M. de Mussidan fut-il dupe de ce généreux mensonge?... Il est certain que non.
D'ailleurs, l'idée que le bonheur, la vie, la personne de sa fille seraient la rançon de son honneur en danger lui était insupportable.
Seul, il n'eût pas hésité à braver les conséquences du meurtre de Montlouis.
Mais pouvait-il hasarder la divulgation du secret de la duchesse?...
Certainement la prescription était acquise, mais n'y aurait-il pas une enquête? Henri de Croisenois ne manquerait pas de la demander, et il l'obtiendrait, pour la constatation légale de la mort de Georges.
Quel scandale alors, quelle clameur dans le public!...
Devant sa femme et sa fille, il reconnaissait la nécessité de la soumission, il paraissait se résigner, mais en réalité il ne pouvait, non, il ne pouvait prendre sur lui de se soumettre à cette ignoble oppression.
—Pardon, Octave! pardon, je suis une malheureuse.—Pardon, Octave! pardon, je suis une malheureuse.
Le temps passait, cependant, et les misérables ne donnaient plus signe de vie;
le docteur même paraissait plus. Que signifiait ce silence? Il y avait des moments où la comtesse se prenait presque à espérer.
—Nous oublieraient-ils? pensait-elle; seraient-ils tombés pour quelque méfait sous la main de la justice?...
Non, ils n'étaient pas oubliés.
L'honorable placeur ne perdait pas de vue aucune des cases de ce vaste échiquier où il jouait sa dernière partie, et c'est avec une admirable précision et juste au moment opportun qu'il mettait ses pièces en mouvement.
Tout était combiné pour le succès de l'affaire de Champdoce, pour substituer Paul au véritable enfant du duc, toutes les précautions que peuvent suggérer la prévoyance et la prudence humaines avaient été prises...
B. Mascarot se retourna vers Croisenois, vers le comte et la comtesse de Mussidan négligés en apparence pendant une semaine.
De ce côté, l'opération était double.
Tout d'abord, il fallait arracher au comte et à la comtesse leur consentement au mariage de Croisenois et de Sabine.
En second lieu, il s'agissait de contraindre Croisenois à lancer et à bien lancer cette fameuse société industrielle destinée à masquer les pratiques de chantage de B. Mascarot et de ses associés.
Avant tout, une démarche décisive près de M. de Mussidan était indispensable...
Le bon père Tantaine fut mis en campagne.
Pour une mission de l'importance de celle dont on le chargeait, près de telles personnes, tout autre que le doux père Tantaine eût jugé indispensable de faire un peu de toilette, de cirer à tout le moins ses bottes éculées, et de promener la brosse sur sa redingote crasseuse.
Mais le bonhomme a d'inébranlables principes, qu'il a plus d'une fois exposés au trop coquet Beaumarchef: il dédaigne ce qu'il appelle les simagrées, et prétend que l'habit ne fait pas le moine.
On l'a souvent entendu déclarer qu'il ne quitte jamais un vêtement le premier, et quand on l'examine on reconnaît qu'il doit dire vrai.
Il tient à ses guenilles autant qu'à sa peau même. Il dit qu'en en changeant, il déguiserait sa personnalité. Il sait ce qu'il est, avec ses loques, il ignore ce qu'il serait sous des vêtements neufs.
C'est pourquoi, lorsque sur les onze heures du matin, les domestiques de l'hôtel de Mussidan virent entrer dans le vestibule ce grand vieux sordide et malpropre, qui demandait à parler au comte ou à la comtesse, ils n'hésitèrent pas à lui répondre que Monsieur et Madame venaient de sortir pour plusieurs années.
La plaisanterie ne parut aucunement déconcerter le bonhomme.
Sans quitter son air humble et timide, il insista, se recommandant de son patron, le placeur de la rue Montorgueil. Puis, tirant de sa poche une carte de B. Mascarot, il conjura ces «bons messieurs» de la faire passer à leurs maîtres, affirmant que dès qu'ils la verraient ils donneraient l'ordre de l'introduire.
L'influence du nom de l'honorable placeur était grande, et cependant les valets hésitaient quand le beau Florestan survenant se chargea de la commission, sous ce prétexte qu'un homme en vaut bien un autre.
Le comte de Mussidan venait de se mettre à table pour déjeuner avec la comtesse, lorsque Florestan lui apporta la carte du placeur de la rue Montorgueil.
En lisant ce nom de B. Mascarot, qui était resté gravé dans sa mémoire, le comte devint plus blanc que sa chemise, et son estomac se serra si violemment, qu'il lui fallut un effort pour avaler la bouchée qu'il mâchait.
—Conduisez ce... monsieur à la bibliothèque, et dites-lui que je l'y rejoindrai dès que j'aurai déjeuné.
Florestan sorti, M. de Mussidan fit passer la carte à sa femme, avec ce seul mot: «Voyez!...»
Mais la comtesse, qui était plus pâle qu'une morte, et comme anéantie, ne releva pas la tête pour regarder.
—J'avais deviné!... balbutia-t-elle.
—Eh bien!... oui, reprit le comte, l'échéance est arrivée!... Voici la fin de tout! Ce nom, sur ce carré de papier, c'est la signification de l'arrêt fatal.
Il se leva avec un tel mouvement de rage que tout ce qui se trouvait sur la table fut renversé.
—Et ne pouvoir rien contre ces vils scélérats!... s'écria-t-il, rien!... Se sentir écraser et n'oser pas jeter un cri!... Subir les derniers outrages et se taire!... C'est à devenir fou...
Il succombait à la violence de son émotion; il s'affaissa sur une chaise, le coude appuyé sur le dossier, cachant sa figure entre ses mains, sans doute pour cacher ses larmes... car il pleurait.
Le voyant ainsi désespéré, la comtesse se leva toute chancelante, vint s'agenouiller à ses pieds, et prit une de ses mains qu'elle baisa.
—Pardon!... Octave, murmurait-elle, oh!... pardon!... Je suis une malheureuse. Dieu n'est pas juste!... Seule, j'ai commis les crimes; pourquoi ne suis-je pas seule punie!...
M. de Mussidan la repoussa sans colère.
Il souffrait tant, que l'idée ne pouvait lui venir d'adresser un reproche à cette femme, la sienne, qui cependant avait fait de sa vie une longue torture, qui était la seule cause de cette suprême catastrophe.
—Et Sabine, reprit-il, ma fille, une Mussidan, épouserait un de ces ignobles et bas coquins!... Non, cela ne se peut!... Donner notre fille pour nous sauver de l'infamie, serait une abominable lâcheté, un crime plus odieux que tous les autres!...
Seule, Mllede Mussidan paraissait garder son sang-froid. Ses souffrances étaient autrement affreuses que celles de ses parents, et elle était innocente, elle!... Mais elle avait l'héroïsme du devoir, sa physionomie restait calme.
—Eh! cher père, fit-elle avec une gaîté navrante, en un pareil instant, pourquoi désespérer... Qui sait si M. de Croisenois ne sera pas un très bon mari!...
Le comte se retourna vers Sabine qu'il enveloppa d'un regard brûlant de tendresse et de reconnaissance.
—Chère fille!... murmura-t-il, d'un ton attendri, chère bien-aimée Sabine!...
L'exemple de tant de dévouement le rappelait à lui-même; il se leva:
—Résignons-nous, fit-il... en apparence du moins. Nous avons tout à espérer du temps... attendons. Laissons aller les choses!... A la porte de la mairie, nous verrons!...
Ainsi le père et l'amant se rencontraient dans une pensée commune. Ce que disait là le comte, André l'avait dit...
Cette résolution rendit à M. de Mussidan toute sa fermeté. Il s'approcha de la table, se versa un grand verre d'eau qu'il avala d'un trait, et sortit en murmurant:
—Allons!... du courage!...
Cette scène si désolante, le doux père Tantaine la devinait ou à peu près. Il ne trouvait donc point surprenant qu'on le fit attendre; il ne s'en formalisait pas.
Florestan l'avait conduit dans cette vaste et belle bibliothèque ou B. Mascarot avait été reçu, et pour tuer le temps, il y inventoriait toutes choses, les meubles sévères et de haut style, les lourdes tentures, les livres dont les reliures, chefs-d'œuvre d'un ouvrier de Londres, resplendissaient, les bronzes qui chargeaient les consoles, enfin toutes les superfluités d'un luxe d'ancienne date déjà et du meilleur goût.
