—Pensez-vous? Non, c'est le docteur qui le lui a dit devant moi, un soir où elle avait un peu trop abusé de la vodka…
—Ah! elle se s…
—Si ce n'était que ça!… mais elle fume! elle fume!
—La cigarette!… Ça n'est pas grave!…
—Non, la pipe!…
—La pipe!…
—La pipe d'opium!… Et comment!…
—Oui, elle n'en a plus pour longtemps…
—Eh bien! elle me fait son héritier… et je me décide à fonder un journal… Voulez-vous être mon second?
Rouletabille ne répondit pas, mais Vladimir vit qu'il le considérait d'un certain oeil… d'un oeil qui visait certainement son fond de culotte, et, prudent, se rappelant certain geste qui l'avait un peu humilié, et, ne voulant point que Tondor, dans toute sa splendeur, eût encore à rougir de lui, il s'éloigna tout doucement, à reculons…
—Quel type! sourit Rouletabille.
Et il alla rejoindre Ivana qui l'attendait avec impatience.
Le dîner fut des plus gais. Rouletabille très amoureux, se montrait cependant assez mélancolique, jetant de temps à autre un regard sur Ivana qui, elle, regardait l'heure sans en avoir l'air à la grande pendule de la cheminée… Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement, ils se comprenaient: quel bonheur d'être seuls tout à l'heure!… dans cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces souvenirs encore trop brûlants que La Candeur avec sa bonne humeur un peu rude, évoquait bravement, ne pouvant s'imaginer qu'il faisait souffrir ses amis quand il prononçait les noms de Gaulow, d'Athanase… Cependant, La Candeur et Vladimir ne s'arrêtaient pas… Ils se renvoyaient les histoires d'un bout à l'autre de la table… Te rappelles-tu?… Te souviens-tu?… Et dans le donjon?… Et quand nous n'avions plus rien à manger?… Quand ce pauvre Modeste a imaginé de faire une salade aux capucines!…
—On avait tellement faim, s'écriait La Candeur, qu'on aurait bouffé l'escalier, sous prétexte qu'il était en colimaçon!…
Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speeches et l'on passa dans un autre salon où l'on devait servir le café et les liqueurs. Rouletabille avait rejoint Ivana.
—Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure que nous filons à l'anglaise. Je vais voir si l'auto est là.
Il la quitta et, faisant un signe à La Candeur, se glissa dans le vestibule. Ils n'avaient pas fait deux pas qu'ils se heurtaient à un personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation.
Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son habit de suisse d'hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M. Priski!
Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition.
Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue? Par quel hasard, à peine croyable, l'ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci?
La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si difficiles qu'ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait de bien près à l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur était apparu, l'événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme l'envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes.
Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu'il faisait là et ce qu'il leur voulait.
—Ce que je veux? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce que je veux? mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur, mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m'avait envoyé en course dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ! L'auto est là, monsieur Rouletabille… Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit qu'il serait prêt dans dix minutes…
—Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore troublée, pardon, monsieur Priski, mais vous n'êtes donc plus moine au mont Athos?
—Hélas! hélas! je ne l'ai jamais été, oui, c'est un bonheur qui m'a été refusé. Et je vous avouerai que je n'ai guère été heureux depuis que vous m'avez quitté si brusquement à Dédéagatch…
D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficultés qu'il me fallut surmonter avant d'arriver à Salonique. Quand j'y parvins, j'appris que le seigneur Kasbeck s'était embarqué pour Constantinople avec le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre à Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui était mon ami et qui venait d'être engagé par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois, lequel quittait Salonique pour le Bosphore.
—Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment vous vous trouvez à Paris?…
—Monsieur, c'est bien simple. A Constantinople, je n'ai pas pu retrouver le seigneur Kasbeck. On l'y avait bien vu, mais il avait tout à coup disparu sans que quiconque pût dire comment ni où…
—Alors?…
—Alors j'essayai de me placer à Constantinople, mais en vain.
—Évidemment!… conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec peine à l'angoisse de Rouletabille… Évidemment il n'y a rien à faire dans ce pays en ce moment-ci… M. Priski s'en est rendu compte et M. Priski est venu se placer à Paris!…
—Tout simplement! dit M. Priski.
—Tout cela est bien naturel! ajouta La Candeur en se tournant du côté deRouletabille, et tu as tort de te mettre dans des états pareils, mais, monDieu! que la terre est petite!… Et vous êtes content de votre nouvelleplace, monsieur Priski?
—Mais pas mécontent, monsieur de Rothschild… pas mécontent du tout…Évidemment, ça n'est pas le même genre qu'à l'Hôtel des Étrangers…mais il y a à faire tout de même, vous savez. A propos de l'Hôtel desÉtrangers, vous savez qui j'ai revu à Constantinople?
—Non, mais ça nous est égal, fit La Candeur en entraînant Rouletabille.
