Peu à peu, sournoisement, silencieusement, elle est arrivée à éloigner tous mes amis. Devant elle, nous ne nous gênions pas. Nous parlions comme par le passé; et de nos exagérations artistiques, de ces axiomes fous, de ces paradoxes, où l'idée se travestit pour mieux sourire, elle ne comprenait ni la fantaisie ni l'ironie. Tout cela ne faisait que l'irriter et la confondre. Assise dans un petit coin du salon, elle écoutait sans rien dire, se promettant bien d'éliminer un à un tous ceux qui la choquaient si fort. Malgré le bon accueil apparent, on sentait déjà chez moi ce petit courant d'air froid qui vous avertit que la porte est entr'ouverte et qu'il sera bientôt temps de s'en aller.
Mes amis partis, elle les a remplacés par les siens. Je me suis vu envahir par un monde inepte, étranger à l'art, ennuyeux et méprisant profondément la poésie, parce que «ça ne rapporte pas». Exprès, on citait très-haut devant moi les noms des faiseurs à la mode, des fabricants de pièces et de romans à la douzaine:
«Un tel gagne beaucoup d'argent!…»
Gagner de l'argent! tout est là pour ces monstres, et j'avais la douleur de voir ma femme penser avec eux. Dans ce milieu sinistre, toutes ses habitudes provinciales, ses vues mesquines et bornées s'étaient rétrécies encore en une incroyable avarice.
Quinze mille francs de rente! Il me semblait pourtant qu'avec cela on pouvait vivre sans souci du lendemain. Eh bien! non. Je l'entendais toujours se plaindre, parler d'économies, de réformes, de placements avantageux. A mesure qu'elle m'envahissait de ces détails bêtes, je sentais s'en aller de moi le goût et le désir du travail. Parfois elle venait près de ma table, feuilletait dédaigneusement les vers commencés. «Que ça!» disait-elle, en comptant les heures perdues sur ces insignifiantes petites lignes. Ah! si j'avais voulu l'écouter, ce beau nom de poëte, que j'ai mis tant d'années à me faire, traînerait maintenant dans la boue noire des productions à outrance… Et quand je pense qu'à cette même femme j'avais livré d'abord tout mon cœur, tous mes rêves; quand je pense que ce dédain qu'elle me témoigne, parce que je ne gagne pas d'argent, date des premiers moments du mariage. Vraiment, j'en ai honte pour moi et pour elle.
Je ne gagne pas d'argent! Cela explique tout, le reproche de son regard, son admiration pour les banalités productives, jusqu'à cette démarche qu'elle a faite dernièrement pour m'obtenir je ne sais quelle place dans un bureau du ministère.
Par exemple, j'ai résisté. Il ne me reste plus que cela, une volonté inerte, faite à tous les assauts, à toutes les persuasions. Elle peut parler pendant des heures, me glacer de son plus froid sourire, ma pensée lui échappe toujours, lui échappera toujours… Et nous en sommes là! Mariés, condamnés à vivre ensemble, des lieues entières nous séparent, ce nous sommes trop las, trop découragés pour tenter un pas l'un vers l'autre. En voilà pour la vie. C'est horrible!
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CABINET DE Me PETITBRY
Avocat consultant.
Madame Nina de B…, chez sa tante, à Moulins.
Madame, conformément aux désirs de Mme votre tante, je me suis occupé de l'affaire en question. J'ai pris les faits l'un après l'autre et soumis tous vos griefs à l'investigation la plus scrupuleuse. Eh bien, en mon âme et conscience, je ne trouve pas que la poire soit encore assez mûre, ou, pour parler plus net, que vous soyez fondée d'une façon sérieuse à introduire une demande en séparation. Ne l'oublions pas, en effet, la loi française est une personne très-positive, qui n'a ni délicatesse ni instinct des nuances. Elle ne connaît que le fait, le fait sérieux, brutal, et malheureusement c'est ce fait-là qui nous manque. Certes, j'ai été profondément touché en lisant le récit de cette première année de mariage si pénible pour vous. Vous avez payé bien cher la gloire d'épouser un artiste fameux, un de ces hommes chez qui la renommée, l'adulation développent un monstrueux égoïsme, et qui doivent vivre seuls sous peine de briser la frêle et timide existence qui tente de s'attacher à la leur… Ah! madame, depuis le commencement de ma carrière, combien ai-je vu de malheureuses épouses dans la triste position où vous vous trouvez! Ces artistes, qui vivent du public et rien que pour lui, n'apportent au foyer que la fatigue de leur gloire ou la tristesse de leurs échecs. Une existence désoœvrée, sans boussole ni gouvernail, des idées subversives, à l'envers de toute convention sociale, le mépris de la famille et de ses joies, l'excitation cérébrale cherchée dans l'abus du tabac, des liqueurs fortes, sans parler du reste, voilà ce qui constitue ce terrible élément artistique auquel votre chère tante désire vous soustraire; mais, je vous le répète, tout en comprenant ses inquiétudes, ses remords mêmes d'avoir consenti à un pareil mariage, je ne vois pas que les choses soient au point pour ce que vous demandez.
J'ai pourtant commencé déjà un projet de mémoire judiciaire où vos principaux griefs se trouvent groupés et mis en lumière assez habilement. Voici les grandes divisions de l'ouvrage:
1ºGrossièretés de Monsieur envers la famille de Madame.—Refus de recevoir notre tante de Moulins, qui nous a élevée et qui nous adore.—Surnoms de Tata Bobosse, Fée Carabosse et autres, donnés à cette vénérable demoiselle, dont le dos est un peu voûté.—Railleries, épigrammes, dessins au crayon et à la plume sur ladite et son infirmité.
2ºInsociabilité.—Refus devoir les amis de Madame, de faire des visites de noces, d'envoyer des cartes, de répondre aux invitations, etc…
3ºDilapidation.—Argent prêté sans reçu à toutes sortes de bohèmes.—Table toujours ouverte, maison transformée en hôtellerie.—Souscriptions continuelles pour des statues, des tombeaux, des œuvres de confrères malheureux.—Fondation d'une revue artistique et littéraire!!!!
4ºGrossièretés envers Madame—Avoir dit tout haut, en parlant de nous: «Quelle dinde!…»
5ºSévices et violences.—Excessive brutalité de Monsieur.—Fureur aux moindres prétextes.—Bris de vaisselle et de meubles.—Tapage, scandale, expressions malsonnantes.
Tout cela, comme vous le voyez, chère madame, forme un corps d'accusation assez respectable, mais insuffisant. Il nous manque les voies de fait. Ah! si nous avions seulement une voie de fait, une toute petite voie de fait devant témoins, notre affaire serait superbe. Mais ce n'est pas maintenant que vous avez mis cinquante lieues entre vous et votre mari que nous pouvons espérer un événement de ce genre. Je dis «espérer» parce que, la situation étant donnée, une brutalité de cet homme eût été ce qui pouvait vous arriver de plus heureux.
Je suis, madame, en attendant vos ordres, votre dévoué et respectueux serviteur.
P. S.—Brutalité devant témoins, bien entendu!…
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Maître Petitbry, à Paris.
Eh! quoi, monsieur, voilà où nous en sommes! Voilà ce que vos lois ont fait de l'ancienne chevalerie française!… Ainsi, quand il suffit souvent d'un malentendu pour séparer deux cœurs à jamais, il faut à vos tribunaux des actes de violence pour motiver cette séparation. N'est-ce pas indigne, injuste, barbare, criant?… Penser que, pour recouvrer sa liberté, ma pauvre petite est obligée d'aller tendre son cou au bourreau, de se livrer à toute la fureur du monstre, de l'exciter même… Mais n'importe, notre parti est pris. Il faut des voies de fait. Eh bien! nous en aurons… Dès demain, Nina retourne à Paris. Comment sera-t-elle accueillie? Que va-t-il se passer là-bas? Je n'ose y songer sans frémir. À cette idée, ma main tremble, mes yeux se mouillent… Ah! monsieur… Ah! maître Petitbry… Ah!
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ÉTUDE DE Me MARESTANG
Avoué près le tribunal de la Seine.
Monsieur Henri de B***, homme de lettres à Paris.