—Eh! eh!... murmurait-il, en essayant l'élasticité des fauteuils, on est bien ici, très bien; et quand les affaires seront finies, je ne dis pas que je ne m'arrangerai pas un nid semblable! Je suis sûr que Flavie...
Un bruit de pas dans le corridor coupa net ce monologue, et le bonhomme se dressa brusquement.
La porte s'ouvrit; M. de Mussidan parut, extrêmement pâle, mais calme et digne.
Le doux père Tantaine aussitôt s'inclina jusqu'à terre, les coudes en dehors, serrant à deux mains contre sa poitrine son chapeau pelé et ramolli par bien des années de service.
—Monsieur le comte, balbutiait-il, le plus humble de vos serviteurs...
Mais le comte demeurait comme pétrifié sur le seuil.
—Pardon!... interrompit-il, c'est bien vous qui m'avez fait remettre cette carte en sollicitant un moment d'entretien?...
—J'ai eu cet honneur.
—Cependant, vous n'êtes pas celui dont je lis le nom sur cette carte.
—Il est vrai... je ne suis pas M. Mascarot. Si j'ai pris la liberté de me servir de ce nom respectable, pour arriver jusqu'à monsieur le comte, c'est que le mien ne lui eût rien appris. Je me nomme Tantaine, Adrien Tantaine, clerc d'huissier de mon état.
C'est avec une surprise profonde que M. de Mussidan toisait le grand vieux si délabré. L'expression niaise de sa physionomie, son sourire douceâtre, son humilité inquiétaient; on sentait que se fier à cette bonace serait folie.
—Or, reprit le bonhomme, je viens pour l'affaire que monsieur le comte sait bien. Il est urgent d'en finir et d'échanger les paroles.
Échanger les paroles!... Il disait cela simplement, comme une chose parfaitement naturelle!...
Le comte, cependant, entra, refermant à clé sur lui la porte de la bibliothèque.
L'ignoble du personnage lui rendait plus pénible encore, et plus douloureuse une humiliation presque intolérable.
—Je vous comprends, reprit M. de Mussidan. Mais pourquoi est-ce vous qui venez, et non pas l'autre... celui que j'ai vu déjà?
—Il devait venir, c'était entendu, puis au dernier moment, il a refusé.
—Ah!...
—C'est comme cela. Il a eu peur. Mascarot a encore beaucoup de choses à perdre, tandis que moi!...
Sur ce: moi, il s'arrêta court, et écartant les pans de sa crasseuse redingote, il fit sur lui même un tour complet, afin de bien montrer toute l'horreur de son costume.
—Ce que j'ai sur le dos, est tout ce que j'ai à perdre.
Il disait cela d'un ton enjoué qui devait faire frissonner.
—Ainsi, fit le comte, je puis traiter avec vous?
—Parfaitement... d'autant mieux que je ne suis pas un intermédiaire, moi, je suis propriétaire des documents.
—Comment, c'est vous qui...?
Le bonhomme s'inclina de l'air le plus modeste.
—C'est moi, oui, monsieur le comte, répondit-il, qui possède les feuillets arrachés au journal de M. de Clinchan, et aussi, pourquoi ne pas l'avouer? toute la correspondance de Mmede Mussidan. Si, pour commencer, j'avais divisé l'opération, c'est qu'il n'est pas prudent de mettre tous ses œufs dans le même panier... Mais maintenant que monsieur le comte et madame la comtesse sont d'accord, nous pouvons, je crois, joindre les causes, comme on dit au palais...
—Soit!... répondit le comte, sans prendre la peine de cacher son dégoût, asseyez-vous.
Qu'on le méprise autant qu'il le mérite, c'est ce dont le doux père Tantaine se soucie comme de Collin-Tampon. Mais il ne supporte pas qu'on lui témoigne le mépris qu'on ressent. Beaucoup d'hommes sont ainsi...
Son irritation se traduisit par un changement de façons si soudain que le comte en fut stupéfait. Toute son humilité disparut.
—Je serai bref, fit-il d'un ton tranchant. Avez-vous l'intention, monsieur le comte, de déposer une plainte au parquet? C'est votre droit. Le chantage est un délit, nous serons certes poursuivis...
—J'ai déjà dit que je ne porterais pas de plainte.
—Nous transigeons, alors?
—La transaction est à discuter...
Le vieux clerc haussa dédaigneusement las épaules.
—Avec nous, interrompit-il, on ne discute pas. Nous dictons les conditions, et on les accepte ou on les repousse. C'est à prendre ou à laisser...
Cela fut dit avec un accent de si rare impudence, qu'une fugitive rougeur empourpra le front de M. de Mussidan, et qu'il balança s'il ne jetterait pas le vil gredin par la fenêtre.
Mais il avait pris vis-à-vis de lui même l'engagement de tout entendre.
—Dites toujours vos conditions, fit-il.
Le père Tantaine sortit un portefeuille graisseux, et il en tira un «traité» rédigé à l'avance.
—Voici, prononça-t-il, notre dernier mot; je lis:
«Le comte de Mussidan accorde la main de MlleSabine, sa fille à M. le marquisde Croisenois; il donne 600,000 francs de dot, et s'engage à faire célébrer le mariage dans les délais de stricte rigueur.
«Demain M. de Croisenois sera officiellement présenté à l'hôtel de Mussidan et très bien accueilli.
«Dans quatre jours il sera invité à dîner.
«D'aujourd'hui en quinze, M. de Mussidan donnera une grande fête pour la signature du contrat.
«Les feuillets et la correspondance seront remis à M. de Mussidan au sortir de la mairie......................»
Le comte eut sur lui-même assez de puissance pour subir, sans éclater, la lecture de ces incroyables conditions.
—Fort bien! fit-il froidement, et qui me dit que vous tiendrez vos engagements, que les papiers me seront restitués?
Le vieux clerc eut un geste d'atroce commisération.
—Le simple bon sens, répondit-il. Qu'aurons-nous à espérer de vous, quand nous aurons votre fille et votre fortune?... Rien, n'est-ce pas!...
A qui fût venu un mois plus tôt, lui conter comme vrais les incidents d'un complot pareil à celui dont il était en ce moment la victime, M. de Mussidan eût répondu par un sourire d'incrédulité.
L'homme est ainsi fait, qu'il refuse d'admettre les événements qui sortent du cercle de ses prévisions: cadre absurdement restreint, si on le compare aux combinaisons infinies qui résultent du jeu des intérêts et des passions.
Ainsi, M. de Mussidan était absolument abasourdi de la logique si impudente du vieux clerc d'huissier.
Que lui disait-il?
Qu'on le laisserait en repos quand on n'aurait plus rien à attendre de lui.
Cela tombait sous le sens, l'évidence était telle qu'elle valait les plus fortes et les plus solides garanties.
Le comte cependant ne répondit pas tout d'abord, et, pendant plus d'une minute, il arpenta de long en long la bibliothèque, étudiant à la dérobée son terrible interlocuteur, appliquant toute sa pénétration à chercher quelque défaut à cette armure de cynisme et d'audace.
—Tenez, monsieur, prononça-t-il enfin d'un ton délibéré de l'homme dont le parti est pris, je renonce à lutter. Vous me tenez... autant m'avouer vaincu. Si exhorbitantes que soient vos conditions, je les accepte.
—A la bonne heure, murmura le doux Tantaine, voilà qui est parler.
—Seulement, expliquons-nous franchement, sans réticences... Au point où nous en sommes, nous ne pouvons plus espérer nous en imposer... Les artifices sont donc inutiles.
—Oh!... absolument.
—Alors, reprit le comte, dont l'œil brilla d'une lueur d'espoir, pourquoi me parler encore d'accorder la main de ma fille à M. de Croisenois? Le prétexte est désormais inutile. Que voulez-vous, en réalité? les six cent mille francs que je dois donner en signant le contrat, n'est-ce pas? Eh bien!... prenez-les, et laissez-moi Sabine. Je vous offre la dot sans la fille, c'est tout bénéfice...
