Chapter 53

à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au

conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant

que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout

incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;

mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu

avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence

s'en retourna le roy en France.

XXVIII.

ANNEE: 1166.

Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers etcontre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient alléscontre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui otnom Phelippe Dieudonné.

Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par

grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit

seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et

assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que

jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par

le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle

églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux

défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et

se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui

trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient

asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent

enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient

sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet

par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle

avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant

l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur

félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir,

si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au

roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois

mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa

maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le

roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres

au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il

fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières

le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne

desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise.

Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier

l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si

chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue

luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa

volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy

jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne

s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la

seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à

Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le

roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé

Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune

né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent

à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la

paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint

que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à

contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse

que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur

soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il

n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à

pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs

que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit

le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay.

Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois

à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy

donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes œuvres comme il avoit faictes en

ce monde.

Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volenté de Nostre-Seigneur en la

royne Ale sa femme, qui fu appellé Phelippe Dieudonné. Car par les mérites

du père le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui

tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist

Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son

fils et les chassa en Angleterre.

Note 726: C'est ici que s'arrête le texte du dernier continuateur

d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois

marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Hervée et Eudes,

abbés de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Geneviève; Constance,

sœur du roi Louis, et deux veuves de Paris. «Duæ viduæ Parisienses

matrinæ exstiterunt.» Ce fait m'a paru curieux.

De cestuy Phelippe parlera dès ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera

pas l'ystoire à parler du père jusques à ce point qu'il trespassa de ce

siècle. Car puis que l'enfant Phelippe fu né, régna-il longuement jusques à

tant qu'il fu couronné en la cité de Rains. Mais à son couronnement ne fu

pas le père, car il estoit jà malade et féru de paralisie, si comme

l'histoire dira ci-après plus plainement.

Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys.


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