Lugano, 7 juillet 1915.
Parmi leurs jardins que la canicule accable, tous les hôtels de Lugano dorment, persiennes closes et stores baissés. Il n'y a pas, à cette heure de midi, un souffle dans l'air, une ride sur l'eau, une voiture sur la route, un passant, un chien.... Le monte Generoso jette en travers du lac son ombre énorme, barrant de bleu sombre l'eau qu'un orage prochain trouble un peu, et qui est pâle comme de l'absinthe.
Le déjeuner fait un bien petit bruit, dans l'hôtel. Où sont ces Allemands qu'on m'avait dépeints arrogants, installés à Lugano comme chez eux, penchés et guetteurs sur la frontière d'eau? La liste des étrangers porte, outre les noms des deux ministres auprès du Vatican,—repartis hier pour l'Allemagne,—ceux de deux cents Pflaum, Heymann, Tockus, etc., etc., venus de Berlin, de Rome, de Londres, de Paris, des États-Unis.... Ils paradent à Lugano, m'affirme-t-on, ils prétendent imposer leur langue aux commerçants luganois....
Près de moi, voici une mère et sa fille, la mère coiffée à la kronprinzessin, la fillette en robe rouge à ceinture verte, avec de grands pieds blancs; elles dialoguent très bas, et l'enfant oublie de manger pour écouter ce qui se dit en français à notre table. Voici deux vieilles dames à petit chien, allemandes et gourmandes, vêtues de rose et de lilas; voici un homme jeune, raide, correct, poncé, rasé, à tête doguine, type d'Allemand sportif qu'on peut croire Américain, et voici le type inévitable de l'Allemand étique, cou d'oiseau, lunettes, poil pauvre et rougeâtre.
Voici enfin, près de la fenêtre, un couple autrichien, le prince et la princesse de Hohenlohe. La princesse, Italienne avant son mariage, a de beaux yeux profonds et soumis, des sourcils très noirs, une nuque brune qui avive l'éclat d'un rang de perles. Le prince est un homme âgé, bref de taille et droit sur sa chaise, avec des traits fins et de petites mains.
Une heure après, quand la princesse a regagné son appartement, j'ai devant moi, au fumoir, l'altesse autrichienne retirée à Lugano. Il parle vite, sans nulle contrainte, et son naturel est parfait, ou parfaitement imité.
—J'ai hâte de dire, d'abord, déclare le prince de Hohenlohe, combien j'ai horreur de tout ce qui se passe en ce moment, madame. J'ai horreur, horreur....
Il répète le mot, en chassant des deux mains, autour de ses cheveux blancs, une vision ou une aile importunes. Il a le nez court et busqué, il garde très attentivement ses yeux fixés sur les miens; nulle inflexion tudesque n'alourdit son accent, où lesrroulent à l'italienne.
—Que dire? Que faire? reprend-il. Il y a une seule chose qu'on n'obtiendra pas de moi: c'est que je retourne dans mon pays. Tout ce qui s'y manifeste depuis un an est ... comment m'exprimer? un tel mélange d'indignité et de bêtise,—oui, voilà le mot, de bêtise! A-t-on jamais vu un grand peuple remettre follement son destin aux mains d'un autre peuple, quand cet autre peuple est l'Allemagne?
«Si j'avais été un homme jeune, j'aurais pris ma place dans les rangs, naturellement. Mais je suis un vieil homme, inutile et mal portant. Je ne retournerai pas là-bas. J'ai horreur, horreur.... A qui me fier, d'ailleurs? Ma sœur m'écrit, de Vienne: «Pourquoi ne reviens-tu pas? On ne se douterait pas que nous sommes en guerre, tant on est gai, ici, et on ne manque de rien....» A côté de cela, les journaux autrichiens eux-mêmes annoncent qu'il y a deux jours de jeûneimposéspar semaine, que le pain fait défaut, que les vivres sont si chers.... Qui se trompe? qui trompe?
«Je vivais à Venise, je n'en avais pas bougé depuis vingt-deux ans. Ma femme est Italienne, elle a fui son pays avec moi. Vous avez passé devant notre maison, à Venise, sur le Grand-Canal. Et vous étiez à Venise, justement, madame, quand le dernier taube est venu?... Quelle chose.... Un aéroplane autrichien sur Venise!...»
Il fume avec fébrilité, et se lève fréquemment pour aller secouer la cendre de sa cigarette. Je pose une question, prévue:
—Ce que je compte faire? Mais rester ici, madame! Où irais-je? Je neveuxpas de mon pays.
Mon interlocuteur parle presque impétueusement. Il est singulier d'observer combien le geste menu, presque féminin, contraste avec la fermeté de l'accent.
—Je ne serai pas le seul à demeurer ici, d'ailleurs. On ne vous a pas menti en vous racontant que Lugano regorge d'Allemands et d'Autrichiens. Mais je peux vous affirmer que certains ont, comme moi, horreur.... Ils ne veulent pas de leur pays. Ils n'y retourneront pas. Ils ne peuvent, pas plus que moi, supporter la guerre qu'on y fait.
«Je peux vous montrer aussi des Allemands expulsés de France et qui se laisseront mourir plutôt que de regagner leur pays d'origine. Ceux-là n'étaient pas des espions, ceux-là sont des gens comme moi: des épaves. En voilà une, là-bas, dans le hall, oui, la bonne dame qui vous fait sourire à cause de sa robe de mousseline à ceinture écossaise. Plutôt que de retourner à Berlin, elle traînera indéfiniment ici sa tristesse et ses robes de petite fille....
«Vous avez vu, aussi, les deux grosses dames au petit chien? Des épaves. L'une d'elles s'appelle MmeMayer, et elle est Allemande, mais on n'en savait rien en France où elle a toujours vécu, où elle a connu, sous un autre nom, des succès sur des théâtres de chant. Elle n'en peut plus de nostalgie et de solitude, elle parle toujours français à sa compagne et à son chien,—elle ne veut pas retourner en Allemagne.
«Moi ... j'attends. J'appartiens à la catégorie des gens auxquels il ne peut rien arriver d'heureux, quelle que soit l'issue de la guerre. Je remâche de vieux souvenirs. Je songe souvent à une époque où l'on était, en Autriche, siaffectueusementsoucieux du sort de la France....
—Quelle époque?
—Mais l'année 1870, madame.
Tout cela est dit avec une vivacité extrême, la liberté, la légèreté—jouée ou non—de quelqu'un qui débite tout ce qui lui passe par la tête....
—Je n'attends même pas le Messie.... Le Messie? Mais, en Autriche, c'est Giolitti, voyons. En Autriche, on parle du Retour de Giolitti, avec un grandR....
Le prince de Hohenlohe se promène, tourmente sa courte barbe blanche, puis s'arrête et me demande, avec le plus grand sérieux:
—Croyez-vous qu'après la guerre, quand tout serait fini, on me laisserait habiter un petit appartement meublé,—à Paris?...
Juillet 1916.
Ici, dès l'arrivée, on sent le cours de la vie, ralenti, élargi, couler sans ride d'un bord à l'autre des longues journées. Juillet: l'herbe a fini de croître, la feuille ne grandit plus, les couvées emplumées ont pris leur vol; l'été, à son apogée, semble mourir d'une fastueuse mort, arrêté en pleine richesse par la flèche d'un soleil sans merci.
Comme il resplendit, ce juillet limousin, aux yeux sevrés depuis trois ans de son azur, du vert, du rouge de sa terre sanguine! Chaque heure fête tous les sens. Un son, nombreux comme le battement du sang dans la conque des oreilles, accourt de tout l'horizon visible, s'étale en nappe d'harmonie égale, nourrie, que crèvent de moment en moment le cri d'un coq, un meuglement nonchalant, une cigale, un geai.... Au bord de la rivière, les vernes à la feuille froide protègent la reine-des-prés, le chanvre rose et la saponaire, si mêlés qu'on cueille ensemble leurs tiges amères et leur bouquet un peu fade, blanc, rose et mauve.... Un sentier, que la menthe argente, est une voie de parfums....
