Note 89:Gesta reg., cap. 51.
Note 90:Entre lui, etc. Cette traduction n'est pas exacte. L'auteur desGestaveut sans doute parler du temps qui suivit la mort de Pepin. «Plectrudis quoque, cum nepotibus suis vel rege cuncta gubernabat sub discreto regimine.»
Note 91:Contens. Querelles. Du latincontentio.
Note 92:De la Charbonnière. La forêt Carbonière étoit alors la partie occidentale de la forêt des Ardennes.
[93]Peu de tems après morut le roy Dagobert, et régna cinq ans tant seulement. Lors eslurent les François un clerc qui avoit nom Daniel; mais aucunes histoires dient que il fu frère au roy Dagobert[94], qui devant avoit régné. Ses cheveux lui lessièrent croistre, puis le couronnèrent et lui changièrent son nom et l'apelèrent Chilperic. Quant Charles fu eschapé de prison, il se pourquist et pourchaça de quanques il put avoir pour la seignourie conquérir du palais, que son père le prince avoit tenue, et comment il la pourroit tollir à Raganfroy. Mais le roy Chilperic et Raganfroy ajoustèrent leurs osts ensemble et murent à bataille contre lui jusques au fleuve de Muese; si revint d'autre part en leur aide Rabode le duc de Frise à qui ils s'estoient aliés, et Charles revint encontre eus hardiement, ses batailles ordona, et se ferit ès Frisons et entre ses autres ennemis; là souffrit si fort estour et périlleux, que il y perdit trop de ses gens; à la parfin fut-il desconfi, et il s'en eschapa par fuite.
Note 93:Gesta reg., cap. 52.
Note 94:Au roi Dagobert. L'origine de Chilperic II est fortincertaine; il paroît cependant que le maire du palaisRaganfroi,ouRainfroi, voulut le faire reconnoître pour le second file deChilderic II, assassiné en 674 avec son fils aîné Dagobert. Dans cecas, il ne pouvoit passer pour le frère du dernier roiDagobert III. LesGestani les continuateurs do Fredegaire neparlent en rien de l'origine royale deDaniel.
[95]Peu de tems après, le roy Chilperic et Raganfroy esmurent leurs osts derechief contre lui; en la forest d'Ardenne entrèrent, outre-passèrent jusques au Rhin et puis jusques à Couloigne, en dégastant tout le païs. Mais Plectrude, la marastre[96] qui femme avoit esté au prince Pepin, les en fist retourner par grant avoir que elle leur donna. En ce point que ils retournoient, Charles leur vint au-devant à un pas qui a nom Amblave[97]; entre eus se ferit, si leur fist moult grant dommage de leur gent. Après rapela sa force et mut son ost après eus; ils rassamblèrent leurs osts d'autre part, et vinrent contre lui; mais avant que ils vinssent à bataille ensamble, Charles les requist de pais et de concorde; à ce ne se voulurent accorder; ains issirent à bataille contre le droit en un lieu de Cambresis qui est apelé Vinci[98], le dimenche devant Pasques, en la tierce[99] calende d'avril; et il revint au-devant d'autre part et les reçut hardiement. Forte bataille rendirent d'ambedeux parts, desconfits furent à la parfin Raganfroy et le roy Chilperic, et eschapèrent par la fuite; et Charles eut victoire et demoura au champ comme noble vainqueur. Toute cette région mist à gast, et retourna en Austrasie à grant despoilles de ses ennemis. Aucunes croniques dient que[100] il les chaça jusques à Paris. Avant que il retournast en Austrasie, à la cité de Couloigne s'en alla et fist que elle fut de sa seignourie. Encontre Plectrude sa marrastre estriva[101] tant que elle lui rendit les trésors de son père. Si fist un roy sur soi qui avoit nom Clotaire. Tandis comme le prince Charles se demenoit ainsi au royaume d'Austrasie, le roy Chilperic et Raganfroy apelèrent en leur aide Eudes le duc d'Aquitaine, et firent aliances à lui. L'ost des Gascons assambla puis murent à grant ost tous ensamble contre le prince Charles et il revint contre eus hardiement et sans nul doute. Ensamble se combatirent fortement et longuement; à la parfin furent-ils desconfits, et s'enfuit le duc Eudes jusques à Paris; Saine trespassa et s'enfui tout outre jusques à Orléans. Là n'osa demourer: ains prist le roy Chilperic et tous ses trésors, et s'enfui en sa terre tout lié quant il put eschaper. Charles le suivit longuement; mais il ne le put trouver: Raganfroy le mestre du palais chaça jusques en la cité d'Angiers; dedens l'asist, né onques ne s'en voulut partir jusques à tant que il eut pris lui et la cité.[102] Pitié et miséricorde l'esmut à ce que il la lui donnast pour habiter. Quant il fu venu au-dessus de lui, en France retourna et entra en la seignourie du royaume sans contredit. En cette année morut le roy Clotaire que il avoit couronné par-dessus lui. En l'an après envoia le prince Charles ses messages au duc Eudes d'Aquitaine; tantfist le duc Eudes vers lui, que il eut sa pais et sa concorde et lui rendi le roy Chilperic que il en avoit mené, et grant plenté de ses trésors et de ses joiaus. Le roy ne vesquit pas puis moult longuement; cinq ans et demi régna; mort fu et ensépulturé en la cité de Noyon. Après lui eslurent les François un autre et le prince Charles le confirma, Théoderic avoit nom; droit hoir estoit, car il avoit esté fils le second Dagobert, et norri en l'abaïe de Chelles[103]; si régna puis quinze ans. En telle manière fu Charles le noble prince mestre du palais de France, et prince du royaume d'Austrasie.
Note 95:Gesta reg., cap. 53.
Note 96:La marastre, etc. La plupart des manuscrits portent lapreude femme. C'est une erreur évidente, suivie par tous les précédents éditeurs. J'ai préféré la leçon du nº 1541: «Multoque thesauro àmatronaPlectrude accepto, revertebantur gaudentes.» Cela est bien différent. Matrone ne signifie pas icipreude femme, maisveuve, et Plectrude ne fit pas retourner lesRoyaux, mais une fois leur course terminée, elle leur distribua de ses trésors en les remerciant au contraire du mal qu'ils avoient fait à son fillatre Charles.
Note 97:Amblaves. C'est un lieu situé non loin du monastère deStavelon, dans le pays de Liège.
Note 98:Vinci. C'est aujourd'hui une ferme du département du Nord,située sur le terroir de Crevecœur, et dépendant de la paroisse de cebourg. Elle est à deux lieues de Cambrai, comme nous l'apprennentBalderic et son savant éditeur M. Le Glay.
Note 99:La tierce calende. LesGesta regumportent: XII Kal.Ap. in quadragesima.
Note 100:Aucunes croniques. Entre autres celle du second continuateur de Fredegaire. «Quos Carlus persecutus, usque Parisius civitatem properavit.» (Cap. 56.) Ces concordances d'autorités prouvent avec quel soin scrupuleux notre traducteur françois établissait son texte.
Note 101:Estriva. Lutta, batailla. Nos paysans de la Champagne gardent le motretriver, dans un sens analogue.
Note 102:Pitié et miséricorde. Cette phrase n'est pas dans lesGesta, mais dans Sigebert. A° 722. Au reste, ce ne fut que sept ans plus tard que Charles Martel consentit à donner pour lieu de refuge à Rainfroi la ville d'Angers.
Note 103:En l'abbaye de Chelles. Ici s'arrête le texte latin desGesta regum, dont l'auteur étoit évidemment contemporain, d'après les derniers mots de son récit: «Franci vero Theudericum….. regem super se statuunt; qui usque nunc in regno subsistit.» Un ancien manuscrit de cesGestaporte même: «Qui nunc anno sexto in regno subsistit.» Les principaux guides de notre traducteur seront désormais lescontinuateurs de Fredegaire, que l'on feroit mieux d'indiquer:Anonymes, continuateurs d'un anonyme. Pour le reste du paragraphe, c'est une addition du traducteur.