Mais l'autre leur jeta:
—J'ai revu Kara-Selim!…
Rouletabille et La Candeur s'arrêtèrent comme foudroyés…
La Candeur tourna enfin la tête et dit:
—T'as revu Gaulow?… toi?… tu blagues!…
Infiniment flatté d'être tutoyé par M. de Rothschild, M. Priski s'avança, la mine rayonnante:
—J'ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur!… et fort bien portant, ma foi!… Ah! cette fois vous n'allez pas encore me dire que vous l'avez vu mort! Du reste, il ne m'a pas caché, que c'est vous qui l'avez arraché des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu'il en était encore tout surpris!…
—Tu n'as pas pu voir Kara-Selim à Constantinople, fit Rouletabille plus pâle que jamais, si tu n'as quitté Salonique que trois semaines après le départ de Kasbeck, c'est-à-dire si tu n'es arrivé à Constantinople que lorsque nous en étions partis…
—Eh! monsieur, je l'ai vu si bien qu'il a voulu me reprendre à son service… il était assez embarrassé dans le moment, se trouvant séparé de tous ses serviteurs… Il n'avait retrouvé à Constantinople que Stefo le Dalmate presque guéri de ses blessures et ça avait été bientôt pour le perdre… et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins à me faire conter et qui me détourna, tout à fait, de reprendre du service chez lui… Il s'agissait de certaines recherches à faire sous leBosphore… dans le plus grand secret… Il s'agissait aussi d'endosser un bien vilain appareil qui m'apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de Londres… une espèce de scaphandre… vous voyez d'ici quel métier on me proposait. «Tu n'as pas besoin d'avoir peur, me disait Kara-Selim; je descendrai sous l'eau toujours avec toi… je te défends même d'y aller sans moi; c'est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu'on ne l'a plus jamais revu…»
M. Priski n'en dit pas plus long, car il s'aperçut que Rouletabille était devenu d'une pâleur de cire et il crut que le jeune homme allait se trouver mal!…
—Vite! une carafe d'eau! commanda La Candeur. M. Priski se sauva.
—Remets-toi, dit la Candeur, tu es pâle comme un mort. Si ta femme te voit comme ça, elle sera effrayée…
—Gaulow est encore vivant! fit Rouletabille dans un souffle.
—Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour nous faire rire… Il est souvent farceur, ce bonhomme-là!…
—Non! non! il dit vrai… tous les détails sont précis!… Et puis, comment connaîtrait-il l'évasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait racontée lui-même?…
—C'est exact, mais alors, tu ne l'as pas tué?…
—J'ai tué un homme qui était dans un scaphandre et j'ai cru que c'était Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre quelques instants auparavant! Un autre était sans doute descendu avant lui, que nous n'avions pas vu et qu'il allait peut-être surveiller lui-même tandis que nous le surveillions, nous! C'est cet autre que j'aurai rencontré…
—Stefo le Dalmate!… fit La Candeur.
—Sans doute Stefo le Dalmate… tu as entendu ce qu'a dit Priski!… Tout cela est affreux! surtout qu'Ivana ignore tout…
A ce moment, tous réclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra dans le salon. Ivana s'aperçut immédiatement de l'état pitoyable dans lequel il se trouvait.
La Candeur dit rapidement à son ami: «Surtout, toi, calme-toi! Après tout, qu'est-ce que ça peut te faire maintenant, Gaulow? Parce qu'il a épousé, à la Karakoulé…
—Tais-toi donc!…
—Eh! un mariage dans ces conditions-là, mon vieux, ça ne compte pas!… surtout un mariage musulman!…
—Qu'y a-t-il? demanda Ivana, tout de suite inquiète.
—Mais rien, ma chérie, murmura Rouletabille… il faisait si chaud dans cette salle… j'admire que tu sois plus brave que moi.
—Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t'aiment comme un frère, petitZo.
—Moi aussi, je les aime bien, va… mais qu'est-ce que c'est ça?… demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans une attitude assez mystérieuse…
Depuis qu'il avait vu M. Priski et qu'il l'avait entendu, tout était pour lui l'occasion d'un émoi nouveau… Au fond de la salle, il y avait une dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit courait de bouche en bouche: «Une surprise!… Une surprise!…»
—Quelle surprise?…
Rouletabille n'aimait pas beaucoup les surprises… Et il allait se rendre compte de ce qui se passait, suivi d'Ivana, quand La Candeur accourut en levant les bras:
—Ça c'est épatant!… s'écriait-il,le coffret byzantin!…
—Le coffret byzantin! s'écria Ivana… Est-ce bien possible?… Et elle claqua joyeusement des mains:
—Oh! oui, c'est une surprise!… une bonne surprise! c'est toi qui me l'as faite, petit Zo?…
—Non! répondit Rouletabille… dont la vie sembla à nouveau suspendue, non, Ivana, ce n'est pas moi qui t'ai fait cette surprise-là…
Et il s'avança avec courage, domptant la peur qui galopait déjà en lui, sans qu'il pût bien en connaître la cause; mais il sentait venir une catastrophe…
La Candeur s'aperçut de ce trouble.
—Ne t'effraye pas, lui dit-il, c'est certainement le père Priski qui a voulu te faire son cadeau de noces… Tu te rappelles que nous avions laissé le coffret à Kirk-Kilissé au moment de notre brusque départ!… Il n'y a pas de quoi s'épouvanter… J'ai ouvert le coffret… il est plein de fleurs…
—Ah! murmura Rouletabille, qui recommençait à respirer… oui, ce doit être Priski… suis-je bête?…
—Sûr! fit La Candeur… Venez, madame, continua La Candeur en entraînant Ivana… c'est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs!…
Ils s'avancèrent tous trois et se trouvèrent en face du coffret que l'on avait placé sur une table. Le couvercle en était soulevé et les magnifiques roses blanches dont il débordait embaumaient déjà toute la salle.
—Ce qu'il y en a!… fit La Candeur… ce qu'il y en a!…
—Et sont-elles belles! dit Ivana en les prenant à poignées, et en plongeant ses beaux bras dans la moisson parfumée…
—Tiens!… fit-elle tout à coup, je sens quelque chose? qu'est-ce qu'il y a là?
Et elle retira vivement sa main.
—Quoi? demanda Rouletabille, quoi?
