Chapter 3

Note 99: Berengère, fille de Sanche VI.

Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100].

Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la convention passée entre les deux rois avant le départ de Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.)

Coment le roy Phelippe arriva devant Acre, et coment il craventa les murs jusques au prendre, avant que le roy Richart arrivast. Et de la fausseté le roy Richart.

Le roy Phelippe qui moult avoit grant désir d'acomplir le veu qu'il avoit fait à Nostre-Seigneur fist ses nefs et ses autres vaissiaux appareillier; si entra en mer au mois de mars et arriva devant la cité d'Acre, droictement la veille de Pasques en bonne prospérité et sans dommage de ses gens né de ses choses. Receu fu en joie souveraine de l'ost des crestiens qui longuement avoient là sis devant la cité. En larmes et en souspirs le receurent aussi, comme sé ce fust un ange qui du ciel fust descendu. Tout maintenant qu'il ot pié mis à terre il fist tendre ses trefs et ses paveillons, et fist drécier une maison si près des murs de la cité que les Sarrasins qui dedens estoient y povoient traire et lancier; et moult souvent avenoit qu'il traioient oultre. Ses perrières et ses engins fist lever, et fist assaillir et lancier par si grant force qu'il cravantèrent si grant partie des murs qu'il n'y failloit que le second assaut que la ville ne fust prise. Mais il ne la vouloit mie prendre n'assaillir, jusques à tant que le roy Richart fust arrivé qui encores estoit à venir.

Quant il fu là venu et quant il ot terre prise, le roy Phelippe luy dist que tous les barons s'accordoient que on assaillist la cité. Et le roy Trichart[101] qui en son cuer avoit la boisdie[102] et la traïson luy respondi faussement qu'il louoit bien que on l'assausist, et que chascun envoyast à l'assaut quanques chascun pourroit avoir d'effort.

Note 101: Tous les manuscrits modifient ainsi le nom de Richard, en cet endroit et plus bas encore.

Note 102:Boisdie.Astuce.

Quant ce vint le lendemain, le roy Phelippe qui cuidoit estre seur que le roy Trichart deust asaillir avec luy, fist ses gens et ses engins appareillier; et quant il voult commencier l'assaut, le roy Trichart commanda à sa gent que nul ne se meust, et que nul ne fust si hardi qu'il à l'assaut alast. Et plus fist-il, que il deffendi aux puissans hommes qui à luy estoient jurés par serrement qu'il ne s'aliassent au roy Phelippe.

En telle manière demoura l'assaut par l'empeschement le roy Trichart. Lors furent esleus diseurs, par le conseil de chascune partie, preudommes et sages par cui conseil et par cui jugement devait estre tout l'ost gouverné. Sur lesquels les deux roys firent composition, et jurèrent, par la foy qu'il dévoient à Dieu et par leur pélerinage, qu'il feroient quanques leur diseurs dessus dis leur commanderoient. Lors distrent les arbitres par leur dit que le roy d'Angleterre envoyast tous ses efforts à l'assaut et mist ses gardes aux barres et ses engins fist drécier; car tout ce faisoit le roy de France. Mais le roy Trichart ne voult oncques riens faire pour leur dit. Et quant le roy Phelippe vit sa desloyauté et qu'il ne s'en vouloit tenir en chose qu'il jurast, il absout les diseurs de leurs serremens que il avoient fait de l'ost gouverner.

Ainsi comme le roy Richart fust monté sur mer et il s'en aloit droit au port d'Acre, il arriva en l'isle de Chipre, le roy et la terre prist, sa fille et tous ses trésors. Ses garnisons mist ès chastiaus, et puis remonta en mer. En ce qu'il s'en alloit vers Acre, il encontra d'aventure une nef que Salhadin le soudan de Babilonne envoyoit en Acre pour secours faire à la cité. En la navie estoient merveilleuses fioles du voirie plaines de feu gréjois, deux cens cinquante arbalestes, et moult grant habondance d'arcs et d'autres armeures et grant plenté de paiens fors et deffensables. La nef fist assaillir le roy et la prist à la parfin. Occis furent les Sarrasins, et la nave qui fu fraicte[103] et perciée périst et effondra en la mer.

Note 103:Fraicte.Brisée. DeFracta.

Environ ce contemple[104], prisrent les crestiens de Tir une autre nave que le soudan envoyoit au secours d'Acre; grant plenté d'armeures avoit dedens et pou de gens; si alloit gaucrant[105] parmi la mer pour ce qu'elle n'avoit vent.

Note 104:Contemple.Même temps.

Note 105:Gaucrant.Errant, louvoyant, et non pasGautrant, comme l'écrivent les Glossaires. Variantes:Waucrant.

Incidence.—En celle année alla le grant Federis empereur de Rome et d'Alemaigne oultre-mer à grant ost, et son fils le duc de Boesme: mors fu en la terre de Bithinie entre la cité de Nice et d'Antioche. De celle aventure fu l'ost moult desconforté. Après la mort du père fu le fils ducteur et chevetaine de l'ost. En la terre des Turs entra moins sagement que mestier ne luy fust, tant y perdi de sa gent qu'il s'en parti à petite compaingnie. Puis vint devant Acre et mourut assez tost après. Après celluy empereur Federis, tint l'empire un sien fils qui avoit nom Henry, noble homme éstoit en fais, aigre contre ses ennemis, courtois et large à tous ceux qui à luy venoient.

Incidence.—En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et onze, en la quinziesme kalende de may mourut l'apostole Climent qui le siège tint deux ans et cinq mois. Après luy fu Célestin qui estoit Romain de nation.

Incidence.—En celle année tout le mois de juing, de juillet et d'aoust fu l'air si destrempé et si grans pluies que les blés germoient ès espis avant qu'il peussent estre soiés.

Incidence.—En celle année, au vingt-deuxiesme jour de juing en la veille Saint-Jehan, en ce point que les deux roys estoient au siège devant Acre, fu éclipse de soleil en l'onziesme degré du signe de l'écrevische, la lune au sixiesme de ce meisme signe, et la queue du dragon au douziesme; et si dura l'éclipse par quatre heures.

De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint Denis et de ses compaignons furent trais hors.

