The Project Gutenberg eBook ofLes heures longues, 1914-1917This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Les heures longues, 1914-1917Author: ColetteRelease date: August 15, 2013 [eBook #43475]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Madeleine Ghozzi & Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Internet Archive - University of Ottawa)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES LONGUES, 1914-1917 ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Les heures longues, 1914-1917Author: ColetteRelease date: August 15, 2013 [eBook #43475]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Madeleine Ghozzi & Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Internet Archive - University of Ottawa)
Title: Les heures longues, 1914-1917
Author: Colette
Author: Colette
Release date: August 15, 2013 [eBook #43475]Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Credits: Produced by Madeleine Ghozzi & Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Internet Archive - University of Ottawa)
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Table
Saint-Malo, août 1914.
La guerre?... Jusqu'à la fin du mois dernier, ce n'était qu'un mot, énorme, barrant les journaux assoupis de l'été. La guerre? Peut-être, oui, très loin, de l'autre côté de la terre, mais pas ici.... Comment imaginer que l'écho même d'une guerre pût franchir ces rochers, farouches uniquement pour que semblent plus doux, à leurs pieds, la vague, le gazon marin clairsemé, le chèvrefeuille, le sable gaufré par la petite serre des oiseaux.... Ce paradis n'était point fait pour la guerre, mais pour nos brèves vacances, pour notre solitude. Les récifs cachés sous la mer n'y veulent point de barque; l'épervier vigilant en bannit les oiseaux. Chaque jour, vers l'heure de midi, il montait au ciel et tardait à redescendre; notre jumelle marine le découvrait très haut, large ouvert, appuyé sur le vent, et son bel œil brûlant ne regardait pas la terre....
C'était pourtant la guerre, cette Cancalaise dure, cette vendeuse de poisson qui avait cessé, le mois dernier, de bavarder et de rire, qui réclamait son dû en argent et en bronze, et refusait les billets de banque, qui regardait au loin sur la mer venir le cortège des jours sans pain ni cidre....
C'était la guerre, ce garçon épicier à bicyclette qui colportait, au grelot allègre de sa machine, des bruits de disette, des avertissements de cacher le sucre, l'huile, le pétrole....
C'était la guerre. Dans Saint-Malo, où nous courions chercher des nouvelles, un coup de tonnerre entrait en même temps que nous: la Mobilisation Générale.
Comment oublierais-je cette heure-là? Quatre heures, un beau jour voilé d'été marin, les remparts dorés de la vieille ville debout devant une mer verte sur la plage, bleue à l'horizon, —les enfants en maillots rouges quittent le sable pour le goûter et remontent les rues étranglées.... Et du milieu de la cité tous les vacarmes jaillissent à la fois: le tocsin, le tambour, les cris de la foule, les pleurs des enfants.... On se presse autour de l'appariteur au tambour, qui lit; on n'écoute pas ce qu'il lit parce qu'on le sait. Des femmes quittent les groupes en courant, s'arrêtent comme frappées, puis courent de nouveau, avec un air d'avoir dépassé une limite invisible et de s'élancer de l'autre côté de la vie. Certaines pleurent brusquement, et brusquement s'interrompent de pleurer pour réfléchir, la bouche stupide. Des adolescents pâlissent et regardent devant eux en somnambules. L'automobile qui nous porte s'arrête, étroitement insérée dans la foule qui se fige contre ses roues. Des gens l'escaladent, pour mieux voir et entendre, redescendent sans nous avoir même remarqués, comme s'ils avaient grimpé sur un mur ou sur un arbre;—dans quelques jours, qui saura si ceci est tien ou mien?... Les détails de cette heure me sont pénibles et nécessaires, comme ceux d'un rêve que je voudrais ensemble quitter et poursuivre avidement.
Un rêve, un rêve.... De plus en plus, un rêve: car à mesure que je m'éloigne de la ville, que je retourne vers les campagnes que balaie l'aile effarée des tocsins, ces prés, ces moissons, cette mer endormie ne sont plus qu'un décor, interposé entre moi et la réalité: la réalité c'est Paris, Paris où vit la moitié de moi-même, Paris peut-être fermé à cette heure, Paris suffocant et gris sous sa brume d'août, plein de cris, fermentant de chaleur et de fureur, d'angoisse et de bravoure....
Sera-ce ma plus longue soirée de la guerre, celle que je passe encore ici dans l'attente du départ, celle où le calme plat renverse, dans la mer, l'image des rochers violets? Toute la nuit la mer se tait, sans pli, sans souffle, et balance à peine, toutes ombrelles épanouies dans un phosphore laiteux, des méduses de cristal bleu....
26 août 1914.
Le septième jour de la mobilisation, un sergent de ville arrêta le taxi qui nous menait vers la Madeleine, et deux soldats y montèrent, à qui nous fîmes conduite jusqu'à la gare de l'Est. L'un des deux «réservoirs» était bien sage, mais l'autre!... Nous n'avions jamais vu pareil diable, maigre, tanné et moustachu, avec des gestes qui menaçaient les vitres. Pas méchant, et certainement à jeun, mais exultant d'une joie qu'il raconta tout de suite:
—Monsieur, madame, je ne peux pas croire ce qui m'arrive! Je me tâte pour savoir que c'est vrai! Je suis dans tous mes états, et pourtant vous pouvez voir que je ne suis plus un petit garçon, j'ai trente-neuf ans.... Ah! c'est que je reviens de loin!...
—Vous étiez malade?
—Pire que malade, j'étais désespéré. Songez que quante j'avais dix-huit ans, je me suis engagé parce qu'on disait qu'on allait faire la guerre à l'Allemagne. Je t'en fiche, monsieur, madame, mon temps passe et je ne vois rien venir. Bon sang, que je me dis, j'aurai le dernier mot, je r'engage. Une fois r'engagé, la paix partout. Je me bute, je r'en-r'engage: ce coup-là j'ai eu le battement de cœur, on nous promettait la guerre, je croyais tous les matins qu'on la tenait, mais ces gens du gouvernement ont encore une fois arrangé ça.... Alors, j'ai perdu courage, je suis retourné au pays, j'étais si dégoûté de tout que j'ai voulu me marier, avec une bonne femme de mon patelin, une jeunesse dans mon genre.... Y a un bon Dieu, monsieur, madame! le mariage était pour après-demain, et hier on me mobilise! Ah! ça n'a pas traîné, ce que je l'ai plantée là, ma bonne femme!...
Il riait, il était terrible et gai. Il avait des yeux jaunes de loup solitaire, il ouvrait ses bras secs comme pour étreindre sa seule fiancée, la Guerre.... Puis, rappelé à la réalité et au souci des convenances par les cahots du taxi, il rangea ses coudes anguleux, dit aimablement: «Pardon, esscuse!» et nous écrasa les pieds d'un godillot cordial.
10 octobre 1914.
Trois heures.... La belle lune glacée a quitté le ciel, et il s'en faut de deux heures encore que les fenêtres bleuissent. C'est le moment le plus obscur, et le plus calme, dans le dortoir du collège-hôpital. Sous l'électricité en veilleuse, les huit blessés sont endormis. Endormis, mais non silencieux. Le sommeil libère la plainte qu'ils retiennent tout le long du jour par orgueil. Le pleurétique geint régulièrement, d'une voix douce, comme une femme. Celui qui a la mâchoire et l'œil éclatés dit, de temps en temps: «oh!» avec l'accent de l'effarement, du scandale. Un mince jeune homme blond, amputé de la jambe depuis quatre jours, gît sur le dos, les bras ouverts, et son sommeil semble avoir renoncé à la vie. Un barbu, le bras pris dans le plâtre, cherche dans son lit, en soupirant, la place où il souffrirait moins. Cet autre, la gorge bandée, râle?... non, il ronfle, en étouffant à demi....
D'hier soir jusqu'à cette heure, ils n'ont goûté que des miettes de repos, brisées, mesurées par la fièvre, la soif, l'élancement intolérable. Ils ont imploré tour à tour le verre de tisane, le grog, le lait chaud, la piqûre, surtout la piqûre.... Les voilà, ces braves, vaincus par la longue nuit. Misérables comme les voilà, s'éveilleront-ils?