Mais La Candeur avait déjà mis la main dans le coffret et en retirait un sac superbe et très riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux temps de Noël et des fêtes…
—Des bonbons!… jeta-t-il… des bonbons de chez Poissier!…
Il allait dénouer lui-même les cordons du sac, quand Ivana le réclama. Il le lui remit et elle y plongea une main qu'elle ôta aussitôt en jetant un cri affreux…
Des clameurs d'horreur firent alors retentir la salle…
Aux doigts d'Ivana était emmêlée une chevelure… et elle secouait cette chevelure sans pouvoir s'en défaire!… Et la chevelure sortit tout entière du sac avec la tête!… une tête hideuse, sanglante, au cou en lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l'épouvante universelle…
—La tête de Gaulow! hurla La Candeur.
—La tête de Gaulow! soupira Vladimir…
—La tête de Gaulow! râla Rouletabille…
—La tête de Gaulow! répéta la voix défaillante d'Ivana…
Et ils roulèrent dans les bras de leurs plus proches amis… cependant que les femmes, en poussant des cris insensés, s'enfuyaient…
Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de leur terrible émoi, faisaient subir un sérieux interrogatoire à M. Priski et au groom.
Rouletabille était resté près d'Ivana qui avait perdu ses sens.
M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait imposée La Candeur et tout étonné d'être sorti vivant de sa terrible poigne, s'appliquait autant que possible, par ses réponses, à ne point déchaîner à nouveau la colère du bon géant.
Et il disait tout ce qu'il savait. C'était lui, en effet, qui avaitrapporté de Kirk-Kilissé le coffret byzantin abandonné dans le kiosque parRouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide départ pourStara-Zagora, où les attendait le général Stanislawoff.
Devenu premier concierge à l'hôtel de Bellevue, M. Priski s'était servi de cette précieuse malle comme d'un coffre particulier dans lequel il enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d'un qui était entré dans son logement avait admiré le vieux travail et les curieuses peintures du fameux coffret byzantin; plus d'un aussi avait voulu le lui acheter, mais personne n'y avait encore mis le prix jusqu'à ce jour-ci, justement où M. Priski l'avait vendu.
Cette vente s'était faite dans des conditions assez spéciales et pendant que M. Priski n'était pas là, par l'entremise du groom qui remplaçait M. Priski, envoyé en course, par son patron.
Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l'après-midi, en auto, deux individus de mise correcte qui s'étaient enquis tout de suite du dîner offert par les reporters à Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni tous les détails qu'ils lui avaient demandés sur l'heure, sur le service et leur avait fait même visiter les salons où la petite fête devait se passer.
C'est en sortant et dans le moment qu'ils se disposaient à repartir que les deux voyageurs étaient entrés, pour se faire donner un coup de brosse, dans le logement du concierge et que, là, ils avaient remarqué le coffret byzantin.
Ils avaient montré un grand étonnement de trouver cet objet en cet endroit, et le groom se mit à leur expliquer que c'était un coffret bulgare rapporté de Sofia par le concierge, qui était un homme de par là-bas. Ils avaient demandé tout de suite à l'acheter. Le groom avait répondu que le concierge en voulait 500 francs.
—Les voilà! avait dit l'un des deux hommes, mais je le veux tout de suite, c'est pour faire une surprise justement à notre ami Rouletabille.
Là-dessus, le groom qui savait où l'on avait envoyé M. Priski, lui avait téléphoné et M. Priski avait répondu que l'on pouvait emporter tout de suite le coffret si l'on versait immédiatement les 500 francs!
Les interrogatoires de M. Priski et du groom se complétaient si bien l'un par l'autre, que La Candeur et Vladimir ne doutèrent point de leur récit.
—C'est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n'ait pas été là, sans quoi il eût pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait!.. Je me rappelle très bien le nez d'Athanase, moi!
—Athanase! s'écria La Candeur. Tu es fou, Vladimir!… J'ai tué Athanase de ma propre main et je ne crois point qu'il ressuscitera, celui-là!…
—Euh!… fit Vladimir… je ne l'ai pas vu mort, moi! et tout cela sent si bien l'Athanase!… qui donc aurait eu la délicatesse, si Athanase n'est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tête de Gaulow au dessert,la tête de Gaulow qui devait être le prix du mariage d'Athanase avec Ivana Vilitchkov?…
Les deux reporters étaient maintenant au courant des conditions du mariage de Rouletabille, et celui-ci avait eu l'occasion de leur expliquer, depuis Constantinople, ce qui était toujours resté un peu obscurpour eux… Ils savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et pourquoi Gaulow avait été relâché par Rouletabille… Aussi Vladimir était-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n'avait pas vu Athanase mort!… Il insistait auprès du groom pour qu'il lui fît une description très nette des deux voyageurs, mais hélas! cette description restait floue et il était difficile d'en conclure quelque chose. Le groom avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du marié. Une chose cependant l'avait intrigué,c'est que ces deux hommes, dont l'un paraissait fort agité, exprimaient assez souvent le regret d'avoir éprouvé pendant le voyage un retard de quelques heures, à cause d'une panne dont ils parlaient avec fureur! Ils semblaient regretter par-dessus tout de n'être pas arrivés avant la noce!
—Tu vois! fit Vladimir en emmenant La Candeur… tu vois!… Ça ne fait pas de doute!… Nous avons affaire à Athanase!… Athanase voulait arriveravec la tête, avant le mariage, pour empêcher le mariage!
—Ah! tu me rends malade avec ton Athanase!… répliqua La Candeur qui tenait à son mort.
