A ces deux frères et à Brunehault leur aieule envoia saint Grigoire une épistre, pour recommander saint Augustin que il envoioit en Angleterre pour le peuple convertir. En cette lettre fait mencion comment il envoie à cette royne Brunehault des reliques de saint Pière et de saint Pol, que elle lui avoit requises.
562Incidence. En ce temps issirent les Huns de Pannonie et firent moult de grièves batailles contre François, en Loraine. Mais à la parfin les fist retorner en leur païs la royne Brunehault et ses neveus, par avoir que ils leur donnèrent. (Cette manière de gens qui lors estoient apelés Huns et la terre Pannonie, orendroit est nomée Esclavonie et le peuple Esclavons.)563
Note 562:(retour)Aimoini lib. III, cap. 84.--P. Diacon., lib. IV, cap 4.
Note 563:(retour)Cette parenthèse est encore de notre traducteur.
564Agon le roy des Lombars envoia en France Agnel l'évesque de Tridente, pour la rançon des prisons que les François avoient pris es chastiaus qui sont sujets à cette cité: aucuns en amena que Brunehault avoit rachetés de ses propres deniers. Après ce, envoia en France Enion le duc de cette cité mesme, pour empetrer pais et concorde envers les François: en pais retorna quant il eut fait la besoigne.
Note 564:(retour)P. Diac. lib. IV, cap. 1.
565En cette année que le roy Childebert mourut, la royne Frédégonde, qui moult s'estoit enorgueillie de la victoire qu'elle avoit eue contre lui, en la manière que nous avons dit, assambla ses osts et ce que elle put avoir de gent d'armes de Paris et des autres cités du royaume Clotaire son fils: sur les deux frères Theodebert et Theoderic coururent, qui d'autre part avoient leurs osts assamblés. Grief bataille y eut et longue566, les gens Frédégonde firent grant occision de leurs ennemis: ceus qui de l'occision eschapèrent s'enfuirent.
Note 565:(retour)Aimoini lib. III, cap. 85.--Fredeg., cap. 17.
Note 566:(retour)Le traducteur omet le nom du lieu qu'Aimoin avoit cependant indiqué: «Loco nominato Latofas.» C'estLaffaux, aujourd'hui village du département de l'Aisne, à deux lieues de Soissons.
Au secont an du règne Theodebert et Theoderic, mourut la royne Frédégonde ancienne et plaine de jours; ensepulturée fu en l'abaie Saint-Vincent delez Paris, en laquelle le roy Chilperic son sire gist.567Au tiers an du règne de ces deux roys, le duc Guintrie fu occis par l'attisement568Brunehault. En l'an après Colain qui estoit François de lignage, fu patrice et sénéchal.
Note 567:(retour)Fredegar., cap. 10.
Note 568:(retour)Attisement. Instigation.Guïntrieou Wintrie étoit duc de Champagne.
Incidence. En ce temps courut pestilence en la cité de Marseille et aus autres cités de Prouvence. Car quelques glandes naissoient ès gorges aus gens soudainement, ainsi comme une petite noisette, dont ils moroient.
Incidence. En un lac qui est près d'un chastel qui est apelé Dun, chiet une eaue qui est apelée Arule,569qui en ce temps devint si chaude et si boillante que les poissons arrivoient aus rives tout cuits à grans monciaus.
Note 569:(retour)Arule. L'Aigre, rivière de l'ancien Dunois. Ce passage est mal traduit. Il eut fallu:Dans un lac du territoire de Dun, lequel est alimenté par l'Arule, l'eau devint si bouillante, etc. «In lacu quoque Dunensi, in quem Arula flumen influit, aqua fervens adeo ebullivit ut,» etc. (Aimoin.)
Garnicaire graindre du palais570morut; tout ce que il avoit laissa pour departir aus povres.
Note 570:(retour)Graindre. Maire. «Major-domus.» Il falloit ajouter:Du roi Théoderic.
571Le roy Theodebert et les barons du royaume boutèrent hors de la terre Brunehault, pour les homicides que elle faisoit et pour les desloiautés. Un povre home la trouva toute seule et toute esgarée; elle pria que il la conduisist jusques vers son neveu le roy Theoderic. Quant à lui fu venue, il la reçut comme son aieule, car il lui sambloit que il estoit tenu à l'honnorer. Avec lui demoura tant comme il vesqui; (mais mieux lui fust venu que il l'eust hors de son règne bannie: car puis le fist-elle mourir par venin, si comme vous orrez ci-après)572. Au povre homme qui l'avoit amenée fist donner l'éveschié d'Aucerre en guerredon de son service.
Note 571:(retour)Aimoini lib. III, cap. 85.--Fredegar., cap. 19.
Note 572:(retour)Cette parenthèse est du traducteur. Aimoin dit simplement d'après Fredegaire: «Theodoricus aviam, eo quo digna crat honore susceptum, secum quod vixit fecit manere.»
573Incidence. Au cinquième an des deux devant dits roys, ces mesmes signes qui devant estoient aparus furent veus au ciel: car grans brandons de feu couroient parmi l'air, aussi comme ces traces de feu qui paroissent aucunes fois au ciel. Ces signes avinrent ès parties d'Occident.
Note 573:(retour)Fredeg., cap. 20.
574Au sixième an du règne Theodebert et Theoderic, fu occis le duc Racain575, et un autre en l'an après, qui avoit nom Egile; sans raison fu occis par l'enortement Brunehault. Le roy Theodebert reçut un fils d'une meschine, qui eut à nom Sigebert.
Note 574:(retour)Aimoini lib. III, cap. 88.--Fredeg., cap. 20.
Note 575:(retour)Racain. «Catinus.»
En ce temps Theodebert et Theoderic firent bataille contre les Gascons; si les desconfirent et outrèrent par armes: un duc establirent sur eus qui eut nom Geniale.
Incidence. En ce temps fu couronné à roy de Lombardie Adoloald par la volenté Agilulphe son père, en la présence des messages le roy Theodebert, qui sa fille requéroient pour leur seigneur: et par ce mariage fu la pais confirmée entre François et Lombars. En ce temps se combatirent François contre les Sennes; grant occision y eut d'une part et d'autre.
