290Puis que le roy Sigebert fu ainsi occis, les choses furent muées en autre point qu'elles n'estoient devant: car mains qui avoient esté ses familiers, s'attendoient291moult à avoir la grâce du roy Chilperic. Avant que le roy Sigebert must pour aller encontre son frère, avoit-il mandé sa femme la royne Brunehaut que elle vint à Paris contre lui, quant il retourneroit là: et pour ce estoit-elle en ce point à Paris avec un sien petit fils qui avoit nom Childebert. Quant elle sut la mort de son seigneur, elle fu à grant mesaise de cuer; en maintes manières se pourpensa comment elle pourroit eschaper et soustraire soi et son fils de péril de mort. Un duc, qui Gondouald avoit nom, prit l'enfant et le mit hors, en une corbeille parmi une fenestre; à un sien ami le livra, et lui commanda qu'il le portast à Mets. Les barons du païs le reçurent comme leur droit seigneur; puis le couronnèrent et lui rendirent le royaume de son père par le conseil du devant dit comte Gondouald. Quant Brunehaut eut ainsi son fils délivré, elle fu en grande pensée de sa vie garantir; tant avoit grande peur de mourir qu'elle ne pouvoit dormir, ni reposer: car elle n'avoit lieu par quoi elle s'en pust fuir. Le roy Chilperic, qui autre mal ne lui voloit faire, l'envoya en exil en la cité de Rouan: ses richesses furent mises au trésor du roy Chilperic et furent baillées à sa fille à garde, qui à Meaux demeuroit.
Note 290:(retour)290:Aimoini lib. III, cap. 14.
Note 291:(retour)S'attendoient. S'efforçoient, tendoient à.
292Le roy Chilperic envoya son fils Mérovée en Berri pour saisir toutes les cités et les villes du rivage de Loire et de tout le païs. Quant il se fu départi de son père, il prisa petit son commandement; vers la cité du Mans alla aussi comme pour visiter sa mère, qui là estoit en exil, non pas par ses mérites mais par la malice Frédégonde. A la cité de Rouan s'en alla après qu'il eut Audovère sa mère visitée. Là espousa Brunehaut la femme de son oncle, que le roy Chilperic son père avoit là envoyée en exil. Le roy Chilperic alla à Rouan, quant il sut cette chose, pour le mariage désevrer. Mais quant ils surent qu'il venoit, ils se mirent dedans l'églyse Saint-Martin, qui moult estoit fort maçonnée dessus les murs de la cité. En vain se fust le roy travaillé d'eus traire de léans par force, si ce ne fust par afamer: mais il leur jura avant, sur saints, que jà par lui ne seroient séparés, mais conjoints, si sainte Église s'y assentoit. Ils cuidèrent que voir leur dit; hors issirent et vinrent à lui en la seurté du serment qu'il leur avoit fait. Saouler et repaistre les fit par deux jours de bonnes viandes: au troisiesme jour s'en parti et emnena son fils avec lui: petit de force eut depuis son serment; noble jugeur de meurs estoit, qui dampnoit en son fils le mariage qui estre ne povoit selon le droit de sainte Église, et qui ne doutoit pas le jugement de nostre Seigneur pour la transgression de son serment. Mais la raison pour quoi il le faisoit, estoit pour ce qu'il doutoit que la malice et le sens de Brunehaut n'introduisist son fils encontre lui, plus que pour ce qu'il lui pesoit du mariage qui estoit contre la loi de sainte Église. En ce point que le roy s'en retournoit, un message lui annonça que les barons de la Champagne Rainsienne avoient pris la cité de Soissons: maintenant mut le roy contre eus à bataille et les seurmonta et vainqui; maints des plus nobles occi: la cité recouvra et la restabli à sa seigneurie. Le roy Clovis son fils envoya en Touraine et lui commanda qu'il mist en sa subjection tout le païs de Périgord et d'Agenois. Le duc Desier lui bailla en aide, et lui commanda qu'il usast de son conseil en toutes choses. Le duc Mummoles, qui ces parties deffendoit de par le roy Gontran, vint à bataille contre eus à grant plenté de gent; il les vainqui et chassa, mais ce ne fu mie sans grant domage des siens. Car de cinquante mille hommes fu son camp descru, qui en cette bataille furent occis: et Clovis, tout fust-il vaincu, n'en perdi-il que vingt mille. Le roy Chilperic eut Mérovée son fils soupçonneus qu'il ne soustinst la partie Brunehaut, et pour cette raison, le fist-il tondre en un moustier, et ordonner à prestre par le conseil Frédégonde sa marrastre.
Note 292:(retour)Aimoini lib. III, cap. 15.
293En ce tems, trespassa messire saint Germain évesque de Paris à la gloire perpétuelle, quant il eut vescu entour quatre vingts ans: le corps de lui fu mis en sépulture en l'églyse monseigneur saint Vincent. Ce que Fortunatus raconte de ce saint homme ne fait pas à oublier. Le roy Childebert le vieux lui envoya une fois six mille sols pour départir aus pauvres pour l'amour de nostre Seigneur. Quant le saint homme en eut départi trois mille, il vint au palais: le roy lui demanda s'il avoit mais que donner, il respondit: Oui bien la moitié, pour ce qu'il ne trouvoit à qui il les donnast. Lors lui dit le roy: «Sire, donne294ce que tu as de remanant, car deniers ne nous faillent encore pas.» Lors entra le roy où l'avesselement estoit, il prit vaissiaus d'or et d'argent et les despeça, puis les bailla à saint Germain pour donner aus pauvres, qu'il ne les perdist. Contention estoit entre l'évesque et le prince; ils faisoient entr'eus estrif295pour pitié, et bataille pour miséricorde, pour ce qu'ils espandissent leurs trésors et que les pauvres fussent riches de leurs besans. Une autre fois advint que l'on queroit un cheval pour monseigneur saint Germain: le roy lui donna le sien et le pria qu'il le gardast: après advint qu'un pauvre lui demanda l'aumosne, maintenant lui donna le cheval que le roy lui avoit donné: car il eut plus chière la voix du pauvre que le don du roy. Le roy Chilperic entra en la cité de Paris; le jour après qu'il y fu venu, un paralytique qui séoit à la porte du moustier saint Vincent, auquel messire saint Germain repose encore, fu redrecié par miracle. Au matin s'assembla le peuple à la porte, là rendirent glaces à nostre Seigneur et à saint Germain. Ce miracle fu noncié au roy qui moult en fu liés, et vint le corps adorer en grande dévocion.
Note 293:(retour)Aimoin. lib. III, cap. 16.
Note 294:(retour)Donne. Distribue aux pauvres.
Note 295:(retour)Estrif. Lutte, d'oùétriver, retriver, en vieux françois.
Lors envoya le jeune roy Childebert messages au roy Chilperic son oncle, et le requit et pria qu'il lui envoyast Brunehaut sa mère: le roy le fit volontiers pour ce qu'il la demandoit par manière de pais et de concorde.
296Incidence.Atanahilde le roi d'Espagne, qui père estoit Brunehaut, mourut en ce tems. Leuva et Levigilde tinrent après lui son royaume. Leuva mourut: Levigilde reçut le royaume tout eutièrement et espousa Gasinde la royne mère Brunehaut, qui avoit esté femme du devant dit roy Atanahilde.
Note 296:(retour)Aimoin. lib. III, cap. 17.