Mais Rouletabille, dont la figure défaite faisait mal à voir, survint sur ces entrefaites. Il s'était arraché des bras d'Ivana pour venir interroger Priski.
Les deux reporters répétèrent à Rouletabille tout ce qu'ils savaient.
Et Rouletabille fut de l'avis de Vladimir: on avait affaire a Athanase! Il était tout à fait inutile de perdre son temps. Athanase était arrivé en retard,mais il avait livré la tête de Gaulow tout de même!…
Et maintenant, qu'est-ce qu'il leur préparait?…
Il fallait fuir! fuir sans perdre une seconde!
Ivana, s'étant libérée brutalement des femmes qui l'accablaient de leurs soins, accourait à son tour. Mais Rouletabille avait fait signe aux deux reporters et tous deux protestèrent quand la jeune femme laissa tomber le nom d'Athanase.
Athanase était mort!… bien mort!
Malheureusement, à ce moment critique, La Candeur, pour finir de rassurerMadame Rouletabille, eut le tort d'ajouter.
—Je le sais mieux que personne, allez, madame!… C'est moi qui l'ai tué!…
Ivana regarda La Candeur comme une folle et puis, sans rien dire, se serra en frissonnant contre Rouletabille, qui eût bien giflé La Candeur s'il en avait eu le temps; mais il estima qu'il était plus pressant de prendre Ivana dans ses bras et de la transporter dans l'auto, qui démarra aussitôt, saluée par les gestes obséquieux de M. Priski et par les protestations de dévouement de La Candeur et de Vladimir! Elle partit à toute allure, dans la nuit, pour un pays inconnu, où les jeunes mariés espéraient bien ne pas rencontrer Athanase.
En attendant, son ombre les poursuivait et ils ne pensaient qu'à lui.
Dans l'auto qui les emportait Ivana exprimait sa terreur en phrases hachées, haletantes, où courait le remords d'un crime accompli par La Candeur, c'est-à-dire par eux, c'est-à-dire par elle!
Rouletabille lui avait menti: ce n'étaient point les Turcs qui avaient tué Athanase, mais eux, eux, ses amis, ses frères, elle, sa soeur d'armes… C'est en vain que le petit Zo lui expliquait qu'Athanase avait commencé par frapper et que La Candeur avait dû se défendre… Elle répondait invariablement que c'étaient eux, eux, Rouletabille et elle, Ivana qui, par le bras de La Candeur, avaient assassiné Athanase!
Une telle infamie leur porterait malheur… et leur mariage était certainement maudit puisque la vengeance du mort commençait, et que deux amis d'Athanase s'en étaient, de toute évidence, chargés… Et elle claquait des dents en revoyant la tête… l'horrible tête qu'elle avait sortie du coffret byzantin!
Rouletabille la câlinait, essayait de la réchauffer, de l'attendrir, espérait des larmes qui l'eussent peut-être soulagée et épuisait toutes les ressources de sa dialectique à démolir le monument d'épouvante qu'Ivana dressait sur le seuil de leur bonheur…
Pour lui, osait-il affirmer avec une audace incomparable, cette tête avait été envoyée par un ami de la famille Vilitchkof qui savait avec quelle joie, le jour de son mariage, Ivana apprendrait ainsi que ses malheureux parents avaient été vengés… C'étaient là des cadeaux assez ordinaires qui se faisaient en Bulgarie…
—Et moi, répondait-elle, sans que cessât cet affreux tremblement nerveux qui l'avait prise devant la tête de Gaulow, et moi, je te dis que c'est Athanase qui nous poursuit par delà la tombe… A moins, à moins encore qu'Athanase ne soit pas mort!…
—Tu as entendu La Candeur, Ivana… Tondor l'accompagnait… Tous deux ont vu son cadavre troué de balles…
—Troué de balles! c'est affreux!… et puis on dit ça!… on croit ça!… Des balles! Mais cette guerre a vu des corps percés de cinquante balles et que l'on a crus morts cinquante fois et qui vivent!… qui vivent! Athanase n'est pas mort!… etil va venir me réclamer!… Mais tu me garderas, dis, petit Zo?… tu me garderas!…
Elle éclata en sanglots, cependant que ses bras nerveux étreignaient le pauvre jeune homme dont le visage fut inondé de ses larmes. Cela la calma, la sauva peut-être de la folie, au moment même où l'auto s'arrêtait à la gare de Lyon.
—Mais où allons-nous? demanda-t-elle à travers ses pleurs.
—Dans un endroit où nous serons tout seuls, tout seuls.
—Oh! oui, oui!…
—Pendant qu'on nous croit en train de faire de la vitesse sur toutes les routes de France, nous serons enfermés dans un paradis… Veux-tu, Ivana?…
—Oh! oui, oui!…
Elle se jeta hors de la voiture. Le chauffeur et l'auto devaient continuer, eux, à courir, courir sur les routes… tandis que les deux jeunes gens étaient dans le train qui les descendrait le lendemain à Menton.
Ils avaient sauté à tout hasard dans un rapide, dans lequel ils ne purent trouver que deux places de première: toutes les couchettes du «sleeping», tous les fauteuils-lits avaient été retenus à l'avance. Mais ils étaient heureux d'être dans la foule anonyme, au milieu de braves voyageurs qui les regardaient sans hostilité. Et bientôt Ivana, épuisée, s'était endormie sur l'épaule de son jeune époux.