Oui, ils s'éveilleront! Quand les passereaux crient sur le gazon blanc de gelée, les huit blessés saluent aussi l'aube rouge, d'un cri plus vif, d'un soupir plus haut, d'un juron étouffé où reparaissent la vie et le rire. Ce sont les fils d'une bonne race, qui ressuscitent et bondissent avec la lumière. Assis et flairant le parfum du café, le pauvre monstre à la tête éclatée et pourpre clignera vers moi son œil unique, et me dira de sa demi-bouche malicieuse:
—Avouez que j'ai vraiment ce qu'on peut appeler une trogne rubiconde!
Et il réclamera sa double ration de petit déjeuner, alléguant que le liquide, ça ne lui tient pas au corps.
Soulevant son lourd bras plâtré, le voisin, grivois et gaulois, se réjouira selon Rabelais, et le petit amputé, exsangue, préoccupé de son moignon, de la barbe blonde qui salit ses joues, de son avenir de joli garçon, m'interrogera encore une fois:
—Dites voir.... Dites voir comment il était amputé, votre père? Plus haut que moi, hein? et il marchait, oui? Il courait, dites voir?... Comme un lapin, qu'il courait.... Et c'est vrai, qu'il a trouvé à se marier tout de même? Oui? Avec une jolie femme? C'est vrai?... Comment qu'elle était, sa femme? dites voir?...
—La Tête va bien?
—La Tête ne va pas plus mal.
Il est assis sur son lit, dans un angle de la salle blanche, et son œil nous suit, brillant et intelligent entre les bandes entre-croisées, entre des décamètres et des décamètres de gaze à pansements.... Il soupire caninement au passage des escalopes odorantes et des pommes de terre frites: son gros appétit campagnard méprise la nourriture liquide, la seule que lui permette son affreuse blessure....
Quand il revint à lui, après un long évanouissement, il avait la tête dans une flaque d'eau. Il se dit: «Allons, je ne suis pas trop blessé.» Puis il aperçut un bon morceau de sa langue, toutes ses dents, et divers autres éclats de lui-même, qui baignaient dans la flaque. Alors il se dit: «Si, je suis pas mal blessé.» Il se mit debout, lentement, et commença de souffrir. Pas à pas, parmi les corps silencieux et les corps gémissants, il fit deux kilomètres, jusqu'à un village en ruines, où quelques habitants épouvantés s'écrièrent à sa vue:
—Ah! mon pauvre garçon! dans quel état.... On ne peut pas vous panser ici, et les nôtres sont là-bas, à X..., à douze kilomètres!...
Muet, le blessé fit les douze kilomètres. Il ne peut pas dire en combien d'heures. A X... on le conduisit au commandant, et il écrivit sur un bout de papier:
«Mon commandant, voulez-vous, s'il vous plaît, me prêter votre revolver.» Et il signa.
—Jamais de la vie! se récria le commandant. On va t'arranger ça, mon garçon, on va te guérir, tu m'en diras des nouvelles! Tu viens d'où?
Réponse écrite.
—Mais c'est à douze kilomètres, ça! Comment se fait-il que tu n'aies pas rencontré des voitures d'ambulance? Tu n'en as pas rencontré?
—Si, plusieurs, écrit La Tête.
—Et ils ne t'ont pas vu?
—Si mon commandant, écrit posément La Tête; mais ceux qu'ils ramassaient étaient tellement plus malades que moi; mais je pouvais encore marcher;alors, je n'ai pas cru devoir leur demander de me prendre.
Je n'ai pas encore rencontré d'infirmières neurasthéniques. Le secret de leur sérénité ne tient peut-être pas tout entier dans le don total qu'elles font de leur activité physique et morale. Peut-être leur optimisme s'alimente-t-il à celui des blessés—car je n'ai pas non plus rencontré de blessés neurasthéniques. Je n'ai vu de tristes, dans une salle où l'on compte, pour douze hommes, vingt et un bras et vingt jambes, que les gens bien portants, les passants, les visiteurs.
La plupart de ces jeunes Français, échappés à la mort au prix d'un membre, guérissent, verdoient comme un arbre ébranché. A voir le teint vivace, l'œil humide et gai d'un enfant de vingt ans, le bras droit scié à l'épaule, et qui rit de sa maladresse à manger de la main gauche, on se dit follement: «Son bras va repousser, mais oui, c'est tout naturel....» Son voisin, pendant qu'on lui panse un moignon de pied informe, se penche, froidement curieux: «Si on ne jurerait pas un morceau de viande que les chats se sont battus dessus!» Et il rit, lui aussi. Cela est admirable, cela est simple. Nous n'aurons pas à consoler, autrement que par notre amour, notre gratitude, la foule glorieuse de nos jeunes amputés. Déjà ils nous réconfortent, déjà leur bravoure a la suprême coquetterie du sourire, et leur malice redressée joue avec toutes les difficultés. L'un saura dans quelques jours écrire de la main gauche; celui-là pince, entre ses genoux durs de cavalier, un petit miroir, et d'un seul bras se rase et se peigne.
Un amputé du pied se congratule: «J'ai de la chance, on m'a conservé le genou, et on fait à présent des appareils tellement légers! Ma mère qui se désole là-bas, je n'irai la voir qu'avec mon faux pied; elle qui s'attend à voir arriver unpilon, ça lui fera une bien bonne blague!»
Leur hâte de guérir est révélée par leur sagesse même, l'immobilité appliquée, le soin de ne pas déplacer un pansement, l'intensité du regard qu'ils tournent vers la fenêtre et la porte. Mais que l'un des douze vienne à demander:
—Quelle heure est-il?
Onze voix lui répondent, se récrient, discutent une avance ou un retard d'un quart d'heure. Car ils l'avouent tous, amputés crâneurs ou blessés mélancoliques, ce lieu-ci est un lieu entre tous où l'on sent le prix des minutes et des heures, et l'austère, l'inexorable lenteur du sablier.
6 novembre 1914.
Les plus vives émotions d'avant-victoire, ce n'est pas là que je les cherchais. Elles m'attendaient pourtant dans cette salle enfumée, longue, qui étouffe les sons d'un ardent et maigre orchestre.
Ici, on chante, ici, on danse, et le public s'y presse tous les soirs. L'étrange public, de femmes jeunes, d'hommes âgés, d'étrangers cordiaux, de petits chiens sur les genoux.... Public avide, naïf, rajeuni jusqu'à la candeur et déjà si renouvelé par la guerre qu'il ne chérit plus que les chansons de son passé et murmure en chœur, avec des duettistes aux cheveux gris,le Temps des Cerises.... Mais il résonne aussi, en sourdine, d'un grondement harmonieux, lorsqu'un bras débile, une voix usée miment et chantent:
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand....
Miracle, auquel nous ne pensions pas, rédemption d'un art, d'un genre décrié, avili: les mots qu'on évitait, qu'on délaissait comme des joyaux démodés et trop lourds ont repris vie; ils suscitent des images magnifiques ou sanglantes: ils heurtent, réveillent, rallument un brasier assoupi de souvenirs.... Un soupir unanime les accompagne, ces mots: «Patrie ... nos soldats ... la France, le drapeau ... la gloire ...» et la voix du baryton, le soprano pauvre de la diseuse hésitent, se mouillent: une mitraille de bravos couvre ces défaillances. Le public se dresse, têtes nues, quand un fantaisiste minable commence, sur un violon fait d'une boîte à cigares, l'Hymne belge,suivi de laMarseillaise,puis de l'Hymne russe,enfin le chant national anglais. Droits comme à l'église, les hommes chantent. Un vieillard, près de nous, chante, en martelant le parquet de sa canne, et dédaigne d'essuyer les larmes qui roulent sur ses joues. Une jolie fille en bonnet de police veut chanter, et sanglote. Deux jeunes soldats anglais, frais, tirés à quatre épingles, chantent religieusement, les yeux levés, sans regarder personne, et leur raide modestie semble ignorer que les applaudissements vont à eux, à la fin duGod save the king.
Belles larmes, claire averse portée par un orage de musique sacrée! Et comme le rire s'y mêle promptement, sans presque les tarir, lorsqu'on nous raconte, ensuite, queGuillaume est enrhumé, ou les tribulations glorieuses d'un autobus Madeleine-Bastille! Un peuple vif, déconcertant, tenace, rebondissant, capable de nonchalance, capable aussi de trop de hâte, d'héroïsme, de patience, détenteur des défauts les plus flatteurs et des qualités les plus contradictoires—le peuple français, enfin—pouvait seul inventer et lancer par-dessus la rampe, dès aujourd'hui, ces chansons qui sont, au vrai, celles de demain, les unes férocement gaies, les autres où l'humour vengeur s'adoucit déjà d'une commisération méprisante—des chansons d'après la victoire.
