Chapter 9

Note 685: Le paragraphe suivant est la traduction d'une pièce de vers qui manque dans plusieurs exemplaires latins et qui porte souvent le titre d'Epitaphium comitis Rotolandi.

Tant parfu sages en toutes choses et meismement en la doctrine de la foy et de la créance, que son cuer estoit aussi comme une aumaire pleine de livres[686]. Tous ceulx qui à luy venoient pour conseiller povoient aussi en luy puiser comme en une grant fontaine; sages estoit et de très-grant sens et conseil, débonnaire de cuer, et franc et doulx en parolles; tant avoit en luy de tous biens que toutes manières d'onneurs et de graces se traveilloient en sa louenge[687].

Note 686:Dogmata corde tenens, plenus velut archet libellis.Le texte donné par M. Ciampi et par M. de Reiffenberg porte à tortlibellus. La leçon du Msc. de N. D. est préférable.

Note 687: Notre traducteur n'a pas rendu les deux derniers vers del'épitaphe:

Pro tantis meritis hunc ad coelestia vectumNon premit urna rogi, sed tenet auta Dei.

De l'avision l'arcevesque Turpin; coment il fu certain de la mort Rollant et de la mort le roy Marsille. Et puis de Baudoin, coment il aporta vraies nouvelles, et raconta la manière de la mort et de la confession Rollant. Et puis coment Charlemaines et tout son ost retourna en Roncevaux; et du dueil Charlemaines, et des regrets qu'il fist de Rollant.

Que vous raconteroit-on plus? en ce point que la sainte ame glorieuse du glorieux martir le conte Rollant se départit du corps, je, Turpin, arcevesque de Reims, estois avec l'empereur en un lieu qui est nommé le Val Charlemaines, et en celluy jour meismes qui fu en la seconde kalende de juillet avois-je célébré le sacrement de l'autel. Lors fus soudainement ravis en esprit[688], et estois en tel point comme cil qui ne dort né ne veille. Si ouy grand voix de compaignes qui se aloient à mont, chantant vers le ciel; si me merveillay moult que ce povoit estre. Ainsi comme ils s'en aloient à mont, chantant en telle manière, je tournai ma face par devers moy, si vis une tourbe aussi comme de chiens tous noirs, si sembloit bien qu'ils vénissent de praer, ou de tollir, ou de rapiner. Par devant moy trespassèrent à tout leur proie, urlant et braiant, et criant, et disant; et je leur demanday que ils portoient, et ils me respondirent à briefs mots, isnelement: «Nous portons,» distrent-ils, «Marsille et ses compaignons en enfer, et Michel porte vostre buisineur[689] et plusieurs autres lassus aux cieulx.» Rollant appelloient buisineur, pour ce qu'il eut tousjours acoustumé à porter son olifant en bataille.

Note 688: Dans la vieillechanson de geste, c'est Charlemagne qui, dans un songe, croit voir l'annonce de la mort de Roland.

Note 689:Buisineur.«Buccinator,» corneur.

Quant je eus la messe chantée et je me fus désarmé des armes nostre Seigneur Jhésu-Crist, je vins au roy et luy dis: «Roy, saches-tu certainement que Rollant ton nepveu est trespassé de cette mortelle vie, et que saint Michel, l'ange nostre Seigneur, emporte l'ame de luy et de mains autres Crestiens qui receu ont martire avec luy, en paradis, en pardurable repos. Mais je ne say mie le lieu où il est mort, et les déables d'enfer emportent l'ame de Marsille et de mains autres Sarrasins en enfer le puant.»

Tandis comme je disoie ces porolles à Charlemaines, Baudouin vint sur le cheval Rollant, esperonant de grant ravine[690], plourant et doulousant, et grant due il demenant, qui raconta tout maintenant au roy Charlemaines et à tous ceulx qui entour luy estoient tout ainsi comme les choses estoient alées, et coment il avoit laissié Rollant sur la montaigne, de lès le perron, où il trajoit à la mort, et toute la manière de sa confession et de ses plains et de ses regretemens. Lors commencièrent tous à crier et à plourer parmi l'ost, et très-grand dueil à démener et à retourner arrière en la voie de Roncevaux.

Note 690:Ravine.«Force.»

Charles trouva tout premièrement Rollant son nepveu, le très-puissant prince et très-vaillant tant comme il fu en vie et en plaine santé, et le trouva tout mort enversé. En vers[691] gisoit, les mains croisiées sur son pis, ainsi comme il avoit réclamé notre Seigneur Jhésu-Crist et batu sa coulpe. Le roy se laissa chéoir sur luy, et commença à plourer et à gémir, et à soupirer et à faire dueil trop merveilleux et si très-grant que nul ne le pourroit penser. Tant avoit grant douleur et grant angoisse au cuer, qu'il ne povoit mot sonner né parler. Dieu! qui le véist son très-grant dueil demener et faire, com grant pitié il péust avoir au cuer! Ses poings destordoit et féroit ensemble, la face derompoit, et agratinoit aux ongles sa barbe, et ses cheveux sachoit à poingnées, et quant il put parler si cria à haulte voix:

«O Rollant! beau doulx nepveu, destre bras de mon corps, honneur de France, espée de justice haulte, roide sans ploier, haubert fort et entier, heaume de salut, par prouesce comparé à Judas Machabée, semblable à Sanson le fort, à Saül et à Jonathas comparé par fortune de mort, en bataille chevalier très-preux et très-sage, courtois et amiable, chevalereux sur tous autres chevaliers, le fort des forts, le preux des preux, lignié des roys, destruiseur de gent sarrasine et de gent mescréande, défendeur des Crestiens, mur de clergie, baston d'orphelins et de veuves, viande et récréation des povres, releveur d'églyses, langue sans mensonge, sage et discret en tous jugemens, duc et conduiseur des osts et des batailles, le bon des bons, esleu sur tous autres pillier et soutenance de toute crestienté, pourquoi t'amené-je en ce païs et en ces estranges contrées? Pourquoi vis-je plus sans toy, et pourquoi ne muiré-je avecques toi? Pourquoi me laisses-tu triste et dolent, et courroucié et fresle en ceste mortelle vie? Hélas! que pourroi-je faire? Que pourroi-je dire? Que pourroi-je devenir? Biau très-doux nepveu, l'ame de toy soit avec les confesseurs, avec les vierges sans fin, et s'esjoïsse en la compaignie des martirs, en la gloire de nostre Seigneur Jhésu-Crist. Tous les jours de ma vie me convient mais plourer, plaindre, gémir et souspirer sur toy, comme David fist jadis sur Absalon son fils, et sur Saül Jonathas. Jamais jour de ma vie n'aurai joie, né resconforté ne serai; de plourer ne cesserai.» Par telles parolles et par semblables plaingnit et regreta Charlemaines son nepveu, tant comme il vesquit puis[692].

