III

Ernest Quentin-Bauchart, qui a écrit un ouvrage de grand luxe et d'une importance capitale sur les femmes bibliophiles des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, en cite environ cent vingt et examine leurs bibliothèques surtout au point de vue de la reliure, de l'élégance et de la richesse des volumes[66]. Malgré le titre donné par lui à son œuvre, il nous avertit,—et il convient de rappeler ici cet avertissement,—que ce titre n'est pas exact: «Beaucoup de grandes dames ont eu des livres aux siècles passés, maispresque toutesen ignoraient le contenu, et le titre de bibliophile ne leur est guère applicable. Le livre acquis, relié et rangé avec plus ou moins de méthode dans une armoire luxueuse, l'effet était produit, et elles s'en tenaient là[67].»

Joannis Guigard, dans sonNouvel Armorial du bibliophile[68], fait absolument la même remarque et les mêmes réserves: «Ici, le motbibliophilene veut pas dire que les personnes auxquelles il s'applique, à quelques exceptions près, aimaient et recherchaient les productions de l'intelligence humaine à la façon des d'Hoym, des La Vallière, des Charles Nodier, et autres bien connus, anciens et modernes: non. Les exigences du temps, les usages de la société d'alors, imposaient en quelque sorte aux femmes, et même aux hommes du monde, la nécessité d'une bibliothèque. On avait des livres moins pour les jouissances de l'esprit que pour les satisfactions de l'œil: c'était un meuble...[69]. C'est pourquoi,conclut notre bibliographe, nous avons étendu le sens du mot, afin de comprendre toutes les femmes dont nous avons trouvé les armes sur des volumes.»

Cette réserve formulée une fois pour toutes, et que nous prions le lecteur de ne pas oublier, nous continuerons, de notre côté, à donner à ces princesses ou patriciennes ce nom de «bibliophile» que la plupart d'entre elles ne méritent que très imparfaitement.

La première mentionnée par Ernest Quentin-Bauchart estLOUISE DE SAVOIE(1476-1531), régente de France et mère de François Ieret de Marguerite d'Angoulême.

Auteur de l'Heptaméron, desMarguerites de la Marguerite, etc.,MARGUERITE D'ANGOULÊME(1492-1549), aussi bien que sa nièceMARGUERITE DE SAVOIE(1523-1574), et sa petite-nièceMARGUERITE DE VALOIS(1552?-1615), la reine Margot, première femme de Henri IV, furent toutes trois de grandes amies des livres et des lettres.

«Il y eut au seizième siècle les trois Marguerite,remarque Sainte-Beuve[70]: l'une, sœur de François Ieret reine de Navarre, célèbre par son esprit, ses Contes dans le genre de Boccace, et ses vers moins amusants;—l'autre Marguerite, nièce de la précédente, sœur de Henri II, et qui devint duchesse de Savoie, très spirituelle, faisant aussi des vers, et, dans sa jeunesse, la patronne des nouveaux poètes à la Cour;—la troisième Marguerite enfin, nièce et petite-nièce des deux premières, fille de Henri II, première femme deHenri IV, et sœur des derniers Valois.» C'est lareine Margot.

Tout en travaillant à quelque ouvrage d'aiguille, Marguerite d'Angoulême, qui avait adopté pour devise une fleur de souci tournée vers le soleil, avec cette légende:Non inferiora secutus(ne s'arrêtant pas aux choses de la terre)[71], avait coutume de garder près d'elle un secrétaire qui lui faisait la lecture (histoire ou poésie le plus souvent), ou à qui elle dictait «quelque méditation qu'il mettait par escrit»[72].

Le même chroniqueur, parlant de la reine Margot, nous dit[73]qu'«elle est fort curieuse de recouvrer tous les beaux livres nouveaux qui se composent, tant en lettres sainctes qu'humaines; et quand elle a entrepris à lire un livre, tant grand et long soit-il, elle ne le laisse ni s'arreste jamais, jusqu'à ce qu'elle en ayt veu la fin, et bien souvent en perd le manger et le dormir. Elle-mesmecompose fort, tant en prose qu'en vers...»

On sait que la reine Margot possédait parfaitement la langue latine. Lorsque les Polonais, envoyés en ambassade à Paris, «lui vinrent faire la révérence, il y eut l'évesque de Cracovie, le principal et le premier de l'ambassade, qui fist l'harangue pour tous, et en latin, car il estoit un savant et suffisant prélat. La reine lui respondit si pertinemment et si éloquemment, sans s'aider d'aucun truchement, ayant fort bien entendu et compris son harangue, que tous en entrèrent en si grande admiration, que d'une voix il l'appelèrent une seconde Minerve ou déesse d'éloquence[74].»

On l'appelait aussi volontiers chez elleVénus-Uranie[75], ce qui lui faisait bien des surnoms.

