mère, lui dit le vieux clerc d'huissier; je vous ai appelée pour un petit renseignement...

—Bien à votre service, monsieur Tantaine.

Du doigt, le bonhomme montra Paul, tout en continuant à s'adresser à la portière.

—Vous connaissez monsieur? demanda-t-il.

—Cette malice! Un locataire.

—Comment se nomme-t-il?

—Paul.

—Tout court?

—Mais oui; Paul de Rien-Avec, autrement dit. N'allez-vous pas lui reprocher de n'avoir connu ni père ni mère...

—Quelle est sa profession?

—Artiste donc! il donne des leçons de piano, il compose des airs et il copie de la musique.

Il fut saisi d'un tel effroi qu'il se laissa tomber sur un fauteuil.Il fut saisi d'un tel effroi qu'il se laissa tomber sur un fauteuil.

—Que gagne-t-il à ce métier?

—Ah!... je n'ai pas compté avec lui. A vue de nez, ça doit aller dans les trois ou quatre cents francs par mois.

—Et cette somme lui suffit?

—Certainement. Mais dame! c'est si sage, si économe! une vraie fille, quoi! Au point que moi qui ai une demoiselle, je voudrais qu'elle lui ressemblât. Et travailleur, et distingué, et propre...

Elle sortit sa tabatière, huma une copieuse prise, et, avec l'accent d'une conviction bien arrêtée, ajouta:

—Et joli garçon!...

L'air connaisseur de la grosse femme parut réjouir beaucoup le bon Tantaine. Cependant il poursuivit:

—Pour être si bien informée, il faut que vous connaissiez M. Paul depuis longtemps, et qu'il vous ait parlé de ses affaires.

—Pardine!... il y aura quinze mois, au terme prochain qu'il a emménagé ici, et depuis ce temps, tous les jours que le bon Dieu fait, c'est moi qui arrange son ménage...

—Savez-vous où il logeait avant?

—Naturellement, puisque je suis allée aux renseignements. Il demeurait rue Jacob, de l'autre côté de l'eau. On l'y a même bien regretté, allez, mais il fallait qu'il se rapprochât de son travail, qui est ici près, rue Richelieu, à la bibliothèque.

D'un geste, le bonhomme arrêta la portière.

—Cela suffit, mère Brigot, dit-il, laissez-moi seul avec monsieur.

Ce bizarre, ce surprenant interrogatoire, Paul l'avait écouté de l'air ahuri d'un homme qui se tâte pour savoir au juste s'il dort ou s'il veille, s'il vit ou s'il rêve.

Le doux père Tantaine, lui, ferma soigneusement la porte sur les talons de la portière, et revint vers son protégé en riant aux éclats trop fort pour que son rire fût complétement naturel.

—Eh bien! lui demanda-t-il, que dites-vous de l'aventure?

Paul fut bien deux minutes au moins pour recouvrer la parole. Il faisait d'héroïques efforts pour rassembler ses idées en déroute, il appelait à la rescousse sa fermeté vacillante.

Il se rappelait les conseils que depuis cinq jours le docteur Hortebize lui chantait sur tous les tons: «Attendez-vous aux événements les plus extraordinaires, ne vous étonnez de rien, soyez prêt à tout.»

Pour un premier assaut, sa contenance ne fut pas trop fâcheuse.

—Je suppose, monsieur, reprit-il enfin, que vous avez fait la leçon à cette femme.

La grimace du vieux clerc ne laissait pas de doute sur le vif désappointement que lui causa cette réponse.

—Diable!... fit-il d'un ton d'ironie qu'il ne prit pas la peine de dissimuler, si c'est là tout ce que vous avez compris, nous ne sommes pas près de nous entendre!

Cette raillerie devait piquer la vanité toujours à vif du protégé de B. Mascarot.

—Pardon, reprit-il d'un air gourmé, je comprends que cette scène n'est qu'une préface, et j'attends le roman.

Cela fut dit avec une belle assurance qui enchanta le vieux clerc d'huissier.