Note 691:En vers.«Sur le dos.» D'où notreà l'envers.

Note 692: Les regrets de Charlemagne, d'abord assez semblables à ceux-ci, finissent d'une manière bien plus touchante dans la vieille chanson de geste, texte de M. Francisque Michel:

«Ami Rollans, jo m'en irai en France;Com jo serai à Loun en ma chambre,De plusurs regnes vendront li home estrange;Demanderont: U est li quensCataignes?(capitaine)Jo lur dirai qu'il est morz en Espaigne.A grant dulur tendrai puis mun realmeJamais n'ert jur que ne plur né n'en pleigne.(Couplet 205.)

Coment Charlemaines fist logier son ost, et se reposèrent celle nuit meisme là où le corps Rollant gisoit; et coment chascun trova son ami mort ou navré. Coment Olivier fu trové, et coment Charlemaines enchauça les Sarrasins et les occist; et coment Ganelon fu détrait à chevaus pour la traïson; et puis coment chascun emportoit son ami, les uns mors et les autres navrés.

Quant Charlemaines eut ainsi regreté Rollant, son très-chier nepveu, et il eut cessé à plourer, il reprist son cuer, si commanda isnelement et sans aloigne[693], à tendre trefs, aucubes et paveillons en ce lieu mesme où Rollant gisoit mort. Là se reposa l'ost, celle nuit, dolent et desconforté de leurs amis qui gisoient mors parmi les champs; le corps de Rollant fist ouvrir Charlemaines, le desconforté, et puis laver et nétoier, puis embaumer de basme et de mirre. Les obsèques et le service de mors fist chanter aux menistres de sainte Églyse, aux arcevesques, aux évesques, aux abbés et aux moines, à très-grant luminaire. Toute celle nuit mena l'ost dueil et plours très-grans et très-merveilleux, et ce n'estoit pas de merveille, de tantes nobles personnes qui là gisoient mors. Grant luminaire et grant feu firent, parmi les bois, à mont et à aval, çà et là, jusques à tant qu'ils virent le jour apparoir. Au matin s'armèrent tous communément, petits et grans, viels et jeunes, et forts et foibles, et murent et vindrent isnelement en la valée de Roncevaux, au lieu où la bataille avoit esté le jour de devant, et où les barons gisoient mors et enversés, et les autres chevaliers qui à la bataille n'avoient pas esté: là trouvèrent mort Rollant. Là, trouva son ami chascun, dont les plusieurs estoient mors et les autres non; mais ils estoient navrés à mort. Le très-vaillant Olivier, le très-preux, trouvèrent mort, tout en vers, estandu ainsi comme en croix, lié de quatre fors hares à quatre pieux fichiés en terre, et escorchié de couteaulx agus, du col jusques aux ongles des piés et des mains. En plusieurs lieux estoit trespercié de saiètes et de javelots et d'épées, et froissié de coups et de bastons.

Note 693:Aloigne.Retard.

Lors commença le pleur et le cri merveilleux et horrible par toute la valée; si très-merveilleux et si grant que les montaignes en résonnoient, les valées et les bois de toutes pars. Chascun regretoit son fils ou son frère, ou son cousin ou son ami. Et ce n'estoit pas de merveille sé le pleur et le cri y es toit très-grant pour tantes nobles personnes qui là gisoient mors et enversés. Lors jura le roy, par le roy tout puissant, qu'il ne cesseroit de courre jusques à tant qu'il trouveroit ses ennemis, et non fist-il[694]; car tout maintenant, commanda que l'enchacement feust commencié tost et hastivement. Là fist nostre Seigneur apperts miracles pour luy, très-grans et très-merveilleux: car le soleil se tint en sa lueur par l'espace de trois jours. Tant les chaça nostre empereur et sa gent, qu'ils les trouvèrent de lès la cité de Sarragoce, les uns gisans, les autres manans, sur le fleuve d'Esbra. Tant se combatirent et tant en abatirent les nostres, que trente mille en y eut par nombre occis et mors, et les plusieurs saillirent par paour de mort du fleuve, et se noièrent; environ dix mille en y eut de noiés, si comme aucuns livres disent cy endroit[695].

Note 694:Et non fist-il.Et ne cessa-t-il pas.

Note 695:Aucuns livres.Lesquels? Ici notre chroniqueur de Saint-Denis renchérit sur Turpin, qui parle seulement de quatre mille hommes tués, et qui se tait des noyés.

Quant la bataille fu defénie et les païens occis et noiés au fleuve, les nostres se retrairent, et retournèrent à leurs amis qui gisoient mors en Roncevaux. Les mors et les navrés furent isnelement portés là où le corps de Rollant gisoit.

Lors fist l'empereur enquerre se c'estoit voir que Ganelon eust Rollant et les autres barons de France et d'Angleterre trahis et vendus au roy Marsille, si comme chascun disoit communément parmi l'ost. Pris fu isnelement, et tost retenu et emprisonné comme souspeçonneux de si grand traïson comme l'on disoit. Lors quant Pinabaux de Sorente entendit la nouvelle que Ganelon son oncle estoit pris pour cause de traïson des François qui mors estoient, il se trait avant pour luy deffendre comme son oncle. Tantost comme Thierry l'Ardennois, qui escuier avoit esté Rollant, le vit qui sa voit moult bien toute la convine comme celuy qui avoit esté en la bataille dès le commencement jusques au deffinement, et présent à la mort Rollant son maistre, si tendit son gage contre luy, et dist ainsi que la traïson avoit-il faitte et pourparlée, et qu'il lui feroit regehir de bouche et recognoistre, et qu'il en avoit eu trente somiers chargiés d'or et d'argent et d'autres richesses.