[104]En ce tems se rebellèrent les Sennes; le prince Charles assambla ses osts et entra en leur terre; vertueusement les domta et desconfit: après retourna en France à grant victoire. Au chief de cet an mesme assambla ses osts, le Rhin passa. Si avirona et cercha toute Alemaigne et toute Souave, et soumist toutes ces terres à sa seignourie; puis passa tout outre jusques au fleuve de la Dinoe; ès terres et ès régions qui par delà sont conduisit son ost de France; une terre qui est par delà le fleuve conquist, qui a nom Bulgarie[105]. Quant il eut toutes ces terres conquises et les parties devers Orient cerchées[106], il retourna en France à grans victoires et à grant proies de diverses richesses: en son retour amena avec lui dame Plectrude sa marrastre[107] et une sienne nièce qui avoit nom Sinichilde.
Note 104:Fredeg. cont., cap. 108.
Note 105:Bulgarie. «Fines Bajoarenses occupavit.» Il falloit traduire qui a nomBajoarieouBavière.
Note 106:Et les parties, etc. Cela est du fait de notre traducteur, dont la mémoire étoit sans doute remplie des chansons de geste populaires.
Note 107:Dame Plectrude sa marastre. Le traducteur semble avoir été trompé par le motmatrona. Le continuateur de Fredegaire dit: «Cum matronâ quâdam, nomine Bilitrude et nepte suâ Sonichilde regreditur.»
En ce tems, brisa Eudes le duc d'Aquitaine les aliances que il avoit à lui formées. Le prince Charles, qui bien sut ces nouvelles par messages, esmut ses osts, Loire trespassa et chaça le duc bien avant en sa terre; mais prendre ne le put. Maintes richesses conquist sur ses ennemis, puis retourna en France; mais il n'y fist pas long séjour.[108] Ses osts rassambla derechief et mut contre les Sennes, les Alemans, les Bavarois et contre ceus de Souave, qui tous estoient revelés contre lui. Lanfroy le duc d'Alemagne sousmit et humilia par armes: toutes ces terres devant dites destruisist et gasta, puis retourna en France noble vainqueur partout, à grans victoires et à grans despoilles de ses ennemis.
Note 108: Le reste de l'alinéa n'est pas dans le continuateur de Fredegaire, mais semble fait d'après la Chronique de Sigebert; années 724 à 729.
Comment Charles Martiaus occist en une bataille trois cent quatre-vingt et cinq mille Sarrazins, et comment il tolli les dismes aux églyses.
Quant le duc Eudes vit que le prince Charles l'eut ainsi abatu et si humilié, et que il ne se porroit vengier sé il ne queroit secours d'aucune part, il s'alia aus Sarrazins d'Espaigne[109] et les apela en son aide contre le prince Charles et contre la crestienté. Lors issirent d'Espaigne les Sarrazins, et leur roy qui avoit nom Abdirames, à tout leurs femmes et leurs enfans et toute leur substance, en si grant plenté que nul ne le povoit nombrer ni estimer; tout leur harnois et quanques[110] ils avoient amenèrent avec eus, ainsi comme se ils deussent tousjours-mais habiter en France. Gironde trespassèrent, en la cité de Bordeaux entrèrent, le peuple occirent, les églyses ardirent et destruisirent tout le païs. Outrepassèrent jusques à Poitiers, tout mirent à destruction aussi comme ils avoient fait à Bordeaux, et ardirent l'églyse Saint-Hilaire, de quoi ce fu grans douleur. De là murent pour aller à la cité de Tours pour destruire l'églyse Saint-Martin, la cité et toute la contrée. Là leur vint au-devant le glorieux prince Charles et quanques il put avoir d'effort[111]; ses batailles ordona et se ferit en eus par merveilleus hardement, ainsi comme le loup affamé fiert entre les brebis. Au nom de la vertu nostre Seignour, là fist si grant occision des ennemis de la foi crestienne, si comme l'histoire tesmoigne, que il en occist en cette bataille trois cent quatre-vingt et cinq mille[112], et leur roy qui avoit nom Abdirames. [113]Lors fu-il primes apelé Martiaus par seurnom, car aussi comme le martiaus debrise et froisse le fer et l'acier et tous les autres métaus, aussi froissoit-il et brisoit par la bataille tous ses ennemis et toutes estranges nacions. Si fu plus grant merveille: car il ne perdi en cette bataille de toute sa gent que mille et cinq cents hommes. Leurs tentes et leurs harnois prist tout, et fist proie de quanques ils avoient, à lui et à ses hommes. Pourla raison de grant besoing prist-il les dismes des églyses pour donner aus chevaliers qui deffendoient la foi crestienne et le royaume, par le conseil et par la voulenté des prélas; et promist que sé Dieu lui donnoit vie, il les restabliroit aus églyses, et leur rendroit largement et ce et autres choses. Ce fist-il pour les grans guerres que il avoit souvent, et pour les continueux assauts de ses ennemis. Eudes, le duc d'Aquitaine, qui si merveilleux peuple de Sarrazins avoit fait venir en France, fist tant que il fu réconcilié au prince Charles Martiaus et occist puis des Sarrazins quanques il en put trouver qui estoient eschapés de la bataille.
Note 109:Il s'allia aux Sarrasins. LaChronicon MoissiacensisCoenobii, qui semble du VIIIème siècle, dit le contraire. Eudes,après avoir été vaincu par les Sarrasins, auroit demandé secours àCharles Martel.
Note 110:Quanques. Tout ce que.
Note 111:D'effort. De résistance.
Note 112:Trois cent quatre-vingt-cinq mille. Cette énumération ne se trouve que dansPaul Diacreet dans laChronique de Sigebert: «Ex eis CCCCLXXV millia cum rege suo Abdyrama peremit, et MDI suorum amisit.» (Ad ann. 730.) Voyez au reste pour la bataille de Poitiers le précieux travail que vient de publier M. Reynaudsur les invasions des Sarrasins en France. Paris, Dondey-Dupré, 1836.
Note 113:Lors fu primes appelé Martiaus. Cela et la mention de la prise des dîmes sont empruntésad Chronicon S. Richarii, auctore Hariulfo monacho; elle remonte au XIème siècle. (Voy. lib. II, ad ann. 737.)
[114]En l'année après rassembla ses osts le noble prince Charles Martiaus, et entra en Bourgogne; les contrées du royaume cercha[115], les cités et les chastiaus saisist et garnist de sa gent, et y mist chevetains et chastelains fevetables[116] et loiaus pour le païs justicier, et pour contrester[117] aus rebelles. Quant il eut les choses ordonées à sa volonté, et mis pais par tout le païs, il retourna par la cité de Lyon, et se mist en possession de la cité, puis la livra à garder à ceus à qui il se fia et de là retourna en France. En ce tems morut Eudes le duc d'Aquitaine. Charles Martiaus qui les nouvelles en sut, mut à ost banie[118] pour sa terre saisir par le conseil de ses barons; le fleuve de Loire passa, puis Gironde; la cité de Bordeaux prist, et puis celle de Blaives, toute cette région mist en sa seigneurie, cités et chastiaus. Après retourna en France glorieux et victorieux pour tous ses fais, par l'aide du Roy des roys qui vit et règne sans fin. Mais aucunes chroniques dient[119] ci endroit que avant que il eust Aquitaine conquise, il se combati contre Hunaut et Gaifier les deux fils le duc Eudes.
Note 114:Cont. Fredeg., cap. 109.
Note 115:Cercha. Parcourut.
Note 116:Fevetables. Commefievés, c'est-à-dire hommes dévoués et dont il avoit pris la foi.
Note 117:Contrester. Résister.
Note 118:Mut à ost bannie. Marcha avec une armée convoquée.
