Chapter 5

Après la mort du fort roy Clovis, envahirent les Gots plusieurs terres que ils avoient perdues à son temps. Pour cette raison envoya le roy Theodoric Theodebert son fils contre eux pour recouvrer ce que ils avoient sur lui conquis. Quant il eut amené son ost jusques à une cité qui estoit apelée Bittere177, il manda par ses mesages aus bourgeois du chatel qui estoit nommez Capraire, que ils lui rendissent le chatel et lui ouvrissent les portes. Cette dame Deuthère, que nous avons dessus nommée, qui estoit sage et de noble lignée des Romains descendue, et estoit venue avec son mari en ce chatel à garant pour ses ennemis, lui manda que il vint seurement et il seroit en païs reçu. Quant il aprocha du chatel, elle issi hors et ala encontre lui; maintenant fut espris de son amor, quant il la vit pleine de si grant biauté: puis la prit-il et guerpi Guisegarde la fille au roy Wacon de Lombardie, que il avoit avant espousée.

Note 177:(retour)Bittere. C'est Beziers.

En ce temps occit le roy Theodoric Sigivalt qui son cousin estoit; puis manda tout secrètement à Theodebert que il occist son fils qui avec lui estoit en l'ost. Mais quant Theodebert eut reçu le commandement de son père, il ne le voulut pas accomplir, pour ce que l'enfant estoit son filleul; car il l'avoit levé des fons. Quant il lui eut les lettres de sa mort monstrées, que son père lui avoit envoie, il lui dit que il s'enfuist et détournast jusques après la mort de son père, puis revinst après à lui. Celui-ci se détourna en telle manière et en tel païs que nul ne sut onques puis nouvelles de lui. Lors vinrent mesage à Theodebert, qui lui noncièrent la grave maladie de son père. Il laissa toutes besognes, quant il eut ces nouvelles oïes, et Deuthère au chastel d'Auvergne; puis retourna en France au plus tost que il put. Le roy Theodoric fu forment agrevé de maladie; il trespassa de ce siècle, quant il eut régné trente ans. Le règne reçut après Theodebert son fils, il ne ressembla pas à son père, car il fu sage, atrempé178et débonnaire à toutes gens. Plus grant vertu lui eut encore Dieu donnée, car il fu loial et droiturier en justice. Le roy Childebert et le roy Clotaire qui estoient ses oncles, lui cuidèrent tolir sa terre, mais il les supplia et amollit leur orgueil en telle manière, que il reçut son royaume sagement et en pais; puis envoia querre Deuthère que il avoit lessiée au dit devant chastel, et l'épousa par mariage. Le roy Childebert qui toujours à mal pensoit, sut bien et aperçut que il ne pourroit surmonter ni vaincre Theodebert par force, si sut bien que ce estoit plus profitable chose à soi que il le tinst à amour, que il esmeust vers lui, chose dont il ne put venir à chief. Pour ce lui manda que il vinst parler à lui. Quant venu fu, il lui fist grant joie et belle chière par dehors et lui donna assez de ses ornemens et de ses joyaux. Quant Givals oy179dire que Theodebert régnoit au lieu de son père, il retourna à lui. Le roy le conjoï moult et le baisa comme son filleul; tout son héritage et toute la terre que son père tint, lui rendit et avec ce la tierce partie des meubles et des choses que on avoit receues de son père. Deuthère que le roy avoit nouvelement épousée, avoit une fille de son premier seigneur, grande estoi et parcreue180: moult eut grant peur que son sire le roy Theodebert ne la convoitast, pour ce la fist mettre en un char et tirer par bœufs qui onques n'avoient esté domptés, puis fu par son commandement gétée en Muese à une ville qui est appelée Verdun. Quant le roy Theodebert, qui assez avoit de bonnes graces et bien estoit morigéné, sut que elle eut ce fait, il la guerpit et reprit Wisegarde que il eut devant épousée.

Note 178:(retour)Atrempé, modéré

Note 179:(retour)«Ginaldus autem Siginaldi filius.» (Aimoin.)

Note 180:(retour)Grande et parcreue. «Valde adultum.» (Aimoin.)

181Ci endroit nous convient reprendre aucunes incidences qui s'acordent à ce dont nous avons parlé là dessus. Bien avez oy comme Justinien l'empereour de Constantinoble eut haï et repoussé de soi Bélisaire par l'enortement des traistres; et puis comment il recouvra sa grace par la bataille que il fist contre les Wandes. Bien que l'empereour l'eust plus amé que nul autre avant que il fu esleu à l'empire gouverner, il le haï puis moult durement, sans raison comme il apparut; car il lui fu toujours bon et loial. Après ce donques que il eut vaincu les Wandes, et leur roy pris et amené en liens devant l'empereour, il l'ama tant et crut que à tous ses conseils il estoit le premier apelé. De ceste chose furent les traistres dolents et esmeus contre lui, pour ce que ils se doutoient que le povoir où ils le veoient monter ne leur fust à nuisance et à abaissement: pour ce s'en alèrent une heure à l'empereour, semblant firent par fausses simulations que ils fussent moult curieux de garder son honneur et sa santé; puis lui dirent en telle manière: «Sire, nous te faisons à savoir pour nos seremens aquiter, et mesmement pour l'amour que nous avons vers toi, que tu eschives les conseils de Bélisaire, et que tu te gardes de lui; car il n'atent à toi occire fors que temps et lieu de ce faire: et si nous n'eussions ceste chose destourbée et empeschiée par simulacion de meilleur conseil, il t'eust occis et tout l'empire saisi et fait orphelin de droit seigneur.» Par telles paroles que les traistres, les serjans et les plus grans du palais disoient à l'empereour, croissoit petit à petit haine en son cuer contre Bélisaire, et de là en avant l'eut en soupçon pour le grant povoir et la grant seigneurie que il avoit au palais. Devant lui le manda, puis lui commanda que il ne s'entremist plus de la sénéchaucée de l'empire182. Celui-ci s'en vint à son hostel, après ce que il fu ainsi déposé de son office, et proposa à vivre en pais d'ore en avant sans sollicitude et sans cure. Il n'issoit nule fois hors de son hostel que il n'eust douze hommes de sa propre maison bien armés devant lui et bien appareillés pour lui deffendre, si besoin en eust. Mais pour ce que ce est trop fort chose de vivre en prospérité sans envie, il ne souffisoit pas à ses ennemis ce que ils lui avoient fait, ains croissoit l'envie et la haine d'eus de jour en jour contre lui. Si eut aucuns qui eurent propos et volenté de lui occire en son hostel. De plus grant félonie se pourpensèrent les traistres: quant ils virent que ils ne povoient encliner l'empereour du tout à leur volonté et à leur sentence, ils pensèrent que ils le déposeroient de la dignité de l'empire.

Note 181:(retour)Aimoini lib. II, cap. 15.

Note 182:(retour)«Patriciatus interdixit curam.» (Aimoin.) Lasénéchaussée, le commandement des troupes.