Au mois d'aoust qui après vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils le roy Phelippe que il ot laissié en France chéy en une maladie que physique nomme disintère[106]. Et comme tous les physiciens se désespérassent de sa vie, il fu acordé de commun conseil que on eust recours et refuge à celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de léans, tous piés nus, en larmes et en oroisons, par moult grant dévocion à tout le saint clou et la saincte couronne et le destre bras de saint Siméon, jusques à saint Ladre de lès Paris. L'évesque Morise et tous ses chanoines, et tout le couvent de la cité, et moult grant multitude de clers de l'université et du peuple alèrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de Saint-Denys, et y portèrent par grant dévocion maintes dignes reliques et mains glorieux corps sains.

Note 106Disintère.Dyssenterie.

Quant ensemble se furent joins et donné benéicon l'un à l'autre, il ordonnèrent leur procession et alèrent chantant à larmes et à souspirs jusques devant le palais le roy, où l'enfant gisoit malade. Quant le sermon fu fait au peuple, et il orent rendu graces à Nostre-Seigneur apertement, par les mérites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs dont les sainctes reliques estoient présentes, il retourna maintenant en plaine santé à l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du bras saint Siméon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en l'endroit où la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir), le roy Phelippe son père qui au siège d'Acre estoit, fu guary d'autelle maladie, droit en ce point et en celle heure mesme.

Quant l'enfant ot les reliques baisiées et receue la benéicon, toutes les processions s'en retournèrent et se tindrent en ordre et alèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là rendirent grace à Nostre-Seigneur, et à la benoite vierge Marie louanges, oblacions et devotes oroisons. Si s'en retournèrent les processions. Les chanoines et mains autres raconvoyèrent les reliques saint Denis et le couvent jusques tout dehors la cité; là donnèrent benéiçon l'un à l'autre, si se départirent en grant amour et en grant humilité.

Les processions de Paris et tout le peuple de la cité avoient moult grant joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys avoient été ainsi aportées à Paris en leur temps; car on ne trouve point escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel pour nul besoing né pour nul péril: si ne doit-on point taire la grace que Nostre-Seigneur fist à son peuple en celle journée, par les oroisons du peuple et du clergié; car l'air devint pur et net qui devant avoit esté si destrempé que de grant temps n'avoit cessé de plouvoir sur la terre.

Incidence.—En ce temps avint que l'évesque du Liège s'enfouy et déguerpi son siège, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue haine contre luy, pour ce qu'il avoit esté esleu et sacré si comme il dut, selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volenté. Le preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy à refuge à l'archevesque de Rains, Guillaume, qui le reçut moult honnorablement et luy aministra souffisans despens en ses propres maisons.

Pou de jours passèrent après, que celluy empereur Henry envoya chevaliers, non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit évesque: si faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il haïssent l'empereur, pour ce disoient qu'il les avoient deshérités à tort. Le preudomme qui point ne regardoit à malice, comme débonnaire et miséricors les reçut en grant charité, et les faisoit seoir à sa table comme ses amis et ses privés. Un jour avint que les desloyaux le menèrent pour esbatre au dehors de la cité; quant il furent aux champs il sachièrent les espées et l'occirent: puis s'enfuyrent et retournèrent à l'empereur.

En celle année mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et miséricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne, le conte de Flandres[107]; tous trespassèrent de ce siècle devant Acre. Et pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble.

Note 107: Suivant Philippe Mouskes et laChronique de Reims, le conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot tramé entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est là ce qui surtout avoit décidé le roi de France à retourner, suivant le même chroniqueur.

En ce temps droit à la huitiesme kalende de septembre par le conseil l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prélas du royaume de France, fu trait le précieux corps monseigneur saint Denys, hors de là où il repose enclos et enséellé en riches vaissiaux d'éleutre[108], et fu posé sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui léans reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en vouloit que les pélerins et le peuple qui la vendroient et verroient présentement le glorieux martir, fussent plus esmeus à prier Dieu et la benoiste vierge et les glorieux martirs pour la délivrance de la saincte terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa miséricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy crestienne. A la feste Saint-Denys qui est célébrée au mois d'octobre, fu la fierté descéellée et ouverte, en quoy les reliques du précieux martir reposent, en la présence l'évesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la royne Ade, de mains abbés et de mains autres bons hommes du siècle et de religion. Lors fu trouvé le corps tout entier, à tout le chief, et fu monstré au peuple par moult grant dévocion et à tous ceux qui là estoient venus en pélerinage de divers pays.

Note 108:EleutreouElectre. Composition de plusieurs métaux. Rigord dit toujoursvasis argenteis, et notre traducteurvases d'éleutre, et non pasde lente, comme a transcrit dom Brial.

Quant la solempnité fu passée et finée, le vaissel fu moult diligemment scellé. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont il orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les pélerins et pour exciter la dévotion du peuple et, mesmement[109], pour effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en ont une partie).

Note 109:Mesmement.Surtout.

Coment la cité d'Acre fu prise. Et coment le roy Phelippe retourna en France pour sa maladie et pour la doubte de la traïson le roy Richart.

Tandis comme ces choses avinrent en France, le bon roy Phelippe qui tenoit le siège devant Acre, assembla toute sa gent à tout quanqu'il avoit d'effort; la cité prist à assaillir moult aigrement; des murs abati moult grant plenté à ses pierres et à ses mangonniaux et la mist en tel point qu'elle estoit ainsi comme au prendre. Quant les satrapes Limatouse et Caracouse qui dedens estoient, qui la cité gardoient de par le soudan Salhadin et estoient chevetainnes de tous les autres Sarrasins qui léans estoient en garnison, virent qu'il ne povoient plus deffendre la cité qu'elle ne fust prise, il se rendirent par telle condition qu'il eschaperoient, sauf leur corps et leur vies tant seulement, et rendroient à nos crestiens la saincte croix que Salhadin avoit, et tous les crestiens qui estoient en chetivoison parmi toute la terre du soudan.