Du calme, du calme, du calme!… Je vous défends d'aller à Moulins, de vous élancer à la poursuite de votre fugitive. Il est plus sage, il est plus sûr de l'attendre chez vous au coin du feu. En somme, que s'est-il passé? Vous refusiez de recevoir cette vieille fille ridicule et méchante; votre femme est allée la rejoindre. Il fallait vous y attendre. La famille est bien forte dans le cœur d'une si jeune mariée. Vous avez voulu aller trop vite. Songez que c'est cette tante qui l'a élevée, qu'elle n'a pas d'autres parents qu'elle… Elle a son mari, me direz-vous… Eh! mon cher enfant, entre nous nous pouvons bien nous faire cet aveu, les maris ne sont pas aimables tous les jours. J'en connais un surtout qui, malgré son bon cœur, est d'une nervosité, d'une violence! Je veux bien que le travail, les préoccupations artistiques y soient pour quelque chose. Toujours est-il que l'oiseau s'est effarouché et qu'il est retourné à son ancienne cage. N'ayez pas peur; il n'y restera pas longtemps. Ou je me trompe fort, ou cette Parisienne d'hier s'ennuiera vite dans ce milieu suranné et ne sera pas longue à regretter les turbulences de son poëte… Surtout ne bougez pas.
Votre vieil ami,
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Maître Marestang, avoué à Paris.
En même temps que votre lettre si raisonnable, si amicale, je reçois un télégramme de Moulins m'annonçant le retour de Nina. Ah! que vous avez été bon prophète! Elle revient ce soir, toute seule, comme elle était partie, sans la moindre démarche de ma part. Il s'agit maintenant de lui arranger une vie si douce, si agréable, qu'elle n'ait jamais plus la tentation de partir. J'ai fait des provisions de tendresse, de patience, pendant cette absence de huit jours. Il n'y a qu'un point sur lequel je ne varie pas: je ne veux plus voir chez nous l'horrible Tata Bobosse, ce bas-bleu de 1820, qui m'a donné sa nièce uniquement dans l'espoir que ma petite célébrité servirait à la sienne. Songez, mon cher Marestang, que depuis mon mariage cette méchante petite vieille s'est toujours mise entre ma femme et moi, roulant sa bosse à travers tous nos plaisirs, toutes nos fêtes, au théâtre, aux expositions, dans le monde, à la campagne, partout. Étonnez-vous après cela que j'aie mis une certaine précipitation à la congédier, à la renvoyer dans sa bonne ville de Moulins. Tenez! mon cher, on ne se doute pas du mal que ces vieilles filles, ignorantes de la vie et soupçonneuses, sont capables de faire dans un jeune ménage. Celle-là avait fourré dans la jolie petite tête de ma femme une provision d'idées fausses, arriérées, saugrenues, un sentimentalisme rococo du temps d'Ipsiboé, du jeune Florange:Ah! si ma dame me voyait!… Pour elle, j'étais unpoâte, cepoâtequ'on voit aux frontispices de Renduel ou de Ladvocat, couronné de lauriers, une lyre sur la hanche, et le coup de vent des hautes cimes dans un manteau-crispin à collet de velours. Voilà le mari qu'elle avait promis à sa nièce, et vous pensez si ma pauvre Nina a dû être désillusionnée. Du reste, je conviens que j'ai été bien maladroit avec cette chère enfant. Comme vous dites, j'ai voulu aller trop vite, je l'ai effarouchée. Cette éducation un peu étroite, faussée par le couvent et les rêvasseries sentimentales de la tante, c'était à moi de la refaire tout doucement, en laissant au bouquet provincial le temps de s'évaporer… Enfin tout cela est réparable, puisqu'elle revient… Elle revient, mon cher ami!… Ce soir, j'irai l'attendre à la gare, et nous rentrerons chez nous au bras l'un de l'autre, réconciliés et heureux.
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Nina de B… à sa tante, à Moulins.
Il m'attendait au chemin de fer et m'a reçue en souriant, les bras tendus, comme si je revenais d'un voyage ordinaire. Tu penses si je lui ai fait ma mine la plus glacée. À peine rentrée, je me suis enfermée dans ma chambre, où j'ai dîné toute seule sous prétexte de fatigue. Ensuite, double tour de clef. Il est venu me dire bonsoir à la serrure, et, ce qui m'a bien surprise, s'est éloigné à pas de loup sans colère ni insistance… Ce matin, visite à Me Petitbry; qui m'a donné de longues instructions sur la façon dont je devais m'y prendre, l'heure, l'endroit, les témoins…—Ah! ma chère tante, à mesure que le moment approche, si tu savais comme j'ai peur. Ses colères sont si terribles. Même quand il est doux comme hier, ses yeux ont des éclairs d'orage… Enfin je serais forte en pensant à toi, ma chérie… D'ailleurs, comme m'a dit Me Petitbry, ce n'est qu'un mauvais moment à passer; puis nous reprendrons toutes les deux notre vie d'autrefois, calme et heureuse.
* * * * *
De la même à la même.
Chère tante, je t'écris de mon lit, brisée par l'émotion de cette scène épouvantable. Qui aurait pu croire que les choses tourneraient ainsi? Pourtant toutes mes précautions étaient prises. J'avais prévenu Marthe et sa sœur qui devaient venir à une heure, et choisi pour la grande scène le moment où l'on sort de table, pendant que les domestiques ôtent le couvert dans la salle à manger voisine du cabinet de travail. Dès le matin mes batteries étaient préparées: une heure de gammes, d'études au piano, lesCloches du monastère, lesRêveries de Rosellen, tous les morceaux qu'il déteste. Cela ne l'avait pas empêché de travailler, sans la moindre irritation. Au déjeuner, même patience. Un déjeuner exécrable, des restes, des plats sucrés qu'il ne peut pas souffrir. Et si tu avais vu ma toilette! Une robe à pèlerine qui a cinq ans de date, un petit tablier de soie noire, des cheveux défrisés!… Je cherchais sur son front des signes d'irritation, ce pli droit si connu que monsieur creuse entre ses sourcils à la moindre contrariété. Eh bien! non, rien. C'était à croire qu'on m'avait changé mon mari. Il m'a dit d'un ton calme, un peu triste:
«Tiens! vous avez repris votre ancienne coiffure?»
Je répondais à peine, ne voulant rien hâter avant l'arrivée des témoins, et puis, c'est drôle! je me sentais émue, secouée d'avance de la scène que je cherchais. Enfin, à quelques réponses un peu plus sèches de ma part, il se leva de table et se retira chez lui. Je le suivis, toute tremblante. J'entendais mes amis s'installer, dans le petit salon, et Pierre qui allait, venait, rangeait l'argenterie et les verres. Le moment était venu. Il fallait l'amener aux grandes violences, et cela me semblait facile après ce que j'avais fait depuis le matin pour l'irriter.
En entrant dans son cabinet, je devais être très-pâle. Je me sentais dans la cage du lion. Cette pensée me vint: «S'il allait me tuer!» Il n'avait pourtant pas l'air bien terrible, couché sur son divan, le cigare à la bouche.
«Est-ce que je vous dérange?» demandai-je de ma voix la plus ironique.
Lui, tranquillement:
«Non. Vous voyez… je ne travaille pas.»
Moi, toujours très-méchante:
«Ah çà! vous ne travaillez donc jamais?»
Lui, toujours très-doux:
«Vous vous trompez, mon amie. Je travaille beaucoup, au contraire… Seulement, notre métier est de ceux où l'on peut travailler sans avoir un outil dans la main.»
Moi:
«Et qu'est-ce que vous faites, en ce moment?… Ah! oui, je sais, votre pièce en vers, toujours la même depuis deux ans. Savez-vous que c'est bien heureux que votre femme ait eu de la fortune!… Cela vous permet de paresser à votre aise.»
Je croyais qu'il allait bondir. Pas du tout. Il est venu me prendre les mains très-gentiment.
«Voyons, c'est donc toujours la même chose? Nous allons donc recommencer notre vie de guerre?… Alors, pourquoi êtes-vous revenue?»