Note 119:Aucunes chroniques. Entre autres celle de Sigebert?. ad ann. 733. Mais dans tous les cas, les deux fils d'Eudes étoientHattoetHunaud.Gaiffierétoit fils deHunaud.
A ce tems advint que les Frisons, qui sont gent cruelle et hardie, se rebellèrent contre lui trop cruellement. Là ne put-on aller par terre: car cette région est enclose de mer; pour ce lui convint-il assambler grant navie de nefs et de galies pour passer en Frise. En mer se mist, et arriva en cette terre par l'aide nostre Seignour: Astrasie et Emstrachie[120], deux contrées de cette région, trespassa toutes et chercha, et mist tout à destruction par feu et par occision.
Note 120:Astrasie. Westrachia, aujourd'huiWestergoe, qui donne son nom à l'un des quatre quartiers de la Frise; celui qui touche à la côte duZuider-Zée.—Emstrachie(Austrachia), est aujourd'huiOostergoe, le quartier oriental de la même contrée.
Rabode[121] le duc de Frise encontra sur un fleuve qui est apelé Burdonne; à lui se combati, et l'occist et lui et tout son ost, toutes leurs ydoles froissa et ardit. A tant retourna en France en prospérité à grans victoires et à grans despoilles de ses ennemis.[122] En ce point vinrent en France les Wandes, gent cruele et félonesse et sans nulle humanité; les cités prenoient, les églyses destruisoient, les abaïes ardoient et roboient, les chasteaus craventoient, le peuple occioient, et merveilleuse occision et efusion de sang humain faisoient; ainsi vinrent tout le païs gastant jusques à la cité de Sens. Fortement commencièrent à assaillir la ville de javelots, de fondes et de fondoufles[123] et de tels instrumens comme ils avoient. Mais Ebbe l'archevesque de la cité issit hors encontre eus à tant de gent comme il put avoir, armés de foi et d'espérance et de l'aide nostre Seignour; du siége les leva et les fist tourner à fuite. Tant les chaça que ils fussent hors de la contrée.
Note 121:Rabode. Le traducteur, ou plutôt le copiste, a écrit ce nom au lieu dePoppon, qui est dans le texte.—Burdonne. «SuperBurdinefluvium.»
Note 122: Tout ce qui se rapporte auxWandesouWandalesest tiré d'une chronique anonyme publiée par Duchesne, tome III de sesScriptores Francic., p. 394, d'après un manuscrit du commencement du XIème siècle. On retrouve la même chose dans le début aussi ancien du roman deGarin le Loherainque j'ai publié:
Vielle chanson voire volez oïr,De grant istoire et de merveillous pris?Si com li Wandre vinrent en cest païs,Crestienté ont malement bailli,Les homes morts et art tout le païs, etc.
Note 123:De javelots, de fondes et de fondoufles; la chronique anonyme dit seulement: «Omni arte, jaculis et machinis infestare.» Lesfondouflesoufandouflesétoient sans doute une espèce de fronde ou fonde.
[124]Le victorieux prince Charles Martiaus esmut ses osts en ce point, en Bourgoigne entra, et alla jusques à la cité de Lyon; les plus grans et les plus nobles de cette région soumist à sa seignourie: de là vint à Marseille, et puis à Arle le blanc[125], ses séneschaus et ses baillis mist partout; après retourna en France rempli de grans dons et de grans presens. Lors recommencièrent les Saisnes à se rebeller les premiers, par devers ces parties qui habitent sur le Rhin. Mais Charles Martiaus, qui cette présumpcion ne voulut pas souffrir sans vengeance, esmu ses osts, le Rhin trespassa par l'endroit où une rivière court qui est apelée Lippie[126]; une partie de cette région destruisit et gasta, et l'autre fist tributaire et en prist bons ostages: à tant retorna en France.
Note 124: Ici commence le troisième continuateur anonyme de la chronique de Fredegaire. L'auteur écrit par les ordres de Childebrand, frère de Charles Martel.
Note 125:Arle le blanc. (Arelatum.) Arles.
Note 126:Lippie. Aujourd'huila Lippe.
Comment Charles Martiaus recouvra la cité d'Avignon et les autres cités que les Sarrazins avoient prises, et comment il morut.
En ce tems s'esmut une manière de gent forts et cruels, si estoient nommés Ismaëliciens, mais par autre nom sont orendroit[127] apelés Sarrazins. Devers Espaigne vinrent, et trespassèrent le Rhosne et s'aprochièrent jusques à la cite d'Avignon, qui tant est forte et haute que ils ne l'eussent de long tems prise par force né par assaut, sé elle n'eust esté traïe. Mais Maronte, un duc du païs, et aucuns trahiteurs se consentirent à eus et leur ouvrirent les portes; cils entrèrent ens qui jà avoient mis tout le païs à destruction. Quant le prince Charles Martiaus sut ces nouvelles, il envoia avant son frère le duc Childebrant et maint autre prince et duc à grant ost et grant appareillement d'engins et de tourmens[128]: la cité assiégèrent qui trop estoit forte et bien garnie, les engins drecièrent, et ordonnèrent leur gent pour livrer assaut; lors s'aprochièrent et drecièrent eschelles aux murs. En ce point vint le glorieux prince Charles Martiaus à grans effors; lors primes fu l'assaut commencié par merveilleuse vertu; de tous sens cernèrent la ville, les perrières firent lancier, les batailles aprochier, arcs et arbalestes traire et dars ruer; de toutes pars huier[129] trompes et araines sonner, en la manière que l'on fist jadis quant Jérico fu prise. De tous sens assailloient si viguereusement et si asprement, que grant paour povoient avoir ceus dedens. Lors s'esvertuèrent François, et montèrent sus les murs par eschelles et sus les maisons; si s'espandirent par la cité, les Sarrazins prirent et occirent tous; et fu la cité en telle manière recouvrée. Outre le Rhosne conduisist son ost; tout le païs des Ghotiens chercha, et vint jusques à Nerbonne, cité est noble et riche et mestresse de toute cette province; dedens estoit Anthisme un roy Sarrazin à grant plenté de sa gent: Charles Martiaus assist la cité, et les enclost dedens. Quant les plus grans des princes des Sarrazins d'Espaigne oïrent ce dire, ils murent de leur païs à merveilleux ost avec un autre roy paien, qui avoit nom Amour, pour secourir le roy Anthisme. Des nefs issirent car ils estoient venus par mer, et vinrent contre Charles Martiaus tous prests à bataille; et Charles leur revint au-devant, hardiement les encontra en une valée qui est apelée Corbarie, sur un fleuve qui a nom Byrra[130]. Là fu la bataille grant et merveilleuse; mais par la vertu de nostre Seignour le plus grant de leurs roys fu occis, et tous les autres desconfits. Puis que ils virent leur sire mort, ceus qui demeurèrent de l'occision au rivage de la mer fuirent et cuidèrent eschaper par l'aide de leur navie; ès nefs sailloient, par grant estrif[131], ceus qui y povoient avenir, et ceus qui avenir n'y povoient sailloient en la mer par paour et par destrèce de la mort. Mais François qui de près les assailloient, se mirent ès galies et leur coururent sus; les uns noièrent et afondrèrent en la mer, les autres occirent en lançant de dars et de javelos. Ainsi eut victoire le glorieux Charles Martiaus des Sarrazins par l'aide de nostre Seignour, et gagnièrent François leurs despoilles, et quanques ils avoient amené; la terre de Ghotie prirent et mirent à destruction, et prirent le duc Victor[132] et maints autres riches prisonniers; les plus grans cités et les plus nobles du païs abatirent et craventèrent jusques à terre, et boutèrent le feu partout, pour ce que elles estoient habitées de Sarrazins, si comme Nimes et Agens dont la contrée est appelée Aginnois, Bediers et autres cités du païs, et Sustancion, qui ore est apelée Monpellier[133]. Et quant il eut tout ses ennemis vaincus et mis sous pié, il retourna en France vainqueur par tout par l'aide de nostre Seigneur.
