Chapter 5

—Général! interrompit-il, que vous a dit Mlle Vilitchkov quand vous lui avez appris cela?

—Elle s'en est montrée d'abord aussi effrayée que moi, et puis elle a paru reprendre ses esprits et m'a dit qu'il ne dépendait que d'elle que ces documents rentrassent en notre possession d'ici à quelques jours sans que l'ennemi en ait eu connaissance. Elle savait où se trouvaient les plis et ne doutait point qu'on ne les lui remît si elle allait les chercher elle-même!

—Ah! mon Dieu, s'écria Rouletabille… c'est bien cela! c'est bien cela!… Oh! c'est affreux, général!… et alors?…

—Alors Mlle Vilitchkov est allée les chercher!…

—Et elle vous a dit qu'elle vous les rapporterait avant huit jours?…

—Oui, avant huit jours!…

—Elle ne vous les rapportera pas, général!

—Elle m'a donc menti?…

—Non! car vous aurez les plis, et vos espions seront sauvés… Mais elle, général, elle! elle ne reviendra pas!…

—Comment cela?… Que voulez-vous dire?…

—Elle est partie pour Dédéagatch, n'est-ce pas?…

—Oui, pour Dédéagatch?…Elle m'a demandé une auto. Je lui ai fait donner ma plus forte voiture et j'ai fait monter avec elle trois prisonniers turcs, des notables de l'Istrandja qui connaissaient Kara-Selim, le mari, paraît-il, d'Ivana Vilitchkov, car Ivana Vilitchkov est maintenant Ivana Hanoum! à ce qu'elle m'a dit?…

—C'est exact! général!…

—Et son mari est mort!…

—Oui, général!…

—Ces notables turcs, pour prix de leur liberté, m'ont promis de protéger et de conduire à Dédéagatch leur nouvelle coreligionnaire!

—Général, je vous le dis, je vous le dis, vous reverrez les plis, mais vous ne reverrez jamais Mlle Vilitchkov!…

Cette nouvelle n'était point faite pour bouleverser un esprit aussi méthodique… et patriotique que celui du général Stanislawoff. Il préférait de beaucoup rentrer en possession des plis secrets que de revoir Ivana Vilitchkov, si charmante fût-elle. Cependant le désespoir évident du jeune reporter finit par le toucher, et il lui demanda avec les marques du plus profond intérêt les raisons pour lesquelles il pensait qu'il ne reverrait plus sa pupille.

—Parce que, général, on lui a offert d'échanger ces plis contre sa liberté à elle, contre son honneur!… contre sa vie!…

Et il raconta l'histoire de la veille, il répéta les termes de la lettre introduite dans le coffret par M. Priski, messager de Kasbeck le Circassien!…

—Oh! fit le général, la noble fille!…

—Général, c'est un acte de désespoir épouvantable!…

—C'est un sacrifice magnifique!…

—Il aurait été inutile, général, si je l'avais connu plus tôt!… Mais, maintenant, maintenant!… Quand donc pensez-vous que Mlle Vilitchkov arrivera à Dédéagatch?…

—Elle y est peut-être déjà! du moins je l'espère!…

—Oui! tout est fini! gémit le malheureux Rouletabille. Il n'y a plus rien à faire!…

Et il s'écroula sur un siège en sanglotant!

Le général vint lui prendre la main et tenta de le consoler, mais, dans ses larmes, Rouletabille ne voulait rien entendre… Il demanda pardon de sa faiblesse et la permission de se retirer.

Le général le reconduisit jusqu'au seuil de son appartement et là, lui dit:

—Vous affirmiez tout à l'heure que si vous aviez su ces choses plus tôt, vous auriez rendu ce sacrifice inutile… comment cela? Pouvez-vous me l'expliquer?

—Oh! général, je n'aurais eu qu'à vous dire: Votre système d'espionnage devra être reconstitué, c'est vrai, mais Mlle Vilitchkov, votre pupille, sera sauvée!… Vos hommes, à Constantinople, seront avertis, avertis par moi qui arriverai encore à temps pour les faire fuir avant la divulgation de leurs noms!… Dans ces conditions, est-ce que vous n'auriez pas été le premier à empêcher Mlle Vilitchkov de se sacrifier ainsi?…

—Certes! fit le général, et je regrette bien de vous avoir vu si tard!…

Sur quoi, après avoir adressé quelques bonnes paroles à ce pauvre garçon, il le mit poliment à la porte.

Dehors, Rouletabille marchait comme un homme ivre, soutenu par Vladimir.Un officier d'état-major le rejoignit:

—Monsieur Rouletabille, lui dit cet officier, je vous cherche partout! j'ai une lettre à vous remettre de la part de Mlle Vilitchkov.

—Quand et où vous l'a-t-elle donnée? s'écria le reporter qui tremblait sur ses jambes.

—Mais, hier matin, ici, avant son départ!

—Et c'est maintenant que vous me la remettez!

—C'était le désir et même l'ordre de Mlle Vilitchkov que cette lettre ne vous fût remise, monsieur, qu'à cette heure-ci!

Rouletabille arracha l'enveloppe et lut:

«Adieu pour toujours! petit Zo! je t'aimais pourtant et tu en as douté!»

C'était court, mais c'était suffisant pour bouleverser le reporter. Jusqu'à cette minute où il lui fut donné de lire ces deux phrases tracées par la main d'Ivana, Rouletabille avait cru que le dernier acte de la jeune fille lui avait été dicté par le morne désespoir où il l'avait vue plongée par la terrible fin de Kara-Selim.

N'avait-elle point montré, depuis cet instant tragique, un détachement absolu de la vie? N'avait-elle point, sous les yeux du reporter, cherché vingt fois la mort?… Et voilà que, soudain, dans cet effondrement, l'occasion s'était offerte à elle de rendre un dernier service à son pays avant de disparaître! Elle s'en était emparée avec empressement, peut-être aussi pour se relever à ses propres yeux!

C'est bien ainsi que les choses se présentaient et s'expliquaient à l'esprit accablé du reporter quand on vint lui apporter cette lettre et qu'il la lut!…

Or, cette lettre lui disait qu'Ivana l'aimait, lui, Rouletabille!

Elle l'aimait et il en avait douté!…

Une femme qui va disparaître pour toujours, une femme qui va entrer dans le tombeau, c'est-à-dire dans le harem d'Abdul-Hamid, cette femme-là ne ment point! Elle l'aimait donc!

Et elle avait fait cela?… Pourquoi?… pourquoi?… pourquoi?…Pourquoi ce désespoir? Et pourquoi cette folie… si c'était bienRouletabille qu'elle aimait?…

Car la nécessité d'un pareil sacrifice, comme le reporter l'avait dit au général, n'était point démontrée… Et en tout cas, cette histoire d'espions ne valait point qu'elle ruinât leur amour, si elle l'aimait!…

Pour qu'elle eut imaginé d'accomplir cela il fallait que le fait brutal de son sacrifice qui n'était que la conclusion de son désespoir,eût été précédé d'un événement qui avait frappé leur amour sans qu'il s'en doutât!…

Toute la question était là! Comment et par quoi leur amour avait-il été ruiné? Voilà ce qu'il fallait savoir!

Sûr d'être aimé, Rouletabille recommençait à raisonner, à ressaisir le bon bout de la raison que sa misère morale lui avait fait complètement abandonner.

Maintenant il s'en rendait compte: malheureux, frappé au coeur, il n'avait été ni plus ni moins qu'un pauvre homme, comme tous les autres pauvres hommes qui ne sont plus bons à rien dès que la femme aimée semble se détourner d'eux!

La certitude d'être aimé allait-elle lui rendre sa lucidité, sa merveilleuse faculté de comprendre qui l'avait jadis illustré dans l'univers?

Il le fallait.