4 décembre 1914.
—Ma laine chinée? qu'a-t-on fait de ma laine chinée? Ah! la voilà sous le fauteuil!
S'étant relevé avec un peu de peine, son crochet d'écaille d'une main et sa pelote gris-bleu de l'autre, le vieux monsieur se rassit et se remit à crocheter.
Il y est, à présent, presque aussi habile que vous et moi. Je n'ai même pas eu envie de rire, quand il vint, il y a trois ou quatre semaines, me dire simplement:
—Ma chère amie, j'ai soixante-cinq ans, des yeux passables à condition de porter binocle, des doigts que la goutte a épargnés. Voulez-vous être assez aimable pour m'apprendre à faire du crochet pour nos soldats?
Il y mit beaucoup d'adresse et de patience, et le point marguerite, la demi-barrette et le tricot tunisien n'ont plus de secret pour lui.
—Je ne mets plus les pieds à mon cercle, nous avoue-t-il. J'ai enfin trouvé un motif honorable pour fuir les vieilles barbes comme moi qui y sont restées, et dont l'optimisme même est lugubre. Je trouve un foyer, moi qui n'ai plus de famille. Je découvre que les femmes causent, qu'elles pensent, qu'elles souffrent avec grâce, et que la conversation, douairière amène qu'on croyait morte, ressuscite.... Je découvre qu'un vieil homme inutile tient, sans ridicule, un crochet aussi bien qu'un éventail de cartes.... Je médite, je constate les lacunes de l'éducation masculine,—car il n'y a pas d'école où l'on apprenne à coudre aux jeunes garçons, à part l'armée! Un étudiant pauvre saura tout faire, s'il est intelligent, sauf ajuster une pièce à son pantalon ou ravauder une chaussette.... Tenez, ma chère amie, dites-moi donc s'il faut que je commence ici les diminués de l'emmanchure, et je vous raconterai tout bas comment, petit provincial timide, pauvre et gourmé, je suis resté pendant dix ans la proie d'une servante avisée, parce qu'elle savait coudre, et que moi je ne savais pas....
Décembre 1914.
Mon amie Valentine est de celles dont on dit: «Elle est bien gentille, mais elle n'a rien inventé.» Ce n'est pas là un mauvais compliment, et je ne vois pas ce que pourrait ajouter, à cette femme charmante, le brusque souffle du génie inventif. Mon amie Valentine a le tact, en toute circonstance, d'obéir à une routine qui est presque du bon goût: elle s'habille comme tout le monde et depuis la guerre, comme tout le monde elle tricote, pleure un peu en secret, et écrit chaque jour à son mari, qui est dans les tranchées—comme tout le monde, «une tranchée de troisième ordre», écrit-il gaiement, «où il n'y a même pas de salle de douche».
Mon amie Valentine témoigne d'une grande discrétion dans l'anxiété, et n'en donne rien à remarquer, sauf qu'elle éclate de rire trop facilement, malgré elle, et se le reproche avec deux promptes larmes dans les yeux. Elle a subi deux rudes surprises, depuis quatre mois: la guerre, d'abord, puis celle de découvrir, après une tiède union de dix années, qu'elle aime son mari. Elle songe à lui à toute heure, espère ses lettres, les lit, les promène dans un grand sac parmi des pelotons de laine, les relit jusqu'entre les lignes—et la voici justement tout inquiète, dans un fauteuil en face de moi:
—Je ne comprends rien au ton des lettres de Jacques, me confie-t-elle. Et lui, de son côté, me parle des miennes comme s'il n'en était pas tout à fait content. Ainsi, dans l'avant-dernière (attendez, je l'ai là), il écrit: «Tu me parles tout le temps de la guerre; j'aimerais mieux autre chose. J'en ai plein le dos, moi, de la guerre, et plein les yeux, et plein les oreilles. En lisant ta lettre du 8, j'avais l'impression d'avoir épousé Joffre! Raconte-moi des potins, des histoires de notre petit, de la maisonnée.... Si je compte bien, c'est ce mois-ci que la vieille jument doit mettre bas à la campagne; informe-toi d'elle....» Vous ne trouvez pas ça singulier que mon mari, du fond de la tranchée, calcule les jours de mise-bas de la jument?... Mais voici le plus fort, sa lettre de ce matin: «Veux-tu aller choisir dans un grand magasin et m'envoyer, sous une enveloppe de papier fort, des échantillons de moquette unie, dans les teintes havane et or un peu sombre? Je voudrais que tu fisses changer le tapis de notre chambre, que la fuite d'eau a gâté en juillet. Cette grande tache, entre la commode et la fenêtre, me tire l'œil, m'obsède, et j'aime bien avoir l'esprit libre pour me battre». Enfin, voyons, ma chère amie, je vous fais juge! Vous trouvez normal que cet homme, dans sa cave où l'eau monte, et qui a déjà été deux fois à demi enterré par des explosions d'obus allemands, ne soit «obsédé» que par la tache du tapis de notre chambre? Il y a des moments où je crains que....
Et mon amie Valentine se toucha le front d'un geste significatif. Je la rassurai de mon mieux, brièvement, en évitant les paroles trop affectueuses, les fraternels baisers qui invitent aux larmes, et nous parlâmes d'autre chose, tandis que j'aurais voulu lui dire:
—Mon amie Valentine, ce qu'a votre mari, non, ce n'est pas de la folie, c'est simplement de l'amour. Pendant qu'il écarte l'ennemi de son terrier, de son mètre de remblai, de sa haie dépouillée, il voit le précieux et minuscule noyau de sa patrie: la chambre conjugale, la lampe, la commode ventrue—et le tapis taché.
«Allez donc chercher des échantillons de moquette, en vous réjouissant de l'instant où votre mari, par la fente de jour gris qui tombe dans la tranchée, les comparera l'un à l'autre et en éprouvera le velours, du bout de ses doigts crevassés. Ne manquez pas, non plus, de noter le jour et l'heure où la jument âgée mettra bas; relatez les potins de votre cercle d'amies, finissez par le dernier joli mot de votre petit garçon, et laissez de côté, dans les lettres à votre mari, le sort des armées, les pronostics de votre oncle le sénateur, la politique—bref, la guerre. Lui écrire «n'importe comment» c'est charmant, lui écrire «comme il faut» est mieux. Faites attention qu'il est votre mari, qu'il vous aime, qu'il vous lit—qu'il vous juge, et que vous devez triompher de la plus difficile épreuve: une longue séparation. Songez que les jours d'absence s'ajoutent aux jours, songez que l'heure du retour, encore indistincte derrière un voile de fumée fendu d'éclairs, approche cependant. Songez qu'à travers tout, et sans cesse, celui que vous attendez n'aura pensé—ô la commode ventrue, ô la tache du tapis!—qu'à vous seule, et qu'avant de vous évanouir dans ses bras, il faudra lui donner le temps de savoir que vous êtes, ponctuellement, celle qu'exige sa confiance d'homme sûr de retrouver, sûr d'étreindre ensemble sa nouvelle fiancée et sa compagne fidèle».
Décembre 1914.
La chasse ... oui, mais pas comme vous l'entendez. Il y a hausse, hausse secrète naturellement, sur certains produits allemands, depuis la guerre. Cela est aussi vrai que peu croyable, et difficile à prouver. Certains comprimés d'aspirine sont devenus introuvables, non pour cause de juste boycottage, mais parce que les clients maniaques les trustent. J'ai entendu un médecin d'hôpital militaire réclamer, pour un pansement, une bobine d'un emplâtre «plastik» (exiger le K) allemand, et tempêter parce qu'on lui en offrait un autre, d'origine moins teutonne.
Mais voici le plus beau: J'achetais l'autre jour un savon quelconque dans l'une de ces halles à parfumerie que Berlin pourvoyait, par tonnes, de maquillage en bâtons, en pâte, en poudre, et je demandais au propriétaire:
—Eh bien! on a prohibé tous les produits Leichner? Quel tracas pour vous!
—Ne m'en parlez pas, me répondit-il, je ne sais plus où donner de la tête.
—C'est une grosse perte d'argent pour votre maison?