«Elle aimait les beaux discours sur des sujets relevés de philosophie ou de sentiment. Dans ses dernières années, pendant ses dîners et ses soupers, elle avait ordinairement quatre savants hommes près d'elle, auxquels elle proposait, au commencement du repas, quelque thèse plus ou moins sublime ou subtile, et, quand chacunavait parlé pour ou contre et avait épuisé ses raisons, elle intervenait et les remettait aux prises, provoquant et s'attirant à plaisir leur contradiction même...[76].

«Ce qu'il faut rappeler à l'honneur de la reine Marguerite, ajoute Sainte-Beuve, dans la conclusion de son article[77], c'est son esprit, c'est son talent de bien dire, c'est ce qu'on lit à son sujet dans les Mémoires du cardinal de Richelieu: «Elle étoit le refuge des hommes de lettres, aimoit à les entendre parler; sa table en étoit toujours environnée, et elle apprit tant en leur conversation qu'elle parloit mieux que femme de son temps et écrivoit plus élégamment que la condition ordinaire de son sexe ne portoit.»

Tallemant des Réaux nous conte que la reine Margot «estoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle avoit les joues un peu pendantes et le visage un peu trop long. Jamais, continue-t-il, il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle avoit d'une sorte de papier dont les marges estoient toutes pleines de trophées d'amour; c'estoit le papier dont elle se servoit pour ses billets doux. Elle parloit phébus selon la mode dece temps-là, mais elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle qu'elle a intitulée:La Ruelle mal assortie, où l'on peut voir quel estoit son style de galanterie.

«Elle portoit un grand vertugadin qui avoit des pochettes tout autour, en chascune desquelles elle mettoit une boiste où estoit le cœur d'un de ses amants trespassés; car elle estoit soigneuse, à mesure qu'ils mouroient, d'en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet qui fermoit à cadenas, derrière le dossier de son lict.

«Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses quarrures et ses corps de jupe beaucoup plus larges qu'il ne falloit, et ses manches à proportion... Elle estoit coiffée de cheveux blonds d'un blond de filasse blanchis sur l'herbe; elle avoit été chauve de bonne heure. Pour cela, elle avoit de grands valets de pied blonds que l'on tondoit de temps en temps...

«Durant ses repas, elle faisoit tousjours discourir quelque homme de lettres. Pitard, qui a escrit de la morale, estoit à elle, et elle le faisoit parler assez souvent...»

Et Tallemant termine son «historiette» de la reine Margot par cette gauloise anecdote:

«J'ay ouy faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant. Un gentilhomme gascon, nommé Salignac (Jean de Gontaut, baron de Salignac), devint, comme elle estoit encore jeune, esperdument amoureux d'elle, mais elle ne l'aimoit point. Un jour, comme il luy reprochoit son ingratitude:

«Or ça, luy dit-elle, que feriez-vous pour me tesmoigner vostre amour?

«—Il n'y a rien que je ne fisse, respondit-il.

«—Prendriez-vous bien du poison?

«—Ouy, pourvu que vous me permissiez d'expirer à vos pieds.

«—Je le veux!» reprit-elle.

«On prend jour; elle luy fait préparer une bonne médecine fort laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui avoir juré de venir avant que le poison opérast.

«Elle le laissa là deux bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on luy vint ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de luy[78].»

ANTOINETTE DE BOURBON-VENDÔME(1494-1583), qui épousa, en 1513, Claude de Lorraine,—fils de René II, le vainqueur de Charles le Téméraire,—premier duc de Guise, et fut la mère de toute cette lignée des Guises qui donna tant de soucis aux derniers Valois, au point que ses petits-fils faillirent enlever la couronne à Henri IV, dont elle était la grand'tante,—Antoinette de Bourbon-Vendôme posséda une bibliothèque nombreuse dont la plupart des volumes avaient été reliés par le célèbre Nicolas Ève. «Quelques-uns portaient sur les plats son chiffre formé d'un V et d'un A enlacés (Antoinette de Vendôme), accompagné d'un autre chiffre composé de deux ΛΛ (Grec: LL) (Lorraine)[79].»

MARIE D'ANGLETERRE(1497-1534), troisième femme de Louis XII, roi de France. On cite deux beaux manuscrits qui lui ont appartenu[80].

ÉLÉONORE D'AUTRICHE(1498?-1558), sœur aînée de Charles-Quint; devenue veuve d'Emmanuel le Grand, roi du Portugal, elle épousa, en 1530, François Ier, veuf de Claude de France[81].

CLAUDE DE FRANCE(1499-1524), fille aînée de Louis XII, reine de France par son mariage avec François Ier[82].

DIANE DE POITIERS(1499-1566): c'est à elle que revient en partie l'honneur d'avoir créé la magnifique bibliothèque d'Anet[83].


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