Il s'arrêta, épiant anxieusement l'effet de cette proposition. Il la croyait irrésistible, il se trompait.
—Ce ne serait plus la même chose, répondit le bonhomme, notre but, de cette façon ne serait pas rempli.
—Je puis sacrifier davantage. Accordez-moi un mois... En ce temps, je me fais fort, le Crédit-Foncier et mes amis aidant, de réunir un million... je dis bien: un million!... cinquante mille livres de rentes...
Mais l'énormité de la somme ne parut produire aucune impression sur ce vieux, d'apparence si minable, pourtant, qu'on lui eut donné deux sous dans la rue.
—En vérité, fit-il, monsieur le comte m'afflige... J'ai cependant eu l'honneur de lui dire que nos conditions sont définitives... irrévocables...
Le père Tantaine s'était levé.
—Il serait sage, je crois, dit-il, de briser là cet entretien, qui deviendrait peut-être irritant. Tout est bien arrêté, Monsieur le comte accepte le traité, M. de Croisenois sera bien accueilli demain...
D'un signe de tête, M. de Mussidan répondit: oui.
—Alors, ajouta le vieux clerc d'huissier, je puis me retirer. Que monsieur le comte tienne ses engagements, nous tiendrons les nôtres.
Il avait déjà la main sur le bouton de la porte, quand le comte, d'un geste, l'arrêta.
—Un mot encore, fit-il; je puis répondre de moi et de Mmede Mussidan, de notre fille...
A cette objection, la physionomie du bon Tantaine changea brusquement.
—Je ne comprends pas!... prononça-t-il d'un ton indiquant au contraire qu'il comprenait très bien, je ne sais pas...
—Il se peut que ma fille repousse M. de Croisenois.
—Pourquoi?... le marquis est bien de sa personne, il est aimable, spirituel...
—Si elle le repoussait cependant?
Le vieux clerc eut un joli geste de protestation.
—Oh!... fit-il, Mllede Mussidan est une jeune personne trop bien née pour songer même à discuter la volonté de ses parents.
Le comte, d'un coup de pied, referma la porte.Le comte, d'un coup de pied, referma la porte.
M. de Mussidan n'ignorait plus qu'il était entouré d'espions, mais il ne pou
vait soupçonner qu'on connût l'héroïque dévouement de Sabine. Il insista donc:
—Il faut tout prévoir, reprit-il, afin d'éviter les malentendus. Ma fille a toujours été fort libre, et son caractère est d'une rare fermeté. Elle devait épouser M. de Breulh-Faverlay, et il se peut...
—Eh bien!... interrompit durement le bonhomme, si Mllede Mussidan résiste, vous me ménagerez un entretien de cinq minutes avec elle... Après, elle acceptera, je vous en réponds.
—Qu'oseriez-vous donc dire à ma fille, monsieur!...
—Je lui dirais... Eh bien!... je lui dirais que si elle aime quelqu'un, ce n'est pas à coup sûr ce M. de Breulh.
Il voulut partir, s'échapper sur ces mots, mais le comte, d'un coup de pied, referma violemment la porte déjà entr'ouverte.
—Vous ne sortirez pas d'ici, s'écria-t-il, sans expliquer cette réticence injurieuse. Que voulez-vous dire?...
Le doux père Tantaine parut se consulter. Son impatience l'avait emporté au-delà des limites qu'il s'était fixées, et il se trouvait pris au dépourvu.
—Mon Dieu!... répondit-il en rajustant ses lunettes, je n'ai rien prétendu dire que ce que j'ai dit... je n'avais assurément aucune intention offensante...
Il s'interrompit, hésita, demeura dix secondes indécis, et enfin, d'un ton de fine ironie, fort surprenant chez un homme de sa condition apparente, il poursuivit:
—Je n'ignore pas qu'une noble héritière peut prendre, sans être le moindrement compromise, quantité de libertés dont la plus petite perdrait de réputation sans retour la fille d'un bourgeois... Je suis persuadé que M. de Breulh savait très bien que sa future passait toutes ses après-midi seule, chez un jeune homme...
—Misérable!... s'écria le comte, ivre de douleur et de colère, infâme!... Tu mens.
M. de Mussidan avait eu un mouvement si menaçant, que le doux père Tantaine fit un bond en arrière, sortant à demi certain revolver qui ne le quittait jamais et qu'il avait si à propos montré à Perpignan.
—Doucement!... fit-il avec un sourire que son action rendait atroce, doucement, s'il vous plaît, monsieur le comte. Les injures et les coups se paient à part!... Je ne mens pas, entendez-vous!... Quel intérêt aurais-je à mentir?... Je suis mieux informé que vous, voilà tout!... Dix fois j'ai eu l'honneur de voir MlleSabine entrer au numéro... de la rue de la Tour-d'Auvergne, jeter au concierge le nom de André, artiste peintre, et s'élancer dans l'escalier, légère comme un oiseau!... Peut-être ne s'est-il jamais rien passé de mal...
Le comte était dans un état à faire pitié. Le sang affluait à sa gorge et l'étouffait. Machinalement il avait arraché sa cravate...
—Des preuves!... bégaya-t-il, des preuves!
Tout en parlant, le vieux clerc d'huissier avait manœuvré si habilement qu'il avait réussi à placer entre le comte et lui, la large table de la bibliothèque.
Derrière ce rempart improvisé, il se sentait plus à l'aise.
—Des preuves!... répondit-il, je n'en ai pas sur moi, et il me faudrait bien une huitaine de jours pour m'emparer de la correspondance de ces deux jeunes gens... Ce serait long. Mais il y a un moyen fort simple de s'assurer si je dis vrai ou non. Que demain, avant huit heures, monsieur le comte se rende à l'adresse que je lui donne, et qu'il monte hardiment à l'atelier de M. André. Là, il trouvera, caché comme une statue de Madone, derrière un rideau de serge verte, le portrait de MlleSabine, un beau portrait, ma foi!... et qui ne s'est pas fait tout seul, je suppose, ni sans modèle...
Le comte sentit qu'il n'était plus maître de soi, que sa tête s'égarait.
—Sortez!... cria-t-il d'une voix rauque, sortez!
Le père Tantaine ne se fit pas répéter l'injonction. Il courut à la porte, qu'il ouvrit toute grande afin de bien assurer sa retraite. Alors, d'une voix railleuse:
—Rappelez-vous l'adresse, monsieur le comte, dit-il, André, artiste peintre, rue de la Tour-d'Auvergne, nº.... avant huit heures.
Il vit, à cette suprême insulte, le comte se dresser et bondir jusqu'au milieu de la pièce, mais prestement il referma la porte et gagna l'escalier.
—Par ma foi!... grommelait-il, ça n'a pas été aussi dur que je me l'imaginais. Le sujet, il est vrai, était merveilleusement préparé. Trouvez donc un homme dont la caractère, si solidement trempé qu'il soit, résiste à quinze jours de transes et d'angoisses.
Il arrivait au vestibule, sa physionomie avait reprit son expression accoutumée, et c'est avec le plus profond respect qu'il salua MM. les valets de pied, et gagna la rue.
—Eh! eh! se disait-il, il me semble que je n'ai pas mal arrangé cela... M. de Mussidan résistera-t-il à la tentation de vérifier mes affirmations? Non, évidemment. Voici donc André et le comte rapprochés et rapprochés par moi. Qu'en résultera-t-il?... N'ai-je pas été un peu prompt?...
Tel était l'effort de son esprit, qu'il s'arrêta, tracassant ses lunettes.
—Mais non, continua-t-il, en reprenant sa route, c'est bien décidément une bonne inspiration que j'ai eue!... André se sait surveillé, cette blague à tabac oubliée par Florestan peut l'avoir éclairé... donc je ne lui apprends rien de neuf. Tandis que, d'un autre côté, M. de Mussidan acceptera presque volontiers le marquis de Croisenois pour gendre, lorsqu'il sera sur que sa fille adorée avaitun amant... et quel amant! un enfant trouvé, encore plus ouvrier qu'artiste, un garçon qu'elle ne pouvait épouser en aucun cas, même si...
Il disait cela, le doux Tantaine, ne doutant pas que Sabine ne fut la maîtresse d'André. La pensée d'un pur et noble amour comme celui des deux jeunes gens, ne pouvait lui venir.
