Note 329:Les Sorabiens et les Esclavons.Il falloit traduire:Les Sorabiens-Esclavons.—Salen. C'est laSâle, qui se perd dans l'Elbe sur les confins de la Basse-Saxe.
Note 330: Voici le texte: «Adalgiso camerario, Ceilone comite stabuli, et Worado comite palatii.»
Note 331:Cousin du roi. «Propinquus regis.»
Note 332:Qu'ils se desréoient. Qu'ils (les ministres du roi) s'avançoient en désordre.
Note 333:Alarain. «Super Alaram fluvium.» L'Allera sa source dans le Magdebourg et se jette dans le Weser un peu au-dessous deFerden, leFerdide notre annaliste.—Theodone. Thionville.
Note 334:Au tiers jour après. Notre traducteur suit ici une leçon corrompue. «Unâ die decollati sunt,» dit simplement l'annaliste. Pour comprendre combien il étoit facile au treizième siècle de tomber dans de semblables erreurs de traduction, il faut connoître toutes les difficultés des manuscrits. L'absence de ponctuation et d'initiales, la confusion desirépètés, desu, desv, desn, desm, etc., enfin la rareté des leçons et l'impossibilité des concordances. Et quand on a pesé toutes ces occasions d'erreurs, on ne s'étonne plus que de la rareté des bévues du chroniqueur de Saint-Denis.
[335]Tassille, le duc de Bavière (qui en l'an devant luy avoit feaulté donnée), vint à armes contre luy par la volonté sa femme qui fille estoit Desier de Pavie que le roy avoit deshérité et envoie en essil. Ainsi cuidoit se vengier par son mari du deshéritement et de la condempnation de son père.
Note 335: Ce paragraphe, traduit de la chronique de Sigebert, A° 780, semble à tort transporté dans cet endroit. Pour le justifier, notre traducteur a ajoute les mots: Qui en l'an devant luy avoit feaulté donnée.
Coment il vint de rechief en Sassoigne, et coment il mena les Saisnes par deus fois à soveraine desconfiture. De la mort la royne Hildegarde; des espousailles la royne Fastrade; de la mort sa mère, la royne Berthe. Coment il mut en Sassoigne par trois fois ou par quatre. Coment il se vengea des François Orientels, qui contre luy s'estoient révélés par mauvais conseil.
[336]Quant le printemps fu repairié et la saison renouvellée, le roy s'appareilla de rechef pour ostoier en Sassoigne, car il avoit nouvelles oïes que les Saisnes s'estoient révélés contre luy plus fièrement qu'ils n'avoient oncques fait devant. Avant qu'il se départist de la ville où il avoit iverné, fut morte sa femme Hildegarde en la seconde kalende de may. Le roy fist enterrer le corps si comme il avoit proposé. Il entendit que les Saisnes estoient assemblés en un lieu qui a nom Theomel[337], et qu'ils s'appareilloient à bataille contre luy à tout leur effort. Vers celle part tourna son chemin, si tost comme il peut. Bataille leur rendi, que pou en eschappa de si grant nombre comme ils estoient que tous ne feussent occis.
Note 336:Eginh. Annal. A° 783.
Note 337:Theomel.Latin:Thietmelle. C'est encoreDethmold.
Après cette victoire se départit du champ et s'en ala à un lieu qui a nom en leur langage Padrabone[338]. Là fist tendre ses heberges pour attendre une partie de son ost qui à luy devoit venir.
Note 338:Padrabone.Paderborn.
Tandis qu'il demouroit encore en ce lieu, nouvelles lui vindrent que les Saisnes qui de sa bataille estoient eschappés, à quanques ils povoient avoir de secours de toutes pars, estoient assemblés ès contrées de Witefale[339] sur une eaue qui a nom Hasan. Là se rapareillèrent pour combatre de rechief contre luy, s'il alloit en ces parties. Quant le roy eut oy ces nouvelles, il rassembla ses gens qui puis estoient à luy venus de France, avec ceux que il avoit devant, et vint sans demeure au lieu où ils estoient assemblés. A eus se combatit aussi benheureusement comme il avoit fait devant, si que la plus grant partie en fut occise et l'autre prise et mise en chétivoison[340]. Et François ravirent toutes leurs despoilles et firent proie de quanques ils avoient. Premièrement vint au fleuve de Wisaire et puis à un autre qui a nom Albe, en cerchant tout le païs et le dégastant par feu et par occision. Et quant il eut toutes ces contrées détruites il retourna vers France: Femme espousa qui avoit nom Fastrade; Françoise estoit de nacion. Et après pou de temps elle conceut et enfanta du roy deux filles.
Note 339:Witefale.«In finibus Westfalorum, super fluvium Hasam.»
Note 340:Chetivoison.Captivité.
En celle année meisme trespassa de ce siècle la royne Berthe mère du roy Charlemaines, qui femme eut esté son père Pepin le roy. En la tierce yde de juin mourut[341]. Dame estoit plaine de bonnes meurs et de doulce mémoire. En sépulture fu mise en l'églyse mon seigneur saint Denis en France, coste à coste du roy Pepin. Si couroit alors le temps de l'Incarnacion Nostre Seigneur, sept cents quatre-vingt-quatre.
Note 341: La fin de l'alinéa est du traducteur, comme presque tousles détails relatifs à la sépulture des personnes royales.
Le roy départit son ost et vint pour yverner en une ville qui a nomHaristalle. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
[342]Quant la nouvelle saison fu venue, le roy assembla ses osts pour ostoier en Sassoigne, et pour essaier s'il pourroit mettre à fin cette guerre qui tant avoit duré. Le Rin trespassa à la fontaine de Lippie[343]; de là vint au fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Huccubi, en dégastant toutes les contrées de Westefalois. Ses heberges fist tendre, pour demourer sur le fleuve. Mais en dementiers qu'il y demouroit, il apperceut qu'il ne pourroit entrer en Sassoigne par devers Galerne[344], si comme il avoit proposé, pour les eaues qui estoient crues pour les grans pluies qui eurent esté. Pour ce tourna en Thoringe, à Charlot son fils laissa une partie de son ost et luy commanda qu'il ne se esloignast de la contrée de Westephale. Lors entra ès plaines de Sassoigne parmy Thoringe. Ces plaines sient entre le fleuve d'Albe et un autre qui a nom Salan. Et puis qu'il fu entré en la terre, il dégasta et destruisit tous les champs et les contrées des Saines, partie en occist et partie en mit en chétivoison; les villes destruist et ardit. A tant retourna en France.
Note 342:Eginh. Annal. A° 784.
Note 343:A la fontaine de Lippie. «In loco qui Lippeheim vocaturRhenum trajecit.»
Note 344:Par devers Galerne. Du côté du Septentrion. «InAquilonares Saxoniæ partes.»
Endementiers que Charlot son fils qu'il eut laissié en Westephale chevauchoit un jour en un païs qui avoit nom Draigni[345], si luy vint au-devant un ost des Saisnes tous prest à bataille, de lès le fleuve de Lippe; il se combatit à eus par beneurée fortune, car il les mist à telle confusion qu'il en occist la plus grant partie, et le remenant eschappa par fuite. A son père retourna en France à grant victoire et grans despouilles de ses ennemis. Et le roy reprist son ost et retourna en Sassoigne encontre le temps d'yver. La nativité célébra en ses heberges sur le fleuve d'Ambre, en un païs qui est appelé Huetagore, près d'un chastel qui est appellé Sequidirbourc[346]. D'illec s'en ala en un lieu qui a nom Rim, pour tout le païs mettre à destruction. Si est ce lieu là où le fleuve de Wisaire et cil de Waharne assemblent. Mais il retourna arrière au chastel d'Hereboure, car il ne povoit oultre ostoier pour le fort yver et pour la grant habundance d'eaue[347]. Et pour ce qu'il avoit propos d'yverner en ces parties où il eut mandé sa femme et ses enfans, bonne garde et seure de sa gent leur laissa, et puis chevaucha tout oultre à son ost, pour proier les villes et pour destruire les contrées de Sassoigne. Tout cel yver ostoia parmy la terre, une heure çà et l'autre là, sans repos prendre, et dégasta tout le païs par occision et par embrasement de feu; et non mie tant seulement par luy, mais par ses menistres que il envoia par devers lieux pour le païs gaster; ainsi troubla et destruist la terre de Sassoigne tant comme cel yver dura.