576Les deux frères, le roy Theodebert et le roy Theoderic, descouvrirent à la parfin la haine que ils avoient conceue encontre le roy Clotaire: sur lui vindrent à grans osts par l'enortement Brunehault; à lui se combatirent près d'une ville que on appelle Dormelle, sur une eaue qui a nom Araune, qui descent devers Flagi par dessous Dormelle et chiet en l'estang de Moret577. Là eut grant occision de part et d'autre, et mesmement des gens le roy Clotaire; et le chanel de la rivière fut si plain de la charoigne des occis, que il ne put parfaire son droit cours. (Le lieu où la plus grant desconfiture fu est encore aujourd'hui appeléMortchamps, selon la renommée des anciens du païs).578En cette bataille fu veu un ange qui tenoit un glaive tout sanglant. Quant le roy Clotaire vit l'occision de sa gent qui fuiant et d'illec à Paris. Les deux roys le chascièrent encore: grant parties des cités de son règne gastèrent, et soumirent les citoiens en leur subjection. Par force convint que le roy Clotaire pacifiast à eus tout à leur volenté. La manière de la pais fu telle, que le roy Theodebert tiendroit toute la terre qui siet entre Loire et Saine, comme elle se comporte, jusques à la mer de la petite Bretaigne; et le roy Theoderic celle qui siet entre Saine et Oise jusques au rivage de la mer; et douze contrées entre Saine et Oise demouroient au roy Clotaire.579
Note 576:(retour)Aimoini lib. III, cap.87.
Note 577:(retour)Moret. «Super fluvium Aruenna, nec procul a Doromello vico.» (Aimoin et Fredegaire.)Dormellesest aujourd'hui un village du département de Seine-et-Marne, à cinq lieues de Fontainebleau et près de la petite rivière d'Orvanne.
Note 578:(retour)Du pays. Cette curieuse parenthèse n'est dans Aimoin ni dans Fredegaire. Il est certain qu'à cinq cents pas de Flagy se trouve encore aujourd'hui un lieu nommeChampmert.
Note 579:(retour)Il faut, pour mettre le lecteur bien en état d'étudier ce passage, donner le texte latin: « Chlotarius tenorem pacti... firmavit ut inter Ligerim et Sequanam usque ad mare Oceanum limitemque Britonum dilataretur Theodorici regnum; et inter Sequanam et Isaram ducatus integer Denteleni, itemque usque ad mare, Theodeberto cederet.--Duodecim tantum pagi, inter Sequanam ac Isaram usquè ad maris Oceani littora, Chlotario remanserunt.» (Aimoin.)
580Incidence. Saint Echonius évesque de Therouanne trouva en cette année les corps de trois glorieus confesseurs, saint Victor, saint Salodore et saint Ursin, en telle manière comme nous vous dirons. Une nuit se reposoit en son lit en la cité dont il estoit évesque, amonesté fu par sainte révélacion que il alast hastivement à une églyse que la royne Seleube581de Bourgoigne avoit faite jadis et fondée au dehors d'Orliens; et au milieu de l'églyse tronveroit le lieu où les corps saints estoient enfouis. Le saint homme se leva et s'acompaigna de deux évesques, Rustic et Patrice; puis alèrent à Orliens: trois jours furent en abstinences et en oroisons. La nuit après aparut une grant clarté sur le lieu où les corps saints reposoient: lors levèrent une pierre, dont les reliques estoient couvertes: et les trouvèrent en une chasse d'argent; les faces des glorieus amis nostre Seigneur resplendissoient sept fois plus que de nul homme vivant. A cette sainte invention fu présent le roy Theoderic, qui donna au lieu grant partie de l'avoir que Garnicaire le maistre de son palais avoit lessié pour départir aus povres. Maints miracles fist puis nostre Sire à la sépulture de ces glorieus confesseurs.
Note 580:(retour)Aimoini lib. III, cap. 89.--Fredeg., cap. 22.
Note 581:(retour)Seleube. «Sedeleuba, quondam Burgundiorum regina in suburbano Genabensi construxit.» (Aimoin.) Cette Sedeleube étoit, dit-on, femme de Gandisele, roi bourguignon mort en 430, et c'est à Genève, laGenavenisisde Fredegaire, non pas à Orléans, laGenabumdes Romains, qu'elle avoit construit l'église dont il est ici parlé.
En cet an mourut Etherie évesque de Langres. Un autre qui Secun avoit nom fu après lui ordoné.582En cet an reçut le roy Theoderic un fils d'une sienne concubine; Childebert eut nom ainsi comme son aieul. En cet an fu un senne d'évesques on la cité de Chaalons de Borgoigne. Lors fu osté de son siège, Desier l'évesque de Vienne, et l'envoièrent en exil par la malice Brunehault et Aride l'archevesque de Lyon. Après lui fu évesque un autre qui Domnile avoit nom. En cet an fu éclipse de soleil.583En l'an neuf du règne Theoderic fu né un sien fils qui eut à nom Corbes.
Note 582:(retour)582:Fredeg., cap. 24.
Note 583:(retour)Aimoini lib. III, cap. 90.
A ce temps estoit Berthoal comte du palais Theoderic, sage homme et cauteleux, fort en bataille, et loial vers son seigneur en ce que il lui livroit en garde; bien se conformoit aus meurs et à la manière le roy. Un autre estoit en la court, Prothadie avoit nom, Romain estoit de nacion; moult paroissoit familier et acointe à Brunehault, comme s'il la maintenist: pour ce fist tant qu'il fu duc d'une duchée que le duc Dalmare avoit devant tenue584: et tant plus comme l'acoustumance du pechié croissoit, tant recroissoit plus la volenté la royne de l'avancier et mettre en plus grant estat. Pour ce pourpensa comment elle pourroit faire. En si grant presomcion et en si grant hardiesse monta, que elle pria Theoderic son neveu que il commandast que Berthoal fust occis, et que Prothadie fust maistre du palais. En ce point avoit envoié le roy ce Berthoal atout trois cents chevaliers en Neustrie, (qui ore est apelée Normandie,) pour deffendre ces parties. Mais quant le roy Clotaire le sut, il envoia là un sien fils Merovée et Landri le maistre de son palais à grant plenté de bonne gent pour lui prendre. Berthoal sut certainement par ses espies que ses ennemis venoient sur lui; si vit bien que il n'avoit gent par quoi il leur peut contrester, ni leur effort soustenir sans trop grant meschief. Pour ce s'enfui à garant en la cité d'Orliens. Saint Austrene l'évesque de la ville le reçut moult volentiers. Landri et Merovée vinrent après atout leur ost, ils commencièrent à huchier après Berthoal que il issist hors, pour combattre à eus. Celui-ci respondi: «Vous vous fiez en la grant plenté de gent que vous avez: car vous savez bien que je n'ai mie avec moi ma gent, parquoi je vous peusse seurmonter; mais si tu faisois traire ta gent arrière par tel manière que tu ni je n'eussions aide pour besoin que nul de nous deus eust, je sortirois pour combattre à toi corps à corps.» Landri refusa la bataille dont celui-ci le poignoit. Lors lui dist Berthoal de rechief: «Pour ce que tu n'oses combattre maintenant contre moi, il ne demourera pas longuement que messire le roy Theoderic ne vienne ça, pour deffendre la partie de son règne que tu as saisie, et si sais bien que ton sire le roy Clotaire venra d'autre part. Quant les deus osts donques se combatront ensamble, nous nous combatrons moi et toi corps à corps,585si tu le veux ainsi otroier; lors porras sentir ma mauvaistié, et essaier ta proesce et ta valeur.» A cette chose s'acorda Landri par telle condicion, que eust honte et perpétuel reproche celui qui des convenances défaudroit.586Cette chose avint le jour d'une feste saint Martin.