Tout ce orent en convenant à faire au roy de France et au roy d'Angleterre avant qu'il fussent délivrés. En cel assaut fu tué Aubery le mareschal au roy de France, chevalier hardi, preux, noble et courageux aux armes; car il se mist si avant qu'il fu entrepris entre deux portes et occis. La Tour maudite qui moult longuement et moult griefment avoit nos crestiens grevés fu minée des mineurs le roy Phelippe; hordée et apuiée par dessous de busches et de fusts, si qu'il ne failloit fors bouter le feu qu'elle ne tresbuchast à terre. Pour ce, se rendirent les Sarrasins ainsi comme nous avons devant conté, quant il virent qu'il ne pourroient constrester aux roys et aux princes crestiens. Armes, chevaux et viandes rendirent et toutes leurs garnisons de la cité. Les portes ouvrirent à nos crestiens qui plouroient pour la grant joie qu'il avoient, et levoient leur mains au ciel en criant à haute voix: «Benoit soit le nom de Nostre-Seigneur qui a regardé nos travaux et nos sueurs; et qui a mis à humilité soubs nos piés les ennemis de la croix qui avoient fiance et présumpcion en leur vertu.»

Les viandes qui léans furent trouvées furent également parties selon ce qu'il estoient et qu'il avoient de gens. Les deux roys partirent les prisonniers, si en eut autant les uns comme les autres. Le roy Phelippe livra sa partie au duc de Bourgoingne, grant somme d'or et d'argent et grant infinité de viandes, et le fist garde et chevetaine de tout son ost, car il estoit malade de moult griève enfermeté. Et d'autre part il avoit le roy d'Angleterre souspeçonneux de traïson, pour ce qu'il envoioit moult souvent messages au soudan Salhadin sans son sceu, et recevoit de luy divers dons et divers présens. Pour ce manda le roy ses barons privéement et leur fist un sermon moult secret et moult familier. Et moult les amonesta et pria de bien faire, si prist atant congié d'eux en pleurs et en souspirs; en mer se mist à trois galies tant seulement qu'un Genevois luy ot appareilliées qui estoit nommé Rufin de la Voute. Tant erra par mer qu'il arriva en Puille. Là demeura un pou de temps jusques à tant qu'il ot santé recouvrée; et quant il fu oncques resposé des travaux qu'il avoit eus et receus en mer, puis se mist au chemin assez foible, comme cil qui n'estoit encore mie plainement renforcié.

Droit parmi la cité de Rome s'en alla pour visiter les apostres et l'apostole Célestin; puis se mist en chemin et arriva en France droit à la nativité Nostre-Seigneur.

Le roy Richart qui de là fu demouré fist venir devant luy tous les Sarrasins prisonniers et tous les autres aussi que les autres princes tendent: Limatouse et Caracouse qui d'eux estoient chevetaines semont et ammonesta qu'il rendissent à la crestienté la saincte croix que Salhadin tenoit sans demeure, et tous les crestiens esclaves qu'il tenoient en leur terre, si comme il avoient juré par le serment de leur loy. Et pour ce qu'il ne porent tenir les convenances qu'il avoient faictes et jurées, pour ce que Salhadin ne s'i vouloit accorder, le roy Richart qui moult en fu courroucié en fist mener cinq mille et plus dehors la cité et leur fist les chiefs couper. Mais toutesvoies retint-il aucuns des plus grans et des plus riches et les mist à raençon, desquels il ot avoir sans nombre.

Aux Templiers vendi l'isle de Chipre qu'il ot prise en son venir, quant il trespassoit par mer: le prix en fu vingt et cinq mille mars d'argent; et puis la leur tolli et la vendi de rechief et quita oultréement à Guy qui ot esté devant roy de Jhérusalem. La cité d'Escalonne abati et destruist à la requeste des Sarrasins, pour le grant avoir qu'il en donnèrent.

A un prince tolli la bannière le duc d'Osteriche, assez près d'Acre; toute la desrompi et despeça, puis la fist jetter en une chambre courtoise[110], en vilté et en despit du duc. Mais pour ce que n'avons pas en volenté, n'en propos de descrire les fais aux roys d'Angleterre, drois est que nous retournons à descrire les histoires du bon roy Phelippe de France.

Note 110:En une chambre courtoise.«In cloacam profundam.»

Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifié un crestien.

Quant le roy Phelippe fu en France retourné, il fu receu à grant joie et à grant sollempnité des gens de sa terre. La feste de la nativité Nostre-Seigneur célébra à Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours après ala à Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abbé Hue et le couvent le receurent à sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs mérites estoit sain et sauf eschapé de tant et si grans périls. Et en allante d'amour et de charité il offri un paile de soye sur l'autel moult bel etmoult riche.

En la quinziesme kalende du mois d'avril séjournoit le roy à Saint-Germain-en-Laye: là luy furent nouvelles aportées de la honteuse mort d'un crestien que les Juis avoient martirié au chastel de Braie en despit de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce chastel avoient corrompue et déceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur avoit donné ce crestien pour en faire leur volenté. En prison le tenoient pour ce que on luy metoit sus par fausseté larrecin et homicide. Les desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et luy lièrent les mains derrière le dos et d'espines le couronnèrent, et le menèrent fustant parmi la ville; à la parfin le crucifièrent en despit de Nostre-Seigneur: comme il déissent[112], au temps de la passion Jhésucrist à Pilate, que il ne povoient nulluy tuer.

Note 111:La dame.Rigord ditla comtesse, et c'étoit en effetMarie, comtesse de Champagne et de Brie.

Note 112:Comme il déissent.Tandis que ces mêmes Juifs disoient,etc.

Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant pitié et moult grant compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit à tel vilté tournée. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que nul ne savoit quelle part il déust tourner, pour ce qu'il vouloit les desloyaux Juis surprendre avant qu'ils oïssent de luy nulle nouvelle, si que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir en vengence de la honte qu'il avoient faicte à Nostre-Seigneur.

Incidence.—En celle année, le jour de devant la première yde du mois de may, en la contrée du Perche à un chastel qui a nom Nogent, furent véus en l'air grans compaignies de chevaliers armés qui descendirent à terre. Et quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment espoventés et battirent leur coulpes pour leur péchiés.

Incidence.—En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu éclipse de lune particulier après mienuit en l'onziesme degré des gémiaus, et dura par deux heures.

Incidence.—Au mois de may qui après fu, en la sixiesme yde, au temps de Rouvoisons[113], fu trespassé de ce siècle au chastel de Pontoise un prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de bonnes mœurs et de saincte vie, si comme il apparut après: car Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, là où il estoit ensépulturé. Mains avugles en furent enluminés, mains cloys y furent redreciés et mains y furent curés de diverses enfermetés et restablis en plaine santé, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renommée de ses miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en pélerinage pour le corps saint visiter et Dieu prier pour leur péchiés.

