VI.

Coment le roy d'Angleterre se mist en mer pour venir en la cité d'Amiens faire hommage au roy de France de la duchié d'Acquitaine et de la conté de Pontieu, comme homme du roy de France.

ANNÉE 1329L'an de grace mil trois cens vint-neuf, le roy d'Angleterre entra en mer le dimenche après la Trinité et passa à Bouloigne. Quant le roy de France sot la venue dudit roy d'Angleterre, si vint à grant foison de ses barons, prélas et autres à Amiens, et envoia à rencontre dudit roy d'Angleterre des plus grans de son lignage, qui moult noblement et honnorablement l'amenèrent en la cité d'Amiens, en laquielle le roy de France attendoit ledit roy d'Angleterre qui luy venoit faire hommage de la duchié d'Acquitaine et de Pontieu, si comme dessus est dit.

Quant les deux roys s'entrevirent, si firent moult grant feste l'un à l'autre, et après commencièrent à parler eux et leur conseil de moult de choses, et par espécial sur la matière pourquoy il estoient assemblés; et luy fist requérir le roy de France qu'il fist son devoir par devers luy de ladite duchié d'Acquitaine et de la conté de Pontieu. Lors fu respondu de par le roy d'Angleterre et en sa présence, et fu dit que messire Charles de Valois, père dudit roy Phelippe, avoit despouillié le roy d'Angleterre, au grant préjudice de luy et de son royaume, d'une grant partie de la terre de la duchié d'Acquitaine, et l'avoit appliquée au royaume de France moins justement qu'il ne déust. Pour laquielle cause ledit roy d'Angleterre n'estoit tenu audit hommage faire, sé ce qui luy avoit esté osté, comme dit est, ne luy estoit du tout restitué. Si fu respondu pour le roy de France que Edouart, roy d'Angleterre, père dudit roy, avoit forfaite celle partie et plus, et que ledit messire Charles bien et justement l'avoit acquise au royaume de France par droit de bataille, et que en aucune restitucion il n'estoit tenu; néanmoins finablement acordé fu d'une partie et d'autre par tele manière que le roy d'Angleterre feroit hommage au roy de France de la duchié d'Acquitaine pour la portion qu'il en tenoit, et que la partie par messire Charles acquise demourroit au roy de France. Et encore de par le roy de France dit fu: Que sé le roy d'Angleterre se sentoit en aucune manière blécié, il venist au palais du roy à Paris, et sur ce, par le jugement des pers de France, tout acomplissement de justice luy seroit fait[407].

Coment le roy d'Angleterre fist hommage au roy de France à Amiens de la duchié d'Acquitaine et de la conté de Pontieu, si comme faire devait.

Adont fist le roy d'Angleterre hommage au roy de France, en la forme et manière que contenu est[408]en la chartre scellée du seel du roy d'Angleterre dont la teneur s'ensuit:

Cy après s'ensuit la teneur de la chartre scellée que le roy d'Angleterre donna, laquielle contient la manière de l'hommage que le roy d'Angleterre fist à Amiens au roy de France des terres dessus nommées.

«Edouart, par la grace de Dieu, roy d'Angleterre, seigneur d'Irlande et duc d'Acquitaine, à tous ceux qui ces présentes lettres verront ou orront, salut: Savoir faisons que comme nous féissions à Amiens hommage à excellent prince, nostre chier seigneur et cousin Phelippe, roy de France, lors fu dit et requis de par luy que nous recognoissons ledit hommage estre lige; et que nous, en faisant ledit hommage, luy promissions expressément foy et loyauté porter. Laquielle chose nous ne fismes pas lors pour ce que nous n'estions enfourmés né certains que ainsi le déussions faire; si féismes audit roy de France hommage par paroles générales en disant que nous entrions en son hommage par ainsi comme nous et nos prédécesseurs ducs de Guienne estoient jadis entrés en l'hommage des roys de France qui avoient esté pour le temps[409]. Et de puis en cela nous soions bien infourmés et acertainnés de la vérité, recognoissons par ces présentes lettres que ledit hommage que nous féismes à Amiens au roy de France, combien que nous le féismes par paroles générales, fu, est et doit estre entendu lige, et que nous luy devons foy et loyauté porter comme duc d'Acquitaine et per de France, et comme conte de Pontieu et de Monstroille; et luy promettons des ore en avant foy et loyauté porter. Et pour ce que, en temps à venir, de ce ne soit jamais descort né content à faire ledit hommage, nous promettons en bonne foy pour nous et nos successeurs ducs qui seront par le temps, que toutes fois que nous et nos successeurs ducs de Guienne entrerons et entreront en l'hommage du roy de France et de ses successeurs qui seront pour le temps, l'hommage se fera par ceste manière: le roy d'Angleterre, duc de Guienne, tendra ses mains entre les mains du roy de France, et cil qui parlera pour le roy de France adrescera ces paroles au roy d'Angleterre duc de Guienne, et dira ainsi: «Vous devenez homme lige du roy de France mon seigneur qui cy est, comme duc de Guienne et per de France, et luy promettez foy et loyauté porter? Dites voire?» Et ledit roy et duc et ses successeurs ducs de Guienne diront: «Voire.» Et lors le roy de France recevra ledit roy d'Angleterre et duc audit hommage lige à la foy et à la bouche, sauf son droit et l'autrui. De rechief quant ledit roy et duc entrera en l'hommage du roy de France et de ses successeurs roys de France pour la conté de Pontieu et de Monstroille, il mettra ses mains entre les mains du roy de France, et cil qui parlera pour le roy de France adrescera ces paroles audit roy et duc et dira ainsi: «Vous devenez homme lige du roy de France monseigneur qui cy est comme conte de Pontieu et de Monstroille, et luy promettez foy et loyauté porter, dites voire?» Et ledit roy et duc, comme conte de Pontieu et de Monstroille, dira: «Voire.» Et lors le roy de France recevra ledit roy et conte audit hommage lige à la foy et à la bouche, sauf son droit et l'autrui. Et ainsi sera fait et renouvellé toutes les fois que l'hommage se fera. Et de ce baillerons, nous et nos successeurs ducs de Guienne, fais lesdits hommages, lettres patentes scellées de nos grans sceaux, sé le roy de France le requiert. Et avecques ce, nous promettons en bonne foy tenir et garder effectivement les paix et acors fais entre les roys de France et les roys d'Angleterre, ducs de Guienne, et leur prédécesseurs roys d'Angleterre et ducs de Guienne. Et en ceste manière sera fait et seront renouvellées lesdites lettres par lesdis roys et ducs et leur successeurs ducs de Guienne, et contes de Pontieu et de Monstroille, toutes les fois que le roy d'Angleterre duc de Guienne et ses successeurs ducs de Guienne et contes de Pontieu et de Monstroille qui seront pour le temps, entreront en l'hommage du roy de France et de ses successeurs roys de France. En tesmoignance desquielles choses, à cestes nos lettres ouvertes avons fait mectre nostre grant seel. Donné à Etham le trentiesme jour de mars, l'an de grace mil trois cens et trentiesme premier, et de nostre règne quint.»

Quant le roy de France ot reçu du roy d'Angleterre ledit hommage, en la manière que dessus est contenu, lors furent les joustes commenciées moult belles et moult grans, et fu ilecques le roy d'Angleterre moult grandement honnouré. Et après ce que ces choses furent ainsi faites et acomplies, les deux roys pristrent congié l'un à l'autre, et s'en retourna le roy de France à Biauvais, et le roy d'Angleterre s'en retourna tantost en Angleterre.

En ce temps envoia le roy de Chypre solempnieux messages à messire Loys conte de Clermont en luy requérant qu'il luy pleust à luy envoier sa fille[410]pour donner en mariage à son ainsné fils: car ledit roy avoit grant désir que le royaume de Chypre fust ennobli de la semence de France.

En celuy temps, frère Pierre de la Palu de l'ordre des frères Prescheurs et docteur en théologie, lequiel estoit à Avignon, fu fait par le pape patriarche de Jhérusalem.

Item en ce meisme an le roy de France Phelippe envoia en Flandres messire Jehan de Vienne, évesque d'Avranches, avecques pluseurs personnes, et firent abatre de par le roy les portes de Bruges, d'Ypre et de Courtray, et les firent toutes destruire et mettre au bas avecques pluseurs de leur autres forteresses. Laquielle chose nous ne trouvons pas que le roy de France eust fait au temps passé; et fu ainsi faite par le bon conseil du roy, en pourvoiant de remède convenable tant pour soy comme pour ses successeurs contre l'orgueil des Flamens.

Item, le roy d'Escoce Robert, dit de Brus, depuis qu'il ot fait paix et accort aux Anglois, si mourut assez tost après. Et après luy, fu fait David son fils roy d'Escoce.