Du lait, sous la vache brune, mousse, doré, dans le gobelet fourbi que nous tendons au berger. Les poires tavelées jaunissent, la dure pêche prête au vent brûlant sa joue sombre. Froissons, au passage, l'estragon, le thym et la sauge, et coupons, pour honorer la grande salle, fraîche derrière ses volets clos, la fleur royale, bleue comme la flamme de l'alcool, des artichauts épanouis.... Au loin, un champ de blé, hier vert, sera jaune demain....
Abondance des biens dispensés par la pluie, mûris par le soleil! Quelles louanges vous donner, qui ne soient pas indignes? Nos cœurs, surmenés et contraints depuis trois ans, se dilatent peureusement, remercient avec crainte toutes choses,—toutes choses épargnées par la guerre, éloignées miraculeusement de la guerre....
Épargnées? Hélas! le foin est encore sur les prés, debout ici, là couché par vingt averses, ailleurs fauché et jaunissant. Les pluies tardives sont taries enfin, et les femmes, les vieillards, se lamentent sans paroles devant un trésor que des bras d'hommes devraient sans délai étreindre, lier, abriter dans les fenils embaumés—et des bras d'hommes robustes et rapides! Parfois la faux suffit, mais souvent l'herbe consternée réclame l'antique faucille. Des bras d'hommes, pour râteler et charger, entre deux orages, la toison coupée de ces longs prés de rivière....
Victorieuses jusqu'à présent, les femmes, pliant sous l'excès de travail, diminuées par la solitude, sont près de faiblir. Juin ruisselant a mis en péril la vie, vienne l'hiver, du bétail et des chevaux.
Les secours sont trop rares, et tardent trop. Pourtant nous avons l'exemple des râteleurs enfants qui, tous, travaillent aux foins qu'on a pu faucher. Dix ans, celui-là? Et huit ans, celui-ci? Peut-être moins. Mais regardez donc ce vieux faneur, suivi, comme de son ombre courte, d'un marmot de quatre ans, qui manie un râteau à sa taille....
N'importe, elle est bien légère, la bouchée de foin que portent, vers les charrettes, de si jeunes bras. Sauvera-t-on la récolte, inondée, puis séchée, puis battue de nouveau par la grêle, et qui fermente?... L'odeur, l'odeur souveraine que nous buvons avec délices, l'odeur du foin au crépuscule emplit de larmes et de souci les yeux graves de nos paysannes....
Juillet 1916.
—Ah! ah! s'écria mon ami l'Homme barbu, en brandissant un journal du soir, les «citadins» ont pris Montauban!
Mon ami l'Homme barbu est un sage âgé qui s'assied, jambes croisées, le dimanche, sur un tertre des fortifications, près de la porte de Clignancourt. Il dispose devant lui, sur un lé de toile cirée, de vieilles clés, des poignées dépareillées de commodes, quelques porcelaines fêlées, des manches de couteaux veufs de leurs lames et des lames démanchées. Quelques «toiles de maîtres», hâtivement brossées par mon ami pendant la semaine, fleurissent les quatre coins de l'étalage. A cause, sans doute, de son attitude orientale et des longs silences, trop respectés, où le laisse sa clientèle dominicale, une sagesse boudhique est descendue sur l'Homme barbu. Mais il n'atteint pas encore au détachement de toutes choses, et le feu le plus terrestre, brillant encore dans son regard jaune, enflamme ça et là les flocons de sa barbe blanche. Le mardi, le vendredi, il «chine» dans le seizième arrondissement, et c'est dans une rue de Passy que je le rencontrai mardi dernier:
—Mais oui, répétai-je, les Anglais ont pris Montauban! Vous m'en voyez aussi contente que vous!
—Je n'ai pas dit «les Anglais», j'ai dit les «citadins». Lisez: le journal nomme ainsi des habitants des villes du Lancashire que la guerre arracha à leurs bureaux, à leurs comptoirs, à des étalages comme le mien,—mais peut-être n'en ont-ils pas en Angleterre?—à des magasins où ils vendaient du papier, de la soie, que sais-je? Ces gens-là ont pris Montauban, vous entendez?
—C'est extraordinaire!
—Non, ce n'est pas extraordinaire, c'est tout naturel. Jetez encore un œil sur ce journal, qui souligne «leur manque d'entraînement physique, la vie sédentaire qui prédisposait peu ces troupes de citadins au métier des armes....»
—La remarque est juste.
L'Homme barbu haussa les épaules:
—Elle est juste pour un journaliste.... Elle est juste pour une dame comme vous qui s'en vient chercher, sur un marché de banlieue, une paire de chandeliers Restauration ou un verre d'eau Napoléon III. Pas pour moi. Moi, si Joffre avait pris la peine de me demander quelle catégorie d'hommes il devait employer, je lui aurais dit: «Vous voulez des hommes pour résister à tout, des hommes capables d'attendre leur manger et de ne pas le voir venir; d'endurer la pluie, la neige, de piétiner dans l'eau, de se faire eng... par les chefs, d'aller, de venir, de rester, de ne pas dormir.... Il vous faut ça? Attendez un instant.» Et j'aurais été lui chercher quoi? Des athlètes? Pensez-vous! J'aurais été lui chercher: ici un petit commis de bazar-papeterie-parfumerie, celui qui vend à la porte, sur le trottoir, vous savez? Celui qui reçoit tous les courants d'air, toute la pluie qui dégouline de la marquise en toile, et le soleil de dix heures à quatre heures, l'été. Je lui aurais pris, ailleurs, le saute-ruisseau d'une étude d'avoué, qui passe du poêle à gaz à la rue mouillée, qui n'a jamais de pardessus quand il fait froid ni de veston de toile quand il fait chaud, qui fait vingt kilomètres sur des semelles en papier buvard. Je lui aurais amené par l'oreille, à Joffre, le garçon crémier qui trimballe ses bouteilles dans la rue avant le jour, qui quitte le tri-porteur pour la cave glaciale et qui lâche son déjeuner pour ressauter sur le tri si votre cuisinière a oublié son quart de beurre.... Je lui aurais choisi, à votre Joffre....
—Vous me comblez!
—Je lui aurais choisi tous ceux qui, comme probablement les «citadins» d'Angleterre, n'ont pas le temps ni le droit de s'asseoir s'ils vivent debout, de se lever s'ils vivent assis, de s'abriter s'ils sont dehors, de sortir s'ils étouffent;—ceux qui disent: «Je mangerai une autre fois; je dormirai demain»; qui n'ont pas le temps de mettre un foulard, de changer de chaussures, d'ouvrir un parapluie; qui déjeunent d'un pain-flûte en descendant l'escalier du Métro,—tous ceux, enfin,qui n'ont pas d'habitudes,comprenez-vous?
—Homme barbu, si je comprends, n'est-ce pas le glas de l'entraînement physique que vous sonnez là, et même celui de l'hygiène?
L'Homme barbu leva ses épaules, houssées d'un raglan jaunâtre:
—Moi? Je ne sonne rien du tout. Vos athlètes, vos sportifs, vos gars musclés, c'est des gens très bien. Laissez-les seulement oublier,—car qui dit «entraînement», si je ne m'abuse, dit vie régulière, repas normaux et bien réglés, nourriture surveillée et repos calculés?—laissez-les oublier justement qu'ils sont entraînés ... et ça fait des soldats incomparables ... comme tout le monde.
Août 1916.
L'artiste capillaire qui vient donner à ma chevelure le «pli flou»—comme il dit—que la nature lui a refusé s'appelle Jean. Il a, de sa corporation, l'indolence élégante, le cheveu, la barbe lustrés, la main prestidigitatrice. Une pleurésie mal soignée le retient loin du front où ses frères se battent.
Lundi passé, je lui vois, ainsi que tous les autres lundis, mauvaise mine; il ravale des bâillements et s'appuie du dos au mur. Je ne manque pas de lui demander:
—Qu'est-ce que vous avez encore fait de votre dimanche, Jean?
Il soupire:
—Oh! la même chose.... Je suis étélà-bas.
Là-bas, c'est le coin d'Ile-de-France où ses parents, restés paysans, vivent sur un petit bien.
—Ah! vous étiez là-bas? C'était bon, hein?
—C'était pas mauvais, répondit-il froidement. Mais ses narines battent, et il pince la bouche.
—Racontez, Jean.
—Peuh ... souffle Jean d'un air détaché, en faisant la moue à son fer chaud.... Soudain il se penche, confidentiel, et je vois dans la glace, au-dessus de ma tête, un Jean méconnaissable, une figure de braconnier où les yeux menacent et les dents blanches rient:
—Oui, j'y suis été, avoue-t-il passionnément. A la rivière, le coin que je vous avais parlé l'autre semaine, sous le petit pont, vous savez? Eh bien, il y en avait, il y en avait.... Un wagon, qu'il y en avait!
—Un wagon de quoi?
—De truites, donc. J'arrive là en me promenant sans penser, avec ma ligne en guise de canne.... Je les vois, mon sang ne fait qu'un tour,—je n'avais rien pour appâter.... J'attrape les petits papillons qui se collent au-dessus de l'eau contre les pierres du pont, j'amorce avec, et j'en ai pris, de la truite.... J'en ai pris!... J'en ai donné au facteur. J'en ai donné au garde champêtre. J'en ai même donné à ma femme, qui les a mises cuire ... dans le bleu, qu'elle appelle? Moi, je ne suis pas pour manger le poisson, ça ne m'intéresse pas. Ni le gibier. Mais pour l'attraper, c'est autre chose....
—Vous êtes un maraudeur, Jean.
—Maraudeur?... Ça ne me suffirait pas, dit Jean avec mélancolie. Mais que voulez-vous? Je vais là-bas un demi-jour par semaine, et pas toutes les semaines. Mes frères viennent presque jamais en permission. Alors mes vieux me gâtent, ils me traitent en invité, ils m'offrent la pêche, la chasse, la cueillette de la noisette, de la fraise des bois. En douze heures de temps, je ne peux rien entreprendre. Mais c'est d'êtrelà-basque je suis comme fou.
«Au 14 Juillet, quand tous les employés ont fait le pont, j'ai pu coucher là-bas, et ce jour-là, je me suis levé avant les vieux, avec le jour. Quand je suis sorti dehors, vous dire l'odeur que ça sentait.... A cinq heures, ma mère m'a apporté du lait dans une petite terrine jaune, et du lard avec du pain.... Le soleil tombait dans mon lait, et puis les vaches passaient à ce moment-là, il y en avait une avec une cloche au cou, et puis les pigeons sur la corne du toit:cou-crrou, cou-crrou.... Je ne peux pas vous dire ... tout ça ensemble.... Je faisais «ah!... ah!...» et mes vieux croyaient que j'étais malade....
—Et puis, Jean?
—Ça vous amuse?... Après, je voulais aller bêcher au jardin avec mon père, mais la bêche ça me fait mal dans le dos, toujours au même endroit du dos. Alors je suis parti dans les bois, avec mon pain, mon lard, mon coup de cidre dans une bouteille, les fraises que j'ai ramassées.... Vous dire ce que j'ai fait toute la journée, je n'en sais rien. A la nuit, quand je suis rentré, j'ai trouvé ma femme sur la porte, qui m'a dit: «Eh bien! quoi? S'il n'avait pas fallu prendre le train, tu ne serais pas revenu?» Je lui ai répondu: «Non, je ne serais jamais revenu.» Et sans rire, madame, je ne pensais pas plus que j'avais une femme, un métier.... Je ne serais jamais revenu.
Je regarde dans la glace cet homme des bois, déguisé en garçon coiffeur. Il ressemble, maigre et blond, ensaché dans sa blouse de toile, à un peintre mystique. Le fer à onduler tourne dans sa main blanche, qu'une ronce, hier, a tigrée de rouge frais.... Combien de Jean, égarés dans la ville, soupirent et pleurent ainsi vers la terre qui les regrette? Que faire pour celui-ci, comment rendre à sa bien-aimée cet amant malheureux? Il est trop tard. Ses doigts faibliraient sur un mancheron de charrue, et ses poumons rétrécis s'essoufflent.
Mais pensons aux Jean tout jeunes, qu'un caprice, une erreur, aimanteront pendant la guerre, après la guerre, hors de leurs fermes natales. Les rappeler aux champs,—mieux que les rappeler, les retenir avant qu'ils aient choisi au loin leur chaîne; éclairer sur eux-mêmes des adolescents aveuglés de hâte, leur dévoiler l'objet véritable de leurs désirs confus et de leur véritable amour: voici une belle œuvre, pour tenter quel apôtre sylvestre, quel agreste génie?...
Juillet 1916.
La chose est décidée: les élèves des collèges parisiens vont, pendant les vacances, offrir aux campagnes françaises les forces de leurs jeunes bras. On connaîtra plus tard, beaucoup plus tard, les fruits d'une décision qui peut ramener pour toujours, à la terre dédaignée, les fils d'anciens paysans qui choisirent la morose fortune urbaine.
Bien peu, parmi ces tâcherons adolescents, ont déjà goûté, même par jeu de vacances, aux longs et lents travaux des champs. Les plus heureux, les plus libres, ceux que juillet et août délivraient chaque année, aiment le pré pour s'y rouler, l'arbre pour l'escalade, le fruit pour la maraude, le troupeau parce qu'on l'effare avec des cris et des rires. L'ivresse du foin coupé, de la pomme gaulée, du raisin saccagé, ils la buvaient en petits vandales heureux et pillaient innocemment l'oasis de leurs vacances....
Les voici, d'un trait de plume, promus travailleurs. Un pareil honneur ne manquera pas de les rendre graves, mais pouvons-nous imaginer l'état d'âme des écoliers qui n'ont jamais quitté Paris et que Paris va déléguer au secours des provinces françaises? Car il y a encore des enfants, des jeunes gens parisiens qui ignorent tout, hors Paris. C'est en ceux-là que j'espère, pour le salut de nos campagnes. J'escompte chez l'un l'éblouissement de l'été épanoui, chez l'autre l'éclosion d'une ferveur plus lente, d'un amour étonné à chaque heure grandissant, pour la feuille qui respire, pour la graine lançant son germe vers la lumière, pour la vigne intelligente qui tâte l'air, crochets tendus, et trouve un appui.... J'ai foi, d'avance, en ces jeunes gens neufs à leur tâche, qu'ils ont méritée. Tout a changé en eux et autour d'eux depuis deux ans. Tout les contraint durement de servir avant l'heure: il est juste, il est bien qu'ils aillent travailler et songer sans fièvre, environnés d'une beauté fidèle, soumise au seul rythme des saisons. Lirons-nous, à la fin de septembre, les confidences de ces jeunes gens? Que de lettres d'amour écrites à la forêt, à la vallée, au moulin! Que de promesses à la terre!...
Je garde, dans mes souvenirs d'autrefois, celui de la première colonie parisienne qui vint passer les vacances dans mon village natal. Une cinquantaine de fillettes, neuf à treize ans, judicieusement choisies parmi les moins heureuses, car aucune n'appartenait à cette classe privilégiée, vagabonde, aventureuse, qu'on nomme les «enfants du ruisseau».
Je ne quittai guère, pendant six semaines, mes petites «colones», filles d'ouvriers honnêtes, de commerçants très modestes, de couturières à la journée. Elle peinaient par leur gentillesse pâlotte, par une docilité de prisonnières. Plusieurs n'avaient jamais vu les grands boulevards ni le Bois de Boulogne; une quinzaine attendaient encore, à douze ans, un «voyage» au delà des fortifications. L'effet de la campagne, sur ces fillettes anémiées, fut poignant. Je vis des crises de larmes «parce qu'il y avait tant d'arbres», des révoltes brusques d'animal qui devine tout à coup les délices de la vie sauvage. Je me souviens d'une enfant aux beaux yeux qui assistait, le soir, au coucher du soleil comme à une féerie dramatique; elle se taisait, les coudes serrés au corps, et tremblait comme un faon....
Au bout de la première semaine, les petites filles durent, toutes ensemble, écrire à leurs familles. Huit ou dix d'entre elles entaillèrent soigneusement le coin du papier à lettre pour glisser, dans la fente, quelque chose de rare, d'étonnant, de précieux: des brins d'herbe fraîche, l'épi plat d'une graminée....