Il me regarda, étonné:
—Une perte? Je vous avoue que pour l'instant, si je voulais, ce serait plutôt une source de bénéfices. Quoique les théâtres soient encore fermés, les artistes défilent chez moi: «Vous avez encore du Leichner? Il me faut du fond de teint, du numéro 2, du numéro 3, du rouge en bâton, du crayon bleu, du crayon bistre....» On m'en achetait par deux ou trois bâtons, on me les prend par douzaines. Il y a même un artiste qui m'a téléphoné, d'un petit air détaché: «Envoyez-moi tout ce qui vous reste, et vous savez, ça ne fait rien, si le Leichner a subi depuis la guerre une petite majoration....» Moi, ça me fait lever les épaules, c'est de la manie. Vous ne pensez pas qu'ils ne l'auraient pas volé, ces clients-là, de trouver un jour, sous la bande imprimée «Leichner», une autre petite étiquette portant: «Contrefaçon parisienne?»
Décembre-Janvier 1915.
Il est fini, ce beau voyage épouvanté. Me voici—pour combien de jours?—cachée dans Verdun. Un faux nom, des papiers d'emprunt, ce n'était pas assez pour me garder, pendant treize heures de trajet, du gendarme nouveau-style, que la guerre fait subtil, railleur, indiscret, ni de ton commissaire impérieux, gare de Châlons! En chemin, j'ai rencontré tous les périls: l'amie infirmière commise à l'arrivée des trains de blessés et qui s'écrie: «Vous ici!», le journaliste devenu militaire et qui s'enquiert: «Votre mari va bien? Vous allez le voir?», le médecin-major, qui «comprend» et qui m'adresse des clins d'œil à inquiéter un garde-voie.... Les heures les moins troublées furent celles du «train noir», qui chemine toutes lumières éteintes entre Châlons et Verdun, lentement, lentement, comme à tâtons, retenant son asthme et son sifflet. Heures longues? peut-être, à cause de l'impatience d'arriver, mais heures remplies, inquiètes, illuminées par la lueur boréale d'une canonnade incessante, une lueur rose qui halète au ras de l'horizon, au nord-est.
Un somptueux tonnerre raccompagne, continu, nourri, qui ne déchire pas l'oreille mais sonne dans tous les membres, dans le ventre et la tête, et parfois la chute florale des fusées éclairantes, qui crèvent la nuit.
Personne n'a dormi, personne n'a parlé jusqu'à l'éclosion de l'aube d'hiver, jusqu'à l'arrivée à Verdun, et combien j'enviais, déguisée, ces commerçants verdunois qui passaient devant le gendarme avec un «Ça va?» et une poignée de main....
N'importe. J'y suis, je tâcherai d'y rester, prisonnière bénévole. La canonnade toute proche ne ronfle pas seule: un feu de coke pète et flambe, et mes complices—un sous-officier couleur de blé mûr, sa jeune femme brune comme une châtaigne, propriétaires verdunois—me rient, par-dessus le café et le lait concentré. Moyennant que je ne sorte pas, que je ne m'approche pas des fenêtres,—«attention aux médecins-majors logés en face!»—tout ira bien. Les vitres chantent aigu:i-i-i, aux moments où la canonnade plus intense nous oblige à hausser la voix, et un soleil d'hiver présage la gelée.
Je brûle d'apprendre tout, de frémir, d'espérer. Je questionne:
—Qu'y a-t-il de nouveau?
Le sous-officier ravitailleur fronce les sourcils, tire sa moustache de Vercingétorix:
—De nouveau? Il y a que le tapissier est un cochon!
—Le....
—Le tapissier, parfaitement. Le beurre que vend le tapissier, c'est de la margarine!
—Oui ... et puis?
—Et puis, il y a que le marchand de pianos vient de recevoir un arrivage de sardines épatant. J'y cours en allant voir à nos chevaux....
—Oui, oui ... et puis?
—Et puis, s'écrie la jeune femme brune, il y a que c'est une honte de nous faire payer trois sous un poireau! D'ailleurs le sous-préfet en a assez, il va rassembler à la sous-préfecture du riz, du macaroni, des pommes de terre, et nous verrons si les épiciers auront encore l'audace de....
—Oui, oui, oui! ... Mais, je vous en prie, la guerre?
—La guerre?
Vercingétorix me contemple, ses yeux bleus ingénus tout larges ouverts. Je perds patience:
—La guerre, enfin, sapristi! Ça qu'on entend, ça qu'on lit, ça que vous faites!
Les yeux bleus deviennent, de rire, tout petits:
—Ah! oui, pardon, la guerre... Eh bien mais, ça va, ça va.... Ça va très bien. Ne vous tourmentez pas.
Je méritais cette réponse de tranquille brave homme. Et il ne m'a pas fallu huit jours pour comprendre qu'ici, dans ce Verdun engorgé de troupes, ravitaillé par une seule voie ferrée, la guerre, c'est l'habitude, le cataclysme inséparable de la vie comme la foudre ou l'averse;—mais le danger, le vrai, c'est de ne plus manger. Tout commerce cède le pas et la place à celui des comestibles: le papetier vend des saucisses et la brodeuse des patates. Le marchand de pianos empile, sur les gaveaux et les pleyels fatigués qu'il louait naguère, mille boîtes de sardines et de maquereaux; mais le beurre est une rareté de luxe, le lait concentré un objet de vitrine, et le légume n'existe que pour les fortunés de ce monde. Bizarres menus que ceux que nous cuisinons, mon hôtesse et moi. Le bœuf de l'intendance luit pour tout le monde, et son arrivée quotidienne est saluée par un quotidien murmure d'imprécations. Pot-au-feu, miroton sans oignons, rôti, bifteck russe haché, entrecôtes minute,—hélas, il est et reste pourtant bœuf. Que pensez-vous d'une salade de sardines et de macaroni froid? Que vous semble d'un riz-au-lait sans lait, chapeluré de chocolat en poudre et de noix concassées? Mais nous avions compté sans un panier, scandaleux, magnifique, de truffes, apporté par un permissionnaire du Lot, et qui parfuma, pendant dix jours, la maison entière. Il y eut aussi le jour mémorable du fromage à la crème, don d'un farinier de Verdun qui gardait une vache dans son jardin.... Il y eut les dîners d'un restaurant clandestin, où l'on pouvait, par des petites rues noires, aller manger à la nuit close....
Manger, manger, manger.... Eh oui! Il faut bien. Le gel pince, la bise d'est creuse la faim de ceux qui passent les nuits dehors. Il s'agit de garder chaud dans les veines un sang qu'ici tous sont prêts à répandre en ruisseaux, à prodiguer sans mesure. A grand courage, grand appétit, et les estomacs des gens de Verdun ne sont pas de ceux que le danger resserre.
Des prisonniers allemands ont passé rue d'Anthouard. Je les ai vus, entre les lames de mes jalousies toujours baissées. Quelques civils regardaient, sur le pas de leur porte, d'un œil habitué. Figures jaunies de fatigue et de crasse, les prisonniers marchaient mollement, beaucoup d'entre eux ne montraient que l'insouciance et la détente: «Ouf! nous voilà arrivés!» Un soldat allemand, gamin chétif et rieur, tire la langue, au passage, à une femme.
Entre sept et huit heures le matin, entre deux et trois heures l'après-midi, les avions allemands viennent, ponctuels, jeter des bombes. Cela tombe un peu partout, sans grands dégâts ni blessures d'ailleurs. Mais leur tir, la réponse des nôtres et des canons contre-avions, quel fracas! Tout de même, le voisin d'en face pleure son jardin ravagé hier, et son hangar écrasé. Et un toit de la manutention, tout près d'ici, au pied de la citadelle, bâille au ciel. Le sous-officier, Vercingétorix, jure comme un païen contre cesAviatik«qui cherchent à l'empêcher d'aller panser ses chevaux!»
Sa femme me donne l'exemple d'une imprudence parfaite, et rentre aujourd'hui sous une grêle d'éclats qui ne Font pas touchée:
—Que c'est agaçant, que c'est agaçant! s'écrie-t-elle. Croyez-vous que j'ai été obligée de m'abriter sous la porte cochère des X..., avec qui nous sommes très en froid!
