Après ce entendit et ordenna du royaume d'Acquitaine; de la cité de Chalon se partit, si estoit Loys avecques luy, l'emperéris Judith et Charles son fils, à grans compaignies de princes et de peuple. Le fleuve de Loire trespassa et s'en ala à Clermont en Auvergne. Là furent venus ses amis et ceulx qui loyauté luy portoient. Liément et débonnairemient le receurent. Et puis voult qu'ils féissent serement de loyauté à Charles son fils. Aucuns de ceulx qui ne voulloient avant venir fist prendre pour ce meismement que ils ne voulloient avant venir, ains alloient entour la route, espiant et faisant toultes et larrecins quant ils povoient. Jugier les fist et justicier selon les loys. Tant demoura au païs pour ordenner des besoignes du royaume que la Nativité approucha. La feste fist en la cité de Poitiers.
[990]La meisme nuit vint à luy un messagier qui luy apporta nouvelles que son fils Loys avoit assemblé Saisnes et Thoringiens, et estoit entré moult esforciement en Alemaigne. De ces nouvelles fu l'empereur si troublé, qu'il en receut en soy une maladie, car il estoit de grant aage et de fleumatique complexion, qui plus habunde en yver que en esté. Si avoit autres enfermetés dedans le corps et la douleur des nouvelles qui moult le tourmentoient, jà soit ce qu'il feust débonnaire oultre manière d'homme. Mais le grant cuer de luy qui oncques ne fu pour nulle adversité brisié, et ce qu'il véoit sainte Églyse troublée et le peuple crestien en persécucion, le fist fort à souffrir toutes adversités pour l'amour de nostre Seigneur.
Note 990:Vita Ludovici Pii.—LXII.
Quant ce vint vers le caresme, que les saintes jeunes durent commencier, il appareilla son ost pour ostoier en Alemaigne contre son fils Loys. Si le grevoit plus pour ce qu'il souloit tout ce saint temps despendre en matines et en jeunes et en oraisons et aumosnes; et il le convenoit ostoier et chevauchier en armes par le païs, né ne voulloit avoir un seul jour de repos pour la cure qu'il avoit de sainte Églyse ramener à pais et à concorde. Car il faisoit à l'exemple du bon pasteur qui pas ne doubte à abandonner son corps à martire pour la délivrance de ses ouailles: dont l'en ne doibt pas doubter qu'il ne ait les mérites receues, quant le souverain des pasteurs promet grant loier à ceulx qui ainsi travaillent pour l'amour de luy. A Ais-la-Chapelle s'en vint à grant travail de son corps et meismement pour la maladie qu'il sentoit. Droit à la sollempnité de Pasques vint là. Après la feste, se mist à la voie pour accomplir la besoigne pour quoi il estoit meu: le Rin trespassa et s'en alla en Thoringe, où il avoit entendu que Loys estoit. Mais quant il sceut que son père venoit si efforciement, il ne l'osa attendre, ains se mist à la fuite par Esclavonie, et par là retourna en Bavière. Et l'empereur assembla parlement en la cité de Garmaise. Si envoia endementiers en Italie à son fils Lothaire, et luy manda qu'il venist à son parlement pour traitier de ce et d'autres choses. Charles son fils et l'emperéris estoient demourés en France, et conversoient adoncques au royaume d'Acquitaine.
Incidence.Droit en ce temps fu éclipse de soleil universel, tel que entre l'éclipsé et la nuit n'a voit point de différence. Et jà soit ce qu'il feust[991] doulx et débonnaire selon nature, si eut-il fin triste et douloureuse. Car il fu par ce signifié que celle grant lumière qui luisoit au monde dessus le candelabre, se devoit départir en ténèbres et en tribulations. Car il commença lors à afleboier et à perdre le boire et le mangier, puis à sangloter et à souspirer et à deffaillir du tout. Et quant il se sentit ainsi en foible point, il commanda que on lui tendist ses paveillons en une isle de lès la cité de Maïence. Lors si defaillant fu de ses membres qu'il accoucha du tout au lit.
Note 991:Qu'il feust.Que l'éclipse.