Cet Alboin, dont nous avons là dessus parlé, qui régnoit sur les Lombars, prit à ce tems grande partie des cités de l'Italie et mit dedans garnison de sa gent; il chasça hors les Romains, et mesmement ceus qui plus lui estoient à grief297. Une cité assit qui lors estoit apelée Ticine, mais ore nommée Papie298. Au chef de trois ans la prit, il se proposa d'occire tout le peuple de la cité comme païen, quant il sut qu'ils estoient crestiens: mais nostre Sire lui changea son propos par une avanture qui lui advint. Ainsi comme il entroit en la cité, son cheval chu au milieu du pont; poussé fu des espérons et battu de bastons, mais lever ne se put; à la parfin mua son propos qu'il avoit des crestiens occire et converti son cuer en miséricorde par l'admonestement de sa gent. Espousée avoit premièrement Closinde, fille de Clotaire le roy de France: après sa mort en espousa une autre qui avoit nom Rosemonde, fille Cunimont, le roy des Gepidiens qu'il avoit occis. Mais après qu'il eut trois ans régné en Italie, cette Rosemonde le fit occire et mourir de trop cruelle mort par un sien très-privé chambellan, qui estoit apelé Helmechin, en vengeance de la mort son père. A celui-ci peuvent prendre example les autres princes; car lui qui estoit homme si batailleur et de souveraine hardiesse et renommé de tant de victoires, périt par la malice d'une seule femme. Mais elle reçut assez tost après les mérites de son fait et de sa grande cruauté. Car il advint une heure qu'elle tendi à celui Helmechin un breuvage envenimé, si comme il issoit d'un bain, et lui fit entendant que moult lui estoit pourfitable. Quant il en eut une partie bu, il s'aperçu que c'estoit venin, il tira sur elle son espée et lui fit tout boire le remanant. En telle manière furent tous deux punis de l'homicide qu'ils avoient faits. Après Alboin, régna sur les Lombars Clef, un an et six mois tant seulement. Car les Lombars firent lors nouveaus ducs par commun accort pour le peuple gouverner. Leur povoir duroit dix ans: si gouvernoit chascun sa cité tant seulement. Quelques-uns de ces ducs envahirent la France pour convoitise de gain et de proie. Amatus qui du païs estoit deffendeur et séneschal, de par le roy Gontran, se combatti à eus en Provence, occis fu en cette bataille et moult grande partie de Bourguignons et de la gent dont il estoit chevetain299. Quant le roy Gontran oy ces nouvelles, il manda Mummole, qui estoit homme sage de guerre et de nobles vertus, si lui livra la cure et la séneschauciée de cette terre. Après advint que Lombars revinrent en cette terre de Provence en espérance de gaigner aussi comme ils avoient fait devant. Mummole leur alla au devant, atout300grande armée et forte, à eus se combati par deux batailles, tant en occi qu'il les mena à souveraine desconfiture. Ceus qui eschaper purent, s'en refuirent en Lombardie: onques puis ne furent si hardis qu'ils retournassent en France. Mummole ne se tint pas à tant, ni ne lui souffit pas la destruction qu'il avoit d'eus faite, mais les chasça jusques en leur contrée, et prit un chastel qui est appelé Anain301, lequel sied en la marche de Lombardie. Le duc de ce chastel qui estoit nommé Ragilon s'enfui: desrobé fu, et occis, en ce qu'il cuidoit retourner en son païs, par un duc de France qu'il encontra qui avoit nom Cranniches.
Note 297:(retour)Romanos, quos vel maxime adversarios putabatur, expulit. (Aimoin.)
Note 298:(retour)Papie. Pavie, autrefoisTicinum.
Note 299:(retour)Chevetain. Capitaine.
Note 300:(retour)Atout. Ce mot avoit le sens d'avec, mais il avoit plus de force.
Note 301:(retour)Anain. «Anagais castrum.» (Aimoin.) Peut-êtreAniane, dans le bas Languedoc.
302Incidence. En ce temps gouvernoit l'empire de Constantinoble Justin le moindre: tant estoit plain d'avarice, qu'il fist faire grandes huches ferrées pour recéler l'or et l'argent qu'il toloit et rapinoit. Autre mauvaise coutume avoit, car il estoupoit les oreilles du cuer au commandement nostre Seigneur: et nostre Sire en prist telle vengeance qu'il lui toli son sens et sa mémoire. Quant il vit ce, il acompaigna303Tibère Césaire, pour l'empire gouverner: ce Tibère estoit homme plein de grant grace; car il estoit pourfitable à l'empire, grant aumosnier, sage, droiturier en jugemens, et ce qui tout passe, il estoit très vrai crestien. Après que Justin eut porté le nom d'empereour vingt-un ans, il perdit la vie et l'empire. Les batailles que Narses fist contre les Ghotiens et contre les François, dont nous avons sus parlé, furent commencées au tems le bon empereour Justinien; mais elles furent parfaites au tems de ce Justin.
Note 302:(retour)Aimoini lib. III, cap. 18.
Note 303:(retour)Accompagna. Associa
Après lui304, reçut l'empire Tibère Constantin, et fu le cinquantiesme305empereour. Au tems qu'il tenoit l'empire sous l'empereour Justin, estoit-il moult large aumosnier et moult aimoit les povres gens: pour laquelle chose nostre Sire, qui ses fais et ses aumosnes prist en gré, lui monstra grant signe d'amour, et lui aministra grant masse d'or par merveilleuse manière. Un jour il alloit par le palais bas regardant; il vit une table de marbre au pavement signé du signe de la vraie croix. Lors dist: «Pourquoi marchons-nous306à nos piez indignes le signe de la sainte croix, du quel nous devons garnir nos pis et nos frons contre le deable?» Lors commanda que cette table fust arrachiée du pavement: quant ostée fu, ils trouvèrent la seconde table et ce mesme signe dessus empreint et puis la tierce tout en telle manière. Quant ces trois tables furent ostées, ils trouvèrent dessous un trésor qui de long tems i avoit esté repos, qui si grant estoit qu'il estoit sans estimacion d'homme. L'empereour, qui bien sut que nostre Sire lui avoit donné, le départi aus povres. Les trésors Narses refurent aussi trouvés en une cité de Lombardie par un ancien homme du païs qui les révéla: tous les despendi l'empereour en aumosnes et en œuvres de miséricorde.
Note 304:(retour)Aimoini lib. III, cap. 19.
Note 305:(retour)Lecinquantiesme. Il faudroitsoixante-deuxiesme, comme le latin.
Note 306:(retour)Marchons-nous. Foulons-nous. «Conculcamus.» (Aimoin.)
Dame Sophie l'impératrice, qui mal estoit recordant des promesses qu'elle avoit jadis faites à l'empereour Tibère, essaya à le mettre hors de l'empire pour un autre qui avoit nom Justinien; si avoit esté neveu l'empereour Justin son Seigneur. Quant il s'aperçut qu'elle tendoit à l'oster de la seigneurie de l'empire, il la fist mettre en prison: ce Justinien, dont elle vouloit faire empereour, appela et le chastia par belles paroles; puis le reçut en telle amour qu'il promist sa fille à son fils, et son fils à sa fille. Mais la raison n'est pas certaine pourquoi ces mariages demeurèrent307.
Note 307:(retour)Demeurèrent. Furent arrêtés.
