encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy
à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le
grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et
délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient
franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en
plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast
en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast
en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys
sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et
tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque
d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si
envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au
chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy
Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien
garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis
comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau
tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis
fait.
Note 501:
Provendes
ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques.
VII.
ANNEE: 1110.
Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleusassaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hueemprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu.
Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de
Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à
grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à
celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit
qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens
dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et
périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui
chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient
soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des
grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent
rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent
montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus
hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans
lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par
force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se
couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi
recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les
royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain
et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les
empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence
pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus
estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à
estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié
les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult
d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part
que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de
monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit
tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta
moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens
avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient
jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les
faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les
royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque
tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la
cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut
l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses
paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute
opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire.
Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu
devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer
petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si
légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore
tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches
trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une
grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de
jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent
chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte;
dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et
blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs
ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui
virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se
férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il
apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et
lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui
pris et tous les siens et mis en bonnes prisons.
Note 502:
Suef.
Palissade. De
Sepes
.
Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus
hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu
partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour
demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il
oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches
pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une
ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant
bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre
là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy
deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à
desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le
maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le
roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit
par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu
ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire
celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver.
Note 503:
Alonne.
Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse
de Chartres.
Note 504:
Le maistre de sa terre.
«Terræ suæ procuratorem.»
Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du
chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser,
ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre
son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à
fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit
faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui
tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit
et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par
l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier
et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la
voye du saint sépulcre.
VIII
ANNEE: 1111.
Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roylui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lèsLaigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy.
Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le
conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et
le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené
de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la
cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les
chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de
Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès
brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui
de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous
des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener,
l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis
vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés
faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de
passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus
grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis.
Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés
et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa
louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost.
En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;
assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent
fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de
tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du
pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en
plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se
mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et
gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient
que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble
monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il
s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que
ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les
derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit
grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les
estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit
à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx
qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des
royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à
aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons
destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au
flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient
légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur
des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la
première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent
trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit
le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,
en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme
sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit
trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist
à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy
par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il
se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au
roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et
Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un
quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle
ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la
ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus
fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son
honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte
de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy
rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour
et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et
mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le
destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à
soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de
Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans
guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par
bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte
Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510]
de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve
de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye
tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui
aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains
et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de
Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se
deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur
faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens
qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors
d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry
d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre
destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous
es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la
menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.
Note 505:
Enchanteller.
Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le
relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore
l'ecu en chantel
. C'est le même mot que l'italien
canto
, côté.
--Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de
dom Bouquet ont mis
chanceller l'escu
.
Note 506:
Hector.
Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé
qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par
Darès que par Homère.
Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam
demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum
opprobrium, si talis esset occasio, referentes.»
Note 508:
Huon.
Il fallolt
Raoul
, qui espousa Mathilde, fille
d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.
Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger.
Mais il eut fallu préférer celle qui porte
sororem suam
.
Note 510:
Délivre pas.
Chemin libre.
Note 511:
Plaissoit.
Ne s'infligeoit de plaies.
IX.
ANNEES: 1111/1112.