Qui pourroit raconter la cure qu'il avoit de sainte Églyse et la joie qu'il avoit quant il la véoit en bon estat, et la douleur aussi et la compassion qu'il avoit de sa tribulacion? Qui pourroit nombrer les larmes qu'il respandoit en priant nostre Seigneur pour le confort de sainte Églyse? Il ne se doutoit pas pour ce qu'il trespassoit de ce siècle, mais pour les tribulacions qu'il sentoit qui estoient à venir après sa mort, et disoit en se complaignant: «Las pourquoi est ma vie fénie en telle tribulacion et en telle persécution de paix et de concordance.» Là estoient présens mains vaillans prélas pour lui reconforter et mains autres sergens nostre Seigneur. Entre les autres estoit Henry[992], arcevesque de Trèves; Othogaire, arcevesque de Maïence, et Dreues son frère, arcevesque de Mez, et arcichapellain du palais. Et en tant comme il estoit plus son prouchain, de tant se fioit-il plus en luy; c'estoit celluy à qui il se confessoit chascun jour, à qui il offroit à Dieu le sacrifice de vrai cuer contrit. Par quarante jours ne prist oncques aultre viande que le corps du Sauveur, en regraciant et loant la justice de nostre Seigneur, et en disant: «Sire Dieu, tu es juge droiturier; car pour ce que je n'ai pas jeuné la quarantaine, je te rends orendroit ces jeunes commandées.
Note 992:Henry.Le latin peut-être corrompu ou mal édité porte:Heti.
Coment l'empereur fist aporter tous ses joiaus devant luy pour départir aux églyses. Coment il donna sa couronne et s'espée à Lothaire, pour ce qu'il amast et soustenist Judith sa femme et Charles son fils. Comment il se complaint de son fils Loys. De son trespassement, et coment Dreues son frère, évesque de Mez, fist le corps porter à Mez, et noblement ensépoulturer en l'églyse Saint-Arnoul.
Lors commanaa à Dreues, son frère, qu'il féist venir devant luy tous les chambellens du palais et les menistres, et voult que tous ses joyauls et ses meubles feussent escris, en quelque chose que ce feust: en escrins, en or, en couronnes ou en pierres ou en armes, en livres, en vaisseaux et en draps de soie ou en ornemens d'églyses. Pour ce le faisoit qu'il voulloit savoir qu'ils pourroit donner aux églyses, aux povres et aux menistres du palais; et, au derrenier, que il pourroit donner à ses deux fils Lothaire et Charlon. A Lothaire donna sa couronne et s'espée par telle condicion qu'il portast foy et loyauté à sa femme Judith et à Charlon son frère, et qu'il luy laissast en paix sa partie du royaume, telle comme il luy avoit donnée devant les princes du palais, ainsi comme luy-meisme estoit tenu à tenir et à garentir par son serement.
Après ce qu'il eut ainsi ordenné de toutes ces choses, il rendit graces à Dieu de ce que riens propre ne luy demouroit. Son frère, l'évesque Dreues, et les autres prélas qui présens estoient, regracioient Dieu de ce qu'ils véoient la fin du saint prudomme en telle dévocion et en telle persévérence, sacrifiant à Dieu en vraie pacience les tribulations de ce siècle. Si devoit avoir bien telle fin, car il avoit tousjours eue vie aournée de vertus. Mais une chose y avoit qui un petit troubloit leur joie, car ils se doubtoient qu'il ne voulsist son cuer apaisier envers Loys son fils, qui tant de tribulacions lui avoit faites. Car ils savoient bien qu'il l'avoit tant de fois courroucié et meismement en la fin de sa vie qu'il en avoit grant ire et grant douleur au cuer. Toutes voies se fièrent tant en la pacience de son doulx cuer qui oncques pour nulle adversité n'avoit esté brisée qu'ils essaièrent légièrement sa pensée par l'évesque Dreues son frère: car il ne voulloit refuser de nule chose qu'il voulsist.
