Algine, sa mère, s'en estoient fuys au roy d'Angleterre, son père.) [218]Et
Hues-le-Grant et les autres barons de France envoyèrent Guillaume,
l'arcevesque de Sens, en Angleterre à la royne Algine, qui femme avoit esté
au roy Charle-le-Simple, et à Loys, son fils; et luy mandèrent que
seurement s'en retournassent en France, elle et Loys son fils, et il luy
feroient serement de loiauté et luy donneroient ostage. [219]Et le roy
Elphetains d'Angleterre qui jà avoit oïe la renommée du duc Guillaume, si
luy envoia ses messages, à tous grans présens et luy pria moult que il
restablisist, par l'accort aux barons, son nepveu Loys au royaume. Et puis
si luy prioit après, que il pardonnast son mautalent à Alain, le Breton,
pour l'amour de luy. Les prières le roy reçut le duc moult voulentiers; à
Alain pardonna son mautalent, et luy donna congié de retourner en son pays.
Note 218:
Hugonis monachi Floriacensis Chronicon, anno 936.
Note 219:
Historia Willelmi Gemetic., lib. III, c. 4.
Quant l'enfant Loys fu retourné en France, le duc Guillaume et le duc
Hues-le-Grant et les autres barons du roiaume le firent couronne
solempnelement en la cité de Loon.
[220]
Incidence.
--Au second an après le seizième jour des kalendes de
mars, furent vues compaignies toutes rouges parmi l'air; et commencèrent au
cos chantant; et durèrent jusques au jour. Le neuviesme jour de devant les
kalendes d'avril, les Hongres, qui estoient encore païens, vindrent en
France et commencèrent à dégaster Bourgoingne et Aquitaine.
Note 220:
Hug. monach. Floriac. Chron., anno 937.
Le roy Loys n'eut pas régné plus de cinq ans, quant les barons de France se
tournèrent contre luy. En celle année fu si grant famine que l'on vendoit
un septier de fourment XXIIII souls; [221]et quant le roy Loys vit qu'il ne
povoit durer ainsi, il manda au roy Henry d'oultre le Rin que moult
voulentiers aroit à luy parlement et volentiers aroit à luy amour et
alliance. Et il luy remanda[222] que en nulle manière il ne feroit cette
chose sans la voulenté et sans l'assentement Guillaume, duc de Normandie.
Et quant le roy oy ceste chose, il s'en ala au duc et luy requist conseil
et ayde vers ses barons, et le duc le reçut honorablement comme roy et
comme son lige seigneur et luy promist conseil et ayde vers ses barons.
Ensemble demourèrent ne scay quans jours. Un chevalier qui Tigris avoit nom
envoyèrent, tandis, au roy Loys d'oultre le Rin; et puis se mirent après à
grant gent, et, pour celle besoingne, appelèrent avec eulx deulx princes de
France, le duc Hues et le comte Herbert.
Note 221:
Willelmi Gemet., lib. III, cap. 5.
Note 222:
Il lui remanda.
Le roi de Germanie lui manda.
Lors s'assemblèrent les deulx roys sur le fleuve de Meuse et se logèrent
l'un çà et l'autre là: et le duc Guillaume traveilla tant pour les deulx
parties, que les deulx roys fermèrent amour et alliance l'un vers l'autre
tout en la manière que il le devisa. A tant se départirent; si s'en
retourna le roy Loys en France, et moult mercya le duc Guillaume de ce que
il avoit fait pour luy.
[223]En son retour encontra le roy un message qui à luy venoit battant; qui
lui compta que la royne Engeberge avoit eu un fils. Moult en fu le roy lié.
Le duc pria, qui estoit encore avec luy, que il le levast des sains fons et
luy méist nom Lothaire; le duc luy octroia et moult en fu lié. Ensemble
s'en alèrent à Loon; là fu l'enfant baptisié. Du roy se parti le duc et
s'en ala à Rouen. Tout le clergié de la cité yssirent hors contre luy, et
chantoient:
Bien vingne qui vient au nom de Nostre-Seigneur!
et le
menèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là fist ses
oroisons dévotement, et de là retourna en son palais.
