Chapter 3

64Incidence. En ce temps fu merveilleusement grant famine par toute Bourgoigne: pour quoi un des sénateurs fist une chose qui moult plut à nostre Seigneur: ce sénateur avoit nom Edices. Il envoia par tout ses serjans, bien assembla jusques à quatre mille povres de ceus qui plus grant mésaise souffroient, à ses propres despens les soustint toute la chierté du temps, dont il avint que une vois lui dist: «O tu, Edices, pour ce que tu m'as saoulé en mes membres et mes povres soustenus et relevés en temps de nécessité, pain ne te faudra jamais né à ta lignée.» Moult dut estre lié de telle response.

Note 64:(retour)Aimoini lib. I, cap. 12.

Retourner nous convient à nostre matière que nous avons un petit entrelessée pour aucunes incidences qui sont beles à raconter. Quant le l'oy Childéric eut tenu le royaume de France vint-quatre ans, il fu mort: un fils eut de Basine la royne, qui eut nom Clovis. Moult estoit biau et preu et gracieux: aussi comme il croissoit et amendoit en corps, ainsi pourfitoit-il en noblece de cuer et en bonnes meurs.

Le royaume reçut par héritage et fu couronné après la mort de son père: noble fu en batailles, glorieux en victoires plus que nul de ceux qui devant lui eurent régné. Il chasça bois de Soissons Syagre, le fils Gilon le Romain, de qui nous avons dessus parlé: la cité prist et soumist à sa jurisdiction. En celui temps couroit les osts65de France par tout le païs, ils toloient et roboient ce que ils povoient tenir et trouver ès moustiers et aus églyses, comme ceus qui encore estoient paiens et mescréans. En ce temps estoit saint Rémi archevesque de Rains: dont il avint entre les autres choses que ils lui tolirent un orcel66d'argent, qui moult estoit grans et pesans. Le preudomme manda au roy par un sien message, et pria moult que s'il ne lui voloit autre grâce faire, que il lui rendist son orcel. Le roy respondi que il alast après lui jusques à Soissons, car là seroient ensemble mises et départies par sort toutes les choses qu'ils avoient: «Et si j'ai,» fait-il, «à ma part cet orcel que tu me demandes, je te le rendrai maintenant.» Quant le roy et sa gent furent venus à Soissons, il fist crier parmi l'ost que toute la proie fust mise ensemble pour départir et pour donner à chascun droite porcion, telle comme il devoit avoir par sort; mais pour ce que il se doutoit qu'un autre éust cet orcel, il apela les plus haus barons et les plus nobles chevaliers et leur dist ainsi: «Seigneurs, mes chevaliers et mes compaignons, quant prince ou roy veult accomplir sa volenté d'aucunes choses envers sa gent, il est mieux droit et raison selon, sa dignité, qu'il le face par commandement que par prière; mais toutes-fois, aimè-je mieulx à requerre aucunes choses de vous par débonnaireté et par grâce, que par auctorité de seignourie; car il apartient aus tirans à accomplir par cruauté leurs commandemens, aus bons princes par débonnaireté et par douceur de paroles. La dignité de mon nom doit ensuivre les exemples de mon débonnaire père; et ai plus chier que l'on me porte honneur et révérence, par la raison de débonnaireté que de paour: dont je vous prie tous, par amour plus que par seigneurie, que vous me donniez cel orcel par dessus ma portion, et je vous promets que je vous guerredonnerai bien ceste bonté en lieu et en temps, si je puis envers vous impetrer ceste chose en amour et en bonne grâce.» Les barons respondirent: «Sire noble roy, nous connoissons bien que nous t'avons fait serrement et hommage, et nous sommes tout prests de morir, si besoing est, pour la prospérité de ton règne et la santé de ton corps deffendre: donques, si la vie du corps est plus chière chose que nulle autre richece, sache qu'il n'est nulle chose que tu nous requières que nous ne te doions donner? Nous n'avons nul droit en toutes ces despoilles, à nous n'en apartient de riens, ta volenté en peus faire plainement, ou geter en eaues, ou ardoir en feu.» Ainsi comme le roy eut oy ceste response, il s'esmerveilloit de la bonne volenté que les barons et tous ceus de l'ost avoient envers lui. Dont vint avant un des François, meu de grant légièreté de courage, et frappa de l'espée en l'orcel, puis dist au roy: «Tu n'emporteras riens de ces despoilles, fors ce que tu en auras, par droit sort et par droite porcion.» Moult s'esmervellièrent tous de sa folie et de sa légière hardièce; mais le roy qui pas ne fist grant semblant que il portast grievement ceste chose, prist l'orcel et le rendi au message saint Remi, si comme il lui avoit promis.

Note 65:(retour)Osts. Armées.

Note 66:(retour)Orcel. Vase. (Urceus.)

Un an après que ces choses furent avenues, le roy manda ses princes et ses barons: commandé fu généralement que chascun venist armé et fervestu67, comme pour son corps deffendre et pour assaillir ses ennemis. Quant l'ost fu assamblé et chascun fu armé au plus belement que il put, le roy issi hors pour son ost regarder et pour savoir comment et de quelles armes chascun estoit apparellié. Quant il eut tout l'ost avironné68, il vint à celui qui, l'année devant, avoit féru de l'espée en l'orcel: bien le regarda et avisa, puis lui dist: «Je ai tout l'ost véu, si ai apris comment chascun est d'armes atourné; mais je n'en ai nul véu plus mauvais de toi, ni armes moins souffisans des tiennes; car ta lance, ton escu, ni t'espée ne valent riens.» Après ces paroles, geta la main à l'espée de celui et la flati contre terre. Et comme cil s'abaissa pour prendre l'espée, le roy sacha69la sienne et le féri si grant cop parmi la teste que il le rua mort, puis lui dist ceste parole: « Ainsi féris-tu de t'espée en l'orcel, à Soissons.» Après ce qu'il fu mort, se parti le roy de sa gent et retourna chascun en sa contrée. Ce fait espoventa si tous les François, que nul ne fu puis si hardi qu'il osast contredire sa volenté. Moult estoit le roy apert et de noble contenance; fierté et léesce70estoient ensemble mellés en lui et en son regart; fierté pour les mauvais espoventer; léesce pour les bons asouagier.