—D'ailleurs, poursuivait-il, qui peut calculer les résultats de la visite de M. de Mussidan à ce maudit peintre!... Il est terriblement emporté le gentilhomme, l'artiste est patient autant qu'une guêpe... Un mot en amène un autre... d'une injure à une voie de fait, il y a juste la longueur du bras... S'ils allaient se prendre de querelle? Pourquoi ne se battraient-ils pas en duel, pourquoi André ne serait-il pas tué!...
Le vieux clerc d'huissier était alors arrivé au milieu des Champs-Élysées, et il tournait autour du cirque de l'Impératrice, regardant de tous côtés.
—Pourvu que Toto ne me fasse pas faux bond, grommelait-il!... Je m'étais pourtant bien expliqué, en lui donnant rendez-vous près du cirque, côté de là grande allée entre midi et une heure.
Il commençait à être inquiet, et plus mécontent encore, quand enfin il aperçut le garnement qu'il cherchait, non plus paré comme au bal duGrand Turc, de ce joli veston dont il était si fier, mais vêtu d'une affreuse blouse toute rapiécée.
Il se tenait debout, près d'un de ces jeux de dupe où, «à tout coup l'on gagne,» et il était en grande conversation avec le propriétaire de ce jeu.
—Toto!... appela de loin le bon Tantaine, hé!... Chupin!...
Le jeune gredin entendit à coup sûr, car il détourna vivement la tête, mais il ne bougea point pour si peu. L'entretien devait être des plus intéressants.
Mais le bonhomme l'ayant bêlé de nouveau, et impérieusement cette fois, il échangea avec le propriétaire du jeu la plus cordiale poignée de main, et s'approcha enfin en réchignant.
—Voilà une idée!... grognait-il en abordant le vieux clerc, vous arrivez, je dois tout quitter!... Êtes-vous malade, pour crier ainsi? Il faut le dire, on ira chercher le médecin du bureau de bienfaisance!...
—Je suis très pressé, Toto.
—Possible. Le facteur aussi est pressé, quand il est en retard. Moi j'étais en affaires.
—Avec cet individu, là-bas?
—Mais oui!... Cet individu, comme vous dites, n'est pas si bête que moi. Combien gagnez-vous par jour, papa?... Lui se fait de trente à quarante francs tous les soirs de six heures à minuit, rien qu'à crier: «Voilà la partie!... choisissez vos lots!... à tout coup l'on gagne!...» C'est joli, hein, sans compter le plaisir de tirer les sous des imbéciles... Ah! voilà un état qui m'irait!... Ça vaut un peu mieux que de s'établircamelot, car il est permissionné de la préfecture, lui, il paye patente comme un boutiquier. Mais patience!...
De la patience!... il en fallait certes en ce moment, au père Tantaine.
—Je croyais, objecta-t-il, que tu devais t'associer avec ces deux gentils garçons à qui tu offrais de la bière, au «Grand Turc.»
A ce souvenir, Chupin eut le cri rauque du blessé dont on froisse la plaie mal cicatrisée.
—M'associer!... s'écria-t-il d'un ton furieux, ça ne serait pas à faire!... Je ne les connais pas, les grands lâches!...
—Tu as eu à te plaindre d'eux, mon pauvre Toto?...
—Oh! je ne me plains pas. Ils m'ont appris que c'est surtout avec les amis qu'il faut ouvrir l'œil; c'est bon, on l'ouvrira. Avant-hier soir, me voyant sans défiance, il m'ont entortillé pour m'emmener dîner, ils m'ont fait boire jusqu'à plus soif, et ensuite ils m'ont forcé de jouer à l'écarté. Canailles!... J'avais beau tricher, je perdais toujours. Ils m'ont gagné mon argent d'abord, et après ce que j'avais sur le dos... Tout y a passé, depuis le chapeau jusqu'aux bottines. Nous étions seuls dans le cabinet d'un marchand de vin, ils étaient les plus forts, j'étais ivre, j'ai été obligé de payer comptant. Ils m'ont dépouillé, quoi!... Et hier matin, je me suis réveillé dans les fours à plâtre, vêtu comme vous voyez!... Brigands!... Ils ont eu ma pelure, mais moi j'aurai leur peau!...
Ce n'est pas sans peine que le vieux clerc d'huissier réprimait la plus violente envie de rire.
—Je t'avais prédit quelque chose comme cela, fit-il gravement. Quand on voit mauvaise compagnie, on finit mal... tu finiras mal, Chupin. Et en attendant, te voilà ruiné.
—Oh!... à fond! Si vous voulez me prêter cent sous, avec ce que j'ai en poche, ça me fera cinq francs. Heureusement, j'ai vu le patron hier, il m'a permis de vendre le fourneau qu'il m'avait donné et le droit de rester un an sous sa porte... Il est tout de même bon enfant, m'sieu Mascarot.
Le doux Tantaine allongea dédaigneusement les lèvres.
—Bon enfant, répondit-il, c'est selon. Tant qu'on lui rapporte et qu'on ne luidemande rien, on est son ami. Si on a besoin d'un service par exemple... bonsoir, plus personne.
Il était si étrange d'entendre dire du mal de l'honorable placeur par ce bonhomme, son bras droit, que Chupin s'arrêta stupéfait.
—Ce n'est pas ce que vous chantiez autrefois, observa-t-il.
—Autrefois, je ne le connaissais pas. Mais maintenant qu'il me laisse crever de faim lorsqu'il me doit sa fortune, je me dis: En voilà assez. Je puis te confier cela, Toto, tu es un garçon discret, je n'attends qu'une occasion pour quitter Mascarot et m'établir à mon compte.
Toto, le garnement, redoutait le bon Tantaine parce qu'il était pour lui une forme des volontés du terrible patron. Mais il tenait en piètre estime ses capacités; il les mesurait au résultat, et le voyant si misérable, il le jugeait médiocrement intelligent.
—Travailler pour soi, prononça-t-il d'un ton qui trahissait d'amères déceptions, c'est plus facile à dire qu'à faire, j'en sais quelque chose.
—Quoi!... tu aurais essayé...
—De faire ma petite affaire tout seul?... Un peu, oui, papa. Mais que je suis bête!... Vous le savez aussi bien que moi. Dites-donc que vous n'avez pas écouté quand vous êtes venu là-bas pour Caroline. C'est égal, on peut vous conter la chose. Donc, l'autre jour, étant encore bien mis, je vois descendre d'un fiacre à stores baissés, une jeune dame toute effarouchée... Je la suis. Mon plan était fait, je savais ce que j'allais lui dire; dès qu'elle est rentrée, je vais sonner à sa porte. J'avais si bien calculé qu'elle «chanterait» que je n'aurais pas donné pour quatre-vingt francs le petit billet de cent que je comptais lui tirer. Une bonne m'ouvre, j'entre... quel guignon!... Je trouve un grand brigand qui me tombe dessus à coups de pieds, à coups de poings, et qui, finalement me jette dans l'escalier...
Il souleva sa casquette dont la visière tombait jusque sur ses yeux, et montrant deux éraflures encore sanguignolentes sur son front, il ajouta:
—Voilà sa marque de fabrique.
Le vieux clerc d'huissier et le jeune gredin avaient remonté, tout en causant, la grande avenue des Champs-Élysées, et ils se trouvaient alors à la hauteur de la bâtisse de M. Gandelu, cette magnifique maison à peine achevée, dont André avait entrepris les sculptures.
Le bon Tantaine se dirigea vers un banc planté juste en face.
—Asseyons-nous un moment, dit-il, je me sens horriblement fatigué.
Et lorsque Toto eut pris place près de lui:
—Ton histoire, mon garçon, reprit-il, prouve que tu manques d'expérience. Or, j'en ai, moi. Chez Mascarot, c'est moi qui menais tout sans en avoir l'air.Si je m'établis, j'aurai voiture l'année prochaine. Une seule chose m'arrête, l'âge: je me fais vieux. Ainsi, en ce moment, j'ai une affaire superbe, à moitié payée d'avance, et je vais la lâcher, il faudrait, pour la mener à bien, quelqu'un de jeune, de leste, d'adroit!...
Chupin ouvrait des yeux immenses, où brillait la plus ardente cupidité.