Item, le second dimenche de juing fu l'évesque de Paris revestu de aournemens pontificaux au parvis de Nostre-Dame et avecques luy d'autres évesques consistans: lesquiels évesques, de l'autorité du pape auxdis évesques commise, escommenièrent publiquement et escomeniés dénoncièrent frère Pierre Ranuche antipape, Loys de Bavière, frère Michiel jadis général des frères Meneurs. Et, avecques ce, aucunes lettres qui avoient esté clouées par avant à pluseurs portes à Paris condempnoient; et, en icelle place, furent mises en un grant feu par la main dudit évesque de Paris.

Item, environ le commencement de juillet, l'an mil trois cens vint-neuf, le patriarche de Jhérusalem et six autres évesques, avecques pluseurs messages du roy de Chypre, menèrent la fille du devant dit conte monseigneur Loys de Clermont pour estre espousée au fils du roy de Chypre, et pristrent congié au pape. Et ainsi se partirent avecques pluseurs pélerins par le port de Marseille, si alèrent à l'isle de Chypre; lesquiels pélerins, à l'aide de Dieu, tendoient à aler en Jhérusalem.

Item, en ce meisme temps, le duc de Bretaigne espousa la seur au conte de Savoie en l'églyse Nostre-Dame de Chartres, le roy de France Phelippe présent. Et fu la messe célébrée par Phelippe, évesque de ladite églyse de Nostre-Dame.

Item, le moys de septembre ensuivant, Milan et pluseurs autres cités d'Italie, lesquielles estoient entredites de par le pape, retournèrent humblement à l'obédience de saincte églyse, en promettant convenable satisfaction. Et se aucuns estoient escommeniés, le pape les absolvoit et ostoit tout l'entredit de ladite terre.

Item, environ la feste saint Clément, Mahaut, contesse d'Artois, retourna de Saint-Germain-en-Laye à Paris. Et puis quant elle ot parlé au roy de certaines besoignes touchant la conté d'Artois, procurant messire Robert d'Artois, son neveu, fils de son frère Phelippe d'Artois, et affermant ladite conté d'Artois, par la succession de son père à luy appartenir par cause de certaines lettres, lesquielles il avoit de nouvel trouvées; jasoit ce que, en la présence du roy de France Phelippe-le-Bel et en la présence dudit Robert d'Artois, en plain parlement à Paris eust esté le contraire jugié, c'est assavoir que ladite conté ne luy appartenoit pas. Adont prist une maladie à ladite Mahaut, dont elle mourut dedens huit jours, et fu enterrée en l'églyse des frères Meneurs à Paris.

Après la mort de ladite Mahaut vint la conté d'Artois à la royne Jehanne de Bourgoigne, jadis femme de Phelippe-le-Lonc, roy de France, et fille de ladite Mahaut.

Coment messire Robert d'Artois voult posséder la conté d'Artois par fausses lettres que la damoiselle de Divion avoit fait escrire et sceller.

[411]L'an mil trois cens vint-neuf, commença messire Robert d'Artois le plait contre la devant dite Mahaut, contesse d'Artois, si comme il avoit fait l'an dix-sept, de quoy procès avoit esté fait autre fois. Mais ledit messire Robert maintenoit que les lettres de mariage entre messire Phelippe d'Artois, son père, et madame Blanche de Bretaigne, sa mère, par lesquelles ledit conté luy appartenoit, si comme il disoit, avoient esté par fraude muciées et repostées; si les avoit trouvées. Et assez tost après, assambla ledit messire Robert d'Artois, le conte d'Alençon, le duc de Bretaigne et tout plein d'autres haus hommes de son lignage; et vint au roy Phelippe et luy requist que droit luy fust fait de la conté d'Artois. Tantost le roy fist ajourner la contesse à jour nommé contre ledit messire Robert, à laquielle journée elle vint, et amena avec luy Eudon, le duc de Bourgoigne, et Loys, le conte de Flandres. Là monstra messire Robert unes lettres scellées du scel au conte Robert d'Artois, contenant que, quant le mariage fu fait de monseigneur Phelippe d'Artois père monseigneur Robert, et de madame Blanche fille le conte Pierre de Bretaigne, le conte les mist en la vesteure[412]de la conté d'Artois, si comme il estoit contenu es dites lettres. Quant la contesse vit les lettres, si requist au roy que, pour Dieu, il en voulsist estre saisi, car elle entendoit à proposer à l'encontre. Tantost, fu dit, par arrest, que les lettres demourroient devers le roy; et fu remise une autre journée à laquelle la contesse devoit respondre.

Or vous dirai comment ces lettres vindrent à messire Robert d'Artois. Il avoit une damoiselle gentil-femme qui fu fille le seigneur de Divion de la chastellerie de Béthune. Celle damoiselle s'entremettoit des choses à venir et jugeoit à regarder la phisionomie des gens, et à la fois disoit voir et à la fois mentoit. Elle avoit tant fait, par aucuns des familliers messire Robert d'Artois, que elle emprist une forte chose à faire, si comme vous orrez. Il avoit un bourgois à Arras qui avoit rente à vie sus le conte d'Artois, et en avoit lettres scellées du scel le conte d'Artois. Quant il fu trespassé, la damoiselle fist tant, par devers les hoirs dudit bourgois, que elle eust celles lettres; et puis fist escrire unes lettres de l'envesture monseigneur Robert, si comme vous avez oï; puis, prist le scel de la vieille lettre et le dessevra du parchemin à un chaut fer qui tout propre avoit esté fait, si que l'emprainte du scel demeura toute entière; puis la mist à la lettre nouvelle, et avoit une manière de ciment qui attacha le scel à la lettre, ainsi comme devant; et puis vint à Messire Robert d'Artois, et luy dit que une telle lettre avoit trouvée en sa maison, à Arras, en une vielle armoire. Quant messire Robert vit les lettres, si en fu moult joians, et luy dist que jamais ne luy faudroit, et l'envoia demourer à Paris.

Coment l'enfant de Pomponne guérissoit pluseurs maladies.

En ce meisme an, en la dyocèse de Paris, en la ville de Pomponne, avoit un enfant de l'aage de huit ans ou environ, lequiel se disoit garir les malades par sa parole simplement; dont il avint que, de diverses parties, les malades venoient à luy. Si avenoit aucunes fois que les uns estoient garis et les autres non; jasoit ce que, en ses fais et en ses dis, n'eust aucune apparence de vérité. Mais quant aucun qui avoit fièvre ou aucune autre maladie venoit à luy, il luy commandoit qu'il mangast viandes contraires à sa santé. Si avint que les sages qui virent sa manière d'aller avant, n'en tindrent conte, et leur sembla que ce n'estoit que vanité et erreur. Si avint après que l'évesque de Paris qui vit bien que ce n'estoit que erreur, manda le père et la mère dudit enfant, et leur commanda qu'il ne souffrissent plus qu'il féist telles choses; et si deffendi ledit évesque à tous ses sougiés, sus paine d'escomméniement, que nul n'allast plus à luy.

Item, en ce temps, messire Guillaume de Meleun, archevesque de Sens, homme humble et à Dieu dévot, mourut, et en une églyse que on appelle le Jars, emprès Meleun, fu enterré très honnorablement. Et fu, après luy, maistre Pierre Rogier, archevesque de Sens, qui par avant estoit évesque d'Arras.

Item, en cel an, Loys de Bavière oï dire que Federic, le duc d'Austrie, estoit mort. Si se translata ledit Loys d'Ytalie en Alemaigne, et dist l'en que, en ice temps, il empétra par devers les nobles de ladite Alemaigne moult grant aide à procurer les drois de l'empire. Mais endementres que ledit Loys de Bavière fu résident en Alemaigne, ledit antipape ne se osoit pas monstrer manifestement, mais s'en aloit en tapinage[413]; et ses cardinaux, et ledit frère Michiel qui avoit esté général des frères Meneurs, par çà et par là, en divers lieux.

En ce meisme temps fu amené à Avignon un frère Meneur qui avoit à nom Véran, de Provence né, pour ce que ledit frère Véran devoit avoir publiquement preschié, si comme l'en disoit, contre la personne du pape. Lequiel frère fu amené devant le pape; mais il ne luy fist oncques révérence; ainsois luy dist qu'il estoit vrai hérite et non pas pape; et pour ceste vérité il debvoit mourir. Lors, luy fu demandé quelle cause le mouvoit de dire telles paroles au pape? Lequiel respondit et s'adressa à la personne du pape et luy dist: «Car tu destruis la povreté de l'évangile, laquielle Jhésucrist enseigna par parole et par exemple.» Pour laquelle parole il fu mis en prison, et avecques luy quinze autres frères Meneurs.