Note 345:Draigni.«In pago Draigni juxtà Lippiam fluvium.» Notre traducteur a oublié la mention de la Lippe, et M. Guizot celle de Draigni.
Note 346: «Celebratoque natalitio Domini die, super Ambram fluvium; in pago Huettagoe, juxtà castrum saxonum quod dicitur Schidirburg, ad locum nomine Rimi, in quâ Wisira et Vagarna confluunt, populabundus accessit.» L'Ambra, c'est l'Ambre, qui sort du Tyrol, arrose la Bavière et va se jeter dans l'Iser, près de Mosbourg.—Le confluent dont il est question est celui du Weser et de la Wehra. M. Guizot a fait ici un contre-sens dont notre chronique ne lui avoit pas donné l'exemple. «Il célébra,» dit-il, «dans son camp le jour de la naissance du Seigneur, et marcha en le dévastant,dansle canton d'Huellagoge, près du fleuve de l'Ems, non loin du fort saxon qui porte le nom de Dekidroburg, au confluent du Weser et de laWerne.» Il seroit précieux de retrouver un lieu situé près du fleuve de l'Ems, au confluent duWeseret de laWerne.
Note 347:Eginh. Annal. A° 785.
Et quant la nouvelle saison répaira et il eut fait de France venir gens et viandes et ce que mestier luy fu, il assembla un parlement de ses barons en un lieu qui a nom Padrabonne[348]. Et quant les choses qui à ce parlement appartenoient furent ordonnées, il s'en partit et s'en ala en un païs qui avoit nom Hardengoant[349]. Là luy fu dit que Albion et ce Guiteclin qui mains dommages luy avoient fais estoient en une terre de Sassoigne qui a nom Albine[350]. Premièrement les fist amonnester par les Saisnes meismes qu'ils guerpissent leur desloyauté et venissent à luy seurement. Mais eus qui en eus-meismes se sentoient coupables et meffais, n'osèrent à luy venir jusques à ce qu'il leur promist pardon et miséricorde, et jusques à tant qu'ils eurent par devers eus ostages et seurtés de leurs vies. Ces ostages leur livra et amena Amalimons[351], un des princes du palais que le roy y envoia, et ceulx vindrent en la présence du roy en une ville qui a nom Atigni. Là furent baptisiés et crestiennés; car le roy mut à retourner en France, quant il eut là envoié Amalimons. Grant pièce de temps se tint ainsi en pais cette perverse nacion, pour ce meisme qu'ils ne povoient trouver nulle raison de recommencier la guerre; et plus, pour ce qu'ils doubtoient le roy pour sa fierté et pour ce qu'il luy chéoit bien en tous ses fais.
Note 348:Padrabonne.«Padrabrunna.» Paderborn.
Note 349:Hardengoant.Les éditions écrivent:Bardengou,Bardengoo,Bardengawi, etBardincum. Suivant toutes les apparences, c'estBardewick, en Basse-Saxe, à sept lieues de Hambourg, réduit aujourd'hui à l'état de village.
Note 350:Albine. Il falloit traduire, comme le remarque DomBouquet:Qui est au-delà de l'Albe,ou l'Elbe. «In transalbinâSaxonum regione.»
Note 351:Amalimons. «Amalwinus, unus Aulicorum.» La traductionancienne la plus naturelle de ce mot eut étéAmauguin.
En celle année les François Orientels conceurent malevolenté contre le roy et firent conspiration contre luy. De ceste traïson fut principal un des contes du païs qui eut nom Hardré[352]. Mais puis que le roy sceut la vérité, la chose fu tost abaissée et estainte par son sens. Car il dampna ceulx qui estoient parçonniers[353] et consentans de ceste traïson; les uns dampna par essil et aux autres fist les yeulx crever.
Note 352:Hardré. Ce nom d'Hardréest devenu célèbre dans les vieilles poésies françoises parmi ceux des traîtres. La chanson de Garin le Loherain nous le présente comme le chef de la race des Fromont de Gascogne, ennemis mortels des Lorrains. D'autres poèmes le citent comme l'un des principaux membres de celle de Ganelon.La famille du viel Hardréétoit même une expression proverbiale qui s'appliquoit généralement à tous les traîtres. Mais remarquons la difficulté de reconnoître ce nom d'Hardrédans l'Hastradusd'Eginhard, l'Hastradde M. Guizot, et l'Hastradedes autres historiens.
Note 353:Parçonniers. Participants. Le peuple a conservé le fémininparçonnière.
Coment il envoia ses osts sur les Bretons, et coment il ala à Rome, et coment il conquit Puille et Calabre. Et des messages Thassille le duc de Bavière, que il envoia à l'apostole Adrien pour confermer le païs de leur seigneur et du roi. Puis après coment il retourna en France.
[354]Quant l'yver fu trespassé et la nouvelle saison venue, le roy célébra la Résurrection en la ville d'Atigny, après appareilla ses osts pour ostoier en Bretaigne:[355] la Bretaigne petite est appellée à la différence de la grant Bretaigne qui maintenant est nommée Angleterre. Si veullent aucuns dire cy endroit que celle gent retiennent la langue bretonne des anciens Bretons. Car quant les Anglois qui d'une partie de Sassoigne qui a nom Angle vindrent eurent celle Bretaigne prise, ils tuèrent et chacièrent les Bretons de celle isle et d'eus vindrent les Anglois. Lors s'enfouit une partie de la gent du païs, la mer passèrent et vindrent habiter ès derraines parties de France, par devers Occident. Et celle gens appellés sont Bretons bretonnans[356]. Ce peuple fut jadis conquis et tributaire du roy Dagobert. Et pour ce qu'ils ne vouloient jamais obéir, le roy[357] y envoya Adulphe un des princes de son palais, à grant ost. En pou de temps après reffraint et abaissa leur présumpcion; leurs ostages et plusieurs de leurs nobles hommes amena au roy qui luy firent hommage et obéissance pour le commun du païs.
Note 354:Eginh. Annal. A° 786.
Note 355:Bretaigne la petite.«In Britanniam Cismarinam.» Les deux phrases suivantes, qui ont leur prix, sont du fait de notre traducteur.
Note 356:Bretons-bretonnans.Cette phrase est encore de notre traducteur. On en doit conclure que du moins au XIIIème siècle l'opinion commune étoit que la langue des Bas-Bretons étoit celle des anciens habitans de l'île de Bretagne plutôt que celle des Gaulois.
Note 357:Le roy.Charlemaines.
Quant le roy eut soubmises les estranges nacions qui à luy marchissoient et il eut mise pais par tout son royaume, il appareilla son erre[358] pour aler à Rome, en propos de visiter les apostres et de conquerre une partie d'Italie qui a nom Bonivent. Car il luy sembloit que ce feust chose bien séant que le membre feust joingt au chef et que celle partie du royaume d'Italie feust de sa seigneurie, quant il en tenoit le chef, dès celle heure qu'il eust conquis le roy Desier de Lombardie.
Note 358:Son erre. Ouson oirre. Il disposa son voyage.
A ceste besoingne commencier ne voult pas faire longue demeure. Son ost assembla et entra en plain yver ès plains de Lombardie. La Nativité nostre Seigneur célébra en la cité de Florence; au plus tost qu'il peut après ala à Rome, là le receut le pape Adrien à grant honneur; puis eut conseil de l'apostole et de tous ses barons d'entrer en la province de Bonivent. Mais Arragise, le duc de celle contrée, qui jà avoit senti son advenement et fu certain qu'il vouloit entrer en sa terre, luy cuida faire changier son propos. Car il envoia avant à luy Eaumont[359], l'ainsné de ses fils, qui de par luy luy présenta ses dons et ses présens et luy prioit qu'il se soufrist[360] d'entrer en sa terre. Mais le roy qui tousjours béoit à mener à fin son propos et parfaire ce qu'il avoit commencié retint Eaumont et toute sa gent[361]; en la contrée de Champaigne ostoia et assist la cité de Capue, tout appareillié de bataille rendre au duc, sé il ne faisoit sa volonté.
Note 359:Eaumont. Ainsi portent presque toutes les leçons manuscrites. Les textes latins portent:Rumoaldo. Mais on me permettra de rappeler encore ici que nos anciens poèmes françois nous présentent souventEaumontouAumont, comme l'un des Sarrasins les plus formidables de ceux qui avoient sous le règne de Charlemngne envahi l'Italie. L'Agramantd'Arioste étoit supposé fils de cetEaumont, ouAlmont.
Note 360:Se souffrist. S'abstint. C'est un ancien gallicisme fort usité dans nos auteurs du moyen-âge.
Note 361:Et toute sa gent. Il eut fallu traduire:Et il ostoia à toute sa gent, etc.«Cum omni exercitu suo Capuam, civitatem Campaniæ, accessit, etc.»
Le duc qui moult se doubtoit, guerpit la cité de Bonivent qui est chef de celle région et s'en ala à une autre cité qui siet sur la mer qui est nommée Salerne, il et toute sa gent. Puis eut tel conseil de ses barons qu'il envoia ses deux fils au roy à tout grans dons et présens de diverses richesces, et luy promist qu'il estoit tout prest à ses commandemens. Le roy s'assentit à ses prières et se tint de luy faire grief et de bataille commencier meismement, pour l'amour et pour la paour de Nostre Seigneur. Le mainsné de ses fils retint à ostages et des autres barons jusques à onze que le peuple luy livra. L'ainsné de ses fils retourna au père. Après renvoia ses propres messages au duc pour recevoir les hommages et les seremens de luy et du peuple.
Toutes choses ainsi faites, il receut les messages Constantin empereur de Constantinoble qui de par luy estoient venus pour requerre sa fille. Et quant il les eut oys et délivrés, il retourna à Rome, Là célébra la Résurrection Nostre Seigneur à grant joie et à grant sollempnité. [362]Tandis comme il demeuroit à Rome, Thassille le duc de Bavière envoia messages à l'apostole Adrien; ces messages furent un évesque qui avoit nom Harnun, et un abbé qui avoit nom Orri. Par eus le requéroit qu'il feust moienneur de la pais de luy et du roy Charlemaines. Le pape qui moult en fut lié receut volontiers sa prière. Au roy requist et amonnesta, de l'autorité de saint Père et de saint Pol, qu'il receust la paix et la concorde du duc Thassille. Et le roy respondit qu'il le feroit volentiers.
Note 362:Eginh. Annal. A° 787.
Lors fut demandé aux messages quelle séeurté ils donroient de la confirmacion de la paix, et ils respondirent que on ne leur avoit rien enchargé de ceste chose, et que de ceste besoigne ne pouvoient autre chose faire fors que de raporter à leur seigneur leur parolle et leur bonne response. Mais de ce fut moult le pape Adrien esmeu, et les appella faulx et decevables et les excommenia s'ils se retraioient de la France et de la feaulté qu'ils avoient au roy promise. En celle manière se départirent, sans plus rien faire, de la besoigne pour quoy ils estoient venus.
Après ce que le roy eut les apostres visités et il eut fait moult humblement ses veuz, et ses obligacions rendues, il mut à retourner en France. La royne Fastarde, ses fils et ses filles et toute leur compaignie[363] trouva en la cité de Garmacie, ainsi comme il les avoit laissiés; là assembla général parlement de ses barons et du peuple, avant qu'il en partist. Lors commença à raconter devant ses princes comment il avoit exploitié en celle voie, et au derrenier leur conta des messages au duc Thassille, pour quoy ils estoient venus à Rome.
Note 363:Et toute leur compaignie.«Omnemque comitatum quem apud eos dimiserat….»
Coment le roy entra en Bavière, à trois osts, par trois parties. Et coment le duc Thassile se humelia par paour.
Quant le roy fu du tout retourné en France, il eut conseil à ses barons de la besoigne au duc Thassile. Aucuns loèrent qu'il essaiast que il vouldoit faire de l'offre qu'il avoit faite. Mais toutes voies assembla-il ses osts pour ostoier en Bavière et les envoia en trois parties. A Pepin son fils livra l'ost des Lombars et luy commanda qu'il alast par la valée de Tridente. Les François Austrasiens et les Saisnes fist venir tout droit au fleuve de la Dynoe, en un lieu qui a nom Pfaringue[364]; avec soy retint la tierce partie de sa gent: si les conduist droit au fleuve qui a nom Lechun[365] qui depart Bavière et Alemaigne. Son ost fist logier près d'une cité qui a nom Auguste[366].
Note 364:Pfaringue. «Ad Danubium, in loco quiPferingavocatur.»C'est aujourd'huiPforingen.
Note 365:Lechun. LeLech.
Note 366:Auguste. C'estAugsbourg.
En celle manière béoit à entrer en Bavière, sé le duc ne se feust humilié. Mais quant il sceut qu'il fut ainsi attaint, il vint au roy et luy pria par grant humilité qu'il luy pardonnast ce qu'il s'estoit vers luy meffait. Et le roy qui estoit miséricors et débonnaire par nature lui pardonna tout. Theodone un sien fils et douze autres personnes luy bailla en ostages et tels comme il demanda. Du peuple et des barons prist serement et retourna en France. En une ville qui a nom Ingilenham[367], près de la cité de Mayence, yverna et célébra Noël et Pasques.
Note 367:Ingilenham. C'estIngelheim.
[368]En celle ville meisme assembla le roy grant parlement. Si y vint le duc Thassile, aussi comme les autres barons. En la présence du roy et devant tous les autres barons l'encusèrent les Baviers de traïson et de conspiracion contre leur seigneur, dont il devoit avoir le chief tranchié selon les lois. Si l'accusèrent en ce cas, et disoyent qu'il avoit ce fait, puis que le roy s'estoit départi de Bavière, et puis qu'il luy eut fait feaulté et hommage et asseuré par ostages. Car, si connue ils disoyent, il s'étoit alié aux Huns contre le roy et les avoit esmeus à ce qu'ils feissent bataille contre le roy et contre les François; si de voir avoit-il ce fait par le conseil Liberge sa femme qui avoit esté fille du roy Desier de Pavie. Car elle haoit trop durement François pour l'essil et la destruction son père; et sans faille ce estoit vérité ce dont ils l'accusoient, si comme la fin prouva en celle année meisme.
Note 368:Eginh. Annal. A° 788.
De mains autres cas l'accusèrent en fais et en dis qui ne peurent estre fais né dis par nul homme qui ne feust appertement ennemi du roy et des François. Damné fut à la parfin, de tous les barons du conseil, du chief perdant[369], pour ce qu'il fut devant tous convaincu des cas dont il estoit accusé. Mais la débonnaireté du roy le délivra, tout feust-il jugié à mort. Son abit luy mua et le tondit et le mist en une abbaie. Là vesquit avec les autres religieusement. Car il y entra débonnairement et dévotement luy et Theodone son fils. Les Baviers qui eurent esté parconniers et consentans de son mesfait furent dampnés par essil et envoiez en divers lieux.
Note 369:Du chef perdant.«Capitali sententiâ damnatus est.»
En pou de temps apparut bien la traïson; que les Huns à qui il avoit fait aliance parfirent ce qu'ils avoient promis. Et tant assemblèrent de gens qu'ils furent deux osts. L'un entra en la marche d'Acquilée et l'autre en Bavière. Mais ce fu à leur grant dommage, car ils furent desconfis et chaciés de ces deux lieux et s'enfuirent en leur païs à grant perte de leurs choses et à grant occision de leur gent.