Note 584:(retour)Tenue. «In pago ultrajurano post Wandalmarum ab ea dux constitutus.» C'est toute la Bourgogne transjurane.
Note 585:(retour)585:Corps-à-corps. Fredegaire et, d'après lui, Aimoin ajoutent les mots: «Induamur, ego et tu, vestibusvermiolis.» Ce passage est curieux. Le dernier motvermeilsatteste l'existence d'une langue vulgaire, et les autres celle des mœurs chevaleresques, dès le temps de Fredegaire, c'est-à-dire des le septième siècle.
Note 586:(retour)Fredeg., cap. 26.
Quant le roy Theoderic sut après que le roy Clotaire avoit cette partie de son royaume saisie, il esmeut ses osts le jour mesme de la Nativité nostre Seigneur; à Estampes vint, de l'une des parties de l'iaue de Jugne587ordona ses batailles contre le roy Clotaire, qui plus pareceusement ne s'apareilloit pas de l'encontrer; mais pource que le passage de l'iaue estoit estroit, la bataille fu commenciée avant que tout l'ost le roy Clotaire fust outre passé. En ce point que la bataille estoit plénière et l'occision grant d'une partie et d'autre, Berthoal aloit quérant Landri parmi l'estour, et le huchoit que il venist à lui jouster selon les convenances que il avoit à lut fermées. Mais Landri qui bien l'entendi, refusa la bataille et se retrait arrière petit et petit. Berthoal à qui il ne chaloit mais de sa vie, se féri en la bataille au plus dru de ses ennemis, et pour ce que il savoit bien que Brunehault tendoit à l'oster de l'estat et de l'honnour où il estoit et Prothadie mettre en son lieu, il eut plus chier à morir en l'estour en honnour, que à parfaire le remanant de sa vie à déshonneur. Lors se commença à combatre trop vertueusement encontre ses ennemis; ceus qui vers lui venoient occioit de son espée. En ce que il se combatoit ainsi, il s'abandonna trop et s'esloigna tant de sa gent, que il fu avironné de toutes parts; et pour ce que un seul homme ne puet pas durer contre plusours, il fu occis en combatant. A la parfin courut le meschief sur les gens le roy Clotaire; son fils Mérovée fu pris en cette bataille. Lui et Landri tornèrent en fuite, quant ils virent la desconfiture et les meschiefs de leur gent. Le roy Theoderic, qui l'estour avoit vaincu, les chaça jusques à Paris et entra en la cité. Ne sais combien de temps après le roy Theodebert vint à Compiègne avec le roy Clotaire; puis en firent leurs osts retourner sans bataille.
Note 587:(retour)Jugne. La Juinne.
588Au dizième an du règne le roy Theoderic, ce Prothadie dont nous avons ci-dessus parlé fu toutes-voies maistre du palais par le commandement le roy, selon la volenté Brunehault: sage homme estoit et de grant conseil, mais avare et convoiteux sur toutes riens; pour les trésors le roy emplir et pour soi-mesme enrichir grevoit-il le peuple et les riches hommes; mesmement tous les plus nobles hommes et les plus hauts de Bourgoigne grevoit, toutes leurs choses prenoit et ravissoit à force et sans raison: tous les voloit mettre sous piés, que nul ne le peust grever ni oster de l'estat où il estoit. Pour ce ne povoit-il nul puissant homme trouver qui à lui voulut parler débonnairement, ni avoir amour à lui ni familiarité. Mais la desloiale Brunehault, qui pas n'avoit encore oublié que son autre neveu le roy Theodebert l'avoit chaciée d'entour lui et bannie de son royaume, se pourpensa en quelle manière elle se pourroit vengier. Elle conseilla au roy Theoderic que il demandast au roy Theodebert son frère les trésors de son père que il avoit soustraits; entendant lui fist que il estoit fils d'un courtillier,589que il n'avoit onques esté engendré du roy Childebert, et que pas ne devoit par droit estre héritier. Prothadie lui conseilloit d'autre part que il escoutast Brunehault son aieule. Le roy Theoderic qui à la parfin se consenti à leur malice esmut ses osts contre son frère, à une ville qui est apelée Carici590fist tendre ses herberges. Lendemain proposa à combatre le roy Theodebert, qui pas n'estoit loin de là avec grant compaignie de bons chevaliers de son royaume. Les barons et les hauts hommes de son ost lui conseilloient que il pacifiast à son frère, et que il ne brisast pas la biauté et l'honnour fraternel pour la convoitise mauvaise: mais Prothadie estoit contraire à la sentence de tous ceus qui la pais pourchaçoient et disoit que il ne convenoit pas que l'on feist si légièrement pais. Tous les barons virent bien que il estoit tout seul contraire à leurs conseils et au profit du royaume; lors commencièrent à dire entr'eus que meilleure chose serait que il morut, tout seul, que tout l'ost fust mis en péril. Le roy qui issi hors de sa tente pour visiter son ost, entendi par aucunes nouvelles que les barons voloient occirre Prothadie. En ce que il se voult mettre avant pour refreignier leur mautalent et pour deffendre que on ne lui feist nule vilenie, ses gens le detinrent aussi comme à force. Lors apela un chevalier et lui dist qu'il alast aus barons, et leur commandast et deffendist que ils ne meissent main à Prothadie pour lui mal faire. Ce chevalier à qui il avoit commandé ce message, qui Uncelin avoit nom, ala aus barons et tourna la parole en autre sentence. Tous estoient là pour le fait faire, entour la tente le roy où Prothadie séoit, et jouoit aus tables591à un phisicien qui avoit nom Pierre. Lors leur dit Uncelin: «Ce commande le roy que Prothadie soit occis, qui est contraire à toute pais.» Après ces paroles ils saillirent tous au pavillon, et occirent l'ennemi de pais et de concorde. Après alèrent au roy, et lui apaisièrent son cuer, et le menèrent à ce que il s'acorda à pais; puis départirent leur osts et retourna chascun en sa contrée.