A cet empereour Tibère envoya ses messages le roi de France Chilperic, et l'empereour lui envoia moult de riches ornemens308et grans besans d'or, desquels chascun pesoit une livre. En une des parties estoit empreinte l'image l'empereour, et lettres en la circuite qui disoient: «C'est la forme de Tibère Constantin perpétuel Auguste:» de l'autre part estoit empreints un cornice et lettres tout entour qui disoient: «C'est la gloire des Romains.» Cet empereour envoia ses osts contre les Persiens, qui furent vaincus et menés à grant desconfiture et l'ost l'empereour retourna à si grande abondance de despouilles qu'ils en amenèrent vingt olifans et tant d'autres richesses, qu'il sembloit qu'elles dussent suffire à remplir et saouler les cuers de tous les avers hommes du monde.
Note 308:(retour)Voici le texte d'Aimoin: «Multa ab eo ornamenta, aureos etiam singularum suscepit librarum habentes ab unâ parte effigiem imperatoris; in circulo scriptum:Tiberi Constantini perpetui augusti;ab alio verò, quadrigam ascensorem, continentesque scriptum:Gloria Romanorum.»
309Incidence. En ce point que ces choses avindrent en Orient, autres choses avindrent en Bretagne. Maclianes et Bodiques estoient deux comtes de Bretagne: amistié et alliance firent ensemble et les confirmèrent par leur foi. Après ce, advint que Bodiques mourut: Maclianes chassa hors de la terre son fils qui avoit nom Théodoric. Il pourchassa tant qu'il assembla grant ost, arrière retourna et occist Maclianes et un sien fils qui avoit nom Jacob; puis prist et saisi son héritage: et un autre fils de Maclianes, qui estoit appelé Varoques reçut la terre son père après sa mort.
Note 309:(retour)Aimoini lib. III, cap. 20.
310Le roi Gontran occist les deux fils Manquaire, qui son serourge avoit esté; leurs richesses et leurs trésors prist; ne demeura pas moult longuement que deux fils qu'il avoit moururent. Quant il vit qu'il fu demeuré sans hoir de son corps, il avoua en fils le roy Childebert son neveu et lui donna son royaume après sa mort.
Note 310:(retour)Manquaire. «Magnacharis.» (Aimoin.)
311Le roy Chilperic envoia en exil Pretexte l'archevesque de Rouen, pour ce qu'il l'avoit soupçonneux qu'il ne lui appareillast traïson et agais par le conseil Brunehaut.
Note 311:(retour)Aimoini lib. III, cap. 21.
Mérovée, dont nous avons là-dessus parlé, que le roi Chilperic avoit fait tondre en un moustier, revint au siècle et fu lais312comme devant. Car le duc Gontran, duquel nous parlerons ci-dessous, lui manda par ses messages qu'il s'en issist; un sien familier le revesti et lui donna robe d'homme séculier. Il n'osa au milieu demeurer pour la paour de son père; pour ce fuit à garant en l'abaïe saint Martin de Tours. En celle mesme abaïe s'en vint le duc Gontran à refuge pour la paour du roy Chilperic, qui menacé l'avoit, pour ce que par lui avoit esté occis Théodebert son fils, si comme il lui mettoit sus, en la bataille dont nous avons parlé. Le roy i envoia un sien homme qui estoit nommé Rucolain, et lui commanda qu'il l'amenast à force. Quant ce Rucolain fu là venu, il manda saint Grigoire l'archevesque qu'il boutast Gontran hors de l'églyse, et s'il ne le vouloit faire, bien seust-il qu'il viendroit là à grant compagnie, et qu'il le tireroit hors du moustier à force. Le saint homme lui remanda que onques telle violence n'avoit esté ni par lui seroit faite; le chétif qui pas ne redouta à destruire l'églyse du glorieux confesseur de qui il estoit hebergié, fu soudainement seurpris d'une grant maladie: aporté fu en l'églyse, puis mourut un peu de tems après. Quant Mérovée entra en l'églyse, le saint archevesque chantoit la messe; il lui demanda sa bénéiçon, et pour ce qu'il la lui refusa, il jura qu'il occiroit aucuns du peuple, pour ce qu'il l'avoit escomenié sans le jugement des autres évesques. Lors lui donna sa bénéiçon aussi comme pour l'apaisier: puis manda au roy, par un sien dyacre, comment les choses estoient avenues. Frédégonde qui tous jours pensoit au mal, fist au roy entendant que Mérovée avoit là le clerc envoyé pour lui espier, et pour ceste raison l'envoia le roy en exil. Il manda à l'archevesque qu'il boutast hors de l'église son ennemi: mais quant il aperçut qu'il tardoit trop à faire son commandement, il commanda qu'on allast là à grant force de gent, pour ceste chose faire. Quant Mérovée sut que le roy envoioit là pour lui prendre, il ne volut issir de la cité. Leudastes comte de la cité occist ses serjans qui en la ville estoient allés pour quérir ses nécessités. De ce fu si courroucié qu'il prist un fisicien313, Moralophes avoit nom, qui de par le roy estoit là venu. Tout lui tolit, or et argent, et ce que il avoit; à la parfin l'eust-il occis, s'il ne s'en fust fui au moustiers; moult diffamoit son père et sa marastre. Un jour il pria l'archevesque Grigoire qu'il mangeast avec lui, puis lui dist qu'il lust aucune chose qui tournast à édificacion. L'archevesque prist le Livre Salemon, et lut le premier vers qu'il trouva: «Oculum quo aversatur patrem fodient corvi de torrentibus.» Si vaut autant en fançois: «Les corbiaus des ruissiaus crèveront l'euil dont l'on regarde son père par mautalent.» L'archevesque s'esmerveilla de ce que les paroles, par quoi le sage chastie le fils envers le père, lui vindrent à main si apareillement: mais Mérovée ne les entendi pas.
Note 312:(retour)Lais. Laic.
Note 313:(retour)Fisicien. Médecin.
314Le duc Gontran, qui avec Mérovée s'en estoit fui au moustier à garant, envoia un sien message à une Pitonise, qui par ses sorceries disoit aucunes fois les choses ainsi comme elles avenoient: et cuidoit tout certainement qu'elle dist tousjours voir, pour ce qu'elle lui avoit une fois dit non pas l'an tant seulement, mais le jour et l'heure que le roy Caribert mourut. Le message lui respondi une telle response de son estat et telles paroles: «Le roy Chilperic mourra cette année: Mérovée vaincra tous ses frères, saisira le royaume et puis te fera duc de France; cinq ans seras en cet office, au sisième seras évesque.» Gontran raconta à l'archevesque cette response et l'archevesque lui respondi: «Cette response deust mieux estre requise à Dieu qu'au diable.» La royne Frédégonde qui soutenoit la partie Gontran celéément, pour ce qu'il avoit occis Théodebert son fillastre, lui manda qu'il fist tant que Mérovée issist hors du moustier: et le traitre qui cuida qu'ils fussent apareilliés pour le prendre, fist ainsi comme elle lui manda; mais ce ne lui greva nullement, car il ne fu nul qui le prist.
Note 314:(retour)Aimoini lib. III, cap. 22.
Le roy envoia par un diacre deux chartes au moustier saint Martin: le parchemin de l'une estoit tout vuide sans escriptures; la sentence de l'autre estoit telle qu'on l'y récrivit en le vuide, s'il osoit tirer hors Mérovée de l'églyse. Le diacre atendi là trois jours et n'emporta nulle response. Quant Gontran sut que les messages du roy furent venus, il jura par le paile315de l'autel en paroles bobencières qu'il n'istroit hors du moustier que le roi ne le sut.