Note 223:
Willelm. Gemet., lib. III, c. 6.
II.
ANNEE: 941.
Coment le duc Guillaume voua être moine, et coment il establi Richart,son fils, duc de Normandie.
[224]
Incidence.
En ce temps avint que deux sains hommes religieux se
départirent du Cambresis, d'une ville qui a nom Hapre. Si avoit nom l'un
Baudouyn et l'autre Godoin, et pour mener vie solitaire s'en alèrent à
Jumèges et commencèrent à coper haies et buissons à grant traveil de leurs
corps, et aplanèrent la terre pour faire habitacion. Si estoit cil lieu
près de l'abbaye de Jumèges, qui au temps de lors estoit gastée et
détruicte et sans habitacion pour les guerres qui orent esté au temps de la
persécucion. Lors avint que le duc Guillaume, qui lors chasçoit en la
forest, les trouva et leur enquist de quel pays il estoient là venus et
quel édifice c'estoit: car il estoient près de l'abbaye, si comme j'ai dit;
et les preudhommes lui comptèrent leur besoingne que il venoient à faire,
et luy offrirent du pain d'orge et de l'eaue en charité: et le duc
Guillaume ne le voult prendre, ains en eut desdaing pour la vilté du pain
d'orge et de l'eaue; et s'en parti le duc Guillaume et entra en la forest.
Tantost trouva un grant porc et l'escria[225]. Le porc qui estoit grant et
fort se retourna vers luy; et le duc, qui pas ne le redoubta, le reçut à
l'espée; si avint que la hante de l'espée brisa et le porc luy courut sus
et le débrisa et défoula malement, le duc touteffois sailly sus, et se
pourpensa à chief de pièce[226] que ce estoit pour le despit qu'il avoit eu
pour la charité des deulx preudhommes. Arrière retourna, leur requist la
charité que il avoit devant refusée, et promist à Dieu qu'il restoreroit le
lieu de Jumèges. Ouvriers y fist mettre pour le lieu nettoier et pour
copper arbres et buissons. L'églyse de Saint-Père, qui estoit descheue,
fist noblement rappareiller et recovrir: le cloistre et tous les offices
rappareilla et garni. Tandis[227], ses messages envoia à Gelot, sa serour,
la contesse de Poitiers, et luy manda que elle luy envoyast un nombre de
moines preudhommes religieux, pour mettre en celuy lieu; et la contesse,
qui moult fu liée et curieuse de ceste besoingne, luy envoia douze moines
et leur abbé, qui Martin avoit nom; si les prist du couvent Saint-Cyprien
de Poitiers. Au duc vindrent en la cité de Rouen; liement les reçut et les
mena en l'abbaye et donna à l'abbé et le lieu et l'abbaye en la ville, et
promist et voua à Dieu qu'il seroit moine en ce meisme lieu. Et eust
tantost parfait son veu sé l'abbé ne l'en eust destourbé pour ce que son
fils Richart estoit encore enfant: si se doubtoit que le pays ne feust
troublé par aucuns pervers hommes, par le deffaut de l'enfant. Et
touteffois fist-il tant vers l'abbé que il emporta une coulle et
estamine et les mist en son escrin, fermant à une petite clef d'argent
qu'il portoit à sa ceinture; dont, retourna à Rouen moult dolent qu'il ne
pouvoit faire ce que l'abbé luy avoit deffendu.
Note 224:
Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 7.
Note 225:
Et l'escria.
C'est-à-dire le fit lever, fit mettre les
chiens à sa poursuite. Le latin dit: «Quem festinè insequi cœpit.»
Note 226:
A chief de pièce.
A la fin. Au bout du compte.
Note 227:
Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 8.