Rouletabille conduisait Ivana près de Menton, sur la côte enchantée de Garavan, dans les jardins qu'au temps dela Dame en noirhabitaient les mystérieux hôtes du prince Galitch. Il y avait là une villa au milieu des jardins suspendus, des terrasses fleuries, une villa aux balcons embaumés que le prince, avec qui Rouletabille avait fait la paix depuis son voyage en Russie, avait mis à la disposition du nouveau ménage.
Il en avait donné les clefs à Rouletabille, à Paris, quelques jours avant les noces.
—Vous serez là-bas comme chez vous, lui avait-il dit, et mieux que n'importe où, car vous ne connaîtrez point d'importuns. Les domestiques, de bonnes gens du pays, couchent en mon absence hors de la propriété et ne viennent qu'à 9 heures du matin et s'en iront sur un signe de vous. C'est le paradis pour Adam et Ève. Ne le refusez pas.
Rouletabille avait accepté, ayant déjà pu apprécier en un autre temps la splendeur de ce jardin des Hespérides sur la rive d'Azur, à quelques pas de la frontière italienne et du château d'Hercule! terre qui évoquait pour lui tant de souvenirs!… terre où il avait connu sa mère et où aujourd'hui il allait aimer sa jeune épouse…
Un soleil radieux éclairait les jardins de Babylone quand les jeunes gens y pénétrèrent. Ils y rencontrèrent tout de suite le jardinier, qu'ils renvoyèrent; celui-ci, qui était prévenu, disparut. Et ils se promenèrent le reste de la journée dans cet enchantement et dans cette merveilleuse solitude qu'ils peuplèrent de baisers.
Le prince Galitch avait tout fait préparer pour leur arrivée et ils n'eurent qu'à ouvrir les armoires pour y trouver les éléments d'une dînette qui les amena jusqu'à la tombée du soir.
Et puis, ce fut la nuit, une nuit de clair de lune magique qui captiva Rouletabille. Il prit Ivana doucement par la taille et voulut l'entraîner dans les rayons de lune…
—Viens! viens nous promener dans les rayons de lune!…
Mais si le jardin n'avait pas fait peur à la jeune fille pendant l'éclat du jour, elle recula devant lui en frissonnant dès qu'elle l'aperçut baigné de la clarté froide de l'astre des nuits.
Elle détourna les yeux devant les gestes étranges des arbres, comme devant autant de fantômes, et toutes ses terreurs la reprirent.
—Ferme bien la porte… ferme toutes les portes… et toutes les fenêtres… et tout! tout!…pour qu'il ne revienne pas!lui dit-elle.
Il la gronda, lui rappelant qu'elle lui avait promis d'être raisonnable et de ne plus penser à lui:
—Il ne reviendra plus si tu ne penses plus à lui!
Elle ne lui répondit pas et alla se réfugier au fond d'une grande chambre, au premier étage, dont elle alluma toutes les lumières, ce qui la rassura un peu. Quand il la rejoignit, il la trouva entourée de flambeaux.
—Quelle illumination! dit-il en souriant…
—As-tu bien tout fermé?…
—Oui, ma pauvre chérie, mais que crains-tu? Je te jure que nous n'aurons rien à craindre, jamais, tant que nous nous aimerons!…
Et il l'embrassa plus tendrement encore qu'il ne l'avait jamais fait. Alors, elle rougit, et glissant, tremblante, entre ses mains, elle alla cacher cette rougeur dans une pièce où il y avait moins de lumière. Or, comme il cherchait son ombre dans l'ombre, il entendit un gémissement rauque et l'aperçut tout à coup dressée contre une fenêtre, avec une figure d'indicible effroi, sous la lune.
—Ivana!…
—Là!… Là!… lui souffla-t-elle;lui!… lui!…
Et elle quitta la fenêtre avec épouvante. Il y courut à son tour et ne vit qu'une grande clairière, au centre de laquelle il y avait un banc de pierre.
—Mais il n'y a rien, Ivana! Rien que le banc de pierre… Viens vite, je t'en conjure… Viens avec moi voir le banc de pierre…
Elle claquait des dents:
—Je te dis que je l'ai vu; je l'ai bien reconnu… Il regardait du côté de la chambre où j'ai allumé tant de flambeaux!… Je te dis que c'est lui!…lui ou son fantôme!…
Elle consentit à se glisser encore jusqu'à la fenêtre appuyée à son bras. Elle espérait, comme lui, avoir été victime d'une hallucination… et elle regarda encore?… et elle ne vit rien… que le banc de pierre.
—Tu vois, ma chérie, tu vois qu'il n'y a rien…
—Il est parti… mais il reviendra peut-être…
—C'est toi, Ivana qui le fait revenir dans ta pensée malade…
—Après tout, fit-elle, c'est bien possible, mais je ne veux pas rester dans l'obscurité…
Elle tremblait tellement qu'il la ramena dans la chambre aux lumières et comme il voulait lui fermer la bouche avec des baisers, elle l'écarta doucement pour lui parler d'Athanase… Il était consterné…
Elle lui disait qu'elle ne redoutait point les fantômes, mais qu'il fallait craindre Athanase vivant!
—Que ferais-tu, petit Zo, s'il revenait ici, vivant? s'il venait réellement sur le banc de pierre?…
—J'irais lui demander ce qu'il nous veut! répondit Rouletabille.
Mue par un pressentiment sinistre, elle retourna à la fenêtre de la chambre obscure d'où l'on apercevait le banc de pierre et regarda, au dehors, dans la clarté lunaire. Mais elle poussa encore le cri de tout à l'heure!…
—Lui! lui!… viens! viens!… c'est lui!…
Il bondit près d'elle et tous deux s'étreignirent, s'accrochant l'un à l'autre… tous deux, le voyaient, le reconnaissaient: Athanase assis sur le banc de pierre dans une immobilité de pierre!
