Chapter 36

encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy

à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le

grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et

délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient

franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en

plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast

en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast

en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys

sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et

tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque

d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si

envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au

chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy

Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien

garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis

comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau

tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis

fait.

Note 501:

Provendes

ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques.

VII.

ANNEE: 1110.

Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleusassaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hueemprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu.

Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de

Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à

grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à

celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit

qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens

dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et

périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui

chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient

soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des

grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent

rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent

montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus

hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans

lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par

force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se

couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi

recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les

royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain

et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les

empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence

pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus

estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à

estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié

les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult

d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part

que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de

monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit

tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta

moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens

avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient

jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les

faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les

royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque

tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la

cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut

l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses

paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute

opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire.

Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu

devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer

petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si

légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore

tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches

trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une

grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de

jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent

chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte;

dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et

blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs

ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui

virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se

férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il

apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et

lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui

pris et tous les siens et mis en bonnes prisons.

Note 502:

Suef.

Palissade. De

Sepes

.

Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus

hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu

partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour

demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il

oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches

pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une

ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant

bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre

là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy

deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à

desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le

maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le

roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit

par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu

ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire

celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver.

Note 503:

Alonne.

Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse

de Chartres.

Note 504:

Le maistre de sa terre.

«Terræ suæ procuratorem.»

Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du

chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser,

ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre

son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à

fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit

faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui

tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit

et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par

l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier

et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la

voye du saint sépulcre.

VIII

ANNEE: 1111.

Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roylui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lèsLaigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy.

Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le

conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et

le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené

de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la

cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les

chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de

Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès

brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui

de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous

des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener,

l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis

vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés

faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de

passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus

grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis.

Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés

et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa

louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost.

En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;

assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent

fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de

tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du

pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en

plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se

mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et

gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient

que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble

monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il

s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que

ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les

derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit

grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les

estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit

à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx

qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des

royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à

aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons

destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au

flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient

légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur

des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la

première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent

trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit

le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,

en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme

sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit

trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist

à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy

par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il

se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au

roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et

Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un

quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle

ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la

ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus

fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son

honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte

de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy

rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour

et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et

mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le

destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à

soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de

Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans

guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par

bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte

Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510]

de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve

de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye

tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui

aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains

et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de

Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se

deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur

faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens

qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors

d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry

d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre

destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous

es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la

menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.

Note 505:

Enchanteller.

Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le

relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore

l'ecu en chantel

. C'est le même mot que l'italien

canto

, côté.

--Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de

dom Bouquet ont mis

chanceller l'escu

.

Note 506:

Hector.

Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé

qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par

Darès que par Homère.

Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam

demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum

opprobrium, si talis esset occasio, referentes.»

Note 508:

Huon.

Il fallolt

Raoul

, qui espousa Mathilde, fille

d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.

Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger.

Mais il eut fallu préférer celle qui porte

sororem suam

.

Note 510:

Délivre pas.

Chemin libre.

Note 511:

Plaissoit.

Ne s'infligeoit de plaies.

IX.

ANNEES: 1111/1112.


Back to IndexNext