Autre fois se meurent à venir en Bavière, à plus grant ost qu'ils n'avoient fait devant. Les Baviers les desconfirent en la première bataille et en occirent une grant multitude sans nombre. Et mains autres de ceulx qui ne furent mie occis et cuidèrent eschaper se ferirent ou fleuve de la Dinoe, si qu'ils furent dedans affollés et noiés.
Entre ces choses, Constantin empereur de Constantinoble, qui moult avoit grand mautalent envers le roy Charlemaines, pour ce qu'il luy avoit sa fille véée[370], manda à Theodore qui gardoit le royaume de Sezile et à plusieurs autres de ses menistres qu'ils entrassent en la province de Bonivent et qu'ils la méissent à gast et destruction. Eus s'appareillèrent pour faire son commandement. Mais Grimaut qui après la mort son père avoit receu la duché en celle année meisme, par la volonté du roy, et Hildebrant le duc de Spolitaine assemblèrent leurs effors. Avec eus fut Guinguise[371] un des messages du roy qui puis fu duc de Spolitaine, après celluy Hildebrant. La gent l'empereur encontrèrent en la terre de Calabre; à eus se combatirent et occistrent grant partie et eurent victoire sans grant dommage d'eus né de leur gent. A leurs heberges retournèrent à grant nombre de prisonniers, et si grant plenté de despouilles eurent qu'ils furent tous rassasiés.
Note 370:Veée.Refusée.
Note 371:Guinguise.«Legatum regis Winigisum, qui posteà in ducatuSpoletano successit.»
En ce temps vint le roy en Bavière; quant il vint là, il cercha tout le païs et ordonna du tout à sa volonté. Puis retourna à Ais-la-Chapelle, là demoura une grant partie du temps; car la Nativité et la Résurrection fu avant passée qu'il s'en partist.
[372]En Esclavonnie a une nacion qui habite sur le rivage de la grant mer[373]. En leur propre langue sont appellés Weltabi; eu langue françoise Wilzi. Icelle gent haient François de tousjours, et volentiers guerroient les voisins qui à eus sont subgiés et joings par aliance. Le roy qui plus ne voult souffrir leur orgueil sans vengeance assembla ses osts pour refraindre leur présumpcion. A Coulogne passa le Rin et puis s'en ala parmi Sassoigne. Jusques au fleuve de Albe fist tendre ses heberges, par deux fois fist faire pons de fust entre eus et luy; l'un enclost et ferma aux deux chiefs de fors palis; dedens les enclos fist drecier tours et barbacannes bien deffensables et mist dedens bonne garnison. Le fleuve passa et conduisit son ost en la contrée de celle perverse nacion. Tout destruisit devant lui. Et tout fust celle gent fière et batailleuse, et se fiast au grant nombre de leur gent, si ne put pas longuement soutenir la force du roy. Oultre passa le roy et son ost jusques à une cité qui a nom Dragwite. Le roy de celle cité qui estoit le plus noble de lignage et d'ancienneté des roys d'Esclavonnie yssit hors de la ville à grant nombre de sa gent; devant le roy vint et se mist du tout à sa merci. Serement luy fist et luy donna tels ostages comme il voulut demander. Quant les autres princes du pais virent ce, ils vindrent au roy à l'exemple de celluy, et luy firent hommage et seurté telle comme il commanda.
Note 372:Eginh. Annal. A° 789.
Note 373:Grant mer.L'annaliste ditOceani, mais c'est lamerBaltique.
Quant le roy eut ce fier peuple soubmis et dompté, en la manière que vous avez oy, il retourna arrière, par celle meisme voie qu'il eut alé, au pont qu'il avoit fait faire sur le fleuve d'Albe. Et si comme il passoit parmi Sassoigne, il ordonnoit des besongnes selon la nécessité du temps.
En France célébra la sollennité de Noël et de Pasques en la cité de Garmacie. [374]Oncques n'ostoia le roy de celle année: en celle cité receut et oyt les messages des Huns et les siens renvoia à leurs princes.
Note 374:Eginh. Annal. A° 799.
La raison pourquoy les messages estoient ainsi envoiés d'une part et d'autre estoit pour les Saisnes et pour la division de leur royaume et de leur région. Ce contens et ceste discorde fu commencement et naissance de la guerre qui fu faite contre les Huns. Et pour ce qu'il ne semblast que le roy despendist le temps en oiseuse, il se mist à navie, au fleuve de Meuse[375]. En Germanie s'en ala en un lieu qui a nom Salz; là avoit fait un moult riche palais sur le fleuve de Sala. Là demoura tant comme il luy plut, puis retourna arrière par celle eaue meismes en la cité dont il estoit venu. Tandis comme il yvernoit en celle ville, le palais en quoy il séjournoit ardit d'aventure. Mais oncqucs pour ce ne s'en mut, jusques à ce que la Nativité et la Résurrection fussent passées.
Note 375:Meuse.Il falloit traduirele Mein. «Per Moenum fluvium, ad Saltz palatium suum in Germaniâ, juxtâ Salam fluvium constructum, navigavit.»
Coment le roy ostoia sur les Huns, à deus paires de osts, et coment il destruist toute celle région et s'en retourna à grant victoire. Après de l'érésie Élipan l'archevesque de Tholète, et de la conspiration que Pepin, son ainsné fils, fist contre lui. Du concile que le roy assembla pour condamner l'érésie Félicienne; et puis coment il ostoia de rechief contre les Saisnes.
[376]En la fin de l'yver et sur le commencement d'esté vint le roy de celle cité où il eut si longuement séjourné droit en Bavière, en propos d'ostoier sur les Huns le plustost qu'il pourroit et de prendre vengeance de leur fais et de leur présumpcion. Ses osts assembla par tout son royaume. Quant les viandes et les nécessités de l'ost furent chargés, il se mist à la voie; mais il départit son ost en deux parties, l'une en livra à Thierri et Mainfroy son chambellan, et leur commanda qu'ils conduisissent leur ost selon le rivage de la Dinoe qui s'estendoit par devers Galerne droit vers Occident[377]. L'autre partie retint avec luy et s'en ala selon la rive de ce meisme fleuve par devers Orient, pour entrer en Pannonie. Aux Baviers commanda qu'ils descendissent selon la Dinoe pour garder la navie qui menoit leurs viandes et les nécessités de l'ost.
Note 376:Eginh. Annal. A° 791.—En la fin de l'yver.Il faudroit:De l'esté, comme le latin.
Note 377:Galerne.Le Septentrion. «Per aquilonarem Danubii ripam.»
Au premier lieu où ils se logièrent ce fu sur un fleuve qui a nom Athinse[378]. Cil fleuve court entre les Huns et les Baviers, et est certaine bonne et devise de leurs royaumes. Là demoura l'ost trois jours et fist-on prières à Dieu et chanter létanies pour que celle bataille feust commenciée et fenie en prospérité: tantost s'esmurent les osts et fu la bataille dénonciée aux Huns de par les François. Les garnisons que les Huns avoient en leurs forteresses furent partie occises et chaciées, et les chasteaux abatus et craventés; dont l'un estoit fermé sur le fleuve de Cambone[379], et un autre près d'une cité qui a nom Comagène sur le tertre de Combert[380]; clos estoit ce chastel de haults murs et de fors: toutes ces forteresces degastèrent François par feu et par occision. Ainsi mena le roy celle partie de l'ost qu'il conduisoit jusques à un fleuve qui a nom Arabonne[381]; oultre passa et s'en ala tousjours selon le rivage jusques-là où ce fleuve chiet en la Dynoe. Là fist tendre ses heberges pour demourer aucuns jours. D'ilec proposa à retourner par une contrée qui a nom Abbarie[382]. L'autre partie de son ost qu'il avoit livrée au conte Thierri et à Mainfroy son chambellan, commanda à retourner par celle meisme voie qu'ils estoient alés. Par celle manière destruisit par feu et par occision la plus grant partie de Pannonie sans autre encontre de leurs ennemis, et se retraist en Bavière sain et haitié[383], luy et tous ses osts.
Note 378:Athinse.Les éditions de l'annaliste portent: «Super Anesum.» C'est la rivière d'Ens, qui se jette dans le Danube, et qu'il ne faut pas confondre, comme le fait M. Guizot, avec le fleuve de l'Ems.
Note 379:Cambone.«Super Cambum fluvium.» C'est aujourd'hui leKamp, rivière d'Autriche.
Note 380:Combert.Voici le texte latin: «Altera, juxta Comagenis civitatem, in monte Cuneberg vallo firmissimo erat extructa.» Suivant l'Itineraire d'Antonin, Comagènes étoit une ville de Pannonie entre Vienne et le mont Cetius. En effet, dans sa carte d'Autriche, Lazius met une montagne qu'il appelleComagenus mons, et dont le nom vulgaire estKaunberg. (Voyez le Dictionnaire de Lamartinière.) Tout cela n'a pas empêché M. Guizot de nous apprendre dans une note surComagène, que cette ville étoitprobablementComborn.
Note 381:Arabonne. «Ad Arrabonis fluenta.» C'est leRaab.
Note 382:Abbarie. Ou plutôtBavière, selon le texte latin.
Note 383:Haitié. Dispos.
Les Frisons et les Saisnes qui par son commandement estoient en l'autre partie de son ost que Thierri et Mainfroy conduisoient, retournèrent en leur païs. Cest ost fut mené sans dommage, fors que si grant pestilence et si grant mortalité fu des chevaux, en celle partie de l'ost que le roy conduisoit, que de tant de milliers comme ils estoient n'en demoura pas la dizième partie. A tant départit son ost et s'en ala yverner en une cité qui a nom Renebourc[384]; là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
Note 384:Renebourc. «Reginum civitatem quæ nunc Reganesburg vocatur.» C'estRatisbonne.
[385]Orgelle est une cité qui est assise au plus hault lieu des mons de Pirene. L'évesque de celle cité avoit nom Félix, si estoit Espaignol de nacion. A luy se conseilla Elipan l'archevesque de Tholette par lettres, et luy demanda que il sentoit de l'umanité nostre Seigneur, savoir mon sé on le devoit croire selon ce qu'il estoit propre homme, ou selon ce qu'il estoit fils adoptif de nostre Seigneur Dieu le père[386]. Moult folement et moult felonnessement luy demanda de ceste chose, et si ne le prononça pas tant seulement fils adoptif, contre l'ancienne doctrine et contre la foy de sainte Églyse, ains compila livres qu'il envoia à cil évesque par quoy il s'efforçoit à deffendre celle hérésie et sa mauvaise opinion. Pour ceste chose fut mandé au palais[387]; là fut son erreur récitée au concile des évesques qui pour ceste chose y estoient assemblés. Convaincu fu de son erreur et de son hérésie. A Rome l'envoia le roy à l'apostole Adrien qui condamna luy et sa fausse doctrine, et puis le renvoia en sa cité.
Note 385:Eginhardi Annal. A° 792.—Orgelle, variantes:Orgale,LorgaleetCorgale. C'estUrgel.
Note 386: Cette phrase est mal entendue; il falloit: «Savoir mon en tant que homme, sé il estoit fils propre ou fils adoptif de Dieu.»Secundum id homo est, proprius an adoptivus Dei filius credendus esset.
Note 387:Au palais.L'annaliste ajoute: «Regis qui tunc apud Reginum Bajoariæ civitatem residebat.» Ainsi l'empereur fait venir un évêque d'Aquitaine en son palais de Ratisbonne, pour lui faire rendre compte de ses opinions en matière de foi!
L'ainsné des fils le roy qui Pepin avoit nom fist en ce temps coujuracion contre son père entre luy et une partie des François. La raison de ceste conjuracion si fu, comme ils disoient, pour ce qu'ils ne povoient plus souffrir la cruauté de la roy ne Fastarde. De ceste traïson fu le roy acointié par un Lombard qui avoit nom Fardulphes; et pour ce qu'il en eut le voy accointié premièrement, et qu'il garda sa loyauté envers le roy, il le fist rendre en l'abbaïe Saint-Denis; et tous les autres qui eurent esté parçonniers de la traïson furent dampnés selon la loy des chiefs perdans et d'autres paines[388]; car les uns curent les chiefs couppés, et les autres furent occis de glaives, et les autres furent pendus. Tout cel yver se tint le roy en Bavière pour la bataille qu'il avoit receue contre les Huns. Et fist tandis faire un pont de nefs sur la Dynoe pour passer et rapasser sans encombrer toutes les fois que mestier en seroit. En ce païs meisme fist la sollennité de Noël et de Pasques.
Note 388:Et d'autres peines.Le latin est mal rendu, ou plutôt c'est une faute du copiste; il eut fallu:Selon la loi des chiefs perdans à diverses peines, etc. «Ut rei læsæ majestatis partim ladio cæsi, partim patibulis suspensi, etc.»
[389]Moult désiroit le roy mener à fin la guerre qu'il avoit receue contre les Huns. En ce point qu'il ordonnoit ses besongnes pour entrer en Pannonie, nouvelles luy vindrent que les osts du conte Thierri qu'il avoit menés par Frise eurent esté entrepris en un détroit qui avoit nom Riuste. Là avoient souffert estour par les Saisnes, et au derrenier avoient-ils esté desconfis[390].
Note 389:Eginh. Annal. A° 703.
Note 390: Voici la phrase latine: «Nuntiatum est copias quas Thedericus comes per Frisiam ducebat, in pago Rhiustri juxtà Wisiram à Saxonibus esse interruptas atque deletas.»—Estour.Lutte.
Quant le roy oï ces nouvelles il en fist moins de semblant qu'il put et feignit le dommage, pour la noblesse de son courage; et pour plus hastivement prendre vengeance de ses ennemis qui ce luy avoient fait, il laissa le propos que il avoit d'aller en Pannonie sur les Huns. Aucuns de sa gent le firent entendant que ils avoient esprouvé que ce seroit son preu et son avancement qu'il feist faire un fossé entre deux fleuves; si avoit nom l'un Radance et l'autre Halomore[391]; et fussent ces fossés si larges et si profons qu'ils peussent bien porter navire de la Dynoe au Rin. Car l'un des fleuves chéoit en la Dynoe. Le roy vint à ce lieu à tout son ost; celle euvre commença, et fist mettre moult grant plenté d'ouvriers, tout le mois de septembre, à faire ces fossés entre les deux fleuves; si orent deux mille pas de long et trois cens de large. Rien ne valut ceste besongne à la fin; car l'euvre ne se put tenir fermement, pour la terre qui estoit mole de sa nature et meismement pour la continuance des plouages qui eurent esté en ce point. Et ce que les ouvriers jettoient à mont en deux jours ou en trois, reçuloit tout à val en une heure de nuyt.
Note 391:Halomore.«Cùm ei persuasum esset à quibusdam si inter Radantiam et Almonum fluvios fossa navium capax duceretur, posse commodè è Danubio in Rhenum navigari; quod alter Danubio, aller Moeno miscetur.» M. Guizot traduit: «Il étoit alors convaincuque s'il pouvoit creuser un canal capable de porterbateaux, entre les fleuves du Rednitz et de l'Almone, dont l'unjointle Mein et l'autre le Danube.» Puis en note, il ajoute: «L'Almonenom queluidonne Eginhard; on ne sait pas bien de quelle rivière il veut parler.» On sait très-bien que l'Almonusest la rivière d'Altmuhl, qui a sa source en Franconie, et se jette dans le Danube entre Ingolstad et Ratisbonne.
Tandis comme le roy demoura pour celle besongne, lui vindrent deux paires de mauvaises nouvelles. L'une fut que les Saisnes s'estoient du tout retournés contre luy, et l'autre que les Sarrasins estoient entrés en sa terre par devers Espaigne et s'estoient combattis aux François qui les marches gardoient; si en avoient maint occis et s'en estoient retournés à grant victoire. Le roy qui moult fut troublé de celle victoire et de ces nouvelles retourna en France. La Nativité et la Résurrection célébra sur un fleuve qui a nom Moene, près d'une ville qui a nom Saint-Chilien[392].