Note 113:Rouvoisons.Rogations.

Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris quant il retornoit d'oultre-mer.

Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre avant l'avènement des deux roys.

Note 114: Conrad, marquis de Montferrat.

De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles. Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115].

Note 115: De là l'origine et le nom desgardes du corps. «Custodes corporis sui,» dit Rigord.

Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans souspeçon.

Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre. Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et Aquilée. Là, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais toutesvoies eschapa il à pou de yens.

Note 116:D'Osteriche.Il falloit d'Istrie. «Versus partesHistriæ.»

Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa: mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers.

Note 117:Saleburc.Saltzbourg.—Frizac, peut-êtreFrezing.

Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié.

Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et sans parfaire son pélerinage.

Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte terre, et de la noble lignié des roys de France.

Coment la guerre des deux roys commença, et coment le roy Phelippe laissa la seur le roy Chanu de Danemarche, que il avoit espousée.

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et treize, le roy Phelippe qui se vouloit vengier de la traïson et de la desloyauté que le roy Richart avoit faicte vers luy, assembla son ost pour assener aux fiefs qu'il tenoit de luy et qu'il avoit meffais et perdus par droit. Le chastel de Gisors prist en moult pou de temps, et tout Vouquecin le Normant que le roy Richart tenoit à tort et sans raison. Car tout ce pays qui avoit esté livré par douaire devoit retourner au royaume de France après le décès le jeune roy Henry qui mort estoit sans hoir de son corps.

Quant le roy Phelippe ot prise toute celle marche de Normandie, il rendi à l'églyse de Saint-Denys le Neuf Chastel sous Ethe[118] que le roy Henry et son fils le roy Richart avoient tenu moult longuement à force et à tort.

Note 118:Ethe.Epte. Mais Neuf-Chatel, dont le surnom n'est pas dans Rigord, est sur laBethune, bien au-dessous de l'Epte.

En ce temps envoya le roy Phelippe au roy Chanu de Dannemarche homme honnourable et honneste, Estienne, évesque de Noyon; et luy manda qu'il luy envoyast une de ses sœurs pour espouser et pour couronner à royne de France. Moult fu le roy Chanu lie quant il oï qu'il mandoit sa seur pour tel honneur; aux messages livra sa seur qui avoit nom Ingebour, belle pucelle, bonne et religieuse et aournée de bonnes graces et de bonnes meurs. Les messages honnoura moult de dons et de présens. Congié prisrent et puis se misrent au retour et si errèrent tant qu'il vindrent à Arras.

Le roy qui moult désiroit sa venue ala encontre à moult grant compaignie de prelas et de barons: là fu espousée et couronnée à royne de France. Mais le roy qui par sorcerie fu empeschié, si comme l'en disoit, la cueilli en haine en celle journée meisme qu'il l'eut congneue. Et en pou de temps après fu le mariage desjoint par l'esgart de saincte églyse, pour ce que leur lignié fu nombrée, et prouchaineté de lignage trouvée par les prélas et par les barons du royaume de France. Mais la bonne dame ne voult oncques puis retourner en son pays; ains eut plus chier à garder continence, et mettre sa cure en la saincte dévocion d'oroison et ès sains lieux d'oroison et de religion tous les jours de sa vie, qu'estre jointe à autre personne né aconchier les aliances de son premier mariage. Et pour ce que l'en disoit que le devant dit mariage avoit esté desjoint contre droit et contre raison, envoya l'apostole deux légas en France à la requeste des Danois; l'un avoit nom Mieudres[119], prestre et cardinal, et l'autre Cencin, soubs-diacre à Paris firent assembler concile général de tous les prélas et abbés du royaume de France; là fu longuement traictié de la réformation du mariage du roy et de la royne; mais il furent fais tout aussi mus[120] comme chiens qui ne pevent abbayer: si ne menèrent point la besoingne à perfection, pour ce qu'il se doubtoient de leur piaux.

Note 119Melior.

Note 120:Mus.Mucis.

Incidence.—En ce temps mourut Salhadin le soudan de Babiloine en la cité de Damas, qui estoit roy de deux royaumes d'Egypte et de Surie. En ces deux royaumes régnèrent après luy deux fils qu'il avoit; Saphadin en Surie et Meralice en Egypte.

Incidence.—En ce temps mouru un enfant de mort soudaine: le père et la mère aportèrent le corps en l'églyse de Saint-Denys, droitement le jour de sa grant feste; sur l'autel aux martirs le posèrent et commencièrent à crier à l'armes et à souspirs: «Saint Denys! sire, aide nous!» Nostre-Seigneur rendi tout maintenant au corps son esperit par les mérites du glorieux martir et resuscita l'enfant, voiant tout le peuple qui là estoit assemblé pour la solempnité de la feste.

Incidence.—En celle année en la quarte yde de novembre fu éclipse de lune universel, en la première heure de la nuit et dura par trois heures.

Incidence.—En ce temps avint qu'un homme qui estoit tout hors du sens et ravi de mal esperit revint en droicte mémoire en l'églyse de Saint-Denys en France.

Coment le roy prist la plus grant partie de Normandie, et coment il assist Roen, et puis retorna en France pour le saint temps de la Quarantaine.

Quant le mois de février approcha, le roy Phelippe semont ses hommes, et assembla de rechief son ost pour entrer en Normandie. La cité d'Evreux prist, le Neufbourg, le Vau de Rueil[121] et maintes autres forteresses soubmist à sa seigneurie; maintes en destruist et craventa, et mains chevaliers et mains autres prisonniers prist.

Note 121:Vau de Rueil. Vaudreuil.

Quant il eut toute celle contrée mise en sa subjection il prist son retour par la cité de Rouen; mais quant il eut pris garde à la force de la ville et du siège, et le dommage que il povoit avoir, il s'en parti eschaufé de moult grant mautalent pour ce qu'il ne povoit acomplir sa volenté. Tous ses engins fist ardoir, si retourna atant en France et cessa à ostoier pour le saint temps de caresme qui approuchoit.