Note 315:(retour)Le paile. La nappe. Le latin est assez mal rendu: «Gontrannus nullis regiis venientibus, pallam alteris cum sacramento fidejussurem dedit, jactanter pollicitus nunquam se, inscio rege, templum egressurum.» On voit que Grégoire de Tours, suivi par Aimoin, veut surtout empêcher qu'on ne le soupçonne d'avoir trahi lui-meme Mérovée.
316A la parfin, laissa Mérovée les respons de la devineresse, et se prist aus devins respons: car en ce tems usoit-on communément de telle chose. Trois jours et trois nuis veilla, puis reçu telle response du livre des rois: «Eò quòd reliquistis Dominum Deum vestrum, tradidit vos Dominus in manus inimicorum vestrorum:» Si vaut autant à dire: «Pour ce que vous avez déguerpi vostre Dieu, il vous a baillié ès mains de vos ennemis.» Du prophète telle: «Dejecisti cos dum allevarentur:» c'est-à-dire, «Tu les as abaissés et déjetés, quant ils estoient alevés.» Des évangiles telle: «Scitis quia post biduum Pascha fiet:» si vaut autant à dire: «Ne savez-vous que Pasques seront après deux jours.» Pasques en hébreu si vaut autant que trespassement. Quant Mérovée eut entendu que ces paroles parloient de lui, il alla à la tombe saint Martin et pleura moult tendrement, puis s'en parti entre lui et Gontran atout cens hommes et plus: par la cité d'Auxerre trespassa droit à Dijon: d'iluec s'en alla droit en la Champaigne Rainsienne: là fu entrepris des gens du païs317. Lors se douta moult durement qu'il ne fu là retenu et livré ès mains son père; bien pensoit, s'il le pouvoit tenir, que de grièves paines le puniroit. En si grant désespérance chéit, qu'il apella un sien familier qui avoit nom Gailènes, et lui pria qu'il l'occist; celui-ci fist son commandement: car il le feri d'un coustel parmi les costes, si qu'il lui transperça tout outre: en telle manière fini sa vie Mérovée. Ce Gailènes, qui occis l'avoit, eut puis les mains coupées, le nez, les oreilles et les piés, et mourut ainsi atourné: mais si ce fu pour ce, nous ne savons mie; car l'histoire n'en parole pas.
Note 316:(retour):Aimoini lib. III, cap. 23.
Note 317:(retour)«A Tarabannensibus circumventum est,» dit Grégoire de Tours. «Tarunnensibus,» ou «Tarvanensibus,» dit Aimoin. C'est évidemment les habitans duTardenois, petite contrée qui séparoit le Soissonnois de la Champagne Rémoise.
Un fils que le roy avoit, et avoit à nom Samson, mourut en ce tems: moult eut-il grant duel de la mort de cet enfant.
318Incidence. En cette année fu veue au cours de la lune une estoile clere et resplendisante.
Note 318:(retour)Aimoini lib. III, cap. 24.
Incidence. Un puissant homme du règne Chilperic, qui estoit appelé Gontran Boson, lessa ses filles en l'églyse saint Hillaire de Poitiers, et s'en alla au roy Childebert à Mets au dix-septiesme an du règne de Chilperic et Gontran et du troisiesme de Childebert. Ce Gontran voulut oster ses filles de Poitou pour mener avec lui; mais trop doutoit la force d'un sien aversaire, qui avoit nom Drocolaine, qui moult lui faisoit de persécutions. Pour ce essaya premièrement à lui fléchir par promesses et par dons: celui-ci qui moult estoit orgueilleux et presumcieux en courage, respondit au message, que encore avoit-il la hart, dont il soloit pendre les autres deçus319, et de laquelle il pendroit Gontran Boson. Quant Gontran oy si orgueilleuse response qu'il se vantoit de le pendre, il tendi les mains an ciel et réclama le Seigneur qui fait seul les merveilles en ciel et en terre et le pria qu'il le secourut par la prière saint Martin. Il se combati encontre Drocolaine, et le feri de la lance parmi la joue, si qu'il lui tresperça tout outre parmi la goule qui avoit dites les orgueilleuses paroles contre lui; de la selle du cheval le leva, et le flati du cheval mort à terre. Par telle aventure traïst hors ses filles de Poitiers et les mena quelque part qu'il voulut.
Note 319:(retour)Deçus. «Deceptos,» dit Aimoin, «Culpabiles,» dit mieux Grégoire de Tours.
320Incidence. Les Poitevins et les Angevins assemblèrent et joignirent leurs forces ensamble. Varoque le comte de Bretaigne cuidèrent soudainement surprendre; mais il sut leur intention et fu garni de leur venue; sur eus s'embati à minuit, et en fist grant occision; au tiers jour après pacifia-il aus ducs le roy Chilperic: son fils leur bailla en ostages et il rendi ce qu'il avoit pris: la cité de Vanes rendi, en telle manière que le roy la lui laissoit tenir par sa grace, par an treu321rendant. Mais après un peu de tems il failli des convenances qui avoient esté mises; il envoia Eunice l'evesque de Vanes à cour pour avoir response d'aucunes causes; mais le roy lui dist assez de vilaines paroles, quant il fu devant lui venu, et fit si esmu contre lui qu'il l'envoya en essil.
Note 320:(retour)Aimoini lib. III, cap. 25.
Note 321:(retour)Treu. Tribut.
322Le roy assambla concile de tous les prélats de son règne en la cité de Paris en l'églyse saint Père, (qui ore est apelée sainte Geneviève). Préteste archevesque de Rouan qu'il avoit exillié rapela, en la présence de tous les prélas le fist venir, puis commença à proposer tous les cas qu'il lui susmettoit. Tout ce faisoit-il par l'incitement de la royne Frédégonde. «Seignours évesques et honorables, dist-il, jà soit ce que la royale puissance puisse condampner selonc les loix celui qui coupable de conspiration est contre elle, je ne vueil pas aller contre les sains canons: pour ce présente à votre audience celui qui porte faus nom de Pastour, en ce qu'il fait contre moi conspiration.» Quant il eut ce dit, il se retourna devers Préteste et lui dist ainsi: «O tu archevesque, dis moi pourquoi tu donnas dons au peuple contre ma santé? Par quel raison marias-tu Mérovée mon fils à la femme son oncle? Ne savois-tu pas ce que les canons sentent de tel cas? Pourquoi armas-tu ainsi le fils contre son père, qu'il me voloit tollir ma vie et mon règne?» Quant le roy eut laissé le parler, les François qui au dehors estoient commencèrent à frémir, et s'efforçoient de briser les portes du moustier pour l'archevesque tourmenter; mais le roy ne le voulut souffrir: ains lui donna congé de soi espurger. Celui-ci se purgea en telle manière qu'il nia tout ce que le roi lui avoit mis sus: lors furent faus tesmoings apareillés qui afermèrent qu'il avoit donné dons à aucuns du peuple pour le roy occirre en traïson. Aus tesmoins respondi ainsi: «Je vous confirme votre parole en ce que vous dites que je vous ai donné dons; que féissè-je donques autre chose, si je ne vous donnasse dons pour dons, quand je suis riche par vos dons? Mais ce que vous dites après que je aie mal pourchacé au roy et machiné contre sa santé, je dis que ce est faus en toutes manières.» Quant il eut ce dit, le roy se leva et s'en alla en son palais. Après ce que le roy s'en fu allé, les prélats demourèrent en l'églyse: lors vint au milieu du couvent des prélats Eutheces323, archidiacre de Paris et lors dist ainsi: «Seigneurs prélats, or est le tems venu ou que vous pouvez avoir gloire et louange pour votre grant constance et pour la partie et la cause de sainte églyse soustenir vigoureusement; ou que vous soyez en despit et en reproche de ceus qui après nous sont à venir, pour la honte et la déjection de votre frère.» Après ces paroles tous les prélats se turent: car tant redoutoient la forsenerie Frédégonde que nul n'osoit mot sonner. Lors commença à parler Grigoire le très vaillant archevesque de Tours et leur dist ainsi: «Seigneurs chiers frères, il nous convient donner au roy pourfitable conseil, et mesmement ceus qui plus sont ses familiers, qu'il ne soit plus esmus par aventure, qu'il ne devroit encontre le prélat de nostre Seigneur, et qu'il n'en soit après plus cruellement puni par celui qui venge les torts fais des innocens.» Après cette parole se turent tous ainsi comme devant. Lors recommença le saint homme à parler en telle manière: «Nous qui sommes establis de par nostre Seigneur pour les ames du peuple gouverner, devons eschiver cette horrible sentence dont Dieu nous menace par le prophète roi qui dist ainsi:» Se je ai dit au mauvais, tu morras de mort perpétuelle et vous ne lui annunciez, je demanderai sa mort de vos mains. «Donques nous qui somes establis en la maison nostre Seigneur pour gaites et pour eschargaiteurs324, ne soions pas si négligens que nous ne lui monstrons les périls de son ame, et que l'on ne contredise sa volenté, si mestier est, par example des anciens princes: comment Maxime l'empereour fut chassé de l'empire, pour ce qu'il contraint S. Martin à faire comunication aus hérétiques, après comment le roy Clodomire fu occis, pour ce qu'il ne voulut pas croire le conseil S. Avit.»