La sueur coulait en gouttes glacées sur leurs fronts hantés de folie.
—C'est une hallucination!… murmura Rouletabille… il ne remue pas… est-ce que tu le vois remuer toi?… cela n'a rien à faire avec un homme… c'est une image de notre cerveau… Ivana! nous avons trop peur… toujours la même peur… et nous avons la même hallucination…
—Tiens! fit-elle, d'une voix de rêve, il a levé la tête…
—Oui, oui, je l'ai vu!… Ah! c'est lui! c'est lui…
—Tu vois bien que c'est lui!…
Rouletabille, sûr de ne plus avoir affaire à un affreux cauchemar, s'était ressaisi. Il alla chercher le revolver qu'à l'insu d'Ivana il avait glissé dans un tiroir et l'arma.
—Que vas-tu faire? lui demanda-t-elle déjà impressionnée par sa résolution et presque aussi résolue que lui.
—Je te l'ai dit: aller lui demander ce qu'il nous veut!
—Je descends avec toi!
—Si tu veux, ma chérie… Aussi bien, il vaut mieux ne plus nous quitter quoi qu'il arrive…
—Jamais! fit-elle, et, aussi brave que lui, elle lui prit la main. Ils descendirent ainsi l'escalier, poussèrent doucement, lentement, les verrous de la porte qui se trouvait juste en face de la clairière au banc de pierre et, d'un même geste, tous deux ouvrirent cette porte.
Il n'y avait plus personne sur le banc de pierre…
Alors Rouletabille appela fort dans la nuit:
—Athanase!…
Et Ivana appela: «Athan…!» mais sa voix se brisa.
Rien ne leur répondit qu'un lointain écho; mais ils voulaient être forts, et toujours en se tenant par la main, ils s'avancèrent jusqu'au banc de pierre, ils en firent le tour, ils écoutèrent un instant le frisson des feuilles et des branches, puis Rouletabille dit:
—C'est le vent!…
Ivana répéta plus bas: «C'est le vent!» et ils rentrèrent dans la villa en tournant la tête à chaque pas pour voir ce qui se passait derrière eux, mais il ne se passait rien qu'un peu de frisson de vent!…
La porte refermée, ils regagnèrent les chambres du premier étage, retournèrent à la fenêtre et eurent encore le cri de leur peur!… Athanase était revenu sur le banc de pierre!
Alors Ivana se laissa aller tout à fait à une épouvante galopante… Elle cria, comme une folle, comme une vraie démente.
—Sauvons-nous! Sauvons-nous! Ne restons pas ici!…
Et ce cri de folie, Rouletabille le trouva tout à fait sage. Le mieux était de partir, certes!… Que cet Athanase fût une personne vraiment vivante ou l'ombre de leur imagination en délire, il fallait s'en aller, s'en aller!…
—Oui, oui… oui, partons!
—Tout de suite!…
—Tout de suite!… Nous irons à l'hôtel… au premier hôtel venu…
—Oui, oui, fit-elle… un hôtel avec des voyageurs, des voyageurs qui nous défendront… contre lui… contre Athanase!… Ah! il était écrit qu'il me poursuivrait toujours!…parce que j'avais prononcé cette phrase à propos de cette tête!… Depuis l'enfance il me poursuit, il m'entraînera avec lui dans la terre!
—Non, tu peux être sûre que non, fit Rouletabille farouche. C'est un misérable et je n'aurai aucune pitié de lui!… Allons!… allons!…
Ils rouvrirent la porte… avec des précautions infinies… mais ils se retrouvèrent en face du banc de pierre sans Athanase!
Ils marchèrent au banc de pierre, mais ils n'appelèrent plus Athanase, l'écho de leurs voix dans la nuit leur faisant sans doute trop peur… Ils prirent l'allée qui conduisait, en descendant, de terrasse en terrasse, jusqu'à la porte ouvrant sur le boulevard Maritime.
Maintenant ils allaient plus vite… ils couraient presque en se tenant par la main… Ils couraient tout à fait en apercevant la porte… ils croyaient déjà l'atteindre quand Ivana poussa un grand cri.
Son front venait de se heurter à quelque chose qui se balançait.
Et tous deux, Rouletabille et Ivana, reculèrent en laissant échapper une exclamation d'horreur.
La chose qui se balançait, c'était Athanase pendu!
Athanase dont la figure effroyable tirait la langue sous la lune!…
Ils revinrent sur leurs pas en courant, courant, courant… et ils ne s'arrêtèrent qu'au banc de pierre sur lequel ils se laissèrent tomber…
—Nous sommes fous!… finit par dire Rouletabille, nous sommes fous de courir ainsi… Il n'y a pas de doute à avoir… Nous avons vu tous deux Athanase sur ce banc de pierre… qu'il a quitté pour aller se pendre… Il n'y a pas de quoi se sauver ainsi… Cet homme a jugé qu'il t'avait assez torturée, mon Ivana! Il s'est puni lui-même! Que Dieu lui pardonne!…
—Y a-t-il une autre porte pour sortir de la propriété? demanda Ivana.
—Oui, répondit Rouletabille, qui connaissait très bien les aîtres; oui, il y en a une autre du côté du boulevard de Garavan.
—Eh bien, allons-nous-en par cette porte-là! répliqua Ivana en se levant… Tu penses que nous n'allons pas passer la nuit ici, avec ce pendu!
—Allons-nous-en! fit Rouletabille…
Et, se reprenant par la main ils s'en furent par un chemin opposé aboutissant à l'autre côté de la propriété, à la porte du boulevard de Garavan.