Il rentra chez lui comme dans un rêve, commençant déjà à tâtonner plus logiquement dans cet imbroglio.

Il s'enferma dans sa chambre, se donnant deux heures pour résoudre le problème. Il resta là la tête dans les mains jusqu'à la nuit tombante.

Pendant ce temps, La Candeur rôdait et râlait autour de la maison. Un chien chassé à coups de botte ne promène point autour de la demeure du maître une douleur plus lamentable que celle de La Candeur renvoyé par Rouletabille.

Il avait suivi Rouletabille de loin lorsque celui-ci s'était rendu auprès du roi: il l'avait suivi d'un peu plus près lorsqu'il était revenu à l'hôtel, mais sans toutefois manifester sa présence, se bornant à tendre vers lui un regard éperdu qui ne rencontra du reste que l'indifférence… Rouletabille ne l'avait même pas vu!…

Vladimir était descendu ensuite pour dîner. Il avait voulu entraîner La Candeur à la table d'hôte, mais La Candeur lui avait répondu en aboyant on ne sait quoi de désespéré.

Enfin La Candeur se glissa subrepticement dans l'escalier et se coucha sur le paillasson de la chambre de Rouletabille, devant la porte close, décidé à y passer la nuit et faisant entendre de temps à autre de sourds glapissements qui n'avaient plus rien d'humain.

Tout à coup retentit un cri de douleur si effrayant poussé par Rouletabille que La Candeur, en une seconde sur ses pattes, jeta bas la porte d'un coup d'épaule et se rua dans la chambre.

A la lueur d'une lampe, il vit Rouletabille debout, la poitrine oppressée, qu'il déchirait de ses ongles, la figure tragique, les yeux grands ouverts, comme habités par l'épouvante. La Candeur ouvrit ses bras et reçut Rouletabille sur son coeur, en sanglotant:

—Qu'est-ce qu'il y a?… Qu'est-ce qu'il y a?…

—Il y a qu'elle m'aime!s'écria Rouletabille en pleurant lui aussi et en rendant son étreinte au bon géant…

—Et c'est pour cela que tu pleures? Et c'est pour cela que tu cries?…Mais si elle t'aime, mon petit Rouletabille, si elle t'aime, épouse-la!…

—Elle m'aime, et nous sommes séparés pour toujours!… Comprends-tu?…Séparés par une chose épouvantable… épouvantable!… épouvantable!…Ah! la malheureuse!… la malheureuse!… Et malheureux que je suis! Toutest fini!… Et moi qui l'accusais!… Je n'ai plus qu'à mourir!…

—Allons! allons! pas de bêtises! gronda le géant, pas de mots comme ça ou je me fâche!… Et d'abord je voudrais bien savoir pourquoi vous ne pouvez pas vous épouser, par exemple!… Ça n'est pourtant pas parce qu'elle a fait ce mariage qui ne compte pas avec ceTeur!…

—Non! ce n'est pas pour cela que notre mariage est impossible, mon bon LaCandeur!… C'est parce que… Oh! c'est épouvantable, je te dis!…

—Pourquoi?

—Parce que son mari est mort!…

—Comment! tu ne peux pas te marier avec la femme que tu aimesparce que son mari est mort?…

Il était au-dessus des forces de La Candeur d'en entendre davantage. Il laissa glisser Rouletabille sur une chaise et s'en vint finir de pleurer silencieusement dans l'ombre, sur un coin du canapé: «Mon pauvre Rouletabille est devenu fou!…» En même temps, il sentait monter en lui les affres du remords!

«Tout cela est ma faute! se raisonnait-il; Rouletabille est devenu fou à cause du départ de Mlle Vilitchkov! Et si Mlle Vilitchkov est partie, c'est à cause de moi, qui n'ai pas prévenu tout de suite Rouletabille des mauvaises intentions de ce Priski de malheur!… Il m'avait cependant bien prévenu, lui; aussitôt qu'elle aura lu la lettre n'avait-il pas dit: «Vous n'aurez plus à vous occuper de rien, elle s'en ira toute seule!» Eh bien, maintenant, je peux être content, elle est partie!…»

Et il se frappa la poitrine à grands coups de poing…

—C'est ma faute! gémissait-il, c'est ma faute!…

Rouletabille lui-même dut l'apaiser.

—Mais enfin, nous ne pouvons pas rester comme ça!… Il faut tenter quelque chose, proposa La Candeur.

—Rien du tout! répondit Rouletabille en secouant la tête. Ivana serait maintenant ici, tu entends!… que ça ne nous avancerait à rien!… Elle m'embrasserait peut-être une dernière fois et je n'aurais qu'à la laisser partir!…

—C'est affreux!…

—Oui, affreux!

—Mon pauvre Rouletabille!…

—Mon bon La Candeur!…

A ce moment, l'interprète se présenta et annonça à Rouletabille qu'il y avait là un moine qui demandait à parler à M. La Candeur.

—Un moine! fit La Candeur! Je ne connais pas de moine, moi!…

—Il dit que si, monsieur, il dit qu'il vous connaît!…

—Comment s'appelle-t-il, ce moine-là?…

—Je le lui ai demandé, mais il m'a répondu textuellement qu'il n'avait plus de nom, car il ne veut plus se servir du nom que lui donnaient les hommes et il ignore encore celui que lui donnera Dieu!…

—Je voudrais bien qu'on me laisse tranquille, déclara Rouletabille.

—Vous direz à votre capucin, émit d'une voix dolente La Candeur, qu'il revienne quand il aura un nom!

Mais la porte fut doucement poussée, et, dans son encadrement, se dessina la silhouette d'un moine de haute et belle taille, revêtu de la robe de bure, ceinturé de la corde et coiffé du capuchon; le capuchon tomba et La Candeur s'écria:

—Monsieur Priski!…

—Lui-même, fit le moine en s'avançant, pour vous servir, en ce monde et dans l'autre, autant qu'il me sera possible!

La Candeur «fumait» déjà. Il expédia l'interprète de l'hôtel, referma la porte et dit en se croisant les bras:

—S'il ne tenait qu'à moi, monsieur Priski! ce serait dans l'autre! car j'ai une fameuse envie de vous y envoyer sur-le-champ expier vos péchés!

—Pas avant, répondit M. Priski, que je vous aie remis les mille francs que je vous dois encore!

—Vous avez un fameux toupet! s'écria La Candeur, gêné tout à coup plus qu'on ne saurait dire: vous savez bien, monsieur Priski, que je n'ai jamais voulu recevoir votre argent!

—C'est comme vous voudrez! répliqua l'autre en rentrant dans sa poche une liasse de billets qu'il en avait déjà sorti. Je les offrirai à mes pauvres!

Ici, Rouletabille sortit de l'ombre.

—Vous entrez donc au couvent, monsieur Priski? demanda-t-il.

—Oui, monsieur, fit le moine en reculant un peu, car il ne s'attendait point à la présence de Rouletabille et n'était point venu pour le voir. Oui, j'entre au couvent. Ç'a été le rêve de toute ma vie d'entrer dans un bon couvent!…

—Et dans quel couvent, s'il vous plaît?…

—Mon Dieu! monsieur, je crois bien que je vais entrer dans un couvent du mont Athos!…

—On dit qu'ils sont fort beaux!

—Magnifiques! monsieur, magnifiques!…

—Et c'est pour nous annoncer cette nouvelle que vous êtes venu àStara-Zagora?

—Hélas! monsieur, je ne pourrais l'affirmer!…

—Quelle est donc la raison de ce voyage, monsieur Priski?

—Mon Dieu, monsieur, je suis un peu gêné pour vous la dire, et il recula encore.

Rouletabille alla se mettre entre la porte et ce singulier moine.