—Est-ce que je ne pourrais pas être votre associé, moi?... demanda-t-il.
Le bonhomme branla la tête.
—Tu es bien jeune, répondit-il, si je suis trop vieux. A ton âge, on a bon cœur. Ne reculerais-tu pas dans les grandes occasions?... Puis, on a sa conscience...
—Ah!... vous allez me la payer!... s'écria Toto. Une conscience!... j'en ai une, mais comme vous, papa, à ressorts, ça se démonte, ça se plie, et ça se met dans la poche quand on prend l'omnibus...
—Au fait... nous pourrions peut-être nous entendre.
Le vieux clerc d'huissier avait tiré de sa poche le haillon à carreaux qui lui servait de mouchoir, et, sans retirer ses lunettes, il en essuyait les verres.
—Écoute donc, Chupin, une supposition. Tu hais à mort, n'est-ce pas, tes deux amis, ces mauvais sujets qui t'ont floué et qui sont plus forts que toi... Eh bien!... si tu savais que toute la sainte journée ils se promènent comme des écureuils sur les échafaudages de la maison d'en face, que ferais-tu?
Toto glissa sa main sous sa casquette, et pendant plus d'une minute il se gratta ferme, réfléchissant de toutes ses forces.
—Si votre supposition était une vérité, répondit-il enfin, les autres n'auraient qu'à écrire à leur famille. J'irais me promener une nuit dans la maison, avec une petite scie à main, et par hasard je scierais une planche en dessous... et quand un de mes brigands, le lendemain, mettrait le pied dessus... patatras!... vous comprenez, papa!...
C'est d'un air de paternel encouragement que, sur cette réponse, le bon Tantaine posa la main sur la tête du détestable drôle.
—Pas mal!... approuva-t-il, pas mal en vérité, pour un garçon de dix-huit ans.
Toto-Chupin se rengorgeait.
—Et je réponds bien, ajouta-t-il, que je ne serais pas pris. Les bâtisses, voyez-vous, ça me connaît. J'ai travaillé dans cette partie, l'autre hiver, avec Friquet; un ami, celui-là, qui a eu des désagréments avec des mouchards. Toutes les nuits nousfaisionsdes outils que nous allions vendre à la montagne Sainte-Geneviève, chez l'oncle Ratois, un vieux filou qui tient un garni...
Le vieux clerc était devenu fort sérieux.
—Plus je t'écoute, Chupin, prononça-t-il, et mieux je me prouve que tu serais bien l'associé qu'il me faut pour gagner beaucoup d'argent.
—Ah!... je savais bien!...
—D'autant que ta connaissance des bâtisses est une spécialité précieuse qui serait fameusement utile pour cette superbe affaire dont je t'ai parlé.
Maître Chupin frétillait d'aise.
—Voyons la chose?... fit-il.
—Tu sauras donc, continua le doux Tantaine, que j'ai parmi mes connaissances un vieux monsieur immensément riche, qui a un ennemi mortel: un jeune homme qui a eu l'indélicatesse de lui enlever une jolie femme qu'il adore.
—Connu!... fit Toto d'un ton qui prouvait que la passion ne lui était pas étrangère; le vieux doit être terriblement vexé.
—Énormément. Or, il se trouve, ami Toto, que ce jeune homme, ce séducteur, passe dix heures par jour sur les échafaudages de cette construction, là, en face. C'est pourquoi le vieux monsieur, qui n'est pas bête, a eu à peu près la même idée que toi. Mais il n'est plus leste, ce richard, il n'est pas adroit, il a un gros ventre, il a peur d'être pincé... Bref, n'osant faire sa besogne, il donnerait bien quatre mille francs aux bons garçons qui s'en chargeraient... Si nous nous associons, nous partagerons. Deux mille francs pour quelques traits de scie!...
Hein! Toto, que penses-tu de cela?
Chupin avait beau posséder une «conscience à ressorts,» ainsi qu'il l'avait formellement déclaré, il pâlit extrêmement à cette proposition directe, et son regard impudent vacilla.
Mais il se roidit contre cette impression, et bien qu'il se sentit le gosier serré et très sec, c'est d'un air crâne qu'il répondit: Il faudra voir.
Il faudra voir!...
L'émotion du jeune gredin était trop visible pour ne point frapper le vieux clerc d'huissier, mais il n'y sembla pas prendre attention. Elle l'inquiétait peu.
—Avant tout, Chupin, reprit-il, je veux t'expliquer en quoi et comment le projet du bourgeois diffère du tien. Ton plan serait excellent, s'il n'y avait à courir sur le perchoir que le camarade dont on veut régler le compte. Mais il n'en est pas ainsi. Par conséquent, si on sciait simplement une planche au hasard, on risquerait fort qu'un bon garçon y mît le pied et fît la culbute, tandis que l'autre continuerait à se porter comme un charme.
—C'est pourtant vrai! approuva Toto, qui avait ce bon sens si rare de se rendre à l'évidence, même quand elle était contre lui, vous avez raison...
Il se gratta rageusement une demi-minute et ajouta:
—Mais celui qui trouvera mieux sera malin.
—J'ai trouvé mieux, Toto...
—Bah!... je ne suis pas curieux, mais je voudrais voir.
Le bonhomme semblait jouir du l'embarras du chenapan.
A l'entrée de Tantaine, il se retourna.A l'entrée de Tantaine, il se retourna.
—Écoute-moi donc, reprit-il. Tu vois,—et il montrait du doigt,—tout en haut de la maison d'en face, cette petite cabane de planches, appliquée contre la façade.
—Toisé!... c'est la niche des sculpteurs.
—Ouvre l'œil et ferme ta bouche, prononça sévèrement le bonhomme. Cette cahute que je te montre à cent pieds en l'air, a, outre son visage fixe, une manière de fenêtre. Il s'agirait d'en scier l'appui, de chaque côté, jusqu'au ras du plancher.
—C'est facile... mais après?... Je n'y suis pas.
Le bonhomme branla dédaigneusement la tête.
—Ah!... fit-il d'un ton de reproche, je te croyais plus intelligent que cela, Chupin. Suppose que l'ennemi du vieux monsieur, lequel ennemi s'appelle Pierre, soit dans cette loge en train de sculpter... Tout à coup, il entend dans l'avenue, une voix de femme qui crie: «Au secours!... Pierre, c'est moi, ton Adèle!...» Que fait mon gaillard?... Il se précipite vers la fenêtre, il l'ouvre, il se penche, et comme l'appui est scié... Saisis-tu?...
—Cré chien!... s'écria Toto, évidemment empoigné, voilà un coup un peu bien monté. C'est machiné comme à la Gaîté!... Pas moyen qu'il en échappe. Il s'allonge au dehors, le montant dégringole... et le vieux est guéri de son jeune homme. Quel truc, papa!...
—Pas mauvais, en effet. Reste à savoir si tu te charges de l'opération.
Ainsi mis au pied du mur, Chupin se recueillit un moment.
—Je ne dis pas non, répondit-il enfin, mais le bourgeois paiera-t-il? Si une fois l'affaire finie, il nous répondait: zut! Pas moyen d'aller se plaindre au commissaire.
—Il paiera. Et d'ailleurs ne t'ai-je pas dit qu'il a donné moitié prix d'avance.
L'œil de Toto étincela.
—Oh!... s'il y a des avances, dit-il.
Le vieux clerc déboutonna sa crasseuse redingote, retira et mit entre ses dents l'épingle qui fermait sa poche de côté, et sortit mystérieusement deux billets de banque de mille francs qu'il montra en disant:
—Voilà!...
A cette vue, Chupin bondit.
—Des chiffons de mille! bégaya-t-il d'une voix étranglée par la convoitise... Et si j'accepte il y en a un pour moi?...
—Naturellement. Et tu en auras un second après.
—Eh bien!... c'est dit, papa, canaille qui se dédit!... Quand aurais-je ma part?
—La voici, répondit le bonhomme, en lui tendant un des billets.
Au contact du papier de soie, Toto frémit et vibra de la tête aux pieds, et vingt fois en une seconde, il baisa le précieux chiffon. Puis une sorte d'ivresse folle montant à sa cervelle, il se leva et sans souci des passants, il exécuta un cavalier seul échevelé.