Ainsi comme l'empereour alloit un jour au théâtre de la cité pour soi esbatre et pour regarder les geux, ceux-ci que la déloiauté que ils avoient conceue vouloient acomplir, et avoient temps et lieu de ce faire, le tirèrent en un privé lieu, la couronne lui ostèrent de desus le chief vilainement, et le deffublèrent de la pourpre impériale; puis prirent un autre qui Florien avoit nom, au théâtre le menèrent, là le couronnèrent comme empereour et l'assirent en la chaire impériale. Le théâtre est une place commune en quoi tout le commun s'asamble pour faire les geux. Justinien qui ainsi fu déposé, envoia tantost à Belisaire un sien mesage bien parlant, si lui manda telles paroles: «Bélisaire, biau cher ami, je te prie qu'il ne te souviègne pas des vilenies ni des hontes que je t'ai faites sans raison; mais ramaine à mémoire l'ancienne amitié et les bénéfices que je t'ai fais aucune fois, et me secours si tu peus.» A ce respondi Bélisaire: «S'il m'eust,» dist-il, «lessié au povoir et en l'estat en quoi je estois, je le secourusse bien: il me prie envain maintenant, car je n'ai point de povoir pour ce que il m'a tolue la dignité que j'avois coutume d'avoir. Mais toutes voies veuil-je obéir au commandement nostre Seigneur qui dist que l'on ne rende pas mal pour mal. Je m'appareillerai et lui aiderai au mieux que je pourrai.» Quant il eut ce dit, il prist tous ses serviteurs et quanques il put avoir de sa maison, bien les fist tous armer, puis s'en alla au théâtre où le faus empereour estoit. Quant il fu un petit aproché, il regarda la tourbe de ses ennemis qui estoient tout entour la chaire Florien leur nouvel empereour; il retourna devers sa maisnie183et leur dist: «O mes bons amis et ma bonne maisnie que je ai toujours trouvés bons et loiaus, véez ici le jour et l'heure que je ai toujours désiré que nous puissions prendre vengeance de nos ennemis. Véez là le tiran qui est avironné de la tourbe de nos ennemis et des traistres qui l'ont fait empereour par desloiauté: et ne doit nul douter qu'ils ne doivent tous mourir d'égale mort, car ils ont une cause de mesme volenté en la malice. Armez donc vos dextres de l'espée de justice, et faites aussi comme vous verrez que je ferai.» Quant il eut ainsi amonesté ses gens de bien faire, il entra au théâtre, devant l'empereour vint. Quant il eut fait samblant de soi agenouiller devant lui, il tira l'épée, et le feri si qu'il lui fist le chief voler. Ses chevaliers et sa gent tirèrent les épées, et se férirent ès traistres, puis férirent à destre et à senestre si durement, que ceus qui devant estoient liés de leur empereour, pensèrent plus de fuir que d'eus deffendre. Bélisaire prist la couronne et le chief Florien, puis vint à Justinien et lui dist ainsi: «Ceus qui avoient envie de ta santé et de la mienne, tendoient à mettre hayne et discorde entre moi et toi, pour ce que tu m'abatisses de l'honneur où je estoie; et quant tu fusses desnué et desgarni de ma présence, que ils te peussent faire la honte que ils t'ont maintenant faite. Je n'ai pas recordé à venjance les griefs que tu m'as fait sans raison par leur enortement, ainz t'ai rendu la couronne et l'empire que ils t'avoient tolu; et pour ce que je recors l'ancienne amour et les bénéfices que tu m'avoies fais, je t'en rends aujourd'hui la récompense.» Quant il eut ce dit, il lui assit la couronne sur le chief. Puis que Justinien fu ainsi resaisi de l'empire, il fist derechef Bélisaire patrice et sénéchal de tout l'empire. En peu de temps après l'envoia en Ytalie contre les Gotiens, qui durement grevoient les Romains.

Note 183:(retour)Maisnie, domesticité. Les gens attachés à la famille.

184En ce temps estoit en vie le glorieus confesseur messire saint Beneois; à quarante milles de Rome demeuroit en lieu qui est apelé Soublac: de là vint à Mont-Cassin; là conversa saintement et dignement, et resplendit de maintes grans vertus, (si comme saint Gringoire raconte en sa vie)185.

En ce mesme temps alla saint Agapites pape de Rome à l'empereour Justinien de Constantinoble qui estoit chéu en hirésie: mais le saint homme le ramena à la vraie foi de l'églyse de Rome. Anthime le patriarche de Constantinoble damna, qui estoit chef de cette hirésie: onques puis ne retourna à Rome le saint homme, ainz mourut en la cité de Constantinoble. Après lui tint le siège Silvère, que Theodore186le roy des Ghotiens mit au siège aussi comme par force sans le sçu et sans l'assentiment l'empereour. Il fu si corrompu par pecune, que il commanda que tous ceus-là fussent punis par glaive qui à lui ne se consentiroient. Mais Dieu en prist la vengeance assez tost après: car il ne vesquit que deux mois puis que il eut ce fait. Après lui fu couronné un autre qui estoit apelé Witige. En ce point vint Bélisaire en Secile; là entendi que les Goths avoient fait nouveau roy: lors se hasta de chevaucher parmi la terre de Champaigne187jusques à Naples. Il mist le siège entour la cité, pour ce que les citoiens ne lui voulurent ouvrir les portes. A la parfin la prit par force, tous les Ghotiens que dedans trouva, mit à l'espée. Après ce se combati à Witige le roy, et le desconfi: puis vint à Rome et garni la cité: puis si s'en parti. A tant Witige rassembla sa force après le département Bélisaire, et assist Rome. Un an tout plein dura le siège; les Romains tenoient en si grant destroit, que nul ne povoit issir ni entrer dedans la cité. Là furent les Romains et tous les peuples en si grant tourment de faim, que trop souffrirent de malaises. Bélisaire, qui pas ne séjournoit, fist maintes grans batailles contre ses ennemis, et eut mainte victoire et les chassa jusques en la cité de Ravane à la parfin.

188Un cler qui Vigile estoit nommé, dyacre, garde des escrins de l'églyse s'aperçu que la damnacion d'Anthime le patriarche que saint Agapites le pape avoit dampné, ne plaisoit pas à l'empereour ni à l'imperatrice; leur grace cuida aquerre pour eus enhorter ce que il cuidoit qui leur deust plaire. Lors vint à l'imperatrice et lui dist que elle mandast Silvère le pape, quant il auroit ses lettres receues, que il rapelast Anthime le patriarche, et le restablist en son siège. Quant saint Silvère eut les lettres lues, il commença forment à gémir et à soupirer. Lors rescrit à l'imperatrice telle sentence: «Dame Auguste, bien que je aie vostre malveillance, et que ce soit, par aventure189, cause de ma fin temporelle, jamais n'avendra, si Dieu plait, que je rapelle homme corrompu et damné par hiresie.» L'imperatrice qui moult fu courroucée de ceste réponse, envoia Vigile le clerc, qui cette besogne avoit pourchacée, à Bélisaire qui lors estoit en ces parties, et manda que il trouvast aucune occasion par quoi il envoiast Silvère le pape en exil, et Vigile, qui les lettres portoit, mist en son lieu. Pour ce le fist l'imperatrice que Vigile lui avoit promis que il rapelleroit Anthime. Quant Bélisaire eut les lettres receus, il ne fu pas joyeux de ce mandement, lors dist ainsi: «Je ne contredirai pas la volonté des princes, ainz accomplirai leur comandement contre mon cuer; mais celui qui a ceste félonie pourchacée, n'évitera pas la vengeance du juge qui tout voit.» Lors furent fans tesmoings introduits contre saint Silvère, qui dirent que il vouloit livrer la cité et Bélisaire aus Ghotiens qui estoient ennemis de l'empire. Bélisaire lui commanda que il alast en Constantinoble et que il se présentast à l'audience l'empereour et l'imperatrice. Ainsi le fist comme il le commanda. Quant il fu au palais, l'imperatrice l'araisonna par telles paroles: «Dis-moi, Silvère, que t'avons nous meffait, qui nous vouloies livrer à nos ennemis?» Ainsi que elle parloit, un dyacre qui Jehan avait nom, lui tira le mantel du col, et lui vestit habit de moyne; puis lui fu commandé que il alast en exil en l'isle de Ponce; et Vigile qui cette besoigne eut bastie, fu pape. Bélisaire rapareilla sa force et se recombati contre le roy Witige: en cette bataille fu ce roy si mal mené et à si grant déconfiture, que la plus grant partie de son armée fu occise, lui même fu pris et mené à Constantinoble.