—Vous ne sortirez cependant pas d'ici, monsieur Priski, sans nous l'avoir dite; non point que je sois très curieux en ce moment et que j'attache une grande importance aux événements de la vie, mais comme, chaque fois que nous avons eu affaire à vous, il nous est arrivé du désagrément, je tiens en ce moment à savoir ce qui nous vaut l'honneur de votre voisinage…

—Monsieur, si je vous le dis, vous allez me trouver bien «osé»!… Et c'est justement parce que, sans le vouloir, certes, je vous ai fait jusqu'ici beaucoup de peine, que je ne voudrais pas vous en causer davantage!

—Si vous ne parlez pas, monsieur Priski, je vous fais jeter dans un cachot par les soldats du général Stanislawoff avec lequel je suis au mieux, et ensuite je vous ferai fusiller comme un agent des Turcs!

—Monsieur, je vais vous avouer la vérité puisque vous l'exigez… Elle est on ne peut plus simple…

«Je vous disais tout à l'heure que j'avais toujours désiré entrer dans un couvent du mont Athos, où je conduisis jadis des voyageurs à titre d'interprète. Tout jeune que j'étais, je pus juger qu'il n'y avait vraiment encore que là où l'on sût vivre, tout en se préparant une belle mort. Mais pour entrer dans ce couvent, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Dans ce but, je m'astreignis à en mettre de côté, mais il me fut dérobé, à la Karakoulé pendant le séjour que vous me fîtes faire, à mon corps défendant, dans la cave du donjon!

—Passons, monsieur Priski.

—N'ayant plus d'argent, je ne pouvais plus, hélas! espérer d'entrer au couvent et j'en avais une grande désolation, quand il se trouva qu'au milieu des derniers événements et comme je venais d'arriver à Kirk-Kilissé, la veille de la débandade générale, je fus reconnu par le seigneur Kasbeck, lequel eut l'honneur naguère, je crois, de vous être présenté…

—Allez, monsieur Priski, allez!…

—Ce seigneur me dit:

«—Priski, veux-tu gagner quelque argent?

—Je voudrais en gagner beaucoup! lui répondis-je.

—Eh bien! fit-il, je te donnerai telle somme tout de suite si tu te charges d'une commission que je vais te dire, et je t'en donnerai autant si la commission réussit.»

—Or, voyez le miracle! monsieur Rouletabille, fit remarquer le moine, l'addition de ces deux sommes équivalait justement à celle dont j'avais besoin pour entrer au couvent!… Je vis là comme le doigt de la Providence et j'acceptai aussitôt la commission du seigneur Kasbeck… C'est là, monsieur, que je commence à être embarrassé…

—Remettez-vous… et passons sur l'histoire de la lettre que je connais, dit Rouletabille.

—Monsieur, je dois vous dire que j'ignorais ce qu'il y avait dans la lettre…

—Oui, mais tu savais qu'aussitôt cette lettre reçue, Mlle Vilitchkov devait me quitter…

—Je savais cela, monsieur, mais je n'en étais point sûr. La chose était si peu sûre que Mlle Vilitchkov, qui a reçu la lettre à Kirk-Kilissé, vous a suivi à Stara-Zagora…

—Tout cela ne me dit point ce que tu es venu faire ici, bandit!…

—Mon Dieu! monsieur, je croyais m'être assez fait comprendre… Je suis venu parce que je désirais savoir si Mlle Vilitchkov, qui ne vous a point quitté à Kirk-Kilissé, ne vous aurait pas laissé à Stara-Zagora.

La Candeur, outré de tant de cynisme, leva son poing.

—A ta place! La Candeur! ordonna Rouletabille.

Et, se tournant vers le moine:

—Elle m'a laissé, monsieur Priski! Vous pouvez être heureux!…

—Monsieur, croyez bien que je comprends votre désolation, dit M. Priski. Mais d'autre part vous m'accorderez qu'après m'être chargé d'une commission qu'un autre aurait faite si je l'avais refusée, je ne pouvais point m'en désintéresser et qu'il était bien naturel que je vinsse m'enquérir jusqu'ici si elle avait réussi.

—Et si vous avez gagné la seconde partie de la somme qui vous est nécessaire!… Oui, monsieur Priski, oui… je comprends cela… Vous pouvez vous en aller!…

—Et je vais pouvoir entrer au couvent…

—Pas avant que vous n'ayez touché la seconde partie de la somme, monsieurPriski!…

—Messieurs! je vais la toucher de ce pas.

—A Dédéagatch!… dit Rouletabille.

—Oui, à Dédéagatch. Mais comment savez-vous?…

—Que vous importe, monsieur Priski?… Allez-vous-en donc à Dédéagatch et dépêchez-vous!… Si j'ai un conseil à vous donner, ne traînez pas en route, car j'ai idée que M. Kasbeck ne vous attendra pas longtemps à Dédéagatch.

—Et pourquoi cela?…

—Tout simplement parce que M. Kasbeck vous attend moins à Dédéagatch qu'il n'y attendait Mlle Vilitchkov et comme il y a des chances pour que Mlle Vilitchkov soit arrivée ce soir à Dédéagatch, il se pourrait fort bien qu'ils se préparent à en partir tous deux, demain matin, sans vous attendre.

—Ah! mon Dieu!… s'écria le moine, et il courut à la porte.

—Rassurez-vous, ajouta Rouletabille, car si de Dédéagatch vous vous rendez au mont Athos, vous ne manquerez point de rencontrer en route le seigneur Kasbeck!…

—Et où donc va le seigneur Kasbeck? Si vous pouvez me le dire, je vous pardonnerai tout ce que vous m'avez fait endurer, soupira le moine.

—Je vous le dirai, monsieur Priski, et je vous pardonnerai également de mon côté tout ce que vous nous avez fait souffrir, si vous voulez, à votre tour, me rendre un petit service…

—Parlez, monsieur Rouletabille…

—Vous êtes fort habile, à ce que je vois, à remettre les lettres, monsieur Priski…

—Mon Dieu! cela a toujours été un peu mon métier…

—Eh bien! je vous demanderai d'en faire parvenir une à Ivana Hanoum!

—Oh! monsieur, c'est comme si c'était déjà fait. Vous pouvez compter sur moi, jura le moine.

—Alors, attendez!…

Rouletabille s'approcha de la table et écrivit:

«J'ai tout compris, mon amour. Pardonne-moi! Ton petit Zo te dit adieu pour toujours. Il ne te survivra pas.»

Il n'avait pas écrit le dernier mot de ce message suprême qu'un gros sanglot éclatait derrière lui. Il se retourna. C'était La Candeur qui avait lu la lettre par-dessus son épaule.

—Oh! Rouletabille! Rouletabille! gémit La Candeur, ça n'est pas vrai, dis, que tu vas mourir?… Dis-moi que ça n'est pas vrai!…

Rouletabille, ému de cette douleur fraternelle presque autant que de la sienne, hocha lentement la tête, tendit la lettre à M. Priski, et serrant la bonne grande patte de La Candeur avec ce geste de condoléance que l'on voit si souvent aux enterrements, lui dit:

—On raconte que l'on ne meurt pas d'amour,nous verrons bien…

—Ah! mon Dieu! il va se laisser périr!… pleura La Candeur.

—Surtout, jeune homme, n'attentez pas à vos jours, dit M. Priski, la religion le défend!…

Et il ajouta avec une grande émotion:

—La religion, voyez-vous, il n'y a encore que ça!

—On est bien dans votre couvent, monsieur Priski? questionnaRouletabille.

—Bon! maintenant il va se faire moine! s'écria La Candeur.

—Si on est bien? s'écria M. Priski. C'est-à-dire que c'est le paradis sur la terre. Imaginez au milieu de jardins merveilleux, un vaste édifice, simple, bien aéré, avec un large réfectoire. Le cuisinier est excellent; il fait même le civet de lièvre et le macaroni avec une rare habileté. Enfin le supérieur a cette mine réjouie et ces manières affables qui attestent qu'on a l'esprit tranquille et l'estomac en bon état!…

—Voilà un bon couvent, dit La Candeur. Si tu y entres, j'y entrerai certainement avec toi!

—Et il faut tant d'argent que ça pour être reçu dans ce monastère? interrogea encore Rouletabille en poussant un soupir.

—Messieurs, ce monastère est riche: s'il acceptait tous les sans-le-sou qui, dans ce pays, ne demandent qu'à se faire moines, non seulement c'en serait fini de sa richesse, mais encore de sa bonne renommée. Il faut vous dire qu'on vient le voir du bout du monde… Il a été placé sous la haute protection d'un saint que l'on a déterré non loin de là et dont on a mis les restes dans du coton. Aux jours de grande cérémonie, aux anniversaires du martyre, le coton se vend bien! J'ai assisté à l'une de ces fêtes, monsieur; moi qui jusqu'alors étais un païen, j'en ai l'esprit tout retourné. C'était magnifique. D'innombrables lampes suspendues à la voûte, projetaient sur la nef des feux de toutes couleurs. Dans une des ailes se tenait un frère quêteur qui recueillait les aumônes et inscrivait sur un registre les noms des gens qui réclamaient une messe pour un parent mort ou malade! Certes, monsieur, je peux vous affirmer que la maison est bien tenue!…

—Si bien, monsieur Priski, que vous n'allez pas regretter la Karakoulé? exprima Rouletabille, de plus en plus sombre et pensif.

—Ma foi non, ni le seigneur Kara qui, parfois, était si brutal. Ah! il est bien puni de son orgueil, maintenant, le Pacha Noir! C'est Dieu qui l'a précipité. Il aurait dû se méfier. C'était prédit dans les évangiles!… Lui, si fier, le voilà l'esclave de M. Athanase!…

—Qu'est-ce que tu racontes? dit Rouletabille. Kara-Selim, que nous appelons de son vrai nom de chrétien Gaulow, n'est plus ni le maître ni l'esclave de personne. Il est mort!

—Eh bien, alors, il n'y a pas longtemps, fit entendre M. Priski, car je l'ai encore aperçu pas plus tard qu'avant-hier…

—Tu es fou ou tu rêves! protesta dans une grande agitation le reporter. Kara-Selim est mort! mort, sous nos yeux, frappé d'un grand coup d'épée par Athanase!… Tu n'as donc pas pu le voir vivant avant-hier!

—Vous vous trompez certainement, monsieur! insista doucement M. Priski.

—Je me trompe si peu, dit Rouletabille, que mes camarades pourront te dire comme moi qu'ils ont vu son grand corps défunt traîné plusieurs fois sur la place avant que d'être emporté par les Bulgares!…

—Eh bien! monsieur, c'est peut-être ce traînage-là qui l'a ressuscité, car, je le répète, dans la matinée d'hier j'ai rencontré M. Athanase avec sa petite escorte, sur la route du Sud, semblant se diriger du côté de Lüle-Bourgas…

—Que tu aies rencontré Athanase, la chose est possible, fit Rouletabille, de plus en plus oppressé… mais il ne s'agit pas d'Athanase, qui est vivant. Nous parlons de Kara-Selim qui est mort.

—J'y arrive avec M. Athanase. Un de nos cavaliers habilement interrogé par votre serviteur m'apprit qu'il vous cherchait partout, vous et Mlle Vilitchkov! j'aurais pu lui donner quelques renseignements utiles, quand je m'aperçus que les soldats traînaient derrière eux, attaché sur le dos d'un cheval, un grand corps tout noir et taché de sang dont la vue me fit pousser un grand cri, car j'avais reconnu Kara-Selim!…

—Mais il était mort! s'écria encore Rouletabille.

—Non! monsieur!Il était vivant!

Rouletabille bondit sur le moine.

—Es-tu sûr de ce que tu dis là?

—Si sûr, monsieur, que je lui ai parlé et qu'il m'a répondu!…

—Ah! fais bien attention à ce que tu nous dis! gronda Rouletabille en secouant Priski qu'il avait pris au col de son manteau de bure… Sur ta vie, ne me mens pas!… Dis-moi toute la vérité!…

—Sur ma vie et sur celle qui m'attend dans l'autre… j'ai vu Kara-Selim vivant, bien abîmé, mais vivant! Il m'a expliqué qu'il avait été surpris par Athanase et frappé par derrière d'un grand coup d'épée qui l'avait jeté par terre, étourdi, et qui l'aurait certainement tué s'il n'avait toujours porté sous son pourpoint noir une cotte de mailles!… je n'eus pas plutôt entendu cette confidence que je m'enfuis à toutes jambes, redoutant que M. Athanase ne me réservât quelque méchant coup à mon tour!… Voilà toute la vérité, je vous le jure!…

M. Priski n'avait pas achevé de proclamer cette vérité-là qu'il était serré dans les bras de Rouletabille comme dans le plus amical étau!

—Ah! ce brave M. Priski qui veut se faire moine!… et qui va au montAthos!… Rendez-moi ma lettre, monsieur Priski, rendez-moi ma lettre!

—La voilà, monsieur, mais vous me direz tout de même où je pourrai rencontrer le seigneur Kasbeck.

—A Salonique, mon cher monsieur Priski… Et sais-tu pourquoi je ne te charge plus de cette lettre à destination de Salonique? Parce qu'elle n'a plus besoin d'y aller? Et sais-tu pourquoi elle n'a plus besoin d'y aller? Parce que nous y allons avec toi… Allons, allons, en route! La Candeur, Vladimir!… Nous partons… Ah! mon bon La Candeur, laisse-moi t'embrasser! Tiens, je suis fou de joie!…

—Mais que se passe-t-il, seigneur Jésus? interrogea La Candeur, bouche bée devant une aussi subite et joyeuse transformation.

—Il se passe, mon vieux, que rien n'est perdu encore et qu'il est possible maintenant que nous nous mariions, Ivana et moi,puisque son mari est vivant!

—Ah! oui… Eh bien, je suis content, mon petit!

Et La Candeur tourna la tête pour murmurer:

—Quel malheur! Une si belle intelligence!…

Nos jeunes gens, accompagnés de M. Priski, se mirent en route vers le soir. Cette journée avait été consacrée par les troupes lancées à la poursuite de l'armée turque à un repos presque absolu. Leur front s'étendait de Djeni-Mahalle à Karakdéré. La rapidité de leur victoire les fatiguait déjà, sans compter qu'elles ne possédaient que de vagues renseignements sur la situation occupée par l'ennemi que la cavalerie bulgare lancée dans la direction de Baba-Eski, c'est-à-dire droit au Sud, n'avait point rencontré.

Rouletabille et ses compagnons profitèrent de l'état de choses qui avait nettoyé la contrée de tout l'élément ottoman pour faire du chemin. Grâce à la lettre du général-major que le reporter portait toujours sur lui, la petite bande parvint en quelques heures à Demotika. De là il ne pouvait être question pour elle de prendre le train pour Dédéagatch, les rives de la Maritza inférieure étant encore occupées par des forces turques qui, accourant de Macédoine en toute hâte, ne faisaient que passer, désireuses de traverser le sud de la Thrace au plus vite pour rejoindre au nord de Rodosto le gros de l'armée turque qui se reformait sur les lignes de Tchorlu, Lülé-Bourgas et Seraï.

Le départ des reporters avait été si précipité que Rouletabille n'avait pas eu le temps de demander des subsides à son journal ni de s'en procurer d'aucune sorte. Il avait mis son paquet de correspondance à la poste et en route!

Il comptait que ce bon M. Priski avait la bourse bien garnie et ne leur refuserait point de subvenir aux frais du voyage.

A Demotika, ils essayèrent de se procurer honnêtement des chevaux. Naturellement, ils ne trouvèrent pas une bête à vendre, ce qui fut heureux pour la bourse de M. Priski.

C'est dans ces tristes conditions que Rouletabille laissa Vladimir et Tondor que rien n'embarrassait, s'emparer de ce qu'on ne voulait point leur céder de bonne volonté. A l'ombre des ruines d'un vieux château, ils avaient découvert cinq magnifiques bêtes qui s'ébattaient paisiblement dans une cour déserte, cependant que, dans une autre cour, une petite troupe d'avant-garde bulgare, en attendant l'heure de la soupe, autour d'un chaudron, écoutait les airs plaintifs de la balalaîka.

Les chevaux étaient tout sellés. L'affaire fut vite faite. Les reporters, lançant leurs bêtes à toute allure, ne s'arrêtèrent qu'une heure plus tard. Ils n'avaient plus à craindre les Bulgares, mais les Turcs.

Rouletabille commença de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans une poche secrète la lettre du général-major et sortit les fameux papiers chipés à Kirk-Kilissé, signés de Mouktar pacha et empreints de son sceau. Puis, s'estimant à peu près en règle, il permit aux chevaux de souffler.

En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski.Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s'instruire.

Ainsi, dans le moment qu'il tentait de se rapprocher de cette Salonique habitée par le sultan déchu, il se faisait donner des détails sur l'existence d'Abdul-Hamid, et ce n'était point simplement pour en tirer un bon article.

M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui était le seul homme, si l'on peut dire, de l'ancien parti, que le nouveau gouvernement tolérait auprès d'Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en même temps qu'il avait conservé pour son ancien maître des sentiments de dévouement à toute épreuve, entretenait avec le pouvoir actuel d'excellentes relations. Par lui, les ministres pénétraient un peu dans la pensée d'Abdul-Hamid, et, par lui aussi, ils pouvaient, quand il était nécessaire, ce qui arrivait à peu près tous les quinze jours, démentir les fausses nouvelles que l'on répandait sur le sort du prisonnier. Tantôt on prétendait que le gouvernement l'avait fait mettre à mort et tantôt qu'il le soumettait aux pires tortures, dans le dessein de connaître enfin l'endroit d'Yildiz-Kiosk où l'ex-sultan avait caché ses immenses trésors. C'est alors que Kasbeck intervenait et disait:

—Je sors de chez Abdul-Hamid; il se porte mieux que moi!

—Est-il aussi cruel que l'on dit, monsieur Priski? demanda Rouletabille.

—Il l'est peut-être plus encore, s'il faut en croire les anecdotes du seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soirées de la Karakoulé par le récit des fantaisies de son maître. Tenez, quelques heures avant d'être arraché de son trône, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et froidement, à coups de revolver, il l'a abattue. Quelques jours plus tôt, il a tué à coups de bâton une petite fille de six ans qui, innocemment, avait touché à un revolver laissé par lui sur un meuble. Furieux, ne se possédant plus, prétendant que l'enfant avait voulu le tuer, il l'assassina séance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce genre. Ah! on peut dire qu'il n'a pas le caractère commode! conclut M. Priski.

—Eh bien, en avant, ne nous endormons pas! s'écria Rouletabille qui suait à grosses gouttes.

Et il poussa à nouveau les chevaux. Cependant il continuait de se tenir à la hauteur de M. Priski.

—Et maintenant, est-ce qu'on le laisse libre de recommencer de pareilles horreurs?

—Eh, monsieur, c'est une question bien délicate que celle du harem. Du moment qu'on lui laisse son harem, si réduit soit-il, il peut toujours faire dans ce harem ce qu'il lui plaît. Ça, c'est la loi du Prophète. Tout fidèle a droit de vie ou de mort dans son harem.

—Pressez un peu votre bête, monsieur Priski!… A ce train, nous n'arriverons jamais à Dédéagatch!… Et dites-moi, présentement, il a beaucoup de femmes avec lui?

—Mon Dieu, il en a dix, ce qui n'est guère.

—Et comment se conduit-il à Salonique?

—Eh bien, en dehors de quelques accès de colère comme ceux que je vous citais tout à l'heure, il se conduit fort convenablement. Il est très surveillé à la villa Allatini, mais soigné comme coq en pâte. Il est peut-être, à l'heure actuelle, l'homme le plus heureux de l'Empire ottoman. Voici à peu près ce que nous disait le seigneur Kasbeck:

«Oublieux, insouciant, il se promène dans ses vastes jardins, fumant avec délice des cigarettes de tabac fin, spécialement confectionnées pour lui. Il établit minutieusement avec son cuisinier le menu du jour et savoure lentement de multiples tasses d'un café exquis et parfumé. Nul autre souci ne le hante, si ce n'est ses galants propos avec les dames de céans.

«Tout ce qui se passe hors les murs de la villa reste étranger à Abdul-Hamid. Volontairement, il demeure ignorant des bruits extérieurs. Si d'ailleurs il lui prend fantaisie d'interroger ceux qui l'approchent sur les événements politiques, il ne reçoit que des réponses vagues et sans précision. Ordre est donné de se taire.

—Je me suis laissé dire, fit Rouletabille, qu'il espérait encore revenir sur le trône et qu'il était entretenu dans cette espérance par beaucoup de ses amis qui se remuent à Constantinople, et préparent dans l'ombre, à la faveur des événements actuels, une révolution?

—Ceci, monsieur, répondit M. Priski, est de la politique, et la politique ne regarde point un pauvre moine comme moi!

—Ne dites donc point que vous êtes moine, dans cette région dangereuse pour les orthodoxes, monsieur Priski. Il ne suffit point d'avoir enlevé votre robe, il faut encore surveiller vos propos!… Tenez, voici justement une patrouille turque à laquelle nous n'allons certainement point échapper.

Quelques balles vinrent à ce moment saluer les reporters, qui agitèrent aussitôt leurs mouchoirs, en criant de toutes leurs forces:

—Francis! Francis!

Bientôt, ils étaient entourés et expliquaient au chef de la patrouille qu'ils étaient des reporters français attachés à l'état-major de Mouktar pacha et qu'ils avaient été obligés de fuir, après la déroute de Kirk-Kilissé. Comme ils montraient des papiers corroborant leurs dires, ils furent assez bien traités et renvoyés à un kachef, qui les renvoya à un kaïmakan, qui les renvoya à… Dédéagatch!…

Ainsi escortés des Turcs étaient-ils arrivés rapidement à l'endroit qu'ils désiraient atteindre.

Ce petit port de Dédéagatch voyait passer depuis deux jours plus de troupes qu'il n'en avait connu en quarante ans. C'est que la Turquie avait résolu d'attendre l'ennemi aux rives de Karaagutch et de lui infliger un échec qui la vengerait de la surprise de Kirk-Kilissé. Aussi si l'on envoyait sur cette ligne tout ce dont on disposait de troupes à Constantinople, le sud de la Macédoine expédiait, de son côté, par Dédéagatch, les divisions du littoral.

Il fallait se presser, si l'on ne voulait pas être coupé de Constantinople, car le bruit courait qu'on avait vu de la cavalerie ennemie dans les environs de Rodosto.

D'autre part, Dédéagatch ne pouvait plus compter sur ses communications par mer, la flotte grecque faisant déjà la police de la mer Egée.

Aussitôt arrivés à Dédéagatch, les trois reporters, M. Priski et Tondor se séparèrent pour chercher au plus vite Kasbeck et Ivana, mais ils acquirent bientôt la certitude qu'ils étaient partis la veille de l'hôtel de la Mer-Égée, avec une suite composée de quelques cavaliers albanais et qu'ils avaient pris, à travers la campagne, le chemin de Salonique.

Le chemin de fer n'avait pas encore été coupé, mais il allait l'être et, en attendant, il servait uniquement aux mouvements des troupes. Kasbeck n'avait pu le prendre et Rouletabille en conçut quelque espoir, mais il dut bientôt se rendre compte de l'impossibilité où il allait être lui-même non seulement de prendre le chemin de fer, mais encore de suivre la route de Kasbeck. Sans compter que Kasbeck avait plus de trente-six heures d'avance sur lui, des reporters français ne manqueraient point d'être arrêtés à chaque instant et d'être retenus par tous les détachements ottomans qu'ils rencontreraient sur leur chemin. Ne voyaient-ils point déjà de quelles tracasseries on encombrait leur liberté, trop relative hélas!

Pendant ce temps, Kasbeck continuait tranquillement sa marche avec Ivana vers le harem de la villa Allatini!

Sur les quais du port, où il lui fut impossible de trouver le moindre petit bateau qui consentît à tenter l'aventure du voyage de Salonique, Rouletabille se rongeait les poings.

Tout à coup, il se tourna vers La Candeur:

—Vite, les chevaux!…

—Où allons-nous?…

—A Constantinople!…

—A Constantinople? Mais nous tournons le dos à Salonique! Et Ivana?…

—Mon vieux, expliqua rapidement Rouletabille en entraînant La Candeur, puisque nous ne pouvons aller au-devant d'Ivana, c'est Ivana qui viendra au-devant de nous!

—A Constantinople?

—A Constantinople!

—Mais tu perds la tête!…

—Non! Écoute-moi bien et saisis… Ivana suit Kasbeck; Kasbeck court après Abdul-Hamid. Je fais venir Abdul-Hamid à Constantinople où bientôt nous voyons arriver Kasbeck et Ivana!… Qu'est-ce que tu dis de ça?…

—Épatant!… Mais comment vas-tu faire venir Abdul-Hamid àConstantinople?…

—Eh! il y a un moyen sûr; le faire monter sur un navire étranger, anglais ou allemand, qui n'aura rien à craindre des croiseurs grecs.

—Mon cher, permets-moi de te dire que ce n'est pas l'intérêt du gouvernement actuel de faire venir dans la capitale un sultan qui y a conservé de nombreux partisans!

—C'est encore moins son intérêt de le laisser à Salonique où il peut être proclamé à nouveau sans que le gouvernement central ait le pouvoir de s'y opposer!…

—Si le gouvernement craignait quelque chose de ce genre, reprit l'entêtéLa Candeur, il n'attendrait point Rouletabille pour faire revenir dans leBosphore le sultan détrôné… Pour moi ils ne le feront point bouger deSalonique tant qu'ils resteront maîtres de la ligne du Sud… Voilà monopinion…

—C'est la mienne aussi!… Voilà pourquoi il faut courir à Constantinople et persuader au gouvernement qu'il a tort de laisser le sultan là-bas; que les prochains combats sur la ligne de Lüle-Bourgas peuvent tourner mal et qu'il est de l'intérêt de Mahomet V d'avoir tout de suite Abdul-Hamid sous la main, dans le cas où ses partisans deviendraient menaçants!

—Ils t'écouteront ou ils ne t'écouteront pas, émit La Candeur dont la simplicité se refusait à entrer dans la complication du plan de Rouletabille.

—Ils m'écouteront!

—Bah! pourquoi ça?…

—Ils m'écouteront quand je leur dirai qu'il existe une conspiration pour remettre Abdul-Hamid sur le trône!

—Ce n'est pas le tout de dire ça! Il faut le prouver!

—Je le prouverai!…

—En quoi faisant?

—En donnant le nom des conjurés, des conjurés qui ont résolu de proclamer Abdul-Hamid à Salonique même! Alors, tu verras si le gouvernement ne fait pas revenir son Abdul-Hamid à Constantinople, et sans perdre un jour, sans perdre une heure, une minute! Tout de suite, peut-être même avant que Kasbeck ne soit arrivé à Salonique! Me comprends-tu, maintenant? Seulement, tu vois, que de notre côté, il ne faut pas perdre une seconde!…

—Rouletabille, tu ne feras pas ça!…Tu ne dénonceras pas ces pauvres gens!

—Ah! voilà Vladimir et Tondor, fit Rouletabille… Tondor où est M.Priski?

—Il est à «la place», dit Vladimir, et distribue des pièces d'or pour avoir un laissez-passer pour Salonique! On lui prend les pièces, mais on lui refuse le laissez-passer.

—Les chevaux?…

—Dans la cour de l'hôtel de la Mer-Egée.

—Celui de M. Priski aussi?

—Tous les cinq!…

—Amène-les tout de suite!… Toi, Vladimir, cours à la place faire viser nos papiers par Ali bey et dis-lui que, comme il le désire, nous rentrons à Constantinople!

—Entendu, répond Vladimir, et je préviens M. Priski en même temps?

—Nullement! Laisse donc M. Priski aller à Salonique, nous n'avons pas besoin de lui à Constantinople!

—Eh bien! et son cheval?

—Ah! son cheval, par exemple, nous l'emmenons! Par les temps qui courentil vaut mieux en avoir cinq que quatre… Je le confie à Tondor… Courez,Vladimir, dans un quart d'heure, il faut que nous ayons quittéDédéagatch!…

Vladimir courut à «la place», Tondor s'en fut chercher les chevaux, Rouletabille se tourna vers La Candeur qui grognait, la tête basse et l'air sournois.

—Toi, file au télégraphe, lui dit-il, et envoie une dépêche à Paris disant que nous partons pour Constantinople… mais qu'est-ce que tu as?… Tu en fais, une tête!

—Écoute, Rouletabille, c'est de la blague, hein? Tu ne vas pas commettre une infamie pareille! D'abord ce n'est pas vrai que tu connaisses le nom de ces conjurés…

—Si, mon petit, et leur adresse!

—Qui est-ce qui te les a donnés?

—Gaulow lui-même qui est de l'affaire et qui avait eu le soin d'inscrire avec beaucoup d'ordre lesdits noms et lesdites adresses sur un petit calepin de poche qu'il a eu le tort de perdre à Sofia, la nuit où il est venu assassiner ce pauvre général Vilitchkov!… Eh bien! es-tu au courant, maintenant?… Trouves-tu toujours que c'est de la blague?…

—Rouletabille, si tu donnes ces adresses, on ira au domicile des conjurés!

—Parfaitement! et on trouvera certainement chez eux la preuve de leur conspiration!…

—Mais les malheureux seront pendus!…

—Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, pourvu qu'Ivana soit sauvée!…

La Candeur leva ses bras formidables au ciel et clama:

—Évidemment! évidemment! évidemment!…

—Dis donc, La Candeur, préfères-tu qu'Ivana soit perdue et que je me fasse moine comme M. Priski?… Non, n'est-ce pas?… Eh bien! mets un frein à tes salamalecs et cours au télégraphe!

La Candeur s'éloigna sans manifester davantage ses sentiments humanitaires et en gémissant tout bas une fois de plus, sur le malheur pour un jeune homme de rencontrer sur sa route une Ivana Vilitchkov.

Une demi-heure plus tard, les trois reporters et Tondor étaient sur la route de Constantinople… Ils filaient à fond de train. Tondor, derrière, conduisait un cheval de rechange. Aux environs de Rodosto, ils tombèrent sur une reconnaissance de cavalerie bulgare qu'ils essayèrent en vain d'éviter. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon coeur et se laisser emmener au poste d'avant-garde d'Haïjarboli, où Rouletabille trouva un officier pour examiner ses papiers, les papiers bulgares, naturellement, et la lettre du général Stanislawoff qu'il avait incontinent sortie.

Ils étaient arrivés à Haïjarboli à la nuit tombante. Le petit village était occupé par un détachement d'avant-garde, dont le chef occupait la maison du maire, lequel était en fuite. Les reporters furent très bien reçus à cause de la lettre du général-major et une chambre fut mise à leur disposition; enfin on leur donna des vivres dont ils avaient grand besoin. Rouletabille ne se plaignit point trop de ce contretemps. Les bêtes allaient se reposer quelques heures et La Candeur et Vladimir cesseraient de gémir sur leur faim. La Candeur se chargea de confectionner avec les vivres du régiment une soupe superfine, Vladimir l'y aida tandis que Tondor s'occupait des chevaux.

Pendant ce temps, Rouletabille examinait les lieux, comme toujours. La nuit même ils devaient abandonner sans crier gare les avant-postes bulgares et rentrer à nouveau dans la zone turque.

En dépit des doubles papiers dont ils étaient porteurs, cette petite opération ne se faisait jamais sans danger. Et il convenait de prendre ses précautions…

Rouletabille sortit donc de la chambre qui était au rez-de-chaussée et donnait sur une grande cour commune où la troupe achevait de souper autour des feux. Puis il quitta cette cour pour aller rendre visite à Tondor qui, sur ses instructions, n'avait pas fait entrer les bêtes dans la cour, mais les avait attachées à un arbre, derrière la maison. Il y avait là des champs déserts et un ravin profond par lequel il serait facile de se glisser après avoir fait une rapide enquête sur la disposition des avant-postes.

Rouletabille se promena une heure dans cette quasi-solitude et revint très rassuré sur son programme de la nuit. Comme il longeait les murs de la maison du maire, il se trouva en face de deux officiers qui prononcèrent un nom qui le fit tressaillir. Ils parlaient d'Athanase Khetew!

Rouletabille s'avança.

—Athanase Khetew? demanda-t-il à tout hasard en français. Vous parlez, messieurs, d'Athanase Khetew?

—Eh, monsieur, oui, répondit l'un des officiers, nous en parlons à propos de vous, car ce doit être vous qu'il cherche.

—Mais certainement! s'écria Rouletabille.

—Ah! bien; il sera heureux de vous rencontrer. Il y a assez longtemps qu'il vous réclame… Nous ne pensions point cependant, bien qu'il nous eût parlé de reporters français, qu'il s'agissait de vous, car il nous avait dit que vous aviez avec vous une jeune fille, la propre nièce du général Vilitchkov, mort assassiné quelques jours avant la déclaration de guerre.

—C'est bien de nous qu'il s'agit, messieurs, dit Rouletabille. Et si cette jeune fille n'est point ici, c'est qu'elle nous a quittés récemment.

—On avait dit à Athanase Khetew qu'elle s'était battue au premier rang àDemir-Kapou.

—C'est exact.

—Et que depuis, poursuivant l'ennemi avec l'avant-garde de l'armée, elle n'avait cessé de se trouver aux avant-postes… Aussi Athanase Khetew cherche-t-il Mlle Vilitchkov sur tout notre front… Enfin, vous pourrez toujours lui donner de ses nouvelles… Il en sera fort heureux quand il va revenir…

—Il doit donc revenir ici?…

—Mais aux premières heures du jour, je crois… Il nous a quittés pour aller jusqu'à Baba-Eski et revenir…

—Et vous êtes sûr qu'il va revenir?

—Oh! absolument sûr, monsieur; il nous a laissé son prisonnier.

—Hein? fit Rouletabille, en dissimulant autant que possible l'émotion soudaine qui l'avait entrepris… Quel prisonnier?…

—Oh! un prisonnier auquel il a l'air de tenir beaucoup et pour lequel il a les plus grands soins… et que ne quittent point d'une semelle ses deux ordonnances. Du reste, il vous est facile de le voir…

Là-dessus, l'officier conduisit Rouletabille, toujours sur les derrières de la maison, à une petite fenêtre garnie d'un double barreau en croix.

—Regardez, fit-il.

Rouletabille se leva sur la pointe des pieds et regarda.

C'était bien cela! Rouletabille se mordit les poings pour ne pas crier de joie.

Dans un coin, pieds et poings liés, il avait reconnu le pacha noir Gaulow, sur lequel veillaient encore deux sentinelles.

Cette chambre, dans laquelle se trouvaient Gaulow et les deux sentinelles, était une sorte de réduit donnant directement sur la cour par une porte entr'ouverte, sur le seuil de laquelle une demi-douzaine de soldats, accroupis, jouaient aux osselets, jeu fort en honneur dans le Balkan.

Rouletabille quitta son observatoire et dit:

—Ah! je le connais, c'est le fameux Gaulow, l'ancien maître de laKarakoulé! Je pense bien qu'Athanase Khetew doit y tenir!…

—Il nous a dit que c'était la première fois qu'il le quittait, mais un ordre du général Savof, commandant la première brigade de cavalerie, le demandait tout de suite à Baba-Eski.

—Messieurs, merci de tous ces excellents renseignements, fit Rouletabille, en saluant, je vous demande la permission d'aller souper.

—Bon appétit, monsieur.

Il rentra dans la cour; là, il constata, avec une grande satisfaction, que la chambre, sur le seuil de laquelle les soldats jouaient aux osselets, et par conséquent dans laquelle se trouvait le prisonnier, était adjacente à celle qui avait été abandonnée aux reporters.

Au moment où il allait pousser la porte de celle-ci, il entendit distinctement ces mots, prononcés par la voix métallique de Vladimir: «36, rouge, pair et passe!»

—Tiens, tiens, fit-il, on se croirait, ma parole, à Monte-Carlo.

Et il pénétra dans la pièce.

Là, il trouva le souper prêt, qui l'attendait: une grande écuelle de soupe fumante, dont l'odeur caressait, dès l'abord, agréablement les narines, et, à deux pas de là, près de la table, La Candeur et Vladimir qui, à son arrivée, s'étaient relevés assez brusquement.

—Eh bien, on soupe? leur demanda Rouletabille. Je commence à avoir faim, moi aussi. Mais qu'est-ce que vous faites-là?

La Candeur venait de retourner rapidement une grande carte sur la table, et Vladimir regardait l'heure à sa montre.

—Encore cette vieille plaisanterie! [Voir les incidents duChâteau Noir.] fit en riant Rouletabille qui, décidément, paraissait ce soir de la meilleure humeur du monde, encore cette carte! encore cette montre!… Ah ça, mais c'est toujours la carte de l'Istrandja-Dagh! Vous n'allez pas prétendre tout de même que vous étudiez le plan des opérations sur une carte de l'Istrandja-Dagh quand nous nous trouvons à quelques kilomètres de Tchorlou!…

—Rouletabille, émit La Candeur qui paraissait le plus embarrassé, nous nous rendions compte du chemin parcouru…

—Voyez-vous cela!…

Et Rouletabille, d'un tournemain, souleva la carte et la mit sens dessus dessous… Mais en même temps il découvrait sur la table tout un monceau de pièces d'or et d'argent. Il en fut comme ébloui, cependant que les deux compères, consternés, ne savaient quelle contenance tenir.

—Eh bien, mes petits pères!… fit Rouletabille.

Et il examina l'envers de la carte qui était divisé en une quantité de petits cadres portant chacun un numéro, depuis le numéro 0 jusqu'au numéro 36…

—Alors quoi? Vous jouez à la roulette?

—Faut bien! puisque tu nous confisques toujours nos jeux de cartes, soupira La Candeur.

—Passez-moi la montre, Vladimir!