Après de tels préliminaires, l'affaire devait marcher toute seule, comme sur des roulettes.
Il fut convenu que Toto pénétrerait cette nuit même dans la bâtisse de M. Gandelu, et qu'il n'en sortirait pas sans avoir achevé l'opération.
Sa tâche devait se borner là, cependant il fut spécifié qu'il resterait dans les environs pour épier le résultat. Le bon Tantaine, lui, se chargeait de guetter le moment opportun qui pouvait se faire attendre deux ou trois jours, et prendrait ses mesures pour faire pousser à propos le cri destiné à attirer le sculpteur à la petite fenêtre de la loge.
Le bonhomme pensait à tout. Il eut même l'attention d'expliquer à Toto quel genre de scie à main il lui fallait choisir, et il lui donna l'adresse d'un fabricant sans rival, assure-t-il, pour ces outils.
Surtout, recommandait-il, prends bien garde, ami Chupin, de laisser des traces de ton passage, qui ne manqueraient pas d'éveiller les soupçons... Rappelle-toi qu'un atome seulement de sciure de bois sur le plancher ferait tout découvrir... Il serait prudent de te munir d'une lanterne sourde... Graisse bien ta scie, surtout, et quand elle sera engagée, fiche au bout un fort bouchon de liège, rien de meilleur pour étouffer le grincement des dents mordant le bois. Et quand tu auras fait ta besogne, ingénie-toi à bien masquer les traits de scie... Ils sauteraient aux yeux si tu les laissait tels quels... A ta place, j'emporterais une boule de mastic de vitrier pour les bien boucher, et par dessus le tout, je promènerais du plâtre, tu en auras sous la main...
C'est la bouche béante que Toto écoutait son vieil associé. Il ne lui supposait pas, certes, cette expérience de certaines choses.
Il jura qu'il s'arrangerait de façon à défier tous les regards, et jugeant le chapitre des recommandations épuisé, il se leva.
Mais le vieux clerc d'huissier n'avait pas fini.
—Pendant que je te tiens, interrogea-t-il, parle-moi donc un peu de Caroline Schimel. Tu as dit à Beaumarchef qu'elle m'accusait de l'avoir enivrée, et qu'elle me cherchait partout pour se venger; est-ce vrai?
Le garnement éclata de rire.
—Vous n'étiez pas mon associé, alors, papa, et je disais cela par farce, l'histoire de vous faire peur... La vérité est que vous avez tant fait boire cette malheureuse, qu'elle est très malade et qu'elle a voulu qu'on la porte à l'hôpital.
Cette rectification parut réjouir sensiblement le bon Tantaine. Il se leva à son tour, et au moment de lui serrer la main que Toto lui tendait crânement:
—A propos, demanda-t-il, où loges-tu?...
—Ah!... voilà!... Hier, je nichais aux carrières d'Amérique, sous le second four à gauche, en entrant par le chemin des carrières, mais du coup, je me mets dans mes meubles...
—Si tu voulais ma chambre, en attendant?... J'ai déménagé, et j'ai encore mon grenier pour quinze jours.
—J'en suis!... Où est-il?...
—Eh! tu le connais, rue de la Huchette, à l'hôtel du Trou, je vais te donner un mot pour la bourgeoise, MmeLoupias.
Il arracha en effet un feuillet à son crasseux portefeuille, et écrivit au crayon, une «prière de loger un jeune parent à lui, M. T. Chupin, dont il répondait.»
Cette autorisation, maître Toto la serra précieusement à côté du billet de banque, dans sa cravate, qui était à la fois son coffre-fort et sa caisse des archives.
—Et maintenant, prononça-t-il, à demain, je vais rôder autour de la bâtisse pour tirer mon plan!
Il s'éloigna aussitôt, les deux mains dans ses poches, sifflant, et le vieux clerc put le voir traverser la chaussée, et gagner la contre-allée opposée.
Au moment où il arrivait devant la maison en construction, M. Gandelu, l'entrepreneur, en sortait avec son fils, et s'arrêtait pour causer avec un ouvrier. Pendant près d'une minute, Toto et le jeune M. Gaston se trouvèrent debout l'un près de l'autre, si près, que la misérable blouse du garnement effleurait le veston de l'aimable gandin.
Un singulier sourire erra sur les lèvres du bon Tantaine, lorsqu'il vit cet ironique rapprochement.
—Deux enfants de Paris, murmura-t-il, jolis produits de la civilisation qui se valent. Seulement, l'un est abruti par la satiété, et la nécessité a aiguisé l'intelligence de l'autre. Le petit crevé s'étalait sur le trottoir, pendant que le gamin cherchait dessous, dans le ruisseau... Natures semblables, d'ailleurs, ils ont les mêmes goûts, des inspirations et des instincts pareils!... Pourquoi n'est-ce pas Toto qui achète des cigares de vingt sous, et Gaston qui ramasse les bouts?... On ne sait pas. A choisir, je préfère encore Toto...
Mais il n'avait pas de temps à perdre à philosopher, l'omnibus du Palais-Royal passait, il le prit, et une demi-heure plus tard il entrait dans cette maison de la rue Montmartre, où il avait établi Paul Violaine.
MmeBrigot, cette digne concierge, qui était prête à jurer qu'elle avait Pauldans sa maison depuis des années, surveillait dans sa cour, avec un intérêt marqué, un de ses locataires qui mettait du vin en bouteilles, lorsque la silhouette du vieux clerc d'huissier se dessina dans le cadre de la porte cochère.
Elle quitta tout en l'apercevant, et roula jusqu'à lui, souriant de son plus accueillant sourire, le saluant de ses plus belles révérences.
Encore sous l'empire des méditations qui avaient occupé le temps de sa course en omnibus, Tantaine ne daigna seulement pas toucher du bout du doigt le bord de son chapeau gras, et c'est d'un air distrait et du ton le plus bourru qu'il demanda à la portière:
—Comment va notre jeune homme?...
—Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je lui ai fait hier soir une si bonne soupe, qu'il s'en léchait les doigts jusqu'au coude, il avait une mine de roi, le matin, et M. le docteur vient de lui envoyer douze bouteilles de vin qui le remettront tout à fait.
Le père Tantaine qui se souciait aussi peu de la réponse que de la question, fit un pas pour gagner l'escalier, mais la mère Brigot lui barra le passage.
—On est venu hier soir, monsieur, prononça-t-elle d'un air de mystère, prendre des renseignements sur M. Paul.
Cette nouvelle eut le pouvoir d'arrêter court le bonhomme, et de le ramener à la situation présente, assez désagréablement même.
—Qui?... interrogea-t-il avec une vivacité qui trahissait une vive inquiétude.
—Un monsieur. Il m'a demandé si je connaissais bien M. Paul, et depuis combien de temps, et ce qu'il faisait, et s'il avait beaucoup d'amis, et où il logeait avant d'habiter ici, et patati, et patata...
—Et qu'avez-vous répondu?
—Ce que vous m'avez ordonné, recta, rien de plus, rien de moins.
—Comment était ce monsieur? reprit le bon Tantaine au bout d'un moment.
—Ah!... je peux vous le dire, car je l'ai dévisagé à votre intention, et j'ai son portrait là...
—Voyons ce portrait.
—Pour lors, figurez-vous un homme comme tout le monde, ni grand ni petit, pas maigre ni trop gras non plus, l'air cossu... et pingre avec cela, car il m'a fait causer plus d'un quart d'heure, et il ne m'a pas seulement offert une pièce de cent sous!... Quelle misère!...
Après des indications si précises, le vieux clerc était juste aussi avancé qu'avant. Il ne dissimula pas une grimace de dépit.
—Enfin, interrompit-il, vous n'avez rien remarqué en lui de particulier?
—Si, ses lunettes en or, avec des branches plus fines qu'un brin de fil, et aussi la chaîne de son gilet, plus grosse que le doigt...
—Et c'est tout?
MmeBrigot consulta longuement sa tabatière, source de ses inspirations.
—Mon Dieu, oui!... répondit-elle. Ah!... c'est-à-dire non... il doit vous connaître, ce monsieur-là.
—Moi?... pourquoi supposez-vous cela?...