J'avoue que je me suis sentie un peu émue de son ton affectueux et triste; mais j'ai pensé à toi, ma pauvre tante, à ton exil, à tous ses torts, et cela m'a donné du courage. J'ai cherché ce que je pouvais lui dire de plus amer, de plus blessant… Est-ce que je sais, moi?… que j'étais désolée d'avoir épousé un artiste; qu'à Moulins, tout le monde me plaignait; que j'avais trouvé mes amies mariées à des magistrats, des hommes sérieux, influents, bien posés, tandis que lui… Encore s'il gagnait de l'argent. Mais non, monsieur travaillait pour la gloire. Et quelle gloire!… À Moulins, personne ne le connaissait; à Paris, on sifflait ses pièces. Ses livres ne se vendaient pas. Et patati. Et patata… La tête me tournait de toutes les méchantes paroles qui me venaient à mesure. Lui me regardait sans répondre, avec une colère froide. Naturellement, cette froideur m'exaspérait davantage. J'étais tellement excitée, que je ne reconnaissais plus ma voix montée à un diapason extraordinaire, et les derniers mots que je lui criai.—je ne sais plus quelle épigramme injuste et folle—bourdonnèrent à mes oreilles troublées… Pour le coup, je crus que Me Petitbry tenait sa voie de fait. Blême, les dents serrées, Henri avait fait deux pas vers moi:
«Madame!…»
Puis, subitement, sa colère tomba, sa figure redevint impassible, et il me regarda d'un air si méprisant, si insolent, si calme… Oh! ma foi, ma patience était à bout. Je levai la main et, vlan! je lui appliquai le plus beau soufflet que j'aie donné de ma vie. Au bruit, la porte s'ouvre, mes témoins se présentent, suffoqués, solennels:
«Monsieur, c'est une indignité!…
—N'est-ce pas?» disait le pauvre garçon en montrant sa joue toute rouge.
Tu penses si j'étais confuse. Heureusement, j'ai pris le parti de m'évanouir et de pleurer toutes mes larmes, ce qui m'a beaucoup soulagée… Maintenant, Henri est dans ma chambre. Il me veille, il me soigne et se montre véritablement très-bon pour moi…Que faire? quelle impasse!… C'est Me Petitbry qui ne sera pas content.
* * * * *
Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans tout Paris un intérieur plus bizarre et plus gai que celui du sculpteur Simaise. La vie dans cette maison-là est une fête perpétuelle. À quelque heure que vous arriviez, vous entendez des chants, des rires, le bruit d'un piano, d'une guitare, d'un tam-tam. Si vous entrez dans l'atelier, il est rare que vous ne tombiez pas au milieu d'une partie de volants, d'un temps de valse, d'une figure de quadrille, ou bien parmi des préparatifs de bal, des rognures de tulle, de rubans traînant à côté de l'ébauchoir, des fausses fleurs accrochées aux bustes, des jupes pailletées qui s'étalent sur un groupe encore humide.
C'est qu'il y a là quatre grandes filles de seize à vingt-cinq ans, très-jolies, mais très-encombrantes; et quand ces demoiselles tourbillonnent leurs cheveux tombant dans le dos avec des flots de rubans, de longues épingles, des boucles voyantes, on dirait qu'au lieu de quatre elles sont huit, seize, trente-deux demoiselles Simaise aussi fringantes les unes que les autres, parlant haut, riant fort, ayant toutes cet air un peu garçon particulier aux filles d'artistes, des gestes d'atelier, un aplomb de rapin, et s'entendant comme personne à éconduire un créancier ou à savonner la tête du fournisseur assez insolent pour présenter sa note en temps inopportun.
Ces jeunes personnes sont les véritables maîtresses de la maison. Le père travaille dès l'aube, sculptant, modelant sans relâche, car il n'a pas de fortune. Dans le commencement, il était ambitieux, s'efforçait de bien faire. Quelques succès d'exposition lui présageaient une certaine gloire. Mais cette famille exigeante à nourrir, habiller, lancer, l'a maintenu dans la médiocrité du métier. Quant à Mme Simaise, elle ne s'occupe de rien. Très-belle au moment du mariage, très-entourée dans le monde artistique où son mari la présenta, elle se condamna à n'être d'abord qu'une jolie femme et plus tard qu'une ancienne jolie femme. D'origine créole, à ce qu'elle prétend—bien qu'on m'assure que ses parents n'ont jamais quitté Courbevoie,—elle passe ses journées du matin au soir dans un hamac accroché tour à tour dans toutes les pièces de l'appartement, s'évente, fait la sieste, avec un profond dédain pour les détails matériels de l'existence. Elle a posé si souvent à son mari des Hébé, des Diane, qu'elle se figure traverser la vie un croissant au front, une coupe à la main, chargée d'emblèmes pour tout travail. Aussi il faut voir le désordre du logis. On cherche une heure les moindres objets.
«As-tu vu mon dé?… Marthe, Éva, Geneviève, Madeleine, qui est-ce qui a vu mon dé?»
Les tiroirs, où gisent pêle-mêle des livres, de la poudre, du rouge, des paillettes, des cuillers, des éventails, sont remplis jusqu'au bord mais ne renferment rien d'utile; d'ailleurs, ils tiennent à des meubles bizarres, curieux, incomplets, endommagés. Et la maison elle-même est si singulière! Comme on déménage souvent, on n'a pas le temps de s'installer, et cet intérieur joyeux a toujours l'air d'attendre le rangement complet, indispensable, qui suit une nuit de bal. Seulement il manque tant de choses que ce n'est pas la peine de ranger, et pourvu qu'on ait un peu de toilette, qu'on circule dans les rues avec l'éclat d'un météore, un semblant de chic et des apparences de luxe, l'honneur est sauf. Le campement n'a rien qui gêne cette tribu de nomades. Par des portes ouvertes, la misère se laisse voir tout à coup dans les quatre murs vides d'une pièce non meublée, dans le fouillis d'une chambre encombrée. C'est la vie de bohême en famille, une vie d'imprévu, de surprises…
Au moment de se mettre à table, on s'aperçoit que tout manque, et qu'il faut aller chercher le déjeuner dehors bien vite. De cette façon, les heures passent rapidement, agitées, oisives; et puis cela a un avantage. Quand on déjeune tard, on ne dîne pas, quitte à souper au bal, où l'on va presque tous les soirs. Souvent aussi ces dames donnent des soirées. On prend le thé dans des récipients bizarres, hanaps, vidrecomes, coquilles japonaises, le tout ébréché par le bric-à-brac, écorné par les déménagements. La sérénité de la mère et des filles au milieu de cette détresse est quelque chose d'admirable. Elles ont, ma foi! bien d'autres idées en tête que le ménage. L'une s'est nattée en Suissesse, l'autre frisée en baby anglais, et Mme Simaise, au fond de son hamac, vit dans la béatitude de sa beauté d'autrefois. Quant au père Simaise, il est toujours ravi. Pourvu qu'il entende le joli rire de ses filles autour de lui, il se charge allégrement de tout le poids de cette existence déroutée. C'est à lui qu'on s'adresse en câlinant: «Papa, j'ai besoin d'un chapeau… papa, il me faut une robe.» Parfois l'hiver est dur. On est si répandu, on reçoit tant d'invitations… Bah! le père en est quitte pour se lever deux heures plus tôt. On fait un seul feu dans l'atelier où toute la famille se réunit. Ces demoiselles taillent, cousent leurs robes elles-mêmes, pendant que la corde du hamac grince régulièrement et que le père travaille grimpé sur son escabeau.
Avez-vous quelquefois rencontré ces dames dans le monde? Dès qu'elles entrent, il y a une rumeur. Depuis longtemps, on connaît les deux aînées; mais elles sont toujours si parées, si pimpantes, que c'est à qui les prendra pour danseuses. Elles ont du succès autant que les sœurs cadettes, presque autant que la mère autrefois; d'ailleurs une grâce à porter les chiffons, les bijoux à la mode, un laisser-aller si charmant, des rires fous d'enfants mal élevées, des façons de s'éventer à l'espagnole… Malgré tout, elles ne se marient pas. Jamais aucun admirateur n'a pu résister au spectacle de cet intérieur singulier. Le gâchis des dépenses inutiles, le manque d'assiettes, la profusion de vieilles tapisseries à trous, de lustres antiques disloqués et dédorés, le courant d'air des portes, le coup de sonnette des créanciers, le négligé de ces demoiselles en pantoufles et en peignoirs traînant d'hôtel garni, mettent en fuite les mieux intentionnés. Que voulez-vous? Tout le monde ne se résigne pas à accrocher près de soi pour la vie le hamac d'une femme oisive.
Je le crains bien, les demoiselles Simaise ne se marieront pas. Elles ont eu pourtant une occasion magnifique et unique de le faire pendant la Commune. La famille s'était réfugiée en Normandie dans une petite ville très-processive, pleine d'avoués, de notaires, d'agents d'affaires. Le père, à peine arrivé chercha des travaux. Son renom de sculpteur le servit; et comme il y avait de lui sur une place publique de la ville une statue de Cujas, ce fut parmi les notabilités de l'endroit à qui lui commanderait son buste. Immédiatement la mère accrocha son hamac dans un coin de l'atelier, et ces demoiselles organisèrent de petites fêtes. Elles eurent tout de suite beaucoup de succès. Ici du moins, la pauvreté semblait un accident d'exil, l'en-l'air de l'installation avait une raison d'être. Ces belles élégantes riaient elles-mêmes, très-haut de leur misère. On était parti sans rien emporter. De Paris fermé rien ne pouvait venir. Pour elles, c'était un charme de plus. Cela faisait penser aux tziganes en voyage qui peignent leurs beaux cheveux dans une grange, et se désaltèrent aux ruisseaux. Les moins poétiques les comparaient dans leur esprit aux exilées de Coblentz, aux dames de la cour de Marie-Antoinette parties bien vite, sans poudre ni paniers, ni camérières, obligées à toutes sortes d'expédients, apprenant à se servir elles-mêmes, et gardant la frivolité des cours de France, le sourire si piquant des mouches disparues.