Note 322:(retour)Aimoini lib. III, cap. 26.
Note 323:(retour)Eutheces. «Actius.» (Aimoin.)
Note 324:(retour)Gaites et eschargaiteurs. Sentinelles.
Quant le saint homme eut sa raison finie, tous les prélats du concile se turent aussi comme devant, et furent aucun qui denoncèrent au roy, par flaterie et pour aquerre sa grace, que Grigoire, archevesque de Tours, estoit rebellé encontre le roy. Quant le roy oy ce, il le manda tantost par un des messages du palais: ès jardins estoit adonc, quant le saint vint devant lui, et il s'estoit apuié sur un tabernacle couvert de rainsiaus: à sa destre estoit Bertrand archevesque de Bordiaus, et à la senestre Ranemont evesque de Paris. Quant il le vit en sa présence, il l'arraisona en telle manière: «Dis moi tu, qui gardes justice plus droitement que tous les autres, pourquoi dis-tu contre ma volenté? Si, comme il me samble, tu te consens aus mauvais, en toi est acompli le proverbe que l'on dist, que le corbeau ne pochera jà l'euil à l'autre corbel.» Lors lui respondi le saint homme: «O tu roy, si je guerpis la voie de loyauté et de justice, il sera assez qui m'en reprendra: si tu la guerpis, qui t'en reprendra, fors celui seulement qui dist qu'il est vengeur des péchés? pour laquelle chose si nous t'amonestons que tu faces justice, et tu ne nous veus oyr, tu en seras plus dampné de Dieu que de nous.» A ce respondi le roy: Je ai tous jours empetré envers les autres la cause de justice, envers toi mille fois. Mais certes je ai trouvé trop bonne cause et trop bonne matière de ma vengeance. Je amonnesterai à tout le peuple de Tours que tu as à gouverner spirituellement, qu'ils crient contre toi, pour ce que tu ne leur fais nul droit. Je mesme qui suis roy, me plaindrai avec eus de ce que je ne puis empetrer envers toi ce qu'ils requièrent: et quant tu seras donques ainsi haïs et de moi et du peuple, tu seras diffamé et auras note de faus prélat.» A ce respondi saint Grigoire: «Roy, si je suis mauvés et mal droiturier, ce est plus chose conneue à Dieu que à toi. Mais si tu ne veux recevoir nos amonestemens, prens la sentence des saints canons et te consens à leur jugement.» Lors dit le roy au saint homme, pour ce qu'il lui vouloit un petit le cuer apaisier et asouagier, comme malicieux qu'il estoit, que estoient en ce point mises les tables, plaines de vin dessus: «Véez jà,» dist-il, «un mengier que je ai fait appareillier pour l'amour de toi, et n'i a autres viandes fors cicerres325et chars de volailles; siéds-toi avec nous, et use de nos viandes.» Lors lui respondi saint Grigoire: «Ma viande est de faire la volenté de mon père qui est ès cieux.» Il requist au roy qu'il promist qu'il ne feroit rien contre les canons. Le roy leva sa main et jura par celui qui vivra par tous les siècles, qu'il ne feroit rien contre les canons, ni contre les statuts de sainte églyse, et de saint Pierre. A tant s'en parti saint Grigoire, et lessa le roy en son palais.
Note 325:(retour)Cicerres. Pois. Chilperic vouloit il rassurer Grégoire contre la crainte d'empoisonnement.
Au matin, au point du jour, les messages la royne Frédégonde vinrent à l'hostel saint Grigoire, qui de par elle aportèrent deux livres d'argent, pour ce qu'il se consentist à la dampnacion Preteste, et dirent que les autres preudommes, et de bonne volenté, s'y estoient accordés. Le preudomme les refusa et dist que pour mille livres, ni pour nul avoir il ne s'y asentiroit autrement: moult le prièrent et le tinrent près de cette besoigne. A la parfin il leur otroia qu'il se consentiroit à ses frères selonc les decrès des canons. Ils pristrent lors congié en amour et en graces; car moult bien cuidièrent avoir fait leur besoigne. Aucuns des prélats vinrent à lui et lui requistrent cette mesme chose, et il leur donna cette mesme response. Quant les prélats furent venus au concile, le roy vint entr'eux et leur dist qu'il avoit trouvé ès décrès des canons que l'evesque repris de larrecin doit estre desordonné326, car il estoit letré. Les prélats commencièrent entr'eux à demander le quel ce estoit qui de tel cas estoit repris. Lors leur dist le roy: «Avez-vous donques oublié ce que je vous dis hier du grant larrecin que Preteste m'a fait?» Sans faille le roy leur avoit monstré, le jour devant, divers ornemens qu'on prisoit à trois mille livres et un sac en quoi il avoit deux mille deniers d'or, et disoit qu'il les lui avoit tous emblés. Mais Preteste se purgea légièreinent de ce fait et respondi en telle manière: «Sire, l'excellence de ta royale majesté peut bien ramembrer, s'il lui plest, que Brunehault me lessa en garde deus troussiaus de diverses choses, quant elle se partit de Rouan; puis les envoia querre par ses serjans: et avant que je lui livrasse rien, je te demandai et quis conseil de cette chose. Lors me commandas que je leur livrasse l'un des troussiaus, pour ce qu'ils n'en pouvoient plus porter à celle fois; puis revindrent arrière la seconde fois, et puis la tierce, et je leur rendi les autres choses par ton commandement: puis tu me dis que je me délivrasse de toutes ces choses, pour que ire ne montast plus entre nous deus; de toutes ces choses ne me demeura riens plus. De quel larrecin m'encoulpes tu donques?» Lors dist le roy: «S'il est ainsi comme tu as dit, que tu receus toutes ces choses en commande, pourquoi tranchas-tu donques un tissu de fil d'or, et le donnas à qui tu vousis, en nostre déjection et en nostre nuisance?» Lors respondi l'archevesque: « Je l'ai jà une fois dit, et encore le dirai, que je ne leur donnai pour autre chose fors pour aquerre leur pais et leur grace. Quant mes propres choses me faillirent, je m'enhardis à prendre aucunes des choses que je avoie reçues en garde, pour ce que Mérovée ton fils de char, de qui elle avoit requis le mariage, estoit mon fils spirituel: car je l'avois levé de fons.»