Le soir, vers neuf ou dix heures, je risque une furtive promenade hygiénique, à pas peureux,—entendez par ce mot que je tremble de rencontrer une patrouille. Pas un réverbère, pas un bruit, pas une lumière aux volets fermés, entre les rideaux croisés. Mais parfois un cri étouffé, une fuite de petits pieds feutrés, un souffle haletant: j'ai heurté, sans la voir, une des prisonnières volontaires que cache Verdun, une de ces épouses cloîtrées, voilées, qui respirait l'air de la nuit. On connaît ici ces amoureuses, retournées à une vie orientale; si on les nomme tout bas, on ne les trahit guère. On en cite une qui depuis sept mois n'a pas franchi le seuil de sa geôle, ni vu un visage humain, hormis celui qu'elle aime. On dit qu'elle écrit, au loin, qu'elle est la plus heureuse des femmes....
Une route assez mélancolique et plate, au long de l'eau. Mais un soleil de dégel et le ciel sans un nuage, font roses la citadelle, l'archevêché, et bleu le canal. Nous risquons cette promenade en plein jour, au mépris de toutes interdictions maritales et de ce que mon hôtesse nomme «les avions de deux heures et demie».
La route de halage est jalonnée de sentinelles, de peupliers nus, et sur des péniches belges, amarrées, jouent des enfants aux cheveux pâles. Les prés spongieux fument, le dégel a gonflé les ruisseaux. Un tonnerre régulier rythme nos pas; c'est un de ces jours où Verdun dit sobrement que «ça tape en Argonne» ....
—Ces guinguettes tristes, plantées là à même le pré, dit ma compagne, si vous saviez comme on y riait l'été dernier....
Une sèche détonation, dont le fracas amorti descend du haut des airs, l'interrompt:
—Ce sonteux, dit-elle. Les 75 tirent dessus.... Tenez, voilà l'aviatik!
Tandis que je n'entendais encore que le ronronnement du moteur, les yeux perçants de mon hôtesse ont déjà trouvé, sur le bleu net du ciel, le pigeon minuscule, qui grandit et quitte l'horizon; le voici, porté par deux ailes cambrées, neuf, vernissé; il tourne autour de la ville, s'élève, semble méditer, hésiter.... Cinq bouquets blancs viennent d'éclore en couronne autour de lui, cinq pompons de fumée immaculée qui marquent, suspendus dans le ciel sans brise, le point où éclatent nos projectiles;—cinq, puis sept, et leur septuple pétarade nous parvient plus tard....
—Ah! voici les nôtres! s'écrie ma compagne.
D'un poste voisin, s'élèvent, avec un bourdonnement de frelon furibond, deux biplans; deux autres accourent par-dessus la ville. Ils gravissent le ciel en spirales, montrent au soleil leurs ventres clairs, les trois couleurs de leur queue, leurs plans aux lignes droites.... Ils sont vautours, tiercelets, hirondelles déliées, enfin mouches....
—Un allemand encore!
—Oui! et un autre! et un autre encore!
Il n'a fallu que quelques secondes pour emplir ce ciel, vaste et vide tout à l'heure, d'un vol d'ailes ennemies. Combien l'est, noir de sapins et de collines ondulées, va-t-il en darder vers nous? On dirait que l'espace vertigineux et bleu leur suffit à peine; ils tournent, semblent fuir, reviennent soudain comme l'oiseau heurtant la vitre, et nos canons fleurissent l'azur de roses blanches....
—Ceux-ci sont les nôtres! Ils les rejoignent!
—Ce sont des ennemis.... Non.... De si loin, je ne distingue pas....
Nous crions, car le tumulte a grandi, nécessaire à la beauté de la chasse aérienne. Les canons de la ville et des forts donnent de la voix comme une meute, les uns en basse profonde, les autres en aboiements brefs, rageurs. La poursuite magnifique est au-dessus de nous....
—Il est touché! il est touché! non, non.... Oh! il passe....
—Plus en avant, plus en avant! crie ma compagne, comme si les artilleurs pouvaient l'entendre. Vous ne voyez donc pas que tous les projectiles éclatent en arrière!...
Nous courons, nous suivons inconsciemment les avions en criant; il faut, pour nous rappeler à nous, les appels d'une compagnie de fusiliers marins, et leur conseil véhément de gagner l'abri d'un pont de fer.... L'abri.... Pourquoi?
C'est qu'une grêle singulière a commencé de cribler le canal à nos pieds, une grenaille chaude qui fait chanter l'eau.... Qui nous jette cet éclat de fer bouillant?... Nous n'avions pas songé à cela. En regardant avec passion les hommes volants recevoir et échanger la foudre, nous oubliions les étincelles, la cendre brûlante, tombées d'une bataille de demi-dieux qui se disputent la cime des airs....
Sous la passerelle de fer, nous attendons le cou tendu. Nous espérons, nous inventons l'issue la plus belle du combat: la chute, l'effeuillement subit de toutes les ailes courbes, leur défaite tournoyante, là, sur la rive, dans l'herbe.... Il n'y choit qu'une bombe, et le pré imbibé la boit, la recouvre sans qu'elle éclate. C'est un des derniers projectiles, une méchante graine fuselée, jetée par l'Allemand qui s'éloigne. La course d'un nuage d'orage est moins rapide que sa fuite magique: les fumées blanches des obus nagent encore là-haut que les avions ennemis ne sont plus qu'une ligne pointillée, très loin, au bas du ciel nettoyé. La meute de canons espace ses coups de gueule; les fusiliers marins s'égaillent....
En retournant vers la ville, nous trouvons les premières traces de l'attaque aérienne: les arbres de la promenade ont subi un élagage brutal, et dans un trou tout frais des enfants cherchent des débris d'obus, piaillent et grattent comme des poulets après l'averse....
Janvier 1915.
L'automobile emporte, avec nous, des paniers d'étrennes. Pour les soldats? Non. Les soldats ont tout ce qu'il faut, et davantage. Ils ont eu huit ou dix mille oies pour Noël, ils ont du vin, des oranges, du chocolat.... C'est la troupe, grassement ravitaillée, qui nourrit les villages,—ce qui reste des villages.—Mais les enfants de la région?... Hier sans chemise, aujourd'hui vêtus de laine neuve, ils n'ont plus de cheminée pour y poser leurs sabots.
A l'heure où nous quittons la ville, le canon contre-aéroplanes crache furieusement vers un taube. L'oiseau noir vire, prudent, et disparaît. Le bruit de notre moteur couvre la pédale profonde du canon, qui compte ici toutes les minutes des jours et des nuits.
La terre gelée dort, à demi délaissée, et souffre que son repos abrite, dans un pli hâtivement creusé, ici une mitrailleuse sous son feutrage de branches, là un mort sous sa croix,—encore un mort, encore une croix, coiffée d'un képi,—plus loin des soldats, un convoi de vivres, des chevaux, des mulets, parqués sous un chaume de genêt....
Rampont, le premier village, a perdu la moitié de ses maisons. D'un bout à l'autre de l'unique rue, l'eau d'une source, hors de son drain effondré, bondit, trop fougueuse et trop joyeuse pour que la glace l'emprisonne. A droite, à gauche du clair petit torrent, quelques cubes de pierre noircis, des pans de briques calcinés marquent la place d'un village qui fut aisé, la ruine d'un petit peuple obstiné et sobre. Mais l'église est encore debout, debout et bien vivante, puisqu'elle lance au ciel, par toutes ses verrières rompues, l'air sautillant, naïf et gai à pleurer, du vieux Noël bourguignon:
Que d'ânes et de bœus je say,Couverts de panne et de moire,Que d'ânes et de bœus je say,Qui n'en araint pas tant fait....
Une dizaine de femmes, quelques enfants prient, à genoux entre des soldats et des officiers debout. Le bombardement, qui fit tomber toutes les fenêtres à petites vitres blanches, a laissé aux murs de chaux bleue leur lis d'or, leur chemin de croix en chromo, et un cartel d'auberge, au cadran bombé. Le vent glacé, qui sent la neige, soulève la chasuble du soldat officiant, et emporte, vers la proche colline tonnante, le noël ancien, avec sa grâce trois fois séculaire:
Que d'ânes et de bœus je say....