Chaque soir, une foule de bazochiens éblouis encombrait l'atelier Simaise. Avec un piano de louage, tout ce monde polkait, valsait, scottischait—on scottische encore en Normandie… «Je finirai bien par en marier une,» se disait le père Simaise; et le fait est que, la première partie, toutes les autres auraient suivi. Malheureusement la première ne partit pas, mais il s'en fallut de bien peu. Parmi les nombreux valseurs de ces demoiselles, dans ce corps de ballet d'avoués, de substituts, de notaires, le plus enragé pour la danse était un avoué veuf, très-assidu près de la fille aînée. Dans la maison on l'appelait «le premier avoué dansant», en souvenir des ballets de Molière; et certes, à voir le train dont le gaillard tourbillonnait, le papa Simaise fondait sur lui les plus grandes espérances. Mais les gens d'affaires, ça ne danse pas comme tout le monde. Celui-là, tout en valsant, faisait ses petites réflexions: «Cette famille Simaise est charmante… Tra la la… La la la… mais ils ont beau me presser… la la la… la la lère… je ne conclurai rien avant que les portes de Paris soient rouvertes… Tra la la… et que j'aie pu prendre mes renseignements… la la la…» Ainsi pensait le premier avoué dansant; et, en effet, sitôt Paris débloqué, il se renseigna sur la famille, et le mariage fut manqué.
Depuis, les pauvres petites en ont manqué bien d'autres. Mais cela n'a troublé en rien la gaieté de ce singulier ménage. Au contraire, plus ils vont, plus ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont déménagé trois fois, on les a vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands bals travestis.
* * * * *
«… m'en a coûté pour avoir épousé un artiste. Ah! ma chérie, si j'avais su!… mais les jeunes filles se font sur toutes choses de si singulières idées. Figure-toi qu'à l'Exposition, quand je voyais sur le livret ces adresses lointaines de rues calmes, à l'extrême bout de Paris, je m'imaginais des vies paisibles, sédentaires, toutes au travail et à la famille, et je me disais, sentant d'avance combien je serais jalouse: «Voilà comme je veux un mari. Il sera toujours avec moi. Nous passerons toutes nos journées ensemble, lui à son tableau ou à sa sculpture, moi lisant, cousant à ses côtés dans le jour recueilli de l'atelier. «Pauvre innocente, va! Je ne me doutais pas alors de ce que c'était qu'un atelier, ni du singulier monde qu'on y rencontre. Jamais, en regardant ces statues de déesses si effrontément décolletées, l'idée ne me serait venue qu'il y avait des femmes assez osées pour… Et que moi-même je… Sans cela je te prie de croire que je n'aurais pas épousé un sculpteur. Ah! mais non, par exemple… Je dois dire qu'à la maison ils étaient tous contre ce mariage, malgré la fortune de mon mari, son nom déjà célèbre, le bel hôtel qu'il faisait bâtir pour nous deux. C'est moi seule qui l'ai voulu. Il était si élégant, si charmant, si empressé. Je trouvais pourtant qu'il se mêlait un peu trop de ma toilette, de mes coiffures: «Relevez donc vos cheveux comme ceci, là…» et monsieur s'amusait à placer une fleur tout au milieu de mes boucles avec bien plus d'art que n'importe laquelle de nos modistes. Tant d'expérience chez un homme, c'était effrayant, n'est-ce pas? J'aurais dû me méfier… Enfin tu vas voir. Écoute.
Nous revenions de notre voyage de noces. Pendant que je m'installais dans mon joli appartement si bien meublé, tout ce paradis que tu connais, mon mari sitôt arrivé s'était mis au travail et passait ses journées à son atelier, en dehors de l'hôtel. Le soir, en rentrant, il me parlait avec fièvre de son exposition prochaine. Le sujet était une «dame romaine sortant du bain.» Il voulait faire rendre au marbre ce petit frisson de la peau au contact de l'air, la mouillure des fins tissus plaquant sur les épaules, et toutes sortes d'autres belles choses que je ne me rappelle plus. Entre nous, quand il me parle de sa sculpture, je ne comprends pas toujours très-bien. Tout de même, je disais de confiance: «Ce sera très-joli…» et je me voyais déjà sur le sable fin des allées, admirant l'œuvre de mon mari, un beau marbre tout blanc sur la tenture verte, pendant qu'on murmurait derrière moi: «la femme de l'auteur…»
Enfin, un jour, curieuse de voir où nous en étions de notre dame romaine, j'eus l'idée d'aller le surprendre à son atelier, que je ne connaissais pas encore. C'était une de mes premières sorties toute seule, et je m'étais faite belle; dam!… En arrivant, je trouvai la porte du petit jardin, au rez-de-chaussée, grande ouverte. J'entrai donc tout droit, et, juge de mon indignation quand j'aperçus mon mari, en blouse blanche comme un maçon, mal peigné, les mains sales de terre, ayant en face de lui une femme, ma chère, une grande créature debout sur un tréteau, presque pas vêtue, et l'air tranquille dans cette tenue, comme si elle l'avait trouvée parfaitement naturelle. Toute une vilaine défroque remplie de boue, des bottines de course, un chapeau rond avec une plume défrisée, était jetée à côté d'elle, sur une chaise. J'ai vu tout cela très-vite, car tu comprends si je me suis sauvée. Étienne voulait me parler, me retenir, mais j'eus un geste d'horreur pour ses mains pleines de glaise, et je courus chez maman, où j'arrivai à peine vivante. Tu vois mon entrée d'ici:
«Ah! mon Dieu, mon enfant, qu'est-ce que tu as?»
Je raconte à maman ce que je viens de voir, comment était cette affreuse femme, dans quel costume. Et je pleurais, je pleurais… Ma mère, très-émue, essaye de me consoler, m'explique que ce devait être un modèle.
«Comment!… mais c'est abominable… On ne m'avait pas parlé de ça, avant de me marier!…».
Là-dessus voilà Étienne qui arrive tout effaré, et tâche à son tour de me faire comprendre qu'un modèle n'est pas une femme comme une autre, et que, d'ailleurs, les sculpteurs ne peuvent pas s'en passer; mais ces raisons ne me persuadent guère, et je déclare formellement que je ne veux plus d'un mari qui passe ses journées en tête-à-tête avec des demoiselles dans cette tenue-là.
«Voyons, mon ami, dit alors cette pauvre maman qui s'efforce de tout arranger, est-ce que, par convenance pour votre femme, vous ne pourriez pas remplacer cela par un semblant, un cartonnage?»
Mon mari mordait sa moustache avec fureur:
«Mais c'est impossible, ma chère maman.
—Pourtant, mon cher, il me semble… Tenez, nos modistes ont des têtes en carton qui leur servent à monter les bonnets… Eh bien, ce qu'on fait, pour la tête, ne pourrait-on pas le faire pour…?»
Il paraît que ce n'était pas possible. C'est du moins ce qu'Étienne essaya de nous démontrer longuement, avec toutes sortes de détails, de mots techniques. Il avait vraiment l'air très-malheureux. Je le regardais du coin de l'œil tout en essuyant mes larmes, et je voyais bien que mon chagrin l'affligeait beaucoup. Enfin, après une interminable discussion, il fut convenu que, puisque le modèle était indispensable, toutes les fois qu'elle viendrait, je serais là. Il y avait justement, à côté de l'atelier, un petit débarras très-commode, d'où je pourrais voir sans être vue.—C'est honteux, diras-tu, d'être jalouse d'espèces pareilles et de montrer sa jalousie. Mais, vois-tu, ma biche, il faut avoir passé par ces émotions-là pour pouvoir en parler.