Note 67:(retour)Fervestu. Vétu de fer. Nous avons perdu cet adjectif pittoresque, sans doute avec l'usage des armures de fer.

Note 68:(retour)Avironné. Entouré. Quand il eut fait le tour de l'armée.

Note 69:(retour)Sacha. Tira.

Note 70:(retour)Léesce. Enjouement. C'est la traduction duJucunditas aspectusd'Aimoin.

71Ci après dirons comment il fu converti à la foi crestienne et comment il prist à feme la nièce le roy Gondebaut de Bourgoigne, sainte dame dès les jours de s'enfance, Crotilde estoit apelée. Or avint que le roy envoia ses messages à Gondebaut pour pais et pour alliance fermer ensemble, si comme les anciens princes soloient faire. Quant ils eurent parfaite la besoigne, pourquoi ils estoient envoies, ils esgardèrent le palais, si virent la pucelle Crotilde qui moult estoit plaine de grant biauté: ils demandèrent qui elle estoit, et de qui elle estoit née. On leur respondi que elle estoit nièce le roy Gondebaut et fille de son frère: et la gardoit le roy son oncle comme orpheline de mère et de père. Ces messages retournèrent en France à leur seigneur et annoncièrent comment ils avoient esploitié de la besoigne pour quoi il les avoit envoiés. Puis lui contèrent de la pucelle qu'ils avoient veue, qui tant estoit bele qu'elle estoit digne d'estre espousée du plus puissant roy du monde, comme elle estoit descendue de roial lignée. Quant le roy Clovis oy que la pucelle estoit de si grant biauté, il fu maintenant espris de s'amour, et pourtant ne l'avoit onques véue. Puis en espérance tomba d'avoir le royaume de Bourgoigne par occasion d'elle. Il transmit donc en Bourgoigne un sien familier qui avoit nom. Aurelien, pour parler à la pucelle: dons et joiaus lui porta de par le roy et lui fu commandé qu'il raportast certainement la devise et la descripcion de sa biauté, et tentast la volenté de la pucelle, savoir-mon si elle le voudroit prendre par mariage, s'il la faisoit requerir. Aurelien s'apareilla; un anel prit entre les autres joiaus; en Bourgoigne vint au plus tost que il put. Quant il aprocha de la cité où la damoiselle demouroit, il laissa ses compaignons ès bois; il prist habit de povre home mendiant et se mist entre les gens qui atendoient l'aumosne. Du palais s'aprocha, au plus convenable lieu qu'il put trouver pour parler à la damoiselle. Diemenche estoit, si étoit-elle jà alée au moustier, pour rendre à Dieu ses oblacions. Après le service, elle issi de la chapele, par les povres s'en vint pour ses aumosnes faire, si comme elle avoit tousjours acoustumé. Aurelien se traït avant, pour son aumosne recevoir: et comme elle lui tendoit le denier, il la saisi parmi la main, la manche lui rebouta contremont72, à sa bouche la traït, si la baisa tout à nu. Elle commença à rougir de la honte que elle en eut, comme sainte pucelle; et quant elle fu retournée en sa chambre, elle envoia querir par une de ses damoiselles le povre, si comme elle cuidoit, qui lui avoit la main baisée. Devant lui vint; elle lui demanda pour quoi il lui avoit la main baisée et desnuée73: Aurelien lui respondi que il estoit message au fort roy Clovis de France, qui avoit oy parler de sa biauté et de sa noblesce, et que moult la désirroit avoir en mariage: pour ce, lui envoioit son anel et autres joiaus qui apartiennent à espousailles. Quant il eut ce dit, il retourna pour querir les joiaus que il avoit laissiés en son saquelet, derrière l'huis de la chambre; mais il ne les trouva pas, jusques à tant que ils eurent esté demandés, pour ce que on les avoit detournés. Il présenta les joiaus à la pucelle, comme celui qui estoit sûr des espousailles; car elle lui avoit jà respondu, quant elle oy parler du mariage, que ce n'estoit pas droit que femme crestienne eust mari paien; mais si le créateur du monde avoit ordonné que il le reconnéust par lui, elle ne le refusoit pas, mais sa volenté fust faite. Aurelien lui promist que le roy feroit plainnement sa volenté. La pucelle lui pria moult que ceste chose fust si bien célée, que son oncle ni autres ne s'en peussent apercevoir: il lui jura et fiança que nul ne le sauroit par lui. La pucelle prit l'anel et le mist au trésor son oncle. Aurelien qui bien eut sa besoigne faite, retourna à son seigneur et le rendit lié et alègre de la bonne response de la damoiselle.

Note 71:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 13.

Note 72:(retour)Pallio super brachium reducto. (Aimoin.)

Note 73:(retour)Desnuée. Découverte, mise à nu.