En ce temps, appella le roy Phelippe, en la ville de Paris, tous les prélas du royaume, sur les excès de eux et de leur Officiels[414]corriger. Adonc furent produis moult de cas devant tous contre les prélas, de par le roy et des seigneurs temporeux, lesquiels sembloient moult de près touchier la jurisdiction des prélas; et en y ot grant doubte de pluseurs que le roy ne voulsist mettre son entente à oster la jurisdiction temporelle des églyses. Mais sitost que le roy sceust que l'en parloit de ceste chose et que l'en en murmuroit il leur fist respondre que les drois et les libertés que ses prédécesseurs avoient donnés aux églyses, il n'entendoit pas à en rien oster né amenuisier, ains estoit son entente de les avant acroistre; mais il avoit fait ce conseil assambler pour cause que les excès, tant des officiers du roy comme des prélas, fussent amendés et corrigés.

Item, en celle meisme année, octroia le roy la duchié de Bourbon à messire Loys, conte de Clermont, et fu depuis appellé duc qui par avant estoit nommé seulement le seigneur de Bourbon[415].

Edmont, oncle du roy d'Angleterre Edouart, duquiel nous avons avant parlé, luy affirma que Edouart-le-Viel, son frère, vivoit encore, c'est assavoir le père dudit Edouart, le jeune roy. Et pour ceste cause ne vouloit ledit Edmont obéir audit Edouart, le jeune roy; et avec ce fu ledit Edmont accusé de traïson et, pour ce, fu-il commandé, de par son neveu le jeune roy Edouart, qu'il eust la teste coupée[416].

Item, celle meisme année, le conte Guillaume de Haynaut, lequiel estoit à Clermont en Auvergne, envoia ambassadeurs devers le pape. Mais quant le pape sceut leur venue, elle ne luy plut pas. Si fu apportée, par lesdis ambassadeurs audit Guillaume la volenté du pape: si en ot moult grant despit, et s'en retourna arrières.

Coment l'antipape vint à merci au premier pape, lequiel le reçut bénignement.

ANNÉE 1330L'an mil trois cens trente, Phelippe, fils du roy de Maillorgues, enfant de très noble ligniée et meismement comme cousin germain du roy de France Phelippe-le-Bel de par sa mère, lequiel estoit moult puissant en richesses mondaines, et avec ce avoit-il très grant quantité de bénéfices en saincte églyse, et des plus nobles et des meilleurs qui fussent au royaume de France; lequel Phelippe fu par telle manière inspiré, que pour l'amour de Jhésucrist il renonça à toutes ses richesses et tous ses bénéfices, et s'en alla en diverses contrées et en divers pays, comme pauvre et en habit de béguin, et demandoit aumosne pour l'amour de Dieu, et ne vivoit d'autre chose. Et si ne vouloit recevoir chose quelle que elle fust de personne vivant, meismement né de son frère né de sa suer, se ce n'estoit en regart de pitié et par titre d'aumosne.

Item, en Lombardie, les gens du cardinal Poget, lequiel estoit légat, se combattirent contre les Guibelins; et furent les gens dudit cardinal tués en partie, et partie pris; et fu ladite bataille faite au moys de juing l'an mil trois cens trente.

Item, environ la mi-juing, la royne de France, suer au duc de Bourgoigne et femme du roy Phelippe, luy ot un enfant, lequiel ot à nom Loys. Et pour ceste cause l'en disoit que ledit roy Phelippe se parti et ala à saint Loys de Marseille, son oncle de par la mère. Mais nonobstant ledit voiage, l'enfant, au quinziesme jour de sa nativité, trespassa et fu enterré en l'églyse des frères Meneurs à Paris; mais au retour que le roy fist de Marseille il s'en retourna par Avignon, et là visita le pape moult humblement et dévotement, lequiel roy fu receu du pape honnestement; si le fist disner avecques luy, et furent moult familièrement ensemble; et puis, prist le roy congié et s'en retourna en France.

Item, le secont dimenche d'aoust l'an dessus dit, les procès fais encontre Loys de Bavière et l'antipape et leur complices, lesquiels procès avoient esté autrefois publiés à Paris, de rechief de l'auctorité du pape furent répétés.

Item, en ce meisme moys, c'est assavoir le vint-huitiesme jour, l'antipape entra en Avignon, en habit séculier, pour la paour du peuple; car il ne se osoit pas bonnement manifester né soy monstrer en son habit. Mais le jour ensuivant il monta sus un lettrin[417], afin qu'il peust estre veu de tous clèrement; et estoit vestu en habit de frère Meneur; lequiel fu pris premièrement et présenté au pape et aux cardinals, en consistoire. Lequel[418]de rechief monta sus un lettrin et prist un theume et dist: «Père, j'ai péchié au ciel et devant toy.» Et puis dit-il encore, «j'ai erré si comme une beste esgarée. Père, requiers ton sergent.» Et disoit moult de belles paroles de l'escripture, et jugoit qu'il n'estoit pas digne de pardon avoir; mais il venoit au genou de saincte églyse très humblement et requiéroit de ses péchiés pardon. Quant il ot dit tout ce qu'il vouloit, il descendi du lettrin, et lors le saint Père luy prist partie de son premier theume, c'est assavoir: «Requiers ton sergent;» et prescha le pape des erreurs et vanités où il avoit esté, et puis le pape lui dist ces paroles: «L'ouaille esgarée ne doit pas aux loups estre livrée, mais diligemment estre requise, et, elle requise et retrouvée, sus ses espaules estre mise et avecques les autres ouailles estre remise.» Quant le pape ot ces paroles finées, l'antipape s'ala jeter aux piés du pape, un lien au col. Lors le pape luy osta le lien du col, et le reçu à trois baisiers, c'est assavoir au baisier du pié, de la main et de la bouche, dont pluseurs furent moult esbahis; et après ce, le pape commençaTe Deum laudamus, et rendirent graces à Dieu le pape et les cardinaux, et tout le peuple qui là estoit; et y ot grant solempnité de messes, laquielle solempnité de messes le pape commanda par toute saincte églyse estre faite. Adont, le pape commanda que l'antipape fust mis en une chambre, emprès la maison de son chambellant, jusques à tant qu'il eust eu plus amplement délibération qu'il pourroit faire de luy.

Item, environ le quinziesme jour de septembre, le roy d'Espaigne et le roy d'Arragon se combattirent contre les Sarrasins. Mais, par la grace de Dieu, les crestiens orent victoire, et y ot pluseurs Sarrasins pris, et y ot de mors six mille de cheval, et environ dix mille à pié.

Item, le premier jour de novembre, en tout le royaume, à une heure, c'est assavoir à heure de tierce, tous les frères de l'hospital de Haut-Pas et tous leur biens furent pris du mandement du Saint-Père; car il abusoient des pardons que l'en leur avoit donnés et mettoient plus à leur bulles qu'il n'estoit contenu ès bulles que l'en leur avoit données par les papes. Et pour ce, furent-il mis en diverses prisons sous les évesques ès quelles dyocèses il habitoient.

Item, en celle meisme année, environ la feste de monseigneur saint Denys, y vint une très fort gelée, laquielle engela en telle manière les vignes par tout le royaume de France que elle ne porent oncques venir à meurté; et furent celle année les vins très mauvais et si en fu pou.

Item, le moys de novembre et au commencement du moys de décembre furent ainsi comme continuellement très grans vens, et les iaues des fleuves furent très grans pour l'innondacion des iaues des pluies.

Item, la veille de monseigneur saint Andrieu, apostre, à Londres en Angleterre, monseigneur Rogier de Mortemer chevalier, duquel et pour lequel Ysabel royne d'Angleterre avoit esté moult grandement diffamée de pluseurs, et la cause fu car[419]elle monstroit audit chevalier, messire Rogier, devant tous trop grant familiarité; et avecques ce ledit chevalier fu convaincu de conspiracion par luy faite contre le royaume d'Angleterre et contre le roy, et du consentement de la royne d'Angleterre, si comme pluseurs le disoient; lequiel chevalier, pour les causes dessus dites, fu detraint à queues de chevaux, et confessa qu'il avoit procuré la mort d'Edouart, c'est assavoir du père dudit Edouart, jeune roy d'Angleterre, et pour ce fu-il pendu. Et le fils dudit chevalier, messire Rogier, demoura en prison jusques à tant que le roy et les barons d'Angleterre eussent plus plainement ordené qu'il feroient dudit fils; et la royne, du commandement de son fils, le jeune roy d'Angleterre et des barons, fu mise sous certaine garde en un chastel.

Item, le quatriesme jour de janvier, l'an dessus dit, le pape oï dire que Loys de Bavière avoit fait une grande convocacion en Alemaigne d'aucuns nobles barons; et encore avoit-il en propos de en faire une autre après la Chandeleur ensuivant. Pour ce l'amonesta le pape de non faire ladite convocation, et tous autres de non estre; et sé il faisoient le contraire, il encourroient la sentence d'escomméniement de par le pape donnée.

Item, environ ce temps, mourut l'archevesque de Rouen auquiel succéda Pierre Rogier, archevesque de Sens.

