[394]Grant temps après refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme,
par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un
fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce,
douée, et s'abandonna à la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse
chose à si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il
Bertrade sa première femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et
la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils
furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple.
Longuement vesqui ainsi en avoultire, né oster ne s'en vouloit pour nul
amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame,
et qui se doubtoit que Dieu ne l'en méist à raison par son deffaut, au jour
du jugement, escoménia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la
sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il
avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale
espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans
ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien
affaitié en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit
toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux
barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des églyses
deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en
estoient en grant désirier.
Note 394:
Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49.
Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la
Vita Ludoviciregis Philippi filii
, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger.
Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de
Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de
long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint
tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs
desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles
prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si
pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis
comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il
moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à
autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains
apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et,
sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son
roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus
puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement
le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de
Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et
pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les
grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce
croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux
grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce
s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les
maintiennent; car ainsi comme dit le sage: «Oisiveté et paresse
admenistrent nourrissement aux vices.»
Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et
sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée.
Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de
toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé
oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et
à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit.
Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement
en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en
ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé
d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy
chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et
jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore
en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme
et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant
seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant
de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre
heure ès marches d'Auvergne: né jà, pour ce, ne le véist on moins tost en
Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume
d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre
dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de
bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit
desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons,
d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus
nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert,
seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de
toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui
le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et
d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de
France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon
de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la
destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les
prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas
estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par
mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait
hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy
seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de
France.
Note 396:
Gilebert de Laigle
est honorablement mentionné par le
poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par
M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume
le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la
chasse.
Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est
Paiens
que Suger indique
comme ayant fermé ce chateau: «Paganum de Gisortio, qui castrum idem
primo munivit.»
Note 398: Simon Ier, fils d'
Amauri
Ier, celui qui fortifia
Montfort-l'Amauri
.
III.
ANNEE: 1106.
Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume deFrance, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leursbiens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divinevengeance.
Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et
orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau
Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne
Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx
autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il
avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne
s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en
avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce
s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce
n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion
d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion
françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli
s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et
plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses
Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les
François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si
laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre.
Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est
peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il
n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même
les Anglois aux François.»
Quia nec fas nec naturale est FrancosAnglis, imò Anglos Francis subjici, etc.
Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom
Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs
cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car
il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop
angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu
mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier
Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce
qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques,
celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle
part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que
la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine
puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu
travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A
Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy
plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.
Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met
en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son
innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius
audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage
de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une
onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens
anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la
vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic
Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).
Note 401:
Les baudrés.
Aujourd'hui
baudriers
, du latin
baltheum
, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain:
Aubris fu biaus, eschevis et molés,
Gros par espaules, graisles par le
baudré
.
(T. I, p. 85.)
Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant
fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et
cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy
d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au
temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint
sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais
des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en
convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion.
IV.
ANNEE: 1106.
Coment le noble jouvencel Loys amoit les églyses et les povres, etcombatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient lesuns les autres.
Loys, le noble jouvenceau, estoit jà grant et parcréu; et de tant comme il
estoit tenu à simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de
pourveoir le profit des églyses; et comme courageux et defendeur du siècle
et du règne de son père, se traveilloit pour la paix du clergié, et des
gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient jà esté si
longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il
esté troublés, que nul ne savoit mais que estoit joie né paix.
Note 402: Suger dit: «Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus,
gratus et benevolus (quo etiam à quibusdam simplex reputebatur), etc.
Si avint en ce temps que entre l'abbé Adam de Saint-Denys et Bouchart, le
seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et
coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et à ce montèrent les
paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffièrent et
s'entrecoururent sus, à armes et à bataille, et ardi l'un à l'autre sa
terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en
eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par
devant le roy Phelippe, son père, à Poissy le chastel. Cil se défailli du
tout de droit oïr et de obéir au jugement; et s'emparti de court ainsi. Né,
pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il
apprist, assez tost après, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux
vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy à armes, et
sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le
seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurés de ceste entreprise, et
chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premièrement et gasta
tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le siège entour, que
de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres;
et, tant le destraint qu'il vint à luy à mercy, et se mist sur luy, hault
et bas, de toute la querelle.
Note 403:
Moncy.
«Monciacensem.» C'est aujourd'hui
Mouchy-le-chatel
, village de Picardie (département de l'Oise), à 4
lieues de Beauvais.
Après, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres
griefs qu'il faisoit à l'églyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son
chastel vint à grant plenté de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon
issi hors et assembla ses gens assez près de son chastel; mais cil qui le
règne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy
et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si
près qu'il se féri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel,
comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en
reçut, n'oncques issir n'en daigna jusques à tant que il eust tout le
chastel ars, jusques à la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si
fière proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du
chastel, tout fust-ce grant péril à luy et à son ost. Et tant y souffri
qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle
manière les soubmist et humilia à la volenté Nostre-Seigneur à qui la cause
de la guerre estoit.
Note 404:
Flatir ens.
Se précipiter au travers.
En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home
estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que
le conte Mathieu, qui sa fille avoit espousée, luy tolloit à force la
moitié du chastel de Lusarches; car l'autre moitié tenoit-il pour raison de
sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala
clamer et s'en laissa chéoir à ses piés. En pleurant fist sa complainte par
telles paroles: «Sire, ayés pitié de moy qui suis vielx et desbrisié: si me
secourrés contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que
vous ayés toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt.» Grant