74Ne demoura pas longuement après ce, que le roy envoia ce mesme Aurelien au roy Gondebaut de Bourgoigne. Il lui manda que il lui envoiast la pucelle que il devoit espouser. Quant Aurelien fu là venu et il eut la besoigne de son seigneur proposée, le roy Gondebaut respondi qu'il ne povoit donner response de ceste chose, pour ce que il ne savoit quelle femme il demandoit: mais pour ce qu'il se doutoit qu'il ne fust là venu pour espier son règne, il lui dist: «Gardes que tu ne soies venu soubs la couverture de ceste chose, pour décevoir moi et ma gent et mon règne; car je te feroie vilainnement traitier et honteusement chacier de cest palais.» Aurelien lui respondi: «Je suis,» fait-il, «message au roy Clovis ton seigneur, le fort roy de France, qui te mande par moi que si tu lui veus envoier Crotilde sa feme, que tu lui enseignes un certain lieu où il la viendra querir.» Quant le roy Gondebaut entendit que le fort roy Clovis requéroit sa nièce, il s'esmerveilla moult, ses barons et sa gent manda pour soi conseiller que il feroit de ceste chose? Mais les Bourgoignons, qui moult redoutoient la hardiesce des François et que le fort roy Clovis ne venist sur eulz à armes, si on ne lui envoioit la pucelle, eslurent une voie la plus saine et la meilleure; car ils souloient plus deffendre leurs terres par conseil que ils ne faisoient par armes. A leur seigneur respondirent en tele manière: «Sire, nous te louons que tu saches la volenté à la damoisele, si elle s'acorde à ce mariage et si le roy lui a envoié son anel; et s'il est ainsi que le roy lui ait envoié son anel ou autres joiaus et que elle les ait receus, tu ne peus le mariage contredire, ains la dois livrer aus messages sans demourer.» Le roy demanda toutes ces choses à la pucelle; elle respondi sans tromperie que elle avoit receu son anel et ses joiaus, et que bien lui plaisoit le mariage. Quant le roy Gondebaut oy ce, il livra la pucelle à Aurelien contre son cuer et contre sa volenté; et monstra bien que le mariage ne lui plaisoit pas moult; car il ne voulut riens donner à la damoisele de son trésor, ni joiaus ni autre chose. Mais Aurelien fist puis tant, que son seigneur le fort roy Clovis en eut la plus grant partie. Et quant le roy eut puis eslargi et acru son royaume jusques au fleuve de Loire, il donna à Aurelien Meleun et toute la duchée, en guerredon de ce service75. Aurelien reçu la pucelle et se parti du roy bourgoignon au plus tost que il put, pour retourner à son seigneur. Quant la pucelle Crotilde s'aperçut qu'elle aprochoit du royaume qui avoit esté de son père, elle commanda aus François qui la menoient que ils préissent les proies par tout le pays et que ils boutassent le feu es chastiaus et ès viles. Son commandement firent moult volentiers: de Bourgoigne issirent en prenant et en ardant tout devant eulz. Quant la pucelle vit que le païs et la terre estoit ainsi endomagiés, elle tendi ses mains au ciel et dist: «Souverain Dieu! je te rens grâces et merci de ce que je vois si biau commencement de la venjance de la mort mon père et ma mère.» Car le roy son oncle, Gondebaut, avoit son père fait mourir de trop cruelle mort, et sa mère avoit fait noier en un fleuve, une pierre à son col pendue. Le roy reçut sa femme à grant liesce de cuer en la cité de Soissons, et là l'espousa à grant honneur et à grant gloire. Après ce que ils eurent esté ensamble une pièce du temps, la sainte dame le préescha plusieurs fois et faisoit son pooir de l'atourner à la foi crestienne; mais il lui disoit que il ne povoit ce faire, et que il ne guerpiroit pas la loi et la coustume que les François et les anciens princes avoient tous-jours devant lui gardée et maintenue.

Note 74:(retour)Aimoin, lib. I, cap. 14.

Note 75:(retour)La chronique conservée dans le manuscrit du roi, nº 83962, raconte autrement ce fait, qu'elle semble d'ailleurs reporter au règne des enfans de Gondebaud: «Clovis avoit un sien mestre conseillier qui estoit d'Orliens; ici prist Meleun et le tint en duché.»

76En pou de temps après, conçut la royne un fils: quant il fu né, elle le fist baptizier; Ingomire eut nom, et mort fut en aubes77, assez tost après le baptizement. De la mort l'enfant fu le roy moult courroucié et plain de mautalent78; la royne commença à reprendre par teles paroles: «Nos dieux ont osté à l'enfant la vie du corps, pource que il estoit baptizié au nom de vostre Dieu» La bonne dame qui pleine de pacience et de longue espérance estoit, lui respondi: «Je rens grâces au tout puissant Dieu qui a daigné recevoir en son règne l'ainsné enfant et le premier fruit de mon ventre.» Elle conçut le second filz: quant il fu né et baptisié, il eut nom Clodomire. Cil enfant chaï en maladie, dont le roy fu si dolent que il commença à blasmer la royne et lui dist: «Cil second enfant ne peut longuement vivre, car il a la haine de nos dieux par votre mescréandise.» Mais la sainte dame qui moult avoit mésaise au cuer pour les reproches que il disoit et pour la foi crestienne que il mesprisoit, pria tant à nostre Seigneur que l'enfant reçut plaine santé.

Note 76:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 15.

Note 77:(retour)En aubes. C'est-à-dire dans la robe blanche dont on revêtoit les enfans immédiatement après leur baptême.In albis positus. (Aimoin.)

Note 78:(retour)Mautalent. Mauvaise disposition. Colère.

En ce point que le roy estoit encore en l'erreur de l'ydolatrie, avint que il semont ses osts pour aler sur les Alemans que il vouloit faire tributaires. Le roy d'Alemaigne, car à ce temps y avoit roy, semont d'autre part tant comme il put avoir de sa gent; si que les deus royaumes furent esmeus l'un contre l'autre, à tout leur efforcement. Quant ils furent au champ de la bataille et les eschielles79furent ordenées d'une part et d'autre, le fort roy Clovis donna signe à sa gent de l'effort commencier. Les Alemans les reçurent moult aigrement. Longuement dura la bataille, moult en y eut d'occis et d'une part et d'autre: car les François se combatoient pour aquérir gloire et louenge, et les Alemans pour leurs vies et pour leurs franchises garantir. Mais puis que le roy eut aperceu l'occision de sa gent et la hardiesce de ses ennemis, il eut plus grant paour de confusion qu'il n'eut espérance de victoire. Lors il regarda le ciel humblement et dist en tele manière: «Dieu très-puissant, que la royne Crotilde prie et aoure de cuer et de pensée, je te promet perpétuel servise de foi enterine80, si tu me donnes maintenant victoire de mes ennemis.» Tantost comme il eut ce dit, sa gent fu toute ardent de fine hardiesce, et une si grant paour envaï ses ennemis que ils tornèrent les dos et quittèrent la bataille et la victoire demeura au roy et aus François; le roy d'Alemaigne fu occis. Quant les Alemans virent que ils furent desconfis, et que leur roy fust mort, ils s'abandonnèrent au service du roy et des François, et devindrent ses tributaires: ainsi ne doit-on pas cuider que ceste chose venist d'aventure, ains fu par divine ordenance.

Note 79:(retour)Eschielles. Divisions de combattans.

Note 80:(retour)Enterine. Intérieure. (Interna.)

81Le roy retorna après cele victoire en France. Quant il fu en la cité de Toul, il trouva là saint Vaast qui puis fu évesque d'Arras: il lui manda que il s'en venist avec lui. Le roy vint à Rains; tout raconta à la royne, tant comme il lui estoit avenu; grâces rendirent communément à nostre Seigneur. Le roy fist la confession de foi, de cuer et de bonne volenté. La royne qui merveilleusement estoit liée de la conversion son seigneur, s'en ala tost et isnelement82à saint Remi qui lors estoit archevesque de la cité: tout lui conta, comment le roy estoit converti, puis lui demanda conseil que ils feroient: forment le hasta de venir au palais pour enseignier au roy la voie par quoi l'on va à Dieu, tandis comme sa pensée estoit encore en douteux sort83. Car elle disoit que elle se doutoit moult que son cuer ne fust élevé des victoires et des bonnes aventures qui lui estoient avenues, et que il ne desprisast le souverain donneur, qui tout ce lui avoit donné. Messire saint Remi se hasta moult de venir au roy: il se présenta hardiement devant sa face, quant, un pou devant ce, il s'esloignoit ni ne s'osoit monstrer devant lui. Quant il lui eut la foi dénoncié et la manière de croire enseignié, et que le roy eut la foy connéue, il promist fermement qu'à tousjours-mès serviroit à celui qui est un seul Dieu tout puissant. Après il dist à saint Remi et à la royne que il tenteroit et essaieroit le cuer et la volonté de ses barons et du menu peuple: car ils se convertiroient plus doucement, s'ils se convertissoient débonnairement et par beles paroles, que s'ils le faisoient à force. Ceste condicion plut moult à saint Remi et à la royne. Le peuple et les barons furent assamblés par le commandement le roy. Le roy se leva au milieu d'euls et commença à parler en tele manière: «Seigneurs François qui estes descendus de la haute ligniée des Troiens, vous devez avoir en remembrance la hautesce de vostre nom et de vostre lignage, et devez ramener à mémoire quels dieux vous avez servis jusques à ore; car ce me semble raison moult profitable que vous connoissiez premièrement quels dieux sont que vous cultivez, pour ce que quant nous serons certains de leur fausseté, nous recevions plus volentiers la connoissance de celui qui est vrai Dieu; et ce sera fait droitement, si vous regardez les fais de vostre lignage: or, prenez vostre premier essample à celle noble cité de Troie la grant, que l'on cuidoit qui deust estre si forte par l'aide et par la deffense de tant de dieux, qui point ne deffendirent que elle ne fust prise et cravantée par les Griex, et plus par ruse et par traïson que par armes. Si, disoit-on que les dieux l'avoient faite et fondée de leurs propres mains, et estoient encore ès tours de la cité les ymages qui estoient à eux sacrées, pour qu'elle ne peust estre prise par nul assaut de leurs ennemis. Quel secours et quel aide vous puent-ils donques faire, quant ils meismes ne se porrent garantir? Laissons donques leur chétif cultivement et les getons de nous, puis que nous avons certainement esprouvé que ils ne nous pueent aider; mais servons et cultivons Dieu le père, Jhésucrist le fils et le Saint-Esperit qui est un seul Dieu en trois personnes; et véez ici domp Remi nostre patron et nostre maître, qui nous enseignera la manière de ceste sainte religion et de ceste sainte doctrine; et dame Crotilde notre collatérale et nostre espouse, qui m'amoneste que je aie espérance en la sainte aide de la souveraine puissance en tous périls et en tous besoings. Et si sachiez certainnement que cil meisme Dieu que je vous presche, vous a donné victoire de vos ennemis en la bataille que nous avons nouvellement faite contre les Alemans. Levons donques nos cuers en droite espérance et envoions humbles prières au ciel, et requérons le souvrain deffendeur, qui tout donne à ceus qui en lui ont espérance, que il face nos âmes sauves et nous doint victoire contre nos ennemis.» Quant le roy plain de foi eut ainsi le peuple préeschié et amonnesté, aucuns ostèrent adoncques leurs cuers de mescréandise et reconnurent leur créatour. Par ce, peut-on savoir que moult eut saint Remi grant joie, quant il véoit le roy nouvellement converti, qui jà estoit apostre de sa gent: et avant encore que il fust baptisié.

Note 81:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 16.

Note 82:(retour)Isnelement. Promptement.

Note 83:(retour)Dum animus adhuc dubia pendet sub sorte. (Aimoin.)

Messire saint Remi fist tout maintenant les fons appareillier, pour le roy baptisier et ceus qui par sa prédicacion estoient convertis. Quant tout fu appareillié, le roy descendi ès fons, ainsi comme un autre Constantin. Et comme saint Remi récitoit la manière de la passion Jhésucrist, comme il fu lié à l'estache, batu, escopé et puis crucefié, le roy, qui moult avoit grant compassion des griefs que on lui avoit fait, dist un biau mot: «Certes,» dist-il, «si je eusse là esté atout mes François, je eusse bien vengié les outrages que on lui faisoit» Nostre sire monstra bien apertement combien il avoit aceptable et gréable la foi du roy nouvelement converti, par le grant miracle qui là avint. Car en ce point que l'on dut faire l'onction, et comme celui qui le saint cresme devoit aministrer ne put avant venir pour la presse du peuple, un coulon avola soudainement devers le ciel, non mie coulon mais le Saint-Esperit, en semblance de coulon. En son bec, qui moult estoit cler et resplendissant, aporta la sainte onction en un petit vaissel, puis le mist ès mains du saint archevesque qui bénissoit les fons. Moult eurent grant joie et grant liesce tous ceus qui là estoient; tous commencièrent à crier,grâces et loenges à nostre Seigneur. Là fu baptisiée une partie du peuple. Quant le roy fu baptisié et l'office du baptisement fait, il sortit de l'église lié et alègre: à Paris s'en retourna, qui deslors estoit siège des roys et chief du règne. Il monstra bien la foi et la dévocion de son cuer en ce que il fonda assez tost après, par l'amonnestement la royne, une églyse à Paris, en l'onneur du prince des apostres84, qui ore est apelée Sainte-Geneviève; en quoi il repose en corps il et la royne Crotilde son espouse, et deus de ses neveus, qui furent fils Clodomire le roy d'Orliens, duquel nous parlerons après. Foi et religion et ferveur de justice persévérèrent fermement en lui puis tous les jours de sa vie.

Note 84:(retour)Cette fin de phrase n'est pas dans Aimoin.

85Les bourgeois de Verdun se révélèrent contre lui. Il assist la cité tout entour, drécier fist perrières et mangonneaus pour lancier aus murs; les moutons fist aussi lever pour les portes brisier. Ceus qui dedans estoient eurent moult grant paour, quant ils virent l'apareillement que les roiaus faisoient.86Toutes-voies, espargna le roy la cité, par la prière saint Eupisce qui estoit archeprestre de la vile. Quant le roy eut la cité receue, et les citoiens se furent à lui rendus, il retourna en France pour aler en la cité d'Orliens et il commanda à saint Eupisce et à saint Mauximin, son neveu, que ils venissent après lui: son commandement firent: il leur donna un grant manoir et grans possessions87; et pource que ils et ceus qui après eulz viendroient les tenissent sans débat, il leur en donna lettre scelée de son seel.

Note 85:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 17.

Note 86:(retour)Les roiaus.Les gens du roi.

Note 87:(retour)QuibusMiciacensecontulit prædium. (Aimoin.)Micyest à deux lieues d'Orléans.

88Incidence. En ce temps, vint en France des parties d'Irlande saint Fursin; le moustier de Laigni sur Marne édifia par l'octroi le fort roy Clovis; mais ains que il venist en France, avoit-il jà esté en Sassoigne; là avoit-il fondé une abaïe par la volenté le roy Sigebert, qui moult honorablement l'avoit reçu. De ce roy Sigebert89ne povons riens trouver ès ystoires anciennes, fors en la vie saint Fursin, qui dist tant seulement qu'il le reçut en son ostel: mais l'on treuve ès croniques l'archevesque Grigoire de Tours90que un roy Sigebert envoia Chloderic son fils au roy de France, Clovis, pour quérir secours contre les Gotiens: et puis se dist après eu ces meismes croniques que ils furent tous deux occis par la ruse aus François, qui envaïrent et saisirent leur règne et leur trésor après leur mort. Mais pour ce que le livre en quoi nous trouvasmes ce escrit, estoit corrompu par le vice de l'escrivain, nous ne pusmes pas savoir plainnement de quel gent il fu roy, ni la cause de sa mort; mais seulement disoit-il que le roy Clovis de France avoit saisi son règne et ses trésors.

Note 88:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 18.

Note 89:(retour)Sigebert étoit roi des Angles et mourut assassiné en 635. (D. Bouquet.) Au reste, il paroît que ce fut sous Clovis II que S. Fursin vint en France.

Note 90:(retour)Le texte d'Aimoin est ici bon à conserver:In chronicâ quæ dicitur Grægorii et putatur esse Turonensis episcopi.

91Le fort roy Clovis assambla son ost et entra en Bourgoigne sur le roy Gondebaut, duquel nous avons ci-dessus parlé, à la requeste Crotilde la royne. La raison fu pour ce qu'il avoit murtri le roy Chilpéric son frère meisme, qui père estoit la royne Crotilde, et sa mère avoit fait noier en fleuve, une grant pierre au col pendue. Bataille y eut grant; mais le roy Gondebaut fu desconfi, luy et toute sa gent. Le roy prist la terre, tout gasta et destruit: longuement assist le roy Gondebaut; à la parfin, le contraigni à ce que il devint son tributaire. Godegésile, le frère au roy Gondebaut, s'alia aus François contre son frère, et Gondebaut donna au roy tant or, argent et autres richesces que il retourna en France. Tout ce fist Gondebaut, par le conseil d'un sage home qui avoit nom Aredes, et si estoit à lui venu d'Arle le blanc92pour secours faire contre les François. Avant que le roy retournast en France, laissa-il en Bourgoigne, pour la guerre maintenir, Godegésile, le frère le roy Gondebaut, avec cinq mil François. Après que le roy Clovis s'en fu retourné en France, le roy Gondebaut, qui jà se fu asseuré que le roy n'i estoit pas, assist Godegésile, son frère, en la cité de Vienne: tant fist qu'il entra en la vile, parmi le Rosne, et son frère occist; puis fist grant occision de l'autre gent: et les François, qui en une tour s'estoient mis, fist occirre.

Note 91:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 19.

Note 92:(retour)92:Arle le blanc. Ab Arelatensi urbe. (Aimoin.)