Et comme ils allaient atteindre cette autre porte, ils reculèrent encore, tous deux, devantla chose formidableet Ivana tomba à genoux en hurlant véritablement comme une bête… comme une bête…
Athanase était encore pendu à cette porte-là!…
Rouletabille, dont la cervelle, si solide fut-elle, commençait réellement à déménager, ne vit plus qu' Ivana à genoux, en proie à la folie.
Il la saisit, l'emporta toute hurlante encore…loin du second cadavre d'Athanase, loin de toutes ces portes où Athanase avait pendu ses cadavres!…
Et il l'enferma dans la villa, dans une chambre de la villa où il se barricada contre l'épouvante du dehors, tirant les meubles contre les issues, et tirant les rideaux sur le jardin abominable… Et il passa sa nuit à la soigner…
Enfin, elle finit par s'endormir… et lui aussi s'endormit… s'abandonnant, exténué, las de lutter, aux bras mystérieux de la mort qui dressait contre eux, pour qu'ils ne s'évadassent point d'elle… tant de cadavres pour un seul homme!…
Quand Rouletabille se réveilla, il alla ouvrir les rideaux…
Les jardins de Babylone resplendissaient sous un soleil ardent. Il n'y avait plus de mystère autour d'eux… rien que de la vie et de la beauté…
Ivana se réveilla bientôt, elle aussi, dans la merveilleuse clarté du jour.
Et ils cherchèrent à se souvenir des cauchemars qui les avaient jetés au fond de cette chambre, comme des bêtes traquées…
Ils se souvinrent et, tout en riant d'eux-mêmes, ils décidèrent, un peu pâles, de quitter cette villa magique.
Et ils la quittèrent sur-le-champ… Et ils n'étaient pas très fiers en arrivant à la porte du boulevard Maritime, où ils avaient aperçu lepremier cadavre d'Athanase…Mais ils retrouvèrent un peu leur aplomb… enconstatant que ce cadavre n'était pas là.
—Écoute, mon chéri, dit Ivana… C'est bête, ce que je vais te dire… Mais je ne serai tranquille que si je sais que le second cadavre d'Athanase n'existe pas non plus…
Il céda à cette prière qu'il trouvait bien naturelle et qui répondait, du reste, à ses propres préoccupations… Pas plus à la porte de Garavan qu'à celle du boulevard Maritime ils ne virent de cadavre…
—Ouf! fit Ivana…
—Ouf! fit Rouletabille…
—Tout de même, dit Ivana, loue une auto… Je veux quitter ce pays sur-le-champ… Quand la nuit reviendra, je recommencerais à avoir trop peur…
Il la conduisit à l'hôtel des Anglais et la quittait pour s'occuper d'une auto, quand il aperçut justement une magnifique quarante chevaux qui stoppait devant lui et d'où descendait… La Candeur!…
—Qu'est-ce que tu fais ici?…
La Candeur dit:
—Monte… il faut que je te parle.
Et quand il fut dans la voiture:
—Mon vieux, cette auto est pour toi. File vite où tu voudras avec ta femme, mais ne reste pas ici et empêche-la pendant quelque temps de lire les journaux;comme cela elle ne se doutera de rien.
Rouletabille le regardait, ne comprenait pas.
—Mais comment es-tu ici?… Qu'est-ce que tu veux dire?… Elle ne se doutera pas de quoi?…
La Candeur, qui paraissait assez énervé, narra rapidement:
—Quand vous avez quitté Bellevue, je vous ai suivis en auto. Je pensais qu'Athanase avait survécu à ses blessures et qu'il était autour de vous à vous guetter… et je ne me trompais pas!…
—Hein? s'exclama Rouletabille… en bondissant sur les coussins de la voiture.
—Oui, il était à vos trousses!
—Alors, c'est bien vrai qu'il n'est pas mort?…
—Si!… maintenant il est mort!…
—Mais tu dis qu'il était à nos trousses!…
—Il n'était pas mort, naturellement, quand il était à vos trousses!… mais maintenant il est mort… il s'est tué cette nuit!…
—Ah! râla Rouletabille… cette nuit?…
—Oui, dans les jardins de Babylone. Il s'est pendu!…
—Dieu du ciel!… Et Rouletabille ouvrait des yeux formidables…
Ainsi, les deux cadavres pour un seul homme, ça n'était point de l'imagination!, pensait-il ou osait-il à peine penser, mais pensait-il tout de même, puisqu'il ne pouvait penser autrement!… Il les avait vus!… touchés!… Alors?… Dieu du ciel!… Il s'effondra, la tête dans les mains, hagard:
—Explique!fit-il d'une voix rauque à La Candeur… moi, pour la première fois, j'y renonce!…
—Tu renonces à quoi? demanda La Candeur qui ne comprenait rien aux mines tragiques de Rouletabille…
—Parle!…raconte!… dépêche-toi!… Je sens que je me meurs!…
—Il n'y a pas de quoi!… Écoute; je vous ai donc suivis. Sur les quais de la gare de Lyon j'ai tout de suite trouvé notre homme… Mais il arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l'ai lâché!… Moi aussi, je suis monté dans le train… Il devait savoir où vous alliez, être renseigné sur votre «destination», car il était assez tranquille. Ah! je l'observais! Il n'était pas beau à voir! Il devait manigancer quelque sale coup… Je ne le lâchai pas! Et puis, juste en arrivant à Menton, je l'ai perdu!… Il y a eu une bousculade dans le souterrain du débarcadère… Quand je suis arrivé au bout du couloir, sur la place… plus d'Athanase!… Je demandai à des cochers s'ils l'avaient vu… Je leur donnai son signalement… Je ne pus rien savoir… Alors l'idée me vint que vous aviez dû tous les deux passer moins inaperçus. Et c'est ainsi que j'ai appris par un cocher que vous vous étiez fait conduire au jardin de Babylone à Garavan!… Je n'avais pas besoin d'en savoir plus long… Et j'ai veillé sur vous sans que vous vous en doutiez, tout l'après-midi, toute la soirée… J'étais content. Pas d'Athanase!… J'espérais bien qu'il avait perdu votre piste… Je ne voulais pas vous déranger… vous ennuyer… Je me disais: «Demain, je préviendrai Rouletabille et ils ficheront le camp!»