Note 127:Orendroit. Maintenant.
Note 128:Tourmens. Machines de guerre.
Note 129:Huier. Variantes:Huer, crier.—Araines. Trompettes d'airain, comme on disoitolifans, pourcors d'ivoireou de corne.
Note 130:En une vallée, etc. «Super fluvio Birra et valle Corbaria palatio.» LaBerrecoule au milieu de laVallée Corbièreentre Narbonne et Leucate. Elle prend sa source dans les flancs d'une montagne également appelée le mont Corbière.
Note 131:Estrif. Effort.
Note 132:Le duc Victor. Voilà un gros contre-sens. Le continuateur de Fredegaire dit: «Captâ multitudine captivorum, cum duce victore regionem gothicam depopulantur.» Il est vrai que d'autres manuscrits suivis par Duchesne et Freher portent: «Cum duce, Victor… depopulatur.» Ce qui feroit croire que dans les prisonniers étoit le chef des Sarrasins. Mais cette leçon ne semble pas admissible, et, dans tous les cas, cet illustre vaincu ne s'appeloit pas Victor.
Note 133:Si comme, etc. Variante: Si commeVicticum, Nemausum,Altimurium, Agatham, Biterris et Substanciumqui ore est apeléeMontpellier. Ce sont Uzès, Nismes, Agde, Beziers et Substancion.J'ignore quelle ville entend le chroniqueur par Altimurium. PourSubstantionelle étoit placée à trois quarts de lieue deMaguelonne, aujourd'hui Montpellier. Le texte du continuateur deFredegaire dit seulement: «Urbes famosissimas Nemausum, Agatem acBiterris…. destruens.»
Au second mois de l'an qui après vint[134], envoia le prince Charles Martiaus le duc Childebrant son frère et plusieurs autres princes en Provence à grant ost; lui mesme mut d'autre part droit vers la cité d'Avignon pour le duc Baronte[135] punir, qui dommage lui faisoit en ces parties: il le chaça jusques au rivage de la grant mer, et chercha[136] montagnes et valées si hautes et si périlleuses que il sambloit que nul n'y peust puier[137]: les chastiaus et les forterèces dessus la marine conquist, et toutes ces terres mist à sa seignourie. Après retourna en France glorieux et victorieux et renommé par tous ses fais par l'aide de nostre Seigneur; tant estoit fier et redouté que il ne trouva mais qui vers lui s'osast deffendre.
Note 134:Au second mois, etc. Nous lisons maintenant dans le texte du continuateur de Fredegaire qui nous est parvenu: «Denuò curriculo anni illius mense secundo.» Et le P. Lecointe a conjecturé qu'il falloit ainsi restituer ce passage:Denuò curriculo anni secundo. Le texte desChroniques de Saint-Denisdoit nous faire penser que le manuscrit du traducteur portoit: «Secundo curriculo anni, illius mense secundo.» Ce qui vaut encore mieux.
Note 135:Baronte. LisezMaronte.
Note 136:Chercha. Parcourut.
Note 137:Puier. Monter. DePuimontagne. D'où nos motsappuietappuyer.
[138]Puis retournèrent d'Espaigne les Sarrazins, la cité d'Arle-le-blanc prirent et gastèrent tout le païs: mais Charles Martiaus leur courut au devant, si eut en son aide Liuprant le roy des Lombars. Tant eurent grant paour de lui que ils s'enfuirent sans bataille, pour la renommée de son nom tant seulement. Ainsi chassa les Sarrazins et leur tolit espérance de jamais retourner en France; quant devant avoient conquises presque toutes les régions d'Aise et de toute Libbie, (qui autant vaut comme Afrique) et grant partie d'Europe. [139]Le duc Baronte prist qui les Sarrazins avoit apelés d'Espaigne, si comme l'histoire a là sus conté; puis retourna en France glorieux vainqueur par la vertu de celui qui règne et régnera sans fin. [140]Dès lors en avant commença à afleboier, et le prist une maladie en une ville qui a à nom Vermerie[141], qui siet sur la rivière d'Aise. [142]Devant ce avoit formées aliances à Liupran le roy des Lombars: Pepin le moins agé de ses fils lui envoia premier, pour ce que il lui tondist les cheveux et fust son père spirituel, selon la coustume du tems de lors. Le roy Liupran le fist moult volontiers, et le renvoia à son père honouré de grans dons.
Note 138:Chronic. Sigib. mon. A° 738.
Note 139:Le duc Baronte. Notre traducteur, passant de Fredegaire à Sigebert, répète ici ce qu'il avoit dit d'après sa première autorité quelques lignes au-dessus.
Note 140:Cont. Fredeg., cap. 109.
Note 141:Vermerie. Aujourd'huiVerberie, petite ville du département de l'Oise (Picardie).
Note 142:Paul Diacre, lib. VI, cap. 53.
[143]Droit en ce tems lui envoia saint Grigoire, l'apostole de Rome, les clés du saint sépulcre et les liens dont saint Pierre l'apostole fu lié, et tant de présens et si grans que nul n'avoit onques veu ni oy parler de tels; par telle condicion que il mist les choses célestiales avant les terriennes, et deffendist l'Eglyse de Rome de la cruauté des Lombars, laissast leur familiarité et leur acointance, et venist à Rome, et fust prince et conseiller des Romains[144]. Les messages qui ces dons et ces nouvelles lui aportèrent reçut-il moult honnorablement, et leur donna moult larges dons au départir; grans dons et grandes richesses envoia à l'églyse Saint-Pierre de Rome par ses propres messages, par Singobert[145] l'abbé de Saint-Denis en France, et par Grimon l'abbé de Saint-Pierre de Corbie.
Note 143:Cont. Fredeg., cap. 110.
Note 144: On a conservé les deux lettres que Grégoire III écrivit en cette occasion à Charles Martel. On peut les voir dans leRecueil des historiens de France, tom. IV, pag. 92 et 93.
Note 145:Singobert, l'abbé…. Le texte du continuateur porte seulement: «Et Sigobertum reclusum sancti Dionisii.» Mais notre traducteur, qui connois soit l'histoire de son abbaye, a très-bien corrigé:Singobert abbé. Il fut élu, en effet, peu de temps après son retour de Rome.
Par le conseil de ses barons départi-il son royaume à ses fils à son vivant: à Charlemaines[146] l'aisné donna Austrasie, Souave et Thoringe; à l'autre plus jone, qui Pepin avoit nom, donna France, Bourgoigne, Provence et Neustrie, (qui ore est apelée Normendie).[147] Au tiers, qui Grifon avoit nom et estoit l'aisné de tous, n'assena[148] point de terre; dont il sourdit contens[149] après sa mort. En cette mesme année mut Pepin en Bourgoigne entre lui et Childebrant son oncle, à grant ost: toute la terre chercha, et se mist en saisine du don que son père lui avoit fait.
Note 146:Charlemaines. (Carlomanno.)
Note 147:Au tiers. Cette mention de Griffon semble le fait de notre traducteur.
Note 148:N'assena. N'assigna.
Note 149:Contens. Contentions, disputes.
Entre ces choses, advint ce qui est trop grief à raconter; car nouveaus signes aparurent au soleil, en la lune et ès estoiles, et fu l'ordonance de Pasques troublée. Si advinrent ces signes pour le défaut de si haut prince; car peu de tems après, lui prist une trop forte fièvre en une ville qui a nom Carisi[150], si sied sur la rivière d'Aise. Le royaume de France crut et eslargi en son tems, et laissa en grant pais et en grant prospérité. De ce siècle trespassa en l'onzième calende[151] de novembre. Les deux royaumes gouverna vingt-cinq ans; mort fu en l'an de l'incarnacion sept cent quarante-et-un et ensépulturé en l'églyse Saint-Denis en France, à qui il avoit donné maint beau don; [152]mis fu en coste le maistre autel en un riche sarcueil d'alebastre[153].