C'est une surprise que de trouver, parmi ces ruines, autant d'enfants. Un à un, deux à deux, ils viennent, timides, muets, malicieux, chercher la trompette, le gâteau, la poupée. Ils sortent en bouquets des décombres et se rangent dans la salle d'école improvisée, contre le tableau noir. Et les cheveux d'or d'une remuante petite fille effacent, peu à peu, derrière elle, le modèle d'écriture tracé à la craie:
Mourir pour la Patrie,C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
A Ozéville, nous visitons la demeure d'un propriétaire récemment réintégré. L'officier allemand qui logea ici emporta, fidèle à la tradition, deux pendules et tout un trousseau féminin. Il ouvrit aussi, à la dynamite, le coffre-fort. C'est une besogne normale et qui ne nous indignerait même plus si le cambriolé ne nous montrait, dans la bibliothèque fracturée, la place, vide, des plus beaux livres, des meilleurs, judicieusement choisis. Le goujat lisait, ilsavaitlire.... Ce n'était pas un simple et malhonnête voleur. Quelle entente espérer, quelle passerelle jeter entre nous et un peuple qui apprend à ses fils en même temps l'amour des livres impérissables et la manière la plus pratique de forcer un coffre-fort?...
Ici, l'instituteur remplit les fonctions de maire. Soldats, enfants, tout loge dans une même bâtisse et fait le meilleur ménage. Ce désert, noir d'incendie, écrasé de mitraille, ressuscite en familiarité, en camaraderie, même en galanterie, car le colonel du ...e, qui a entrevu des silhouettes féminines, rassemble en cinq minutes la musique de son régiment; les marches militaires succèdent aux sélections d'opéras, et l'on nous jette, au départ, laMarseillaisecomme une gerbe officielle!
De Clermont-en-Argonne, une belle petite ville couronnée de pins, fière hier de sa colline de jardins et de sa vallée bleue, il ne reste rien,—rien qu'une dentelle grossière de murs ajourés, d'arches rompues et penchantes, de portes béantes, ouvertes sur le ciel. D'où sortent ces enfants frais, contents de vivre, la joue rouge et le cheveu lisse? Où dorment-ils, où mangent-ils? On me montre leur «salle de classe» improvisée,—celle où nous déjeunerons:—des rondins de bouleau et de pin, non écorcés, remplacent son toit envolé, une lessiveuse la chauffe; un rideau de beau lampas, recueilli Dieu sait où, cache l'entrée d'un cellier voûté:
—Vous comprenez, m'explique-t-on, quand les avions allemands apparaissent dans le ciel, on bloque tous les petits dans le cellier et on les lâche quand l'oiseau s'éloigne. Ils rient là dedans, ils se font des niches, on ne peut pas les tenir....
En ce moment, ils ne sont occupés, ces enfants que la guerre a privés de tout, que de poupées, de cigares en chocolat, de billes et d'oranges. Une surprenante rumeur mêle, dans cette rue villageoise, le pas des chevaux, le halètement des automobiles de ravitaillement, les cris d'hirondelle de cent enfants heureux, et la basse profonde du canon, qui ne nous a pas quittés depuis ce matin, qui nous suit, assidu comme le bruit du vent ou le ressac de la mer.
—Il n'y a pas, me disait un Grec au mois d'août dernier, d'état auquel on s'habitue aussi vite que l'état de guerre.
Je le croirais, à voir autour de la table servie quelques officiers hâlés de froid, un très parisien sous-préfet de province, deux femmes aimables et tranquilles. La gaieté, la sérénité sont celles d'une table élégante, en plein Paris,—sauf que l'un de nous se lève, de temps en temps, pour laver son couvert à l'eau de la lessiveuse. Le menu comporte des sardines, du grondin aux tomates, du jambon, des chocolats à la crème et des oranges. De l'autre côté de la rue, les brèches d'un pan de mur encadrent, au delà de la vallée brumeuse, deux éminences inégales, qui dialoguent d'une terrible voix et ne veulent ni l'une ni l'autre se taire. La plus lointaine se voile de brouillard, mais au front de la plus distincte s'allume incessamment, visible malgré le soleil de midi, une foudroyante étoile,—la rose lueur tubulaire des canons de 120.
Paris, 24 janvier 1915.
—Ah! soupire la dame âgée et mélancolique qui se promène tous les jours de beau temps, au Bois, le long du lac, appuyée sur sa canne,—ah! qu'ils sont heureux, les tout petits! Comme ils sont loin de tout ce qui est la guerre!
En quoi elle se trompe, car Bel-Gazou, dans sa voiture, n'a pas même entendu l'exclamation de la dame mélancolique: elle suit dans le ciel le vol d'un avion. Ses yeux gris, dont la prunelle est cerclée de vert obscur, ne vacillent pas sous la lumière. La vieille dame et les rares promeneurs peuvent admirer à leur aise ses joues animées d'un sang brun, le dessous charmant de son nez ingénu, ses cils vibrants, ses cheveux fins et plats, et dans sa bouche entr'ouverte ses belles dents de dix-huit mois, larges, épaisses à la base, coupantes au bord....
L'avion a quitté le ciel:
—Taube! dit Bel-Gazou, d'un air obligeant, à la dame âgée.
Et elle ajoute, à titre de simple renseignement:
—Boum. Fusil.
—Oh! croyez-vous? objecte très sérieusement la vieille dame. Vous vous trompez. C'est un français.
Un français! Ce dernier mot déchaîne le facile chauvinisme de Bel-Gazou, qui entonne d'une voix perçante:
—A mon zafa de la patr-i-e!...
SaMarseillaisene va pas plus loin.
Et d'ailleurs la voici toute, à présent, au zouave éclopé qui jette, de sa main valide, du pain aux canards.
—Soldat! Soldat! appelle-t-elle.
Il y a tant de prière, puis d'autorité dans la voix; dans le regard, le sourire en coin, le clin d'œil, s'embusque une séduction telle que le zouave, au lieu d'obéir, rit avec embarras: c'en est assez pour que le char de Bel-Gazou emporte une jeune reine offensée, en quête de héros plus soumis.
Née douze mois avant la déclaration de guerre, Bel-Gazou a connu le branle-bas des mobilisations, les longs trajets à travers la France bouleversée, et plus d'un épisode dramatique. Un taureau défit la voiture qui l'emportait, comme font les Allemands d'une église. Quelques semaines, elle régna dans un bourg breton, sur un fort contingent d'infanterie. Rien de ce qui touche à la guerre ne lui est étranger, et, sauf qu'elle accorde une faveur sans limites aux troupes montées, on pourrait lui donner à garder une voie de banlieue, tant elle inspire la confiance et le respect, polo en tête, ceinturée de ficelle et sa canne-fusil braquée vers l'est.
Dans la rue, elle connaît de loin les longues et basses automobiles militaires, qui surgissent, frôlent le trottoir, tournent et disparaissent dans la même seconde de vitesse terrifiante. Contre celles-là, Bel-Gazou protège, de ses bras étendus, sa nurse et sa voiture, et avertit les passants:
—Auto, auto, tention, tention!
Et elle ajoute un: «Ah! la la....», qu'on peut aisément traduire par: «Si je ne vous avais pas prévenus, ils vous aplatissaient comme une galette!»
Dans les appartements privés de Bel-Gazou, une grande carte d'Europe couvre le mur. Chaque jour, elle y désigne un endroit où combattent ses proches: «Papa, ici.... Oncle, là....», contraignant ainsi, sans balancer, un état-major français à camper en Sicile, et assurant à notre infanterie, d'autre part, un point de concentration très avantageux dans le nord du Danemark.
Mais c'est le soir que cette jeune guerrière, roulée dans un châle, une pipe de sucre aux dents, le balai du foyer tout armé en travers des genoux, imite le mieux,—assise sur un siège de porcelaine et le front chargé de soucis,—les grognards de la territoriale qui gardent les portes du Bois.
Février 1915.
—Ellessont rentrées, me dit avec mystère mon amie Valentine.
Puis elle s'assit et regarda sévèrement le feu de coke. Ces façons sibyllines vont à sa petite personne correcte comme un turban à une poule, et je le lui dis. Mais elle repartit non sans raideur qu'elle se comprenait, et ajouta:
—On voit bien que vous n'avez pas épousé un médecin, vous!
—On le voit? j'en suis désolée. Mais à quoi le voit-on?
—A votre placidité. On voit bien aussi qu'ellesne vous téléphonent pas à toute heure du jour.
—Je suis confuse de laisser deviner tant de choses. Mais qui,elles?