Note 184:(retour):Aimoini lib. II, cap. 15.

Note 185:(retour)Cette parenthèse n'est pas dans Aimoin.

Note 186:(retour)Théodore. Var.Théodose. «Theodotus.» (Aimoin.)

Note 187:(retour)Champaigne, la Campanie.

Note 188:(retour)Aimoini. lib II, cap. 17.

Note 189:(retour)Par aventure. Peut-être.

190Le roy Childebert, qui le siège de son royaume tenoit à Paris, manda au roy Theodebert son neveu que il appareillast son armée pour lui aider encontre son frère le roy Clotaire. Celui-ci fist ce qu'il lui manda. Leurs armées joignirent ensemble et firent moult grant appareil pour grever le roy Clotaire. Un mesage vint à leur mère la bonne royne Crotilde, qui à Paris demeuroit; il lui dist que ses fils assambloient grans forces et grans assainblées de gens pour destruire l'un l'autre. La mère qui entendit que ses enfans avoient conçu telle félonnie en leurs cuers l'un contre l'autre, et que ils vouloient destruire eux et leurs gens par occisions, eut grant douleur à son cuer selon la tendresse de mère. A Tours alla hastivement; devant le corps monseigneur saint Martin s'étendi en oroisons et en grans soupirs et en grant effusion de larmes; sa prière fist à Dieu et à saint Martin en telles paroles: «O Dieu Jhesu-Crist, qui les descordables cours des élémens concordes et joins ensemble par sainte conjonction; les deux frères, qui sont disjoints par le mal de discorde, fais repairer en l'unité de pais selon le droit de nature: Sire, je te prie que ce ne me nuise pas, si je ai porté et enfanté tels enfans qui sont de si grant cruauté, qu'ils n'espargnent l'un l'autre, ni ne connoissent ni parent ni ami. Ils ont occis leur oncle et estranglé leurs neveus; et bien que ils aient tant de maux fais, je ne cuidasse pas que leur forsenerie les menast à ce que ils oubliassent leur fraternité et l'amour de nature. Beau Sire Dieu, père puissant qui es juge et auteur de nature, je te prie que tu mettes pais et amour entre les frères germains; et que tous ceus qui troublent pais et concorde espoventes par ta puissance.» Nostre Sire oy la prière de la sainte Dame; car tout maintenant commença à tonner en ceste partie où le ciel estoit plus cler et plus net. Le roy Clotaire qui bien vit qu'il n'avoit pas gent pour assambler, ni pour soutenir la force de deux roys si puissant comme ils estoient, douta le péril; il s'enfuit en Orlenois en une ville qui a nom Combrons191, jusques à tant que son frère fust apaisé vers lui en aucune manière, et que son armée fust creue et enforcée de gent qui venir devoient et de aultre secours que il atendoit de jour en jour. Mais la plus grant espérance qu'il eut estoit en nostre Seigneur. Lors monstra bien nostre Sire que il avoit receu les prières de leur mère. Car là où les deux roys et leur ost estoient logés, un tonnerre leva soudainement, qui donna si horribles éclats que tout le camp en fut espoventé. Lors commença à plouvoir trop abondamment, foudres et tempestes à chéoir si menument et si rudement; le vent à venter si forment, que il arrachoit les pavillons et esparpilloit les chevaux en divers lieux: les chevaliers n'avoient défense contre les pluies et contre les coups de la tempeste, fors des escus, dont ils se couvroient. Ils se concilièrent tous à terre en grant peur et en grant dévocion, et prièrent à nostre Seigneur que il les épargnast, et que il ne prist pas la vengeance de ce que ils avoient deservi par leurs meffais. Plus grans miracles advint: car en celle partie où l'armée du roy Clotaire estoit logée, il ne venta point ni ne tomba eau, ni nuls signes de tonnerre n'y apparut. Les deux roys qui là estoient venus pour tout confondre, envoyèrent maintenant leur message au roy Clotaire pour requerre pais et concorde, perpétuelles. Le roy Clotaire leur octroia volontiers: lors départirent les troupes en amour et en pais, et retourna chacun en sa contrée. En telle manière furent les enfans sauvés et garantis du péril de mort eus et leurs gens par la prière de leur dévote mère, ni ne souffrit pas nostre Sire, que ils accomplissent les félonnies que ils avoient conceues. De ceste chose furent joyeux tous ceus qui aimoient pais et concorde entre les deux frères.

Note 190:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 18.

Note 191:(retour)Voici l'un des passages que l'obscurité de la première rédaction et l'inexactitude des copies ont rendus inintelligibles sous la plume des copistes postérieurs Grégoire de Tours avoit dit:Chlotacarius.... in silvam confugit et concides magnas in silvis illis feoit. LesGesta regum francorumdirent ensuite:In silvam coufugit in Arelauno, fecitque Combros. Je serois assez porté à croire qu'en donnant un nom à la forât anonyme de Grégoire de Tours, lesGestaont confondu cette défaite de l'année 537 avec celle que le méme Clotaire essuya en 599:Super fluvium Aroannam, nec procul à Doromello vico. (Fredegaire, chapitre 20). Quoiqu'il en soit, Aimoin s'étant servi d'un manuscrit desGestaqui portoitAurilianopourArelauno, a dit:Confugium in Aureliano pago, in loco qui Combros dicitur, fecit. Commettant ainsi une bévue grossière et prenantCombros(amas de bois), pour un nom de lieu. Nos chroniques ont suivi Aimoin.

Incidence. En ce temps advint une avision à saint Germain. En dormant il lui semblent que un vieux homme lui tendoit les clés des portes de Paris: il demanda à ce vieillard ce que cela signifioit, et il lui respondi que il le saurait après. Lors avint que l'évesque de Paris, qui avoit nom Eusebies, fu mort ainsi comme il aloit à l'encontre du roy Childebert pour aucunes besoignes de son églyse. A l'élection qui fu après parut bien la signifiance de cette avision; car messire saint Germain à la dignité de l'évesché fu eslu.

192Le roy Childebert qui, je ne sais quant193années devant, avoit esté en Espagne et avoit la cité de Thoulete prise, apela son frère le roy Clotaire en son aide, car il avoit entr'eus deux pais et amour par la concorde que ils eurent devant faite; il vint à lui et amena grant ost et fort. Ensamble partirent et chevauchèrent jusques à la cité de Saragoce, qui vaut autant comme Cesarauguste194. En cette cité fu martirisé saint Vincent. Les roys firent assiéger la ville, pour ce que les citoyens ne voulurent les portes ouvrir. Assaut y eut grand et périlleux, moult se deffendirent bien ceux-ci dedens, mais à la fin quant les Espagnols virent le grant siège entour la cité, et ils eurent connu la force et la viguer des François, ils n'eurent plus talent de combattre; ainz tournèrent leur espérance en la miséricorde de nostre Seigneur. Croix et eau bénite prirent, et firent procession tout entour les murs de la cité, en chantant respons et litanies. Les roys qui ce virent, cuidèrent premièrement qu'ils le fissent pour aucunes sorceries ou pour aucun enchantement. Un vilain prirent du païs, si lui demandèrent de quelle religion ceus de laiens estoient, et pourquoi ils alloient ainsi parmi la ville. Le païsan leur respondit que ils estoient crestiens et que ils alloient ainsi priant à Nostre Seigneur, que il les secourut. «Va,» dirent les roys, «à l'évesque de laiens, si lui dis que il vienne seulement parler à nous.» Le preudhomme alla à l'évesque et lui dit les paroles. Quant l'évesque venu fu devant les roys, le roy Childebert l'araisonna et lui dit: «Pour ce que vous estes crestiens et creez en celui qui est vrai Dieu, nous avons résolu que nous vous espargnerons, si vous voulez faire ce que nous vous requerrons.» Lors tourna sa parole à l'évesque et lui dist: «O toi évesque qui es en cette cité au lieu de prélat, si tu nous veux bailler les reliques du bon martyr saint Vincent, qui en cette cité resplendit par sainte conversation de vie et fu couronné par martire, si comme Germain évesque de Paris nostre cité nous a plusieurs fois conté, et la pure vérité de plusieurs le témoigne195, nous osterons le siège de vostre cité et vous laisserons vivre en pais.» L'évesque sans plus atendre, leur aporta l'étolle et la cotte saint Vincent. Les roys les reçurent en grant dévocion: lors se levèrent du siège, selon ce qu'ils leur avoient promis. Mais moult mauvaisement ils tindrent leurs convenances; la province prirent et gastèrent, et puis s'en retournèrent en France.

Note 192:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 19.

Note 193:(retour)Quant. Combien de.

Note 194:(retour)Cesaraugustum usque accesserunt. (Aimoin.)

Note 195:(retour)Ut multorum sinceritas et signata veritatis verba testantur. (Aimoin) Le latin ne parle pas de Saint-Germain.

Le roy Childebert fit fonder une abeie au dehors des murs de Paris, à la disposition et à la devise Saint-Germain, en l'honneur du beneoit corps saint Vincent, (qui ore est apelé Saint-Germain-des-Prés). En cette églyse mit l'estolle et la cotte du glorieux martyr, et moult grant partie des joiaus que il avoit devant apporté de Thoulete,196comme calices d'or, textes d'Évangile et croix d'œuvre merveilleuse.

Note 196:(retour)Voyez ci-dessus, liv. II, chap. 5.

197Incidence. Quant Amauri le serourge aus deux roys fu occis, si comme nous vous avons dit, Theodose reçut le royaume d'Espagne, tant comme Amauri en tenoit. Quant Théodose fu occis, fu roy après lui Theodegeles. Tandis que ce Theodegeles séoit une nuit au mengier à sa table plus gaiement que il ne souloit, sa gent mesme, qui sa mort avoit pourparlée, éteignit cierges et chandelles, et l'occit, séant au mengier. Après lui fu roy Agila qui aussi refu occis. Jà avoient les Ghots ce vice en telle accoutumance, que ils occioient leur roy tantost comme il leur desplaisoit un peu.

Note 197:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 20.

198En ce temps que les deux roys estoient encore en Espagne, le roy Theodebert leur neveu, fils de Theodoric leur frère, entra en Ytalie en grande compagnie et toute la prit et fit tributaire, dès les mons de Mongeu jusques à la terre maritime.199En France retourna après. Mais il laissa au païs un sien prince200qui avoit nom Bucellenne et la plus grande partie de son armée, pour conquérir aucunes terres que il n'avoit encore pas conquises, et mesmement pour le royaume de Secile soumettre à sa seigneurie. Ce Bucellenne passa la mer qui divise le royaume de Secile et la terre de Pouille et de Calabre, il fit tant que il conquist grande partie de la terre, les cités et les chasteaux prit et despouilla. Au roy Theodebert son seigneur envoya les conquets et les exploits de diverses nations que il avoit soumises et faites tributaires.

Note 198:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 21.

Note 199:(retour)Ab Alpibus usque ad maritimorum confinia locorum....(Aimoin.)

Note 200:(retour)Un sien prince. «Ducem.» (Aimoin).

201En ce temps estoit allé adonc en Afrique Bélisaire, dont nous avons tant de fois parlé, par le commandement l'empereour contre Wiltharit le roy des Wandes qui s'estoit relevé202contre l'empire. Mais Bélisaire fit tant que il le prist par je ne sais quel barat203: car l'histoire ici n'en parle pas, occire le fit, et le remanant des Wandes qui fu demeuré de l'occision fit obéir à l'empire aussi comme devant. Quant il sut que Bucellenne et les François estoient en Italie, il se hasta moult de venir à Rome: en la cité entra, reçu fu à grant honneur d'hommes et de femmes: son offrande fist à l'autel Saint-Pierre par la main de Vigile le pape, une croix d'or offri de cent livres pesant ornée de riches pierres précieuses. En cette croix avoit fait escrire et entailler les victoires que il avoit eues contre ses ennemis; puis retourna à bataille contre les François. Il les eut en despit, quant il vit que ils estoient si peu de gens; déçu fu pour le petit nombre: car il ne cuida pas que ils eussent si grant vertu comme ils avoient. Hardiement assambla à eus, et ceux-ci le reçurent aussi par moult grande hardiesse: mais nul sage homme, tant soit sur, ne doit ses ennemis despriser, mais douter: et pour ce que il les eut en tel despit, ne voulut-il prendre que une partie de ses gens. Les Romains se combatoient pour leurs vies et pour leur païs garantir, les François pour acquérir louange et gloire. Et pour ce que ils attendoient plus glorieuse victoire, s'ils peussent surmonter les Romains qui estoient vainqueurs de tout le monde, jurèrent-ils au commencement de la bataille que ils mourroient en la bataille avant que ils fuissent. Forment et longuement se combatirent les uns et les autres: assez dura la bataille avant que nulle des parties feist nul mauvais semblant. A la fin quand les Romains virent que leurs vies estoient en péril, et ils aperçurent que leurs ennemis estoient si aigres de combattre, ils commencièrent à se retirer de l'estour petit à petit les uns après les autres; en telle manière laissierent Belisaire tout seul entre ses ennemis, moult se deffendit noblement tant comme il put durer: mais François l'environnèrent de toutes parts. Alors fu ateint et occis le noble, le loial, le puissant prince, qui tant de victoires avoit eues et tant de forts roys avoit pris et matés; surmonté fu et vaincu, et perdi la vie et la gloire de son nom par un petit de gent et par un capitaine non d'empereour ni de roy, mais aussi comme d'un prince de France204.

Note 201:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 23.

Note 202:(retour)Relevé, révolté.

Note 203:(retour)Sub dolo pacis. (Aimoin.)

Note 204:(retour)A duce non dicam imperatoris aut regis, verum tetrarchæ Francorum victus. (Aimoin.). Les historiens les mieux informés nous ont laissé ignorer les circonstances de la mort de Belisaire. Le récit d'Aimoin n'a jamais obtenu grande confiance sur ce point.