Note 150:Carisi. OuCaricy. (Carisiacum.) Aujourd'huiQuierzy-sur-Oise, village du département de l'Aisne (Picardie).
Note 151:L'onziesme calende. Il falloit traduire:Le onze descalendes.
Note 152:Mis fu, etc. Addition du traducteur.
Note 153: Là s'arrêtent la plupart des manuscrits qui nous ont transmis la troisième continuation du prétendu Fredegaire. La quatrième a été composée évidemment par un clerc attaché à la personne de Nibelunge, fils de Childebrand, le frère de Charles Martel. Mais notre traducteur de Saint-Denis va s'attacher de préférence aux textes de la Chronique qui passe pour l'ouvrage d'Eginhard et que l'on a insérée dans la collection des Historiens de France, t. V. p. 196 et suiv,, sous le titre:Annales regum Francorum Pippini et Caroli magni, vulgò adscripti Eginhardo ipsius Caroli Magni notario, posteà abbati.
Cy commencent les fais du roy Pepin: et comment Grifon, le tiers des fils Charles Martiaus, guerroia son frère; comment Charlemaines devint moyne, et comment le roy Pepin fu couronné.
[154]Trois fils eut le victorieux prince Charles Martiaus: Charlemaines, Pepin et Grifonnet. Cil Grifon, qui aisné estoit, eut une mère qui avoit nom Sonnichilde, nièce estoit d'Odilon le duc de Bavière. Par son mauvais conseil lui fist commencier guerre contre ses frères, et le mist en espérance d'avoir tout le royaume: si monta en si grant présumpcion, que il saisi la cité de Montloon[155], et manda à ses frères bataille à jour nommé, et ses frères esmurent leurs osts contre lui et l'assiégèrent dedens la cité. A la parfin se rendit à eus, quant il vit que la force n'estoit pas sienne, et que il ne leur povoit contrester. Lors retournèrent les frères pour les besoignes du royaume ordoner, et recouvrer les provinces qui jà s'estoient départi de la société et de l'aliance des François, puis la mort de leur père. Si estoit leur intencion telle que ils vouloient le royaume laissier en tel point que le païs fust sûr et en pais, tandis comme ils guerroioient en estranges contrées: et pour ce que ils se doutoient que Grifon leur frère ne leur feist anui au royaume, endementiers[156] que ils seroient hors, Charlemaines le prist et le mist en prison en un nuef chastel qui siet delès Ardenne; là le fist moult bien garder jusques à tant que il mut pour aller à Rome.
Note 154:Eginhardi Annales, A° 741.
Note 155:Montloon. «Mons Laudunensis.» C'est Laon, souvent appelée encore par les annalistes: «Lugdunum Clavatum.»
Note 156:Endementiers. Tandis que.
[157]Lors esmurent les frères leur ost pour entrer en Aquitaine contre le duc Hunau; car ils voloient premièrement recouvrer cette contrée; un fort chastiau prirent, qui a nom Loches[158], puis allèrent au viel Poitiers; là départirent le royaume (avant que issisent de cette contrée), que ils avoient tenu entr'eus deux jusques alors. Quant ils furent retournés en France, Charlemaines esmut son ost, et entra tout seul en Alemaigne, pour ce que elle s'estoit desevrée de la société des François; toute la dégasta par feu et par occision, puis retourna en France.
Note 157:Eginh. Ann., A° 742.
Note 158:Loches. (Lucca.) Aujourd'hui ville du département d'Indre-et-Loire (Touraine).
[159]Un peu après, les deux frères Charlemaines et Pepin assemblèrent leur ost et murent contre Odilon le duc de Bavière, pour ce que il avoit une leur serour ravie: à lui se combatirent et le vainquirent lui et tout son ost. Quant ils furent en France retournés, Charlemaines alla tout seul ostoier[160] en Sassoigne; un chastiau prist qui est nommé Hobseobour[161], et prist un duc du païs qui avoit nom Theoderic, puis retourna en France[162]. Une autre fois allèrent les deux frères en Sassoigne arrière, et reçurent de rechief ce mesme Theoderic en leur merci, et quant ils eurent mis tout le païs à destruction, si se mirent au retour.
Note 159:Eginh. Ann., A° 743.
Note 160:Ostoier. Guerroier, diriger une ost.
Note 161:Hobseobour. «Hocseburg.» Sans douteHochberg, dans le cercle de Souabe.
Note 162:Eginh. Ann., A° 744.
[163]En cette année monstra Charlemaines le bon propos que il avoit tousjours eu; car son cuer tendoit à guerpir le siècle, et à adosser[164] toute la vaine gloire de ce monde, et entrer en religion pour Dieu servir et faire sa pénitence. Pour cette raison laissa Pepin à ostoier[165] cette année, pour parfaire le veu Charlemaines son frère; car il voloit que il fust mis là où il vouloit, tout à sa volonté[166]. A Rome s'en alla Charlemaines, et laissa la fausse gloire de ce monde; un moustier fonda en un lieu qui a nom Montsoract, en l'honnour saint Sévestre, pour ce que il s'estoit là tapis, si comme l'on disoit, au tems de la persécucion des crestiens, qui fu sous l'empereur Constantin. Là le tondi et le benéi le pape Zacarie, et lui donna habit de moyne. Puis laissa-il ce lieu, pour ce que les nobles gens de France qui là alloient le visitoient trop souvent. En l'abaïe Saint-Beneoit de Moncassin entra en la congrégation des autres frères; la servi nostre Seigneur, et fist fruit de bonnes euvres par la bonne vie que il mena puis, toute sa vie.
Note 163:Eginh. Ann., A° 745.
Note 164:Adosser. Tourner le dos à.
Note 165:Laissa Pepin à ostoier. Pepin cessa de guerroyer.
Note 166:Eginh. Ann., A° 746.
[167]Grifon l'autre des frères ne vouloit estre sujet à son frère Pepin, jà soit ce que il vesquit sous lui honorablement; ains assambla tant de gent comme il put avoir, et s'enfui en Sassoigne. Peu de tems après, vint à ost contre son frère sur une rivière qui a nom Obacre, en un lieu qui est nommé Orhain[168]. Et le prince Pepin rassambla l'ost de France contre la desloiauté son frère; par Toringe s'en alla et entra en Sassoigne; son ost fist logier en un lieu qui est nommé Skahingue sur un fleuve qui estoit apelé Misaha; pas n'assamblèrent à bataille; ains firent parlement, et se départirent à tant[169]. Grifon qui bien s'aperçut de la légièreté et de la fausseté de la gent du païs, se départi de la terre, pour ce que il se douta d'aucune traïson. En Bavière s'en alla, les chevaliers et les sergens du royaume de France, qui à lui alloient, recevoit; Lanfrid[170] qui à lui vint pour lui aidier retint: si fist tant que il tolli la duchée à Thassille qui estoit duc du païs. Quant la nouvelle fu raportée de ses fais au prince Pepin son frère, il mut et entra en Bavière à grant ost; Grifon et tous ceus qui avec lui estoient et qui à lui estoient venu, prist; au duc Thassille rendi sa terre; à tant retourna en France. A Grifon son frère donna douze comtées du royaume de Neustrie; mais encore ne lui souffit-ce pas; ains s'enfui cette année mesme à Gaifier le duc d'Aquitaine.
Note 167:Eginh. Ann., A° 747.
Note 168:Obacre…. «Super fluvium Obacra, in loco qui diciturHorheim.» (Annales Fuldenses.) L'Obacreest aujourd'hui l'Ocker.
Note 169:Eginh. Ann., A° 748.
Note 170:Lanfrid. Le latin porte:Swilgerum.