En ce temps, envoia le pape Jehan la dignité de l'éveschié de Noion adoncques vacant, à messire Guillaume de Sainte-Maure de la dyocèse de Tournay, chancelier du roy, lequel ne la voult accepter; et adoncques la donna-il au frère de messire Guillaume, Bertran, né de Normendie.

Item, en ce temps, comme les Anglois fussent assamblés au chastel de Xaintes en Poitou, et sembloit qu'il s'appareillassent à bataillier, et par semblant apparust entre le roy de France et le roy d'Angleterre matière notable de dissencion et de bataille, lors le roy de France envoia son frère Charles, conte d'Alençon, avecques très grant ost, lequel quant il vint par delà, près du chastiau très fort devant nommé[420], auquiel les Anglois avoient leur deffence et leur seurté, ledit messire Charles le destruit et le rasa tout par terre; jasoit que aucuns dient qu'il n'avoit pas commandement du roy de abatre ledit chastel. Et assez tost après, ledit roy d'Angleterre entra en France et fu paix accordée entre les deux roys et furent amis ensamble[421].

Item, depuis environ le commencement de décembre qu'il avoit fait si grant innondacion de pluies jusques au commencement de mars, avint que depuis ledit moys de mars jusques à grant pièce de temps après, il fist si grant sécheresse que l'en ne povoit labourer les terres; et en demoura grant quantité sans estre labourées.

Item, en ce meisme an, le roy de Boesme entra en Ytalie; et quant les Ytaliens Guibelins le virent, il sceurent qu'il estoit fils de Henri l'empereur dernièrement mort. Il le reçurent à très grant joie et à très grant honneur, et se commencièrent à soustraire du devant dit Loys de Bavière et de sa seigneurie; et se sousmistrent lesdis Ytaliens de tous poins, avec pluseurs de leur cités, audit roy de Boesme. Et depuis lors commença moult la fortune dudit Bavière à décroistre et ne parloit-on mais pou ou noient de luy.

Item, en ce temps, moult de nobles princes, barons et autres chevaliers s'appareilloient pour aler en Garnate[422]en l'aide des chrestiens; et toute voie, jasoit ce qu'il fussent meus de grant dévocion et de l'amour de la foy, furent-il défraudés; car le roy d'Espaigne avoit donné triève aux Sarrasins dont pluseurs disoient que ledit roy d'Espaigne avoit esté corrompu par argent, et pour ce avoit-il donné lesdites trièves aux Sarrasins.

Coment sentence fu donnée contre messire Robert d'Artois, de[423]la conté d'Artois; et coment la damoiseille de Divion fu arse; et coment ledit Robert fu appellé à droit, pour soy purger des crimes devant dis.

ANNÉE 1331L'an mil trois cens trente et un, fu sentence donnée en parlement à Paris pour le duc de Bourgoigne, pour la conté d'Artois, contre messire Robert d'Artois, conte de Biaumont en Normendie. (Car la contesse d'Artois devant dite qui estoit moult sage, fist tant que elle ot le clerc qui avoit escrit les lettres, et le mena par devers le roy; et cognut que la damoiselle de Divion luy avoit fait escrire unes lettres, environ avoit un an. Puis luy furent monstrées et recognut qu'il les avoit escrites de sa main. Puis manda le roy messire Robert d'Artois et luy dist qu'il estoit enformé que la lettre n'estoit pas vraie et qu'il se déportast de la demande qu'il faisoit de la conté d'Artois. Et il respondi que sé aucun vouloit dire que elle ne fust bonne, il l'en vouldroit combatre et que jà ne se déporteroit de la demande. Pourquoy le roy se courrouça si à luy, que à la journée il fist porter les lettres en présence du parlement et les fist descrier, et fist prendre la damoiselle de Divion et fist mettre en prison en chastellet à Paris; et fu messire Robert d'Artois débouté de la conté d'Artois, comme devant est dit. Dont il dist si grosses paroles du roy et de la royne que le roy le fist appeller à ses dis; mais il ne daigna oncques aler né luy excuser). Lors fist le roy mettre la dite damoiselle de Divion, laquelle estoit en chastellet, en gehenne, laquelle confessa tout le fait, tel comme devant est escript, et si dist pluseurs choses. Assez tost après fu pris un autre qui estoit confesseur dudit messire Robert d'Artois; et en après envoia le roy certains messages pour quérir l'abbé de Vezelai, lequiel estoit souppeçonné de celle mauvaistié et de pluseurs autres mauvaistiés; mais quant il sot que l'en le faisoit quérir il se départi et s'en fui; et ainsi se sauva. Quant Robert d'Artois vit coment les choses aloient, si se départi moult confusément.

Item, les Bourguignons d'outre Saone, c'est assavoir de la conté de Bourgoigne[424], se rebellèrent contre le duc de Bourgoigne et ne luy vouldrent faire hommage; non obstant que ladite conté luy fust deue, à la cause de sa femme. Si avint que, d'une part et d'autre, l'en se ordena en bataille, et il y ot moult grant convocacion de nobles hommes et puissans. Si avint, quant le roy sot ceste chose, il les fist mettre à raison tant d'une part comme d'autre, et vindrent les nobles et les autres aimablement, et firent hommage audit duc, et le menèrent, luy et sa femme, par les cités et chastiaux, et leur tindrent compaignie comme à leur seigneur.

Item, assez tost après, le conte de Foix prist sa mère laquielle estoit suer de Robert d'Artois, et la fist mettre en un sien chastiau[425]prison, pour la cause qu'elle vivoit trop jolivement de son corps, à sa grant confusion et vilanie de son lignage.

Item, au moys de septembre, il fist si grant innondacions de pluies en Ytalie, en Arragon et en Provence, que par leur force il abattirent moult de villes et de chastiaux; et toutes voies en France il n'avint riens de ces innondacions, mais l'yver ensuivant fu moult pluvieux en France.

Item, environ le mi-moys de septembre de l'an mil trois cens trente et un, la damoiselle dessus dite qui avoit plaquié le scel ès lettres de messire Robert d'Artois, en faisant fausseté, fu arse en la place aux Pourciaux, à Paris; et recognut moult d'autres mauvaistiés. (Quant messire Robert d'Artois vit par quelle manière les choses aloient, si se doubta, et fu moult courroucié de ce que le roy procédoit par telle manière contre luy. Si dust dire ces paroles: «Par moy a esté roy et par moy en sera demis, sé je puis.» Et lors fist mener tous ses destriers qu'il avoit biaux et nobles, et son trésor qu'il avoit moult grant, à Bourdiaux sus Gironde, et là fist tout mettre en mer et mener en Angleterre.) Et depuis se retraist ledit messire Robert vers son cousin le duc de Breban[426], qui le reçut en son pays, et le mit une pièce de temps avec luy. Tantost que le roy ot oï ces nouvelles, il fist mettre en sa main la terre dudit messire Robert, et luy manda par certains messages qu'il comparust devant luy et devant les pers personnellement, à certain jour, pour soy deffendre des crismes qui luy estoient mis sus.

[427]Or, vous dirai coment il se parti de la compaignie au duc de Breban. Il avint que le conte de Hainaut avoit ses filles mariées l'une au roy d'Alemaigne et l'autre au roy d'Angleterre, l'autre au conte de Juillers, et la quarte, qui estoit la plus jeune, estoit créantée à l'ainsné fils du duc de Breban.

Quant le roy de France vit que le conte de Hainaut estoit si fort de tous costés qu'il avoit Alemaigne toute à sa partie, et que sé le roy d'Angleterre le vouloit mouvoir contre la couronne de France, trop seroit fort pour ses alliances: car ledit roy d'Angleterre avoit espousée la fille dudit conte de Hainaut; pour ce manda le roy de Behaigne, le conte de Guelre, le duc de Breban, l'évesque de Liège et messire Jehan de Hainaut, que tous fussent à luy à Compiègne. Ilecques s'alia avecques eux et pristrent grant foison de gens d'armes; et puis se départirent tous, fors le duc de Breban auquiel l'en monstra que trop seroit son fils bas marié à la fille le conte de Hainaut, et trop plus grant honneur seroit que il préist la fille au roy de France. Tantost le duc s'i accorda, et fu despécié le mariage de la fille au conte de Hainaut et du fils au duc de Breban. Et assez tost après fu ordenée une moult grant feste à Paris, à laquielle le duc de Breban envoia son fils et espousa la fille du roy. Et fu ilecques le duc de Normendie; fils du roy de France, fait chevalier. Pourquoy le conte de Hainau fu si courroucié, que oncques puis il ne fina de contrarier à la couronne de France. Et fist tant le roy de France au duc de Breban qu'il luy enconvencionna qu'il feroit vuidier messire Robert d'Artois hors de sa terre et de son pays. Adoncques ala messire Robert d'Artois au chastiau de Namur, et adonc prist le conte de Guelre la suer au roy d'Angleterre.