En ce temps s'alia à luy Jehan-Sans-Terre frère au roy Richart, par malice et par cautèle si comme la fin le prouva. Trois mois après ce que le roy Phelippe eut cessé à guerroier pour la raison de la quarantaine, il rassembla son ost en la sixiesme yde de may et entra en Normandie à moult grant force. Le chastel de Verneul assist, et, quant il y ot tenu le siège environ trois sepmaines, si que il avoit jà craventé grant partie des murs à ses engins, un message luy nonca que la cité d'Evreux on il avoit sa garnison estoit prise et que les Normans avoient pris une partie de sa gent et les autres décolés.

Le roy qui fu moult dolent et moult angoisseux pour le dommage de sa gent et pour la cité qu'il avoit perdue, prist une partie de son ost et l'autre laissa devant le chastel. Il chevaucha si hastivement comme il pot plus, et quant il parvint là il chaça honteusement les Normans, la cité acraventa, et destruist et moustiers et églyses, tant estoit mautalentis et courroucié.

Quant ceux qui au siège du chastel estoient demourés virent que le roy s'en fu parti et l'engrès[122] de leur ennemis, il cueillirent toutes leur tentes et tous leur paveillons au plus tost qu'il porent pour aler après le roy; et laissièrent grant partie de leur viandes. Lors issirent ceux du chastel et ravirent tout et garnirent la forteresce des despoilles et des viandes que leur ennemis avoient laissiées.

Note 122L'engres. L'instance, le progrès. Sans doute formé deingressus. Rigord dit:instantiam inimicorum.

Incidence.—En celle année fu le doyen Michiau de Paris esleu en patriarche de Jhérusalem: mais, si comme Dieu l'avoit ordonné, il fu esleu à l'archeveschié de Sens gouverner, et fu sacré en huitiesme kalende de may qui après fu, par l'assentement le roy Phelippe, de tout le clergié et de tout le peuple de la cité. Quel homme et comme grant fu au gouvernement des escoles de Paris et comme grant aumosnier, avant qu'il fust esleu archevesque, n'appartient pas à descrire à notre faculté.

En celle année fu un enfant noié par meschéance à la Court neuve[123]. Aporté fu à l'églyse Saint-Denis (qui assez près estoit de celle ville), et fu ressuscité par les mérites du glorieux martir.

Note 123:La Court neuve. Courneuve, à une demi-lieue deSaint-Denis.

Entre ces choses le roy Richart qui moult grant ost ot assemblé prist le chastel de Loches; les chanoines de Saint-Martin-de-Tours jetta hors de l'églyse et leur tolli quanqu'il avoient. Et fist moult de griefs en ces parties aux églyses.

En ce point prist le roy Phelippe Guillaume le conte de Lencestre, chevalier hardi et courageux: en la tour d'Estampes le fist emprisonner.

Incidence.—Entre Compiègne et Clermont en Beauvoisin chéy en celle année si grant habundance d'iaues, de tonnerre, de fouldres et de tempestes que nul homme n'avoit oncques oï parler de si grans; car les pierres chéoient meslées avecques la pluie grosses et quarrées, aussi grosses comme un œuf, qui froissoient les arbres qui portoient fruis, et les vignes et les blés. Et furent les villes arses et destruictes en aucuns lieux par les effondres. Et plus grant merveille: que pluseurs corbiaus furent veus qui estoient meslés avec celle tempeste et voloient de lieu en autre; et portoient les corbiaux en leur becs les charbons de feu tous ardans et boutoient le feu és maisons pour esprendre. Moult de gens, hommes et femmes, furent tués des coups de la foudre; mains signes et mains autres merveilles pot le peuple adonc esgarder, par quoy chascun doit bien estre espoventé et soy retraire de péchié.

En ce temps fu ars le chastel de Chaumont, qui est en l'éveschié de Laon, et l'églyse de Nostre-Dame-de-Chartres arse.

Incidence.—Un homme né de Virzon en Berry, qui estoit en prison à Rouen, fu délivré par les prières saint Denys de France[124].

Note 124: Il est assez singulier que saint Denis, en présence de la Ferte de saint Romain, se soit mêlé de délivrer des captifs à Rouen. Au reste, la première mention de l'exercice du droit du chapitre de la cathédrale de Rouen, ne remonte qu'à l'année 1210. (Voyez l'excellenteHistoire du Privilège de saint Romain, par M. Floquet. Rouen, 1833.)

Coment le roy greva les églyses par mauvais conseil, et coment il chassa Jehan-Sans-Terre et les Normans qui avoient assegié le Val-de-Rueil.

Quant le roy Phelippe oï noncier que le roy Richart avoit ainsi chacié les clers de Saint-Martin-de-Tours et despoillié de tous leur biens, il luy refist tantost en la forme le souler[125], car il prist et saisi toutes les églyses qui estoient en sa terre qui appartenoient aux éveschiés et aux abbayes de sou povoir. Et par l'amonestement d'aucuns mauvais hommes qui estoient en tour luy, il chaça hors de leur propres lieux les clers, les prestres, les moines qui faisoient le service de Nostre-Seigneur: tous les biens prist et saisi et les converti en ses propres us, et plus: car il greva et dommagea les églyses qui estoient en sa propre terre de griefves tailles et d'exactions désacoustumées: si assembla mains grans trésors en lieux divers, et se mist à petis despens.

Note 125:En la forme le souler. Un second soulier dans la même forme. Il lui rendit la pareille.

La raison pourquoy il le faisoit si estoit pour ce, si comme il disoit, que les roys de France ses devanciers avoient aucunes fois moult perdu de leur terres, pour ce qu'il estoient povres, né qu'il ne povoient riens donner aux chevaliers et aux sergens au temps de nécessité, et quant il avoient besoing des gens et quant guerres leur sourdoient. Mais toutesvoies, en ces trésors assembler, estoit la principale intencion le roy pour secours faire à la terre d'oultre mer, et pour gouverner noblement le royaume de France; jaçoit ce que aucuns, qui point ne savoient son propos né sa volenté, cuidassent qu'il le féist par avarice ou par convoitise. Mais pour ce qu'il avoit oï retraire cest proverbe: «Qu'il est temps de cueillir et d'amasser, et temps de despendre», il cueilli et amassa en lieu et en temps, pour ce qu'il peust semer et espandre au temps de nécessité; si comme il fu aparant ès chastiaux qu'il ferma et de ceux qu'il redresça, et en son royaume qu'il gouverna tousjours si noblement.

Un jour trespassoit la terre au conte Thibaut de Blois[126] le roy Phelippe à toute sa gent et son ost: le roy Richart qui se fu mis en embuschement, pour luy grever s'il peust, sailli soubdainement des bois à moult grant compagnie de chevaliers armes et prist là les sommiers le roy qui portoient les deniers, la vaissellemente d'argent, robes et autres choses.

Note 126:Thibaut. Il falloit avec Rigord:Louis.

En tandis comme ces choses avindrent en la terre le conte Thibaut de Blois, Jehan-Sans-Terre le frère le roy Richart, et le conte d'Arondel, à l'aide des bourgeois de Rouen, assistrent le Val de Rueil en quoy le roy Phelippe avoit mis sa garnison quant il l'eut pris. Mais tantost comme le roy Phelippe le sceut, il se hasta de le secourre, et vint là huit jours après ce qu'il orent le chastel asségié. Il chevauchia tost à pou de gens et à pou d'arbalestriers qu'il avoit avec luy; en l'aube du jour apparant se féri soudainement à grant tumulte et à grant escrois; et les Normans qui cuidoient estre mors s'en alèrent, et se férirent tantost ès bois, et laissièrent en proie tentes, paveillons, engins, et souffisant habondance de viandes. En celle fuite furent les aucuns occis, et plusieurs pris et mis à rançon.

Incidence.—En ce temps prist l'empereur Henry Puille, Calabre et Secille, et soubmist à sa seigneurie par la raison de sa femme qui estoit droit hoir de celle terre.

Incidence.—En ce temps mourut le conte Raimont de Thoulouse de qui la terre eschay au conte Raimont son fils qui estoit cousin le roy de France, de par la contesse Constance qui fu seur le roy Loys.

Incidence.—En celle année fu l'air si esmeu de estourbeillons, de grelles et de tempestes que les blés et les vignes furent si destruis que merveilleusement fu l'année chière qui après vint.

Incidence.—En celle année avint que le roy des Moabiciens, qui estoit appelle Hermirmommelin, entra ès contrées des crestiens par devers le royaume d'Espaigne, à moult grant multitude sans nombre de gens de sa terre; tout le pays prist à gaster et à destruire. Quant Hildephons, le roy d'Espaigne, le sceut, il ala encontre luy à bataille à tant comme il put avoir d'effort; à luy se combati, mais, si comme Dieu le consenti, il fu desconfi et presque toute sa gent occise; à la fuite se mist à tout le remenant de ses hommes. Le nombre des crestiens qui en celle bataille chaïrent fu esmé[127] à cinquante mille. Ceste meschéance avint à la crestienté par la coulpe et par le mauvais sens Hildefons; car il grevoit et abaissoit ses chevaliers et ses haux hommes, les villains eslevoit et essauçoit. Et, pour ceste raison, les chevaliers et les gentils hommes ne porent avoir armeures né chevaux pour ce qu'il estoient povres. Et les villains que le roy ot essauciés qui point ne savoient l'us des armes né n'avoient hardement de combatre, tournèrent en fuye: leur ennemis qui les virent fouir prindrent cuer et les occistrent en fuiant.

Note 127:Esmé. Estimé.

Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il vint à luy et luy fist feaulté et homage de la duchiée de Normandie.

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de juillet rendi le roy Richart les trièves qu'il avoit au roy Phelippe, si fu lors la guerre recommenciée de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps après maria sa sœur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit renvoiée.

En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et nés de France. Hardiement se férirent en l'ost et chacièrent le roy Richart et tous ses Anglois et tous ses Normans jusques à Dieppe. La ville destruirent et ardirent les nefs et emmenèrent les hommes.

En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit de lès un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli soudainement de son embuschement, si se féri en la derrenière bataille le roy Phelippe et en occist aucuns.

Note 128:Forets. Rigord dit seulement: «Juxta nemora quæ vulgusforestasvocat, rex Angliæ ex improviso de forestis illis cum suis egressus, etc.» Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute laforêt des Ventes.

En ce contemple Mercadiers le maistre de cotériaux le roy Richart, estoit en Berry d'aultre part, en la contrée de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En pou de temps après donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre et cessèrent de guerroyer.

Incidence.—En celle année fu si grant désatrempance de l'air et si grans plouages que les blés germèrent aux champs avant qu'il peussent estre cueillis, dont si grant chierté fu après, pour l'année devant où les blés orent esté tempestés, et pour l'autre après où il orent esté noiés ès espis, que l'en vendoit un sextier de blé de fourment à la mesure de Paris seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement que on ne souloit, pour la pitié et la compassion de leur mésaise et de leur povreté; et manda par ses lettres aux évesques et aux abbés et à tout le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforçassent de faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de Saint-Denys en France tout l'argent monnoyé qu'il avoient adonc entre leur mains.

Note 129:Mouturage. «Mixturæ,» dit Rigord. C'est ce que l'on nomme aujourd'huiméteil. Mélange de seigle et de froment.

Incidence.—En celle année commença à preschier de la croix un prestre qui avoit nom Fouques[130]. Par la prédication et par le saint amonestement que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de péchier; et mains qui cessèrent à prester à usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il avoient du leur par tel mestier.

Note 130:Fouques. Foulques, curé de Neuilly; le principal instigateur de la croisade suivante.

Au mois de novembre qui après vint, furent trièves des deux rois rendues[131]; si refut la guerre effondrée[132] comme devant. Le roy Phelippe assembla son ost en la contrée de Bourges assez près d'Issodun et le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous armés d'une part et d'autre, et estoient jà les batailles ordenées et arrées[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout désarmé, à pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui là estoient, et luy fist hommage voiant tous ceux qui là estoient, et tous ceux de la contrée de Normandie, de la contrée d'Anjou et de Poitou. Et jurèrent l'un à l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant; et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil et le chasteau Gaillart[134] de réformer et de consommer la paix.

Note 131:Rendues.Accomplies.

Note 132:Effondrées.Epandue. Rigord dit:Incæpta.

Note 133:Arrées.Pourarrayées. Préparées.

Note 134:Le chasteau Gaillart.Il falloit:De Gaillon. LeGallaonisde Rigord.

Ainsi se départirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le glorieux martir monseigneur saint Denis, ala à s'églyse au plus tôt qu'il pot, et offri moult humblement et en moult grant dévocion un riche paile de soie à Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charité et d'amour.

Au mois de janvier qui après fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent au lieu du parlement ordené, et amena chascun avec luy les prélas et les barons de son royaume. Là fu la paix confermée, consommée et asseurée par bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument authentique de la confirmation de celle paix[135].

Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez lesHistoriens de France, tome XVII, p. 43.)

Incidence.—En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu très grant abondance d'iaues, et les fleuves si plains qu'il superabondèrent et noièrent pluseurs villes en pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et brisiés les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergié et le peuple virent que Dieu les menaçoit ainsi et qu'il leur envoioit signe espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se doubtèrent moult durement et eurent paour du second déluge et crioient mercy à Nostre-Seigneur en gémissemens, en pleurs et en larmes, et luy prioient qu'il espargnast à leur péchiés, et qu'il les daignast oïr afflis[136] et contris, par satisfaction de pénitence. Ainsi faisoit le peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou et la saincte couronne et le bras saint Siméon, et béniçoient les iaues en croix des saintuaires, et disoient: «Par ses signes de sa saincte Passion ramaint nostre sire ces iaues à leur lieux et en leur drois cours.» Nostre-Seigneur, qui eut pitié de son peuple, fist en pou de jours après revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisié par les afflictions de son peuple.

Note 136:Afflis.Affligés.

Incidence.—En celle année fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France esleu à gouverner l'abbaye de Saint-Père-de-Corbie.

Incidence.—En celle année le conte Baudouin de Flandres fist hommage au roy Phelippe à Compiègne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et marchis d'Osteriche[137].

Note 137:D'Osteriche.Il falloit:D'Istrie, avec Rigord.

Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses meilleurs chevaliers.

Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais estre conformée, si comme vous avez là-dessus oï; car il envay le roy Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139].

Note 138:Conchiement.Duplicité, moquerie.—Barat.Tromperie.

Note 139:Et qu'il n'avoit de luy garde.Et qu'il n'avoit pas lieu de se garder de lui.

Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers, d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars, chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux.

Note 140:Nonencourt.Aujourd'hui petite ville de département de l'Eure, à sept lieues d'Evreux.

Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte Robert de Dreux.

Incidence.—En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car entre les autres bonnes œuvres qu'il fist, dont il en fist maintes, fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens: Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour, et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son devancier et en mort et en vie.

Note 141:Hervaus. Herivaux, à une lieue de Luzarches. —Hermières, près de Lagny.—Ierre, sur la petite rivière du même nom; abbaye de femmes, en Brie.—Gif, près de Chateaufort, à cinq lieues de Paris.

Note 142:Raembeur. Rédempteur.

Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire desManuscrits français, t. 2, p. 97.)

Note 144:Extrait et né des hoirs. «Natione Soliacensis.» Eudes deSully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation.

Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le roy et s'allèrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences.

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de Flandres, se dessevra apertement et départi de la foy et de l'ommage le roy Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte persécution au roy et au royaume. Ainsi fist confédéracion au roy Richart Regnault fils le conte de Dampmartin, à qui le roy avoit donné par moult grant amour la contesse et la conté de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement qu'il avoit fait, et le commença forment à guerroier; il se joint et accompaigna avec les Cotériaux et les autres ennemis le roy; sa terre envaï, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume de France.

En celle année tout droit en la neuvième kalende de novembre, en un jour de vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abbé Hues Foucaut de Saint-Denis en France. Après luy gouverna l'églyse l'abbé Hues de Melan qui estoit prieur d'Argenteuil.

Incidence.—En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis à destruction mains haus hommes et princes du païs. Contre la crestienne religion avoit emprisonné les évesques et les archevesques de la terre, et tousjours avoit grevé saincte églyse à son pouvoir tout ainsi comme son devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire à son eslection; Phelippe, son frère et tous ceus de sa partie escommenia, et s'assenti à Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en roy d'Alemaigne à Ais-la-Chapelle.

En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu estoit aux deux roys, demouré estoit par-delà, après ce que les deux roys s'en furent retournés pour les terres gouverner. Si l'orent les barons esleu et couronné à roy de Jhérusalem par sa bonté et donné en mariage la fille son devancier. Après sa mort eschéi la conté à un sien frère qui Phelippe avoit nom. En celle année, en la troisième yde de janvier, mouru le tiers Célestin apostole. Après luy fu Innocent le tiers, romain de nacion, si fu avant appellé Lohier[145].

Note 145: «Lotharius.»

Incidence.—En celle année mourut la noble Ysabel[146], contesse de Champaigne, seur au roy Phelippe de par son père, et seur au roy Richart de par sa mère. Si estoit mère aux deux devant dis frères, au conte Henry, roy de Jhérusalem, et Thibaut qui après fu conte de Troyes.

Note 146: Rigord la nomme avec raisonMarie.

Incidence.—En celle année, au commencement de la prédication le devant dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il rendoit aux aveugles lumière, aux sourds oiement, aux mues la parole, par ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons à retraire, pour ce, par aventure, qu'aucuns ne le creroient mie légièrement[147]. Un autre acompaigna à luy, en l'office de prédicacion, qui avoit nom Pierre de Roissy; né estoit de l'éveschié de Paris, bon clerc et bien lettré et plain du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait d'usure et de l'ordure de luxure par sa prédication, et les fist vivre en chasteté; et amena à la continance de mariage les foles femmes qui se mettent ès quarrefours des chemins, et s'abandonnent à tous sans différence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres, qui point ne vouloient estre mariées, ains avoient plus chier à vivre en contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye de Saint-Anthoine-de-lèz-Paris, qui pour raison d'elles fut fondée au temps de lors, et les autres eslurent à souffrir travaus et paines de leur corps, et à aler en divers pélerinages nus piés et en langes. Et qui vouldra savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des cuers[148].

Note 147: «Quæ prætermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.»Bon Rigord! comment auriez-vous qualifié l'incrédulité de nos jours!

Note 148: Rigord, par cette dernière réflexion, semble faire allusionaux bruits fâcheux qui coururent dans la suite sur la rapacité deFoulques et sur l'ambition de Pierre.

En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom Herloin: né estoit de Paris, grant clerc et lettré en la saincte Escripture. Ès cités et ès chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passèrent sans les autres pélerins attendre, si arrivèrent devant Acre. Celluy Herloin estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient point chief né gouverneur suffisant à celle besoingne, il se devisèrent en diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui usoient de leur propre volenté, et pour ce perit leur commencement sans perfection.

Incidence.—En celle année apparurent en mains lieux maintes nouvelletés: à Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis denonça à mains hommes choses qui estoient à avenir; si vesqui puis long-temps sans boire et sans mengier.

En France, environ la Saint-Jehan, chéi sur les blés une rousée que l'en nomme mielée, dont il furent si emmiélés que quant on en metoit un espi en sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme à Paris et tempestes chéirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent les blés et les vignes; et un pou après au mois de juin tempesta de rechief si forment, que les blés, les vignes et les bois furent destruis et defroissiés du tout en tout. Si dura celle tempeste dès Tramblay jusques à Chielle et ès villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un œuf, et plus encor, si comme aucuns disoient.

Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa.

En celle année ramena le roy Phelippe les Juis à Paris et au royaume de France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et l'institution qu'il avoit devant faite et ordonnée au temps qu'il les bannit de toute France. Lors commença à grever saincte églyse de mains griefs et de maintes persécutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien gardée et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie et) ensuivit la venjance le forfait assez tost après. Car au mois de septembre qui après vint, droit à la vigile saint Michiel, comme il ne feust de rien pourveu n'appareillié, le roy Richart entra soubdainement en Vouquecin à tout cinq mille chevaliers, sans les Cotériaux et sans les gens à pié qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si proia et ardi plusieurs autres villes champestres.

Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflambé et eschaufé de moult grant ire, et vint là hastivement à tout cinq cens chevaliers tant seulement; passer cuida jusques à Gisors, mais ses ennemis luy fuient au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy engroissa, et conçut si grant hardiesce qu'il se féri par moult grant fierté parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsené et se combati moult vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reçut au chastel de Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa route furent pris en celle bataille. Là fu pris Alain de Roucy, Maieu de Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui à celle fois eut eue victoire et donna et départi sa proie à ses gens.

Note 149: Rigord dit: «Mathæus de Marly, Guillelmus de Merloto.» L'rde ces deux noms à disparu dans les temps modernes. La maison deMaillyconserve aujourd'hui son ancienne splendeur.—(Voyez le récit animé de cette défaite dans laChronique de Reims, pages 68 et suiv.)

Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit receu et désirant de soy vengier,—mais il ne ramenoit point en mémoire ce qu'il avoit Dieu couroucié,—son ost assembla et entra en Normandie à moult grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques à Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proié[150] il retourna en France et donna congié à ses gens, et s'en retourna chascun en son pays. Pour ce furent aucuns qui tinrent à folie ce que le roy départoit ainsi ses chevaliers, et demeurent ainsi à pou de gent. Voir disoient; car quant le roy Richart sot qu'il eut son ost départi, et qu'il fu demouré ainsi privéement et à si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes destruist et prist les proies. Mais l'évesque de Biauvais qui bon chevalier et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidèrent rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement l'enchaçoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy Phelippe.

Note 150:Proié.Pillé.Prædatus.

Note 151: Rigord ajoute: «Quibus præerat Marchaderius.»

Coment le roy s'alia à Phelippe le due de Souave pour plus grever ses ennemis. Et coment le roy Richart fu mort.

Phelippe, le duc de Souave de qui nous avons là dessus parlé, qui frère eut esté l'empereur Henry, eut l'assens de la plus grant partie de l'empire. A luy s'alia le roy Phelippe en espérance et pour ce qu'il peust plus légièrement surmonter le conte de Flandre, et contrester au roy Richart. Mais Othon le fils au duc de Saissongne, qui en l'empire estoit son adversaire, fu adonc couronné à Ais-la-Chapelle, par l'aide et par la force du roy Richart son oncle, le conte de Flandres, et l'archevesque de Couloigne.

En ce temps envoya en France le pape Innocent le troisiesme un légat qui prestre estoit et cardinal. Pierre de Cappes[152] avoit nom, pour réformer la paix entre les deux roys. Environ la nativité arriva en France, la besoigne pour quoy estoit venu ne pot mener à perfection, car la paix y estoit si desfourmée qu'il ne la pot réfourmer. Mais toutesvoies fist-il tant qu'il cuida avoir mises trièves entr'eux qui devoient durer cinq ans, par la foy de l'un et de l'autre; car il ne pot à ce mener le roy Richart qu'il voulsist donner ostage de la paix.

Note 152:Pierre de Cappesou de Capoue. Il acquit de la célébrité par la croisade dont le résultat fut la conquête de Constantinople.

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix-neuf, eut le roy Richart assis un chastel qui est emprès Limoges, en la première sepmaine de la Passion Nostre-Seigneur. Au viconte de Limoges estoit ce chastel, si avoit nom Chauluz[153]. La raison pour quoy il eut ce chastel assis si fu pour ce qu'un chevalier du pays avoit trouvé un trésor en terre. Et ce trésor, si comme l'en disoit, estoit un empereur de fin or, sa femme, ses fils et ses filles; et tous séoient à une table d'or fin. Si y estoient lettres escriptes qui donnoient à entendre à ceux qui les lisoient que cil empereur avoit esté et comme grant temps estoit couru puis que il régna.

Note 153: Chauluz. «Castrum Lucii de Capreolo.»—Chalus-Chabrol. Les ruines du château deChabrol, près de la petite ville deChalus, existent encore.

Ce trésor demandoit le roy Richart à ce chevalier, mais il s'estoit trait à arant au visconte et s'estoit mis en ce chastel. Ainsi tenoit le roy le siège et faisoit assaillir chascun jour moult efforciement. Endementiers qu'il estoit un jour à un assaut, un arbalestier de la garnison du chastel trait un quarrel à la volée, le roy Richart, par aventure non mie appenséement, féri si qu'il luy fist mortelle plaie. Par celle plaie qui guarir ne pot mourut le roy en pou de temps après et fu ensépulturé à Frontevaux une abbaye de nonnains, delès le roy Henry son père.


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