—Les dames de Paris. Les jolies clientes de mon mari. Vous croyiez le Paris féminin au complet, dès la Noël, et bien avant?Ellesarrivent. Il en arrive tous les jours. Elles sont fraîches, reposées par une longue saison de campagne ou de province, mais on les reconnaît, on les reconnaîtra pendant quelques temps, ces dernières revenues, à leur volubilité, leur mine déçue devant notre Paris d'à présent, et surtout à deux particularités qui les démodent singulièrement: elles se maquillent et elles parlent ambulance. Ici, ça ne se porte plus. On fait, ou on ne fait pas, son petit métier d'infirmière, mais on n'en parle pas. Les femmes n'arborent plus le rouge en croix au corsage, ni sur les joues. Du fard, trois rangs de perles au cou et des aigrettes: rien de tel pour signaler, sur une femme, un récent retour des provinces élégantes. Quelques-unes de nos artistes y gagnent un petit air de vedettes étrangères en tournée, un je ne sais quoi de brillamment moldo-valaque, que leurs paroles ne démentent pas. Oh! les clientes de mon mari, vous ne pouvez pas savoir....
—Je pourrai, si vous me le dites.
—... Leur manière de téléphoner: «C'est vous, docteur?» Je réponds: «Non, madame, le docteur n'est pas là.» Et j'entends un «ah!» effondré. Puis ça reprend: «Il rentrera pour déjeuner?—Je ne pense pas, madame, le docteur avait affaire assez loin d'ici.—Où donc, mon Dieu?—Du côté de Berry-au-Bac, madame.» Croiriez-vous que, sur vingt de ces ... retardataires, quinze, pour le moins, m'ont demandé si «le docteur» était absent, malade, mandé pour une opération, enfin qu'elles ont pensé à tout, à tout, sauf que mon mari pouvait être,—simplement, ordinairement, inévitablement,—à la guerre?
5 février 1915.
Il y a une œuvre, à Paris, qui veut donner du travail, à domicile, à des mains blanches, soignées, naguère oisives. Il était temps. La faim ne fait pas toujours sortir le loup du bois, et l'on tremble de pitié, à voir le défilé des petites louves, muettes, qui maigrissaient fièrement dans leur tanière froide. Elles viennent, maintenant. Elles font cet effort, qui leur coûte plus qu'une journée sans pain, de venir chercher et rendre un travail facile, honorablement payé.
Elles s'apprivoisent. Je ne trouve pas d'autre mot, et je voudrais que celui-ci ne les blessât point. C'est celui que m'inspira leur groupe farouche, anxieux, sans cesse grossi et qui ne s'épuisait pas. Elles étaient si variées, si particulières que je me souviens de presque toutes. Quand une longue jeune femme, vêtue de noir, posa son paquet sur la table, je pensai à une reine remettant les clefs de sa ville. Une autre battait des cils et cherchait, du regard, l'issue, la liberté, comme une biche. Une jeune fille blonde, devant le guichet des payements, répondait: «Oui, oui», fébrilement, sans écouter les chiffres, prête à accepter le plus dérisoire salaire pourvu qu'on la laissât s'en aller.
Contre sa jupe lourde de pluie, une jeune femme en deuil, jolie, gardait deux enfants fins comme elle, patients, courtois, des enfants habitués à paraître au salon, à se taire, à se mouvoir discrètement autour d'une table à thé....
Les plus braves, c'étaient encore de jeunes bourgeoises de Paris, des adolescentes qui cachaient leur ouvrage dans la serviette du cours. Elles avaient le prompt sourire, l'assurance bon enfant de nos jeunes filles accoutumées à l'autobus et au Métro, qui trouvent naturel d'avoir de l'argent, et naturel d'en manquer. Les autres ... elles n'ont encore perdu ni leur crainte, ni leur superbe. Mais elles viennent, régulièrement, et dans leur groupe sombre courent à présent des sourires, quelques paroles. Il a fallu du temps, et plus et mieux que du temps. Car, si l'on s'émeut devant le nombre des misères qui se cachaient, devant certaines pâleurs, certaines minceurs que l'orgueil cambre, on ne peut être moins touché par l'accueil qui les attend ici. La fierté est du côté des mains vides. De l'autre côté, l'embarras, la timidité d'offrir, une politesse, je pourrais dire un respect qui ôte au don l'amertume de s'appeler un secours.... Le «beau langage», le vrai, on le parle dans cette salle nue:
—Vous permettez, madame?... Ne vous donnez pas la peine, on va refaire votre paquet. Voulez-vous me rappeler votre adresse?... Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, j'avais égaré le carnet de fiches; maintenant je suis toute à vous....
Et l'une des directrices de l'œuvre, reconduisant l'une de ses ouvrières d'infortune, sourit de tout son visage de jeune chat, adoucit encore son roucoulement slave pour répondre, au «merci» murmuré:
—Mais pas du tout, madame, c'est moi qui suis votre obligée.
Février 1915.
Paris consent à baisser le gaz, à tirer ses rideaux, à tendre ses vitres de papier huilé, de toile ou de soie, mais c'est pure gentillesse, et parce qu'on le lui a demandé bien poliment. Il s'ennuie derrière ses persiennes. Il invente des jeux qui l'amusent pendant deux ou trois soirs: le jeu de la lanterne en fer-blanc et du gros parapluie pour faire visite à un voisin:
—C'est amusant, hein? Ça fait messe de de minuit à la campagne!
Il y a aussi le jeu du Trocadéro, plus coûteux, et qui consiste à conduire en taxi—il y a des risque-tout!—un ami place du Trocadéro, stores baissés, raffinement d'ailleurs inutile. On débarque l'ami et on lui demande:
—Où croyez-vous que nous sommes?
Les erreurs, inévitables, donnent à rire; un égaré, devinant dans l'ombre deux tours orientales, a murmuré: «Tunis!»
—Nous ne pouvons pas prendre, comme ça, sur ordonnance de police, l'habitude d'être prudents, me disait à ce propos un industriel du Nord, qui n'a plus, à cette heure, ni industrie ni Nord. Quand on a commencé à bombarder Lille, j'étais en train de déjeuner avec ma famille. On nous crie: «Enfermez-vous! cachez-vous!», nous avons obéi, mais au bout de deux heures nous nous ennuyions à périr. Je me mets à la fenêtre, mon voisin d'en face en fait autant et me crie: «On se bat à la porte d'Arras! Allons-y!» et nous y sommes allés comme à la fête, je vous assure....
Cette inaptitude à la prudence, elle courait déjà les rues de Paris, en septembre, le jour où deux commères de Passy se disputaient la bombe de l'avenue Jules-Janin.
—Un peu plus, madame, leur bombe qui m'abimait mes géraniums!
—Vos géraniums! dites plutôt mon bégonia double! Elle a tombé bien plus près de chez moi!
—De chez vous? Vous n'y pensez pas, ma pauvre dame! Moi je suis bien plus près de l'avenue Jules-Janin, à vol d'oiseau.... Mais je suis encore bien bonne de me fatiguer avec vous,—vous ne savez pas seulement ce que c'est que le vol d'oiseau!
24 février 1915.
«Madame,
«Je viens vous demander d'être, pour un sous-officier inconnu, la plus indiscrète des confidentes, car il me semble qu'en signalant mon petit malheur particulier, vous parlerez au nom d'une imposante généralité.
«Je suis sergent, quelque part près du front. J'ai quitté en août ma jeune femme que j'aime. Après six mois et demi de séparation, j'ai été envoyé en liaison pour huit jours à Paris, et je les ai passés auprès de ma femme. C'est vous dire que les grands de la terre, et plus spécialement quelques millions de soldats, peuvent justement envier mon sort.
«Et pourtant je ne suis pas tout à fait content. Ne vous hâtez pas de murmurer, vindicative: «Qu'est-ce qu'il vous faut, alors?» car j'allais, prévenant votre question, vous l'apprendre.
«Je suis descendu à la gare de l'Est, ému, flageolant, sans voix, cherchant sur le quai celle dont l'image dernière, en six mois, n'a pu pâlir dans ma mémoire: une jeune femme blonde, mince, en robe d'été, le cou et un peu de la gorge visibles dans le décolletage d'une chemisette de linon;—une jeune femme si femme, et si faible, et si brave à l'heure de la séparation, si illuminée de rire et de larmes.... Je la cherchais, Madame, lorsqu'un cri étranglé m'appela, et je tombai dans les bras ... d'un petit sous-lieutenant délicieux, qui fondit en pleurs sur mon épaule en bégayant: «Mon chéri, mon chéri ...» et m'embrassa de la plus scandaleuse manière. Ce sous-lieutenant, c'était ma femme. Une capote de drap gris-bleu, à deux rangées de boutons, l'équipait à la dernière mode des tranchées, et ses petites oreilles sortaient toutes nues d'un bonnet de police galonné d'or bruni. Un raide col de dolman tenait levé son cou tendre; elle avait en outre épinglé sur sa poitrine un drapeau belge et un autre colifichet qu'elle me nomma tout de suite son «amour de 75».