Item, le premier dimenche de l'avent, le pape dut preschier publiquement, en Avignon, que les ames de ceux qui trespassent en grace ne voient pas la divine essence né ne sont parfaitement béneurées, jusques à la résurection des corps; dont pluseurs qui oïrent ces paroles et celle opinion furent moult escandalisiés. Toutes voies l'en doit croire que le pape disoit ces paroles selon son opinion, et non mie fermement, car ce seroit hérésie; et quiconque vouldroit celle chose affermer, l'en le devroit jugier pour mescréant et pour hérite.

Item, en ce meisme temps, le confesseur de messire Robert d'Artois qui estoit prisonnier, fu appelé en la présence d'aucuns du conseil du roy, et luy fu demandé quelle chose et quoy il povoit savoir des fausses lettres dessus dites. Lequiel respondoit et disoit qu'il n'en savoit riens fors en confession, né il ne le povoit bonnement révéler sans péril de conscience. Mais à l'énortement de maistre Pierre de la Palu, patriarche de Jhérusalem, avecques autres maistres en théologie et aucuns secrétaires du roy, lesquiels se consentoient et disoient qu'il le povoit bien révéler selon ce que l'en dit,—mais c'est doubte grant,—si le révéla, et le confesseur fu arrière mis en prison. Mais ce qu'il devint à la fin le commun ne le sceut.

Item, en ce meisme an, le quinziesme jour de décembre, il fu esclipse de lune très grant un pou après mienuit, et demoura par trois heures et plus. Mais pour ce que elle fu à celle heure, pluseurs ne la virent pas.

Item, en ce meisme an, l'an mil trois cens trente et un, le roy tenant le siège de juge au Louvre, et avec luy pluseurs barons et prélas, messire Robert d'Artois devant dit, lequiel avoit esté la tierce fois appellé à certain jour à respondre aux articles que l'en avoit proposés contre luy, ne s'i comparut point si comme il devoit: mais envoia un abbé de l'ordre de Saint-Benoist et avec luy pluseurs chevaliers, lesquiels n'avoient point de procuracion, mais estoient venus pour prier au roy et aux barons du royaume que l'en luy voulsist ottroier jusques à la quarte dilacion, en promettant que à ycelle il viendroit personnellement, et, de tout ce que l'en luy avoit mis sus il se purgeroit bonnement. Et après ce qu'il orent ainsi fait le message, le roy de Behaigne et Jehan l'ainsné fils du roy de France et duc de Normendie, avec moult d'autres barons, s'agenouillèrent devant le roy et luy demandèrent qu'il luy pleust à ottroier audit messire Robert jusques à la quarte dilacion et que ses biens ne fussent pas confisqués durant ledit terme. Laquielle requeste le roy ottroia de grace espéciale jusques au moys de mai. (Et lors vint une damoiselle, laquelle dit, en la présence du roy, que la femme messire Robert d'Artois, laquielle estoit suer du roy[428]de France, estoit plus coupable que son mari.)

Item, en ce meisme an, frère Pierre de la Palu, patriarche de Jhérusalem, si retourna du soudan auquiel il avoit esté envoié, et commença à conter l'obstinacion du soudan contre les chrestiens, et esmeut par telle manière le cuer et la volenté du roy et des barons qu'il furent tous d'un acort d'aler Oultre-mer pour recouvrer la Saincte Terre. Quant le pape oï ces choses, à la requeste du roy il manda et commist au patriarche et à tous prélas que en leur lieux il preschassent la croix et féissent preschier, et qu'il amonestassent ceux qui estoient croisiés qu'il s'appareillassent le plus tost qu'il pourroient bonnement pour passer.

Item, en ce meisme an, le roy Phelippe mist la monnoie qui avoit esté moult muable en meilleur estat, et ordena que le petit flourin ne vauldroit que dix sols parisis, et les autres monnoies d'or selon leur prix; le gros tournois d'argent, neuf deniers parisis, et le petit denier, qui valoit deux deniers, ne valust que un denier, et ainsi marchandise de toutes choses qui estoit moult chière revint à raison.

Coment messire Robert d'Artois fu bani, et du mariage Jehan, ainsné fils du roy de France et duc de Normendie.

ANNÉES 1332/1333/1334L'an de grace mil trois cens trente-deux, Robert d'Artois fu bani du royaume de France par les barons, et furent tous ses biens confisqués au roy. Mais encore et aux prières d'aucuns grans seigneurs, voult le roy que les solempnés bannissemens fussent différés jusques au moys d'après Pasques; et aussi, se il venoit dedens le terme et qu'il se méist à la volenté du roy, du tout le roy luy feroit telle grace qui luy sembleroit à estre convenable; et s'il ne venoit, le bannissement seroit exécuté tout entièrement. Quant le roy vit que le terme qu'il avoit donné gracieusement au devant dudit Robert d'Artois fu passé, et il n'ot envoié né contremandé, si comme l'en l'avoit promis au roy en la présence des barons, si commanda qu'il fu bani à trompes par tous les principaux quarrefours de Paris. Et avec ce avoit certaines personnes qui crioient en audience toutes les causes pour lesquielles ledit messire Robert estoit bani. Et fu fait ledit bannissement le trentiesme jour de may, l'an dessus dit.

Item, en ce meisme temps, le roy Phelippe fist les noces à Meleun de Jehan, son ainsné fils, nouvel duc de Normendie, et de madame Bonne, fille de Jehan, roy de Boesme, lequiel roy avoit esté fils de l'empereur Henri. Et depuis fist le roy son dit fils chevalier en la ville de Paris[429], en la feste de saint Michiel l'archange, présens le roy de Boesme, le roy de Navarre, le duc de Bourgoigne, le duc de Bretaigne, le duc de Lorraine, le duc de Breban, avecques moult d'autres barons tant, que l'on ne sauroit pas bien dire le nombre. Ce meisme jour, tous présens et en celle meisme feste fu fait le mariage de l'ainsné fils au duc de Breban à madame Marie, fille du roy de France, et l'espousa celle meisme journée.

(Item, le vendredi après ladite feste de saint Michiel, en la présence des princes devant nommés et aucuns prélas, avecques moult d'autres nobles en la chapelle du roy à Paris assemblés, le roy fist proposer en appert qu'il entendoit à passer la mer pour porter aide à la Saincte Terre conquerre. Et estoit son entente de bailler Jehan, son ainsné fils, garde du royaume, lequiel avoit environ quatorze ans. Et lors pria à tous ceux qui là estaient, et espécialement aux nobles et aux prélas, qu'il jurassent aux saintes reliques qui estoient en la chapelle du palais, là où il estoient assemblés, qu'il porteraient obédience à son dit fils, comme à leur seigneur et hoir; et s'il avenoit que ledit roy trespassast en voiage, il le coronneroient au plus tost qu'il pourraient bonnement en roy de France.)

L'an de grace mil trois cens trente-trois, après la feste de saint Michiel, fist le roy, à Paris au Pré-aux-Clercs, au peuple, par l'archevesque de Rouen, sermon pour prendre la croix, et la prist ledit roy le premier et grant quantité de nobles et d'autres avec luy. Et fu ordené que la croix fu preschiée par tout son royaume, et que tous ceux qui avoient pris la croix fussent tous près, du moys d'aoust passé en trois ans, pour passer. (Et puis envoia, par les bonnes villes du royaume, amonester de prendre la croix, mais pou se croisièrent, au regart que l'en cuidoit et moult se doubtoit-l'en de ce dont autrefois avoient esté eschaudés, c'est assavoir que les sermons qui estoient fais au nom de la croix ne fussent fais pour avoir argent. Et envoia le roy de France en Angleterre le conte Raoul d'Eu, qui estoit connestable de France, et l'évesque de Biauvès. Quant il vindrent en Angleterre, si vindrent devant le roy et luy requistrent, de par le roy de France, qu'il voulsist emprendre à faire le saint voiage avec luy, et il luy promettent de faire loyal compaignie. Quant le roy d'Angleterre oï ceste chose, si respondit que moult sambloit grant merveille de faire le saint voiage s'il ne luy tenoit les convenances qui furent acordées à Amiens en quoy il estoit défaillant par devers luy: «Si dirois à vostre Seigneur que quant il m'aura fait mes convenances, je serai plus prest d'aler au saint voiage qu'il ne sera.» Tantost pristrent congié et vindrent en France et distrent au roy leur response.)

Item, en ce meisme an, l'endemain de l'Ascension Nostre-Seigneur, il fu une grande éclipse de souleil, après midi, et dura pour l'espace de deux heures.