—C'est que, voyez-vous, pendant qu'il me questionnait, il avait l'air d'être sur la braise... A tout moment il coulait son œil vers la porte d'entrée. Sauf votre respect, il paraissait inquiet comme Minette, c'est ma chatte, quand elle me vole un morceau de viande pendant que j'ai le dos tourné...
—Allons, merci, mère Brigot, faites toujours bonne garde!...
La digne concierge s'obstinait à lui offrir une prise, mais il refusa, et lentement, bien lentement, contre son habitude, il commença à gravir l'escalier. A chaque marche presque il s'arrêtait.
Quel peut être, pensait-il, ce questionneur?
Son esprit alerte parcourait les espaces sans bornes des probabilités, des possibilités, et il ne trouvait pas un fait où accrocher un soupçon.
—Et cet homme me connaît, se disait-il, car cette portière idiote qui n'a pas su me donner son signalement, a fait sur son attitude, une observation que lui envierait un policier de profession. S'il était inquiet, agité, s'il tremblait d'être surpris par moi, c'est qu'il travaillait contre moi, c'est que ses intentions sont mauvaises.
A mesure qu'il réfléchissait, son anxiété se changeait en effroi.
—Tonnerre du ciel!... murmura-t-il, ce mouchard me serait-il décoché par la rue de Jérusalem?... Aurais-je la police à mes trousses?...
Il s'efforçait de se rassurer, de raffermir son audace ébranlée, mais il n'y réussissait qu'imparfaitement.
—Ah! n'importe, fit-il, je dois me hâter... Après le succès, je suis sûr de pouvoir anéantir toutes les preuves, il faut que je réussisse vite...
Il était arrivé au troisième étage, devant la porte du petit logement de Paul.
Il sonna, on vint ouvrir aussitôt.
Mais à la vue de la personne accourue au coup de sonnette, il recula les bras en l'air et ne put étouffer un cri de surprise, un cri de rage en même temps.
C'était une femme qui lui ouvrait, une jeune fille, MlleFlavie, la fille du banquier Martin-Rigal.
D'un seul coup d'œil, le doux Tantaine, ce pénétrant observateur, avait vu que MlleFlavie n'était pas chez Paul pour une simple visite de quelques minutes. Elle avait retiré son chapeau et son manteau, et elle tenait à la main une bande de tapisserie.
—Que désirez-vous, monsieur?... demanda-t-elle.
Le vieux clerc voulut répondre, mais il ne put articuler un mot. On eût dit qu'une main de fer lui serrait la gorge. Il était devenu plus rouge que l'homme qui va être frappé d'un coup de sang.
Lui, toujours si maître de soi, dont le masque immobile gardait le secret de ses plus terribles émotions, lui que rien ne semblait devoir surprendre, il était déconcerté, ému, tremblant, il perdait son sang-froid...
MlleFlavie, elle, l'examinait d'un œil curieux, et avec un visible dégoût. Jamais elle ne s'était trouvée si près d'une pareille misère. Et pourtant ce vieux si sale, si sordide, qui puait les habitudes crapuleuses, qui lui répugnait invinciblement, il lui semblait qu'elle le connaissait, et trouvait à ses traits une expression inexplicable de déjà vu...
Comme cependant il se taisait toujours MlleFlavie répéta sa question.
—Je voudrais parler à M. Paul, balbutia le vieux clerc, d'une voix à peine intelligible, il m'a chargé d'une commission, et il m'attend...
—S'il en est ainsi, monsieur, entrez, je dois seulement vous prévenir que le médecin de M. Paul est près de lui.
Tout en parlant, MlleFlavie s'était effacée le long de l'huisserie, pour laisser l'entrée libre au doux père Tantaine, et éviter autant que possible son répugnant contact.
Il passa devant elle en s'inclinant bien bas, traversa le petit salon de Paul, et, en familier de la maison, sans seulement frapper pour annoncer sa présence, il ouvrit la porte de la chambre à coucher et y entra.
Un spectacle au moins singulier l'y attendait.
Paul, fort pâle, était assis sur son lit, le torse nu, et le souriant Hortebize lui prodiguait ses soins intelligents.
Il en avait besoin. Il portait au bras, depuis la naissance du cou jusqu'à la saignée, le long de l'épaule, et sur la poitrine, une immense plaie vive qui semblait devoir être des plus douloureuses.
Debout près du lit, le bon docteur appliquait soigneusement sur cette affreuse blessure des morceaux de beaudruche, enduits préalablement à l'aide d'un pinceau, d'une solution contenue dans une petite fiole placée sur la table de nuit.
A l'entrée du père Tantaine, il se retourna, et telle était l'habitude qu'avaient ces deux hommes de s'entendre et de se comprendre, qu'il leur suffit, pour échanger leurs pensées, d'un mouvement et d'un regard que Paul ne remarqua pas.
—Flavie est là!... disait le geste du père Tantaine, venir seule chez ce jeune homme!... elle est folle!...
—Eh!... je ne le sais que trop!... répondait l'œil du digne M. Hortebize; mais je n'y puis rien.
Paul aussi s'était retourné, et c'est avec une exclamation de plaisir qu'il avait salué le vieux clerc d'huissier.
De tous les gens qui l'entouraient et qui successivement lui imposaient leur volonté, depuis qu'il s'était livré pieds et poings liés à l'honorable placeur de la rue Montorgueil, le bon Tantaine était celui qu'il préférait. Il le jugeait moins mauvais que les autres associés, et avait en lui une confiance relative.
—Approchez, lui dit-il gaiement, approchez et regardez en quel pitoyable état m'ont mis le docteur et M. Mascarot.
Le bonhomme n'avait pas attendu, pour s'avancer, cette amicale invitation.
C'est avec l'attention et la curiosité d'un connaisseur qu'il examinait la blessure de Paul et suivait les mouvements du docteur.
—Pour l'instant, observa-t-il, on jurerait une brûlure récente, il n'y a pas à dire non. Reste à savoir si la cicatrice présentera les mêmes apparences.
—Absolument.
—C'est qu'il s'agit de tromper des regards exercés, non ceux de M. de Champdoce, qui croira tout ce que nous voudrons, mais ceux de sa femme, de ses amis, de son médecin peut-être.
—Nous les tromperons.
Il était aisé de comprendre, à l'accent du docteur, qu'il était, ainsi qu'il le disait, parfaitement sûr de son affaire.
—Reste à savoir, reprit le bonhomme, combien de temps il nous faudra attendre pour que la cicatrice soit blanche et ait l'air bien ancienne.
—Avant un mois, père Tantaine, nous pourrons présenter Paul à M. le duc de Champdoce.
—Oh!...
—C'est ainsi. La cicatrice, bien entendu ne sera pas naturelle, mais j'ai imaginé un petit moyen de «simulation» qu'on ne découvrira certes pas.
Le pansement était terminé, et Paul après avoir passé sa chemise, s'était glissé sous ses couvertures.
—Je me tiendrai tranquille, dit-il, tant que j'aurai la garde-malade que vous entendez dans le salon, et qui, j'en suis sûr, attend votre départ avec une vive impatience.
Le souriant Hortebize fronça le sourcil et lança à son malade un regard furieux que le niais ne comprit pas... «Taisez-vous donc,» lui disait ce regard.
—Depuis quand l'avez-vous, cette garde-malade? demanda le bonhomme d'une voix altérée.
—Parbleu!... depuis que je suis au lit, répondit Paul de l'air le plus fat. Je lui ai écrit que je ne pouvais aller chez elle étant souffrant.... Elle est venue. Elle a reçu ma lettre à neuf heures, à neuf heures dix minutes elle était ici...
—Lisez et vous serez convaincu.—Lisez et vous serez convaincu.
L'excellent docteur, tout en rangeant les divers objets dont il s'était servi, avait manœuvré de façon à passer derrière le doux Tantaine, et de là il faisait à Paul des gestes désespérés pour lui imposer silence: mais en vain.
—Il paraît, poursuivait le détestable vaniteux, que M. Martin-Rigal passe sa vie dans son cabinet. Sitôt levé, il court s'y enfermer, et il n'en sort plus de la journée. De la sorte, Flavie est libre comme l'air. Dès qu'elle sait ce brave banquier au milieu de ses paperasses, elle jette un châle sur ses épaules et elle accourt. Parole d'honneur! on n'est pas plus jolie ni plus aimable.