Note 588:(retour)Aimoini lib. III, cap. 91.--Fredeg., cap. 27.
Note 589:(retour)Courtillier. Jardinier. (Hortulano.)
Note 590:(retour)Carici. C'est Quierzy-sur-Oise (Carisiacum), où les Mérovingiens avoient un célèbre palais.
Note 591:(retour)Aux tables. Aux échecs. «Ad tabulas.» Le jeu des tables est pourtant plus exactement letric-trac.
592Après Prothadie, fu maistre du palais un autre qui Romain estoit de nation ainsi comme son devancier; Claudie avoit nom, sage homme et loial et de beles paroles estoit, joieux et aimable à tous, et de grant pourvéance593; mais moult cras et pesant: sa pais gardoit envers chacun, et bien qu'il eust telle manière de sa nature, toutes-voies devoit-il estre chastié par l'exemple de son devancier594.
Note 592:(retour)Fredeg., cap. 28.
Note 593:(retour)De grant pourvéance. «Providus in cunctis.»
Note 594:(retour)Chastié. Instruit, averti.
595Au douziesme an du règne Theoderic, Uncelin qui avoit esté cause de la mort Prothadie se garda mauvaisement des agais Brunehaut: car elle fist tant que il eut un des piés coupés, et lui tollit-on tout ce que il avoit, tant que il fu en grant povreté. Volfus un autre riche homme fu occis par le commandement le roy et par l'incitement Brunehaut, à une ville qui est apelée Phareni596pour ce que il s'estoit assenti à la mort Prothadie. Le roy Theoderic reçut lors un fils d'une meschine, lequel le roy Clotaire leva de fons et eut nom Mérovée. Le roy Theoderic rapela lors d'exil Desier l'évesque de Vienne, puis le fist lapider par l'énortement Brunehaut et Aride l'archevesque de Lyon. Mais nostre Sire qui en gré reçut sa pascience, fist puis maint miracle à sa sépulture.
Note 595:(retour)Aimoini lib. III, cap. 92.--Fredeg., cap. 29.
Note 596:(retour)Phareni. «Fariniaco.» C'est Favernay, en Franche-Comté, aujourd'hui département de la Hauto-Saône.
597En ce tems envoia le roy Theoderic ses messages à Bettric le roy d'Espaigne. Les messages furent cet Aride l'archevesque de Lyon, Roccone et Eborin qui estoient deux grans seigneurs en son palais: par eus lui manda que il lui envoiast sa fille, et bien prist, s'il vousist, le serement des messages que elle seroit royne clamée tous les jours de sa vie. Le roy Bettric fu moult liés de ceste chose; sa fille livra aus messages, avoir et joiaus lui chargea assez. Le roy Theoderic la reçut moult volentiers et moult en fu liés, une pièce de temps l'aima moult. Mais la desloiale Brunehaut fist tant par ses sorceleries, que il ne la connut onques charnelement; plus fist le diable que elle le mena à ce que il lui tollist tout son trésor et ses joiaus, et la renvoiast en Espaigne. La dame avoit nom Mauberge598. Moult fu le roy Bettric courroucié de ce que il avoit ainsi refusé sa fille; pour ce manda au roy Clotaire que s'il avoit talent de vengier les vilenies que le roy Theoderic lui avoit fait, volentiers s'alieroit à lui pour prendre vengeance de la honte que il avoit faite à sa fille. Le roy Clotaire s'accorda volentiers à cette chose; puis envoia ces mesmes messages au roy Theodebert pour savoir s'il s'accompaigneroit à eus en cette besoigne. Il respondi aus messages que volentiers le feroit. Après furent les messages au roy Agon de Lombardie pour savoir s'il voudroit estre le quatriesme, tellement qu'ils coureussent sus au roy Theoderic tout d'un acort, et lui tollissent règne et vie. Quant le roy Theoderic sut que ces quatre roys eurent ainsi fait conspiration contre lui, il en eut moult grant desdain. A tant retournèrent les messages en Espaigne à leur seigneur, et bien cuidièrent avoir fournie leur besoigne.
Note 597:(retour)Aimoini lib. III, cap. 93.--Fredecg., cap. 38.
Note 598:(retour)Mauberge. «Hermenbergam.»--Fredeg., cap. 31.