Note 392: «Natalem Domini apud Sanctum-Kilianum in Wirtziburgo, juxta Moenum fluxiùm; Paschalis verò festi solemnitatem super eumdem fluvium in villa Francofurti, quâ et hiemaverat.» Saint-Killan étoit une abbaye de Wurtzbourg, sur le Mein.
[393]Au commencement d'esté fist le roy un parlement de ses barons et du peuple. Apres fist un concile de tous les prélas de son royaume pour dampner l'hérésie Félicienne. A ce concile furent présens deux évesques, légas de Rome, Estienne et Théophille: si avoient pouvoir de l'apostolle Adrien qui les y avoit envoies. En ce concile fut condampnée celle hérésie, et un libelle escript de la condampnacion et confermé par les séels de tous les évesques du concile.
Note 393: Eginh. Ann. A° 794.
Là fut morte la royne Fastarde et mise en sépulture en l'églyseSaint-Albane la cite de Maience.
Ces choses ainsi faittes, le roy assembla ses osts et les départit en deux, pour plus aisiément entrer en Sassoigne. La partie qu'il retint avec luy conduisit en la souveraine Austrasie[394] par devers Orient; l'autre partie livra à Charlot son fils[395], si luy commanda qu'il passast le Rin et entrast en Sassoigne par devers Occident. Là estoient les Saisnes assemblés et s'estoient logiés en un champ qui a nom Quisnotfeldic[396]; là attendoient le roy en bataille à grant espérance de victoire que eulx meismes s'entrepromettoient. Maisquant ils sceurent certainement que le roy venoit à si grant ost de deux parties, ils furent hors de leur vaine espérance et furent vaincus sans bataille. Au roy vindrent à mercy et se soubmistrent du tout à sa volonté; ostage luy livrèrent. En ce point demourèrent les choses; en leur contrée retournèrent et le roy passa le Rin et retourna en France. A Ais-la-Chapelle yverna et célébra Noël et Pasques.
Note 394:En la souveraine Austrasie.«Ab Australi parte.»
Note 395:Charlot son fils.Notre traducteur rend toujours le nom du fils de Charlemagne,Karolus, par celui deCharlot, qui se trouvoit consacré dans toutes les anciennes chansons de geste. Elles s'accordent à nous représenter Charlot comme un jeune présomptueux, plusieurs fois tiré d'embarras par les pairs de France, et enfin tué à la suite d'une partie d'échecs par Ogier le Danois, ou par Renaud de Montauban.
Note 396:Quisnotfeldic.«In campo quiSinotfeldusvocatur.» Variante: «Sintfeld.» Dom Bouquet, dans sa table géographique, dit que ce lieu s'appelle aujourd'huiSende. J'ignore sa position.
[397]Jà soit ce que les Saisnes eussent fait parlement entre eulx de tenir les convenances en l'esté trespassé, et eussent donné ostages tels comme le roy demanda, toutes voies pensoit-il bien qu'ils ne tendroient jà loiauté né convenances, car il les avoit tant de fois essaies qu'il ne s'i povoit fier. Pour ce assembla parlement de ses barons selon la coustume, oultre le Rin, en une ville qui a nom Cufeste[398], ci siet de costé la cité de Maience, sur une revière qui a nom Moene. Ses osts assembla et entra en Sassoigne, presque toute la cercha et dégasta par le feu et par occision. En un païs entra qui a nom Bardago, de lès une montaigne qui a nom Bardenvelt[399] fist tendre ses heberges. Tandis comme il attendoit la venue des Esclavons qu'il avoit mandés nouvellement, luy vindrent nouvelles que Wilesinus[400] le roy des Abrodiciens s'estoit embatu en un embuschement que les Saisnes luy avoient basti sur l'eaue de Wisaire et que ils l'avoient là occis, en trespassant le fleuve.
Note 397:Eginh. Annal. A° 795.
Note 398:Cufeste.«In villâ Cuffenstein, quæ super Moenum contra Mogunciacum urbem sita est.» C'est aujourd'hui un village du nom deKuffstein.
Note 399:Bardenvelt.«Cùmque in pagum Bardengau pervenisset, et juxtà locum qui Bardenweg vocatur, positis castris.»
Note 400:Wilesinus.«Wiltzan, regem Abotritorum.» C'est le même nom de roi déjà mentionné par l'annaliste, sous l'année 789, mais que notre traducteur n'avoit pas alors reproduit.
Ces fais et ces nouvelles esmeurent le roy contre les Saisnes plus encore qu'il n'estoit devant; tout destruist et dégasta comme tempeste ce que il trouva devant luy, et puis s'en retourna en France. Mais avant qu'il se partist de Sassoigne, quant il séoit en ses heberges sur le fleuve d'Albe, vindrent à luy messages des Huns qui habitent en Pannonie; là, Thudon, l'un des plus nobles de celle gent, promist au roy que volentiers devendroit crestien.
Le roy retourna à Ais-la-Chapelle; là célébra la Nativité et la Résurrection, si comme il l'avoit fait l'année devant. [401]En ce temps, mourut l'apostolle Adrien en la cité de Rome. Apres luy tint le siége un autre qui avoit nom Lyon; tantost après qu'il fut sacré envoia au roy les clefs de l'églyse de Rome et l'enseigne de la cité et mains autres présens. Et si luy manda qu'il luy envoiast aucun de ses princes qui de par luy receut les seremens et les obéissances du peuple de la cité. Pour ceste besongne envoia le roy Angibert, l'abbé de Saint-Richier. Et par luy meisme envoia mains riches joyaulx de son trésor à l'églyse mon seigneur saint Père de Rome.
Note 401:Eginh. Annal. A° 796.
Après ces choses, il acueillit ses osts et entra en Sassoigne; à Pepin son fils commanda qu'il assemblast son ost de Lombardie et de Bavière, et alast en Pannonie contre les Huns. Quant il fu en Sassoigne entré, il dégasta toute la terre; après retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle. Entre ces choses, Pepin, son fils, qui en Pannonie fu entré, se combatit aux Huns, les chaça tous et desconfist outre une eaue qui a nom Tizan[402], tous leurs païs et leurs champs dégasta. Leurs trésors et leurs richesces ravit et puis retourna à son père à Ais-la-Chapelle et luy présenta les richesces qu'il avoit conquises sur les Huns en Pannonie. Et le roy en envoia une partie à l'églyse de Rome, et l'autre départi par grant libéralité à ses princes et à ses chevaliers[403]. Cil Thudon dont l'histoire a dessus parlé, qui estoit un des princes des Huns, vint au roy si comme il avoit promis. Baptizié fut luy et tous ceulx qui furent avec luy; serement fist de loiauté, et le roy l'onnoura moult et luy donna aucuns joiaus de ses trésors. Cil retourna à tant; mais il ne se tint pas longuement en sa loyauté né en la foy qu'il avoit receue; et Dieu luy en rendit assez tost après le guerredon; mais l'istoire s'en taist à tant. Le roy demoura cel yver à Ais-la-Chapelle jusques après la Résurrection.
Note 402:Tizan.«Trans Tizam fluvium.» C'est la Teisse, rivière deHongrie qui se jette dans le Danube.
Note 403: Notre traducteur réunit ici toute l'histoire de cette guerre de Pepin contre les Huns, dont Eginhard semble faire deux expéditions; l'une ayant pour chef Henry, duc de Frioul, et l'autre Pepin, roi d'Italie; mais on est tenté de croire qu'Eginhard s'est effectivement trompé, ou plutôt que son texte a été corrompu dans cet endroit.
[404]Barcinone est une cité qui siet en la marche d'Espaigne. Une heure estoit de Sarrasins, autre heure estoit de Crestiens. En ce point la tenoit un Sarrasin qui avoit nom Zaton. Cil vint à Ais-la-Chapelle, à où le roy estoit, si luy rendit la cité de sa propre volonté et mist soy et les siens en sa subjection.