Note 326:(retour)Desordonné. Privé des ordres.
Le roy vit bien qu'il ne le pourroit convaincre, ni surmonter en telle manière: il se parti du concile et apela aucuns flateours qui plus estoient ses familiers; si leur dist: «Je reconnois que je suis vaincu par les paroles l'evesque et qu'il a du tout dit vérité: mais pour que nous fassions au gré et à la volenté la royne Frédégonde, allez à lui ainsi comme de par vous, et lui donnez tel conseil: tu peus bien savoir que nostre sire le roy Chilperic est homme moult miséricors, et tost pardonne son maltalent à ceus qui lui reconnoissent la vérité: va donques, si t'agenoille devant ses piés et reconnois que tu as meffais envers lui; et saches qu'il te pardonra tantost.» A lui alèrent et lui dirent ces paroles. Deceu fu l'archevesque par la tricherie de ceus qui lui prometoient que eux mesmes s'agenoilleroient devant lui et lui baiseroient le solier, avant qu'il ne lui pardonnast son courrous. A lendemain, quant le concile fu rassamblé, le roy commença à demander Preteste en telle manière: «Si tu donnas dons pour dons, pourquoi délivras-tu Mérovée contre ma santé327?» A ce respondit-il: «Je vous ai jà dit que Mérovée estoit mon filleul et mon fils spirituel, et pour cette raison apelai-je l'Ange de nostre Seigneur en son aide, si mestier fust.» Après ce qu'ils eurent longuement disputé ensamble par paroles, Preteste se leva, puis se lessa cheoir à ses piés et commença à crier: «Très débonnaire roy, aies merci de l'homicide qui te cuida occirre et faire ton fils régner pour toi.» Quant il eut tout ce reconnu devant tout le concile, le roy se leva et s'agenoilla devant les piés de tous ses prélats, et dist: «Oiez, Seigneurs très saints evesques, et entendez le très desloial murtrier qui confesse si grand crime.» Les prélats coururent au roi et le levèrent de terre: il commanda que Preteste fust bouté hors de l'églyse. En son palais retourna, puis envoia au concile aucun canon et dedens, un cayer de nouvele escriture, qui contenoit telle sentence: «L'evesque prouvé d'homicide et d'autres crimes doit estre désordoné.» Quant ce canon eut esté lu devant tous, Bertrand archevesque de Bourdiaus dist à Preteste qui moult estoit esbahi: «Frère et jadis compains en prelacion, si tu ne dessers la grace le roy328, tu ne peus plus user de notre compaignie.» Le roy requist à tout le concile que la robe Preteste fust détranchiée, ou que le cent huitiesme psaume du psautier, en quoi la malédiction Judas est contenue, fust leue desus son chief, ou qu'il fust escommunié perpétuelement. Mais les prélats ne voulurent pas ce faire, et mesmement Grigoire archevesque de Tours: ils boutèrent hors Preteste. Tantost, le roy le fist saisir et mette en prison: cette nuit mesme cuida eschaper; mais il fu repris et navré et traité vilainement: à la parfin fu envoié en exil en une ile de mer qui sied desous une cité, qui est apelée Constance329.
Note 327:(retour)Ma santé. «Contra meam salutem.» (Aimoin.)
Note 328:(retour)Dessers. Desservis, te rends digne de.
Note 329:(retour)L'une des deux îles du lac de Constance.
330Contran, le roy d'Orliens, manda à son neveu Childebert, le roy de Metz, qu'il venist encontre lui paisiblement en la marche des deux royaumes, en un lieu qui est apelé Pons Perrous331: là vint au commandement de son oncle. Le roy Gontran l'acola et le conjoit moult longuement, et lui dist oiant tous: «Puis qu'il est ainsi que Dieu m'a tolu tous les hoirs de mon corps par mon péchié, il me convient querre et pourchacier autres fils d'adjonction, à qui je lesse mon règne et mes trésors. Beau doux neveu Childebert, que je aime plus que nul homme, je ai donques esgardé et pourveu que tu soies héritier de ma terre et de mes trésors; pour laquelle chose je te prie qu'il i ait tel amour entre moi et toi et telle affection comme il doit avoir entre père et fils: un mesme escu nous cuevre, et une mesme lance nous deffende désormais, et si grant charitez nous joigne ensamble, que s'il avenoit que je eusse hoirs, et que je engendrasse encore fils, que je ne tolisse pas mon héritage que je t'otroi en présent.» Après ces paroles, les barons le roy Childebert regracièrent le roy Gontran, et respondirent pour leur Seigneur; car il estoit encore enfant. Ensamble mengièrent, grans dons donnèrent les uns aus autres, et s'en retournèrent honorablement chascun en son règne. Mais avant qu'ils se départissent, ils mandèrent au roy Chilperic qu'il leur rendist ce qu'il avoit pris du leur et saisi de leurs terres, ou qu'il s'apareillast contre eus à bataille. Quant le roy Chilperic oy ce mandement il en eut moult grant despit.
Note 330:(retour)Aimoini lib. III, cap. 27.
Note 331:(retour)«Ad pontem quem Petreum dicunt.» Ce doit être Pontpierre, en Franche-Comté, aujourd'hui village du département du Doubs, et non pas Pierrepont, comme le suppose dom Bouquet.
En ce tems estoient moult durement diffamés deux evesques, pour les grans outrages qu'ils faisoient parmi le païs: l'un avoit nom Saloine, et l'autre Sagitaire. Saint Nice archevesque de Lyon les avoit nourris dès enfance, et sacrés à ordre de prestre; puis les avoit élevés à la dignité de prélacion, Saloine d'une cité qui avoit nom Galp332, et Sagitaire d'une autre qui a nom Ebrène333. Ils ne se contenoient pas comme evesques, mais comme mauvais tyrans et homicides, robeurs et rapineurs; en fornication et en adultères despendoient folement leur tems et leur vie: en tant crut leur perversité, qu'ils s'embatirent à force de gens armés en l'hostel Victor, evesque de Troies qui faisoit la feste du jour de sa nativité; sa robe lui rompirent, ses serjans lui navrèrent et chascièrent, les viandes qu'il avoit apareillées pour sa feste ravirent: quant ils l'eurent ainsi vilené, ils le laissièrent tout seul en son hostel. La renommée de leurs fais vint au roy Gontran; lors fist assambler tous le senne334des evesques à Lyon. Les deux qui nom portoient d'evesque tant seulement, furent là convaincus des griefs cas qu'ils faisoient, et deposés de leurs siéges en la présence de saint Nice archevesque de Lyon, qui nourris et élevés les avoit; moult eurent grant desdaing335de leur déjection. Puis firent-ils tant qu'ils acquirent la grace le roy par ne sais quelle manière: ses lettres portèrent au pape Jehan et lui firent faussement entendre, qu'ils avoient esté cassés sans raison: tant le deçurent qu'il rescrivit au roy Gontran qu'il les establisist en leurs éveschés. Moult les reprist le roy et chastia de paroles; puis leur commanda qu'ils retournassent en leurs siéges. Pais et concorde firent à Victor le devant dit evesque, et ils envoièrent ceux qui la vilenie lui avoient faite, pour ce qu'il en prist venjance à sa volenté. Mais il fist selon le commandement de nostre Seigneur, qui commande que l'on ne rende mal pour mal: pour ce leur pardonna tout, et les laissa aller quittes sans paine. Saloine et Sagitaire, qui en leur siége furent restablis, commencèrent à faire pis que devant: car ils firent moult d'homicides en l'ost que Mummole fist contre les Lombars: en leurs citoyens mesmes et au peuple qu'ils avoient à garder spirituellement, estoient-ils si effrénés que plusieurs en navrèrent jusques à l'effusion du sang.