«Nous quittâmes la gare, bras dessus, bras dessous, en amoureux; les manches de nos capotes s'épousaient étroitement. Je regardais, dans le vent froid, voltiger derrière son oreille les mèches blondes du sous-lieut ... pardon, de ma femme. Nous croisions, sur le trottoir, d'étranges passantes; il m'arriva d'esquisser un salut involontaire vers une solide capitaine bleu-gendarme, sévère et boutonnée, puis en frôlant une jeune personne, mince et sanglée, sur qui il me sembla reconnaître l'uniforme du «cadre noir», interprété en fantaisie, et aussi en laissant le pas à une officière anglaise en imperméable kaki.
«Ma sous-lieutenante bien-aimée suivait mon regard. Elle s'écarta un peu de mon bras pour me montrer mieux sa capote et son calot, et s'écria:
«—Hein, tu es content? Crois-tu que les femmes ont le sens des situations? Tout pour les soldats! Toutes en soldates!»
«Et elle tira son ceinturon de drap vers le bas de son torse, d'un geste si «troubade» que j'en éclatai de rire, au lieu de n'éclater, à cette minute inespérée, qu'en sanglots ravis.
«Le soir, nous dînâmes tête à tête, las, étonnés, heureux, muets comme des gens qui ont une demi-année à se raconter. De temps en temps, ma femme s'écriait:
«—Tu sais bien, notre ami Marcel? Il étale tout le temps ses relations avec le Q.G.A., ça ne l'empêche pas de moisir dans la G.V.C. Je l'ai vu l'autre jour, il m'a raconté des choses effarantes sur la R.V.F.!»
«Et je la contemplais avec blâme, comme si l'arc bien tendu de sa lèvre eût dardé des gros mots....
«Le lendemain, elle m'entretint de ses occupations depuis le mois d'août. J'appris, sans y gagner l'ivresse qu'elle-même en ressentait, que l'intendance avait adoptésonmodèle de passe-montagne, «le seul qui ne rende pas sourd», et qu'elle était l'âme d'une vaste conspiration contre le retour du pantalon long pour les civils, au bénéfice de la culotte courte, des leggins, des bottes, voire du bas de soie. Je vis qu'elle avait remplacé sa «lampe à friser» par un réchaud du soldat, à alcool solidifié....
«J'abrège, Madame. Qu'il vous suffise de savoir qu'au bout d'une semaine les militaires vertus de ma femme m'avaient jeté dans la plus intolérante, la plus injuste exaspération. Je sus me contenir—ma supérieure a, par ailleurs, tant de charmes!—et je repartis pour le front, comme elles disent, en lui criant, dans son langage favori, par la glace baissée, un «J.V.A.!» ultime, qu'elle traduisit très bien par «je vous aime» puisqu'elle me jeta en réponse son dernier baiser.
«Mais à présent que me voilà re-tout seul et re-malheureux, je me plains à vous, Madame, de la militarisation de nos épouses et de nos amies. Que nous disaient les grincheux, que nous manquions d'uniformes pour les hommes des dépôts? Pas étonnant, nos femmes accaparent le drap-cuir, les ganses et les passepoils. Femmes, ô nos femmes, c'est là un patriotisme à la Béchoff qu'il vous faudra quitter, si vous voulez nous plaire. Vareuse, dolman, bonnets à galon, pourquoi pas l'épingle-baïonnette et le sac-au-dos au lieu du sac-à-main? Songez, ô nos femmes, à notre défilé triomphal dans Paris, bientôt, notre défilé rapiécé, décoloré, bariolé, zouaves de velours, cavaliers à bicyclette, infanterie bleue, grise, marron, tirailleurs en chandails et turcos en cache-nez, tous beaux, glorieux, mal fichus, héroïques.... Et vous seriez là, vous, nos femmes, avec vos uniformes proprets, vos capotes neuves et vos bonnets de police brossés, vos ceinturons sans taches, à nous regarder passer? Craignez le Poilu vengeur, qui vous jettera par-dessus l'épaule un: «Va donc, eh ... embusquée!» Craignez le moment où, rentrés dans nos bons vieux costumes civils, dans nos chaussures citadines, nous retrouverons sur vous, quoi?... La guerre au foyer, la guerre à vingt-neuf francs la blouse, la guerre à quatre-vingt-dix-neuf francs l'équipement complet, la guerre à dix francs soixante-quinze le képi.... Je m'écrie déjà, comme si j'y étais: «Ah! non, je la connais ... je l'ai faite! La paix, pour Dieu, la paix!»
«J'ai fini, Madame. J'ai presque tout dit. Pendant que je vous écris, un de mes hommes, à côté de moi, peint délicatement des cartes postales à l'aquarelle,—ce n'est pas l'eau qui lui manque. Il enlumine avec amour un sujet toujours le même: une grasse beauté, couchée sur des nues, se drape tantôt d'une gaze, tantôt d'une guirlande, parfois d'un éventail et d'un collier. Il peintLa Femme, mirage, espoir, souvenir magnifique, tourment et réconfort de toutes les heures. Mais je vous assure bien que ce peintre ingénu n'aura jamais l'idée d'évoquer la Merveille du monde sous l'apparence d'un petit militaire français, frôle d'épaules et bref de taille, et marquant le pas comme une biche qui a mal aux pieds.
«J'ai l'honneur, Madame, de vous présenter, avec mes excuses, mes respectueux hommages.
«SERGENT X...»
24 mars 1915.
Il va bientôt paraître au jour. Encore enfermé, palpitant à peine, il est déjà présent. Des journaux ont appelé, sur lui, tantôt la mansuétude et tantôt l'exécration. Les uns l'ont nommé «l'innocent», et nous ont fait de lui une peinture bien gênante, entre une mère pardonnée et un soldat français miséricordieux.... Mais on l'a traité aussi d'ivraie empoisonnée, de crime vivant, et on l'a voué à l'obscur assassinat....
Les deux camps en sont là. Nous aurons bientôt les conférences sur l'Enfant de l'Ennemi.... Cela est d'une tristesse affreuse. Pourquoi tant de paroles, tant d'encre répandues sur lui, et sur sa mère humiliée?
—Mais il faut bien conseiller, guider ces malheureuses qui....
Non. Elles n'en ont pas besoin. Elles n'en sont plus aux premières heures, aux premiers jours de sombre folie, où elles criaient leur honte et suppliaient: «Que faire? que faire?» Croyez-vous qu'une amère méditation qui dure trente-six semaines ne porte pas ses fruits? Donnez, à celles qui manquent de tout, un abri, la nourriture, quoi encore?... Du travail ... une layette ... et puis fiez-vous à elles. La plus révoltée, la plus vindicative n'est plus, maintenant, capable d'un crime, en dépit de ceux qui l'en absoudraient d'avance.
—Mais que fera-t-elle?
Laissez-la. Peut-être n'en sait-elle rien encore. Elle le saura en temps voulu. Elle souffre, mais l'optimisme dévolu à la femelle alourdie d'un précieux poids humain combat sa souffrance, plaide pour l'enfant qui tressaille et dote la mère d'un instinct de plus: celui de ne pas penser trop, de ne pas dessiner l'avenir en traits noirs et nets. La plus vindicative, celle même qui s'éveille, la nuit, en maudissant le prisonnier impérieux de ses flancs, n'a pas besoin qu'on l'éclairé. Il se peut qu'elle attende, furieuse et épouvantée, l'intrus, le monstre qu'il faudra, sinon écraser au premier cri, du moins proscrire.... Mais ayons confiance dans la minute où elle connaîtra, épuisée, adoucie, sans défense contre son instinct le meilleur, que le «monstre» est seulement un nouveau-né, rien qu'un nouveau-né avide de vivre, un nouveau-né avec ses yeux vagues, son duvet d'argent, ses mains gaufrées et soyeuses comme la fleur du pavot qui vient de déchirer son calice....
Laissez faire les femmes. Ne dites rien.... Silence....