Note 404: Eginh. Annal. A ° 797.
En ce point, le roy envoia Loys son fils à tout une partie de sa gent pour asségier la cité d'Oisce[405]; et luy vint par Sassoigne pour destruire le païs et pour estaindre la desloiauté de celle nacion perverse. Si ne s'en partit jusques à tant qu'il eut cerchié toutes les contrées du païs. Car il ostoia tout outre jusques ès derraines parties par delà, qui durent jusques à la grant mer et sont encloses entre deus fleuves, Albe et Wisaire. Quant il eut tout mis à destrucion, il retourna à Ais-la-Chapelle. Tandis comme il séjournoit ilec, vint à luy en message Obdelle fils Abimenge le roy de Moretaigne[406] et un autre message de Nicete patrice de Cecile, qui Théotiste avoit nom et luy apportait lettres de l'empereur de Constantinoble. Ces messages oyt et congéa et retourna à tant chascun en sa contrée.
Note 405:Oisce.«Ad obsidionem Oscæ in Hispaniam misit.» C'estHuesca.
Note 406:Moretaigne.«Abdellam, Sarracenum, filium Ibinmauge regisde Mauritania.» Il eut falluAbenhumeiæ.
Lors eut conseil le roy qu'il iroit yverner en Sassoigne pour mener à fin celle guerre qui tant avoit duré. A ses deux fils Pepin et Loys manda qu'ils vinssent à luy. Et ceulx firent son commandement, tantost comme ils furent venus d'ostoier; car Pepin avoit esté en Italie, et Loys en Espaigne. Le Rin passa et entra en Sassoigne. Ses heberges fist tendre sur le fleuve de Wisaire. Le lieu où son ost fut logié fist appeller Haristalle qui encore est ainsi appellé des gens du païs; son ost départit et l'envoia pour yverner par toute la terre. Les messages des Huns congéa qui estoient à luy venus à grans présens. Les messages Aldephons le roy de Galice receut aussi moult honnourablement qui grans présens luy apportoient. Ses deux fils envoia Pepin en Italie et Loys en Acquitaine, et commanda à Obdelle le devant dit Sarrasin qui estoit à luy venu en message, que il allast avec son fils Loys et qu'il le menast par mi Espaigne; et celluy fist ce que le roy luy commanda et le mena partout où il voult. Et le roy demoura en Sassoigne tout l'yver et y fist la sollennité de Noël et de Pasques.
[407]En celle saison que le printemps approchoit, les Saisnes qui habitent outre le fleuve d'Albe s'esmeurent et prindrent les messages et les gens que le roy avoit là envoiés, pour le païs garder et justicier. L'une partie en occistrent et l'autre partie gardèrent pour rançon[408]. Si prindrent aussi Godescaus un message du roy, en son retour, que il avoit envoié à Sigefroi, le roi de Dannemarche; et l'occistrent. Moult fut le roy esmeu de ces nouvelles; ses osts assembla sur l'eaue de Wisaire. Ses heberges fist tendre en lieu qui a nom Machidan[409]. En Sassoigne entra sur celle diverse gent pour venger sa honte et la mort de sa gent. Toute celle contrée qui est entre Albe et Wisaire mist à destruction par feu et par occision. Mais les Saisnes qui habitent oultre le fleuve d'Albe qui ses gens et ses messages avoient occis montèrent en orgueil, pour ce qu'ils n'avoient porté encore la peine de si grant fais. Si prindrent leurs armes, et entrèrent en la contrée des Abrodiciens qui estoient de la compagnie et de l'aliance aux François, et tousjours s'estoient loyaument portés vers eulx dès l'eure qu'ils eurent receu leur amour. Mais Tascon[410] le duc de cette gent leur vint au-devant à tout son ost, quant il sceut leur esmouvement, en un lieu qui a nom Suenthana. A eulx se combatit et fist moult grant occision de leur gent, à quatre mille furent estimés cil qui chaïrent ès premières envaïes.
Note 407:Eginh. Annal. A°. 798.
Note 408:Pour rançon.Le sens est ici mal rendu. «Paucis eorum quasi ad nuntiandum reservatis.»
Note 409:Machidan.Le texte latin édité porte: «In loco cui Munda nomen.» C'est aujourd'huiMunden, dans le duché de Brunswick-Lunébourg, et non pasMinden, comme le dit M. Guizot.
Note 410:Tascon.«Trasco.»
Eburne[411], un messagier du roy, fu en celle bataille en la partie des Abrodiciens et se combatit en la dextre partie de l'estour. Desconfis furent les Saisnes et chaciés honteusement; si perdirent moult de leur gent et tournèrent à moult grant dommage et à grant confusion de leurs contrée. Et quant le roy qui estoit d'autre part eut leur voie destruite et eut son cuer esclarié[412] de ses messages et de sa gent qu'ils avoient occis, il s'en retourna en France. A Ais-la-Chapelle oït et receut les messages Hélaine l'empéreris de Constantinoble; si estoient nommés Michaus, Glagliane et Théophille[413].
Note 411:Eburne.Notre traduction n'est pas complète: «Nam in primis congressione quatuor millia eorum cecidisse narravit legatus regis Eberwinus nomine, qui in eodem prælio fuit, et in Abotritorum acie dextrum cornu tenuit.»
Note 412:Esclarié.Variantes:Esclari.—Esclerié.—Esclarci.Ce mot est synonyme derendu serein,rasséréné.
Note 413: Les noms sont ici corrompus. Il s'agit ici de l'impératriceIrène, deMichael, surnomméGanglianos, et de Théophile, prêtre du palais de Blaquernes à Constantinople.
L'empire gouvernoit celle Hélaine; car son fils Constantin avoit esté pris et aveuglé par ses gens, pour son orgueil et pour ses mauvaises meurs. Ces messages estoient venus pour Sisime requerre, le frère Therasie patriarche de Constantinoble, qui avoit esté pris en bataille; volentiers fist le roy leur requeste, si s'en retournèrent à tant.
Après eulx reviendrent autres messages de par Aldephons, le roy d'Espaigne; Froie et Basilique estoient nommés; dons et présens apportèrent de par leur seigneur, c'est à savoir sept Mores et sept muls à riches lorains d'or; si les avoit conquis à prendre une cité qui a nom Olisipone[414], sur une gent qui sont appelles Manubiens; et tout fussent-ils là envoies pour dons, si sembloit-il qu'ils fussent envoies pour signe de victoire. Les messages et les présens receut moult honnourablement, de beaux dons les honnoura, si les congéa quant ils s'en vouldrent aler.
Note 414:Olisipone.Lisbonne. Tout ce récit est horriblementdéfiguré. «Venêre de Hispaniâ legati Adelphonsi regis, Basiliscus etTroia, munera deferentes quæ ille demanubiisquas victor apudOlisiponnam civitatem à se expugnatam coeperat, regi mittere curavit;Mauros videlicet septem, cum totidem mulis atqueloricis.»
En ce temps entrèrent les Mores à navie en unes isles de mer qui sont appelés Baltaires[415]. Moult de dommages firent avant qu'ils s'en partissent. Toute celle saison jusques à Pasques demoura le roy à Ais-la-Chapelle.
Note 415:Baltaires.Baléares.
[416]En ce temps avint un moult lait cas à Rome. L'apostole Lyon aloit un jour à l'églyse Saint-Jehan de Latran et d'ilec à l'églyse Saint-Laurent de la Gravelle[417] pour sermonner au peuple et pour faire le service nostre Seigneur. Souldainement s'embatit sur un aguait que les Romains luy avoient basti de lès cette église meisme. Du cheval l'abatirent, les yeulx luy crevèrent et luy coupèrent la langue, si comme il sembla à aucuns[418], tout nu le despouillèrent et le laissièrent ainsi comme demi-mort. Porté fut au moustier Saint-Erasme le martir, par le commandement de ceulx meisme qui ce luy avoient fait. De ce moustier le tira Auboin, un sien message qui estoit son chambellan, si le receut Winigèse, le duc des Vaus de Spolitaine[419] qui à Rome estoit venu hastivement, quant il sceut de ce fait nouvelles: à son hostel qui en la cité estoit l'en fist porter. Moult fut le roy courroucié, quant il sceut nouvelles de la honte que l'en eut faitte au souverain de l'Églyse et au vicaire saint Père. Si commanda que il luy fut admené à grant honneur. (Si dient aucunes croniques que notre Seigneur luy rendit sa langue et ses yeulx par miracle)[420].