Item, en ce meisme temps, comme la prédicacion que le pape Jehan avoit faite à Avignon de la vision benoite, comme dessus est de visée, fu aussi comme mise au noient par semblant, et la tenoient aucuns, par la faveur du pape, estre vraie et pluseurs par paour, si avint que un frère Prescheur prescha contre l'opinion du pape, en tenant vérité. Mais quant le pape le sceut, il fist mettre ledit frère en prison. Adoncques furent envoiés de par le pape, à Paris, deux frères, l'un Meneur et l'autre Prescheur. Si vint le Meneur en pleines escoles, et commença à preschier déterminéement que les ames béneurées, devant né après le jour du jugement, ne voient pas Dieu face à face, dont très grant murmure sourdi entre les escoliers qui là estoient. Lors, tous les maistres en théologie qui estoient à Paris jugèrent ceste opinion estre fausse et plaine de hérésie. Quant le frère Prescheur ot oï que pour la cause que ledit frère Meneur avoit déterminéement preschié de la benoicte vision grant esclandre estoit meu entre les escoliers de Paris, tantost il s'ordena pour aler à Avignon parler au pape; mais avant qu'il partist, il dit en plein sermon, en excusant le pape, que il n'avoit pas dit tout pour vérité, mais selon son cuidier. Si vindrent ces nouvelles aux oreilles du roy, et le frère Meneur qui avoit preschié comme devant est dit, sceut que le roy estoit mal content de lui. Lors ledit frère ala par devers le roy, et désiroit moult de soy excuser; mais le roy voult qu'il parlast devant les clercs. Adoncques manda le roy que l'en luy féist venir dix maistres en théologie, entre lesquels il y ot quatre Meneurs, et lors leur demanda le roy, en la présence dudit frère Meneur, qu'il leur sembloit de sa doctrine, laquielle il avoit semée de nouvel à Paris? lesquiels maistres respondirent tous ensamble que elle estoit fausse et mauvaise et toute plaine de hérésie; mais pour chose que l'en dist ou monstrast audit frère Meneur, il ne voult oncques muer de son propos né de son opinion. Mais assez tost après fist le roy assembler au bois de Vincennes tous les maistres en théologie, tous les prélas et tous abbés qui porent estre à Paris trouvés; et lors fu appellé le devant dit frère Meneur, et luy fist le roy deux demandes en françois: la première demande fu assavoir mon sé les ames des saints voient présentement la face de Dieu; et l'autre demande fu assavoir mon sé celle vision qu'il voient maintenant faudra au jour du jugement. Lors fu respondu par les maistres et affirmèrent la première estre vraie, et quant à la seconde doublement, car elle demourra perpétuellement et si sera plus parfaite. Adonc le devant dit frère Meneur, ainsi comme par contraincte, s'i consenti. Après ce, le roy requist que de ces choses l'en féist lettres. Lors furent faites trois paires de lettres contenant une meisme forme et furent scellées chascunes par soy de vint-neuf scels des maistres qui adoncques estoient présens. Desquielles l'une fu envoiée de par le roy au pape et luy mandoit qu'il approuvoit plus la sentence des théologiens de la benoicte vision et à bonne cause qu'il ne faisoit celle des juris qu'il corrigast ceux qui soustenoient le contraire, et ainsi il feroit ce qu'il devoit.

Item, depuis avint que Robert de Brus, qui avoit esté roy d'Escoce, très excellent chevalier, si comme nous avons dit par avant, lequiel estoit n'avoit guères trespassé et estoit son jeune fils David son successeur au royaume d'Escoce; si avint que Edouart de Bailleul, qui voult oster ce royaume au jeune David, vint au roy d'Angleterre, comme au souverain si comme il disoit, et meismement en ce cas disant que à luy[430]appartenoit le royaume d'Escoce et non mie à David, enfant de douze ans, car il estoit fils du roy Alexandre d'Escoce[431], et David estoit de Robert de Brus, roy d'Escoce, dernier trespassé; pourquoy il requéroit au roy d'Angleterre qu'il le voulsist recevoir en son hommage: lequiel le reçut en enfraignant les aliances et convenances qu'il avoit faites avecques Robert de Brus, tant comme il vivoit. Et assez tost après, il s'arma contre les Escos, afin de mettre ledit Edouart de Bailleul en saisine du royaume d'Escoce. Adonc les Escos, qui moult convoitoient à eux deffendre contre les Anglois, issirent à bataille contre eux, mais finablement les Escos furent desconfis: les uns furent pris et les autres furent mors. Et si fu prise la cité de Bervic par traïson, si comme pluseurs le racontèrent après. Quant le roy de France Phelippe sceut que le roy d'Angleterre alloit sur les Escos, si fist tantost chargier dix nefs de gens d'armes et de vivres bien garnies pour envoier en l'ayde des Escos; mais le vent leur vint si au contraire, qu'il ne porent oncques arriver à port convenable, ains les arriva le vent au port de l'Escluse, en Flandres; ilecques furent les choses honteusement et confusément vendues et despensées, et ne vindrent ainsi comme à nul profist.

Item, en ce meisme an, fu si très grant plenté de vin, que l'en avoit un sextier de vin cler, bon, net et sain, pour cinq et six deniers.

Item, en ce meisme temps, le dauphin de Vienne qui avoit asségié un chastel, lequiel estoit au conte de Savoie, et avoit laissié son ost pour aler explorer ce chastel, lequiel dauphin fu aperçu et fu féru d'un arbalestrier par telle manière qu'il ne vesqui, puis le cop, que par l'espace de deux jours, et laissa à son frère la seigneurie de Dauphiné, car il n'avoit pas de hoir masle de son propre corps.

L'an mil trois cens trente-quatre, ceux de Bologne se rebellèrent contre un légat envoié de par le pape pour sousmettre les Guibelins, et firent tant qu'il chacièrent ledit légat, et s'en fu hors du pays; et tuèrent pluseurs de ses gens. Et avoit fait faire ledit légat un fort chastel dehors les murs, lequiel il tresbuchièrent et abattirent jusques à terre.

Item, en ce meisme temps, vint une grande matière de guerre entre le duc de Breban et le conte de Flandres pour aucunes redevances, lesquielles l'évesque de Liége se disoit avoir en la ville de Malines en Breban, lesquielles redevances le conte de Flandres avoit frauduleusement achettées dudit évesque, afin qu'il peust avoir dissencion, selon ce que pluseurs le disoient et affirmoient. Si avint que les deux parties commencèrent à faire moult grant semonces l'un contre l'autre. Le roy de Boesme, l'évesque de Liége, le conte de Hainau et Jehan de Hainau, frère audit conte, le conte de Guéries et pluseurs grans personnes d'Alemaigne, tous lesquiels estoient de la partie au conte de Flandres; et pour l'autre partie estoient le roy de Navarre, le conte d'Alençon, frère du roy de France, le conte de Bar, le conte d'Estampes, lesquiels estoient pour le duc de Breban; et le roy de France estoit médiateur d'une partie comme d'autre: lequiel, par la grace de Dieu et par la grant diligence qu'il y mist et par les conseils de preudes hommes, les mist à acort.

[432]Item, en cel an, avoit envoié le roy de France par devers le roy d'Angleterre, en message, messire Raymon Saquet, évesque de Therouene, et messire Ferri de Piquegni; mais oncques ne porent besoigner au roy d'Angleterre, ains s'en partirent sans riens faire.

Item, en cel an meisme, avoit un baron en Escoce que on appelloit Marcueil-le-Flament, qui gardoit un chastel en Escoce lequiel estoit le plus fort de toute la terre, et gardoit ilec le jeune roy David et madame sa femme. Quant il vit que la terre d'Escoce estoit destruite pour la greigneur partie par les barons qui mors estoient, si fist appareillier une belle nef et la fist garnir de tout ce que mestier fu, et puis y entrèrent le jeune roy et la royne, et avecques eux aucuns nobles hommes d'Escoce qui leur tenoient compaignie; entre lesquiels il y ot un escuier de noble affaire, lequiel avoit à nom Aufroy de Trycpatric, lequiel depuis se rendit à Saint-Denis en France avec tous ses biens, et gist en parlouer de ladite églyse, dessous le trésor, bien et honnestement. Et quant la nef fu preste, si regardèrent que le vent leur estoit propice, si continuèrent à nagier; et tant nagièrent qu'il arrivèrent en Normendie, et puis alèrent au roy de France qui moult débonnairement les reçut, et puis leur fist délivrer Chasteau-Gaillart, et ilec demourèrent, et leur fist livrer le roy tout quanques mestier leur fu, de bon cuer.

Item, en ce meisme an, le roy de France Phelippe ordena une maison de religion, laquielle est appellée le Moncel, emprès le Pont-Sainte-Maissance; et estoit escheue ladite maison au roy par forfaiture. En laquielle il ordena femmes à Dieu servir perpétuellement selon la rieule saint François.

Item, en ce temps, la femme messire Robert d'Artois, suer du roy de France, fu souppeçonnée et ses fils aussi, d'aucuns voults[433]qui avoient esté fais, si comme l'en disoit; et pour ceste cause, elle fu mise en prison au chastel de Chinon en Poitou, et ses enfans furent menés en Nemous, en Gatinois, et là furent en prison.