Le lendemain, le modèle devait venir. Je prends donc mon courage à deux mains et je m'installe dans ma logette, avec la condition expresse qu'au moindre coup frappé â la cloison, mon mari viendrait vite vers moi. À peine étais-je enfermée, le vilain modèle de l'autre jour arrive, attifée Dieu sait comme, avec une tournure si misérable que je me demandais comment j'avais pu être jalouse d'une femme qui s'en va dans la rue sans manchettes blanches aux poignets, avec un vieux châle à franges vertes. Eh bien, ma chère, quand j'ai vu cette créature jeter son châle, sa robe au milieu de l'atelier, se défaire avec cette aisance, cette impudeur, cela m'a fait un effet que je ne peux pas te dire. La colère m'étouffait… Vite je frappe à la cloison… Étienne arrive. Je tremblais, j'étais pâle. Il se moque de moi, me rassure tout doucement, et s'en retourne à son travail… Maintenant la femme était debout, à demi nue, ses grands cheveux dénoués et tombant dans le dos avec une lourdeur lisse. Ce n'était plus la créature de tout à l'heure, mais presque une statue déjà, malgré sa mine fatiguée et commune. J'avais le cœur serré. Cependant je ne dis rien. Tout à coup, j'entends mon mari qui crie: «La jambe gauche… Avancez la jambe gauche.» Et, comme le modèle ne comprenait pas bien, il s'approcha d'elle, et… Ah! pour le coup, je n'y tiens plus. Je tape. Il ne m'entend pas. Je tape encore, je tape avec fureur. Cette fois il accourt, le sourcil un peu froncé, dans la fièvre du travail.
«Voyons, Armande… soyez donc raisonnable!…» Et moi, tout en larmes, j'appuyais la tête sur son épaule: «C'est plus fort que moi, mon ami… Je ne peux pas… je ne peux pas…» Alors, brusquement, sans me répondre, il passa dans l'atelier et fit un signe à cette horreur de femme qui s'habilla et partit.
Pendant quelques jours, Étienne ne retourna pas à son atelier. Il restait près de moi, ne sortait plus, refusait même de voir ses amis, toujours très-bon d'ailleurs, mais l'air si triste. Une fois je lui demandai bien timidement: «Vous ne travaillez donc plus?» ce qui me valut cette réponse: «On ne travaille pas sans modèle.» Je n'eus pas le courage d'insister, car je sentais combien j'étais coupable, et qu'il avait le droit de m'en vouloir. Pourtant, à force de tendresses, de gentillesses, j'obtins de lui qu'il retournerait à son atelier et qu'il essayerait de finir sa statue, de… Comment donc disent-ils ça?… de chic, c'est-à-dire d'imagination; bref, le procédé de maman. Moi, je trouvais cela très-faisable; mais le pauvre garçon avait bien du mal. Tous les soirs, il rentrait crispé, découragé, presque malade. Pour le remonter, j'allais le voir souvent. Je disais toujours: C'est charmant. Mais le fait est que la statue n'avançait guère. Je ne sais pas même s'il y travaillait. Quand j'arrivais, je le trouvais toujours en train de fumer sur son divan, ou bien roulant des boulettes d'argile qu'il envoyait rageusement contre le mur.
Une après-midi que j'étais là à regarder cette pauvre dame romaine, ébauchée à demi, si longue à sortir de son bain, une idée fantasque me traversa l'esprit. La Romaine était à peu près de ma taille… peut-être qu'à la rigueur je pourrais…
«Qu'est-ce qu'on appelle une jolie jambe?» demandai-je tout à coup à mon mari.
Il m'expliqua cela très au long, en me montrant ce qui manquait encore à sa statue et qu'il ne pouvait pas parvenir à lui donner sans un modèle… Pauvre garçon! Il avait l'air si navré en disant cela… Sais-tu ce que j'ai fait… Ma foi, tant pis, j'ai ramassé bravement la draperie qui traînait dans un coin, je suis allée dans ma logette; puis, tout doucement, sans rien dire, pendant qu'il regardait encore sa statue, je suis venue me mettre sur l'estrade en face de lui, dans le costume et l'attitude où j'avais vu cet affreux modèle… Ah! ma chérie, quelle émotion quand il a relevé la tête! J'avais envie de rire et de pleurer. J'étais rouge… Et cette maudite mousseline qu'il fallait rajuster de tous les côtés… C'est égal! Étienne avait l'air si ravi que cela m'a rassurée bien vite. Figure-toi, ma chère, qu'à l'entendre…
* * * * *
Quand on apprit qu'elle se remariait, cela n'étonna personne. Malgré tout son génie, peut-être même à cause de son génie, le grand homme lui avait fait quinze ans d'une vie très-dure, traversée de caprices, de fantaisies éclatantes dont Paris s'était quelquefois occupé. Sur la grande route de gloire qu'il avait parcourue triomphalement et à toute vitesse, comme ceux qui doivent mourir jeunes, elle l'avait suivi, humble et craintive, assise dans un coin du char, s'attendant toujours à des chocs. Quand elle se plaignait, parents, amis, tout le monde était contre elle: «Respectez ses faiblesses, lui disait-on, ce sont les faiblesses d'un dieu. Ne le troublez pas, ne le dérangez pas. Songez que votre mari n'est pas à vous seulement. Il appartient bien plus au pays, à l'art, qu'à la famille… Et qui sait si chacune de ces fautes que vous lui reprochez ne nous a pas valu des œuvres sublimes?…» À la fin pourtant, lassée de tant de patience, elle eut des révoltes, des indignations, des injustices, si bien qu'au moment où le grand homme mourut, ils étaient prêts à plaider en séparation et à traîner leur beau nom célèbre à la troisième page des journaux à scandale.
Après les agitations de cette union malheureuse, les inquiétudes de la dernière maladie, et le coup subit de la mort qui avait réveillé pour un moment l'affection primitive, les premiers mois de son veuvage firent à la jeune femme l'effet salutaire, reposant, d'une saison de bains. La retraité forcée, le charme tranquille de la douleur apaisée lui donnèrent à trente-cinq ans une seconde jeunesse presque aussi séduisante que la première. D'ailleurs le noir lui allait bien; puis elle avait la contenance responsable, un peu fière, d'une femme restée seule dans la vie avec tout l'honneur d'un grand nom à porter. Très-soigneuse de la gloire du défunt, cette gloire maudite qui lui avait coûté tant de larmes et qui maintenant grandissait de jour en jour comme une fleur splendide nourrie par la terre noire du tombeau, on la voyait, entourée de ses longs voiles sombres, apparaître chez les directeurs de théâtres, chez les éditeurs, s'occupant de faire reprendre les opéras de son mari, surveillant l'impression des œuvres posthumes, des manuscrits inachevés, apportant à tous ces détails une espèce de soin solennel et comme un respect de sanctuaire.
C'est à ce moment que son second mari la rencontra. Il était musicien lui aussi, à peu près inconnu, auteur de valses, de mélodies et de deux petits opéras dont les partitions, délicieusement imprimées, ne s'étaient guère plus jouées que vendues. Avec une figure aimable, une belle fortune qu'il tenait d'une famille excessivement bourgeoise, il avait par-dessus tout le respect suprême du génie, la curiosité des hommes célèbres et la naïveté enthousiaste des artistes encore jeunes. Aussi, quand on lui montra la femme du maître, il en eut un éblouissement. C'était comme l'image même de la muse glorieuse qui lui apparaissait. Tout de suite il fut amoureux, et la veuve commençant déjà à revoir un peu le monde, il se fit présenter chez elle. Là sa passion s'accrut de l'atmosphère de génie qui flottait encore dans tous les coins du salon. C'était le buste du maître, le piano où il composait, ses partitions étalées sur tous les meubles, mélodieuses même, à regarder, comme si de leurs feuillets entr'ouverts les phrases écrites résonnaient musicalement… Le charme très-réel de la veuve, fixée dans ce souvenir austère comme dans un cadre qui lui allait bien, acheva de le rendre éperdu d'amour.
Après avoir hésité longtemps, le brave garçon finit par se déclarer, mais dans des termes si humbles, si timides… Il savait combien il était peu de chose pour elle. Il comprenait tout le regret qu'elle pourrait avoir à échanger son nom illustre contre le sien, inconnu et chétif… Et mille autres naïvetés de ce genre. Pensez qu'au fond du cœur la dame était très-flattée de sa conquête, mais elle joua la comédie du cœur brisé, et prit les airs dédaigneux, blasés de la femme dont la vie est finie sans espoir de recommencement. Elle, qui n'avait jamais été si tranquille que depuis la mort de son grand homme, trouva encore des larmes pour le regretter, une ardeur enthousiaste à parler de lui. Cela, bien entendu, ne fit qu'exalter son jeune adorateur, le rendre plus éloquent, plus persuasif.
Bref ce veuvage sévère se termina par un mariage; mais la veuve n'abdiqua pas, et resta—quoique mariée—plus veuve de grand homme que jamais, comprenant bien qu'aux yeux du second mari c'était là son vrai prestige. Comme elle se sentait moins jeune que lui, pour l'empêcher de s'en apercevoir elle l'accabla de son dédain, d'une espèce de pitié vague, d'un regret de mésalliance inexprimé et blessant. Mais lui ne s'en blessait pas au contraire. Il était si convaincu de son infériorité et trouvait si naturel que le souvenir d'un pareil homme se fût installé despotiquement dans un cœur! Pour l'entretenir dans cette humilité d'attitude, elle relisait quelquefois avec lui les lettres que le maître lui écrivait quand il lui faisait la cour. Ce retour au passé la rajeunissait de quinze ans, lui donnait l'assurance de la femme belle, aimée, regardée à travers tous les dithyrambes amoureux, l'exagération charmante de la passion écrite. Si elle avait changé depuis, son jeune mari s'en inquiétait peu, l'adorait sur la foi d'un autre, en tirait je ne sais quelle vanité singulière. Il lui semblait que ces supplications passionnées s'ajoutaient aux siennes, et qu'il héritait de tout un passé d'amour.
Étrange couple! C'est dans le monde qu'ils étaient curieux à voir. Je les apercevais quelquefois au théâtre. Personne n'aurait reconnu la jeune femme craintive, un peu timide, qui accompagnait jadis lemaëstro, perdue dans l'ombre gigantesque qu'il faisait autour de lui.
Maintenant droite au bord de la loge, elle se montrait, attirait tous les regards à l'orgueil du sien. On eût dit qu'elle avait sur la tête l'auréole de son premier mari, dont le nom résonnait autour d'elle comme un hommage ou un reproche. L'autre, assis un peu en arrière, avec la physionomie empressée des sacrifiés de la vie, observait tous ses mouvements, attentif à la servir.
Dans leur intérieur, cette bizarrerie d'allure était encore plus marquée. Je me souviens d'une soirée qu'ils donnèrent un an après leur mariage. Le mari circulait dans la foule de ses invités, fier et un peu embarrassé de réunir chez lui tant de monde. La femme, dédaigneuse, mélancolique, supérieure, était ce soir-là veuve de grand homme comme il n'est pas possible de l'être plus. Elle avait une certaine façon de regarder son mari par-dessus l'épaule, de l'appeler «mon pauvre ami» en l'accablant des corvées de réception, d'un air de dire: «Vous n'êtes bon qu'à ça.» Autour d'elle se tenait le cercle des intimes d'autrefois, de ceux qui avaient assisté aux éclatants débuts du maître, à ses luttes, à ses succès. Avec eux elle minaudait, faisait la petite fille. Ils l'avaient connue si jeune! Presque tous l'appelaient «Anaïs» de son petit nom. C'était comme un cénacle, dont le pauvre mari s'approchait respectueusement pour entendre parler, de son prédécesseur. On se rappelait lespremièresglorieuses, ces soirs de batailles presque toutes gagnées, puis les manies du grand homme, ses façons de travailler quand, pour amener l'inspiration, il voulait que sa femme fût à côté de lui, parée, décolletée… «Vous rappelez-vous, Anaïs?» Et Anaïs soupirait, rougissait…
De ce temps-là dataient ses belles pièces amoureuses,Savonarolesurtout, la plus passionnée de toutes, avec son grand duo traversé de clairs de lune, de parfums de rose et de trilles de rossignols. Un enthousiaste le joua au piano, au milieu de l'émotion recueillie. À la dernière note de cet admirable morceau, la dame fondit en larmes. «C'est plus fort que moi, disait-elle. Je n'ai jamais pu l'entendre sans pleurer.» Les vieux amis du maître, entourant sa malheureuse veuve de leurs sympathiques condoléances, venaient à tour de rôle, comme aux cérémonies funèbres, lui donner une poignée de main vibrante.
«Allons, allons, Anaïs, du courage.»
Et le plus drôle, c'est que le second mari, debout à côté de sa femme, l'air ému, pénétré, distribuait des poignées de mains, lui aussi, et prenait sa part des condoléances.
«Quel génie! quel génie!» disait-il en s'épongeant les yeux. C'était à la fois comique et attendrissant.
* * * * *
Je n'ai aimé qu'une femme dans ma vie, nous disait un jour le peintre D… J'ai passé avec elle cinq ans de parfait bonheur, de joies tranquilles et fécondes. Je peux dire que je lui dois ma célébrité d'aujourd'hui, tellement à ses côtés le travail m'était facile, l'inspiration naturelle. Dès que je l'eus rencontrée, il me sembla qu'elle était mienne depuis toujours. Sa beauté, son caractère répondaient à tous mes rêves. Cette femme ne m'a jamais quitté; elle est morte chez moi, dans mes bras, en m'aimant… Eh bien, quand je pense à elle, c'est avec colère. Si je cherche à me la représenter telle que je l'ai vue pendant cinq ans, dans tout le rayonnement de l'amour, avec sa grande taille pliante, sa pâleur dorée, ses traits de juive d'Orient, réguliers et fins dans la bouffissure légère du visage, son parler lent, velouté comme son regard, si je cherche à donner un corps à cette vision délicieuse, c'est pour mieux lui dire: «Je te hais!…»
Elle s'appelait Clotilde. Dans la maison amie où nous nous étions rencontrés, on la connaissait sous le nom de Mme Deloche, et on la disait veuve d'un capitaine au long cours. En effet, elle paraissait avoir beaucoup voyagé. En causant, il lui arrivait de dire tout à coup: Quand j'étais à Tampico… ou bien: une fois dans la rade de Valparaiso… À part cela, rien dans son allure, dans son langage, ne sentait la vie nomade, rien ne trahissait le désordre, la précipitation des prompts départs et des brusques arrivées. Elle était Parisienne, s'habillait avec un goût parfait, sans aucuns de ces burnous, de cessarapésexcentriques qui font reconnaître les femmes d'officiers et de marins perpétuellement en tenue de voyage.
Quand je sus que je l'aimais, ma première, ma seule idée fut de la demander en mariage. Quelqu'un lui parla pour moi. Elle répondit simplement qu'elle ne se remarierait jamais. J'évitai dès lors de la revoir; et comme ma pensée était trop atteinte, trop occupée pour me permettre le moindre travail, je résolus de voyager. Je faisais mes préparatifs de départ lorsque, un matin, dans mon appartement même, parmi l'encombrement des meubles ouverts et des malles éparses, je vis à ma grande stupeur entrer Mme Deloche.
«Pourquoi partez-vous? me dit-elle doucement… Parce que vous m'aimez? Moi aussi, je vous aime… Seulement (ici sa voix trembla un peu) seulement, je suis mariée.» Et elle me raconta son histoire.
Tout un roman d'amour et d'abandon. Son mari buvait, la frappait. Ils s'étaient séparés au bout de trois ans. Sa famille, dont elle semblait très-fière, occupait une haute situation à Paris, mais depuis son mariage on ne voulait plus la recevoir. Elle était nièce du grand-rabbin. Sa sœur, veuve d'un officier supérieur, avait épousé en secondes noces le garde général de la forêt de Saint-Germain. Quant à elle, ruinée par son mari, elle avait heureusement gardé d'une éducation première complète et très-soignée des talents dont elle se faisait une ressource. Elle donnait des leçons de piano dans des maisons riches, Chaussée d'Antin, faubourg Saint Honoré, et gagnait largement sa vie…
L'histoire était touchante, mais un peu longue, pleine de ces jolies redites, de ces incidents interminables qui embroussaillent les discours féminins. Aussi mit-elle plusieurs jours à me la raconter. J'avais loué, avenue de l'Impératrice, entre des rues silencieuses et des pelouses tranquilles, une petite maison pour nous deux. J'aurais passé là un an à l'écouter, à la regarder, sans songer au travail. Ce fut elle la première qui me renvoya à mon atelier, et je ne pus pas l'empêcher de reprendre ses leçons. Cette dignité de sa vie, dont elle avait souci, me touchait beaucoup. J'admirais cette âme fière, tout en me sentant un peu humilié devant sa volonté formelle de ne rien devoir qu'à son travail. Toute la journée nous étions donc séparés, et réunis seulement le soir à la petite maison.