Note 332:(retour)Galp. Gap.
Note 333:(retour)Ebrene. Embrun.
Note 334:(retour)Le senne. Le synode.
Note 335:(retour)Desdaing. Indignation. «Craviter indignati.» (Aimoin.)
Quant le roy Gontran oy parler de leurs fais qui jà estoient renouvelés, il les fit oster de leurs siéges, et bien les garda en prison jusques à l'audience des prélats. Pour cette chose conçu Sagitaire si grant indignation et si grand despit, qu'il commença à parler trop vilainement contre le roy, et disoit tout apertement que ses fils ne devoient pas estre après lui héritiers, pour ce que leur mère avoit esté aussi comme chambrière de la mesnie Magnaquaire: les fils le roy vivoient encore en ce tems. Pour ces paroles fut le roy durement esmu contre eus, leurs chevaus et ce qu'ils avoient leur tollit, et les fist mettre en deux abaies, l'un moult loing de l'autre, pour faire leurs pénitences, et manda aus propres baillis du lieu qu'ils les fissent garder aus bonnes gens d'armes, qu'ils n'eschappassent par aucune aventure. Lors chéi l'ainsné des fils du roy en maladie: aucuns de ses familiers lui conseillièrent lors qu'il laissast aller les deux évesques en leurs lieux, que l'ire de nostre Seigneur ne chaïst sur sa mesnie pour occasion de leur damnacion. Le roy crut ce conseil; à leurs éveschiés les laissa aller. Lors monstrèrent si grant semblant de religion par dehors qu'il sambloit qu'ils leussent chacun jour leur psautier, et chantoient au moustier à tous les psaumes sans cesser. Mais un petit après retournèrent à leurs vices, ainsi comme le chien à son vomissement: à fornication et à yvrèce furent tout habandonnés. Car à cette heure que les clercs estoient aus matines, ils séoient encore à la table ès vins et ès viandes: au point du jour s'aloient couchier, et dormoient jusques à haute tierce. Telle vie menèrent longuement, et adossèrent nostre Seigneur336et ses commandemens; et nostre Sire les adossa, comme vous oyrez ci-après.
Note 336:(retour)Adossèrent. «Deum post terga ponentes.» (Aimoin.)
337Le roy Chilperic prist la cité de Poitiers que son neveu le roy Childebert tenoit: le duc Annode qui de par lui gardoit la terre et toutes les garnisons chassa hors. Ce duc Annode, qui ainsi avoit esté exilé et toutes ses choses saisies, fu rapelé en l'an après; et lui fu le païs et ses possessions rendues.
Note 337:(retour)Aimoin. lib. III, cap. 28.
Un autre noble homme qui estoit apelé Daccon fils Gadorice se départi par maltalent du roy Chilperic, pour ne sais quel cas; car l'histoire s'en tait. Le duc Dracolène le prist ainsi comme il chevauchoit par les païs de lieu en autre; par telle condition se rendi à lui qu'il lui jura qu'il n'auroit garde338de son corps: mais il le déçut; car quant il l'eut mené au roy, il fist tant que lui mesme le fist occire. Quant Docun, un autre339qui estoit en la prison le roy, sut que celui-ci avoit ainsi esté occis, il confessa ses péchés à un prestre, sans le sçu le roy; puis fu occis.
Note 338:(retour)N'auroit garde. N'auroit danger.
Note 339:(retour)Un autre. C'est un contre-sens. Il falloit direDaccon. Voici le texte d'Aimoin: «Cum ad regem perduxisset, egit ut interimeretur. Quod ubi Dacco, in custodia positus, agnovit, confessus cuidam presbitero peccata sua, etc.»
Incidence. En cette année envaïrent les Bretons la contrée de Rodais340, et passèrent jusques à une ville qui est apelée Bourc-cornu341Le duc Bibolène fu lors envoié contr'eux, jusques en Bretaigne les chasça, et dégasta tout le païs par feu et par espée: mais les Bretons, qui moult furent courrouciés d'un si grant dommage, ne s'en tinrent pas à tant: ains retournèrent l'année après et ne destruisirent pas tant seulement cette contrée qu'ils eurent devant gastée, mais toute la province de Nantes. Félix l'évesque de la cité leur manda, qu'ils cessassent les maus qu'ils faisoient: amandement lui promirent; mais pour ce ne s'amendèrent.
Note 340:(retour)Rodais. «Redonicam regionem.» Le territoire de Rennes.
Note 341:(retour)«Ad vicum qui Cornutus dicitur.» (Aimoin.) C'estSaint-Aubin le Cormier.
342En ce tems avint qu'un homme de Paris eut sa femme soupeçonnée d'adultère; elle requist son père et sa mère et à ses parens aide et secours de cette chose; et eus qui saine et inocente la cuidoient de ce cas, jurèrent à son baron et à ses amis, sur sains, en l'oratoire de saint Denis, qu'elle n'avoit coulpe en ce fait dont il l'acusoit; mais les parens au seigneur leur dirent, après le serment, qu'ils estoient parjures; tant montèrent les paroles d'une part et d'autre que elles vinrent à grant contention: et pour ce que l'une partie ni l'autre ne se voulut fléchir ni humilier, car ils estoient nobles gens et des plus grans du palais Chilperic, ils sacièrent les espées et s'entreblecièrent moult vilainement. L'églyse qui fu violée pour l'éfusion du sang fu suspendue de divins offices. Tant alla avant la nouvelle de ce cas, qu'elle fu au roy raportée: il jura que les uns ni les autres n'auroient sa grace ni amour, tant qu'ils n'auroient impetré vers Rainemont évesque de Paris en quel diocèse la chapelle estoit, qu'ils fussent absous de l'escomeniement qu'ils avoient reçu par ce fait. Ils firent tant vers l'évesque, qu'il les asout, et l'églyse fu reconciliée.343Mais pour ce que l'histoire fait ci-endroit mention de l'oratoire monseigneur saint Denis, ne doit-on pas entendre que ce fust l'abaïe ou les corps saints reposent maintenant: car en ce tems n'estoit encore fondée, ni les corps saints levés de terre: ains put estre la chapelle qui fu fondée au tems de sa passion en l'honneur de lui, où les corps saints reposent et qui ore est apelée saint Denis de l'Estrée.
Note 342:(retour)Aimoin. lib. III, cap. 27.
Note 343:(retour)Cette fin de chapitre n'est pas dans Aimoin; elle est du traducteur.--Quant à la pauvre femme inculpée, Grégoire de Tours ajoute qu'elle fut mise en jugement et condamnée à être étranglée. «Laqueo vitam finivit.» (Lib. V, cap. 33.)