[171]Le prince Pepin qui bien vit que le roy de France qui lors estoit ne tenoit nul profit au royaume, envoia adonques à l'apostole Zacarie messages, Burcart l'archevesque de Bourges[172] et Fourré son chapelain, pour demander conseil de la cause des roys de France qui en ce tems estoient: «Lequel devoit estre mieux roy, ou celui qui nul povoir n'a voit au royaume, né en portoit fors le nom tant seulement, ou celui par qui le royaume estoit gouverné et qui avoit le povoir et la cure de toutes choses.» Et l'apostole lui remanda que celui devoit estre roy apelé, qui le royaume gouvernoit et qui avoit le souverain povoir. Lors donna-il sentence que le prince Pepin fust couronné comme roy.
Note 171:Eginh. Ann., A° 749.
Note 172:De Bourges, de Wurtzbourg en Franconie.—FourréouFolrade.
[173]En cette année mesme fu roy clamé par la sentence le pape Zacarie et par l'élection des François. Oint fu et sacré en la cité de Soissons par la main saint Boniface le martir, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur sept cent cinquante. Childeric, qui roy estoit apelé, fu tondu et mis en une abaïe. Puis régna le roy Pepin quinze ans, quatre mois et vingt jours. Si avoit, devant ce, tenu la seignourie du palais et du royaume puis la mort Charles Martiaus son père, dix ans.
Note 173:Eginh. Ann., A° 750.
Coment le roy Pepin desconfit les Saisnes.
[174]En l'année après ce qu'il fut couronné, assembla-il ses osts et entra en Sassoigne. Et jà soit ce que les Saisnes se deffendissent vertueusement en l'entrée de leurs terres, toutes voies donnèrent-ils lieu[175] et s'en fouirent desconfis. Et le roy chevaulcha tout outre jusques à un lieu qui est appellé Rimi, qui siet sur le fleuve de Wisaire[176]. En celluy ost fu occis l'archevesque Hildegare. Lors se mist le roy au retour, quant la terre eut gastée. Ainsi qu'il s'en retournoit, il lui fu conté que Griffon, son frère, qui au duc Gaifier s'en estoit foui, estoit tué, et coment et par qui il avoit esté occis.
Note 174:Eginh. Ann., A° 751, 752, 753.
Note 175:Donnèrent-ils lieu. Cédèrent-ils la place, ou, comme dit le peuple:Fichèrent-ils le camp.
Note 176:Wisaire. Le Weser.
[177]En ce temps, fit le roy Pepin corriger et amender les chans et le service des églyses de France, par l'estude et l'autorité de Rome. Remi l'archevesque de Rouen, frère le roy, florissoit en ce temps en bones euvres.
Note 177: Cet alinéa n'est pas traduit desAnnales d'Eginhard;mais on trouve la preuve du fait qu'il rapporte dans une lettre du pape Paul Ier à Pepin, insérée au 5ème vol. desHistoriens de France, pag. 531.
En celluy an vint en France le pape Estienne au roy Pepin, en la ville de Carisi. La cause de sa voie fu qu'il requéroit aide et deffense pour luy et pour l'Églyse de Rome contre les Lombars. Après luy vint Charlemaines, le frère du roy, qui estoit moine de saint Beneoit de Mont-Cassin, par le commandement de son abbé, pour prier le roy son frère que il ne s'accordast mie au pape, né ne se consentist à sa requeste. Mais on cuida que il ne fit pas ce de bonne volenté; car il ne osoit contredire le commandement de son abbé, né l'abbé celuy du roy des Lombars qui ce luy avoit commandé.
Ce roy, qui Aistulphe avoit nom, faisoit trop de griefs aux Romains, car il vouloit avoir le treu[178] de chascun chef. [179]Le roy Pepin se consentit toutes voies à la requeste du pape et receut luy et l'Églyse en sa garde et defense. Le pape l'enoint et sacra à la royalle dignité luy et ses deux fils Charles et Charlemaines en l'églyse de Saint-Denis en France; et les conferma en tele manière que luy et toute sa ligniée tenissent la dignité du royaume à tous jours mais, par héritage; et escomenia tous ceulx qui encontre seroient ou qui force y feroient. Tout l'hiver demoura ce pape en France.
Note 178:Le treu. Le tribut. C'est précisément ce que nous payons aujourd'hui sous le nom decontribution personnelle. Ce dernier mot est bien moins révoltant.
Note 179:Eginh. Annal., A° 754.
Incidence. En cet an fu martirié en Frise saint Boniface, archevesque de Mayence, qui là estoit envoié en prédication.
Comment le roy Pepin et tout son ost entra en Lombardie et desconfist les Lombars.
[180]Le roy Pepin envoia ses osts et assembla, quant la nouvelle saison fut venue, pour entrer en Lombardie, et requerre la droiture saint Père envers le roy des Lombars[181], à la requeste le devant dit apostole Estienne. Les Lombars rassemblèrent tous leurs efforts pour contrester au roy et aux François et pour deffendre l'entrée de Lombardie. Au devant leur vindrent à l'entrée des montaignes, et leur rendirent forte bataille, mais toutes voies furent-ils desconfis et s'enfuirent. Et les osts des François passèrent oultre assés légièrement, tout fust le passage grief[182].
Note 180:Eginh. Annal. A° 755.
Note 181:La droiture, etc. Et soutenir les droits de saint Pierre contre le roi des Lombards.
Note 182:Tout fust. Bien que fust, etc.
Quant ils eurent les montaignes passées et ils furent ès plains de Lombardie, le roy Aistulphe et ses Lombars ne les osèrent atendre en bataille, ains se mistrent en la cité de Pavie et furent dedens assis: né le roy Pepin ne se voult lever du siège jusques à tant que le roy Aistulphe lui eut donné feauté et juré et donné quarante ostages que il rendroit son droit à l'Églyse de Rome. Quant la besoigne fut ainsi conformée par serement et asseurée par ostages, le roy retourna en France; l'apostole fist conduire à Rome à grant compaignie de François. Charlemaines, le frère au roy, qui moine estoit, estoit venu en France pour empescher la besoigne l'apostole, si comme il est dit dessus, et demoura en la cité de Vienne avec sa serourge la royne Berthe. Là le prist une fièvre et fut mort avant que le roy feust retourné de l'ost de Lombardie. Et le roy fist le corps de luy atourner et porter à Mon Cassin où il avoit receu l'abit et fait profession.
[183]Aistulphe, qui en l'année devant avoit juré au roy et donné ostages et ses barons liés avec lui par serement, que ils tiendroient et garderoient la droiture et la doctrine de l'Églyse de Rome, ne tint guères bien son convenant; car il n'accomplit onques chose qu'il eust promise. Pour ce semont ses osts le roy Pepin et entra à grant force en Lombardie. Le roy Aistulphe assist, ainsi comme il eut fait devant, en la cité de Pavie; par force le contraignit à ce que il tenist ce que il avoit devant promis et juré à l'Églyse, et luy rendist Pentapole et Ravenne et toutes les appartenances; et le roy les rendit à l'apostole et à l'Églyse de Rome. Atant retourna en France.
Note 183Eginh. Annal. A° 756.
Et quant le roy Pepin s'en fu retourné, le roy Aistulphe ne se pena pas tant d'acomplir ce que il avoit promis, comme il fist de changer et de rappeler ce que il avoit acompli: mais nostre Seigneur mit conseil en sa besoigne meisme, et luy empescha son divers[184] propos: car il chaït de son cheval le jour qu'il chaçoit au bois; de celle froissure le prist une maladie et mourut. En pou de temps après, le royaume receut ung prince de son palais qui avoit nom Desier, si règna puis dix-huit ans.
Note 184:Son divers propos. Sa résolution inconstante.
[185]En ce temps vindrent au roy les messages Constantin, l'empereur de Constantinoble, au chastel de Compiègne où le roy estoit adonc au général parlement. Riches présens luy apportèrent de par leur seigneur. Entre les autres choses lui eut envoyé unes orgues de merveilleuse beauté. La meisme nuit, Thasille, le duc de Bavière, vint à grant compaignie des plus nobles de son païs. Là devint son homme et mist ses mains entre les siennes, selon la coustume françoise, et luy jura feauté à luy et à ses deux fils Charles et Charlemaine. Le serment qu'il eut fait au roy renovella puis sur le corps saint Denis et sur le corps saint Germain de Paris et sur le corps saint Martin de Tours, et promist qu'il porteroit foy et loyauté au roy et à ses deux fils comme à ses seigneurs, tous les jours de sa vie. Et tous les princes et les plus grans de Bavière qui avec lui estoient venus firent ce meisme serement sur les devant dis corps sains.