205Au temps de ce prince allèrent messages de la cité du Mans à Mont-Cassin en Pouille; envoiés furent à monseigneur saint Beneoit, qui de son ermitage estoit là venu; ils le prièrent et requirent que il envoiast ès parties d'Occident aucuns de ses moynes, qui fussent de telle religion et de telle conversacion, et qui peussent introduire et aprendre ceus qui se voudroient lier et soumettre à la discipline et à la sainte règle que il avoit compilée et baillée. Le saint homme qui moult fu joyeux, de cette requeste, commanda à saint Mor son disciple que il aimoit tant, que il alast en France pour la besoigne que ils lui requéroient. Au départir le certifia de sa mort et lui dist que le terme approchoit que il trespasseroit de ce siècle. En ce signifia-t-il bien que il vouloit que les précieuses reliques de son corps fussent translatées au païs où il envoyoit son cher disciple, à qui il estoit joint en si grant amour et en si grande charité. Messire saint Mor obéit au commandement de son père. Quant il fu près de la cité d'Auçoire206, il tourna à un moustier où messire saint Romain demouroit. Saint Romain estoit celui qui nourrit saint Beneoit et lui bailla les draps de religion. Quant saint Mor fu là venu, droitement le jeudi de la semaine que l'on célèbre la cêne de Jhesu-Crist, le saint homme fu moult joyeux de sa venue. Après que ils eurent parlé ensamble de moult de choses, ce qui moult alegea son hoste du travail qu'il avoit eu, messire saint Mor lui dénonça le jour que saint Beneoit devoit passer à la joie perdurable. En cette nuit mesme qui est devant la vigile de la nuit de Pasque en la douziesme kalende d'avril, advint que messire saint Mor fu ravi en esprit: lors vit une voie qui partoit de la cellule de saint Beneoit jusques au ciel; cette voie estoit merveilleusement enluminée et resplendissante de la clarté des lampes, dont il y avoit sans nombre; si estoit pourtendue et aornée de draps de soie: puis oït un ange qui lui dist que l'esperit saint Beneoit devoit monter aus cieux par cette voie. Quant saint Mor fu à lui revenu, il commença à pleurer moult tendrement en partie pour la joie de l'avision, en partie pour la tendreeur qu'il avoit du trespassement de son père. Il dist à saint Romain l'avision, pour ce que il le fist compaignon de sa joie. Moult est nostre Sire glorieux en ses saints, qui telles merveilles fait pour ceus qui lui plaisent. Il apareilla voie à ce noble père pour venir à lui plus que à autres saints. Car il avoit, toute sa vie, ordoné et disposé les montements et les degrés des vertus en cette vallée de larmes, c'est-à-dire en cette mortelle vie; et avoit monstre l'échelle de Jacob, par quoi les anges furent vus monter et descendre, à ceus qui sa vie et ses mœurs voudroient ensuivre. Mais, pour que nous puissions parler à la pais207de tous les autres saints, je ne le dis pas martyr mais apostre, quant à son trespassement lui fu voie apareillée resplandissante de clarté divine et ornée de robe de noces208. Mais toutes voies ne doit-on pas croire que le paile209et le drap fussent ouvrés ni tissus par main d'homme mortel, dont la voie estoit ornée qui mène au royaume sans corruption. Et ne fait pas à merveillier, si l'apostre de nostre Seigneur qui avoit ordoné et presché en terre la nouvelle loy de sainte religion, eut si grant gloire à son trespassement, quant il resplandi de tant de miracles tandis qu'il estoit encore vestu et envelopé de la corruption de la chair. Et si monseigneur saint Grigoire qui nous décrit sa vie et ses miracles, n'eust été témoin de si grande opinion et de si grant vérité, aucuns fussent par aventure qui pas ne crussent ces faits. Bien que je trespasse les miracles que il fist quant il estoit enfant en l'ermitage, et ce que un sage homme dist de lui que saint Martin qui fu renommé par tout le monde, n'avoit onques fait autant de miracles; je ne passerai pas les trois vertus dont il resplendit, qui devant son temps n'avoient onques esté oïes. La première fu que il deslia un vilain qui estoit lié d'un fort lien, seulement par un regart: la seconde fu que il vit tout le monde en un moment en un rayon de soleil; la troisiesme que la voie lui fu appareillée à son trespassement jusques au ciel ornée de lampes ardentes et de pailes. Moult devrions estre attentifs et diligens à bien faire, qui avons en nostre présence si noble père et si grand patron. Si ne doit nul douter que il ne nous aidast, et que il ne nous déliast des liens spirituels de nos péchés, dont les ames sont liées, aussi comme il deslia le vilain qui estoit lié des liens matériels. Le glorieux sainct Grigoire de qui la vie et la doctrine resplendist en sainct Eglise, comme fin or, nous descrit la vie et les miracles de ce confesseur et apostre, monseigneur sainct Beneoit.

Note 205:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 22.

Note 206:(retour)Auxerre.

Note 207:(retour)A la pais. Sous le bon plaisir.

Note 208:(retour)Notre traducteur n'a pas compris la phrase d'Aimoin: «In cujus autem (ut pace omnium loquar sanctorum), non dicam martyris, verum et apostoli transitu, tam innumeris tamque divini fulgoris splendens apparuit via, luminaribus vestibusque ornata nuptialibus.

Note 209:(retour)Paile.Pallium.

210Incidence. En ce temps estoit messire saint Grigoire évesque de Lengres: ce ne fut pas ce saint Grigoire qui fu pape, ains fu un autre. Et pour ce que nous avons fait de lui mention, raison est que nous fassions mention du chastel où il demeuroit souvent, qui esloit appelé Dijon. Ce chasteau sied en pleine terre, et le fonda un empereour qui eut nom Aurelien, comme les anciens du païs rapportent. Ce chasteau est clos de murs et de pierres carrées, taillées au ciseau de quinze pieds d'épais et de cinquante de haut: de trente trois tours est le chasteau environné, qui ferment les murs tout entour et sont assises par droite devise et par juste proportion: quatre portes a en ce chastel, qui regardent les quatre parties du ciel, l'une vers Orient, l'autre vers Midi, la troisiesme vers Occident, la quatriesme vers Septentrion. Le terroir qui est entour est moult fertile et moult abundant. Par devant Midi court une eau qui a nom Oscares211riche de diverses manières de poissons: par devers bise court un autre fleuve qui entre par l'une des portes et sort par une autre, si raidement que il fait les moulins tourner par merveilleuse légèreté. Ce est grant merveille quant si noble chasteau ne fu apelé cité.

Note 210:(retour)Aimoini lib. II, cap. 24.

Note 211:(retour)Oscares. L'Ousche.

212En ce temps accoucha la bonne royne Crotilde, d'une maladie dont elle mourut; ancienne estoit et pleine de jours, morte fu en la cité de Tours. Le roy Clotaire et le roy Childebert ses fils firent le corps aporter à Paris à grandes processions: enterrer le firent delès son seigneur, en l'églyse Saint-Pierre; en cette églyse git sainte Geneviève.

Note 212:(retour)Aimoini lib. II, cap, 25.--Acoucha. Se mit malade au lit.