Orgueilleux de tout le domaine qu'ils auront, deux mois durant, sarclé, labouré, ensemencé, nos jeunes gens de Paris ne se contenteront plus du souvenir sentimental, feuille ou fleur séchée, à la fin des vacances laborieuses. Mais, n'y en aura-t-il pas quelques-uns pour amener aux champs, par la main, leurs parents citadins et leur dire:
—Voilà ce que j'ai fait; c'est peu—c'est le commencement d'une belle œuvre. N'avez-vous pas envie de demeurer ici avec moi, et qu'elle soit la nôtre?
Juillet 1916.
Il y a deux ans, quand la guerre commença, ce vieux-là avait soixante-seize ans. Jardinier, il regardait naître, grandir et mourir, sur une terre provinciale, les générations de la famille qu'il servait, et il s'entêtait encore, en 1914, à gratter des allées, émonder des lierres, ratisser le gravier d'une terrasse, en chantant d'une petite voix claire. Le jeune jardinier le tolérait et les enfants de la maison poussaient sa brouette. Il ressemblait, de tout le corps et du visage, à une racine expressive.
Je viens de le voir, après vingt-deux mois. Il nous attendait, et sa main sans chair tenait, comme un rameau sec tend sa dernière fleur, un bouquet de roses. Derrière lui, on voyait un potager net, des haies tondues, et l'air apportait vers nous l'odeur de la terre désaltérée, des laitues arrachées et des cives en bottillons.
—Les paniers de pois iront au marché de demain, dit le vieux jardinier. Et voilà pour la table.
Il levait vers nous une hotte de présents: radis roses et cerises noires, têtes d'artichauts raides entre leurs deux feuilles métalliques; fraises, asperges sanglées d'un brin d'osier: son œuvre.
A lui tout seul, au prix de son lent et efficace labeur de vieil homme expert, il avait remplacé le jeune jardinier, les hommes de peine; il avait pourvu à tout ce qu'exigent le potager, le verger, les charmilles. Nous qui redoutions, sur un enclos délaissé, la ronce, l'ortie et surtout cet aspect de cimetières négligés que prennent, pour quelques mois d'abandon, les rectangles renflés d'une culture envahie d'herbe, nous trouvions la géométrie aimable, fleurie à chaque angle, qui fait l'honneur d'un jardin français. Le vieux, le «rengagé» victorieux de la terre, regardait son bien d'un œil vague, et sans paroles, appuyant à la barrière son corps sec et léger, qui semblait avoir dépassé l'âge de la pesanteur, de la maladie et de la fatigue, aussi bien que celui de l'orgueil.
Dans les chemins qui mènent aux métairies, dans les prés dont l'herbe crue mouille le genou et la hanche, parmi les rubans soyeux et verts du maïs, entre les osiers couleur d'oliveraie, partout où chemine l'armée réduite des cultivateurs, nous comptions, sur cinq travailleurs, trois femmes et un vieux, sinon deux. Un vieux, un de ceux qu'avant la guerre la dure race terrienne reléguait au coin du feu ou à la garde des moutons. Quel patriotique miracle les redresse, nos vieux, les tire de la nuit où ils glissaient, somnolents, poussés par l'impatience avide des jeunes! Ils s'éveillent, ressuscitent, guident les femmes, conseillent les adolescents, recouvrent l'autorité patriarcale.
Sur une des côtes chaudes du Limousin, un survivant de Reichshoffen s'empara, l'an dernier, d'une parcelle en friche. Depuis, il la gratte, l'échenille, la fume avec une âpreté de conquérant. Ses petits pois font prime, et il compte, avec une belle confiance en sa longévité, fournir à la région les plus belles asperges, «dans six ou sept ans!»
Un métayer de la même province a donné à la France ses quatre fils. L'un est tué, l'autre prisonnier, deux se battent. À quelles heures du jour ou de la nuit se repose-t-il, le père, ce paysan carré et grisonnant? Sa femme, infatigable et muette, erre comme une ombre vigilante, de la porcherie à l'étable, de l'étable à la volaille égaillée. Les prés sont fauchés, un champ de tabac verdoie.... Nous parlons à cet homme privé de ses jeunes membres, privé des quatre serviteurs qu'il engendra; nous lui parlons surtout de ses deux fils malheureux. Il couvre son domaine d'un regard jaloux et dit:
—Oui, oui.... Ah! si je les avais eus pour les foins!...
Un matin vers quatre heures j'attendais le moment incomparable où la brise, levée avec le soleil, émeut, divise, enfin dissipe les lacs de brouillard qui reposent sur les prairies basses, l'instant où, touché du rayon, chaque spectre de brume se débat et s'évade comme une âme. Une route enjambe la rivière, monte vers ma maison, et j'entendais cette route, invisible sous la nuée, retentir de chars grinçants, de lourds sabots, d'aboiements. Bêtes et gens commençaient, avant le jour, la longue journée d'été. Un aiguillon pointu perça le premier la brume, et les montants d'une haute charrette à foin, puis les cornes en croissant d'une paire de bœufs blonds, puis, debout sur le char, tourné vers le soleil levant, un vieux, le râteau sur l'épaule, qui s'en allait tout seul faner. Il émergea peu à peu, au gré de la route inclinée;—il était rouge de peau et recuit, comme s'il se fût, à l'appel de la terre abandonnée, levé de sa tombe, encore tout vêtu de l'épais et rouge humus limousin.
Octobre 1916.
Le hall de l'hôtel, blanc, rose, poli, poncé, a perdu aujourd'hui sa suavité froide d'église neuve, au profit d'une exposition de «modèles», venus de Paris, en s'attardant à peine à Milan. Robes de tulle, amollies par des mains impérieuses, manteaux d'automobile dont le lapin ambitieux veut se faire aussi argenté que le renard, robes de liberty et costumes tailleur, chemisettes à passer dans une bague: le butin est là, en monceaux, sur le tapis, sur les meubles, et les femmes bourdonnent. Les femmes? Les hommes aussi. Un jeune marquis italien se prête au rôle de mannequin, qu'on affuble. Son uniforme gris disparaît sous les fourrures, les jupes à volants,—même, une «combinaison» de voile rosé le déguise, un moment, en danseuse persane; il tournoie, mince comme une abeille, devant la baie ensoleillée....
Quels rires faciles autour de lui, que de beaux visages ambrés, où les dents et le blanc de l'œil luttent d'éclat bleuté.... Ce matin encore, lamarchesaet l'Américaine du Sud, la mystérieuse jeune femme seule et la dame de Milan n'échangeaient pas même un regard: les voici pour un instant familières et complices, penchées sur des chiffons coûteux. Une heure de modes, une heure de déjeuner, puis l'heure de café—celle du thé ne tardera guère: courage, la journée aura passé vite, et demain, samedi, le train du soir ramènera, jusqu'à lundi, le mari retenu à Milan, l'officier de l'auxiliaire, l'agronome riche qui veille sur ses vendanges....
Cette vie si clémente, ce nonchaloir des femmes italiennes au bord du lac, cette oisiveté parée, il faut les regarder mieux, pour y reconnaître la pensée profonde, la seule, celle de toutes les femmes de la guerre: l'attente. Mais on n'a banni d'ici ni le rire, ni l'élégance, ni la musique; dépêches et journaux apportent l'écho d'heureux combats.... La terre nourrit les fruits et les fleurs sans effort, une lumière généreuse dore la plus banale cime,—quel soupir en ce lieu ne s'achèverait en chant?
Pour qui ne connut, depuis trois étés, que les juillet mouillés, les août brumeux de Paris, l'arrivée aux rives du lac s'accompagne d'une joie physique, qui se contient et se contraint par habitude et par pudeur: «Non, non, c'est trop tôt; point de paradis pour nous avant la fin de la guerre!...» Nous nous détournons d'abord de ce lac, coupe couronnée qui tente les lèvres. Mais la joie est partout, inévitable. On dirait que c'est elle qui vibre, en halo aux sept couleurs d'iris, au-dessus des sauges d'un rouge virulent, lorsque midi frappe le lac d'une rame de rayons. L'eau en miroirs, l'eau en degrés, en fusées, en serpents, le parfum du laurier sous celui du cyprès; la figue qui s'égoutte, le melon saignant: autant d'embûches, et la lutte fait plus voluptueuse la défaite. Nous venons d'un pays où la longue guerre nous fit croire qu'il y a péché à désirer, à rire, à étreindre et oublier....
Le bien-être est une trop prompte habitude.... Bénéficions, pour quelques jours, pour un moment dans la vie, du havre où la tendre prévoyance des hommes abrita leurs femmes avec leurs enfants, leurs amies avec leurs animaux familiers. En commerçant ou guerroyant au loin, ils portent avec eux l'image sereine des terrasses fleuries de rouge, des robes épanouies, des enfants bruns qui courent sur l'herbe tondue. Car l'amour, plus jeune et plus single ici que sur les, terres froides, ne demande guère à la femme, même pendant la guerre, que d'être heureuse, et belle, et orgueilleuse de ses enfants nombreux.
Un très catholique harem observe ici les rites d'une morale orientale: emplir au mieux les semaines d'absence du seigneur, croître en beauté, en bonne humeur loin de lui, et parader pour lui s'il revient. Qu'importe si quelques-unes glissent, un peu, à la puérilité, à la gourmandise du harem islamique: ce sont là jeux de bonnes épouses, qui montrent l'allégresse d'une foi entière dans le retour du croisé, et non la pâleur des mortifications.
Parmi vingt autres, une Dame à la Licorne attend ici le chevalier qu'elle aime; elle porte cotillon court, souliers hauts sur des bas qui ont la couleur même de la chair nacrée: mais elle a délaissé sa licorne pour un angora de Perse, blanc, au nez rose, qui la suit au bout d'un ruban d'or.
Il y a ici, à l'hôtel, une jeune femme italienne qui fait la joie de tous les yeux. Elle est enceinte de six mois, et je voudrais qu'un cinématographe enregistrât, pour le plaisir—et l'édification—de beaucoup de Françaises, tous les mouvements de sa radieuse vie, tout le long du jour. Elle porte en avant sa grossesse, non comme un fardeau, mais comme une voile gonflée qui l'entraîne. J'admire ses tresses serrées, qui couronnent une douce tête italienne aux grands yeux, au nez régulier. Trois, quatre toilettes drapent, du matin au dîner, son bouclier bien tendu, et la voilà loin des robes modestes qui tâchent à dissimuler, en France, ce que les femmes nomment leur «état». Tulle rose, en volants qui la font toute ronde comme un toton, taffetas d'argent, dentelles et perles, toutes les parures, tous les bijoux fêtent, sur elle, sa prochaine maternité. N'avait-elle pas attaché hier, juste au milieu de sa ceinture, un bouquet de roses, comme pour souligner la place de son vivant bonheur?
Qu'elle est charmante, à table, où elle rit d'emplir son assiette et de vider de pleins verres de bière mousseuse! Elle semble si glorieuse qu'on a envie de l'applaudir. Va-t-il falloir, pendant et après la guerre, que nous mandions en France quelques jeunes épouses de ce fécond pays, pour apprendre à l'avare ménage français comment on accueille la venue d'un enfant? La leçon serait meilleure que si nous la prenions d'un couturier de génie, qui inventerait le snobisme de la grossesse. Mais tous les moyens seront bons, qui convertiront les «ventres parcimonieux»,—ceux qui appréhendentl'intruset confondent maternité avec maladie.
—Vous voilà enceinte, madame, disait à une cliente son médecin. Eh bien, maintenant, oubliez-le.
Ce n'est pas qu'elle l'oublie, ma charmante Italienne. Ses moments de repos et de rêverie, qu'elle passe sur les terrasses, sont ceux où elle choisit «ses modèles», parmi la guirlande de petits faunes qui farandolent entre les colonnes. Montrez-moi un hôtel, en France, où l'enfant comme ici triomphe, se mêle à la vie commune? L'habitude, qu'il en a, depuis le berceau, lui donne la familiarité, mais, sans l'outrecuidance. Et la patience, la tendresse du père italien, qui promène dans ses bras lebambino, joue au croquet, consent aux soins les plus humbles et les plus précis, peut étonner—sinon humilier—plus d'un nos gourmés papas français.
Quel bébé souhaite-t-elle, la jeune femme étendue, à l'heure où la fin du goûter égaille les enfants devant l'escouade imposante des nurses et des nourrices? Celui-ci, droit dans sa petite taille, pétillant d'intelligence et voletant comme une flammèche? Mais sa sœur la fillette est plus fière, campée sur de hautes jambes, et toujours prête aux combats. Et les cinq frères, en flûte de Pan, blonds avec des yeux noirs féminins et doux, ne lui font-ils pas envie aussi? Un tout frais éclos vient, porté par sa nourrice, un ourson délicieux vêtu de fourrures blanches, gras, élastique, fort, bon à mander. Pour celui-ci la jeune femme tend les bras: «O toi le plus beau!»
Mais après le plus beau d'autres paraissent plus beaux;—il y a tant de chevelures fluides, de mollets nerveux, de joues dorées.... Elle renonce à choisir et laisse descendre ses paupières, ses cils aussi longs que les étamines du pavot. Dès qu'elle repose elle a l'air d'une femme et non plus d'une enfant joueuse. Il y a un sillon bistré en haut de ses joues, et ses mains sont plus blanches que ses tempes, frappées déjà du «masque» roux. Son sommeil la confie à tous, la donne en garde au passant, à l'ombre du platane, aux enfants qui font: «Chut!» autour d'elle et courent à pieds légers....
C'est l'image même de la paix, que ce sommeil de jeune femme couchée parmi les fleurs au bord du plus pur des lacs, et qui tient ses mains tendrement croisées sur son flanc enflé, tout en dormant;—ce serait l'image même de la paix, si je n'apercevais pas, sur la table auprès d'elle, entre un bonnet commencé pour la layette et deux petits chaussons de laine, la tête affreuse et cornue d'une massue autrichienne à pointes de fer, un grossier et prodigieux outil à tuer, pris le mois passé dans le butin de Goritzia.
Novembre 1916.
L'automne, à regret, descend du haut des monts. Lanzo d'Intelme, là-haut, baigne déjà dans un or roux, léché de violet, qui coule avec les bois le long des pentes; Lanzo d'Intelme qui regarde la Suisse, les Alpes aériennes, Lugano et son lac froid, vert comme une pierre de jade.
Mais ici, sauf la brume du matin, qui apaise et lustre le lac, sauf quelques marronniers d'où pleuvent les fruits et les feuilles, c'est encore la journée d'été. Des roses jaunes, des roses rouges, des héliotropes mauves comme le lac à l'aube, des balisiers en flammes, des géraniums,—c'est la flore de juillet. La ruine romantique rissole et s'écaille, le lézard la brode et la couleuvre ne songe pas de sitôt à dormir. Le bref crépuscule surprend comme un intrus, et l'on s'étonne, un jour, qu'une chape d'ombre s'abatte, à cinq heures, sur un coin de terrasse où la même heure, le mois passé, attisait au soleil tout un brasier de guêpes....
C'est toujours l'éden à fleur de lac, mais où sont ses ombres heureuses? La dame américaine a emporté ses soixante-dix-sept robes et ses soixante-dix-sept chapeaux. La dame roumaine disparut la semaine passée avec sa femme de chambre anglaise, son valet de pied français, sa secrétaire italienne. Les petits faunes milanais, qui se poursuivaient en guirlandes entre les colonnes blanches, soupirent à présent sur des bancs de collège.
Un pas ébranle tout entiers les halls vides; un éclat de rire fêle l'air sonore des terrasses, et ricoche sur l'eau.
L'inconnue, hier perdue dans la foule des passants, retient le regard, et son visage devient irritant comme le titre d'un livre fermé.... Il y a des matins où tous les bruits faibles et sereins semblent préparer le silence et le long sommeil d'un Palais Dormant,—jusqu'au moment où une puissante explosion, sur la montagne, disperse le repos; les échos la multiplent, jouent avec le son rebondissant.... Une autre cime tonne à son tour, et des volutes de fumée révèlent que la dynamite ouvre, dans le roc, tranchées et chemins de crêtes pour l'armée: la guerre....
La guerre, et ses énormes et rudes images; la guerre dans le petit port de T... où l'eau bleue est violette de mirer tant d'écheveaux de fer barbelé, rouges de houille. La guerre à Lanzo d'Intelme où nous ne pouvons respirer l'air glacé, blessant et pur, ni contempler les Alpes, peintes en neige rose sur la poudre d'or de l'horizon, sans qu'un soldat nous invite à quitter sur-le-champ ce balcon vertigineux suspendu sur la Suisse.
La guerre à Côme, sous la forme agaçante et bénigne d'uncarabinierequi vous demande d'expliquer, et surtout d'étendre, pour le plus grand profit de l'administration postale, le texte d'un télégramme, retenu depuis quatre jours par laCensura....
La guerre en conversations, la guerre avec l'accent anglais, américain, suédois, espagnol, avec l'accent russe dans la bouche malicieuse de la comtesse R... qui s'écrie: «J'ai rencontrré ce matin des mulets militairres, charrgés de mille choses! C'est l'attaque allemande dans huit jourrs, ma cherre, je meurs de peurr!»—puis rit de son épouvante et raconte un five o'clock où l'invita la famille impériale d'Allemagne, il y a peu d'années.
«—Ma chère, quel spectacle, cette famille! L'impératrice en tulle orange, avec des plumes orange debout sur sa tête! Et quand elle me tendit la main, qu'est-ce que j'aperçus sur cette grosse patte en chevreau glacé blanc? Des baguettes orange, ma chère, brodées orange sur le gant blanc, pour rappeler la robe et les plumes! Dès ce moment-là, je sentis que ces gens étaient capables de tout! Des baguettes orange!... Et ce kronprinz, leur fils, il est donc tout à fait un homme du commun, il met la cravate blanche avec le smoking, et il a autour du cou une chaîne en cheveux pour pendre la montre! En cheveux, ma chère, en cheveux, comme je vous vois! Quels instincts! Lorsqu'il quitta l'Italie, vous pensez sans doute qu'il a posé des cartes de visite chez les personnes qui lui avaient fait accueil? Oui, il l'a fait! Mais trois mois après son départ, et envoyées par la poste! Par la poste! J'ai gardé la carte avec l'enveloppe, et le timbre,—pour un musée, après ma mort!»
Samedi, après-midi, stationnaient l'un en face de l'autre, contre les trottoirs de la rue Daunou, une automobile et un coupé attelé d'un cheval. Une longue automobile découverte venant du boulevard, manœuvrée par son propriétaire, s'engagea à bonne allure entre les deux véhicules. Restait un ruban de chaussée, assez large pour une brouette, étroit pour une charrette à âne: le taxi-auto qui me conduisait de la rue de la Paix vers les boulevards s'y jeta avec cette aveugle pétulance, ce mépris capricieux du danger et des lois de la physique que nous admirons, au cinéma, quand le taxi ensorcelé passe les torrents à la nage, pénètre dans un chalet normand et ressort par la lucarne du grenier.
Les deux chocs latéraux furent rudes, et bien que je donnasse l'exemple de la réserve en saignant modestement du front et du nez dans mon mouchoir, il y eut tout de suite là cinquante badauds, dix voitures arrêtées et trois agents.
L'ensemble rendait un son varié, qui eût passionné des gens beaucoup plus blessés que moi. Mêlée aux curieux, j'entendis que le propriétaire de l'auto, un étranger à la parole un peu lente, encourait un blâme général, grâce au chauffeur du taxi, qui, vif et rageur et la langue bien pendue, l'avait déjà traité, préventivement, de maladroit, de menteur, et d'espion. Au mot d'espion trois femmes élégantes prirent feu. L'une d'elles pointa son ombrelle contre l'étranger comme un aiguillon, et râla:
—Qu'est-ce que ça vient faire ici, au lieu de rester dans leur pays!
Les voix de la foule, en écho houleux, répétèrent:
—... vient faire ici ... rester dans leur pays!
Encouragée, la dame déclencha la série redoutable des vérités premières:
—D'abord, s'il n'y avait pas tant d'étrangers dans Paris, il n'y aurait pas tant d'automobiles dans les rues!
Et les voix de la foule, au petit bonheur, redirent:
—... as tant d'étrangers dans les rues ... pas tant de voitures dans Paris!
Puis, les trois femmes en chœur:
—Au front, au front! Qu'est-ce qu'il fait là, ce grand type solide, assis dans sa voiture, à empêcher le monde de passer? Au front, au front, il s'expliquera après!
Un civil-coryphée, grand, bien fait, rose et râblé, se fraya un chemin jusqu'à l'automobiliste, qu'il harangua comme d'une estrade:
—En vérité, monsieur, on peut s'étonner de vous voir ici, en veston et chapeau mou! Si vous appartenez, comme il me semble que vous l'avez prétendu tout à l'heure, à une nation amie et alliée, votre place n'est-elle pas à l'intérieur de ses frontières, et les armes à la main?
L'automobiliste, suffoqué, put articuler enfin:
—Mais, monsieur, je ne prétends rien du tout! Je suis Italien, sans prétention! Et j'ai quarante-huit ans! Et vous-même, vous qui êtes là en jaquette, vous qui ... vous que....
Le civil l'attendait là! Il sourit d'une bouche sans défaut, rallia d'un regard l'attention des femmes présentes, et dit:
—Moi, monsieur, j'ai cinquante et un ans! Qu'est-ce que vous dites de ça?
Ayant attendu un moment, sans doute, qu'on lui demandât sa «recette de beauté», le civil s'éloigna en quête d'un autre accident de voiture qui lui permît d'affirmer, en même temps que des sentiments patriotiques, sa triomphante troisième jeunesse.
Cependant le cocher du coupé lésé confiait à un des trois agents des documents intimes, avec photographies à l'appui, sur son passé inattaquable. Le deuxième agent, défiant et distrait, recueillait les protestations de l'automobiliste étranger, qui avait son «aile» rompue, et celles, colorées, abondantes en épithètes, du brillant jouteur à qui j'avais confié mon destin, une demi-heure auparavant. Le troisième agent avait déjà couvert, d'une écriture agréable et frisée, deux longues feuilles de carnet. Il écrivait, il écrivait, inspiré, retranché du monde. C'est à celui-ci que je m'adressai:
—Monsieur l'agent, je peux m'en aller?
Il ne leva pas son front studieux:
—Mais oui, Madame, circulez: il n'y a déjà que trop de monde ici.... Vous n'avez rien à témoigner sur l'accident? Personne ne vous a rien demandé?
—Oh! non, monsieur l'agent, au contraire, j'ai reçu.
—Vous avez reçu?...
Il quitta son carnet et considéra l'ecchymose de mon nez, la fente de mon front:
—Ah! oui... murmura-t-il rêveusement. C'est bien l'accident-type d'automobile.... Au moindre choc, les gens s'imaginent que tout le monde est mort, et puis en fin de compte, vous voyez vous-même: c'est moins que rien ... moins que rien....
Mon amie Valentine déménage. Je plains de tout mon cœur sa condition de femme seule—son mari à Salonique—en proie à des corporations odorantes. Mais j'avoue qu'à ma compassion se mêle un certain sadisme, lorsque je me penche sur les progrès affreux de son déménagement, lorsque je la questionne avec toutes les exigences d'une chirurgicale amitié. A l'heure des repas, elle s'assoit à ma table, où je la persuade d'oublier ce qu'elle nomme ses «mouvements sismiques».
Un jour, je lui demande:
—Ça marche, la salle de bains, Valentine?
—Oui, oui, ça marche.... Ce pauvre petit!
—Quel pauvre petit?
—L'apprenti qui aide le plombier; il a treize ans et demi.... Il s'est presque écrasé un doigt.... J'ai vite versé un grand verre de porto....
—Vous l'avez grisé?
—Pas pour lui, le porto, pour l'autre plombier qui s'était presque trouvé mal en l'entendant crier.
—Quelle sensitive!
—Dame, c'est le grand-père du petit, il a soixante-dix ans. Ils ont tous treize ou soixante-dix ans. Ce jour-là, ils ont fini leur journée un peu tôt, naturellement....
Une autre fois je m'enquiers de l'électricien:
—Oh! ça va très bien avec l'électricien, s'écrie Valentine. Figurez-vous que son frère est aussi à Salonique! Ce que nous avons bavardé de Salonique, hier! Ça lui a fait finir sa journée un peu tard.... D'ailleurs il n'a rien fait. Mais vous comprenez, quand on a un frère à Salonique!...
Hier, mon amie Valentine me montre, de l'autre côté de la table, une pâle figure de cousette qui aurait fait des «heures supplémentaires».
—Oh! que j'ai sommeil.... J'ai mis du linge dans les malles jusqu'à minuit, et depuis sept heures ce matin me voilà sans gîte.... Tout est parti, tout!
J'imagine le naufrage, sur un trottoir, de sept années d'intimité conjugale: je vois le pillage d'un nid où Valentine choyait depuis deux ans le souci d'un absent très cher....
—Oui, soupire-t-elle, j'ai emballé les vêtements civils d'André, son linge.... Ça en a, des dessous, un civil! Que de caleçons, que de chaussettes! Que de cravates et de cols!
Elle réfléchit un moment et me lance un petit sourire agressif:
—Figurez-vous.... C'est drôle.... J'avais oublié. Oublié la personne civile de mon mari. J'avais oublié, ma parole, qu'il habitait avec moi. Vous comprenez, depuis deux ans, André est un soldat, un soldat de qui je suis fidèlement, romanesquement amoureuse. Il arrive—hélas, si rarement!—en tumulte, bouleverse tout dans mon existence, s'en va comme un tonnerre, me laissant tremblante, éblouie, désolée, comme l'épouse d'un croisé.... Il s'en vient et s'en retourne, bleu de ciel, basané, doré, la moustache roussie, d'un grand pas qui fait sonner ses talons et crisser ses cuirs, il rit comme un loup sous son casque.... Comment voulez-vous que je le reconnaisse et l'évoque maintenant dans des cheviottes à raies, des cravates gorge-de-pigeon, et ce haut-de-forme imbécile que j'ai jeté dans la baignoire!... Je vous assure, j'ai manié tout cela sans attendrissement. Mais parlez-moi d'un bonnet de police, d'un gros portefeuille taché d'encre et de cambouis, d'une paire de leggins râpés—les épaves de sa dernière permission—ça, ça signifie quelque chose! C'est là-dessus qu'on pleure bien!
—Je vous crois.... Et vous avez vu par surcroît, ce matin, tanguant sur un camion, les meubles habitués à l'ombre, la lampe coiffée de soie, la table aux pieds délicats....
Les paupières de mon amie rougissent et je devine au mouvement de sa bouche qu'elle se mord courageusement la langue.
—J'ai vu cela, en effet. A cette heure, la table est bombardée n'importe où, les pieds en l'air, et l'abat-jour—ah! ah! ... l'abat-jour si bien tendu qui a claqué comme un melon trop mûr!... Ah! quelle salade! Ce que j'ai ri!
—Non?
—Mais oui, ma chère! Je suis enchantée. Tout est éparpillé. Et maintenant je pourrai au moins passer entre le fauteuil et la table, allumer la lampe, sans me heurter, chaque fois, implacablement, àsonfantôme assis là et sans attendre, de tout mon corps, de tout mon cœur, le grand bras qui m'attirait au passage, le baiser, le mot tendre étouffé dans mes cheveux....
Et mon amie ajoute, avec un regard de bravoure mouillé de larmes:
—C'est rudement commode, vous savez! Si j'avais su, j'aurais déménagé plus tôt!
Lundi.—C'est demain qu'ilsviennent. Demain,ilsne feront qu'emballer la vaisselle, la verrerie et ce qu'ils nomment «le bibelot». Se peut-il qu'après-demain soir je dorme dans le nouveau gîte, la maison étrangère qui sent la cretonne et l'huile de lin? Rien ne m'aime encore là-bas, et rien ne m'aime plus ici, ni personne; ma pâle femme de chambre erre, poussiéreuse et pleine de reproche, traînant un compartiment de malle comme un fantôme ses chaînes. La cuisinière, en train d'emmailloter ses casseroles dans du «papier-journaux», m'a jeté tout à l'heure un: «Madame dîne, ce soir?» qui me condamne à gagner, sous la pluie de novembre, le plus proche restaurant.
La lampe voilée, la table de travail et le fauteuil de mon mari, et le buvard de cuir qui garde une odeur de tabac fin, gisent, abat-jour de-ci, coussins de-là.... On ne devrait jamais déménager, pendant la guerre. La nouvelle maison? Peuh ... elle a un escalier rose, et l'hiver, entre les branches dépouillées du jardin, on voit du second étage le champ de courses d'Auteuil. Mais on ne déménage pas pour un champ de courses, voyons, pendant la guerre! Et en somme, comme le dit très justement ma belle-mère, le rose, ce n'est pas une couleur d'escalier.
Mardi, midi.—Ilssont venus,ilsétaient quatre. Je me suis enfermée longtemps dans le cabinet de toilette pour ne paslesvoir, et j'interrogeais ma femme de chambre:
—Qu'est-ce qu'ilsfont?
—Madame, ils font la vaisselle et la verrerie. Ils disent que monsieur et madame avaient vraiment beaucoup de verrerie pour un ménage de deux personnes. Ils disent aussi qu'ils ne se chargent pas de transporter la grande grande glace, que c'est une affaire de miroitier. Ils disent aussi que les bois sculptés chinois, c'est l'affaire d'un ébéniste, et ils disent qu'ils ne déposeront pas les boiseries de la salle à manger, que c'est l'affaire d'un antiquaire.
—Oui? Eh bien je vais leur dire autre chose, moi! et on va bien voir....
Mais leur aspect m'ôta la voix, avec l'espoir. Ils étaient quatre déménageurs de la guerre, c'est-à-dire un vieillard désapprobateur et ressemblant à Verlaine, un apprenti de quinze ans au nez rose de campagnol, une sorte de mastroquet asthmatique en tablier bleu, et ... Apollon. Apollon revu et corrigé à la française, pour le plus grand bien de son nez spirituel, de ses yeux châtains aux cils frisés et de son menton fendu d'une fossette. Cette beauté dressa pour me parler, hors d'une chemise ouverte, son col de marbre et torcha par courtoisie, d'un revers de main, ses palpitantes narines:
—On va pas tout finir d'emballer ce midi, affirma-t-il. Mais, pour pas que les chevaux ayent trop à tirer, nous faut faire eul'tour par le Bouabbouleugne.
Bien que je ne pusse découvrir à ces paroles aucun sens précis, j'acquiesçai de la tête, car Apollon s'exprimait avec force et persuasion, et son bras traçait dans l'air des routes olympiennes. Ma pâle femme de chambre était devenue rose, et la cuisinière s'avança, cravatée de satin, un litre et quatre verres entre les doigts....
Mardi soir.—Ils ont emballé encore tout l'après-midi, démonté quelques armoires, et bu du vin rouge. J'ai entendu dans l'escalier un cri aigu de femme pincée, et dans la cuisine des rires étouffés de femme chatouillée, mais je n'ai rien vu, rien,—que les débris d'un plat persan dans l'escalier, et les vestiges de mon service à crème sur le carrelage de la cuisine. Apollon resplendit, et s'accote fréquemment de l'épaule au mur pour rouler des cigarettes. Le malveillant vieillard crache, et le campagnol rose toise Apollon d'un œil d'envie. Quant au «bistro» asthmatique, il a retrouvé un cousin chez le crémier, à côté, et ne reparaît guère. Par contre, ma femme de chambre et ma cuisinière rivalisent de zèle: aidées des conseils d'Apollon, qui parle mieux quand il a les bras croisés, elles ont abattu l'ouvrage de quatre hommes.