Il eut un petit ricanement des plus impertinents, et ajouta:
—Je ne courrais pas grands risques à envoyer promener M. Mascarot.
—Vous auriez tort, croyez-moi, fit sévèrement le docteur.
Paul aperçut enfin le geste dont le digne M. Hortebize souligna cet avis, mais il se méprit sur sa signification.
—Oh!... je n'ai pas cette intention, reprit-il vivement. Je veux simplement dire que si M. Martin-Rigal s'avisait à cette heure de me refuser sa fille, il serait assez mal venu. Entre son père et moi, Flavie n'hésiterait pas...
Depuis que parlait le protégé de B. Mascarot, le vieux clerc d'huissier ne cessait de tracasser rageusement ses lunettes.
—Vous vous vantez, sans doute, balbutia-t-il.
—Pourquoi?... Flavie m'aime, n'est-ce pas; tout est là. Pauvre fille!... Je dois l'épouser et je l'épouserai, mais si je voulais!...
—Misérable!... s'écria le doux père Tantaine, misérable drôle!...
Sa physionomie trahissait une si furieuse colère, son geste était si menaçant, que Paul surpris et effrayé, recula jusqu'à la ruelle, près du mur.
—Il n'y a qu'un sot, poursuivit le bonhomme, qu'un sot et un lâche, qui ose parler ainsi d'une malheureuse enfant dont la seule faute est d'aimer un fat indigne d'elle. Et tu crois, mon jeune drôle, que je supporterai...
Il n'en put dire davantage parce que le souriant Hortebize l'interrompit en lui mettant, la main sur la bouche, et l'entraîna hors de la chambre en murmurant:
—Viens, viens, tu nous perds...
La porte se referma violemment sur le docteur et le vieux clerc d'huissier, et Paul se trouva seul avant d'avoir pu articuler une syllabe.
Il était abasourdi; positivement il tombait des nues.
A quelles causes devait-il attribuer l'incroyable sortie du doux père Tantaine.
Sans doute, Paul avait eu tort de parler trop légèrement d'une jeune fille digne de tous ses respects, qui avait droit surtout à sa reconnaissance, mais ce n'était point là, jugeait-il, un cas pendable, et si la conduite de Flavie ne justifiait pas son accès de fatuité, elle l'expliquait jusqu'à un certain point.
Une circonstance futile ajoutait à sa surprise, et mettait le comble à son mécontentement: Sa suffisance avait été bien plus affectée que sincère, et il n'en était pas à ce mépris railleur de toute morale, mais il avait pensé, en l'affichant, se hausser au niveau de ses complices et mériter leurs éloges... En vérité, il avait mal réussi.
Il eût compris et accepté une observation du souriant Hortebize. Le docteur était l'intime ami de M. Martin-Rigal, et par contre, le protecteur naturel de Flavie.
Mais quels rapports existaient entre le père Tantaine, cet espèce de mendiant cynique, et le riche banquier qui donnait à son héritière un million de dot? Aucun, en apparence.
Pourquoi donc cette fureur soudaine, ces expressions si véhémentes?...
Oubliant les douleurs aiguës que lui causait sa blessure au moindre mouvement, Paul s'était dressé sur son lit, et le cou tendu, prêtant l'oreille, il écoutait, espérant recueillir quelque chose de ce qui se passait dans la pièce voisine.
Mais toute son attention était inutile. C'était un mur et non une cloison qui séparait la chambre à coucher du petit salon, et il n'entendait rien.
—Que font-ils, se demandait-il, que complotent-ils?...
Le doux père Tantaine et l'excellent M. Hortebize avaient traversé rapidement le salon, mais ils s'étaient arrêtés sur le palier.
Le souriant docteur avait pris sa physionomie de circonstance, et il s'efforçait de consoler le bonhomme qui paraissait désespéré.
—Du courage, lui disait-il à voix basse, du courage, que diable!... A quoi bon s'irriter ainsi!... Peux-tu revenir sur ce qui est fait? Non, n'est-ce pas, il est trop tard. D'ailleurs, si tu le pouvais, tu n'en aurais ni la volonté, ni la force...
Le vieux clerc d'huissier avait tiré son mouchoir à carreaux, et il essuyait, non plus les verres teintés de ses lunettes, mais ses yeux: il pleurait.
—Ah!... je ne comprends que trop, à cette heure, murmurait-il, ce qu'a dû souffrir M. de Mussidan, pendant que je lui prouvais que sa fille a un amant... J'ai été dur, impitoyable, j'en suis puni; oui, bien cruellement puni!....
—Voyons, mon vieux camarade, n'attachons pas trop d'importance à un propos en l'air, Paul n'est qu'un enfant!...
Le bonhomme hocha tristement la tête.
—Paul est un misérable, répondit-il, Paul n'aime pas Flavie, et elle l'adore. Oh! ce qu'il nous a dit est vrai, trop vrai, je le sens: entre son père et lui, elle n'hésiterait pas. Pauvre jeune fille, quel avenir!...
Il s'interrompit brusquement, et grâce au plus énergique effort de volonté, réussit à ressaisir, en apparence au moins son sang-froid habituel.
—Mais je ne veux pas, reprit-il, laisser Flavie ici... Je ne puis lui parler, tu vas tâcher, docteur, de lui faire entendre raison.
L'excellent M. Hortebize ne put dissimuler une grimace.
—J'en serai, répondit-il, pour mes frais d'éloquence, tu ne seras plus maître de toi, et alors... songe, mon vieil ami, qu'un seul mot livre notre secret.
—Je t'en prie!... Je te jure que je saurai, quoi qu'il arrive, me contenir.
—Soit, je vais essayer...
Il rentra sur ces mots, et le bonhomme, pour l'attendre, s'assit sur une marche de l'escalier, le front entre ses mains.
MlleFlavie se disposait à retourner près de Paul, quand le docteur reparut.
—Vous!... fit-elle d'un air mécontent, je vous croyais bien loin.
—J'avais laissé la porte entre-baillée, dit le digne M. Hortebize, je comptais revenir, ayant à vous parler, et sérieusement, qui plus est. Allons bon!... voici que vous froncez vos jolis sourcils... cela prouve que vous me devinez... Eh bien!... oui, je viens vous dire que la place de MlleMartin-Rigal n'est pas ici...
—Je le sais.
Cette réponse fut faite d'un ton si calme et si froid, que le souriant docteur faillit en être déconcerté.
—Il me semble alors, commença-t-il...
—Quoi?... Que je n'y devrais pas être? Que voulez-vous? je place le devoir au-dessus des convenances. Paul est très malade, il n'a personne près de lui, qui donc le soignera, si celle qui doit être sa femme l'abandonne?... Paul n'est-il pas comme mon mari, n'a-t-il pas le consentement de mon père?...
Hortebize réfléchissait. Il cherchait, entre tous ses arguments, ceux qui devaient frapper l'imagination de cette enfant terrible.
—Raison de plus, dit-il, pour vous retirer et ne jamais revenir ici. Je suis votre ami, Flavie, écoutez la voix de mon expérience. Les hommes sont ainsi faits, que jamais ils ne pardonnent à une femme de s'être compromise, même pour eux... Toujours un moment vient où ils reprocheront les folies qui ont le plus délicieusement flatté leur amour-propre. Savez-vous ce qu'on dirait le lendemain de votre mariage, si on apprenait que vous êtes venue ici?... On dirait que Paul était votre amant, et que cette raison seule a arraché le consentement de votre père. Croyez-moi, ne vous exposez pas à des médisances, qui tôt ou tard troubleraient votre ménage.
MlleFlavie était devenue plus rouge qu'une pivoine. Évidemment le docteur avait frappa juste, elle hésitait.
—Laisserai-je donc Paul tout seul... objecta-t-elle, que pensera-t-il?...
—Paul, mon enfant, est presque remis. Et tenez, si vous êtes raisonnable, je vous promet que demain il ira vous rendre visite.
Ce dernier argument décida MlleRigal.
—Soit!... dit-elle, je vous obéis. Ah! vous ne me direz plus que je suis une méchante entêtée. Le temps de prévenir Paul, et je pars. A bientôt.