Lors alla saint Germain évesque de Paris encontre le roi Théodebert jusques à Châlons, pour la besogne de l'églyse. Tant fu le preudhomme gracieux et plein du Saint-Esperit, que le roy lui octroya sa requeste avant que il eust sa pétition formée. Au roy dénonça la fin de sa vie, aussi comme par prophétie; car peu de jours après, une fièvre le prit comme il venoit à Rheims. De ce siècle trespassa au treiziesme an de son règne, comme si la parole du saint homme eust esté dite de la bouche d'un ange. Avant que il trespassast il donna aux bourgeois de Verdun huit mille francs, que ils dévoient chacun an en restorement de la cité, à la requeste saint Désirre, évesque de la cité. Ce roy fu bien fourni de bonnes mœurs et de belles responses à toutes gens. Moult aimoit saint Mor, et tant il lui octroia qu'il fondast une abbeie en une partie de son royaume; en Poitou sied ce moustier qui est appelé Glanne-fouele213; rentes lui donna assez. Après lui, régna un sien fils, qui eut à nom Theodebaus: il fu abandonné à Dieu et à son service; moult aimoit les prélats et les menistres de sainte église; mais à sa gent estoit cruel. En son temps apparut au ciel un signe merveilleux, car une étoile vint si raidement parmi le firmament qu'elle se ferit au cours de la lune. En cette année porta raisin une manière d'arbre qui est appelé Sambucus, et les fleurs de ces arbres, qui ont coutume de porter des grains noirs214, firent grapes. En ce temps fu si grant froidure que les noifs215soustenoient les gens. Les oiseaux furent si détruits de faim et de froidure, que on les prenoit sur l'arbre avec la main sans nul engin. Ce roy Théodebaus épousa Walderade, fille du roy Wacon de Lombardie; serour estoit-il de Wisegarde sa marastre: son royaume gouverna huit ans, puis mouru. A son oncle Clotaire laissa ses trésors et son royaume: car il n'eut nul enfant de son corps. (Ceus qui cette histoire lisent, ne doivent pas entendre que tous les rois que nous nommons ci, fussent roys de France, fors ceus seulement qui tenoient le siège à Paris de leur royaume. Car tous fussent-ils frères et neveux et tous issus d'un lignage, toutes voies avoient-ils leurs royaumes assignés en autres parties de la France, comme là sus fu devisé.) Ce roy Clotaire eut sept fils et une fille de diverses femmes, desquels les noms sont ici mis; Gontier, Childeris, Cherebert, Gontran, Sigebert, Chilperic, Crannes, et la fille fu apelée Closinde. De Caragonde la belle-sœur Yngonde216, engendra-il Chilperic; en une autre qui eut nom Gonsinde fu Crannes engendré.

Note 213:(retour)Glandfeuille, ou Saint-maur sur Loire, près d'Angers.

Note 214:(retour)Grains, ou plulôtgraines. Lesambucusest, comme on sait, le sureau.

Note 215:(retour)Les noifs. Les neiges.Ita ut torrentes congelati pervium super se populis iter præberent. (Aimoin.)

Note 216:(retour)Yngonde. La mère des cinq premiers fils.

217En ce temps, avoient les François cueilli en grant haine Parthemie. Ce Parthemie estoit moult puissant au palais Theodebert, tandis que il régnoit. La cause pourquoi il fu si durement haï fu pour ce qu'il avoit le peuple grevé de tributs, quand il estoit en son pouvoir; bien vit que il ne pourroit vers eus durer qu'ils ne l'occissent, si il y demeuroit longuement. Pour ce pria à deus évesques que ils le prissent en conduit jusques à la cité de Trèves, et qu'ils apaisassent le peuple. Ainsi comme ces évesques emmenoient Parthemie, une nuit advint que il commença fortement à crier en dormant: «Haro, haro! secourez-moi vous qui entour moi estes.» Ceus qui entour lui gisoient, s'éveillèrent et lui demandèrent ce qu'il avoit: et il respondit qu'il avoit veu en son dormant Ausaine qui moult estoit de ses amis, et Papianille sa propre femme, que il avoit occis par jalousie et par mauvais soupçon, qui l'apeloient et disoient comme à force: «Viens devant Dieu pour plaidier avec nous, pour ce que tu nous as occis sans raison.»

Note 217:(retour)Aimoini lib. II, cap. 26.

A Trèves vinrent les évesques qui Parthemie emmenoient, moult trouvèrent le peuple esmu contre lui: assez se peinèrent de leur colère apaiser, et de faire de tout leur pouvoir qu'ils pardonnassent à Parthemie leur mauvaise volonté. Mais quand ils virent que cela ne leur valoit rien, ils le menèrent en une églyse; en une huche le boutèrent, puis la couvrirent des courtines et des ornemens du moustier. Le peuple de la cité vint après tout esmu, ils quisrent et cerchèrent par tout là où ils le cuidèrent trouver. En ce qu'ils s'en retournoient aussi comme tout désolés de ce qu'ils ne le pouvoient trouver, un de la troupe dit: « Voyez ici une huche en quoi nostre adversaire n'a pas esté cherché.» Après ce mot retournèrent tous: quand la huche fu ouverte, ils trouvèrent celui-ci dedans. Vilainement fut détiré et sachié hors. A une colonne fu fortement lié, tant le lapidèrent de pierres qu'il fu tout écervelé. Tout ainsi finit sa vie celui qui moult estoit vilain et plein de mauvais vices. Goulu estoit sur viandes; tantost qu'il avoit mangé, prenoit aloës ou autres chaudes espices pour plustost vider son ventre, et pour plustost manger après. Autre vilaine coustume avoit; car il metoit hors le croiz de son ventre218devant la gent hardiment et sans nulle vergogne.

Note 218:(retour)Strepitum quoque ventris in publico, sine ullâ verecundiâ, emittebat. (Aimoin.) On voit qu'il y a certaines choses que nos pères n'ont jamais tolérées.

219Le roy Clotaire fist crier et voulut establir que toutes les églyses lui rendissent la tierce partie de leurs fruits; mais cet establissement fu cassé par la contradiction des évesques qui assentir ne s'y vouloient. Le roy apareilla son ost pour marcher contre les Sesnes220, qui par plusieurs fois estoient entrés en sa terre, et l'avoient forment endomagiée. Contre eus se combatti sur un fleuve qui est appelé Wisaire221, desconfis furent; puis retourna le roy par les Torrigiens, qui or sont appelés Loherens. Pour ce qu'ils avoient esté contre lui avec ses ennemis, toutes leurs terres que il trouva devant lui prist. Les Sesnes qui desconfits avoient esté en la devant dite bataille rapareillèrent leur force pour la bataille renouveler. Le roy revint d'autre part à tout son camp, tout appareillé d'eus recevoir. Mais pour ce que ils virent la force du roy qui si grande estoit, ils mandèrent au roy miséricorde et pardon, et que désormais ils s'amenderoient envers lui et lui donneroient la moitié de toutes leurs choses, sans leurs femmes et leurs enfans: bons ostages pour ces convenances donnèrent. De ceste offre eurent les François despit; pleinement le refusèrent, et leur remandèrent que jà ne passeroient fors que par la bataille. Quand les Sesnes virent que combattre leur convenoit, ils accueillirent hardiesce et mirent bas désespérance. Lors se combatirent par si grant force et firent si grant occision des François, que petit en demeura avec le roy, et ceus qui avec lui demeurerent lui furent plus à compaignie de fuir, que à secours de lui aidier.

Note 219:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 27.

Note 220:(retour)Les Sesnes. Les Saxons.

Note 221:(retour)Wisaire. La Vesère.