«… Là-dessus, la nuit arriva… Oh! je veillais sur vous! comme un chien de garde!… et puis, tu sais, prêt à mordre!… J'étais entré dans le jardin par la petite porte de Garavan que je n'ai eu qu'à pousser… Le commencement de la nuit s'est bien passé. Je faisais le tour de la propriété et, mon vieux, si Athanase m'était tombé sous la main!… Tout à coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre!… Mais, tu sais, je n'avais plus besoin de lui faire passer le goût du pain!… Écoute, Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir… En tous cas, nous n'y sommes pour rien! pas?… Eh bien, mais ne te trouve pas mal!… Tu es là à me regarder avec des yeux!… T'as plus rien à craindre d'Athanase, mon vieux!… Probable que votre mariage lui a tourné sur la boussole!… Il s'est pendu cette nuit dans les jardins de la villa!… Ah! parole, c'est comme j'ai l'honneur de te le dire… Tu penses le coup que ça m'a fait quand je l'ai trouvé qui tirait la langue… juste devant la porte qui donne sur le boulevard Maritime!… Eh bien, mon vieux, tu sais, je ne l'ai pas plaint, ma foi, non!… et, tout de suite, je n'ai pensé qu'à vous… Je sais que vous étiez passés par cette porte-là… Je me suis dit: «Je ne veux pas qu'ils rencontrent un pendu—et ce pendu-là! au lendemain de leur nuit de noces! Mme Rouletabille serait dans le cas d'en faire une maladie!…» Et alors, mon vieux, eh bien voilà! J'ai été prévenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l'ai prié de faire faire en douceur le procès-verbal et de faire enlever le corps de façon que vous ne vous aperceviez de rien!…Quand le maire a su qu'il s'agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j'ai voulu!… Il m'a dit qu'il s'arrangerait avec le procureur pour qu'on ne vienne pas troubler votre première matinée de noces… Seulement, maintenant, fichez le camp!… Ce soir, les journaux vont raconter l'histoire… Les magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que vous avez passé la nuit dans la villa… Et, en ce moment, ta femme est bien impressionnable…
Rouletabille écoutait La Candeur… l'écoutait… l'écoutait…
Alors, vraiment, l'abominable cauchemar… le pendu… ils n'avaient pas rêvé…
—La Candeur!… La Candeur!…
—Rouletabille!
—Moi aussi, je l'ai vu, le pendu!…
—Non!…
—Si!… Et Ivana aussi l'a vu à la porte du boulevard Maritime… et nous avons été moins braves que toi!… Nous nous sommes sauvés!…
—Eh! mon vieux! je comprends ça!… il n'était pas réjouissant, tu sais!…
—Nous nous sommes sauvés… La Candeur… et et nous sommes allés nous jeter sur un banc, et quand nous avons eu retrouvé quelques forces, nous avons voulu fuir la villa par la porte de Garavan… Ici, Rouletabille hésita, puis tout à coup, d'une voix cassée, il lança sa phrase:
—Mais comment se fait-il que là encore nous avons retrouvé Athanase pendu?
La Candeur, à ces mots, se troubla un peu, toussa, sembla hésiter et finit par dire:
—Tu vas voir comme c'est simple… j'aurais tout de même préféré ne rien te dire… mais entre nous!… je vois bien qu'il n'y a pas moyen de te cacher quelque chose… quand j'ai vu le pendu… je ne savais pas que vous veniez de le voir!… et, avant d'aller trouver le Maire, pour que vous ne le voyiez point, vous, le pendu, je l'ai dépendu tout de suite; je voulais le porter hors de la propriété, je l'ai chargé sur mes épaules…
Et comme La Candeur s'arrêtait, en proie à une certaine émotion qu'il ne cherchait même plus à dissimuler:
—Eh bien!… s'écria Rouletabille, je t'écoute!… Va donc!… Pendant ce temps-là, Ivana et moi, nous étions quasi anéantis sur le banc de pierre!… Et quand nous avons voulu ensuite fuir par la porte de Garavan…
—Oui! oui! fit La Candeur agité… je comprends très bien ce qui s'est passé…ça c'est une guigne de vous faire voir deux fois un pendu que je voulais vous cacher!
—Mais qu'est-il arrivé?
—Eh bien, voilà… Pendant que je le transportais, au moment où j'étais arrivé devant la porte de Garavan, la seule qui fût ouverte et par laquelle j'étais obligé de passer, figure-toi qu'il m'a bien semblé qu'Athanase Khetew m'avait un peu remué sur le dos!. Mon vieux! mon sang n'a fait qu'un tour… j'ai pensé à tous les embêtements que vous auriez si le pendu vivait encore… je me suis souvenu qu'il avait voulu, moi, me couper en deux… Et puis, je t'aime tant, Rouletabille… ma foi…je l'ai rependu!