Note 185:Eginh. Annal. A° 757.
[186]Le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne; mais les Saisnes lui contrestèrent et deffendirent vertueusement leurs forteresses et leurs chasteaux. Toutes voies furent-ils reculés et desconfis, et entra le roy en leurs terres par le passage qu'ils deffendoient. Quant ils furent oultre passés, ils combatirent communément ensemble; mais moult y eut des Saisnes occis. Si, furent contrains à ce que ils promistrent à faire la volenté du roy oultréement; et sa volenté si fut telle, que ils vendroient chascun an en sa court au général parlement, pour luy honorer et présenter trois cens chevaulx de pris. Ceste chose jurèrent tenir, en la manière de leur païs. Quant le roy les eut de ce treu chargés, il retourna en France.
Note 186:Eginh. Annal. A° 758.
[187]Lors receut le roy ung fils, Pepin fut appellé comme son père. Mais il mourut au tiers an de son aage. En celle année, célébra le roy la solemnité de Noël en ung lieu qui est nommé Longlare[188]; la Pasque en ung autre qui est appelle Jopila; n'onques de toute celle année ne chevaucha hors du royaume.
Note 187:Eginh. Annal. A° 759.
Note 188:Longlar. C'estGlare, dans la forêt des Ardennes, et dans le diocése de Liège.—Jopila, ouJopil, étoit une autre maison royale à peu de distance de Liège, sur la Meuse.
[189]Le duc Gaiffier d'Acquitaine esmut le mautalent[190] du roy contre luy, pour ce que il recevoit les rentes en sa terre des églyses qui estoient establies soubs le roy, né rendre ne les vouloit aux menistres du roy[191], combien que le roy le fist admonester par ses propres messages. Pour ce, esmut ses osts et entra en Acquitaine pour la cause des églyses deffendre et pour restablir les choses que le duc avoit saisies. En ung lieu qui est appelle Thedoad fist le roy logier son ost. Le duc Gaiffier qui à luy n'osa estriver par bataille ly manda par ses messages que il estoit prest d'obéir du tout à sa volenté, et de rendre aux églyses ce que il avoit du leur; et de ce lui donroit teles séurtés comme il demanderoit. Et pour ce que il fust plus certain de ces convenances, il metroit par devers luy deux des plus nobles hommes d'Acquitaine, Algaire et Ytherie. Par ceste offre apaisa le courage du roy qui trop estoit courouciés contre luy, tant qu'il se tint de faire bataille contre luy par les ostaiges que il luy livra. Son ost départit à tant et retourna en France. En la ville de Carisi yverna et célébra la solennité de Noel et de Pasques.
Note 189:Eginh. Annal. A° 760.
Note 190:Mautalent. Ressentiment.
Note 191: Cette phrase est mal entendue. Il ne s'agit pas des ministres du roi, mais plutôt des directeurs ecclésiastiques des biens dont Pepin étoit l'avoué, le protecteur reconnu. «Waifarius, cùm res quæ in suâ potestate erant, et ad ecclesias sub manu Pipini regis constitutas pertinebant, rectoribus ipsorum venerabilium locorum reddere noluisset….»
[192]Le duc Gaiffier désiroit moult que il fust vengié en aucune manière des dommaiges que l'ost de France luy avoit fait, et jà soit ce que il eust au roy serement et ostages livrés de obéir à sa volenté, un pou de temps après envoya-il son ost jusques en la cité de Châlons en Bourgoigne, pour gaster le païs. Le roy sceut ce, qui adont tenoit parlement en une ville qui est appellée Durie[193]. Il retourna en Acquitaine à grant gent et à grant apareillement de bataille. Aucuns chasteaux prist par force desquels fuient les nobles Borbon, Canitille et Cleremont[194]. Aucuns se rendirent sans assault, pour ce que ils estoient trop souvent grevés par siége et par bataille. Tout ce que François trouvèrent hors des forteresces, gastèrent-ils par feu. Jusques à la cité de Limoges conduisit le roy son ost, en dégastant tout devant luy, et puis retourna en France, en la ville de Carisi. Illec célébra la solennité de Noël et de Pasques. En cel ost fut l'ainsné de ses fils qui puis tint le royaume et l'empire après son décès.
Note 192:Eginh. Annal. A° 761.
Note 193:Durie. C'estDuren, dans le diocèse de Julliers.
Note 194: «Quædam oppida atque castella…. in quibus præcipua fuereBurbonis, Cantilla, Clarmontis.» C'est Bourbon, Clermont en Auvergne, et Chantel le Castel, aujourd'hui petite ville du département de l'Allier.
Comment le duc Gaiffier fut occis, et de la mort le roy Pepin.
[195]En toutes manières désiroit le roy Pepin que la guerre qu'il avoit commenciée envers Gaiffier le duc d'Acquitaine feust à la fin menée. Ses osts assembla et entra à grant force en sa terre. Grant partie du temps d'esté despendit en ostoier; la cité de Bourges prist et le chastel de Touars. A tant retourna en France. En une ville qui a nom Gentilli[196] yverna et célébra la solennité de Noël et de Pasques.
Note 195:Eginhardi Annales. A° 762.
Note 196: C'est le village deGentilly, aujourd'hui distant d'une lieue des barrières de Paris.
[197]En ce point se combatirent contre ses gens Chilpingue le conte d'Auvergne et Amigue le conte de Poitiers; mais il[198] et moult de leurs gens furent occis.
Note 197:Sigeberti Chronicon. A° 765.
Note 198:Il. Eux.
[199]Quant la nouvelle saison fut revenue, que l'on put ostoier, le roy assembla général parlement de ses barons en la cité de Nevers. Après le parlement, assembla ses osts de toutes parts et entra en Acquitaine; toute la terre cercha jusques à la cité de Caors, en dégastant tout le païs devant luy par fer et par feu, et quanqu'il trouvoit devant ses forteresses; par la cité de Limoges retourna en France sain et sauf, luy et tout son ost. De cel ost se despartit Thassille le duc de Bavière, et faint qu'il estoit malade; en son païs retourna, et se départit de l'aliance et de l'ommage du roy, et proposa que jamais en la court ne revendroit. Le roy départit son ost et séjourna cel yver en une ville qui estoit nommée Longlaire[200]: là, célébra la solennité de Noël et de Pasques.
Note 199:Eginh. Annal. A° 763.
Note 200:Longlaire, ouLongulaire; aujourd'huiGlare.
Incidence.—En celle année fu l'yver si aspre et si fort, que on ne recordoit pas que nul eust oncques veu si grant né si cruel.
[201]Le roy avoit deux divers propos pour deux diverses guerres qu'il avoit entre mains. Celle d'Acquitaine qui si long-temps avoit duré et une autre nouvelle contre le duc Thassille de Bavière qui son hommage avoit brisié et s'estoit départi de sa féauté. Grant parlement assembla de ses barons en une cité qui avoit nom Garmacie[202]. Toute celle année se tint en son royaume sans ostoier. En la ville de Carisi célébra la solennité de Noël et de Pasques. Éclipse de souleil fut en cel an en la première nonne de may, entour l'eure de midi[203]. De tout cel an ne se mut le roy de son royaume né pour la guerre de Bavière né pour celle d'Acquitaine qui encore n'estoit finée: mais après tint général parlement à Atigni, et célébra la solennité de Noël et de Pasques à Ais-la-Chapelle, à grant compaignie de ses barons.
Note 201:Eginh. Annal. A° 764.