599En l'an treiziesme du règne Theoderic et Theodebert, issi d'une île de mer qui est apelée Islande saint Colombin; au royaume Theodebert arriva, qui moult volentiers le reçut. Mais quant la vie et la bonté du saint homme fu conneue au païs, tant vint à lui de peuple de toutes pars, que il ne voulut là plus demeurer: car il désirroit sur toutes riens à mener solitaire vie. Pour ce se départi de ce païs, et s'en vint au royaume Theoderic, et habita en un lieu qui est apelé Lieu-berbis,600par la volenté le roy. Le roy mesme descendoit souvent à lui pour lui visiter: souvent le blasmoit le saint homme de ce que il avoit guerpi sa femme espousée et maintenoit en adultère autres foies femmes, qui pas à lui n'appartenoient: et pour ce escoutoit le roy volentiers ses chastoiements et ses saintes paroles. Brunehaut qui fu moult emflambée des amonnestemens du deable qui en elle estoit, conçu grant ire et grant indignation contre lui. Saint Colombin vint un jour à elle pour son ire refraindre en une ville qui est apelée Bruquele601: mais toutes voies ala-elle encontre lui, quant elle le vit venir, ses deux neveus devant elle: si le pria que il leur donnast sa bénéiçon; car ils estoient de royale lignée. Et il vespondi que ils ne tiendroient jà le sceptre royal, pour ce que ils estoient bastarts.602Moult durement fu enflée la royne de cette parole que il eut dite; elle commanda aus enfans que ils s'en allassent: elle mesme s'en alla tantost après eus. Saint Colombin s'en retourna à tant: comme il issoit de la sale, un tonnaire cheït soudainement si grant que il sambla que tout le palais croulast. Mais onques, pour ce, le serpentin cuer de la royne n'en fu espoventé; ains en fu esprise de plus grant ire et de plus grant indignation vers le saint homme. Elle ne se povoit souffrir que le roy se mariast: car s'il preist une haute dame fille de roy, et délaissast les meschines qui estoient de bas et de povre lignage, elle avoit paour que elle ne fust abaissiée de tout honour et getée hors du royaume. Elle deffendi à saint Colombin et à ses desciples qui avec lui demeuroient, que ils issisent hors de leur moustier. Après commanda aus chevaliers et aus gens qui près d'eus demeuroient que ils ne les recéussent en leur ostel. Saint Colombin alla un jour à elle derechief pour la prier que elle rappelast le commandement que elle avoit fait pour le grever. Un jour que il vint là à une ville qui a nom Spinsi603, il avint d'aventure que le roy estoit avec lui: il lui fu dit que le saint homme estoit au dehors des portes et que il ne voloit dedens entrer. Lors eut le roy grant paour du courous nostre Seigneur, et dist que ce estoit meilleure chose d'honorer l'homme Dieu, et donner ce que mestier lui seroit, que de desservir l'ire et le mautalent de notre Seigneur, en despisant ses serviteurs. Lors commanda que l'on lui apareillast à mengier, et que on lui administrast tout ce que mestier lui seroit: tost fu fait quant il l'eust commandé. Les serviteurs du palais lui aportèrent assez viandes pour lui et pour ses compaignons; mais quant le saint homme les vit, il leur respondi et dist: «Si comme l'Escripture tesmoigne, les dons des félons ne sont pas agréables à Dieu, pour ce ne doivent ses serviteurs recevoir les dons de ceus que ils savent que il het.» Quant il eut ce dit, les vaissels en quoi les serviteurs avoient la viande aportée cheurent en pièces, et les vaissels aussi en quoi le vin estoit furent fraints604et brisiés, et le vin par terre espandu. Les serviteurs furent fortement espoventés: au roy retornèrent et lui racontèrent ce que ils avoient veu. Le roy qui moult eut grant paour vint au saint homme parler, avec lui son aieule Brunehaut; il lui requist pardon de ses péchiés, c'est-à-dire que il priast à nostre Seigneur que il lui pardonnast; et lui promist que il amenderoit sa vie désormais. Le saint homme apaisa son courage par les proumesses qui le roy lui fist d'amender sa vie. Lors retourna arrière à son moustier: mais la promesse que le roy fist ne fist nul fruit, car il se roula en l'ordure de luxure, comme il avoit devant accoustumé, etle cuer de la desloiale Brunehaut norri et endurci en sa malice, ne se refraignit onques pour la sainte correction: car elle fist tant que il fut envoié en exil en un chastel bien loin de son païs605; puis le fist rapeler pour pis avoir et convoier en la grant Bretaigne, pour ce que quant il auroit la mer passée il ne retornast plus en France. Le saint homme qui avoit proposé que jamais en son païs n'enterroit, pour ce ne voulut pas aller en Engleterre; ains s'en ala par le royaume de Theodebert droit en Lombardie. Là fonda une abaie qui est apelée Bobion606; en peu de tems après trespassa de ceste mortele vie à la célestiale joie, vieux et plain de jours.
Note 599:(retour)Aimoini lib. III, cap. 94.--Fredeg., cap. 30.
Note 600:(retour)Lieu-berbis. «Luxoviuin ouLussovium.» Notre traducteur aura estimé qu'il falloit lire:Locus ovium, ce qui pourroit bien être en effet l'origine du nom deLuxeuil. Cette ville est dans l'ancienne Franche-Comté, aujourd'hui département de la Haute-Saône.
Note 601:(retour)Bruquele. «Burchariaco.» C'estBourcheresse, alors maison royale, située à peu de distance d'Autun, vers Châlons-sur-Saône.
Note 602:(retour)Je ne puis m'empêcher de remarquer ici que cette réponse de saint Colomban étoit d'autant plus indiscrète, que plusieurs exemples antérieurs, entre autres celui de Thierry, fils de Clovis, attestoient que les bâtards n'etoient pas alors privés de la couronne.
Note 603:(retour)Spinsi«Spinsia.» C'estEpoisses, aujourd'hui bourg du département de la Côte-d'Or.
Note 604:(retour)Fraints. Rompus.
Note 605:(retour)Bien loin de son païs. C'est-à-dire àBesançon, qui n'étoit guère éloigné de plus de dix lieues de Luxeuil. Au reste, notre traducteur n'a pas exprimé toute l'indignation exagérée d'Aimoin ou de Fredegaire. Le premier dit: «Eo usquè processit spiritus immanitatis ferox ut nepoti suaderet sanctum Dei in oppidum Vesuntionum exilio relegari.»
Note 606:(retour)Bobion. Bobio, entre le Milanais et la Ligurie.
607Le roy Theodebert qui cuida aucune chose aquérir et conquester sur le roy Theoderic son frère, esmut ses osts contre lui au quinziesme an de son règne: mais par le conseil d'aucun preudome qui de la pais pourchacier entre les frères se pénèrent, fu pris un jour de pais en un lieu qui est apelé Saloise608: là fut ordené que ils venroient un jour à peu de compaignie609, et amenroient de leurs plus grans barons et des plus sages, pour plustost acorder ensamble. Le roy Theoderic amena dix mil hommes tant seulement; mais le roy Theodebert amena trop plus grant compaignie de barons et d'autres gens, en propos de troubler la pais, si son frère ne lui otroioit sa volenté. Le roy Theoderic eut grant paour, quant il vit que il avoit amené si grant plenté de gent; pour ce s'acorda à la pais tele comme il la voulut tailler; mais ce ne fu pas de bonne volenté. L'accord fu en tele manière ordené, que le roy Theodebert auroit la comté de Touraine et de Champaigne610, et les tendroit à tousjours mais en ses propres ainsi comme les siens. Alors, se départirent et s'entrecommandèrent à Dieu en grace et en amour par semblant; mais le cuer ni la volenté ne s'i acordoit pas.
Note 607:(retour)Aimoini lib. III, cap. 95.--Fredeg., cap. 37.