Vladimir, qui avait remis précipitamment la montre dans sa poche, dut l'en retirer… et Rouletabille constata alors que cette montre, au lieu de marquer l'heure, avait une aiguille qui tournait sur un cadran marqué de 36 numéros et du 0 et qui s'arrêtait sur l'un de ceux-ci suivant que l'on appuyait plus ou moins longtemps sur le système de déclenchement.

Cette aiguille se mouvait si follement vite qu'il était impossible de savoir à l'avance sur quel numéro elle allait s'arrêter.

—Je comprends maintenant votre amour excessif de la géographie, dit Rouletabille, amour qui m'intriguait tant à la Karakoulé et aussi le besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l'heure!… Il y a longtemps que vous avez cette montre-là? demanda-t-il en la mettant dans sa poche.

—Monsieur, c'est une montre, répondit Vladimir, à laquelle je tiens beaucoup, car elle m'a été donnée il y a quelques années par une personne qui m'est chère.

—Par la princesse?

—Justement, par la princesse… Ça a été son premier cadeau… Je partais pour Tomsk, où j'allais attendre avec quelques confrères de la presse moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pékin à Paris; cette bonne princesse redouta que je m'ennuyasse pendant le voyage et me fit cadeau de cette montre-roulette pour m'amuser en route. Je dois dire, du reste, que cette montre m'a toujours porté bonheur. Et c'était toujours quand j'avais justement besoin d'argent. Ainsi lors de ce voyage, en revenant en auto de Tomsk à Paris, elle m'a procuré l'une des premières grandes joies de ma vie. Chaque fois qu'un pneu crevait, j'invitais mes compagnons à me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur réparait le dommage, et là, sur le dos d'une carte divisée au crayon en petites cases, comme nous avons fait à celle-ci, et ma montre-roulette en main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me rapportaient cent francs, d'autres deux cents, d'autres qui me mettaient presque à sec, car il fallait bien perdre, quelquefois. Mais finalement, arrivé à Paris, de pneu en pneu, j'étais arrivé à gagner de quoi m'acheter une automobile.

—Mes compliments.

—Vous comprendrez, monsieur, que cette montre, à laquelle se rattachent d'aussi précieux souvenirs…

—Oui, vous y tenez beaucoup… Et cet argent? tout cet argent? Il y a au moins mille francs là, dit Rouletabille en faisant glisser toutes les pièces dans ses poches… D'où vient-il?… Je croyais, moi, que vous n'aviez plus le sou.

—Monsieur, dit Vladimir, qui pâlit devant le geste rafleur deRouletabille, c'est les mille francs de M. Priski.

—Mais vous m'avez dit que vous les lui aviez refusés!

—Pardon, interrompit La Candeur, c'est moi qui t'ai dit cela… MaisVladimir, lui, les a acceptés.

—Je les ai acceptés, corrigea immédiatement Vladimir, mais j'ai refusé ensuite de faire la commission.

—Oui, vous êtes un honnête garçon. Je m'en suis déjà aperçu plusieurs fois, répliqua Rouletabille… Eh bien, mes enfants, maintenant soupons!

—Monsieur, dit Vladimir, qui était soudain tombé à la plus morne tristesse, monsieur, si je tiens à ma montre, je tiens aussi beaucoup à cet argent que je n'avais pas encore perdu.

—Avant de le perdre, dit Rouletabille en lui servant sa soupe, il faudrait l'avoir gagné. Cet argent n'est pas plus à vous qu'à moi. Il est à M. Priski, puisque vous avez refusé de faire sa commission.

—C'est tout à l'honneur de Vladimir, apprécia La Candeur. Tu ne vas pas rendre cet argent à M. Priski, peut-être?

—Non, non, rassure-toi… J'ai son emploi tout trouvé.

—Qu'est-ce que tu vas en faire?

—Je vais vous dire cela tout à l'heure, au dessert.

Le souper fut assez triste, bien que Rouletabille se montrât de belle humeur, mais il n'arrivait point à dérider les deux partenaires.

—Écoutez! finit par dire Rouletabille, je vais vous rendre cet argent!

—Ah! ah! éclatèrent les deux autres.

—Seulement, vous allez faire exactement ce que je vais vous dire…

—Compte sur nous…

—Cet argent, vous allez le jouer…

—Vive Rouletabille!…

—Et le perdre…

—Oh! oh!… est-ce absolument nécessaire de le perdre? firent-ils en se renfrognant.

—Absolument nécessaire…

—Et contre qui allons-nous le perdre?

—Tout à l'heure, vous allez débarrasser la table et la pousser sur le seuil de la porte, expliqua Rouletabille. Sur cette table vous installerez votre roulette en exprimant, tout haut, que l'on étouffe dans cette chambre et que vous sentez le besoin de prendre l'air… sur quoi vous vous mettrez à jouer d'abord entre vous… Jetez tout votre or, tout votre argent sur la table!… Il y a près de là des soldats qui jouent aux osselets, ils viendront vous voir jouer à la roulette; aussitôt ils se mêleront au jeu; vous les laisserez gagner!

—Tout notre argent?

—Tout votre argent! si vous leur gagniez le leur ils ne vous laisseraient pas partir, tandis que lorsqu'ils vous auront vidés, ils ne s'occuperont plus de vous, se disputeront ensemble votre mise, et nous, nous nous «carapaterons»!

—Compris! dit La Candeur, qui ne tenait pas outre mesure à cet argent qu'il n'avait pas encore gagné à Vladimir.

—Oui, compris… mais c'est cher! observa mélancoliquement Vladimir.

—Ça n'est pas trop cher si l'on songe à ce que nous ferons pendant qu'ils joueront, dit Rouletabille, car il ne s'agit pas seulement de nous sauver, mais encore de délivrer un pauvre prisonnier qui se trouve dans la chambre à côté.

—Ah! ah! fit La Candeur.

—Oh! alors si c'est une question d'humanité! exprima philosophiquementVladimir.

—Et qui est-ce donc que ce prisonnier-là? demanda La Candeur.

—Ce prisonnier-là, c'est tout simplement Gaulow, messieurs!…

—Gaulow! s'écrièrent-ils, l'abominable Gaulow!…

—Lui-même!…

—Le prisonnier d'Athanase! s'exclama Vladimir!

—Le mari d'Ivana! gronda La Candeur.

—Le bourreau du général Vilitchkov! surenchérit Vladimir.

—Et c'est ce misérable, continua La Candeur, ce bandit qui a failli te prendre celle que tu aimes, après avoir assassiné le père et la mère et vendu la petite soeur de ton Ivana, c'est cet homme que tu veux sauver!…

—En sacrifiant mes mille francs! gémit Vladimir.

—Il est beau, ton «pauvre prisonnier» conclut La Candeur.

Et puis il y eut un silence et puis Rouletabille dit en se levant:

—C'est bien, je vais le délivrer tout seul.

Et il fit mine de partir, après avoir ramassé un couteau sur la table.

—Allons! Allons! s'exclama La Candeur en lui barrant le chemin, ne fais pas ta mauvaise tête… Tu sais bien que l'on fera tout ce que tu voudras!

—Peuh! marmotta Vladimir, il est bon, lui!… On voit bien que ce n'est pas avec son argent!

—Qu'est-ce que vous dites, Vladimir?

—Je dis, Rouletabille, que c'est dur d'abandonner mille beaux levas à des gens qui ne sauront point en jouir, mais qu'il ne faut point hésiter à le faire du moment que vous le demandez, car vous devez avoir quelques bonnes raisons pour cela…

—Certes! acquiesça le reporter, il s'agit tout bonnement du bonheur de ma vie.

—Du moment qu'il faut délivrer le mari pour que tu sois heureux en ménage, délivrons-le! fit La Candeur, mais du diable si j'y comprends quelque chose!

—Tu comprendras plus tard, La Candeur, prends ce couteau et suis-moi.


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