222Le roy avoit un fils qui avoit nom Crannes, que nous avons devant nommé; beau estoit de cors et léger de corage, en malice et en desloiauté n'avoit point de pareil, hardi estoit et apareillé à bataille. Son père lui avoit son povoir baillé et l'avoit envoie en Aquitaine pour la province justicier. Lui qui avoit cœur deffrené et sans mesure ne fesoit pas comme fils de roy, mais comme tyran: car il estoit plein de si grande cruauté que il destruisoit la terre que il devoit garder. Le roy qui oy les complaintes de ses faits lui manda par message que il retornast à lui, pour ce qu'il le vouloit chastier et reprendre de son orgueil et de sa folie. Il ne volut retorner à son père, il alla à Paris au roi Childebert son oncle: car il n'avoit pas propos de retorner à son père le roy Clotaire; et mesmement avoit jà tant fait envers le roy son oncle, que il haïssoit son frère et désiroit sa mort. Ensamble firent conspiration contre lui: Crannes lui jura sur saints que son mortel ennemi seroit à tous les jours de sa vie. La desmesurée félonnie que ils avoient conceue en leurs cœurs eussent accomplie, si ils peussent; mais Dieu y mist empeschement: car le roy Childebert mourut avant. Après ce que Crannes se fu ainsi allié à son oncle, retourna-il en Acquitaine pour faire la malice que il avoit empensée, et pour prendre et saisir toute la terre son père. Le roy Clotaire qui moult fu courroucié de ce que son fils fesoit, ne put pas aller après lui, car il estoit encore embesogné de ses troupes qu'il avoit contre les Sesnes; mais il y envoia partie de son armnée et deus de ses fils Gontran et Caribert. Ceus-ci murent et chevauchièrent tant qu'ils vinrent en Limosin: là tendirent leurs herberges223sur un mont qui estoit appelé Noire-Montaigne: à leur frère mandèrent que il rendist la terre qu'il avoit prise; et il leur manda que si feroit-il volontiers. Mais quand ils virent que il tardoit à ce faire par malice, ils s'approchèrent de lui et ordonnèrent leur bataille pour combattre: il revint d'autre part apresté de ce mesme faire: et eussent-ils tout outre fait la félonnie, si vent et orage ne les eust départis. Entre ces choses, Crannes qui plein de malice fu, fist entendre à ses frères, par personnes introduites, que leur père estoit occis en la bataille des Sesnes. Ceus-ci pensèrent que ce fust vrai; lors s'apareillèrent et s'en allèrent en Bourgoigne au plustost qu'ils purent. Crannes qui vit qu'ils s'en furent allés, alla après, la cité de Chalons prist, puis vint au chastel de Dijon. Aucuns clers de la ville furent moult désirreux de savoir quelle fortune lui devoit advenir: deux livres posèrent sur l'autel de l'églyse, l'un fu des Évangiles et l'autre des épitres saint Pol. Après que ils eurent fait des oraisons à nostre Seigneur, ils ouvrirent le livre des Évangiles, ils trouvèrent premièrement: «Qui non audit verba mea, assimilabitur vero stulto qui ædificavit domum suam super arenam, etc.» C'est-à-dire: «Celui qui ne veut oïr mes paroles, à moi qui suis père, il est comparé au fol qui édifia sa maison sur gravier.» Après ouvrirent le livre des épitres, si trouvèrent ce vers: «Cum dixerint pax et securitas, tunc repentinus veniet eis interitus.» Ce vaut autant à dire en françois: « Quand ils auront dit paix et sécurité, lors les prendra soudainement mort.» Lors entendirent assez que ces escritures estoient dites pour Crannes.

Note 222:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 28.

Note 223:(retour)Herberges. Tentes.

224Le roy Childebert qui cuida bien que le roy Clotaire, son frère, eut esté occis en la bataille, entra en Champaigne la Reinsiene225, les proies prist et brusla tout le pays. Mais les entreprises et les faits de Crannes furent tost abaissiées et venues à néant par la mort du roy Childebert: car une maladie le prist, dont il lui convint morir. Mort fu ancien et plein de jours, quant il eut régné quarante-neuf ans. Enterré fu en l'églyse Saint-Vincent qu'il avoit fondé par la main saint Germain, évesque de Paris. Son royaume et ses trésors vinrent en la main du roy Clotaire, son frère: car il n'avoit nul hoir de son corps. En ce temps n'avoit encore esté dédiée l'églyse de Saint-Vincent. Le roy Clotaire la fist dédier par monseigneur saint Germain, en la présence Ultrogode la royne, la femme le roy Childebert, Crobergue et Crosinde ses cousines, et maints hauts hommes, qui présens furent à cette dédicace. En cette journée donna le roy grande possession à l'églyse Saint-Vincent et grandes rentes, et les confirma par son sceau.

Note 224:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 29.

Note 225:(retour)Aimoin dit seulement: Remis accedens.Remois, pourhabitant de Reims,est un mot du XVIème siècle.

226Dès que Crannes vit que il eut perdu l'aide et le confort du roy Childebert, son oncle qui mort estoit, il s'enfuit en Bretaigne la petite à Conabert, qui roy227estoit de cette terre, en cette intention qu'il peust avoir secours de lui et rapareiller bataille contre son père. Ce roy Conabert avoit épousée une moult haute dame: Chalte avoit nom, fille estoit du duc Guillecaire d'Aquitaine. Ce duc fu fortement espouventé des paroles du roy Clotaire, pour ce que il soustenoit Crannes contre lui, si comme le roy lui metoit sus. Pour ce s'enfuit au moustier Saint-Martin de Tours, comme uns autres duc qui avoit nom Austrapius avoit jadis fait. Ceus qui de par le roy furent là envoies pour lui prendre le cuidèrent tirer hors du moustier, mais ils ne purent. Lors boutèrent le feu en l'eglyse et la bruslèrent, et Guillecaire dedens. Mais le roy qui restorer voulut le dommage que il avoit fait à Saint-Martin, refist faire l'eglyse plus belle et plus noble que elle n'eut esté devant, et la fit couvrir d'estain moult richement. Le roy qui moult avoit conceue grant ire contre son fils, ne voulut faindre par simulacion les dommages que il avoit faits: ains semont ses troupes, et rapareilla sa force de toutes parts; puis entra en Bretaigne. Crannes, qui d'autre part se fu bien pourchacié et eut retenu les Bretons en soudées, et tant comme il povoit avoir de gent, à bataille revint contre lui et amena en son aide Conabert, le roy de Bretaigne, et toute sa gent. Quant les deux armées furent venues au champ de bataille, chacune tenta et essaya le cœur de ses hommes. Crannes vit bien que les Bretons qu'il avoit retenus à gages se tenoient en bonne foi et en loyauté vers lui par les convenances qu'ils lui avoient mises: et le roy Clotaire, qui ne voulut pardonner à son fils son mauvais vouloir, vit, d'autre part, les siens désireux et appareillés de combattre. Lors jugièrent que la cause fust terminée par bataille et par armes. Mais le roy qui s'estoit mis en la douteuse sort de fortune, fist cette oraison à Dieu en pleurs et en larmes, avant que ils venissent ensemble: «Dieu Jhesu-Crist, qui seul connois les cœurs des hommes, je te prie que tu reçoives mes prières, et sois droiturier juge de ma cause; je suis certain que toi qui toutes choses sais, connois la félonnie de Crannes, mon fils, comment il a mis en oubli la grace de pitié naturelle, et comment il s'est élevé par armes, comme mortel ennemi, contre la vie de son père, et ce que il ne peut faire en cachette et en traïson, il tend à acomplir apertement et par armes: et en ce qu'il désirre la mort d'un seul vieillard à haster, il n'a pas doute à abandonner à perdition si grande multitude de peuple. Et certes je lui avoie donné grande espérance de régner après moi, quant de ma volonté lui avoie livré la cure de toute Aquitaine: mais il ne voulut pas tant attendre que ma vie fust finie: ains voulut mieux le règne conquerre par parricide et en espendant le sang de son père. Bieau sire Dieu, regardez donques du ciel, et jugez selon droit et selon le jugement que tu fis jadis contre Absalon, quant il se révéla aussi contre David, son père. Je suis, ce me semble, le second David, si je ne forligne pas en foy; il crut que le Sauveur du monde viendroit, et je crois que il soit jà venu et que il viendra au «jour du jugement pour tout le monde juger.» Nostre Sire oy la prière Clotaire, car quand les batailles furent ajoutées et le combat eut longuement duré, il surmonta ses ennemis et les chassa jusques à leurs nefs que ils avoient garnies et appareillées sur le rivage, en cette intention que si fortune leur fust contraire, et ils vissent la desconfiture, ils venissent là à garant. En cette chasse fu occise la plus grande partie des Bretons. Crannes fu pris ainsi comme il emmenoit sa femme et ses filles pour ce qu'elles ne fussent prises. Tout maintenant que il fust amené devant son père, il fu étendu sur un banc, et fortement lié en une partie d'une petite maison. Avec lui fist le roy mettre sa femme et ses filles, puis fist bouter le feu dedans. Ainsi brusla Crannes et sa femme et ses filles et la maison, tout ensemble. Telle vengeance prist le père de son fils, qui sa mort lui pourchaçoit. Il fu condamné sans pitié par le jugement de son père, pour ce que de toute pitié estoit vide: car je ne sais à qui il eust espargné, quant à son père ne voulut espargner.