Note 608:(retour)Saloise. Aujourd'huiSeltz, proche du Rhin, célèbre par ses eaux minérales.
Note 609:(retour)A peu de compagnie. «Cum paucis.» Aimoin a ajouté au texte de Fredegaire ces mots qui rendent la pensée obscure.
Note 610:(retour)De Touraine et de Champagne; la bevue d'Aimoin a entraîné celle de notre traducteur. Le compilateur latin auroit dû dire avec Fredegaire:Sugentenses, et Turenses, et Campanenses.
611En cette année entrèrent Alemans en la contrée des Veniciens: de cette gent estoient chevetains deux princes: l'un avoit nom Cambelin, et l'autre Herpin. A eus combatirent les Veniciens; mais vaincus furent et menés jusques aus montaignes; là se mirent à garant pour la mort esquiver. Ceus-ci passèrent outre, tout metoient à l'espée, villes ardoient et prenoient proies, pluseurs mirent en prison, puis retornèrent en leur païs chargiés de despoilles.
Note 611:(retour)Aimoim lib. III, cap. 96.--Au lieudes Veniciens, avec Aimoin, lisez avec Frèdegairedes Avenciens. Ceux d'Avanchesen Suisse.
612En cette année occist le roy Theodebert sa femme, qui avoit nom Belechilde. Brunehaut lui avoit fait espouser cette femme et l'avoit achetée de marchéans, pour ce que elle estoit trop bele613. Une autre en spousa après qui avoit nom Theudechilde.
Note 612:(retour)Aimoini lib. III, cap. 97.
Note 613:(retour)Trop. Très.
Moult fu le roy Theoderic en grant désirier de prendre vengeance de son frère, qui sa terre lui avoit ainsi tolue: pour ce, se conseilla à sa gent comment il porroit le grever. Par le conseil de ses barons manda au roy Clotaire telles paroles: «Je bée à prendre vengeance de mon frère des injures et des torts que il m'a fait, si j'estoie sûr que tu ne lui deusses aidier: pour laquelle chose je te pri que tu te tiegnes en pais, et que tu me prometes que tu ne lui feras nul secours contre moi: et si je puis avoir victoire et que je lui puisse tolir la vie et le royaume, je te promets loiaument que je te rendrai la duchée Dentelène614que il t'a tolue à force.»615Le roy Clotaire s'acorda volentiers à cette chose, par la condition devant dite. Lors assambla ses osts le roy Theoderic à une ville qui est apelée Langres. Il prist tous les meilleurs chevaliers que il put avoir et toute la flour de son royaume, puis marcha à ost banie contre son frère. Par la cité de Verdun trespassa qui lors premièrement estoit commenciée, delà s'en ala droit à la cité de Toul616. Là vint d'autre part le roy Theodebert à moult grant ost et à tout l'effort du royaume d'Austrasie. Lors assamblèrent à bataille; fort estour et pesant y eut, et grant occision d'une part et d'autre. Mais à la parfin fu l'ost du roy Theodebert desconfi; quant il vit le meschief, il se mist à la fuite, la cité de Metz trespassa et les landes de Vosage617; il vint à la cité de Couloigne. Le roy Theoderic se hasta tant comme il put de le suivre. Tandis que il chassoit son frère, il encontra S. Eleusin évesque de Magonce: le saint homme lui prescha tant que il se retrait et retourna, parmi Ardane trespassa, puis vint à une ville qui est apelée Tulbie618. Et retorna plus volentiers, pour les paroles du saint homme parce que il savoit bien que il lui disoit pour son preu, que il l'amoit et haïssoit le péchié de son frère et sa folie.
Note 614:(retour)Dentelène. Ce duché, nommé pour la première fois par Frédegaire, est écritDentilonis ducatus, par l'auteur desGesta Dagoberti. Suivant toutes les apparences, il comprenoit, à peu de chose pres, ce qu'on a depuis désigné sous le nom dePicardie.
Note 615:(retour)Fredegar., cap. 38.
Note 616:(retour)Il faut, dans la poursuite de ces marches, remonter au texte primitif, celui de Fredegaire. «Dirigensque perAndelaum, Nasiocastro capto,Tullumcivitatem perrexit.» Ainsi Theoderic s'avance vers Andelot, puis prend le château de Nasium, leNaisildu roman de Garin le Loherain, et entre dans Toul. J'ignore d'après quelle autorité Aimoin a mis à la place de l'Andelaumde Fredegaire, le «Vernonacastrum, tunc temporis æddificari cœptum.» Verdun ou Vernon n'etoient pas sur la route de Theoderic.
Note 617:(retour)Les Landes de Vosage«Saltum Vosagum, dit Aimoin.--«Transito Vosago», dit Fredegaire. C'est lesVosges.
Note 618:(retour)TulbieIci notre traducteur a mal démêlé l'obscurité du texte d'Aimoin. Le saint évêque de Magonce ou Mayence avoit excité Theoderic à poursuivre Theodebort, et c'étoit pour suivre ses avis charitables que de la campagne de Toul Theoderic marchoit par les Ardennes sur Tulbie, ou Tolbiac.
En ces entrefaites le roy Theodebert qui à Couloigne s'estoit enfui, rapareilla de ses forces ce que il put; les Saisnes et les autres nacions d'Alemaigne la supérieure apela en son aide: puis vint à bataille619contre son frère au devant dit chastel de Tulbie; aigrement et longuement se combatirent. Le roy Theodebert se tint comme il put, la bataille soustenoit à grant meschief, bien que ses ennemis tronçonnassent ses gens comme brebis. Mais quant il vit que fortune lui fu contraire et que le domage grandissoit durement sur lui, il vit bien que il ne porroit longuement souffrir le faix de la bataille; il s'enfui et donna lieu à fortune et à ses ennemis; tous les siens se mirent à la fuite après lui. Car gent concueillie de diverses nations est tost desconfite, et mesmement quant ils n'ont point de chief. La plus grande partie fu occise en fuiant, le remenant s'enfui à Coloigne avec le roy. Es premières venues de cette bataille avoit esté l'estour si aspre et si fort d'une part et d'autre, et si hardiment s'estoient entrevaïs, que les occis demeuroient sur les chevaus ainsi comme tout vifs, et que chéoir ne povoient pour les vifs qui les pressoient; et ils estoient boutés deçà et delà, comme la bataille les demenoit. Mais quant la partie Theodebert se prit à desconfire et les presses à laschier, les morts churent à terre à si grant plenté que les voies, les champs et les bois estoient couverts de morts et que à paine y parut-il si charoignes non620.