344Nantin le comte d'Augoulesme mourut en ce temps avec griefs tourmens, par la vengeance de nostre Seigneur, pour les griefs et pour les injures que il faisoit à sainte Eglyse, si comme nous dirons ci-après. Macaire oncle à ce comte Nantin, qui longuement avoit usé de la seigneurie de la comté, alla au clergié et fist tant en peu de temps que il fu évesque de la cité; mais il ne vesqui pas longuement: car ceus qui pas ne l'aimoient, l'envenimèrent345. Celui, toutes voies, par qui cette vilenie fu faite, qui Frontin avoit nom, fu évesque après lui, mais il ne vesqui puis que un an. Après Frontin fu le troisième évesque Eracle, qui devant avoit esté archiprestre de Bordiaus. Nantin, dont nous avons parlé, qui la comté avoit achetée au roy pour la mort son oncle vengier, le reprist et blasma de ce que il tenoit entour lui ceus qui son oncle avoient occis par venin. Tant monta la contention d'une part et d'autre, que le comte saisi les viles de l'Eglise que ses oncles avoit données et quitées en son testament, et disoit qu'il n'estoit pas tenu au testament tenir, pour ce que ses propres clercs avoient fait celui morir qui le testament avoit fait. Après monta en plus grant forsenerie: car il occist aucuns du peuple et féri un prestre d'une lance parmi le corps, les mains lui fist lier derrière le dos, tormenter le fist et contraindre, pour ce qu'il cuidoit qu'il lui deust reconnoistre la mort de son oncle. Le prestre qui innocent estoit du fait, vuida tant de sanc de son corps par la plaie qui estoit ouverte, qu'il rendi son esperit comme martyr. Pour tel cas et pour semblables fu Nantin escommunié de l'évesque Eracle. A la parfin, pria tant aucuns des évesques qui à Saintes furent assamblés, que ils le firent absoudre par leurs prières, en promettant qu'il s'amenderoit, et que il rendroit tout ce qu'il avoit pris et saisi des choses de l'Eglyse. Quant il fu retourné à Angoulesme, il craventa et destruisi toutes les maisons et dist que si l'évesque recevoit ces choses, il les trouveroit désertes. Quant il sut qu'il avoit ce fait depuis que il avoit esté absous, il le rescomenia derechief; puis ne demeura pas moult qu'il trespassa de cest siècle. Le comte se fist absoudre par aucuns évesques qu'il avoit corrompus par dons. Après cette absolucion, qui peu ou néant lui valut, il cheut en une fort aigre fièvre. En ce point qu'il estoit au plus fort de la fièvre, il crioit à haute voie: «Haro las! haro las! comme l'évesque Eracle me tormente! il me flaèle et me fait ardoir tout le corps de son feu: las! je désire la mort, que je ne vive longuement en si grans doleurs comme je sueffre.» En tels cris et en telle voie fini sa douloureuse vie. Ici doivent prendre garde ceus qui font les griefs à sainte Eglyse, et doivent entendre que nostre Sire venge les tors faits de ceus qui sont grevés sans raison.
Note 344:(retour)Aimoini lib. III, cap. 30.
Note 345:(retour)L'envenimèrent. L'empoisonnèrent.
346Le roy Chilperic qui tousjours vivoit en empirant grevoit moult durement le peuple qui sous lui estoit de griefs tailles et de grièves exactions, par le conseil Frédégonde. Maint en laissièrent leur païs et s'en allèrent habiter en autres terres, ainsi comme exilés, qui mieux amoient à vivre en autres terres franchement, que estre chargés de si griefs treus en leur païs. Entre les mauveses coustumes que il avoit alevées, establit-il que tous, et gentils et vilains, qui vignes avoient, lesquelles ils labouroient ou à leurs deniers ou à leurs bras, rendraient chacun an une orcelée347de vin à la table le roy. En la terre d'Aquitaine avoit un prevost pour telles rentes cueillir, qui Marques estoit apelé: les gens contraingnoit vilainement à ces rentes paier par laides paroles et par menaces. Ceus du païs ne purent tous-jours souffrir les vilenies qu'il leur faisoit: pour ce fu occis par son outrage, au païs de Limozin. Chilperic, qui tous-jours alloit avant de mal en pis, chut en une fièvre trop forte: mais toutes-voies, trespassa-il348de cette maladie. En ce qu'il tournoit à garison, un petit fils qu'il avoit, qui encore n'estoit baptisié, commença à estre malade: la royne qui trop en estoit dolente le fist baptisier; lors lui alegea moult sa dolour, et il recouvra santé après le baptesme: mais elle n'en fu pas moult longuement esjoïe: car un sien frère, qui aisné de lui estoit, chut en infirmeté pestilente, et la maladie s'espandi tellement en toute la lignée le roy, comme si elle fust descendue et acoulée des entrailles paternelles ès corps et ès membres des enfans, et comme si elle vousist conquérir à soi-mesme le royaume et leur héritage349. A la parfin la royne Frédégonde, qui tantes fois sentoit en son cuer ses doleurs renouveler, comme elle regardoit le corps de ses enfans ainsi comme demi mors, oublia la cruauté de beste sauvage et vesti son cuer de la compassion de l'humain courage. Au roy s'en vint et lui dist en telle manière: «Sire, reconnoistre nous convient la grâce et les bénéfices que nostre Sire nous fait, qui pas ne prent la vengeance de la malice en quoi nous avons si longuement demeuré; et n'avons-nous pas souffert les fléaus de la justice de Dieu comme coupables, ains sommes chasciés par le baston dont nos enfans sont batus: et par ce povons-nous apercevoir que nostre Sire nous aime, par l'Escriture qui dist en la personne de lui: Je chastie ceus que j'aime. Nos enfans a pris comme purs innocens, pour ce qu'il les aimoit; nous mesmes a-t-il chastiés par diverses maladies. Si devons croire que ces persécutions, que nous souffrons, nous viennent par les larmes des veuves et des orphelins qui à tort sont par nous grevés. Repentons-nous donques des maux que nous avons faits, et nous convertissons à nostre Seigneur et le prions qu'il soit apaisé de nos meffais. Car il est piteux et miséricordieux aux pécheours qui vers lui s'humelient. Ardons donques les lettres que nous avons escriptes, et pour la santé de nostre lignée et de nos ames effaçons les lettres où les exactions sont scélées, qui sont à la destruction des povres. Il n'est rien que nous devons douter si nous nous repentons vraiement. Si nous avons souffert ces grans maux, pas ne devons douter mains griefs: quel mal peut home souffrir plus grief que de perdre ce qu'il mieux aime? Pourquoi gardons-nous les trésors que avons si longuement acquis et amassés, quant nous avons perdu tous nos hoirs qui deussent estre nos héritiers? Gardons donques que nous ne soions encourus par la sentence du riche home dont l'Evangile parole, qui amassoit et emplissoit ses greniers, et une voix lui dist qu'il ne verroit jà le jour de lendemain, et ne sauroit qui seroit héritier de ces choses. Celui donques peut estre débonnaire, qui de nous s'est jà vengié en partie, et plus miséricors que s'il ne se fust de riens vengié.» Cette amonicion, que Frédégonde fist au roy, lui refrena la forsenerie et l'avarice de son cuer, et lui amolia tant la dureté de son corage qu'il geta et ardi au feu les autentiques en quoi la loi estoit escripte, pour le peuple grever.
Note 346:(retour)Aimoini lib. III, cap. 31.
Note 347:(retour)Une orcelée. Un cruchon. Traduction du latin,urceolus. Aimoin dit: «Amphoram vini.»
Note 348:(retour)Trespassa. Revint.
Note 349:(retour)Phrase mal entendue: «Ac si in filiorum membris hereditariam videretur velle sibi vendicare sedem.»