Note 226:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 30.

Note 227:(retour)Britonum principem. (Aimoin.)

228Incidences. Deux grandes tourbes de langoustes229trépassèrent en cel an parmi Auvergne et parmi Limousin. Puis assemblèrent en une grande place, là firent bataille; et tant en y eut de mortes, que les monceaux en gisoient à val les champs.

Note 228:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 29.

Note 229:(retour)Langoustes. Sauterelles.Locustarum.

230En ce temps que Clotaire tenoit le royaume de France, gouvernoit Aldoin celui de Lombardie, qui en peu de temps après mena les Lombards en Pannonie, (à présent appelée Esclavonnie). En ce point fu Totile roy des Ghotiens qui habitoient en Ytalie, après la mort du roy Vitiges. Ce Totile alla visiter monseigneur saint Beneoit: le saint homme le chastia moult et reprit de sa cruauté. Celui-ci toutes voies s'amenda moult et diminua sa cruauté et la félonnie de son cueur par sainte correction; puis lui dist le saint homme en l'esprit de prophétie, que il passeroit la mer, après entrerait en la cité de Rome et y régneroit neuf ans; au dixiesme seroit la fin de sa vie.

Note 230:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 31.

231Incidence. Le pape Vigile, qui après saint Silvère fu mis en la dignité, en telle manière que nous avons plus haut devisé, reçut lettres de par Antonie, l'impératrice de Constantinople, dont la teneur estoit telle: «Viens à nous, et nous accomplis la promesse que tu nous fis, d'humble volonté, pour Anthime, nostre père, et le rapelle à l'honneur de la patriarchie, ainsi comme il avoit coutume d'estre.» Quand Vigile, le pape, eut les lettres reçues, il lui rescrivit en telle sentence: «Dame auguste, jà ça ne m'aviegne que je fasse ce dont vous me requérez: j'ai parlé lors follement et malement, jà ne me consentirai à rappeler à la dignité de patriarche homme cassé et damné par hirésie.» Quand l'impératrice oï cette response, elle envoya à Rome Anthime, sous bon conduit et grant plenté de chevaliers armés, et lui commanda que il prist Vigile le pape par force, qui estoit contraire aus droits et aus sanctions communes de l'empire; et le fist venir par mer en Constantinoble, en sa présence; et que nulle églyse ne lui fust garandie, fors seulement l'églyse des Apostres. Quant cet Anthime fu à Rome venu, il trouva le pape Vigile qui chantoit sa messe au moustier Sainte-Cécile, de qui la feste estoit célébrée ce mesme jour en la dixiesme calende de décembre. Après que le prudhomme eut chanté, et il départoit ses aumosnes aus povres, Anthime le saisit, maintenant le fist metre en une nef pour mener en Constantinoble, selon le commandement que il avoit reçu de l'impératrice. Le peuple de Rome le convoia jusques à la nef; puis lui demandèrent la bénédiction. Tout maintenant après les notonniers levèrent les voiles, et se partirent du port. Moult estoient ceux de Rome dolens de ce département, et prirent Anthime en si grande haine, que ils lui lançoient pierres et javelots et quanque ils pouvoient retenir, et l'injurioient et lui disoient: «Faim et mesaise soit toujours avec toi! Tu as mal fait aus Romains, mal puisses-tu trouver là où tu vas.» Aucuns des clercs de Rome qui plus l'aimoient allèrent avec lui, ceus-ci ordonna à ordre, quant il fu en Secile: car il fu par là mené en une cité qui estoit apelée Catinensis232; puis leur commanda la cure de l'églyse et puis si les fist retourner. L'empereour et le clergé le reçurent honorablement; deux ans demeura en la cité. Puis après le requist l'empereour que il rappelast Anthime à la communauté de sainte églyse, si comme il lui avoit promis, et lui monstra la main de quoi il lui avoit fait la caution de cette promesse. Tant montèrent les paroles entr'eus, que le pape dist: «Je cuidoie estre remis à débonnaire gouverneur de la chose commune de l'empire, à l'empereour et à dame Auguste; mais je les trouve plus cruels que Dioclétien et Eleuthere sa femme ne furent. Mais puisque nostre Sire a jugé que je sois livré en leurs mains pour vengeance de mes péchez, je soufferrai tous les griefs que vous me ferez. Je vois bien que Dieu me rend les désertes de mon mérite; mais encore ai-je déservi plus grands tourmens par mes péchez; la vengeance a tost ensuivi le fait et le péché que je fis, quant l'apostole Silvere fu hors bouté et envoie en exil par moi. Bien sai que je ne povoie pas trépasser les yeux de celui qui tout voit, que il ne prist vengeance de la machination que je fis contre le saint homme.» Quant il eut ces paroles dites, un des ministres du palais haussa la paume et le ferit parmi la face, puis lui dist: «Homicide, ne sais-tu à qui tu parles? Cuides-tu que nous ayions oublié que tu donnas une huffe à ton notaire, quant tu estois clerc du palais, qui tomba mort après ton coup: et à Hasteron qui estoit fils d'une femme veve à qui tu avois ta nièce mariée, que tu fis tant battre de bastons que il en fu mort; et l'apostole Silvere qui fut exilé par ton pourchaz et par ton conseil?» Quant l'apostole Vigiles oï ce, il eut peur, toute son espérance mist en nostre Seigneur: en l'églyse Sainte-Eufame s'enfuit et embraça une des colonnes de l'autel. Ceus qui de par l'empereour y furent envoies lui lièrent une corde au col et le chascièrent hors de l'églyse. Honteusement fu mené et fouetté par toute la cité. Au soir fu mis en prison à petite livraison; car on ne lui donnoit chaque jour que pain et eau tant seulement. A la parfin le fist l'empereour oster de prison, et lui donna congé à lui et à ses clercs de retourner à Rome, à la prière de Narsès, un des eunuques du palais. Quant il vint en Puille, il tomba malade en une cité qui a nom Siracuse, par le travail qu'il eut eu devant. Là fut mort de la pierre; ses ministres qui avec lui estoient, portèrent le corps à Rome; enterré fu à Saint-Marcel en voie Salaire. Après lui fu apostole un autre qui eut nom Pelage.

Note 231:(retour)Aimoin. lib. II, cap. 32.

Note 232:(retour)Sans doute:Catane.


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