Avec quel bonheur je rentrais chez nous, si impatient lorsqu'elle tardait à venir et si joyeux quand je la trouvais là avant moi! De ses courses dans Paris elle me rapportait des bouquets, des fleurs rares. Souvent je la forçais d'accepter quelque cadeau, mais elle se disait en riant plus riche que moi, et le fait est que ses leçons devaient produire beaucoup, car elle s'habillait toujours avec une élégance chère, et le noir, dont elle se couvrait par une coquetterie de teint et de beauté, avait des mats de velours, des luisants de satin et de jais, des fouillis de dentelles soyeuses où l'œil étonné découvrait sous une simplicité apparente des mondes d'élégance féminine dans les mille reflets d'une couleur unique.
Du reste son métier n'avait rien de pénible, disait-elle. Toutes ses élèves, des filles de banquiers, d'agents de change, l'adoraient, la respectaient; et plus d'une fois elle me montra un bracelet, une bague qu'on lui donnait en reconnaissance de ses soins. En dehors du travail, nous ne nous quittions jamais; nous n'allions nulle part. Seulement, le dimanche elle partait pour Saint-Germain voir sa sœur, la femme du garde général, avec qui, depuis quelque temps, elle avait fait sa paix. Je l'accompagnais à la gare. Elle revenait le soir même, et souvent, dans les longs jours, nous nous donnions rendez-vous à une station du parcours, au bord de l'eau ou dans les bois. Elle me racontait sa visite, la bonne mine des enfants, l'air heureux du ménage. Cela me navrait pour elle, privée à jamais d'une vraie famille, et je redoublais de tendresse, afin de lui faire oublier cette position fausse, qui devait éprouver cruellement une âme de sa valeur.
Quel temps heureux de travail et de confiance! Je ne soupçonnais rien. Tout ce qu'elle disait avait l'air si vrai, si naturel. Je ne lui reprochais qu'une chose. Quelquefois en me parlant des maisons où elle allait, des familles de ses élèves, il lui venait une abondance de détails supposés, d'intrigues, imaginaires qu'elle inventait en dépit de tout. Si calme, elle voyait toujours le roman autour d'elle, et sa vie se passait en combinaisons dramatiques. Ces chimères troublaient mon bonheur. Moi qui aurais voulu m'éloigner du reste du monde pour vivre enfermé auprès d'elle, je la trouvais trop occupée de choses indifférentes. Mais je pouvais bien pardonner ce travers à une femme jeune et malheureuse, dont la vie avait été jusque-là un roman triste sans dénoûment probable.
Une seule fois, j'eus un soupçon, ou plutôt un pressentiment. Un dimanche soir elle ne rentra pas coucher. J'étais au désespoir. Que faire? Aller à Saint-Germain? Je pouvais la compromettre. Pourtant, après une nuit affreuse, j'étais décidé à partir lorsqu'elle arriva toute pâle, toute troublée. Sa sœur était malade; elle avait dû rester pour la soigner. Je crus ce qu'elle me disait, sans me méfier de ce flux de paroles débordant à la moindre question, noyant toujours l'idée principale sous une foule de détails inutiles, l'heure de l'arrivée, un employé très-impoli, un retard du train. Deux ou trois fois dans la même semaine, elle retourna coucher à Saint-Germain; ensuite, la maladie finie, elle reprit sa vie régulière et tranquille.
Malheureusement, quelque temps après, ce fut son tour de tomber malade. Un jour, elle revint de ses leçons, tremblante, mouillée, fiévreuse. Une fluxion de poitrine se déclara, grave tout de suite, et bientôt—me dit le médecin—irrémédiable. J'eus une douleur folle, immense. Puis je ne songeai plus qu'à lui rendre ses dernières heures plus douces. Cette famille qu'elle aimait tant, dont elle était si glorieuse, je la ramènerais à ce lit de mourante. Sans lui rien dire, j'écrivis d'abord à sa sœur, à Saint-Germain, et moi-même je courus chez son oncle, le grand-rabbin. Je ne sais à quelle heure indue j'arrivai. Les grandes catastrophes bouleversent la vie jusqu'au fond, l'agitent dans ses moindres détails… Je crois que le brave rabbin était en train de dîner. Il vint tout effaré, me reçut dans l'antichambre.
«Monsieur, lui dis-je, il y a des moments où toutes les haines doivent se taire…»
Sa figure respectable se tournait vers moi, très-étonnée.
Je repris:
«Votre nièce va mourir.
—Ma nièce!… Mais je n'ai pas de nièce; vous vous trompez.
—Oh! je vous en prie, monsieur, oubliez ces sottes rancunes de famille… Je vous parle de Mme Deloche, la femme du capitaine…
—Je ne connais pas de Mme Deloche… Vous confondez, mon enfant, je vous assure.»
Et, doucement, il me poussait vers la porte, me prenant pour un mystificateur ou pour un fou. Je devais avoir l'air bien étrange, en effet. Ce que j'apprenais était si inattendu, si terrible… Elle m'avait donc menti… Pourquoi?… Tout à coup une idée me vint. Je me fis conduire à l'adresse d'une de ses élèves dont elle me parlait toujours, la fille d'un banquier très-connu.
Je demande au domestique: Mme Deloche?
«Ce n'est pas ici.
—Oui, je sais bien… C'est une dame qui donne des leçons de piano à vos demoiselles.
—Nous n'avons pas de demoiselles chez nous, pas même de piano… Je ne sais pas ce que vous voulez dire.»
Et il me ferma la porte au nez avec humeur.
Je n'allai pas plus loin dans mes recherches. J'étais sûr de trouver partout la même réponse et le même désappointement. En rentrant à notre pauvre petite maison, on me remit une lettre timbrée de Saint-Germain. Je l'ouvris, sachant d'avance ce qu'elle renfermait. Le garde général lui non plus ne connaissait pas Mme Deloche. Il n'avait d'ailleurs ni femme ni enfant.
Ce fut le dernier coup. Ainsi pendant cinq ans chacune de ses paroles avait été un mensonge… Mille idées de jalousie me saisirent à la fois; et follement, sans savoir ce que je faisais, j'entrai dans la chambre où elle était en train de mourir. Toutes les questions qui me tourmentaient tombèrent ensemble sur ce lit de douleur: «Qu'alliez-vous faire à Saint-Germain le dimanche?… Chez qui passiez-vous vos journées?… Où avez-vous couché cette nuit-là!… Allons, répondez-moi. «Et je me penchais sur elle, cherchant tout au fond de ses yeux encore fiers et beaux les réponses que j'attendais avec angoisse; mais elle resta muette, impassible.
Je repris en tremblant de rage: «Vous ne donniez pas de leçons. J'ai été partout. Personne ne vous connaît… Alors, d'où venaient cet argent, ces dentelles, ces bijoux?» Elle me jeta un regard d'une tristesse horrible, et ce fut tout… Vraiment, j'aurais dû l'épargner, la laisser mourir en repos… Mais je l'avais trop aimée. La jalousie était plus forte que la pitié. Je continuai: «Tu m'as trompé pendant cinq ans. Tu m'as menti tous les jours, à toutes les heures… Tu connaissais toute ma vie, et moi je ne savais rien de la tienne. Rien, pas même ton nom. Car il n'est pas à toi, n'est-ce pas? ce nom que tu portais… Oh! la menteuse, la menteuse! Dire qu'elle va mourir, et que je ne sais de quel nom l'appeler… Voyons, qui est-tu? D'où viens-tu? Qu'est-ce que tu es venue faire dans ma vie?… Mais parle-moi donc! Dis-moi quelque chose.»
Efforts perdus! Au lieu de me répondre, elle tournait péniblement la tête vers la muraille, comme si elle avait craint que son dernier regard me livrât son secret… Et c'est ainsi qu'elle est morte, la malheureuse! Morte en se dérobant, menteuse jusqu'au bout.
* * * * *
«M. Charles d'Athis, homme de lettres, a l'honneur de vous faire part de la naissance de son fils Robert.
«L'enfant se porte bien.»
Tout le Paris lettré et artistique a reçu, il y a une dizaine d'années, ce petit billet de part sur papier satiné, aux armes des comtes d'Athis-Mons, dont le dernier, Charles d'Athis, avait su—si jeune encore—se faire un vrai renom de poëte.
«… L'enfant se porte bien.»
Et la mère? Oh! celle-là, la lettre n'en parlait pas. Tout le monde la connaissait trop. C'était la fille d'un vieux braconnier de Seine-et-Oise, un ancien modèle qu'on appelait Irma Sallé, et dont le portrait avait traîné dans toutes les expositions, comme l'original dans tous les ateliers. Son front bas, sa lèvre relevée à l'antique, ce hasard d'un visage de paysanne ramené aux lignes primitives—une gardeuse de dindons avec des traits grecs—ce teint un peu hâlé des enfances en plein air, qui donne aux cheveux blonds des reflets de soie pâle, faisaient à cette drôlesse une espèce d'originalité sauvage que complétaient deux yeux d'un vert magnifique, enfoncés sous d'épais sourcils.