Note 202:Garmacie. Latin:Wormacia. Aujourd'huiWorms.
Note 203:Eginh. Annal. A° 765.
[204]Quant la nouvelle saison revint, le roy tint général parlement en la cité d'Orléans, pour recommencier la guerre contre le duc Gaiffier; son ost assembla et entra en Acquitaine; le chastel d'Argent[205] referma que le duc Gaiffier avoit abatu: ce chastel et aucunes cités avoit abatues et craventées jusqu'à terre, pour ce qu'il pensoit bien qu'il ne pourroit longuement durer contre la force du roy. En la cité de Bourges mist le roy garnison. A tant retourna en France; la solennité de Noël célébra en une ville qui a nom Saumonci, et la solennité de Pasques à Gentilli.
Note 204:Eginh. Annal. A° 766.
Note 205:Argent. Plus tard Argenton.
[206]En celle année fu fait question entre l'Églyse d'Orient et celle d'Occident, c'est-à-dire entre les Griecs et les Latins, de la sainte Trinité et des ymages des Sains. Pour celle question déterminer assembla le roy grant conseil des prélas en la ville de Gentilli. Quant ce conseil fut finé, après Noël, le roy esmut son ost et entra en Acquitaine; par la cité de Narbonne s'en ala, et puis par Thoulouse; Ale le blanc et Gaieste prist, et toutes les contrées mist à sa seigneurie, puis retourna par Vienne: là célébra la solennité de Pasques. Tant ostoia à mont et à val, que la saison fu jà oncques passée; son ost qui trop estoit travaillé fist un peu de temps séjourner, puis mut au mois d'aoust, pour faire le demourant de la guerre d'Acquitaine. Par Bourges retourna et fist parlement de ses barons; puis mut et ala outre le fleuve de Gironde. Tout le païs d'entour Limoges destruist par feu et par occision. Maint chastel et maintes forteresces prist. Tout Agenois, tout Angoulesme, tout Pierregort mist en sa subjection et prit tous ses ennemis qui se deffendoient en fosses et en cisternes[207]. Et si prisrent ses gens Remistaine frère le duc Gaiffier et oncle le duc Heudon, qui de son neveu s'en estoit à lui fui, et puis de lui à Gaiffier. Pendre le fit à un gibet quant il eut sa trahison apperçeue. [208]Lors retourna le roy de France en son royaume, et départit ses osts pour le temps de yver qui approchoit. En la cité de Bourges se tint et y célébra la solennité de Noël. Là vint à luy ung message qui luy nonça la mort de l'apostole Estienne[209].
Note 206:Eginh. Annal. A° 767.
Note 207:Sigiberti Chronicon. A° 766, d'après le continuateur deFredegaire. Eginhard dit simplement que Remistain fut pris.
Note 208:Eginh. Annal. A° 767.
Note 209:Estienne. Cette faute de copiste se retrouve dans tous les manuscrits. C'estPaulqu'il falloit écrire, avec Eginhard.
[210]En ce meisme lieu, luy vindrent les messages Amurmoine le roy d'Espaigne. Présens luy aportèrent de par leur seigneur qui luy mandoit amour et aliances.
Note 210:Sigibert Chronico. A° 766. Cet écrivain écritAmyrnomon, et continuateur de FredegaireAmormuni.
[211]Au nouvel temps que le roy vit bien que la saison fust convenable pour ostoier, il assembla son ost de toutes pars pour mener à fin la guerre d'Acquitaine. Droit vers la cité de Xaintes s'achemina; mais avant qu'il parvenist là, fu prise la mère le duc Gaiffier, sa sereur et ses niesces, et amenées devant le roy: en grant debonnaireté les receut et commanda qu'elles feussent honnourablement gardées. Puis mut pour passer oultre le fleuve de Gironde. Là li revint au devant ung chevalier qui Érovique[212] avoit nom. Si se rendit à luy et une autre des seurs au duc Gaiffier. Puis que le roy eut ainsi sa volonté faite par toute Acquitaine, il retourna à ung chastel qui a nom Cels[213] pour célébrer la solennité de Pasques.
Note 211:Eginh. Annal. A° 768.
Note 212:Erovique. Latin:Eberwicus, ouEbrovicus.
Note 213:Cels, ouSels, château situé sur les bords de la Loire.
Quant la feste fu passée, il prit sa femme la royne Berthe et toute sa mesnie et s'en ala à la cité de Xaintes: ilec la laissa et mut moult hastivement après le duc Gaiffier; né oncques puis ne voult retourner jusques à tant qu'il fust occis.
[214]L'istoire ne parle pas de la manière de sa mort: mais aucunes croniques disent ci-endroit qu'il fu occis de sa gent meisme, pour ce que ils cuidoient acquerre la grâce le roy. Occis fu en Pierregortois. Le roy prist un aournement d'or et de pierres précieuses que il mettoit en ses bras aux festes solempneles que on appelle encore les bous[215] Gaiffier; et les fist pendre en signe de victoire en l'églyse Saint-Denis de France, devers le maistre-autel, qui encore y sont. Mais ils pendent maintenant desoubs les bras du crucefis d'or.
Note 214:L'istoire, c'est-à-dire les Annales d'Eginhard et sa vie de Charlemagne. On peut considérer la fin de cet alinéa comme une parenthèse de notre traducteur; elle prouve le soin qu'il mettoit à exposer tous les faits transmis. LesAucunes chroniquessont celles du continuateur de Fredegaire, les Annales des Francs, publiées par Lambecius dans son admirableBibliotheca Cæsarea Vindobona, et enfin la Chronique de Sigebert. J'ignore le premier auteur de l'histoire despendantsdonnés à l'abbaye de Saint-Denis. C'étoit sans doute une tradition conservée dans les archives de l'abbaye, et sur laquelle on peut en croire notre moine traducteur.
Note 215:Les bous. Les pendants.
[216]Quant le duc Gaiffier fu occis et le roy eut sa guerre affinée, il retourna en la cité de Xaintes. En tant comme il demoura là, une enfermeté le prist. Mais avant qu'il agrevast plus, il se fist porter en la cité de Tours. Là fit ses oroisons devant le corps monseigneur saint Martin de Tours; après se fist porter à Paris. D'ilec en avant le prist la maladie si fort à engreger qu'il ne vesquit puis sé petit non. De ce siècle trespassa en l'uitième calende d'octobre, au quinziesme an de son règne, en l'an de l'Incarnacion sept cens soixante-huit, et fut mis en sépulture en l'églyse monseigneur Saint-Denis en France. (A dens fu concilié au sarqueus, une croix dessous la face et le chief tourné devers Orient. Si dient aucuns qu'il voult ainsi estre ensépulturé, pour le pechié de son père qui les dismes avoit tollues aus églyses)[217].
Note 216:Eginh. Annal. A° 768.
Note 217: Cette parenthèse est du traducteur, qui nous apprend, en voulant présenter une explication salutaire, la pose de Pepin dans son royal tombeau de Saint-Denis.
Deux fils laissa hoirs de son royaume, desquelx l'istoire a jà fuit mention, Charles et Charlemaines. Par le conseil et par l'assentement des François furent ambedui couronnés, Charles l'ainsné en la cité de Noyon, et Charlemaines en la cité de Soissons. Charles s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là célébra la solennité de la Nativité, et en la cité de Rouen célébra celle de Pasques.
Cy fine le quint livre des Chroniques de France.
Ci commencent les fais et la vie du glorieus prince Charlemaines; en partie par la main Eginaus son chapelain, et en partie par l'estude Turpin, arcevesque de Rains; qui présens furent avec lui par tous ses fais, en divers temps, et sont tesmoins de sa vie et de sa conversation. Cil Eginaus nous descript sa vie jusques aux fais d'Espaigne; et le seurplus nous détermine l'arcevesque Turpin jusques à la fin de sa vie; lequel fu certain des choses qui avindrent, comme cil qui tousjours fu présens avec lui, par tout là où il estoit.