93Le fort roy Clovis fist bataille contre le roy Alaric, qui roy estoit des Gotiens. La raison fut pour ce que les Gots qui estoient corrumpus de l'érésie ariene, avoient les Borgoignons soustenus contre lui: si avoient-ils jà saisi et pris de France dès Loire jusques aus mons de Pirène. Autre cause peut l'on enseigner pourquoi la bataille fut; car le fort roy Clovis avoit envoié au roy Alaric un sien message qui avoit nom Paterne, pour traitier de pais et d'autres choses, pour le profit des deux parties: si lui avoit mandé que il lui féist assavoir en quel lieu il voudroit que ils assemblassent et que le roy Alaric touchast à la barbe du fort roy Clovis, pour que il (Clovis) fust son fils adoptif, selon la coustume des anciens roys. Quant le message fut là venu et il eut sa besoigne proposée, le roy Alaric respondi que il ne faudroit mie à son seigneur de parlement94. Paterne lui demanda s'il viendroit à peu de gent ou à plenté; il respondit que il iroit à peu et privéement. Après il lui demanda s'ils iroient armés ou désarmés; il respondit qu'ils seroient tout désarmés et que les leur fussent aussi sans armes. Arrières retourna le message, au roy conta la volonté d'Alaric et comment ils s'estoient acordés à venir au parlement. Le roy vint en Aquitaine, mais avant qu'il venist au lieu où le parlement devoit estre, il envoia arrières Paterne, ledit message, pour savoir de quel usage les Gotiens usoient et comment ils s'apareilloient à venir contre lui. Là vint le message: comme il parloit au roy Alaric, il senti et aperçut que il portoit en sa main une verge de fer, en lieu de baston, de telle quantité comme le contreappui d'un huis: telle en portoit tous ceus qui avec lui estoient. Paterne prist Alaric par la main et lui dist: «O tu roy, que t'a mesfait mes sire et les François, que les cuides ainsi décevoir par ton malice et par ta traïson?» Le roy lui respondi que à ce ne pensoit-il pas et que nul mal n'i entendoit; Paterne dit que si faisoit: paroles i eut et tençons: en la fin, s'acordèrent à ce que la querelle fust déterminée par le roy Thierri d'Ytalie, dont nous avons dessus parlé. Les deus roys envoièrent leur message au jugement. Quant le roy Thierri eut la cause de l'une partie et de l'autre connéue, il dist, par droit jugement, que le message au roy de France monteroit sur un cheval blanc, une lance tendroit en sa main devant les portes du palais Alaric le roy, sur laquelle le roy Alaric et les Gotiens geteroient tant de deniers d'argent, que la pointe de la lance en seroit toute couverte, et que le roy Clovis auroit tous ces deniers et les François. Les messages retournèrent; ils raportèrent le jugement le roy Thierri, que tous les François loèrent: il ne plut pas aux Gotiens, car ils disrent que ils ne porroient pas finer de si grant somme de deniers. Ils ne se tindrent pas tellement qu'ils ne féissent vilenie au message le roy; car tandis que il aloit, une nuit, dormir en un solier de maison, ils errachièrent l'entablement qui estoit devant son lit. Lui qui pas ne le savoit, se leva par nuit por faire sa nécescité: il chaï parmi la frainte95si raidement, que il eut un bras brisié, et fu si froissié en l'autre partie du corps que à pou qu'il n'en morut. Au roy Clovis retourna au mieux et au plustost que il put; les nouvelles raconta ainsi comme elles estoient avenues, et puis se complaignit des griefs que les Gotiens lui avoient faits. Le roy qui pas ne voulut que la venjance de ceste injure fust prolongiée, car moult estoit courroucié et dolent de la honte que on avoit fait à son message, assembla son ost. Quant tous furent assemblés, il les enorta par telles paroles: «O seigneurs François, mes compagnons et mes chevaliers, je ne vous enorte mie en bataille pour ce que je aie doutance de vostre vertu et de vostre hardiesce, laquelle nos ennemis ont tant redoutée que ils voloient occire nostre message, non apertement, mais en traïson; ils ont bien monstré par ce fait que ils ne pourroient mie souffrir l'ire de nostre gent, quant ils ont tant de paour de la contenance d'un seul. Si vueil bien que vous sachiez que nous ne nous combatterons pas contre eus pour nos femmes, ni pour enfans, ni pour terriennes richesces, mais pour la Sainte-Trinité qui est sans division, que eus, comme mauvais hérétiques, devisent par erreur escomeniée. Après, nous nous combatterons pour les devines et les humaines lois, qui commandent que l'on ne face vilenie à ceux qui sont messages entre les osts, et qui portent les paroles des uns aux autres: car entre les armes des ennemis doivent estre messages asseurés. Hastons-nous donques d'aler à la bataille, et nous ferons hardiement entre noz adversaires, sur la fiance de l'aide nostre Seigneur Jhésucrist.» Quant le roy eut ainsi parlé, les hommes de vertu furent si esmus de combatre encontre leurs ennemis que ils estoient tous appareilliés ou de mourir, ou d'avoir victoire encontre ceus qui les avoient esmus.

Note 93:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 20.

Note 94:(retour)De parlement. «Dicitque se colloquio non defuturum.» (Aimoin.)

Note 95:(retour)Frainte. La fracture du plancher.

96Avant que le roy se combatist contre le roy Alaric, il reçut certain signe de victoire, selon l'ancienne coustume, en telle manière comme nous vous dirons. Il envoia ses messagiers au moustier saint Martin de Tours, pour porter de par lui dons et offrandes au corps saint, et leur dist: «Alez, et si me raportez signe de victoire.» En ce point que les messages entroient en l'églyse, ils entendirent que l'on chantoit ce vers qui est escrit au Sautier:Præcinxisti me, Domine, virtute ad bellum et inimicorum meorum dedisti mihi dorsa: si vaut autant en François;Sire, tu m'as ceint et armé de vertu à bataille, et m'as donné les dos de mes ennemis. Les messages qui ce oïrent, furent moult liés et leurs offrandes firent; puis retornèrent au roy et lui racontèrent le signe de victoire de par nostre Seigneur. Moult en fu lié et alègre et tous ceux de l'ost. Après ce que il eut tout son ost assamblé, il vint contre ses ennemis à un fleuve qui est apelé Vianne; outre cuidièrent passer, mais ils ne purent, car les eaues abondoient plus qu'elles ne souloient, pour les grans pluies qui eurent esté. Dolant fu le roy, quant il vit qu'il ne put passer ni sa gent, outre: tantost requist l'aide nostre Seigneur par telles paroles: «Sainte-Trinité et un seul Dieu en majesté, donne moi victoire contre les ennemis de la foi crestienne et si m'otroie légier trespassement parmi ce fleuve.» Nostre Sire oï sa proière; car au matin, au point du jour que l'ost fu levé et apareillié, une cerve apparut devant eux soudainement. Quant les François, qui d'ancienne coustume sont chaceurs plus que nulle autre gent, virent la beste, ils cuidièrent avoir trouvé proie; fortement la prisrent à enchacier de toutes parts. La cerve se feri en l'eaue et passa tout outre pour eux enseignier le passage. Par là, se purent bien apercevoir que nostre Sire leur démonstroit ainsi la voie. Le roy et tout l'ost passèrent outre par là où la cerve avoit passé: tant errèrent que ils vindrent à Poitiers. Le roy fist tendre son tref97assez près du moustier saint Illaire; il fu crié de par le roy parmi l'ost que nul ne fust si hardi qui préist ni vins ni viandes ni nule autre nourriture, par force, en toute la contrée. Endroit la mie-nuit que toutes choses sont en silence, un grant rais de feu ardant issi du moustier saint Illaire et descendi sur les paveillons le roy, là endroit où il dormoit: aucuns qui cest signe virent le tinrent à grant seguifiance. Au matin tous se levèrent: le roy commanda que tous fussent armes, il ordona ses batailles bien et sagement, puis chevauchièrent en ordenance contre leurs ennemis, qui à bataille les atendoient. Après que le roy eut donné signe de l'estour98commencier, François se férirent en leurs ennemis ardens de combatre. Fortement se combatirent et d'une part et d'autre; mais à la parfin, furent les Gots desconfis, les dos tournèrent et s'enfuirent, si comme le signe l'avoit devant segnifié. Le fort roy Clovis se feri en la bataille où il choisi le roy Alaric au plus dru de sa gent; à lui se combati corps à corps et l'abati à terre. Comme il le tenoit dessous lui et cerchoit là où il le peust férir à mort, deux Gots le hurtèrent de deux glaives eu ses deux costés, mais ils ne le purent navrer; car la souveraine vertu et le haubert le garantirent, et sous lui il occist le roy Alaric, avant qu'il se remuast de la place. En telle manière eut le roy victoire de ses ennemis, par l'aide de nostre Seigneur, comme celui qui du tout s'estoit mis en sa garde.