Item, en cel an, il fu grant habondance de vins; mais il ne furent pas si fors né si meurs comme il avoient esté en l'an devant.

Coment les messages au roy et Angleterre vindrent à Paris au roy de France, pour traitier aucun acort de paix, mais il ne firent riens.

[434]En ce meisme temps ou environne roy d'Angleterre ot conseil avec les barons; et, par l'énortement du conte de Hainau et de messire Robert d'Artois, qu'il envoieroit devers le roy de France pour savoir s'il voudroit entendre à aucun acort. Si envoia l'évesque de Cantorbière, messire Phelippe de Montagu, et messire Géfroy Scorp[435]. Quant il vindrent à Paris, si trouvèrent la court moult estrange, mais en la fin leur fu livré le conte d'Eu, maistre Pierre Rogier, archevesque de Rouen, et le mareschal de Trie, pour traitier à eux. Tant fu la chose deménée, qu'il vindrent devant le roy, et fu ilecques la pais confermée entre les deux roys, et fiancée des deux parties. Quant la chose fu faite, les Anglois vindrent hors de la chambre du roy, et furent convoiés de tous les maistres conseilliers du royaume, et crioit-on la paix par toute la ville; mais il ne demoura mie longuement que la chose ala autrement, car il ne furent mie en leur hostieux que le roy les redemanda et leur dist que s'entencion estoit que le roy David d'Escoce et tous les Escos fussent compris en icelle paix. Quant les Anglois l'entendirent, moult furent esbahis et distrent que oncques des Escos n'avoit esté mencion faite, et que, en nulle manière, ceste chose n'oseroient-il faire né accorder. Quant il virent que autrement ne povoit estre, si se départirent et s'en alèrent en Angleterre, et contèrent au roy et à son conseil coment la chose estoit alée, dont jura le roy d'Angleterre que jamais ne fineroit jusques à tant que Escoce fust mis en dessous. Devant ce que ceste chose avenist, il estoit mort un haut baron d'Escoce qu'on appeloit le conte de Mortenne, et ne pensoient les Escos à avoir nulle guerre au roy d'Angleterre pour les alliances qui estoient faites. Si eslurent les Escos, de commun assentiment, messire Jehan de Douglas[436], pour porter le cuer de monseigneur Robert de Brus, roy d'Escoce, oultre-mer, et luy baillièrent grant partie du trésor. Si fist son appareil et arriva à l'Escluse, et d'ilec se traist vers la court de Rome, et là oï nouvelles que le roy Alphons[437]d'Espaigne estoit en guerre contre le roy de Maroc, et vous dirai la cause.

Le roy d'Espaigne qui jeune estoit avoit pris à femme la fille à un haut baron d'Espaigne que on appelloit Dan Jehan Manuel; mais il ne luy tint foy né loyauté, car il tenoit une damoiselle en privé qui estoit fille à un chevalier que on appelloit Dan Jehan Pierre Gusman; et si tenoit une juiffe qui moult estoit belle: et avoit sa femme la royne du tout deboutée. De quoy le père de la royne avoit si grant duel, qu'il donna congié aux Sarrasins de passer parmi sa terre.

Quant messire Jehan de Douglas qui estoit parti d'Escoce vint en Espaigne, si trouva la guerre toute ouverte entre le roy et les Sarrasins, et là fu moult noblement receu du roy; et fu mis jour de bataille, et au jour nommé allèrent les batailles l'une contre l'autre. Et commença la bataille moult crueuse, et se prouva le roy d'Espaigne de si grant vertu qu'il eust en ce jour coppé un des dois de la main. Et messire Jehan de Douglas fu féru d'une archegaie parmi le corps, et quant il se senti navré à mort, si n'ot cure de plus vivre et se féri en la presse des Sarrasins, et ilec fu tué comme bon chevalier et bon crestien. Puis fist paix le roy d'Espaigne à Dan Jehan Manuel, si qu'il[438]reprist sa fille par l'acort du pape: et prist à femme le roy d'Espaigne la fille au roy de Portugal, et fu départi de sa première femme.

Item, depuis que le roy d'Angleterre et Edouart de Bailleul orent eu victoire des Escos, et ledit roy d'Angleterre se fu parti d'Escoce et institué le devant dit Edouart en roy d'Escoce et pluseurs autres personnes à garder les forteresces qu'il avoit conquises en Escoce, comme devant est dit, ceux d'Escoce qui demourés estoient firent leur alliances tout premièrement et pristrent en eux force et vertu; et s'en alèrent combatre le devant dit Edouart et les Anglois que ledit roy d'Angleterre avoit laissié pour garder les forteresces, comme devant est dit. Et se combattirent viguereusement; et, par telle manière, qu'il boutèrent hors du royaume d'Escoce ledit Edouart de Bailleul et recouvrèrent tout ce que le roy d'Angleterre leur avoit tollu, excepté Bervyc.

Item, en ce meisme an, le quatriesme jour de décembre, le pape Jehan trespassa, le dix-neuviesme an de sa papauté; et l'erreur de la benoicte vision que longuement avoit tenue il rappella au lit de la mort, si comme l'en dit. Et après luy fu eslu un cardinal qui avoit à nom, par son titre, Jacques, prestre cardinal de Sainte-Prise, et estoit de l'ordre de Cistiaux. Et fu faite ladite eslection le dix-neuviesme jour de décembre, et fu consacré le huitiesme jour de janvier, et fu appellé Benedic le douziesme, (et le deux cens et uniesme pape.)

Item, en ce meisme temps, le roy Phelippe se mist à chemin pour aler visiter le pape nouvel; mais ainsi, comme il fu au milieu du chemin, une grant maladie le prist; si s'en retourna par le conseil des phisiciens. Mais il envoia solemnels messages sus certaines péticions et requestes touchans le passage de la Terre sainte; sur lesquielles requestes le pape les oï très gracieusement, et réserva aucunes choses pour en avoir délibération avecques son conseil.

Item, en la veille de la feste saint Nicholas d'yver, furent oïs en la ville de Paris aussi grant tonnerres et foudres comme l'en pourroit oïr environ la Magdaleine et à la saint Marc l'évangéliste; et le neuviesme jour de janvier, tonnerres par semblable manière furent, jasoit ce que yver fust froit.

Item, en ce meisme temps, Jehan, le duc de Bretaigne, considérant le bien du royaume et le péril qui à celuy royaume pourroit venir sé la duchié de Bretaigne eschéoit en main de femme, si voult ledit Jehan laissier ledit duchié au roy de France après son décès, en telle manière et par telle condicion que sé aucun s'apparoit qui fust vrai hoir, le roy luy asseéurroit certaine terre et souffisant; et encore fu-il ordené à greigneur confirmacion que sé certain hoir s'apparoit qui fust droit hoir, le roy luy donroit la duchié d'Orliens. Mais il y ot aucun de Bretaigne qui contredirent à ces choses, et ainsi demoura la chose imparfaite. Et depuis fu journée assignée à traiter de ceste besoigne aux octaves de la Magdaleine, et après au dimenche ensuivant. Et en icelui dimenche se porta la chose par telle manière que tout fu délaissié et finablement mis au noient.

Coment messire Jehan, duc de Normendie, fu si malade que tous les médecins se désespéroient de sa santé.

ANNÉE 1335En l'an de grace mil trois cens trente-cinq, messire Jehan de Cepoy[439], qui avoit esté envoié en la terre de Turquie pour tempter les pors et les passages pour le passage de la Terre Sainte, et l'évesque de Biauvès qui par avant avoit esté en pélerinage encontre les Turcs, s'en retournèrent en France.

Item, en ce meisme an, environ mi-juing, il vint une très grant maladie à messire Jehan, duc de Normendie, ainsné fils du roy de France; et crut ladite maladie par telle manière que tous les médecins se désespéroient de luy. Adoncques, le roy et la royne si mistrent leur espérance en Nostre-Seigneur et firent faire prières, tant par les religieux comme par autres gens de l'églyse, et furent faites processions par diverses églyses; et meismement entre les autres qui en l'églyse de monseigneur saint Denis furent faites, tout le couvent ala par trois jours nus piès à procession; et après les trois devant dis jours, furent portées à Taverni[440], où ledit monseigneur Jehan estoit gissant malade, les saintes reliques du clou et de la couronne, et le doit de monseigneur saint Loys, lesquielles furent emprès luy jusques environ sept jours. Et dist-l'en que le roy dut dire ces paroles, comme bon et vray crestien: «J'ai si grant fiance en la miséricorde de Dieu et ès mérites des sains et prières du peuple, que s'il mouroit, si seroit-il ressuscité par les prières qui en sont à Dieu faites; et pour ce, s'il muert, ne l'ensevelissez pas trop tost, car j'ai grant fiance en la miséricorde de Dieu.» Mais assez tost après, par les mérites des sains et par les prières du peuple, il fu en bonne convalescence, et fu guéri. Si avint que le roy Phelippe et son dit fils messire Jehan se partirent de Taverni le septiesme jour de juillet et vindrent tout à pié jusques à l'églyse de monseigneur saint Denis et là rendirent graces à monseigneur saint Denis, le patron, et veillèrent deux nuis en ladite églyse, et avecques eux aucuns des religieux de laiens; lesquiels religieux, à la requeste du roy, firent de nuit le service de monseigneur saint Denis; et l'endemain l'abbé de ladite églyse chanta la messe devant les martirs, en la présence du roy et de son dit fils, et puis alèrent disner; et après disner, il se partirent et alèrent en moult d'autres sains lieux où leur dévocion estoit.