Tantost après fist assembler un parlement des princes de Normandie et de
Bretaingne; et quant il furent tous assemblés, si descouvri son cuer. De ce
furent tous si esbahis qu'il ne sorent que respondre; au darrenier, quant
il furent revenus à eulx-meismes, si commencèrent tous ensemble à crier
tretous: «Très-débonnaire sire, pourquoy nous veulx-tu si soudainement
laissier; né cui laisseras-tu ta terre et ta seigneurie?» Lors respondi le
duc: «Je ay,» dit-il, un fils qui a nom Richart; si vous prie tous que sé
oncques m'amastes, que vous le me monstrez maintenant et que vous le
retenez à seigneur au lieu de moy; car ce que j'ay promis à Dieu de bouche,
je veux ce acomplir par fait.» A sa volenté s'accordèrent, tristes et
dolens, puisqu'il le convenoit faire. Tantost fu envoyé messages à Fescamp
pour l'enfant amener. Si luy fist chacun hommage, quant il fu venu, en la
présence du père humblement; et le père l'envoya à Baieux en la garde
Bethon, le prince des chevaliers, pour apprendre la langue danoise, pour ce
qu'il sceust donner appertement response aux siens et aux estrangers. Si
avons ces choses racomptées de l'abbaye de Jumèges, pour monstrer le saint
propos et la dévotion que le duc Guillaume avoit au lieu.
[228]
Incidence.
En ce temps avint que Suènes, le roy de Danemarche,
chasça Aigrolde, son père, du royaume; et cil qui eut oy parler du povoir
et de la valeur le duc Guillaume, s'en vint en Normandie par mer, à tout
soissante nefs garnies de bonnes gens armées. Et le duc le reçut bonnement
et luy donna la contrée de Coustance jusques à tant que son ost fu creu, si
qu'il peust recouvrer le royaume qu'il avoit perdu.
Note 228:
Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 10.
III.
ANNEE: 943.
Coment le bon duc Guillaume fu traï et martirié par Arnoul, le desloyalconte de Flandres.
[229]Arnoul, conte de Flandres, qui estoit homme plain de trayson et de
boisdie[230], faisoit en ce temps moult de tors et de griefs à ses voisins.
Par son orgueil et par sa convoitise, au conte Herlouyn tolly le chastel de
Monstereuil. Cil Herlouyn avoit espérance que Hues-le-Grant, qui ses sires
estoit, ly deust aydier; mais quand il vit qu'il n'avoit de luy nul
secours, il s'en ala au duc Guillaume et le pria en plourant qu'il le
secourust contre le conte de Flandres, qui à tort le deshéritoit. Et le duc
assembla son ost, mist le siège devant le chastel, à force le prist et le
rendi au conte Herlouyn, et puis s'en retourna à Rouen. En ce temps
trespassa Franques l'arcevesque de la cité: si fu après luy un autre qui
Guimars avoit nom.
Note 229:
Id. id. c. 9.
Note 230:
Boisdie.
Fraude.
[231]Tant fu couroucié le conte Arnoul de Flandres pour ce chastel encontre
le duc Guillaume qu'il commença à traitier de sa mort entre luy et aucuns
des barons de France, et s'allièrent par serrement contre luy; et le
desloyaus traytre qui par trayson véoit à faire ce qu'il avoit en propos,
manda au duc que moult volentiers aroit à luy amour et alliance; et que,
pour l'amour de luy, pardonneroit à Herloyn son mautalent, et que sé ne
fust pour aucunes maladies qu'il avoit, il alast à sa cour meisme; et pour
ce luy prioit que il luy nominast un lieu où il peust aler et avoir à luy
parlement seur ceste besoingne. Et le duc, qui en toute manière désiroit à
prendre l'abit de moinage et à entrer en religion, et qu'il peust tout
avant laissier la terre, luy assena à Péquegni[231], sur l'eaue de Somme.
Là vindrent de deulx parties. Si fu l'ost du duc d'une partie de l'eaue, et
l'autre de l'autre. En my l'eaue estoit une ille; là s'assemblèrent les
deulx princes et s'entrebaisèrent, puis s'assistrent pour traitier de la
besoingne pourquoy il devoient estre venus; et Arnoul, qui la trayson Judas
avoit au cuer, detint longuement le duc en truffes. A la parfin, après
plusieurs baisiers et plusieurs seremens de paix et d'amour se départirent.