Note 416:Eginh. Annal. A° 799.
Note 417:De la Gravelle.Variantes. De laGraile.—De laGraell. Il falloit,du grille. «Quæ ad craticulum vocatur.» Sans doute à cause du martyre de saint Laurent, déjà dans ce temps-là peint ou sculpté sur les portes.
Note 418:Si comme il sembla à aucuns.«Ut aliquibus visum est.» Ces derniers mots semblent ici mieux traduits que par M. Guizot: «Ce qui a été vu par plusieurs personnes.»
Note 419: Des Vaus de Spolitaine. «A Winigiso duce Spolitano.»
Note 420: Ce n'est pas Eginhard qui dit cela; mais la chronique de Sigebert rapporte quelque chose d'approchant: «Romani linguam et oculosque evellunt. Cui voce et visu reddito divinitùs, iterùm ei oculos et linguam eruunt radicitùs.»
Le roy estoit jà meu pour ostoier en Sassoigne: pour ce ne laissa-il pas son erre qu'il avoit commenciée. Général parlement tint de ses barons et du peuple en un lieu qui a nom Lippe[421] sur le Rin. En ses heberges se tint et attendit l'apostole Lyon qu'il avoit mandé. Entre ces choses envoia Charlot son fils et une partie de son ost en un lieu qui a nom Albim[422] pour traittier aucunes besongnes des Wilses et des Abrodiciens, et pour recevoir aucuns des Saisnes de Nordelinde[423]; tandis comme il attendoit son retour, vint l'apostolle Lyon. A grant honneur le receut et le retint avec luy, ne scay quans jours. La besongne pour quoy il estoit venu à luy conta. Après le fist le roy conduire à Rome, par la gent meisme et restablir en son siège. Tandis comme le roy demouroit en ce meisme lieu, receut-il et congéa Daniel, le message Michiel patrice de Secile. D'autre part lui vindrent males nouvelles de Herice et de Giroux deux de ses chevaliers; car Giroux qui prevost estoit de Bavière eut esté occis en une bataille contre les Huns; Herices l'aultre qui maintes batailles avoit fournies et maintes victoires eues avoit esté entrepris et occis par les citoiens d'une cité de Liburnie qui est appellée Tarte[424].
Note 421:Lippe.Lippenheim.
Note 422:Albim.Sur l'Elbe.
Note 423:De Nordelinde.Il y a réellement dans le texte édité de l'annaliste:Saxones de Nordlindis.Mais ce doit être une faute, pourNordmannis.
Note 424:Tarte.«Tarsatica.» Aujourd'huiFiume, dans laCarniole.
Puis que le roy fut entré en Sassoigne, il cercha le païs et dompta les rebelles: des besongnes ordonna à sa volenté selon le temps et la nécessité. Après retourna en France: à Ais-la-Chapelle ala pour yverner. Là célébra la Nativité et la Résurrection. Là vint à luy le comte Guy prevost et garde des marches de Bretaigne, qui en cel an meisme avoit cerchié toutes les contrées des Bretons, entre luy et aulcuns autres comtes qui avec luy furent en celle hesongne. Et luy porta les armes et les noms par escript des ducs et des contes de celle contrée et des princes qui à luy s'estoient rendus; si sambloit bien que toute la terre fut acquise; et si estoit-elle, sé la desloiauté des gens ne fust tournée.
A luy furent, là meisme, apportées les enseignes des Mors qui avoient esté ès isles de Baltaire où ils estoient entrés pour tout mettre à destruction. Un Sarrasin qui avoit nom Azan luy envoia en ce point les clefs de la cité d'Oisce[425] et mains autres présens, et luy promist que il luy livreroit, quant il verroit son point et son lieu. Le patriarche de Jhérusalem luy envoia par un moine sa benéicon et autres reliques du saint lieu de la Résurrection. Congié luy donna quant il s'en voult retourner, et envoia avec luy Zacharie l'un des prestres du palais et luy chargea dons et offrandes pour porter au saint sépulcre. Tant demoura le roy à Ais-la-Chapelle que il y célébra la Nativité nostre Seigneur.
Note 425:Oisce.Huesca.
[426]Au renouvel du temps, le roy se départit de Ais ainsi comme en my mars; tout le rivage de la mer de Flandres chevaucha, droit vers la terre de Neustrie[427] qui ore est appellée Normandie. En la mer mist garnison de nefs et de galies contre les assaus des Normans qui souvent y faisoient dommage. La Résurrection célébra en Pontieu[428]. De là se départit, et s'en alla selon le rivage de la mer droit à Rouen; Saine passa et s'en alla droit à Tours faire ses offrandes et ses oroisons en l'églyse Saint-Martin. Aucuns jours y demoura pour une maladie qui prist la royne; là meisme mourut-elle et fu mise en sépulture en ladite églyse, en la seconde none de juin.
Note 426:Eginh. Annal. A° 800.
Note 427: Cette phrase est mal entendue par notre traducteur; lamer de Flandresrépondoit à l'Océan britannique, et il s'agit ici de l'Océan galliquequi baigne les côtes de Bretagne et d'Aquitaine. Voici la phrase latine: «Littus Oceani gallici perlustravit, et in ipso mari ubi tunc piraticam Nordmanni classem exercebant, præsidia disposuit.»
Note 428:Ponthieu.«Apud Sanctum-Richarium.»
De là se mist le roy au retour; par la cité d'Orléans retourna à Paris et puis s'en alla à Ais-la-Chapelle. En la cité de Maience assembla parlement. Après ces choses assembla ses osts et vint en Lombardie; en la cité de Ravenne vint, là demoura sept jours tant seulement. A son fils Pepin livra son ost et luy commanda qu'il s'en alast en la duché de Bonivent. Avec luy vint de Ravenne et vindrent jusques en la cité d'Ancone. Là se départit le roy de luy et s'en ala à Rome. Le pape Lyon luy ala à l'encontre jusques à une ville qui a nom Nomentum[429]; à grant joie et grant honneur le receut le roy. Et quant ils eurent ensemble mengié, l'apostole se départit et s'en ala à Rome. Lendemain entra le roy dans la cité, et l'apostolle fu au-devant sur les degrés de l'églyse Saint-Père, à grant compaignie des cardinaulx et du clergié; et le receut si comme il descendoit de son cheval; en rendant louenge à notre Seigneur. Ainsi le menèrent jusques dedens l'églyse. Ce avint en l'uitième kalende de décembre. Sept jours après qu'il fut là venu, il fist assembler l'apostolle, les cardinaulx et les autres prélas, et leur conta en audience la raison pourquoy il estoit là venu. Et aux autres jours après commença la besongne qui estoit cause de sa voie; mais trop luy fu grief à commencer celle besongne, car c'estoit pour enquérir des crimes qui estoient mis sus l'apostolle; et quant nul ne fut qui avant se traïst pour ces crismes prouver, l'apostolle prist en sa main le texte des Évangiles, devant tout le peuple le nom de la Ste-Trinité appella et se purgea des crimes dont il estoit accusé. Et ce meisme jour vint à Rome le prestre Zacharie que le roy eut envoié à Jhérusalem; avec luy amena deux moines, messages du patriarche qui de par luy luy apportèrent les clefs du saint sépulcre et du mont Calvère et une enseigne de soie. Le roy receut les messages et les présens moult débonnairement. Et quant ils eurent demouré à sa court tant comme il leur pleut, il les congéa et leur donna de ses ichesses.
Note 429:Nomentum.Aujourd'huiLamentana.
Cy fine le premier livre des gestes le fort roi Charlemaines.