Note 96:(retour)Aimoin, lib. I, cap. 21.

Note 97:(retour)Tref. Tente (detrabes).

Note 98:(retour)L'estour. La lutte.

99Le roy Alaric régna douze ans. Après ce qu'il fu occis et son ost desconfit, ainsi comme je vous ai devisé, le fort roy Clovis envoia un sien fils, qui avoit nom Théodoric, avec grant ost, aux principales parties de son règne. Il chercha100toute la province et soumist à la seigneurie de son père tous les Rodais et tous les Caoursins et les Auvergnas. Il retourna, glorieux vainqueur, à son père qui lors yvernoit en la cité de Bordiaus. Quant l'yver fu passé et le prinstens revenu, le roy s'en ala à Tholouse, là prist les trésors qui avoient esté au roy Alaric. De là, s'en alèrent en la cité d'Angolesme: les murs de la ville trébuchièrent à son avénement, sans nulle force, par la volonté de nostre Seigneur. En la cité entra; tous les Gots qui léans furent trouvés furent mis à l'espée: par toutes les voisines cités occist aussi tous ses adversaires, et les garnist de sa gent françoise. Quant il eut tout conquis le païs et les chastiaus garni et les choses ordonnées, il vint à Tours.

Note 99:(retour)Aimoin. lib. I, cap.22.

Note 100:(retour)Chercha. Parcouru, fit le tour de.

Là vindrent à lui les messages d'Anastasie, l'empereour de Constantinoble, qui lui aportèrent présens de par leur seigneur, et épistre dont la sentence estoit tele: «que il plaisoit à l'empereour et aus sénateurs que il fust ami de l'empire, patrice et conseiller des Romains.» Quant le roy eut ses lettres lues, il s'apareilla de robe de sénateur que l'empereour lui avoit envoié; sur un destrier monta; ainsi ala à une large place qui siet entre l'églyse Saint-Martin et la cité; là, donna grans dons au peuple. Puis, ne fu jour que il ne fust apelé conseillier et auguste. Il envoia cent souls pour racheter son cheval, que il avoit envoié pour offrande à la fierte Saint-Martin, avec mains autres dons. Ceus qui là furent envoiés ne purent le cheval mouvoir de la place. Quant le roy sut ce, il commanda que l'on offreist autres cent souls. Ce fu fait; et le cheval en ramenèrent légièrement; dont le roy dit une parole ainsi comme par moquerie: «Saint Martin,» dit-il, «est bon aideur au besoing, mais il veult estre bien paié.» Après ces choses faites et pais par tout confermée, le roy retourna à Paris.

101Or, en ce temps là prist-il le roy Cararique et un sien fils par ne sais quel barat102, pour ce que ce roy lui avoit plevi qu'il lui aideroit contre Siagre, le fils Gilon le Romain, dont nous avons parlé; et quant il lui dut aidier, il se traït hors de la bataille, pour ce que il vouloit, en après, ensuivre la partie de celui qui vaincroit. Il les fist ambedeus tondre, le père fist ordener à prestre et le fils à dyacre. Ainsi que ce Cararique se complaignoit de ce qu'il estoit abatu et humelié, son fils lui dist, en montrant sa barbe qui de nouvel estait tondue: «Ces feuilles, copées en vert arbre seront tost recréues; oh! que aussi tost fust mort et peri celui qui ce nous a fait!» Le roy sut ceste parole; tantost commanda que ils fussent occis: après, saisi leurs trésors et leur royaume: mais les croniques ne parolent point dont il fut, ni de quel païs fut roy.

Note 101:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 23.

Note 102:(retour):Barat. Tromperie.

Le roy son ost appareilla pour guerroyer le duc Ranacaire qui tenoit Cambray et toute la duchée. Son cousin estoit de lignage, mais il le haoit, pour ce qu'il estoit de mauvaises meurs et de mauvaise manière: ses gens meismes ne l'amoient pas, pour ce qu'il estoit trop abandonné à luxure et à moult d'autres vices. Un sien familier avoit apelé entour lui, qui avoit nom Pharon, que il cuidoit moult sage. Lui qui grant deceveur estoit l'avoit si afolé et si allegié de son sens, que quant on lui faisoit aucun présent, il disoit: «Ce sera à moi et à Pharon mon conseillier.» La mauvestié de lui et la paresce avoit si esmeus sa gent meisme et ceux qui avec lui chevauchoient, qu'ils se plaignoient et se conseilloient comment ils pourraient oster ceste honte, qui à tous estoit commune: car la mauvestié du Seigneur est le reproche de sa gent. Pour ceste raison, mandèrent au fort roy Clovis que il cherchast occasion de bataille contre lui, et, s'il leur vouloit donner dons, ils se soustrairoient de la bataille avant qu'elle fust commenciée, et leur roy lui rendroient tout pris. Le roy vint à grant force de gens après ce mandement; mais il eut, avant, envoié aus traïteurs espaulières103de cuivre dorées et espées et autres choses ouvrées en telle manière, pour dons. Eux les reçurent qui cuidièrent que elles fussent de fin or. L'on vint au lieu de la bataille: ceus qui estoient consentant de la traïson, firent samblant de fuir. Ranacaire fu pris tandis que il s'apareilloit de fuir; présenté fu au roy de sa gent meisme. Le roy le fist occire comme mauvais. Un sien frère avoit-il; le roy commanda qu'il feust occis, et lui reprocha qu'il ne voulust son frère aidier, mais se laissast prendre avecques lui. En telle manière fist-il occire maint de ses parens meismes, prist et saisi leurs trésors, si que aucun ne demeurast pour lui occire et pour son royaume avoir après sa mort. À la cité du Mans envoia un message et commanda que on occéist Ricemer, qui estoit frère audit devant Ranacaire, pour ce que il cuidoit que il fust celui qui plus souhaitast son royaume. Un jour avint que le roy dist une parole devant tous les plus grans barons de France: «Pour ce,» dist-il, «que je suis veuf et orphelin de tous mes parens, je me garde moult, car je n'ai nul prochain de lignage qui me garde ma vie et ma santé.» Les barons qui notèrent en autre sens ceste parole, cuidièrent qu'il le déist pour savoir si nul se traierait avant, pour estre de son lignage. Quant les traïteurs qui avoient Ranacaire leur seigneur vendu, s'aperçurent que le roy les avoit déceus, par les faux dons qu'il leur avoit envoiés, ils retournèrent à lui en complaignant, et le prièrent que il leur restablist le défaut104: mais le roy leur respondi: «Vous ne savez gré de la grâce mienne, quant vous n'estes remembrans des bénéfices que je vous ai fais. De quels tourmens cuidez-vous que l'en dust ceus tourmenter qui traïssent leur seigneur et sont cause de sa mort? Alez vous en arrières, et vous souffise cele dolereuse vie et indigne que l'on vous a laissiée.» Quant les traïteurs oïrent ceste parole, ils furent fortement espoventés et moult leur tarda que ils s'en fussent partis.