Item, environ la Magdaleine, le roy d'Angleterre, accompaigné de gens à cheval et de gens à pié, le conte de Namur cousin de sa femme, le conte de Guerle qui sa suer avoit espousée, avec autres nobles d'Alemaigne, tous lesquiels tenoient compaignie audit roy d'Angleterre, se mistrent en la mer d'Escoce avec ledit roy; lequiel entra en Escoce sans aucun empeschement, et puis vint en la ville de Saint-Jehan[441]et icelle garni. Et ylec laissa son frère Jehan Deltan, conte de Cornubie, et Edouart de Bailleul, devant nommé, et s'en vint ledit roy à Saint-Andrieu, et là reçut les hommages d'aucuns d'Escoce; mais ce ne fu pas des greigneurs. Et adonc conferma-il le dit Edouart en roy d'Escoce et ordena que luy et ses successeurs féissent hommage au roy d'Angleterre en eux portant aide contre tous; et, à supploier l'ost d'Angleterre, les roys d'Escoce seront tenus chascun an de délivrer aux roys d'Angleterre trois cens hommes d'armes et mil de pié à leur despens, par l'espace d'un an; et l'an passé, le roy ou les roys d'Angleterre qui après luy seront ne les pourront retenir fors à leur despens. Or, il avint que les Escos seurent la venue le conte de Namur, lequiel s'estoit mis en la mer d'Escoce et venoit une grant pièce après le roy d'Angleterre pour luy aidier contre les Escos. Si féirent les Escos deux embusches dont l'une des embusches fu devant ledit conte et l'autre par derrière. Quant ledit conte de Namur et toutes ses gens furent passés, si issirent ceux de devant et puis ceux de derrière; si fu ledit conte enclos et là fu pris, et pluseurs de ses gens mors. Adonques le conte de Moret[442], qui pour l'amour du roy de France le vouloit délivrer et le convoioit avecques quatre-vingts hommes armés, si fu pris des Anglois quant il retournoit, et furent ses gens ainsi comme tous mors; et ledit conte de Moret fu mené en une des prisons au roy d'Angleterre.

Item, en ce meisme an, les vins furent si vers et si crus que à peine les povoit-on boire sans aucune indignation.

Coment le roy visita les lointaines parties de son royaume; et coment grant tempeste de tonnoire chéi au bois de Vincennes quant messire Phelippe d'Orliens fu né.

ANNÉE 1336L'an mil trois cens trente-six, le roy de France Phelippe visita les lointaines parties de son royaume, et en toutes cités ou bonnes villes là où il venoit, très honnorablement receu estoit. Et, en faisant la visitation dessus dite, il alla jusques à Avignon, et Jehan, son ainsné fils, duc de Normendie, aveques luy. Et visitèrent le pape, lequel les receut à grant honneur. Et entre les autres choses, il y ot moult grant parlement entre le pape et le roy du passage de la Terre Sainte. Et après demanda à savoir mon: considérées les alliances lesquelles estoient faites entre les roys de France et les roys d'Escoce, et espécialement depuis le temps de Phelippe-le-Bel oncle du roy de France, s'il estoit tenu de porter aide aux Escos contre le roy d'Angleterre. Et après toutes ces choses, le roy ala visiter saint Loys de Marseille et ala visiter son navire, lequel il avoit fait appareiller pour le passage de la Terre Sainte. Et quant il fu là, il fu receu de Marseillois, jasoit ce qu'il ne fussent pas sous sa seigneurie, en si très grant révérence et honneur que en la mer estoient les nefs ordenées par manière de bataille, et, en la présence du roy, il s'entre battoient par grant léesse de pommes d'orange.

Item, en ce meisme an, le troisième jour de mars, il fu esclipse de soleil, laquelle fu veue près du centre du soleil, et avoient Saturne et Mars leur regart au soleil, et commençoient lesdites planètes Saturne et Mars à estre rétrogrades. Et dura ladite esclipse par onze heures, avecques aucunes minutes.

Item, en ce meisme an, le roy Phelippe, depuis qu'il ot visité le pape Bénédic, si prist son chemin en retournant par Bourgoigne, et là fu receu du duc et conte à très grant honneur; mais quant le roy fu par delà, il trouva très grant matière de dissencion entre le duc et le conte et messire Jehan de Chalons et aucuns autres nobles d'Alemaigne lesquiels estoient adhérens aveques ledit messire Jehan de Chalons, pour cause d'aucunes redevances lesquelles estoient dues audit messire Jehan en la duchié de Bourgoigne, si comme il disoit, et meismement sur la ville et le puys de Salins; lesquelles redevances ledit duc et conte s'efforçoit de luy tollir, et sans cause; mais le duc et conte, en la présence du roy, le contredisoit et disoit que à luy appartenoit.

Le roy ne les pot oncques mettre à acort, et adonques en la présence du roy, ledit duc et conte fu, de par ledit messire Jehan, deffié et tous ses adhérens. Et l'endemain, ledit messire Jehan et sa compaignie entra en la conté de Bourgoigne et en gasta une grande partie, tant par l'espée que par le feu et par voleries; et après, il se retrait en aucuns chastiaux avecques ses complices, lesquels chastiaux il avoit par avant garnis. Adoncques le duc et conte de Bourgoigne, lequel avoit avec soy en son aide le roy de Navarre, le duc de Normendie, le conte de Flandres, le conte d'Estampes, si assembla grant ost et s'en ala tenir siège devant le chastel messire Girart de Monfaucon que on appeloit Chaussi[443], et tint ilec son siège par l'espace de six sepmaines, et le prist. Et puis se retira vers la cité de Besançon, laquelle cité estoit du costé et de la partie messire Jehan de Chalons. Et quant il ot esté une pièce devant ladite cité, il présentèrent trièves d'une partie et d'autre jusques au nouvel temps, car l'ost n'avoit pas vivres à volenté, et ainsi demoura la chose imparfaite.

Item, en ce meisme an, le quatorsiesme jour de juing, il ot si grant feu au Lendit de Saint-Denis tant en draps comme en autres denrées, que toutes furent arses, si que c'estoit grant pitié à veoir; et s'en départirent pluseurs personnes povres qui estoient venues riches.

Item, le secont jour de juillet, le roy Phelippe ot un enfant né de sa femme au bois de Vincennes, lequel fu appelé Phelippe, en baptesme.

Item, la veille de la Magdaleine ensuivant, qui fu au dimenche, Hugues de Crusy[444], chevalier, né de Bourgoigne, lequel avoit esté n'avoit guère prévost de Paris, et après seigneur de Parlement[445], fu accusé de divers crimes et convaincu tant comme très faux juge, lequel fu condempné à estre pendu au gibet de Paris.

Item, le quatriesme jour d'aoust, il fu grant tempeste de tonnoire environ Paris et espécialement environ le bois de Vincennes, par telle manière que les tentes et les courtines, lesquelles avoient esté faites pour le regart de la royne de France, laquelle avoit eu fils c'est assavoir monseigneur Phelippe qui fu duc d'Orliens, furent à terre trébuchiées; les murs et les maisons chéoient; le pignon à la tente de la royne fu abattu; un gros arbre fu esrachié de terre, et si ot des gens mors, si comme l'en disoit. Et briefvement il n'y eut personne audit bois qui ne eust très grant paour au cuer.

Item, en ce temps, il sourdi une très grant dissencion entre le roy de France Phelippe et le roy d'Angleterre Edouart, pour la destruction du chastel de Xaintes en Poitou, laquelle avoit esté faite par messire Charles, conte d'Alençon, frère du roy, et par le conte de Gyen[446], et pour aucunes villes et forteresces; lequel messire Charles de Valois, père du roy Phelippe, avoit esté envoié en Gascoigne de par le roy Charles contre le roy d'Angleterre Edouart qui à présent règne, pour contumaces par luy faites; si avoit pris et destruit ledit chastel de Xaintes et autres villes et forteresces, par force d'armes; lesquelles choses Edouart, roy d'Angleterre, quéroit qu'elles lu y fussent restituées et rendues. Pour lesquelles demandes et responses pluseurs messages eussent esté envoiés en Angleterre et d'Angleterre en France; mais nul accort n'y pot estre mis, car messire Robert d'Artois empeschoit moult la chose, si comme l'en disoit communéement.


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