Tout maintenant s'alèrent armer et montèrent aux chevaux, sans nul respect, et furent ensemble mis devant tous. Lors brochièrent des espérons l'un contre l'autre, et férirent et chapelèrent tant comme ils peurent l'un sur l'autre. Mais tout maintenant fu Pinabaux occis et mort sans nul retour. Lors fu la traïson du félon Ganelon découverte et congneue tout appertement; et tout maintenant qu'il eut congneue la traïson, sans plus faire d'aloigne, l'empereur fist quérir quatre des plus forts roncins de tout l'ost, et le fist lier tost et apertement par piés et par mains. Tant fu trait et sachié çà et là, qu'il fu despécié tout par membres.

Telle fu la vengeance des barons qui furent mors par traïson, telle fin eut le déloyal par qui tant de preux hommes furent occis, dont France se dolut après moult longuement, et Charlemaines s'en dolut tous les jours de sa vie.

Lors prindrent les François les corps de leurs amis, de leurs fils, de leurs frères, de leurs cousins, et les atournèrent au mieulx qu'ils peurent pour porter avec eulx. Moult fust le cuer dur et fort qui ne plourast s'il véist coment ils les atournoient: ils les fendoient parmi les ventres, et jettoient hors les entrailles d'eulx, et les embasmoient de basme et de mirre qui avoir le pouvoit, et ceulx qui avoir ne le pouvoient si les atournoient de sel et les saloient. Los uns les troussoient sur leurs cous, les autres les portoient entre leurs bras, les autres sur mules, et les autres sur chevaux; elles autres faisoient bières de fust et les couchoient dedens, et les autres portoient les navrés, qui n'estoient encore mie mors, sur eschieles, à leurs couls; les autres les enterroient là meisme; les autres les portoient, les uns jusques à tant qu'ils fleroient[696], et puis les enterroient, et les autres portoient leurs amis jusques en France ou jusques à leurs propres lieux. En telle manière les démenèrent, comme vous avez oï; grant pitié et grant pleur y avoit, mais dueil à démener riens ne vault, car ne le povoient recouvrer.

Note 696: Répandoient de l'odeur.

En ce temps estoient deux grans cimetères; l'un estoit en Alle, en un lieu qui a nom Aleschamp; et l'autre estoit à Bordeaux sur Gironde[697]. Ces deux cimetères avoient sacré sept évesques sains hommes: saint Maxime d'Osque[698]; saint Trophime, évesque d'Alle; saint Pons, évesque de Narbonne; saint Saturnin, évesque de Thoulouse; saint Fourcis, évesque de Pierregort; saint Marceau, évesque de Liége; saint Eutrope, évesque de Xaintes. En ces deux cimetères que je vous ay nommés, que ces sains hommes benéirent et sacrèrent à leur vivant, furent enterrés les François les plus grans, et la plus grant partie de ceux qui furent occis en Roncevaux, et ceux évesques qui moururent sans glaive en la montaigne de Garganc, dont l'istoire a là-dessus parlé.

Note 697: Le pseudonyme Turpin s'empare ici de la tradition en vogue de son temps et qui se rapportoit d'une part au fameuxEliscampi,AleschansouChamps-Elyséesd'Arles, de l'autre au cimetière de Saint-Seurin de Bordeaux.Aleschansétoit consacré par leschansons de gestede la famille d'Aimery de Narbonne; c'est là que Vivien avoit été enterré, que Guillaume avoit vu ses compagnons les plus braves tomber sous le fer des Sarrasins. Mais la première source des légendes surAleschansétoit sans doute la multitude de tombes romaines et de monuments antiques dont la plaine étoit jonchée. On aura voulu naturellement faire l'histoire de ces tombes, et les lier à celle des héros les plus chers aux souvenirs nationaux.

PourSaint-Seuriny c'est dans les chansons de gestedes Lorrains, lesquelles je m'obstine à regarder comme antérieures à celles de Roncevaux même, qu'il faut chercher la source de sa primitive célébrité. C'est là qu'avoient été inhumés tous les chefs des deux illustres familles de Fromont de Lens, et de Hervis de Metz; mais ni dans les chansons de geste des enfants d'Aimery, ni dans celles des enfants d'Hervis, on ne voit d'allusions aux tombes des héros de Roncevaux dans Aleschans et dans Saint-Seurin. Preuve décisive que ces chansons étoient antérieures au pseudonyme Turpin, c'est-à-dire à la fin du XIème siècle. En effet, à peine divulgué, le texte de Turpin fut considéré comme un article de foi et prit sa place au milieu des croyances les plus profondément enracinées. Un trouvère n'auroit donc jamais osé célébrer, après lui, les mêmes localités, sans faire concorder exactement le récit de la légende et celui de son poëme.

Note 698:Osque.Huesca.

Coment le corps de Rollant fu porté en la cité de Blayes, et enterré en l'église de Saint-Romain; et coment Charlemaines renta l'églyse. Et puis de divers lieus où Olivier et les autres barons furent portés; et puis des aumosnes que Charlemaines fist pour les morts; et coment Turpin demora à Vianne.

Le corps de Rollant fist Charlemaines porter en la cité de Blayes, dont il estoit sire et duc, sur deux mules, en bière dorée couverte de riches pailes de soie, en l'églyse qu'il avoit fondée fut posé, et mis dedens[699] chanoines ruillés. Là le fist-on ensépulturer moult richement et moult honnourablement, si comme à tel prince afféroit qui de si grant renommée et de si hault estoit que tous ceux qui oioient parler de luy, et à qui il avoit guerre, le creignoient. S'espée Durandal fist pendre au chief, et aux piés son olifant, en l'onneur de nostre Seigneur Jhésu-Crist, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et en l'honneur de sa très-haulte renommée et prouesse; mais l'oliphant fu puis porté à Bourdeaux sur Gironde, en l'églyse saint Severin[700]. Beneurée est la très-noble cité de Blayes, qui est aournée de si grant hoste de cui aide elle est garnie, de cui prouesce elle est esjoïe. A Belin[701] fu enterré le très-noble Olivier, qui seul fu comparé par prouesce à Rollant, et estoit son compaignon juré en armes et fiance; le roy Ogier de Danemarche; Gondebœuf, roy de Frise; Aratans, le roy de Bretaigne, et Garin, duc de Lorraine, et mains autres barons: tous ceulx furent enterrés à Belin, qui de tant et de si nobles princes est honnouré.

Note 699:Et mis dedens, et furent mis.—Ruillés.Réguliers.

Note 700: La plupart des leçons latines portent:

«Sed et tubam postea aliam in beati Severini basilicam apud Burdegalam condignè transtulit.» L'excellent manuscrit de N.D., n° 133, porte: «Sedaliusposteà tubam in B. Severini basilicam apud Burdigalamindignètranstulit.» Et la chronique du temps de Philippe-le-Bel, renfermée dans le Msc. 8396, dit: «Mès le cor en fist puis porter, ne sai quel sire, en la chapèle S. Severin à Bordeaux.»

Philippe Mouskes de son côté nous dit que Durandal fut ensuite remiseentre les mains de Charlemagne:

Mais par tant qu'ele estoit si bonneL'en ostèrent puis li KanonneSi l'envoièrent CarlemaineQui grant joie et grant dol en maine.(Vers 9024.)

Note 701:Belin.Lieu dont les chansons desLorrainsavoientprécèdemment fondé la célébrité. VoyezGarin le Loherain.

A Bourdeaux au cimetère Saint-Severin refurent enterrés ces nobles barons: Gaiffier, duc de Bourdeaux et d'Acquitaine; Gelin et Gelier, Regnault d'Aubespine, Gaultier de Termes, et Guelin, et Bègue, et bien d'autres personnes. Hoël, comte de Nantes, en fu porté pour mettre en terre et en sépulture à Nantes en Bretaigne la cité, avec mains autres barons.

Quant tous ces nobles barons furent ainsi ensépulturés comme vous avez oï en divers lieux, Charlemaines fist donner aux povres robes et à mengier, et départit pour l'amour de nostre Seigneur Jhésu-Chrit, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, douze mille onces d'argent et autant de besans d'or, à l'exemple de Judas Macbabée. Et toute la terre qui est à six milles de la cité de Blayes, et la cité meisme, donna à saint Romain, et toutes les appartenances de la ville, en l'honneur de Dieu et de son cher nepveu Rollant, et pour tous ceulx qui avec luy avoient receu mort. Le lieu et les personnes franchit; car il ne voult qu'ils féussent subgiés à nulle humaine personne, et les lia par serrement, eulx et ceulx qui après eulx vendroient, qu'ils revestiroient et paistroient trente povres, chascun an, au jour de l'aniversaire de son chier nepveu Rollant, pour l'ame de luy et de tous ceulx qui furent occis en Roncevaux; et feroient chanter autant de vigilles et de messes; et ainsi firent le serement, et promistrent à tenir comme il voult deviser.

Après cest establissement, je Turpin et l'empereur, et une partie de nostre ost, nous despartismes de la cité de Blayes, et nous en alasmes par Gascongne, par la cité de Thoulouse, droit en Alle-le-Blanc. Là trouvasmes l'ost des Bourgoignons, qui s'estoient despartis de nous dès Roncevaux, et estoient là venus à tous leurs mors navrés, parmi Molaine[702] et Thoulouse. Si les emportoient en charettes et en litières, et aucuns sur mules et sur chevaux, pour enterrer au cimetère d'Aleschans, dont nous avons là meisme dessus parlé.

Note 702:Molaine.Aujourd'huiMauléon.

En celluy cimetère furent enterrés, par nos mains, ces nobles barons:Estouz de Langres, Salmon et Sanse, le duc de Bourgoigne, Hernault deBeaulende, Auberri le Bourgoignon, Guimart et Estormis, Attes et Thierri,Yvorin et Yvoire, Bérengier, et Berart de Nubles, et Naimes le duc deBavière, et dix mille autres personnes. Mais Constentin, le prévost deRome, et avec luy mains autres barons romains et puillois furent portés parmer en la cité de Rome, et noblement ensépulturés.

Pour les ames de tous ceulx qui là furent enterrés fist Charlemaines donner aux povres, en la cité d'Alle, douze mille onces d'argent et autant de besans d'or, à l'exemple de Judas Machabée, ainsi comme il eut fait en la cité de Blayes.

Et après ces choses, nous nous en alâmes tous ensemble en la cité de Vianne, et je Turpin demorai en la cité, moult travaillé et moult affoibli des grans travaux et des coups et des plaies que j'avois souffers en Espaigne; et Charlemaines s'en ala droit à Paris à tout son ost, qui moult restoit jà afoibloié pour les travaux, et plus encore pour le dueil de Rollaut son nepveu, et d'Olivier le preux et des autres barons.

Coment Charlemaines retourna en France, et fist concile de prélas et parlement des barons; et coment il rendi graces au benéoit martir saint Denis, et li donna et lessa en gage toute France en la présence des barons; et puis coment il s'en ala à Ais-la-Chapelle. Et puis de la vision Turpin de la mort Charlemaines.

Quant Charlemaines fu retourné en France, il vint à Saint-Denis. Là fist assembler conseil des prélas et des barons; à Dieu et monseigneur saint Denis rendit graces et, merci de ce qu'il luy avoit donné force et pouvoir de vaincre et confondre la gent sarrasine. Là fist un tel establissement, qu'il donna toute France à l'Églyse en l'honneur des martirs; ainsi comme saint Pol l'apostre et saint Clément luy avoient jadis livré[703] pour convertira la foy crestienne; et voult et ordonna que tous les rois de France et tous les prélas présens et à venir fussent obéissans à nostre Seigneur et au pasteur de l'Églyse, et que nul roy ne peust estre couronné sans son assentement et sans son conseil, né évesque ordonné en court de Rome né dampnés ne receus sans sa volenté et sans son assentement.

Note 703:Luy avoient, avoient livré la France à Saint-Denis. En effet, les deux donations ont la même authenticité.—Toute France à l'Églyse.Toute l'Ile-de-France à l'églyse de Saint-Denis.

A la parfin, après plusieurs dons et plusieurs privilèges qu'il donna à l'Églyse, establit-il et commanda que chascune personne chief d'ostel de toute France rendist chascun an en l'églyse quatre deniers, non pas par servitude, mais par franchise, et que tous ceulx qui cerfs estoient[704] devant fussent franchis. Par tant, si ne doit-on pas cuider que ce soit servage, ains est droit establissement de franchise. Car ainsi fist Alexandre-le-Grant quant il eut conquis tout Orient, que tous ceulx qui luy rendoient quatre deniers feussent quittes de toute autre coustume. Dont les roys de France paient chascun an quatre besans d'or et dessus leurs chiefs les offrent aux martirs, en recognoissance qu'ils tiennent de Dieu et de luy tout le royaume de France; ce qu'ils ne féissent en nulle manière sé ce feust en nom de servage[705]. Après prist le roy sa couronne et la mist sur l'autel. La couronne de France livra en garde de Dieu et de saint Denis, et se démist de toutes honeurs terriennes.

Note 704: Il falloit ajouter avec le texte latin:Et qui donneroientlibrement ces deniers, «qui hos nummos libenter darent.»

Note 705: Voici un exemple bien coupable defraude pieuseque jesuis obligé de signaler.

1° Tout ce qui suit la mention de l'affranchissement des serfs qui donneroient à Saint-Denis quatre pièces d'argent (quatuor nummos), ne se trouve dans aucun exemplaire de la chronique latine de Turpin; c'est une addition, une invention du traducteur de Saint-Denis, et l'on n'en voit pas de traces dans laChronique des rois de France, rédigée sous Phillppe-le Bel, mais non pas dans l'abbaye méme de Saint-Denis.

2° Tout ce qui regarde l'église de Saint-Denis et les privilèges exorbitants que Charlemagne lui auroit prodigués, est une interpolation criminelle, faite dans le XIIIe siècle, au texte déjà bien criminel du faux Turpin. Il semble, car on ne peut être ici trop sévère, que les moines deSaint-Denisaient voulu partager avec Saint-Jacques-de-Compostelle les bénéfices de la fraude dont s'étoient rendus coupables les rédacteurs du faux Turpin, et qu'ils n'en aient admis le contenu que sous la condition d'y faire quelques suppressions et surtout quelques additions à leur profit. Auroient-ils donc fait ouvertement trafic du mensonge? je ne le pense pas. Quand laChronique de Turpinfut admise au milieu des chroniques nationales, il y avoit déjà long-temps que l'opinion publique la regardoit comme authentique; mais possesseurs des textes les plus respectés de toutes nos annales, il fut facile aux moines de Saint-Denis de faire à celle de Turpin quelques additions dont personne n'eut la pensée de discuter l'authenticité.

Cependant un manuscrit nous est resté, le plus ancien, le plus exact de tous ceux qui renferment le psoudo-Turpin; on voit que je veux parler du n° 133 de Notre-Dame, copié vers la fin du XIIème siècle, alors que les moines de Saint-Denis n'avoient encore aucune autorité sur l'histoire nationale; il ne contient pas le fameux passage, et son silence est ici la condamnation patente de la fraude du traducteur de Saint-Denis. Voici donc le texte qu'il nous offre:

«Rex debilitatus, cum suis exercitibus parisiacam rediit urbem. Deindè, veniens ad ecclesiam beati Dionysii, eumdem locum honoravit et obsecrationibus et oblationibus. Qui cùm aliquantis diebus ibi moram fecisset, tandem apud Aquisgrani versus Leodium pervenit, etc.»

On voit qu'ici il n'y a plus que des prières et des offrandes, au lieu d'un concile, d'un don de toute la France, d'une suprématie effrontée accordée à Saint-Denis dans toutes les questions d'ordre politique et religieux. Il est d'autant plus important de relever cette fraude audacieuse, entée sur celle des moines de Saint-Jacques de Compostelle, que si l'on ne prouve cette interpollation dans le texte primitif du faux Turpin, il sera impossible d'admettre qu'un moine espagnol en ait été l'auteur.

Au reste, l'interpolation fut adroitement faite. Ses auteurs avoient eu soin d'y rappeler les intérêts de l'église Saint-Jacques, et d'y flatter l'orgueil national. Mais le chroniqueur de Saint-Denis a omis cette sorte de confirmation, qu'il jugooit sans doute inutile de son temps. La voici telle qu'elle est traduite dans le vieux manuscrit 7871:

«Et tous les sers qui ces deniers donroient, il les franchi. Dont ala-il devant le cors mon seignor S. Denise si li requist que li priast à Deu que tuit cil qui volontiers donnoient ces deniers et cil qui lor terres avoient lessiées por amor Deu et qui estoient alé en Espaigne eussent joie permenable…. La nuit que li rois et fete ceste prière, saint Denis li aparut en dormant, si l'esveilla et si li dist: Rois, saches que j'ai requis à Notre-Seigncur que tuit cil qui alèrent o toi en Espaigne que il ont pardon de lor pechiés, et cil qui volontiers et de boen cuer donent les deniers por édifier m'église, il auront pardon des lor plus grans meffez. La matinée conta li rois ce qu'il avoit oï, si donerent tuit par costume les deniers de boen cuer, et cil qui les donoit volontiers estoit apellés li frans de Saint-Denis. Dont vint la coustume que celle terre qui devant fut apelléeGallefut donc nomméeFrance;c'est à dire quelle fut franche de tot servage d'autre gent. Et pour ce, doivent les gens de France estre seignor et anoré de sor totes autres gens.»

Congué prist aux glorieux martirs et au royaume de France; à Ais-la-Chapelle s'en ala et là parfist le remenant de sa vie. Puis tous les jours tant comme il vesquit plaignit et regreta son chier nepveu Rollant, et Olivier, et les autres barons qui mors furent en Roncevaux. Puis qu'il se départit d'Espaigne, et meismement puis la mort de Rollant ne put avoir santé. Tousjours puis tant comme il vesquit donna aux povres doze mille onces d'argent et autant de besans d'or, et robes et viandes, pour les ames de Rollant et d'Olivier et des autres barons, en la sixième kalende de juin. Et faisoit lire autant de Pseaultier et chanter autant de messes au tel jour comme ils receurent martire. Avant qu'il se départist de moy en la cité de Vianne, me promist, sé il mouroit avant de moy, il le me feroit assavoir par certain message; et je luy promis aussi que sé je mourroie avant de luy, que je luy feroie vraiernent assavoir.

Un jour advint en la cité de Vianne, où je demouroie, que j'avoie chanté une messe pour les fils Dieu deRequiem, et je disoie un pseaume du Pseaultier que je avoie acoustumé à dire. Après la messe je vis une légion de déables soudainement trespassans par devant moy; j'en appelai un qui derrière aloit, et je le conjuray, de la vertu de Dieu, que il me dist où ils aloient; et il me dist qu'ils aloient à Ais-la-Chapelle à la mort de Charlemaines, qui en celle heure devoit mourir. Je n'eus pas assouvy le pseaume que j'avois commencié, que je les vis retourner et passer par devant moy, et demandai au derrenier à qui j'avoie devant parlé qu'ils avoient fait? Et il me respondit que un Galicien sans chief,et un François décolé[706] avoient tant mis de fusts et de pierres de moustiers en balance, que les bienfais qu'il avoit fais pesoient plus que le mal; et pour ce leur avoient les anges tollue l'ame, et l'avoient mise ès-mains du souverain Roy.

Note 706: Ces mots soulignés ne sont pas dans le Msc. de N. D.

Quant le déable eut ce dit, il s'esvanoyt tautost. Lors sceu-je bien et entendis certainement que Charlemaines estoit trespassé en la joie de paradis, en celle heure meisme. Si luy souvint-il, à la mort, de la promesse qu'il avoit faitte quant il se départit de moy à Vianne; car il commanda à un chevalier qu'il me venist noncier et faire certain de sa mort. Quinze jours après son trespassement vint à moy le message qui me raconta la manière de sa mort. Lors fus-je certain que au mois et du jour que je l'advision avois eue, avoit-il esté mors.

De plusieurs signes qui avindrent devant la mort Charlemaines; et puis de son testament, et coment il fu ensepulturé. Puis après, de la sénification Charlemaines et Rollant, et d'Olivier et Turpin.

Le temps de l'Incarnation estoit adonc en la sisiesme kalende de février, mais pour ce qu'il apparust bien par plusieurs signes que le terme de sa vie approchoit, si comme nous dirons ci après, revoult-il ordonner de son testament par grant délibération, ainçois qu'il accouchast de la maladie dont il mourut. Dieu et sainte Églyse fist hoirs de tous ses biens meubles et de tous ses trésors, et les devisa en trois parties. La tierce partie devisa et donna aux povres menistres de son palais; les autres deux devisa en deux parties selon le nombre de trente-deux arcevesques de son empire, et voult que chascune arceveschié receust le treu qui à l'arceveschié afferoit; et les autres deux parties égaument aux évesques des éveschiés qui soubs luy estoient en son empire. Et estoient tels: Romme, Ravenne, Milans, Aquilée, Grace, Couloigne, Maïence, Taillebourc, Trèves, Besençon, Lion, Vienne, Arle, Narbonne, Ébraudune, Darentose, Bourdeaux, Sens, Tours, Bourges, Rains, Rouen.

Saintement et honnestement vesquit tous les jours de sa vie. Son empire crut et monteplia si comme l'istoire l'a devisé. L'estat de sainte Églyse laissa en grant paix et en grant concorde. Cel an de l'Incarnacion tel mourut comme nous avons dit dessus, en l'an de son aage soixante et deux ans, de son règne quarante-sept ans, du règne de Lombardie quarante-trois, de son empire quatorze. Tant fu puissant et renommé qu'il tint toute la terre qui siet entre le montde Gargane et la cité de Cordes en Espaigne.

A Ais-la-Chapelle fu son corps posé, en l'églyse Nostre-Dame, qu'il avoit fondée; purgié fu et embasmé, et enoing et empli d'odeurs et de précieuses espices. En un trosne d'or fu assis, l'espée ceinte, le texte des évangiles entre ses mains. En telle manière fu assis en son trosne, qu'il a ses espaules, par derrière, un petit inclinées, et la face honnestement dréciée contre mont; dedens sa couronne, qui à une chaine d'or est attachiée sur son chief, est une partie du fust de la sainte croix. Vestu fu de garnemens impériaux, et la face couverte d'un suaire par dessoubs. Son sceptre est un escrin d'or que l'apostole Lion sacra et mit devant luy. Si est sa sépulture emplie de trésors et de richesses, et de diverses odeurs et de précieuses espices.

Plusieurs signes avindrent par trois ans devant qui apertement signifioient sa mort et son deffinement. Le premier fu que le soleil et la lune perdirent leur couleur naturelle par trois jours, et furent ainsi comme tous noirs, un pou avant ce qu'il mourust. Le second fu que son nom, qui estoit escript en la paroy de l'églyse de Nostre-Dame d'Ais, que il avoit fondée, effaça de luy-meisme.

Le tiers signe si fu que un porche qui estoit entre l'églyse et le palais fondit par soy-meisme le jour d'une Assencion. Le quart fu que un pont de fust que il avoit fait faire par sept ans en la cité de Maïence, sur le fluve de Rin, fondit en mi l'eaue. Le cinquiesme si fu quant il chevauchoit un jour de lieu en autre, le jour devint ainsi comme tout noir, et un grant brandon de feu courut soudainement de la destre partie en la senestre par devant luy; et de ce fu moult espouvanté, et ébahi si durement, qu'il chaït à terre du cheval; et ses chevaliers et sa gent qui avec luy chevauchoient coururent tantost à luy et le levèrent de terre isnèlement.

Certainement doit-on croire qu'il soit parçonniers à la couronne et à la gloire des martirs; car ainsi il souffroit avec eux les peines et les travaux en ceste mortelle vie. Par ce peut-on savoir que quiconques édifie églyses ou moustiers en l'onneur de Dieu et des sains, il appareille à s'ame le règne des cieux, et il sera osté des mains au déable ainsi comme Charlemaines fu[707].

Note 707: Voilà toute la morale de l'œuvre; aussi la plupart des leçons du pseudo-Turpin finissont-elles ici. Ce qui suit, évidemment, est une sorte de commentaire de l'éditeur de la chronique.

Turpin ne vesquit pas moult longuement que Charlemaines fu trespassé. En la cité de Vianne mourut dignement et glorieusement, moult agrevé des plaies et des travaux qu'il eut souffert en Espaigne. De lès la cité de Vianne fu ensépulturé vers Orient, en une petite églyse. Mais aucuns clers chanoines[708] pristrent puis le corps et le portèrent en la cité, en une églyse où il repose honnestement et dignement; pour ce que cette églyse où il estoit premièrement estoit aussi comme gastée. Le corps du saint homme trouvèrent tout entier en char et en poil, revestu des garnemens qui affièrent à évesque. Il est couronné de couronne de victoire en paradis qu'il desservit en terre par mains travaux.

Note 708: Il y a dans le texte: «Cujus sanctissimum corpusnostris temporibusquidam ex nostris clericis quodam sarcofago, etc.» C'est ici Godefroi, le prieur de Saint-André, qui parle, et nous prouve que ce monastère à son tour voulut avoir sa part dans la proie de l'affaire Turpin.

L'en doit croire que ceulx qui reçeurent martire pour la foy Jhésu-Crist ils sont couronnés ès cieulx pour leur desserte. Et jà soit que Charlemaines et Turpin ne feussent pas martirs en Roncevaux avec Rollant et Olivier et avec les autres martirs, toutes voies sont-ils parçonniers de leurs mérites et de leur gloire, en ce qu-ils sentirent tant comme ils vesquirent sans eulx les douleurs et les travaux de leurs plaies. Et ainsi comme dit l'apostre, sé ils furent parçonniers et compaignons des douleurs et des paines, ils seront parçonniers de la gloire et du confort.

Selon la signification des noms, Rollant si vault autant commeRoole de science, pour ce qu'il surmonta tous les princes et tous les roys de sapience.

Olivier vault autant comme homme de miséricorde, car fut miséricors sur tous autres, débonnaire en parolles, débonnaire en fais, et patient en toutes manières.

Charlemaines si vault autant comme jour de char, pour ce qu'il surmonta et resplandit tous les princes et les roys charnels, après Jhésu-Crist, en science et en vertus.

Turpin si vault autant comme homme très-biau, sans aucun vice de laidure; car il fu tousjours honneste en parolles et en fais.

D'une adventure merveilleuse qui advint à Rollant comme il vivoit, avant qu'il entrast en Espaigne, et coment il délivra son oncle des mains aux Sarrasins[709].

Note 709: Ce chapitre manque dans les éditions imprimées latines et françoises de la chronique de Turpin; mais on le retrouve dans un grand nombre de manuscrits, entre autres pour le texte latin dans celui de Notre-Dame, et pour la traduction dans le n° 7871. Les chroniques de France, du temps de Philippe-le-Bel, ne l'ont pas admis.

Mais, pour bon exemple donner aux roys et aux princes qui guerre ont à mener contre les ennemis de la crestienté, ne doit-on ci oublier une merveilleuse adventure qui advint à Rollant au temps qu'il vivoit, avant qu'il entrast en Espaigne. Il advint qu'il assist à grant ost une cité qui avoit nom Garnopole[710]; sept ans entiers dura le siège.

Note 710:Garnopole.Grenoble (Grationopolis).

Tandis comme il estoit au siège devant cette cité, un message vint à luy, et luy dist que les roys des Wandres et de Frise et de Sassoigne avoient assis Charlemaines son oncle en la cité de Dalmacie, en un chastel; pour ce luy mandoit son oncle qu'il le secourust tost et hastivement, et le délivrast des mains des païens qui assis l'avoient à grans osts. Moult fu Rollant dolent quant il sceut le péril où son oncle estoit. Si commença à penser lequel il feroit sé il iroit délivrer son oncle, et guerpiroit le siège de la cité où il avoit si longuement sis, et souffert tant de peines et de travaulx; ou s'il la prendroit avant qu'il alast en l'aide son oncle.

Oez[711] que fist le noble prince Rollant en la nécessité de deux fortunes: trois jours et trois nuits jeusna, sans boire et sans mengier, luy et tous ses osts en oroison, priant à Dieu que il leur envoiast secours par telles parolles:

«Biau sire Jhésu-Crist, fils du hault Père, qui la rouge Mer partis et devisa, ton peuple feis parmi passer à terre seiche, et le roy Pharaon qui les chaçoit plungeas en la mer, luy et tout son peuple; à ton peuple qui estoit par le désert envoias la manne du ciel, maintes nations et maint peuple occis qui leur estoient contraires, et Sion le roy des Amoriens, Og le roy de Basan, et tous les roys de la terre Chanaan; et leur délivras la terre de promission pour habiter, si comme tu l'avoies devant promis à leur père Abraham; et tu sire, qui les murs de Jhéricho trébuchas sans aucune humaine force, où les ennemis de ton peuple estoient enclos: beau sire Dieu, si comme c'est voir, et je croi fermement que tu es tout puissant, par ta sainte parolle vueilles destruire et cravanter ceste cité par les bras de ta puissance, si que la gent païenne qui se fie en sa fiance et non mie en toi, cognoisse appartement que tu es Dieu tout puissant, plus fort que nuls roys, vrai aideur de tous Crestiens, et destruiseur de Sarrasins et de toutes gens mescréans, qui vis et règnes avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin.»

Note 711:Oez.Ecoutez.

Après ceste parolle, les murs de la cité chaïrent sans aucune force d'homme, si que la cité fu toute desclose de toutes pars, et le prince Rollant entra dedans luy et ses osts sans nulle défence; les Sarrasins occirent et chacièrent tous. Si fu la cité conquise en telle manière comme vous avez oï. Moult fu Rollant lié et tous ses osts de la grace que nostre Seigneur luy avoit faitte par sa vertu. Louenges luy rendirent de bonne entencion.

Lors prist Rollant son ost, et ala délivrer son oncle en la terre desThioys[712]; ses ennemis desconfist et enchaça, et délivra son oncle deleurs mains, par la vertu et par la grace de nostre SeigneurJhésu-Crist[713].

Note 712:Thioys.Allemands.

Note 713: Ici finit la relation du Turpin, dans le manuscrit deNotre-Dame.On lit à la suite (f° 34, r°):

«Amen.Qui legis hoc carmen Turpino posce veniamUt pletate Dei subveniatur ei.»

Vient ensuite le récit de la mort de l'archevêque, et puis le fond denotre chapitre 10, qui manque dans les traductions françoises deTurpin et qui n'avoit pas été fait pour être confondu avec lui.

De ce qui avint en Espaigne long-temps après la mort Charlemaines: coment l'aumacour de Cordes se vanta qu'il conquerroit toute Espaigne. Son ost assembla, et fist moult de dommages en la terre, puis s'en ala tout espoenté par les miracles que il vit.

Cy endroit nous convient mettre en mémoire ce qui advint en la terre deGalice après la mort de Charlemaines.

Long-temps après fu le païs en paix, quant un prince sarrasin qui estoit aumacour de Cordes s'esmut par l'aatisement[714] du diable, et se vanta qu'il conquerroit la terre d'Espaigne et de Galice que Charlemaines avoit tollue à ses prédécesseurs. Si revint de rechief à la loy païenne qu'il avoit renoiée et guerpie; ses osts assembla, la terre et le païs destruist et gasta en divers lieux, et vint à la cité de Compostelle, là où le corps monseigneur saint Jacques repose.

Note 714:Aatisement.Instigation. «Dæmonis instinctu.»

Tout quanques ils trouvèrent dedens prisdrent et ravirent; l'églyse du glorieux apostre destruisirent, dont ce fu grant douleur; textes[715] d'or et tables d'argent, croix, encensiers et autres ornemens ravirent. Dedens l'églyse meisme hébergeoient leurs chevaux, et faisoient leurs ordures de lès le mestre-autel de léans.

Note 715:Textes.Couvertures.

De ce se courrouça nostre Seigneur et les punit, en telle manière que tous ceulx qui ce faisoient estoient si esmeus dedens le corps, qu'ils mettoient hors, par dessoubs, les boiaulx et les entrailles[716]. Les autres perdoient les yeulx et s'en aloient parmi l'églyse une heure çà et l'autre là, comme ceulx qui goute ne véoient. L'aumacour qui maistre estoit d'eulx perdit la veue du tout; mais toutes voies il la recouvra par le conseil d'un des prestres de léans que il avoit pris. Cil luy loua[717] qu'il appellast l'aide nostre Seigneur. Lors commença le Sarrasin à haulte voix: «O Dieu des Crestiens! Dieu de Jacques, Dieu de Marie, Dieu de Pierre, Dieu de Martin, Dieu de tous Crestiens, sé tu me veulx rendre les yeulx et donner santé de ma vie ainsi comme devant, je renoierai Mahommet mon Dieu, et ne revendray plus à la terre de Jacques, ton grant homme, pour mal faire. O tu! Jacques, grant homme et grant sire, sé tu me veulx donner santé de mes yeulx et de mon ventre, je te rendrai quanques j'ai pris en ta maison.»

Note 716: «Fluxu sanguinis intestinorum interibant.»

Note 717:Loua.Conseilla.

Quinze jours après ce qu'il eut tout rendu à double, et restabli quanqu'il avoit tollu à l'églyse, il recouvra santé des yeulx et du ventre. De la contrée Saint-Jacques se départit, et promist que jamais en ces parties ne retourneroit pour rober né pour mal faire; et bien recognoissoit et preschoit que le Dieu des Crestiens estoit puissant, et Jacques son disciple grant homme.

Ainsi se départit et s'en ala parmi Espaigne, le païs gastant. A une cité vint qui avoit nom Cornus[718]. En celle cité estoit une églyse moult noblement fondée en l'onneur de saint Romain. Si estoit moult bien garnie de livres, de croix, d'argent, et de textes d'or. L'aumacour, qui pas n'avoit oublié sa cruaulté, vint et ravit quanqu'il avoit dedens celle églyse. La cité mist tout à gast et à destruction. Si advint, quant il fu hesbergié, que un de ses princes et des menistres de son ost entra en l'églyse Saint-Romain. Comme il regardoit çà et là, si vit trop belles coulombes de pierres qui soustenoient la couverture de l'églyse, et estoient sur argentées et dorées par amont[719]; et le Sarrasin, qui fu plain de félonnie et d'envie, prist un gros coing de fer, et commença à férir d'un maillet à merveilleux coups, en une creveure qui estoit en la coulombe ainsi comme une jointure, et le faisoit en entencion de l'églyse trébuchier. Mais nostre Seigneur luy monstra bien qu'il s'en courrouçoit, car il fu maintenant mué en pierre naturelle; et celle propre est encore en l'églyse, en semblance de homme. Si a toute couleur, en robes et en visage, comme le Sarrasin portoit à l'eure qu'il fu mué. Et soulent racompter les pélerins qui là vont que celle image de celluy Sarrasin rend pueur très-grant.

Note 718:Cornus.Le texte de N. D. porteOrnix. «Ad villam quæ dicitur Ornix.» Peut-êtreOrense.

Note 719:Par amont.Par le haut. «In summitate.»

Quant l'aumacour vit celle nouvelle, il dist à ses princes: «Vraiement, moult est grant et puissant le Dieu des Crestiens; car ses gens, jà soit que ils soient mors et trespassés de ceste vie, ont povoir que ils destraignent et justicient ceulx qui mal font à leurs lieux; les autres font vuider les entrailles du corps, et les autres muent en pierre. Jacques me tollit les yeux, Romain a fait de mon homme pierre. Mais Jacques est plus débonnaire que cil Romain; car il eut pitié de moy et me rendit les yeulx, et cil Romain ne me veut rendre mon homme. Fuyons-nous de cest païs, et n'y revenons plus, que pis ne nous en viengne.»

Lors se départit l'aumacour de la contrée, et en mena son ost. Si ne fu puis nul si hardy, de long-temps après, qui osast le païs envaïr, né la contrée Saint-Jacques.

Sachent tous que tous ceulx qui sa contrée et son païs troubleront seront à tousjours-mais dampnés sans fin; et ceulx qui des Sarrasins la garderont et deffendront desserviront la joie de paradis par les mérites de nostre Seigneur et de monseigneur saint Jacques, à laquelle nous doint tous parvenir, par la prière de monseigneur saint Jacques, le roy des roys qui vit et règne en Trinité parfaite, par tous les siècles des siècles. Amen.

Cy fine le sixiesme et derrenier livre des fais et gestes le fort roy Charlemaines.


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