à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au
conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant
que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout
incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;
mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu
avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence
s'en retourna le roy en France.
XXVIII.
ANNEE: 1166.
Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers etcontre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient alléscontre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui otnom Phelippe Dieudonné.
Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par
grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit
seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et
assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que
jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par
le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle
églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux
défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et
se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui
trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient
asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent
enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient
sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet
par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle
avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant
l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur
félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir,
si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au
roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois
mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa
maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le
roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres
au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il
fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières
le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne
desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise.
Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier
l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si
chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue
luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa
volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy
jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne
s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la
seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à
Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le
roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé
Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune
né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent
à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la
paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint
que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à
contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse
que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur
soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il
n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à
pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs
que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit
le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay.
Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois
à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy
donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes œuvres comme il avoit faictes en
ce monde.
Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volenté de Nostre-Seigneur en la
royne Ale sa femme, qui fu appellé Phelippe Dieudonné. Car par les mérites
du père le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui
tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist
Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son
fils et les chassa en Angleterre.
Note 726: C'est ici que s'arrête le texte du dernier continuateur
d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois
marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Hervée et Eudes,
abbés de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Geneviève; Constance,
sœur du roi Louis, et deux veuves de Paris. «Duæ viduæ Parisienses
matrinæ exstiterunt.» Ce fait m'a paru curieux.
De cestuy Phelippe parlera dès ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera
pas l'ystoire à parler du père jusques à ce point qu'il trespassa de ce
siècle. Car puis que l'enfant Phelippe fu né, régna-il longuement jusques à
tant qu'il fu couronné en la cité de Rains. Mais à son couronnement ne fu
pas le père, car il estoit jà malade et féru de paralisie, si comme
l'histoire dira ci-après plus plainement.
Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys.