Chapter 5

Note 211:La debte de sa chair.«Suæ carnis debitum.» C'est là ce que l'auteur de la chanson duBerte aux grans piedsappelle:La droicture qu'on doit à sa moillier.

Note 212: Il falloit ici avec le latin:Qui estoit.

De la bataille qui fu en Lombardie contre ceux de Milan et ceux de Pavie.

Incidence.—En celle année fu une bataille en Lombardie en la terre de Cremonne. Car en l'an qui devant eut esté, si comme ceux de Pavie conduisoient Federic, le nouvel empereur, en la cité de Cremonne, ceux de Milan se combatirent à eux près d'une cité qui est nommée Laude[213]: si n'avoit que cinquante-trois ans que le grant Federic l'avoit fondée, qui aieul eut esté à celluy Federic qui lois estoit empereur. Ceux de Milan n'osèrent envaïr ceux de Pavie en la présence l'empereur, ainçois attendirent tant que il[214] l'orent convoié jusques à Cremonne.

Note 213:Laude.Lodi.

Note 214:Il.Les gens de Pavie.

En ce que il s'en retournoient, il saillirent soubdainement de leur embuschement et les seurprindrent tous despourveus, comme ceux qui d'eux ne se donnoient garde. Pour ceste raison conceurent ceux de Pavie et ceux de Cremonne mortel haine contre ceux de Milan, mais il pourloingnièrent la vengence de ce fait jusques en lieu et en temps. Ceux de Milan qui de perpetuel haine ont hay le linage le grant Federic qui jadis les eut tous desconfis en bataille par l'aide des Pavignons, abatues et planées jusques en terre toutes leur tours, n'attendirent pas tant que ceux de Pavie se meussent contre eux pour leur honte vengier, ains issirent à grant ost et envaïrent la terre de Cremonne: mais les Cremonnois issirent contr'eux à bataille à tout leur forces. Leur eschieles ordonnèrent qui moult estoient mendres que celles de leur ennemis. Avant jurèrent tous sur sains que sé il avenoit que il eussent bataille, que nul n'entendroit à proye né à homme rendre, fors à trespercier la bataille, à occire et craventer leur ennemis. Et pour ce que la sollempnité de Pentecouste afferoit à celle journée, il mandèrent et supplièrent à leur ennemis que il leur voulsissent mettre la bataille à l'endemain pour la hautesce du saint jour. Mais ceux de Milan qui de tousjours heent les sains jours (et ont adès[215] de coustume que il nourrissent et soustiennent la partie des bougres et des hereses comme ceux qui de tel vice sont corrompus), ne s'i vouldrent accorder. Et pour ceste raison meismement que il doubtoient que leur force ne creust en si pou de temps, puis que ceux de Cremonne virent que combattre leur convenoit, il se combatirent à eux en l'espérance de l'aide Nostre-Seigneur, en la manière que il avoient juré et proposé. Et les desconfirent assez briement. Ne demoura pas long-temps après que ceux de Milan orent leur force rappareillée, et entrèrent à grant ost en la terre à ceux de Pavie et assistrent un leur chastel. Ceux de Pavie issirent hors contr'eux à batailles ordennées. Quant ceux de Milan les virent venir ainsi chaux et engrés d'eux combatre, il boutèrent le feu en leur heberges pour retarder et pour refrener leur force. Ceux de Pavie qui moult estoient entalentés de combatre trespassèrent parmi les feux ainsi comme tous forsenés, à eux se combatirent et les chacièrent honteusement du siège; maint en occistrent et prisrent; à leur tentes retournèrent, et prisrent tentes et paveillons, et toute leur vaisselemente et quanqu'il trouvèrent en leur heberges.

Note 215:Adès.Toujours. Ce mot doit avoir été formé de «tota Die.» On disoit aussi:Tot adèsdans le même sens.

En telle manière furent desconfis ceux de Milan deux fois en un an, en vengence Nostre-Seigneur, pour le grant crime de diverses hérésies dont il sont entechiés, et pour la faveur que il portoient à Othon, empereur escommenié et déposé.

Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espée et les autres pristrent les nefs le roy.

En celle année assembla le roy grant ost et le conduit droit à Bouloigne. Là demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de toute part; puis trespassa jusques à une bonne ville qui a nom Gavaringues[216], si siet sur la contrée de Flandres sur le rivage de la mer d'Angleterre; si fist après luy venir toute sa navie. A celuy pays et ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui ne regarda né foy né vérité en ce que il faisoit aux autres, ne vint né ne contremanda, jasoit ce que le jour eust esté assigné à sa requeste. Sur ce le roy se conseilla à ses barons qui jà estoient venus de France, de Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit nom Cassel, et puis toute la terre jusques à Bruges. Sa navie qu'il avoit laissiée à Gavaringues fist venir après luy par mer jusques au port de Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec à Gant: mais il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui estoit demourée au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en Angleterre après ce que il eust Gant conquis.

Note 216:Gavaringues.Gravelines.

Note 217:Dan.Damme.

Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent.

Note 218:Les Isangrins et les Bloetins.Ainsi se nommoient deuxpartis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et auXIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins enItalie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. deReiffenberg dans la préface de son second volume dePhilippeMouskes, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fueruntIsangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?»

L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il espargna la ville de Douay et la retint en sa main.

Coment le roy d'Angleterre arriva à la Rochelle et coment il prist Robert le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences.

En quaresme qui après vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et arriva à grant ost à la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, à Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce, estoient aliés au roy de France. Puis trespassa par la cité d'Angiers en la conté de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cité d'Angiers prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut envoié ses coursiers en fuerre à moult grant plenté de gent, et que il orent prises les proies outre Loire, delès la cité de Nantes; quant Robert l'ainsné fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si passa follement le pont de Loire à pou de gens, pour les proies rescourre. Eux qui furent pourveus de moult plenté de gent prisrent luy et quatorze chevaliers nés de France.

En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut esté Artus le conte de Bretaigne, de par la contesse sa mère; en telle manière eut la dame et toute la conté par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi de la terre, il fist secours à monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui demouroit à Chinon et au pays d'environ, à grant gent, par le commandement son père, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la contrée. Le roy Jehan avoit là tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsnée fille le conte Geffroy, son frère; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas qu'elle fust mariée, qu'il ne perdit la terre.

En celle année se desmist Geffroy l'évesque de Senlis par le congié l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouverné l'éveschié, pour ce s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219] entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Après luy fu esleu frère Garin qui estoit frère profès de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil qui estoit en luy hébergiée, et pour les autres graces qui en luy habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume, secont après le roy; les nécessités des églyses procuroit par grant diligence, et gardoit leur franchises et leur privilèges entièrement et sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint Fabien, qui, comme il fust cler et renommé au palais des empereurs de Rome, il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens.

Note 219:Chaalis.Aujourd'huiCharlieu, dans leCharolois.«Caroli locus.»

Note 220:De l'ospital.Hospitalier du Saint-Jean de Jérusalem.

En ce temps se desmist aussi Geffroy l'évesque de Meaux, et entra en l'abbaye Saint-Victor de Paris, pour ce que il peust mieux donner entente à contemplacion. Cil Geffroy estoit saint homme et religieux; entre les autres œuvres de saincteté que il faisoit, merveilleusement et vertueusement faisoit abstinence telle que nul homme n'oï oncques parler de sa pareille: car chascun an en la quarantaine et en l'advent, il ne béust jà né ne goustast de soustenance corporelle que trois fois en la sepmaine, et en ce temps mengoit et buvoit petit, et teles viandes dont nul ne daignast gouster pour l'amertume et pour la très grant aspreté que elles sentoient. Après luy tint l'éveschié Guillaume, chantre de Paris; et lors furent trois frères de père et de mère, évesques tout en un temps de trois cités: Estienne de Noyon, Guillaume de Paris, et Pierre de Miaux; et furent fils le vieux Gaultier, chambellan de France, et frères au jeune Gaultier qui estoit homme assez digne de louenge et assez noble et renommé au palais le roy.

De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de Montfort ot à Muriaux.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens, Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont nous laissons les noms pour la confusion.

Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise; tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus couvertes[222].

Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original, Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans. C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux princes moins enflammés pour les expéditions du même genre. L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre des Albigeois, rejette sur les Ribauds (arlots) le massacre général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs.

Note 222: C'est-à-dire: Tous nus, à l'exception des parties naturelles.

Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est digne de mémoire.

Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole, il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (Chron. univ., Msc. 84, St-Germ.)

Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins à pié tous désarmés, environ sept cens.

Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où l'en deust noter si grand miracle.

Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force: car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé, tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir l'amour de Dieu et la joie de paradis.

Note 224:Adossé.Laissé derrière lui.

Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys le chaça honteusement du siège. Et coment la bataille fu en Flandres au pont de Bovines.

En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy d'Angleterre garni la cité d'Angiers que il avoit prise et la commença à clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nommé Médiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez pou de temps, eut-il espérance que il peust recouvrer le remanant de sa terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des barons d'Acquitaine qui à luy s'estoient réconciliés. Son ost fist conduire devant un fort chastel qui estoit nommé la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel eut esté édifié nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches, séneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouvé en armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va d'Angiers à Nantes; car, avant ce qu'il fust fermé, larrons et robeurs issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de Loire qui est nommé Rochefort, dont cil à qui le chastiau estoit estoit nommé Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort estoit abandonné à rapiner et à tollir à ses voisins et aux laboureurs du pays, et à desrober les gens et les marchéans qui passoient par les chemins.

Note 225:Mediane.Mayenne.

Note 226:La Roche-au-Moine, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes, et sur la Loire.

Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs, il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens.

Note 227:Cautele.Stratagème.

Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant, si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre. Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort. Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps.

Note 228:Panons.L'empennage. «Quadrello pennato.»

Note 229:Sacha.Tira.

Note 230:Trébucha.Fit tomber dans le fossé.

Note 231:Giraut.Guillaume le Breton dit:Amauri. «Aimericus.»

Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.

Note 232:Le maistre.Il falloit:maître-d'hôtel. «Dapifero.» Il s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec moins de sérieux et tout autant de vraisemblance.

Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse.

Note 233:Il.Le prince Louis.

Note 234:Biaufort, à six lieues d'Angers; sur leCouesson.

Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux, et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est (à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car tuit l'amoient tendrement.

Note 235:TorpenayouTurpenay, abbaye sous l'invocation de laSte-Vierge, dans le diocèse d'Angers.

Note 236:SarquenciausouCercanceau. «Sacra cella.» Enclavé dansla paroisse duSoupes, dans le Gâtinois, sur le Loing, entreNemours et Château-Landon.

Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner, car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux que nous pourrons.

Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7.

Coment Othon assembla son ost à Valenciennes, et coment il vindrent ordenés à bataille, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre despourveuement.

En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit, en espérance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy il et tous ses osts pour l'avènement monseigneur Loys; Othon l'empereur dampné et escommenié que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudées contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui à luy s'estoit alié contre son lige seigneur. Là luy envoya le roy Jehan, à ses despens et à ses gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espée, conte de Lincestre, le conte de Salebière et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit espousée, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres.

Note 238:Ostemalle.Suivant M. de Reiffenberg, c'estHostmar, dans l'évêché de Munster;—Tremoigne, c'estDortmund, en Westphalie;—Titenebroc, c'estTeklenbourg, suivant la même autorité; mais j'adopterois plutôt la leçon du manuscrit de St-Germain 184 (Chronique universelle), Otton deKatzenelbourg. Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs guerriers célèbres dans le XIIIème siècle. (V.Villehardouin.)

Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra à grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en ardant et en desgastant tout à destre et à senestre, et vint en telle manière jusques à la cité de Tournay que les Flamans avoient prise par barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagiée. Mais le roy y envoya le frère Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrèrent assez légièrement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques à un chastel qui est appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acraventé l'ost le roy Phelippe, après ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de six mille. La première sepmaine après saint Phelippe et saint Jacques proposa le roy à envaïr ses ennemis; mais les barons luy desloèrent, pour ce que les entrées estoient estroictes et griefs à passer jusques à eux. Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il retourneroit arrière, et entreroit en autre plus plaine voie en la conté de Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et béoit à reposer, luy et son ost, en celle meisme nuit à un chastel qui est nommé Lille, mais autrement avint que il n'avoit proposé. Car Othon mut en celle mesme journée du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot après le roy, à batailles ordonnées.

Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description détaillée et intéressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes.

Le roy ne savoit point né ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir après luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers légièrement armés, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit. Autressi se parti de l'ost et chevaucha après luy frère Garin l'esleu de Senlis; frère Garin l'appellons, pour ce que il estoit frère profès de l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil et merveilleusement pourvéeur des choses qui estoient à venir.)

Avec ces deux se départirent de l'ost entour trois mille, et chevauchièrent tant ensemble que il trouvèrent un haut tertre dont il porent apertement choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et estoient toutes ordenées pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin se départi d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez légèrement estoient armés. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux barons, il leur annonça que leur ennemis venoient après eux hastivement, tuit ordenés pour combatre, et que il avoit véu les chevaux couvers, (les bannières desploiées,) les sergens et les gens de pié au front devant, qui est certain signe de bataille.

Note 240:Choisir.Distinguer.

Coment François s'approchièrent de leur ennemis, et coment en haste ordonèrent leur batailles et s'armèrent.

Quant le roy oï ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis manda les barons et se conseilla à eux que on feroit, dont il ne s'accordoient pas moult à la bataille, mais que on chevauchast tousjours avant. Quant Othon et sa gent vindrent à une petite rivière, il passèrent oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent oultre passés, il firent semblant qu'il déussent aler vers Tournay. Lors commencièrent à dire François que leur ennemis s'en aloient vers Tournay[241]; mais frère Garin sentoit adès le contraire, et crioit et affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on s'en partist à honte ou à dommage. A la parfin vainqui l'opinion de pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et chevauchièrent jusques à un petit pont qui est appellé le pont de Bovines[243]. Si estoit jà oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et s'estoit le roy désarmé, mais il n'avoit point bien encore passé le pont, si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que sé le roy eust le pont passé, il férissent tantost en ceux qu'il trouvassent à passer et les occissent et en féissent leur volenté. Tandis que le roy se reposoit un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques travaillié, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu assez près d'une chapelle[244] qui estoit fondée en l'honneur de monsieur Saint-Père; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la derrenière bataille, et crioient à merveilleux et horribles cris que leur ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte à ceux de la derrière bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy estoient légièrement armés, et les arbalestriers qui refrenoient leur orgueil et soustenoient leur envaïe estoient en moult grant péril; et qu'il ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce né leur forsenerie. Lors se commença l'ost à estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous avons là sus parlé, et fist une briefve oroison à Nostre-Seigneur.

Note 241: Les François, venant de Tournay, avoient le devant sur l'armée des confédérés, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un instant qu'au lieu de suivre à la piste les François, celle-ci se replioit sur Tournay, «declinabat Tornacum», suivant l'expression de Guillaume-le-Breton. De là la proposition combattue par Guerin de les laisser suivre cette route et de continuer la retraite.

Note 242: C'est-à-dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et voilà pourquoi le roi s'étoit déjà désarmé, croyant que les ennemis s'éloignoient.

Note 243:Bovines.Ainsi nommé sans doute parce qu'il avoit été destiné au passage des troupeaux.Pons bovumoubovinus. «Ad pontem…. qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et villam quæ dicitur Cesona (Cesoing).» Le pont de Bouvines étoit surla Marque.

Note 244:Une chapelle.Celle qu'on voit encore sur les anciennes cartes de Flandres, sous le nom deChapelle aux arbres.

Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult légièrement, et en si grant léesce comme sé il deust aler à unes noces, ou à une feste où il eust esté semons. Lors commença-on à crier parmi les champs: «Aux armes, barons, aux armes!» trompes et buisines commencièrent à bondir, et les batailles à retourner qui jà avoient passé le pont. Lors fu rappellée l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier à grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille première, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis.

Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourné, ce que il ne cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors se tournèrent à la destre partie du chemin que il aloient, par devers occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant partie du champ; si s'arrestèrent par devers septentrion, en telle manière que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et plus ardent celle journée que il n'avoit esté devant.

Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement encontre ses ennemis, par devers midi, front à front, en telle manière que François avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles ordenées et égaument mises de çà et de là. Au milieu de ceste disposition estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au costé Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye, ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245], Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246], Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit nouvellement receue la conté après la mort son père, et mains autres bons chevaliers qui pas ne sont cy nommés, de merveilleuse vertu et exercités en armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant espécialté, pour son corps garder, pour leur grant loiauté et pour leur souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si eut fait drescier pour enseigne une aigle dorée sur un dragon qui estoit atachié sus une haute perche[247].

Note 245:Girart Latruie, de Tournay, étoit alors fort célèbre poursa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyauté(Voy. Philippe Mouskes.)

Note 246:Roboroy.Vély rendRoboretoparRouvray, et sans doute avec raison. (Tome 3, p. 482.) Il n'est pas aussi heureux pourLatruie, qu'il appelleGerard Scrophe.

Note 247:Sus une haute perche.Le latin ajoute: «Erectâ in quadrigâ.» C'étoit lecarrocciodes Italiens.

Coment le roy exorta les barons et les chevaliers à bien faire. Et coment la bataille fu noblement commenciée.

Avant ce que la bataille fust commenciée, le roy amonesta ses barons et sa gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volenté de bien faire, si leur fist un sermon brief par tels parolles: «Seigneurs barons et chevaliers, nostre fiance et nostre espérance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les siens sont escommeniés de par nostre saint père l'apostole, pour ce que il sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte églyse; et les deniers qui leur sont admenistrés et de quoy il sont loués, sont acquis des larmes des povres et des rapines des clers et des églyses. Mais nous sommes crestiens et usons de la coustume de saincte églyse. Et jasoit ce que nous sommes pécheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous à Dieu et à saincte églyse, et la gardons et déffendons à nos povoirs: dont nous devons fier hardiement en la miséricorde Nostre-Seigneur, qui nous donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].»

Note 248: Ce discours est certes d'une grande beauté. Il dut exalter l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les nôtres, il n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voilà comme les temps changent.

Quant le roy eut ainsi parlé, les chevaliers et les barons luy demandèrent sa benéiçon: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut à leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et en ce point, estoit derrière le roy son chapelain qui escript ceste histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il oïrent les sons des trompes, commencièrent à versilier et à chanter à haute voix ce pseaume:Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad prœlium, tout jusques en la fin, et puis: «Exurgat Deus, tout jusques en la fin. Et:Domine in virtute tua letabitur rex, au mieux que il porent; car les larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en mémoire devant Dieu, en pure dévocion, l'honneur et la franchise dont saincte églyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre leur lige seigneur pour cui santé il se deussent combatre mieux contre tous hommes. La première envaïe de la bataille ne fu pas en la place où le roy estoit; car avant que ceux de son eschielle né ceux d'environ commençassent l'estour, se combatoient jà aucun contre Ferrant et les siens, en la destre partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des François estoit mis et devisé et ordené ainsi comme nous avons dit devant et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas.

Note 249:Araines.Instrumens d'airain.

Note 250: Guillaume le Breton.

En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs, et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot: Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi: «Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.»

Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce que j'ai cité de laChronique de Rainsplus haut, justifie l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la bataille étoit inévitable, il étoit à table:

«Si mangoit en coupes d'or finesSoupes en vin, et fist mout caut.»(Tome 2, page 355.)

Or, voici maintenant le récit de laChronique de Rains: «Quant la messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui estoient:Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né tricherie, si ne s'i aproce mie.Lors s'avancha mesire Engherrans de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de Saint-Pol la seconde, et dist au roy:Sire, wi en cest jour verra-on qui est traitres!Et dist ces paroles, pour çou que il savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après, et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant li rois vit ce, si en fu moult lié et dist:Signour, vous iestes tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai moult amés… Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et de bonne volenté.Quant li baron l'oïrent ensi parler, si comenchièrent à plorer de pitié et disent:Sire, pour Dieu, merchi! nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous.» (Page 148.)

Note 252:Ordennés, c'est-à-dire parmi les plus braves. Ce n'est pas dans leur nombre que frère Guerin trouva deslasches et tenues de cuer. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France, t. XVII, p. 96.)

Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval.

Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Cessatellitesont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc. Vely les appellechevau-légers des milices de Soissons. «Les Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par dela cavalerie légère, et non pas de lagendarmerieoù l'on n'admettoit alorsque des gentilshommes, etc.»

Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254]. Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux chevaliers.

Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «Rappeloient à leur mémoire le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un tournoi.» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande. Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe Mouskes:

Watiers, li castelains de RaisseAvant les autres si eslaisse,Et Estace de Maskeline.Sur un ceval de grant ravineSi vintBeauduinsBuridansCom chevaliers preus et aidant.»(Tome 2, page 359.)

Lors assemblèrent à eux aucuns de la bataille des Champenois et se combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les lances furent fraites, il sachièrent les espées et s'entredonnèrent merveilleux coups. A celle meslée survint Pierre de Remy et ceux de sa compaignie; par force prisrent et emmenèrent cestui Gaultier de Guistelle et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nommé Eustace de Maquelines commença à crier par grant orgueil: «A la mort aux François!» et les François l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la teste, et l'autre le féri d'un coutel entre le menton et la ventaille jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il menaçoit François par grant orgueil.

Note 255:Le coute.Le coude. Il lui serra la tête entre sa poitrine et son coude.

Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des François doubla, toute paour mistrent jus, et usèrent de toutes leur forces ainsi comme s'il fussent certains de la victoire.

Note 256:MaquelinesouMaskeline, suivant Mouskes.

Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun trespercièrent les batailles de leur ennemis et retournèrent d'autre part. Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de Montmorency.

Après les sergens à cheval que l'esleu Garin eut devant envoiés pour commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers de s'eschièle qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses ennemis se féri autressi fièrement comme l'aigle affamé se fiert en la tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en féri et de maint fu féru. Là apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce, car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il attaignoit, sans différence et sans nulluy prendre. Tant féri et chapla, luy et les siens, à destre et à senestre, que il tresperça tout outre la tourbe ses ennemis, puis se reféri dedens d'autre part et les enclost ainsi comme au milieu de la bataille. Après le conte de Saint-Pol vint le conte de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens; le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit cil se férirent en l'estour, encrés et chaus de combatre, et rendirent à leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme corpulans et de fleumatique complexion chéi à terre, car son destrier fu soubs luy occis. Quant ses gens le virent chéu, si s'assemblèrent entour luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remonté il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se féri au plus dru de ses ennemis né ne prenoit garde où il féroit né cui il encontroit, ainçois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme sé chascun de ses ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercités en armes, et envaï ses ennemis par tout en telle manière d'autre part comme le conte de Saint-Pol eut fait; tout oultre les tresperça et retourna de l'autre part parmi celle bataille.

Note 257:Coulons. Colombes.

En cest estour fu féru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchiés à terre, car leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, né ne se combatirent pas moins vertueusement sur les piés que sur les chevaux.

Note 258:Aux auves.Le latin dit: «Consutus fuit alveæ sellæ, et equo.» Ce doit être ce que nous appelons aujourd'hui:la Ventrière. —Michel de Harniès ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a consacré M. A. Duval, dans l'Histoire littéraire de la France, tome 17, page 370.)

Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit combatu, iert jà oncques travaillié pour la multitude des cops que il eut donnés et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses chevaliers que ses ennemis avoient si avironné que il ne paroit entrée par où l'en peust à luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son alaine reprise, laça-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et l'embraça forment aux deux bras; puis hurta des esperons et tresperça en telle manière tous ses ennemis, jusques à tant qu'il vint à son chevalier; lors se dreça sur ses estriers et sacha s'espée, et en départi si grans cops que il desjoinst et départi la presse de ses ennemis par merveilleuse vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier délivré de leur mains à grant péril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna à sa bataille et se reçut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignèrent qui ce virent, il fu féru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier né luy né le cheval. Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposés, il se joint et moula ès armes; et puis se reféri au plus dru de ses ennemis.

Note 259:Choisi.Distingua.

Note 260: Le récit de ce fait d'armes et en général chaque ligne de toute la description donne la plus curieuse idée d'une bataille au moyen-âge. Il étoit impossible de raconter d'une manière plus claire tous les incidens remarquables de la journée.

Note 261:Féru.Le latin dit seulement:Pressé, menacé par.«Impellebatur.»

Coment Ferrant fu prins, et coment le roy fu abattu à terre de cros de fer des gens à pié.

En ce point et en celle heure estoit la bataille si fervent et si aigre d'une part et d'autre, qui jà avoit duré par trois heures, (que Pallas, la déesse de bataille, voletoit en l'air par dessus les combateurs ainsi comme sé elle ne sceust encore auxquels elle deust donner victoire[262]). A la parfin versa tout le faix de la bataille sur Ferrant et sur les siens. Abatu fu à terre et blécié et navré de mainte grant plaie; pris fu et lié et maint de ses chevaliers. Si longuement se fu combatu que il estoit ainsi comme demi mort né ne povoit plus la bataille endurer quant il se rendi à Hue de Marueil et à Jehan son frère. Tout maintenant que Ferrant fu pris, tuit cil de sa partie qui se combatoient en celle partie du champ s'enfouirent où il furent mors ou pris. Endementres que Ferrant fu ainsi mené à desconfiture retourna[263] l'oriflambe de Saint-Denys, et les légions des communes vindrent arrières qui jà estoient alées avant jusques près des hostieux[264], especiaulment[265] la commune de Corbie, d'Amiens, d'Arras, de Beauvais, de Compiègne, et acoururent à la bataille le roy, là où il véoient l'enseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de lis d'or que un chevalier porta en celle journée qui avoit nom Gales de Montegni. Cil Gales estoit très bon chevalier et très fort, mais il n'estoit pas riche homme[266]. Les communes trespassèrent toutes les batailles des chevaliers et se mistrent devant le roy, encontre Othon et sa bataille. Mais ceux de s'eschièle[267] qui estoient chevaliers de moult grant prouesce, les firent maintenant ressortir jusques à la bataille le roy; tous les esparpillièrent petit et petit, et trespercièrent tant qu'il approchièrent bien près de l'eschièle le roy.

Note 262: Cette introduction de la déesse Pallas est le fait de notre traducteur. Guillaume le Breton ne dit rien de pareil.

Note 263:Retourna.Arriva. «Adveniunt», dit Rigord. On a vu plus haut que le roi ne l'avoit pas attendu; il n'y avoit eu jusque-là, en tête de l'armée, que l'enseigne aux fleurs de lys d'or.

Note 264:Des hostieux.Au-delà du pont de Bouvines, et dans l'endroit où l'armée se proposoit de passer la nuit suivante, avant qu'elle ne fût informée de la poursuite de l'empereur.

Note 265:Especiaument.Cela se rapporte à ceux qui revenoient.

Note 266: Je ne doute pas que ledivesde Guillaume le Breton et leriche hommede notre traducteur n'ait le sens duricco hombreespagnol. Gale de Montegni n'étoit pas gentilhomme, voilà ce qu'il faut entendre ici; et l'on ne peut trop rappeler que dans le moyen-âge la noblesse donnoit fort peu de droits positifs à lachevalerie. Pour être armé chevalier, il falloit êtreriche, parce que les dépens étoient énormes, puis êtreendurci à la fatigue. On faisoit assez volontiers grace du reste, quoi qu'on en dise et qu'on ait dit.

Note 267:S'eschièle.De l'armée d'Othon.

Et quant Guillaume des Barres, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie, Estienne de Longchamp, Guillaume de Gallande, Jehan de Roboroy, Henry le conte de Bar et les autres nobles combateurs qui en la bataille le roy orent esté mis espéciaulment pour son corps garder, virent que Othon et les Thiois de sa bataille tendoient à venir droit au roy, et que il ne queroient que sa personne tant seulement, il se mistrent avant pour rencontrer et refresnier leur forsenerie, et entrelaissièrent le roy de cui il se doubtoient derrière leur dos; et en dementres qu'il se combatoient à Othon et aux Alemans, leur gent à pié qui furent avant alés enceindrent le roy soubdainement, et le tresbuchièrent jus à terre de son cheval à lances et à cros de fer; et sé la souveraine vertu et les especiaux armeures dont son corps estoit garni ne l'eussent garenti, il le eussent illec occis. Mais un petit de chevaliers qui avec luy estoient demourés, et Gales de Montegny qui souvent tournoit l'enseigne pour appeller secours, et Pierre Tristan qui descendi de son destrier de son gré et se metoit au devant des cops pour le roy garantir, acraventèrent et occistrent tous ces sergens à pié, et le roy sailly sus et monta au destrier plus légèrement que nul ne cuidast.

Coment Othon s'en fui quant il ot esprouvé la vertu des chevaliers de France. Et coment Ferrant fu tenu et pris.

Quant le roy fu remonté et la pietaille[268] qui abatu l'eut fu toute destruite et la bataille le roy fu jointe à l'eschielle Othon, lors commença l'esteur merveilleux et l'occision et l'abatéis d'une part et d'autre d'hommes et de chevaux; car il se combatoient tuit par merveilleuse vertu. Là fu occis, très devant le roy, Estienne de Longchamp, chevalier preux et loyaux et de foy enterine; si fu féru d'un coustel jusques en la cervelle par l'ueillière du heaume. Et les ennemis le roy usèrent en celle bataille d'une manière d'armeures qui oncques mais n'avoit esté veue; car il avoient coustiaux lons et gresles à trois quarrés, trenchans de la pointe jusques au manche; et se combatoient de tels coustiaux pour glaives et pour espées[269]. Mais, la mercy Dieu! le glaive et les espées des François, et leur vertu qui oncques n'est lassée, surmonta la cruauté de leur ennemis et de leur nouvelles armeures: car il se combatirent si forment et si longuement, que il firent par force reuser et resortir toute la bataille Othon et vindrent jusques à luy, et si près, que Pierre Mauvoisin, qui plus estoit puissant en armes que sage de la sapience du monde, le prist parmi le frain et le cuida sachier hors de la presse. Mais quant il vit qu'il ne pourroit sa volenté faire né acomplir, pour la presse et pour la multitude de sa gent qui entour luy estoit joincte et serrée, Girart Latruie qui près fu luy donna d'un coutel parmi le pis; et quant il vit qu'il ne le pourroit trespercier pour les especiaux armeures dont il estoit armé, il amena le second coup pour recouvrer le deffaut du premier. En ce que il cuida Othon férir parmi le corps, il encontra la teste du cheval qui fu haut et levé, si l'assena droit en l'euil; et le coutel qui fu lancié par moult grant vertu luy coula jusques en la cervelle.

Note 268:Piétaille.Les gens de pié.

Note 269: Ces couteaux à trois lames ne devoient-ils pas ressembler à de courtes hallebardes. C'étoit encore sans doute ce que plus haut notre auteur nommecrocs de fer.

Le cheval qui le grant coup senti s'esfraya, et se commença à demener forment et retourna celle part dont il estoit venu. En telle manière monstra Othon le dos à nos chevaliers et s'enfui à tant; si fist proie à ses ennemis de l'aigle et de l'estandart, et de quanqu'il avoit amené au champ. Quant le roy l'en vit partir en telle manière, il dist à sa gent: «Othon s'en fuyt, mais huy ne le verra-on en la face[270].»

Note 270: «Lors dit li rois:Coment n'avons-nous pas l'empereour?Et sachiés c'onques mais ne l'avoit apielés empereour; mais il le dist pour avoir plus grant victoire. Car plus a d'onnour en desconfire un empereour que un vavasseur.» (Chronique de Rains, page 153.)

Il n'eut pas fouy longuement que le cheval fu mort, lors luy fu le second amené tout frès. Et quant il fu remonté, il se remist à la fuite au plus tost et isnelement qu'il pot, comme cil qui plus ne povoit endurer la vertu des chevaliers de France. Car Guillaume des Barres l'avoit jà tenu deux fois parmi le col; mais il ne le put pas bien tenir, pour le cheval qui fu fort et mouvant, et pour la presse de sa gent. En celle heure et en ce point que Othon s'en fuyoit, estoit la bataille merveilleusement aigre et fervent d'une part et d'autre; et se combatoient les chevaliers si très durement que il avoient à terre abatu Guillaume des Barres et son cheval occis, pour ce que il estoit passé plus avant que les autres; car le jeune Gaultier, Gauillaume de Gallande et Berthelemieus de Roie qui estoient bons chevaliers et sages jugièrent et distrent que ce estoit moult périlleuse chose de laissier le roy derrière eux ainsi seul, qui venoit le plain pas après. Et pour ceste raison ne se vouldrent-il embatre en l'estour si avant, comme fist le Barrois qui estoit à pié entre ses ennemis, et se deffendoit selon sa coustume par merveilleuse vertu. Mais pour ce que un seul homme à pié ne peut pas moult longuement durer contre si grant multitude de gent, à la parfin eust-il esté mort ou pris sé ne fust Thomas de Saint-Walery, chevalier noble et puissant en armes, qui survint là à tout cinquante chevaliers et deux mille sergens à pié: le Barrois délivra des mains de ses ennemis. Là fu la bataille renouvellée; car endementres que Othon fuyoit, se combatoient les nobles chevaliers de sa bataille: le conte Othon de Tinteneburc, le conte Conras de Tremoigne, Girart de Randerodes, et maint autre chevalier fort et hardi combateur que Othon avoit espéciaulment esleus, pour leur grant prouesce, pour ce qu'il fussent près de luy en la bataille pour son corps garder.

Tuit cil se combatoient merveilleusement et craventoient et occioient les nos; mais toutesvoies les surmontèrent François, et furent pris les deus devant dis contes, et Bernart de Hostemalle et Girart de Randerodes. Le char sur quoy l'estandart séoit fu despecié, le dragon fu desront et brisié et l'aigle dorée fu portée devant le roy; si avoit les elles esrachiées et brisiées: ainsi fu la bataille Othon desconfite, après ce qu'il s'en fu fouy.

De la manière et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se destourna quant il approcha le roy pour la révérence de son seigneur, si comme l'en cuida.

Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre né surmonter. D'un nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de sergens à pié bien armés, joings et serrés ensemble à la circuité, en la manière d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entrée par quoi il entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop empressé de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist puis, avoient juré avant le commencement de la bataille que il ne se tourneroient à destre né à senestre, né ne se combatroient à nulle eschielle fors à celle où le roy estoit tant seullement; si devoient tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion que sé le roy fust occis, il peussent légièrement faire sa volenté de tout le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors à la bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jurée, volt et commença à venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des Champenois luy vint au devant, et se combati à luy si forment qu'elle luy empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres, et s'adresça à la bataille du roy, et vint droit à luy au commencement de l'estour; mais quant il vint près de luy, il eut horreur et une paour naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidèrent; de l'autre part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui près du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse.

Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].» Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie.

Note 271:Anemi.Démon.

Note 272: LaChronique de Rainscite cette altercation: «Li rois (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda qu'il n'en feroit riens…. Atant repaira frères Garins, et li quens Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et devant le conte Ferrant: «Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne, qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?—Ciertes, dit li quens Renaus,vous i avez menti, comme faus traitres que vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com auvais, recréans et falis.» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble avoir emprunté son récit à laChronique de Rainset à Guillaume le Breton. La précieuseChronique universelle, renfermée dans le msc. de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans sesRoyaux Lignages, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle toujours sur lesChroniques de Saint-Denis.

Coment le conte Regnaut fu pris, et de la proesce Thomas de Saint-Waleri.

Entre ces choses les rens de la partie Othon se commencièrent à éclairier; car le duc de Louvain, le duc de Lembourc et Hue de Boves s'en estoient jà fouys et les autres par cinquante et par quarante, et par divers nombres; mais le conte Regnaut se combatoit si forment encore que nul ne le povoit esrachier de la bataille; et si n'avoit que six chevaliers avec luy qui guerpir ne le voulloient, mais se combatoient avecques luy moult forment; quant un sergent preux et hardi, si avoit à nom Pierre de la Tornelle[273] qui se combatoit à pié pour ce que ses ennemis luy avoient son cheval occis, si se traist vers le conte, la couverture de son cheval sousleva et le féri par dessoubs, si qu'il luy embati ès boiaux s'espée jusques à l'enhoudure; et l'un des chevaliers qui avec luy se combatoient, quant il eut ce cop veu, prist le conte par le frain et le sacha de l'estour à moult grant paine et contre sa volenté.

Note 273:Tornelle.«Torella,» dit Guillaume le Breton.

Lors se mist à telle fuite comme il pot, quant Cuenon et Jehan de Codun ses frères le suivirent et abatirent à terre ce chevalier. Le cheval le conte chey mort et le conte versa jus en telle manière que il eut la destre cuisse dessoubs le col du cheval.

A la prise survindrent Hue et Gaultier de Fontaines, et Jehan de Roboroi. Endementres que il estrivoient ensemble le quel auroit la prise du conte, vint d'autre part Jehan de Neele; icil Jehan estoit bel chevalier et grant de corps, mais la prouesce ne respondoit mie à la beauté né à la quantité de corps, car il ne s'estoit onques combatu à homme nul en toute la journée[274]; et, pour ce, estrivoit-il luy et ses chevaliers à ceux qui tenoient le conte, pour ce que il vouloit acquerre aucune louenge sans raison, de la prise de si grant homme: et, à la parfin, leur eust-il le conte tollu sé ne fust Gaultier le esleu, qui survint en la place. Tout maintenant que le conte l'apperçeut, il luy rendi s'espée et se rendi à luy, et luy pria que il luy fist donner la vie tant seulement. Mais avant que l'esleu survenist là en ce point que les chevaliers estrivoient ensemble, un garçon qui avoit nom Commotus[275] esracha au conte le heaume de la teste, comme cil qui estoit fort et d'entière vertu, et luy fist une moult grant plaie en la teste; puis li sousleva le pan du haubert, que il luy cuida bouter le coutel parmi le ventre; mais le coutel ne peut trouver entrée pour les chauces de fer qui moult forment estoient cousues au haubert[276].


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