—Oui, mon enfant, s'écria-t-il tout attendri d'une effusion paternelle, oui, ce n'est qu'une préface indispensable! Le roman, on te le révélera quand le moment propice sera venu, et tu verras quel magnifique rôle on t'y réserve, et tu comprendras quel succès t'attend, si tu sais être un acteur de talent!

—Pourquoi ne pas dire la vérité tout de suite?

Le bonhomme hocha doucement la tête.

—Patience, répondit-il en revenant au «vous,» patience, impétueuse jeunesse! On n'a point bâti Paris en un jour. Laissez-vous guider, ô mon fils! laissez-nous mesurer le fardeau à vos forces, abandonnez-vous à nos lisières protectrices! C'en est assez pour aujourd'hui. Vous venez de recevoir votre première leçon, repassez-la, méditez-la.

—Une leçon?

—Ou une répétition, comme vous voudrez, oui, mon enfant. Ce que j'avais à vous apprendre, je l'ai mis en action, pour vous frapper plus vivement, pour le graver plus profondément dans votre esprit.

C'était précis, cela: il n'y avait ni à douter, ni à équivoquer, ni à hésiter.

—Tout ce que cette bonne femme a dit, poursuivit le doux Tantaine en appuyant sur chaque mot pour lui donner une valeur plus grande, tout ce qu'elle a répondu doit être la vérité. Donc, c'est la vérité. Quand vous serez arrivé à vous le persuader à vous-même, vous serez prêt pour la lutte; jusque-là, non. Souvenez-vous de ceci: on n'impose que les croyances auxquelles on ajoute lui. Il n'est pas un imposteur illustre qui n'ait été sa première dupe et sa plus entêtée.

A ce vilain mot: imposteur! le protégé de B. Mascarot ne fut pas maître d'un haut-le-corps. Il essaya de protester.

Mais ce fut une raison pour Tantaine d'insister sur son idée et de souligner sa réplique comme on accentue la phrase décisive qui livre la clé d'une situation indéchiffrable.

—Un de mes amis, prononça-t-il, a vécu dans l'intimité d'un faux Louis XVII,qui eût ses partisans, et il m'a raconté une foule de particularités de son existence. Ce garçon, qui était le fils d'un cordonnier d'Amiens, avait si parfaitement fait abstraction de soi pour se pénétrer de son personnage d'emprunt, que, mis inopinément en présence d'une fille de son pays, qui avait été sa maîtresse et qu'il avait aimée à la folie, il ne la reconnut pas.

—Oh!... interrompit Paul; quelle histoire!...

—Non, il ne la reconnut pas. Et voilà à quelle perfection vous devez prétendre. Ne souriez pas, le cas est sérieux. Il vous faut réussir à vous dégager totalement de vous-même pour entrer dans la peau d'un homme nouveau. Paul Violaine, le fils illégitime d'une petite mercière de Poitiers, le trop naïf amant de la Belle Rose, n'existe plus. Il est mort d'inanition dans un grenier de l'hôtel du Pérou, ainsi qu'en témoignerait au besoin MmeLoupias.

C'est qu'il ne plaisantait pas, le vieux clerc d'huissier.

Il avait arraché son masque de bénigne niaiserie, il avait cet accent irrésistible qui enfonce les idées comme des pointes acérées dans les cerveaux les plus rebelles.

—Vous dépouillerez, poursuivait-il, cet individualité importune comme un vêtement usé qu'on jette et qu'on oublie. Le succès est à ce prix. Et je ne vous commande pas seulement de perdre la mémoire de l'intelligence, celle-là n'est rien; je vous ordonne de perdre la mémoire du corps, qui est idiote, absurde, terrible, qui trahit toujours. Il ne faut pas que si, dans la rue, un inconnu crie: Violaine!... vous vous retourniez machinalement.

Si préparé que dût être Paul à cette leçon, il sentait sa raison vaciller comme la flamme d'une bougie au vent. Le cauchemar continuait.

—Qui suis-je?... balbutia-t-il.

Le doux Tantaine se permit un ricanement sardonique.

—La portière vous l'a dit, répondit-il, aussi bien, mieux même que je n'aurais su vous le dire. Vous avez nom Paul, tout court, vous avez été élevé aux Enfants-Trouvés, vous n'avez jamais connu vos parents. Voici quinze mois que vous habitez ici, et vous demeuriez l'an passée rue Jacob. Votre femme de ménage n'en sait pas davantage... Mais lorsque vous viendrez avec moi rue Jacob, les concierges vous reconnaîtront, et ils vous diront où était, avant, votre domicile; et si nous y allons, on se souviendra de vous pareillement.

—Et il me sera possible de remonter ainsi le passé?...

—Mon Dieu, oui, jusqu'au jour de votre naissance. Peut-être en cherchant bien, arriveriez-vous jusqu'à votre père...

—Oh!... monsieur!...

—A moins qu'il n'arrive jusqu'à vous.

Le front de Paul devenait de plus en plus soucieux.

—Mais si on me demandait des détails sur ma vie, sur ce que j'ai fait? Cela peut arriver; je puis être interrogé par M. Martin-Rigal, par MlleFlavie...

—Nous y voici donc!... Eh bien! rassurez-vous; on vous communiquera des documents si explicites, si précis qu'il vous sera aisé de donner, heure par heure pour ainsi dire, l'emploi de vos vingt-trois ans.

—Mais alors, monsieur, il était donc, comme moi, musicien, compositeur, cet autre dont je prends la place?

Le vieux clerc d'huissier, impatienté, ne se gêna pas pour lâcher un maître juron.

—Sacrebleu!... s'écria-t-il, jouez-vous la simplicité? Vous ai-je dit que vous preniez la place de qui que ce soit? Que me parlez-vous d'un autre? Il n'y a que vous ici. Vous n'avez donc pas écouté la portière.

—Si, mais...

—Eh bien! elle vous l'a appris, vous êtes artiste. Vous vous êtes fait seul, comme les hommes qui ont du nerf. Est-ce que le talent a besoin de maître! Pour vivre en attendant que vos œuvres arrivent à l'Opéra, vous donnez des leçons.

—A qui? On me questionnera.

Le père Tantaine prit dans une coupe, sur la cheminée, trois cartes de visite, et les présenta à Paul, en disant:

—Voici le nom et l'adresse de trois élèves que vous avez et qui vous donnent chacune cent francs par mois pour deux séances par semaine. Ces deux-ci vous affirmeraient si vous en doutiez, que vous êtes leur professeur depuis longtemps. La troisième, Mmeveuve Grodorge, témoignera même en justice, sous la foi du serment, qu'elle doit à vos leçons tout ce qu'elle sait, et elle est forte. Demain, vous vous présenterez chez ces élèves, aux heures indiquées sur les cartes. Vous serez reçu comme un familier de la maison, lâchez d'y être à l'aise autant qu'un ancien maître...

—Je tâcherai.

—Encore un mot. En dehors de vos leçons, et pour augmenter votre bien-être, vous copiez à la bibliothèque, pour des amateurs riches, des fragments d'anciens opéras inédits. Voici sur le piano le travail que vous achevez pour M. le marquis de Croisenois, une œuvre charmante de Valserra:I tredici mesi...

C'était tout pour le moment. Il prit le bras de Paul et lui fit visiter en détail l'appartement.

—Vous le voyez, disait-il, on n'a rien oublié, on vous croirait ici depuis des siècles. Bien plus, comme, en garçon rangé que vous êtes, vous ne dépensez pas ce que vous gagnez, vous trouverez dans le tiroir de votre bureau huit obligations d'Orléans et un millier de francs, ce sont vos économies.

Mille questions se pressaient sur les lèvres de Paul, mais déjà le bonhomme avait ouvert la porte pour se retirer.

—Je reviendrai demain avec le docteur, dit-il.

Puis adressant à son élève une bénédiction ironique, il ajouta, comme jadis B. Mascarot:

—Tu seras duc!...

Debout devant sa loge, la concierge de la maison, la mère Brigot, guettait la sortie du vieux clerc d'huissier.