Une nuit, en sortant d'un bal de l'Opéra, d'Athis l'avait emmenée souper, et depuis deux ans le souper continuait. Mais, quoique Irma fût entrée complètement dans la vie du poëte, ce billet de part insolent et aristocratique vous indique assez le peu de place qu'elle y tenait. En effet, dans ce ménage provisoire, la femme n'était guère plus qu'une intendante, apportant à gérer la maison du poëte-gentilhomme l'âpreté de sa double nature de paysanne et de courtisane, et s'efforçant, à n'importe quel prix, de se rendre indispensable. Trop rustique et trop sotte pour jamais rien comprendre au génie de d'Athis, à ces beaux vers raffinés et mondains qui faisaient de lui une sorte de Tennyson parisien, elle avait su pourtant se plier à tous ses dédains, à toutes ses exigences, comme si au fond de cette nature vulgaire il était resté un peu de l'admiration humiliée de la paysanne pour le noble, de la vassale pour son seigneur. La naissance de l'enfant ne fit qu'accentuer sa nullité dans la maison.
Quand la comtesse douairière d'Athis-Mons, la mère du poëte, femme distinguée et du plus grand monde, apprit qu'il lui était né un petit-fils, un joli petit vicomte, bien et dûment reconnu par son auteur, elle eut l'envie de le voir et de l'embrasser. Certes, pour une ancienne lectrice de la reine Marie-Amélie, c'était dur de penser que l'héritier d'un si grand nom avait une mère pareille; mais s'en tenant à la formule des petits billets de part, la vieille dame oublia que cette créature existait. Elle choisit, pour aller voir l'enfant en nourrice, les jours où elle était sûre de ne rencontrer personne, l'admira, le choya, l'adopta dans son cœur, en fit son idole, ce dernier amour des grand'mères, qui leur est un prétexte de vivre encore quelques années pour voir grandir et pousser les tout petits…
Puis, lorsque bébé vicomte fut un peu plus grand, qu'il revint habiter entre son père et sa mère, la comtesse ne pouvant renoncer à ses chères visites, il y eut une convention faite: au coup de sonnette de la grand'mère, Irma disparaissait humblement, silencieusement; ou bien on amenait l'enfant chez son aïeule, et gâté par ses deux mères, il les aimait autant l'une que l'autre, un peu étonné de sentir dans la force de leurs caresses comme une volonté d'exclusion, d'accaparement. D'Athis, insouciant, tout à ses vers, à sa renommée grandissante, se contentait d'adorer son petit Robert d'en parler à tout le monde et de s'imaginer que l'enfant était à lui, à lui seul. Cette illusion ne dura pas.
«Je voudrais te voir marié… lui dit un jour sa mère.
—Oui… mais l'enfant?
—Sois sans inquiétude. Je t'ai découvert une jeune fille noble, pauvre et qui t'adore. Je lui ai fait connaître Robert, et ce sont déjà de vieux amis. D'ailleurs, la première année, je garderai le cher petit avec moi. Après, on verra.
—Et cette… cette fille? hasarda le poëte en rougissant un peu, car c'était la première fois qu'il parlait d'Irma devant sa mère.
—Bah! répondit la vieille douairière en riant, nous lui ferons une jolie dot, et je suis bien sûre qu'elle trouvera à se marier, elle aussi. Le bourgeois de Paris n'est pas superstitieux.»
Le soir même, d'Athis, qui n'avait jamais été fou de sa maîtresse, lui parla de ces arrangements et la trouva, comme toujours, soumise et prête à tout. Mais le lendemain, quand il rentra chez lui, la mère et l'enfant étaient partis. On finit par les découvrir chez le père d'Irma, dans un affreux petit chaume, à la lisière de la forêt de Rambouillet; et quand le poëte arriva, son fils, son petit prince, tout en velours et en dentelles, sautant sur les genoux du vieux braconnier, jouait avec sa pipe, courait après les poules, heureux de secouer ses boucles blondes au grand air. D'Athis, quoique très-ému, voulut prendre la chose en riant et ramener tout de suite ses deux fugitifs avec lui. Mais Irma ne l'entendit pas ainsi. On la chassait de la maison; elle emmenait son enfant. Quoi de plus naturel?… Il ne fallut rien moins que la promesse du poëte qu'il renonçait à se marier pour la décider à revenir. Encore fit-elle ses conditions. On avait trop longtemps oublié qu'elle était la mère de Robert. Se cacher toujours, disparaître quand Mme d'Athis arrivait, cette vie-là n'était plus possible. L'enfant devenait trop grand pour qu'elle s'exposât à ces humiliations devant lui. Il fut convenu que, puisque Mme d'Athis ne voulait pas se rencontrer avec la maîtresse de son fils, elle ne viendrait plus chez lui et qu'on lui amènerait le petit tous les jours.
Alors commença pour la vieille grand'mère un supplice véritable. Chaque jour il y avait des prétextes d'empêchement. L'enfant avait toussé; il faisait froid, il pleuvait. Puis c'était la promenade, l'équitation, la gymnastique. Elle ne voyait plus son petit-fils, la pauvre vieille. D'abord elle voulut s'en plaindre à d'Athis; mais les femmes seules ont le secret de ces petites guerres. Leurs ruses restent invisibles, comme les points cachés qui tiennent les volants et les dentelles de leur toilette. Le poëte était incapable d'y rien voir; et la triste grand'mère passait sa vie à attendre la visite de son chéri, à le guetter dans la rue quand il sortait avec un domestique, et par ces baisers furtifs ces regards à la hâte, elle augmentait sa passion maternelle sans jamais arriver à la contenter.
Pendant ce temps-là, Irma Sallé—toujours à l'aide de l'enfant—faisait son chemin dans le cœur du père. Maintenant elle était à la tête de la maison, recevait, donnait des fêtes, s'installait comme une femme qui restera. Toutefois elle avait soin de dire de temps en temps au petit vicomte, devant son père: Te rappelles-tu les poules de grand-papa Sallé? Veux-tu que nous retournions les voir? Et par cette éternelle menace de départ, elle préparait l'installation définitive du mariage.
Il lui fallut cinq ans pour devenir comtesse; mais enfin elle le fut… Un jour, le poëte vint en tremblant annoncer à sa mère qu'il était décidé à épouser sa maîtresse, et la vieille dame, au lieu de s'indigner, accueillit cette calamité comme une délivrance, ne voyant qu'une chose dans ce mariage, la possibilité de retourner chez son fils et d'aimer librement son petit Robert. Le fait est que la vraie lune de miel fut pour la grand'mère. D'Athis, après son coup de tête, voulut s'éloigner quelque temps de Paris. Il s'y sentait gêné. Et comme l'enfant pendu aux jupes de sa mère menait toute la maison, on alla s'établir dans le pays d'Irma, à côté des poules du père Sallé. C'était bien l'intérieur le plus curieux, le plus disparate qu'on pût imaginer. La bonne maman d'Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous les soirs au coucher de leur petit-fils. Le vieux braconnier, son bout de pipe noire rivé au coin de la bouche, l'ancienne lectrice au Château, avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis, et l'admiraient autant tous deux. L'une lui apportait de Paris tous les nouveaux jouets, les plus brillants, les plus chers; l'autre lui fabriquait des sifflets magnifiques avec des bouts de sureau; et dam! le dauphin hésitait.
En somme, parmi tous ces êtres groupés comme de force autour d'un berceau, le seul vraiment malheureux était Charles d'Athis. Son inspiration élégante et patricienne souffrait de cette vie au fond des bois, comme ces Parisiennes délicates pour qui la campagne a trop de grand air et de sève. Il ne travaillait plus, et loin de ce terrible Paris, qui se referme si vite sur les absents, il se sentait déjà presque oublié. Heureusement l'enfant était là, et, quand l'enfant souriait, le père ne pensait plus à ses succès de poëte ni au passé d'Irma Sallé.
Et maintenant, voulez-vous savoir le dénoûment de ce singulier drame? Lisez le petit billet encadré de noir que j'ai reçu il y a quelques jours, et qui est comme le dernier feuillet de cette aventure parisienne:
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«M. le comte et Mme la comtesse d'Athis ont la douleur de vous faire part de la mort de leur fils Robert.»
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Les malheureux! les voyez-vous là-bas, tous les quatre, se regardant devant ce berceau vide!…
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