Et quant l'évesque Dreues luy eut son fils ramerteu, il monstra premier par semblant l'amertume et la douleur de son cuer. Mais après quant il fu revenu petit à petit à sa pensée et il se fu efforcié de parler tant comme il put, il commença à raconter et à nombrer les angoisses et les maulx qu'il luy avoit fais et puis les mérites qu'il avoit desservis à faire telles choses contre nature et contre le commandement nostre Seigneur. «Mais pour ce,» dist-il, qu'il ne peut à moy venir, pour faire satisfaction en tesmoing de Dieu et de vous qui ci estes présens, je luy pardoing tout quanqu'il m'a meffait. Mais à vous,» dist-il, appartient de luy amonnester que sé je luy pardone ce qu'il a tantes fois vers moy mespris, toutes voies n'oublie-il pas les travaulx et les griefs qu'il m'a fais à la fin de ma vie qui m'ont mené à la mort. Et qu'il n'oublie pas aussi ce qu'il a petit prisié et mis en despit les commandemens de nostre Seigneur qui commande qu'on porte honneur à son père et à sa mère.» [993]Après ces parolles il commanda que l'en chantast Vigiles devant luy; si estoit samedi au soir. Et puis commanda que l'en le seignast du signe de la sainte croix. Luy-meisme prist la croix et fist signe sur son front et sur son pis. Et quant il estoit las, il faisoit signe à l'évesque Dreues, son frère, qu'il le préseignast.
Note 993:Vita Ludov. Pii.—LXIV.
Toute celle nuit demoura si foible que nulle vertu corporelle n'estoit en luy, mais tousjours avoit pensée saine sobre et attemprée et certaine mémoire de sens naturel. Et au dimanche au matin commanda qu'on appareillast pour chanter messe; et voult que l'évesque Dreues son frère la chantast. Après la messe receut son Sauveur, et en un petit galice un pou de son précieux sang. Lors pria son frère et tous les autres qu'ils allassent mengier, et dist qu'il attendroit bien tant qu'ils feussent revenus.
Après quant ils eurent mengié et ils furent revenus, il sentit que l'eure de son trespassement approchoit. Il joingt le pouce au doi et fist signe à Dreues, son frère, qu'il s'approchast de luy, car il faisoit adès[994] ainsi, quant il le voulloit appeler. Quant luy et tous les autres prélas se furent approchés de luy, il leur requist par signes et par parolles telles comme il put qu'ils li donnassent leur benéiçon. Quant ce vint à celle heure que l'ame se dut départir du corps[995], il tourna sa face à senestre partie, et à toute la force du corps qu'il put en soy trouver, par manière de grant indignacion, il dist:Huz! huz![996] qui vault autant à dire comme hors, hors: dont il appert que il vit le diable à celle heure; de laquelle compaignie il n'eut oncques que faire né mort né vif. Après ce, retourna sa face à destre partie et puis si leva les yeulx vers le ciel; et de tant comme il regardoit plus horriblement à la senestre partie, de tant regardoit-il à la destre plus liement, en telle manière que entre luy et un homme qui rit n'avoit point de différence.
Note 994:Adès.Toujours.
Note 995: Le texte latin ajoute:Ut plures me retulet.
Note 996:Huz.C'est, je pense, l'interjection dont on se sert encore pour faire avancer les bêtes de somme.Hu!lequel mot, suivant le latin,significat foras, foras.
En ceste manière trespassa de ceste mortelle vie à la joie de paradis si comme l'en croit certainement. Car (ainsi comme un sage maistre dit) cil ne peut mauvaisement mourir qui tousjours a bien vescu. Le jour de son trespassement fu en la douziesme kalende de juillet. Le temps de sa vie soixante-quatre ans. Le temps du royaume d'Acquitaine trente-sept ans. Le temps de son empire vingt-sept ans. Le temps de l'incarnation huit cent quarante.
Quant il fu trespassé, Dreues son frère, l'évesque de Mez, et les autres prélas, les abbés, les comtes et les barons[997] qui là estoient présens, prindrent le corps et le firent mettre en terre à Mez à grant procession du clergié et du peuple: en l'églyse Saint-Arnoul le fist son frère enterrer honnourablement avec sa mère, la royne Hildegarde, qui léans estoit ensépulturée.
Note 997:Les barons.«Wassis dominicis.»
Au temps de cestuy empereur furent apportées les reliques en France de saint Ypolite et de saint Tiburce, et mises honnourablement en l'églyse Saint-Denis en France.