Note 619:(retour)Puis vint à bataille. Il falloit dire avec Fredegaire que Theodebert cessa de fuir quand il eut atteint Cologne, et que même ayant trouvé là un renfort de Saxons et de Turingiens, il accepta la bataille qu'on lui offroit.
Note 620:(retour)Si charoignes non. Sinon des charognes, ou cadavres.
621Quant le roy Theoderic sut que son frère fu eschapé, il proposa que il le suivroit, pour ce que il pensoit bien que il auroit la guerre et les batailles afinées, si tel prince estoit occis. Lors se prit-il et les siens à l'enchacier, en la contrée de Ribuairie entra622, tout ardit et gasta devant lui. Ceus de cette terre lui vinrent au devant, et le prièrent que il espargnast leur païs et que il ne le destruisist mie pour la coulpe d'un seul homme: car eus et la terre estoient toute à son commandement commue à celui qui l'avoit conquise par droit de bataille. Le roy respondi et dit ainsi: «Vous ne vueil-je pas occire, mais Theodebert mon frère; et si vous voulez avoir ma grace et que je espargne le païs, il convient que vous m'aportiez son chief ou que vous me le rendiez pris.» Ceus-ci vinrent à Coloigne et entrèrent au palais; au roy Theodebert parlèrent en telle manière: «Ce te mande le roi Theoderic ton frère, que si tu lui veus rendre la partie des trésors de son père que tu as saisis, il retornera à tant en son païs et déguerpira cette contrée. Pour ce, te prions que tu lui rendes telle part comme il en doit avoir, et que tu ne soufres pas que ce pais soit destruit pour ochoison de cette chose.» Le roy s'assenti à eus certainement, et cuida que ils lui dissent vérité; au trésor où les grandes richesses estoient les mena. Tandis que il pensoit quel don il lui doneroit en manière que il n'en fust adomagié, l'un de ceus qui entour lui estoient tira l'espée et lui coupa le chief, après le geta hors par dessus les murs de la cité. Le roy Theoderic, qui bien aperçut cette chose, entra maintenant en la ville et prit toutes les richesses qui ès trésors estoient de long tems amassées. Après fit venir devant lui tous les haus hommes de la cité en l'églyse Saint-Gerion, pour les homages recevoir; à ce les contraignit que ils lui firent tous homage. Tandis que il prenoit les sermens en ladite églyse, il lui sembla que un homme le férist un trop grain coup du poing au costé. Lors se retorna devers ses gens, et leur commanda tantost que ils fermassent les portes du moustier, pour que nul n'en pust issir hors: car il cuidoit que quelqu'un des parjures le vousist occire. Quant les portes du moustier furent fermées, ses chambellans le despoillèrent de sa robe pour garder s'il avoit nule plaie: mais ils ne trouvèrent nul coup d'armes, fors seulement le signe d'un coup tout rouge, qui lui paroissoit au costé, et cuide-on que ce ne fu autre chose fors signe et démonstrance que il devoit mourir prochainement. Quant il eut les choses ordonées comme il lui plut, il parti chargé de grans despoilles; ses neveus, les fils de son frère, enmena et une de leurs seurs qui moult estoit bele: à Mets vint, là trouva Brunehaut son aieule qui lui estoit à l'encontre venue. Elle prit ses neveus les enfans du roy Theodebert et les occit tout maintenant; Merovée, le plus jeune de tous qui encore estoit en aube, féri si raidement à un pilier que elle lui fit la cervele voler623.
Note 621:(retour)Gesta regum Francorum, cap. 38.
Note 622:(retour)Ribuairie. «In Ribuariorum fines.» (Aimoin.) Sur le territoire des Ripuaires.
Note 623:(retour)Aimoin, dans le récit de ces derniers événemens, n'a suivi ni lesGesta regum, niFredegaire; il a ajouté ce qu'ils n'avoient osé imputer à Brunehaut. LesGesteslaissent croire que ce fut Theoderic qui tua les deux enfans de Theodebert; Fredegaire ne parle que d'un de ses fils dans les termes suivans: «Filius ejus, nomine Meroveus parvulus, jussu Theoderici adprehensus,à quodamper pedem ad petram percutitur.» (Cap. 38.)
Ainsi fu le roy Theodebert occis, lui et ses enfans, comme vous avez oï, en l'an de son règne dis-septiesme; bien que quelques auteurs aient escrit624que, après cette grande victoire que le roy Theoderic avoit eue de lui, il s'en ala outre le Rhin: et que quant le roy Theoderic eut prise Çoloigne, il envoia après lui, pour le prendre, un sien chambellan qui avoit nom Berthaire: quant il l'eut pris et amené devant lui, il lui fit oster les garnemens royaus, puis l'envoia en exil en la cité de Chaslons: à ce Berthaire qui pris l'avoit, donna son cheval et une ymage roiale,625en guerredon de son servise.
Note 624:(retour)Aient escrit. Entr'autres Fredegaire, le plus ancien de tous.
Note 625:(retour)Une image roiale. Notre traducteur a lustatuiaoustaturaau lieu destratura, qui se prenoit dans le sens de notreharnoisouéquipement. Voyez Ducange au motStratorium. 3.
626Le roy Theoderic rendit au roy Clotaire la duchée devant dite, selon ce que il lui avoit en convenant, pour ce que il ne fist nul secours à son frère contre lui. Mais après ce, quant il vit qu'il estoit sire des deus royaumes, et que tous les barons du royaume qui à son frère avoit esté obéissoient à lui volentiers, il lui remanda que il lui rendist la duchée que il lui avoit donnée: et si ce ne voloit faire, bien seust-il que il le greveroit prochainement en toutes les manières que il porroit.
Note 626:(retour)Aimoini lib. III, cap. 98.
627Tandis que le roy Theoderic demeuroit en la cité de Mets, il fu surpris de l'amour sa nièce que il avoit amenée de Couloigne: espouser la voulut; mais Brunehaut lui deffendi; et quant il lui demanda quelle offense et quels maus ce seroit s'il la prenoit par mariage, elle respondi que il ne devoit pas espouser sa nièce, fille de son frère. Quant le roy entendi cette parole, il fu merveilleusement courroucié et dit ainsi: «O toi desloiale, haïe de Dieu et du monde, et contraire à tout bien, ne m'avoies-tu donques fait entendre que il n'estoit pas mon frère et que il estoit fils d'un cortiller? Pourquoi m'as-tu mis en tel péchié que je l'ai occis et suis, par toi, homicide de mon frère628?» Quant il eut ce dit, il tira l'espée et lui courut sus pour lui occire; mais ceus qui entour lui estoient, se mirent au devant et l'enmenèrent en dehors de la sale. Ainsi eschapa du péril de mort.