Si estoit jà vers le soleil couchant. Ainsi comme le duc dut entrer en sa
nef et trespassoit le flum, Heris, Basox, Robert et Riulphes, cil quatre
fils de Deable, le commencèrent à huchier que il retournast, car leur sire
avoit oublié à parler à luy d'un secret moult profitable. Quant le duc fu
retourné et il eut mis le pied hors de la nef, il sachèrent les espées et
martirièrent l'innocent, né ne pot avoir nul secours de sa gent pour l'eaue
qui estoit trop profonde, et il n'avoit nul vaissel. Le corps du saint
homme laissèrent, et tournèrent en fuie. Et Bérengier et Alain commencèrent
à crier, quant il virent occire leur seigneur né secourre ne le povoient. A
chief de pièce pristrent le corps et le dépoillèrent; la petite clef
d'argent trouvèrent pendant à la ceinture qui le trésor gardoit, c'est
assavoir la coulle et l'estamine dont il eust esté vestu en l'abbaye de
Jumèges, sé il fust retourné vif. En une bière mistrent le corps et
remportèrent à Rouen à grans pleurs et à grans cris. Encontre vint le
peuple et le clergié à pleurs et à soupirs, et l'emportèrent à l'églyse
Nostre-Dame. Si envoyèrent tantost querre l'enfant Richart à Baieux pour ce
qu'il feust à l'enterrement de son père. Là renouvelèrent les barons leur
serement à l'enfant et le baillèrent en la garde de Bernard le danois, et
vouldrent qu'il feust gardé dedens les murs de la cité.
Note 231:
Willelm. Gemet. hist., c. 11.
Note 232:
Pecquegny
, ou Piquigny, sur la Somme, en Picardie, à
trois lieues d'Amiens.--
Willelmi Gemet., lib. III, c. 12.
Mort fu le glorieux duc Guillaume, par seurnom Longue espée, en la
seiziesme kalende de janvier, en l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur neuf
cent quarante-trois.
IV.
ANNEE: 944.
Coment le roy Loys tint en prison Richart, fils le bon duc Guillaume. Etcoment il fu porté hors de prison dedens un faiscel de herbe.
[233]Après la mort le duc Guillaume, qui fu sacrefié par les mains des
traytres en pure innocence, ainsy comme un aigneau, Richart, son fils,
demoura pour la terre tenir. Enfant estoit bel et gracieux et bien morigené
de souveraine noblesse; et selon la manière son père demonstroit oudeur de
vertus ainsi comme le rameau qui est esrachié de l'arbre aromatique est
doux et fleurant. Et jà commençoit à venir à si grant perfection de valleur
et de sens, que ce que il povoit entendre de sens et de bien selon tel âge,
il retenoit en son cuer sans oublier. [234]Et quant les barons de France
oyrent parler de la démesurée trayson Arnould, conte de Flandres, et de la
mort le duc Guillaume, en y eut qui en furent dolens, et aucuns qui
estoient parçonniers de la trayson et qui avant ce faisoient semblans qu'il
fussent ses amis, descouvrirent leurs cuers et monstrèrent appertement le
mal qu'il avoient conçus. Le roy meisme cuida que grans honneurs luy
feussent escheus; au plutost qu'il peut s'en ala à Rouen ainsi comme pour
conseil prendre aux Normans de la vengeance du duc Guillaume. Si ne prenoit
or pas garde aux bénéfices et aux honneurs que le duc luy avoit faites, né
à la foy entérine que il luy avoit toujours portée. Anlech, Rodulphe et
Bernart, qui estoient tuteurs de l'enfant et gardes de la duchée, le
reçurent à grant honneur comme il afferoit à si grand roy et se mistrent à
luy et à sa volenté pour la fiance de leur petit seigneur. Et le roy, qui
vit la terre belle et plantureuse et plaine de bois et de rivière, fu meus