Note 103:(retour)Espaulières. «Armillas.»(Aimoin.)

Note 104:(retour)Le défaut. La différence, ce qui manquoit.

105En ce temps vivoit saint Seurin et estoit abbé de l'abaïe de Saint-Morisse de Gaunes106, qui ore est apelée Chablies. Le roy qui eust esté malade près d'un an de fièvre, le manda. Quant le saint homme fu venu, il pria tant à Nostre Seigneur pour le roy, que il recouvra pleine santé: mais il ne retorna puis là dont il estoit venu; ains demoura en France au païs de Gastinois, en un chastel qui est apelé Chastel-Landon. Là vesqui saintement le restant de sa vie, puis trespassa glorieusement de ceste mortelle vie à la joie perdurable.

Note 105:(retour)Aimoin. lib I, cap. 24.

Note 106:(retour)Gaunes. Agaunum. Aujourd'huiS. Maurice en Chablais, entre Sion et Genève.

En ce meisme temps estoit en vie sainte Geneviève; née fu près de Paris en une ville qui est apellée Nanterre; sainte vierge fu et resplendissant de mérite et de bonne vie; sacrée fu et bénéïe par la main saint Germain l'Aucerrois, qui en ce temps aloit en Bretaigne, pour destruire l'érésie pélagienne dont sainte Eglyse estoit corrompue en ces parties. Quant ses père et mère furent morts, elle s'en vint à Paris au temps le fort roy Clovis, et vesqui puis, jusques au temps le roy Clotaire et le roy Childebert.

En ce temps aussi, vivoit saint Germain qui fu évesque de Paris, saint homme et plein de grans vertus, si comme il est escrit en sa vie.

En ce temps gouvernoit l'empire de Constantinoble, Justin le vieux, qui l'avoit receu après la mort Anastaise.

En ce temps estoit le glorieux confesseur messire saint Beneoist, qui fu benéois en vie et en nom, de qui la mémoire est renommée par universel monde, pour les mérites de la haute vie que il mena.

En ce meisme temps gouvernoit l'Églyse de Rome un apostole qui avoit nom Hormisde; receue l'eut, après l'apostole Simmaque. A son temps envoia le fort roy Clovis à l'églyse Saint-Pierre une couronne d'or aournée de pierres précieuses, par l'amonnestement monseigneur saint Remi. En ce fait monstra-il bien que il ne voloit pas recevoir en vain la grâce que nostre Sire lui avoit faite, ni estre coupable du vice d'ingratitude envers nostre Seigneur, par qui il gouvernoit son royaume glorieusement. Ainsi avoit déjà fait Sosies107, un des conseilliers de Rome; quant il eut pris Jhérusalem, il offri une couronne d'or au temple. Mais le don de cestui fu plus agréable à nostre Seigneur, car il estoit meilleur en foi et attentif honoreur de sainte Églyse; et cil Sosies estoit paien et cultiveur d'idoles.

Note 107:(retour)Sosies. Voy.Joseph. antiquit., lib. XIV, cap. 28.

108En ce temps fu croulléis109et esmouvement de terre si grant en la cité de Vianne que moult d'églises et de maisons trébuchièrent le jour de Pasques meismes droit en cele heure que saint Mamert, évesque de la ville chantoit sa messe. Le palais du roy fu brûlé du feu qui descendi soudainement devers le ciel; les ours et les loups issoient des bois et faisoient moult de dommages aus citoiens, or ils les enchassoient et embatoient dedans la ville, et en dévoroient aucuns. Pour ceste raison fist saint Mamert sermon au peuple et les amonnesta que ils jeunassent trois jours et féissent processions en chantant létanies. De-là vint la bele et bonne coustume110qui encore est en sainte Églyse par tout là où Dieu est servi et honnoré, si comme aucuns veullent dire.

Note 108:(retour)Aimoin. lib. I, cap. 25.

Note 109:(retour)Croulleis. Tremblement.

Note 110:(retour)Coustume. Les Rogations.

Le fort roy Clovis qui avoit déjà tant vescu que il avoit aprochié les termes de son âge, trespassa de ce siècle, quant il eut regné trente ans crestien, et le neuvième an après qu'il eut occis le roy Alaric111. Mis fu en sépulture en l'églyse Saint-Pierre de Paris,(qui maintenant est apelée Sainte-Geneviève)112, laquelle il avoit fondée à la requeste sa femme la royne Crotilde. Sur sa sépulture fu mis une éphitaphe, par vers moult bons et moult bien dis, que mesire saint Remi fist, si comme l'on cuide113. Mort fu le fort roy cent et douze ans après le trépassement monseigneur saint Martin.

Note 111:(retour)C'est une faute, il fautla cinquième année, comme il est marqué dans Grégoire de Tours et dans Aimoin. (Note de Dom Bouquet.)

Note 112:(retour)Cette parenthèse n'est pas dans Aimoin.

Note 113:(retour)Elle se retrouve dans le tome II des historiens de France, page 538.

Ci fénist le premier livre des Croniques de France.


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