MmeDE CHATEAUBRIAND(1774-1847) partageait l'aversion de son illustre époux pour les livres,—aversion singulière et inexplicable, surtout de la part d'un historien[13].
«Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de notre appartement, écrivait Mmede Chateaubriand à son vieil ami de Lyon, l'abbé de Bonnevie, le 10 juillet 1839. M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un livre: vous connaissezl'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on appelle bibliothèques[14].»
«Mmede Chateaubriand était «adverse aux lettres», selon le mot de son mari, qui ajoute: «Mmede Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages». Il advint même qu'elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne fut pas autrement fâché. Ses lectures se bornaient àquelques ouvrages de piété «où elle trouvait ses délices». Sa grande affaire, c'était la charité, c'était la visite des pauvres ou l'Œuvre de la Sainte-Enfance, c'était surtout l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de livres, ce qui la préoccupait surtout, c'était de vendre beaucoup de livres... de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son Infirmerie, et ses amis n'avaient pas le droit de se fournir ailleurs, quitte à eux, pour se consoler, à l'appeler lavicomtesseChocolat, titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas; il lui arriva même un jour de faire un vrai miracle: elle vendit à Victor Hugo trois livres de chocolat, au prix fort! Il est vrai que Victor Hugo était jeune en ce temps-là[15].»
«Mmede Chateaubriand n'estimait guère les livres qu'au poids, écrit, de son côté, Danielo, le secrétaire de Chateaubriand[16]. A dix sous lechef-d'œuvre pour qui en voulait! Je connais un bouquiniste, qui, dans ce commerce, a fait, avec elle, une bonne partie de sa fortune. C'est ainsi qu'elle dévastait, au profit des pauvres, la bibliothèque de M. de Chateaubriand, si toutefois l'on peut dire que M. de Chateaubriand eût une bibliothèque[17]. Lui-même ne faisait pas grand cas d'un livre quand il n'en avait pas besoin. Il n'était pas de ceux qui, sans se tuer à lire, aiment néanmoins à faire de belles collections, et se plaisent au luxe distingué d'une belle bibliothèque...
«Je ne crois pas même qu'il ait jamais eu une édition bien complète de ses œuvres.
«Quand il avait besoin d'un livre ou d'unerecherche, j'étais là pour aller aux bibliothèques publiques...
«Mmede Chateaubriand ne se montrait donc nullement émerveillée des livres... Elle eût été bien fâchée de perdre son temps à lire...»