Dès qu'elle l'aperçut descendant lentement l'escalier, la tête baissée en homme écrasé sous le poids de ses préoccupations, elle courut à lui, autant toutefois que son obésité lui permettait de courir.

—Êtes-vous content de moi, monsieur Tantaine? lui demanda-t-elle de sa voix affreusement pateline...

—Chut!... interrompit le bonhomme en la poussant brutalement dans sa loge, dont la porte était restée ouverte, chut donc! Êtes-vous folle de parler ainsi tout haut, au risque d'être entendue du premier venu!

Il paraissait si furieux, ce bon Tantaine, que la portière baissait le nez, tremblante comme une coupable devant la justice.

—J'espérais, balbutia-t-elle, que j'avais bien répondu.

—Très bien, en effet, mère Brigot; vous m'aviez parfaitement compris. Je rendrai bon compte de vous à M. Mascarot.

—Quel bonheur!... Alors, nous sommes sauvés, Brigot et moi?

Le vieux clerc eut un geste équivoque.

—Sauvés... répondit-il, pas encore tout à fait. Le patron, certainement, a le bras long, mais vous avez des ennemis, beaucoup d'ennemis. Tous les domestiques de la maison vous exècrent, et ils seraient ravis, je ne vous le cacherai pas, de vous faire arriver de la peine.

—Oh!... monsieur, est-ce possible; peut-on dire des choses pareilles! Nous qui sommes si bons pour eux, mon mari et moi.

—Maintenant peut-être, parce que vous redoutez leur témoignage; mais autrefois?... Ah! vous vous êtes mis dans de biens vilains draps, votre mari et vous. La loi est précise: Article 386, paragraphe 3. Il y va de la réclusion. Vous avez surtout cette diable de circonstance de paquets de clés vus entre vos mains par les deux bonnes du second étage, qui est terrible.

Ce fut au tour de la grosse femme de frémir. Elle joignit les mains en murmurant d'une voix suppliante:

—Plus bas! monsieur, je vous en conjure, plus bas!...

—Votre grand tort, poursuivait le père Tantaine, est d'être venu trouver lepatron trop tard. On avait beaucoup jasé déjà, la police avait été prévenue et ne pouvait se dispenser d'agir.

—C'est égal, si M. Mascarot voulait...

—Mais il veut, chère dame, il ne demande qu'à vous être utile. Je suis persuadé qu'il réussira à égarer l'enquête; déjà beaucoup de témoins ont promis de vous être favorables... Seulement, vous savez, service pour service, il faut lui obéir ponctuellement.

—Oh! le cher homme!... nous passerions dans le feu pour lui, Brigot et moi; ma fille Euphémie y passerait aussi...

Prudemment le vieux clerc recula.

Il put craindre que, transportée d'espoir, dans l'effusion de sa reconnaissance, la portière ne se jetât à son cou.

—Le patron n'exige pas de tels sacrifices, dit-il; tout ce qu'il vous demande, c'est de ne jamais varier dans vos déclarations au sujet de Paul. Ce qu'il attend, c'est une discrétion impénétrable. Un seul mot du secret qui vous a été confié, il vous abandonne, et alors, je vous l'ai dit, l'article 386...

Décidément, l'énoncé de cet article qui édicte les peines applicables aux vols domestiques avait la vertu de donner des coliques à l'honnête concierge.

—La tête sur le billot, monsieur, s'écria-t-elle, je soutiendrais mordicus que M. Paul est mon locataire depuis un an, qu'il est artiste, que je le connais, et le reste. Quant à lâcher une traître parole de ce que vous m'avez conté, je me couperais plutôt la langue, et j'y tiens... allez!

Si véritablement sincère était l'accent de cette déclaration, que le vieux clerc d'huissier revint à sa bénignité accoutumée.

—Dans ces conditions, prononça-t-il, je suis autorisé à vous dire: Espérez. Oui, le jour où l'affaire de notre jeune homme sera terminée, on vous obtiendra une petite déclaration qui vous rendra blancs comme neige et qui vous permettra de dire le front haut que vous avez été calomniés.


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