Note 627:(retour)Aimoini lib. III, cap. 99.--Gesta reg. Franc., cap. 39.
Note 628:(retour)Pour admettre la vérité de cette querelle, il faut supposer la mort violente de Theoderic que dément Fredegaire, le plus partial des ennemis de Brunehaut.
De là en avant se pourpensa la desloiale Brunehaut comment elle pourroit vengier cette honte, et comment elle le pourroit faire mourir. Elle esgarda pour ce faire une heure que le roy se baignoit; aus ministres d'entour lui que elle eut deceue par promesses et par dons bailla poisons, et leur commanda que ils les tendissent au roy pour boire, quant il devroit issir du bain. Le roy but le venin que ceus-ci lui tendirent; tantost fu mort sans confession et sans repentance des grans péchiés que il avoit fais tout le tems de sa vie629.
Note 629:(retour)Dans tout ce qui regarde Brunehaut, le traducteur de Saint-Denis a renchéri sur Aimoin; Aimoin a renchéri sur l'auteur desGesta, et celui-ci sur Fredegaire, lequel a évidemment calomnié cette princesse en plusieurs circonstances. Fredegaire fait mourir Theoderic à Metz d'un flux de ventre. C'est lui qu'il faut croire ici.
630Quant tous les roys qui de la ligniée le fort roy Clovis estoient descendus eurent ainsi esté morts et occis, et ils eurent régné puis le tems leur bisaieul631entour cinquante et un ans, tous les quatre royaumes revinrent en la main le roy Clotaire fils du roy Chilperic (et père du bon roy Dagobert, qui puis fonda l'églyse de Saint-Denis en France632.) Plus n'y avoit demouré de drois hoirs qui déussent estre héritiers: pour ce convenoit par droit que toute la monarchie revenist à lui. Mais Brunehaut cherchoit moult comment Sigebert le fils Theoderic, qui bastart estoit, peust avoir le règne d'Austrasie, dont le siège est à Mets. Car ce Theoderic avoit eu quatre fils de meschines qui pas n'estoient ses espouses, Sigebert, Corbe, Childebert et Merovée: et pour ce que ils n'estoient pas nobles ni gentils par devers les mères, n'estoient-ils pas égaux de lignage, ni dignes de royaume gouverner. Autre raison y avoit pour quoi ils ne povoient régner: car on pensoit bien que Brunehaut en avoit un esleu, pour que il portast seulement le nom de roy sans nul autre povoir et que elle fust par dessus, pour le royaume gouverner et aus besoignes ordoner, et que elle eust la cure par dessus tous. Et les barons du païs ne vouloient pas estre si longuement au gouvernement d'une tele femme. Pour telles raisons ne povoit pas parvenir Brunehaut à ce que elle tendoit.
Note 630:(retour)Aimoini lib. IV, cap. 1.
Note 631:(retour)Leur bisaieul, c'est-à-dire Clotaire, bisaïeul de Theoderic et de Theodebert.
Note 632:(retour)Cette parenthèse est du traducteur; le reste de l'alinéa est d'Aimoin seul.
633En ces entrefaites, Ernoul et Pepin qui estoient les deus plus puissans des barons austrasiens, firent à savoir au roy Clotaire que il venist à l'encontre d'eus, au chastel de Cathoniac634. Quant Brunehaut, qui estoit en un autre chastel qui avoit nom Garmat635, sut que le roy Clotaire venoit en ces parties, elle lui manda et conjura que il issist du royaume le roy Theoderic que il avoit laissié à ses fils. Le roy Clotaire lui remanda que elle devroit asambler le parlement des barons, et se devroit à eus conseillier, comment elle devroit ouvrer des choses communes du royaume, et que il estoit tout préparé d'obéir à leur commandement et à leur ordonnance. Brunehaut s'aperçut bien que elle estoit deçeue par paroles et que elle avoit sa cause perdue, si elle s'atendoit à ce. Pour ce, envoia en Toringe outre le Rhin Sigebert l'aisné fils du roy Theoderic, et Garnier le maistre du palais, et Alboin l'un des plus grans maistres des Austrasiens, pour alier à lui les gens du païs contre le roy Clotaire. Elle eut souspeçon de Garnier le maistre du palais, qu'il n'eust traïson pourpensée contre lui et que il ne se tournast devers le roy Clotaire. Pour ce, manda par ses lettres à Alboin que il fist tantost occire Garnier. Quant il eut les lettres leues, il les desrompi et geta les pièces à terre. L'un des amis Garnier les recueilli et les assambla, et escrivi la sentence en ses tables636, puis lui dit privéement le mandement Brunehaut. Garnier pensa bien que sa vie estoit en péril quant il eut cette chose oye. Lors se commença à pourpenser comment les fils Theoderic seroient occis et comment il se rendroit seurement au roy Clotaire. Quant ils furent venus à cette gent où ils estoient envoiés pour avoir secours et aide, il fit tout le contraire de la besoigne: car il leur tolli par ses paroles les cuers et les volentés pour que ils ne s'aliassent à Brunehaut ni à ses neveus. Quant il fu de là retorné, il vint en Borgoigne avec Brunehaut et avec son neveu Sigebert, là tourna à son accort tous les barons et les prélats privéement, par paroles telles que il avoit les Toringiens convertis. Et pour ce mesmement que ils avoient Brunehaut en haine pour sa cruauté et pour son orgueil, lui promirent-ils plus volentiers que ils estoient tous prests de faire sa volenté.
Note 633:(retour)Fredegar., cap. 40.
Note 634:(retour)Cathoniac. Fredegaire ditAntonnacum, et AimoinCaptonnacum. On croit que c'estAndernach, sur le Rhin.
Note 635:(retour)Garmat. LeWarmatiad'Aimoin. C'estWormes.
Note 636:(retour)En ses tables. C'est-à-dire:les transcrivit sur une tablette de cire. «Ac in tabula cera lita transcripti, eidem sunt ostensi.»