Mercredi, midi.—Matinée pluvieuse. Apollon vient d'emmener la première voiture, qu'il accompagne à pied en claquant du fouet. Derrière lui a éclaté une sourde et vive querelle entre la femme de chambre et la cuisinière.... Que fait ici Apollon, après deux ans de guerre? J'ai guetté dans sa démarche, dans ses mouvements, la gêne, la boiterie d'une infirmité; je n'ai rien trouvé que la paresse harmonieuse des êtres forts et dispos. Neutre? on n'est pas Suisse, ni Suédois, avec cet accent-là, et cette dégaîne latine. Je ne connais rien de plus irritant que le spectacle de ce garçon magnifique, qui est là à capitonner mes porcelaines et à boire mon vin, tandis que d'autres....
Mercredi soir.—Ça passe les bornes! Apollon traite le vieillard sardonique d' «embusqué!» Il faut que je tire ça au clair.
Jeudi, midi.—Apollon ne quitte pas la cuisine, où il installe galamment les agrafes de cuivre pour les casseroles, en chantant:
Remplis de vaillanceAvec l'espérance,Un matin,Pleins d'entrain,Nous irons à Berlin!
Ma femme de chambre a les yeux rouges. Elle trouve que le quartier n'est pas central. Elle a ajouté, sans transition sensible, qu' «il y a des gens qui sont à la guerre, et d'autres qui n'y sont pas!» Je pense comme elle. Cette fille a beaucoup de bon sens.
Jeudi soir.—A l'heure des pourboires,—l'heure des papiers boueux sur le trottoir, de la paille sur le gravier et des tringles à rideaux dans le ruisseau,—Apollon discourait encore sur l'urgence, «pour tout un chacun», de «faire son devoir», de «ne pas se ménager»! Puis il se tut, s'appuya au mur comme le pâtre au laurier, et sourit d'un divin sourire sans pensée. Je n'y tins plus, et d'une voix véhémente:
—Vous, d'abord, je voudrais bien savoir comment il se fait que....
Une malice faubourienne éclaira ses yeux châtains, gonfla son cou héroïque et il me tendit un livret militaire ouvert à la bonne page:
—Vous pouvez lire, dit-il, y a pas d'indiscrétion. X... Denis-André, âgé de vingt-huit ans,père de sept enfants vivants, libre de toute obligation militaire....
Dans le silence qui suivit, on entendit le vieillard amer murmurer:
—Sept! I' n'fait pas bon l'approcher, ce venimeux-là!
—L'an passé, poursuivit Apollon, je n'fendais pas l'air, vu que j'avais que cinq lardons. Cinq lardons, ça n'a jamais suffi pour être père de six enfants. Acré! que je me dis, mes suites de bronchite grave dureront pas toute la vie, et un de ces matins je me vois repris bon;—retournons-y! J'y retourne: pan! deux jumeaux. C'est ma façon à moi de tourner des munitions.
«... Et je n'dois pas parler, ajouta-t-il plus bas, de quat'z'aut' enfants qui s'baladent ici et là,—je n'suis pas bavard, et ceux-là ne me servent positivement de rien. Mais je les annonce,—il laissa tomber sur mes servantes et moi un regard obligeant,—pour la réclame....»
Été 1917.
L'orage d'hier a battu les maïs verts, gorgé la rivière, et les seigles, par places, fléchissent. A l'heure tardive où je suis arrivée, il ne restait de la tempête que des ruisselets glougloutants dans le parc, des ornières rouges et molles, et au pied des tours quelques tessons d'ardoises et de vitres. Un vent chargé de parfums séchait déjà, contre le mur de la terrasse, le manteau déguenillé du jasmin centenaire.
Aujourd'hui, le matin promet une journée sans nuage, d'été limousin; la brise haute touche à peine les cimes des arbres; le mordant soleil rougit l'épaule sous la mousseline, le bras nu et le pied dans la sandale. Il fait beau et j'ai la main de Bel-Gazou dans ma main.
Bel-Gazou, fruit de la terre limousine! Quatre étés, trois hivers l'ont peinte aux couleurs de ce pays. Elle est sombre et vernissée comme une pomme d'octobre, comme une jarre de terre cuite, coiffée d'une courte et raide chevelure en soie de maïs, et dans ses yeux, ni verts, ni gris, ni marrons joue, marron, vert, gris, le reflet de la châtaigne, du tronc argenté, de la source ombragée....
Je regarde, dans ma main pâle qui vient de Paris, la couleur vigoureuse de sa main d'enfant. Elle a une main de laboureur, et je caresse avec considération, dans la paume, les petits calus qu'elle doit à la pelle, au râteau, aux mancherons de la brouette. La belle main! Sèche, un peu craquelée dessus par l'eau froide et le hâle, elle sied à cette petite fille autoritaire qui connaît son domaine et foule sa terre comme une princesse aux pieds nus.
—Tu me conduis, Bel-Gazou? Nous allons à la ferme?
Bel-Gazou, avare de paroles à ses heures, me répond d'un signe. Parfois, malgré la gravité de sa mission, elle saute soudainement comme font les agneaux. Elle est vêtue d'un maillot de bain rouge, décoloré et rétréci par les lavages et qui découvre—émouvante sur ce petit corps sans sexe,—la plus ronde, la plus gracieuse et féminine attache du bras....
Un orvet, lent, gourd, traverse le chemin.
—Eh! aïe donc! lui crie Bel-Gazou d'une voix de charretier en le poussant du talon. Puis elle me regarde du coin de l'œil, très vite. Elle sait que je suis occupée à détailler sur elle tout ce que six mois ont apporté, en mon absence, de beauté, de force, de nouveauté à une petite fille de quatre ans. Elle sait que je me contiens, elle sait que je l'admire et ne le lui dirai pas. Mais j'ai peur, vraiment, que servie par son instinct tout frais et ses sens de sauvage, Bel-Gazou ne me connaisse mieux que je ne la connais. Elle parade pour moi—ah! combien je suis vite éblouie! Hier soir, elle traînait ma valise, fouaillait un chien nouveau qui me montrait les dents, et m'offrait après le dîner un verre de cassis, avec une bonne grâce et un accent tous deux bien limousins:
—U-ne petit-te gout-te, hé?
Nous entrons sous la futaie. Les arbres anciens, joints par-dessus l'allée, y ont emprisonné la chaleur, la moiteur et l'obscurité de la dernière nuit d'orage. Dans l'air défendu du vent oscillent lourdement les senteurs de la girolle, du tilleul, du châtaignier fleuri et celle de l'herbe-à-Robert, ce géranium nain qui se casse au frôler d'un oiseau et sue, sous la patte d'un insecte, une sève nauséabonde....
—Bel-Gazou, dans ton maillot, tu ressembles ici à un poisson rouge au fond d'une eau verte. Bel-Gazou, tu ressembles aussi au petit Chaperon-Rouge, tu sais, le Chaperon-Rouge qui portait à sa mère-grand un pot de beurre et une galette?...
Bel-Gazou lève son nez duveté, et ouvre ses yeux si fort que ses cils touchent ses sourcils.
—Une galette? une comment, galette?
—Une galette ... heu ... feuilletée....
La menotte dure quitte ma main et claque une cuisse nue:
—Une galette! et on l'a pas dit au maire?
—Au maire? Pourquoi?
—Fallait le dire au maire!
Bel-Gazou désigne, à travers les branches, les tuiles brunes d'un village:
—Au maire, là-bas! C'est défendu, la galette, àcosede la guerre.
—Mais....
—Et le maire il aurait venu trouver le Chaperon-Rouge, et il aurait dit: «Monsieur, je vous réqui ... réqui ... réquiquitionne votre galette! On prend pas la farine pour faire la galette pendant la guerre! Et vous payerez mille sous! Et c'est comme ça!»
—Mais voyons, Bel-Gazou, le Chaperon-Rouge c'est une histoire très vieille! A ce moment-là il n'y avait pas la guerre!
—Pas la guerre? Ah? Pourquoi il n'y avait pas la guerre?
Le nez charmant se baisse, se lève, la petite main reprend la mienne, mais le pas ralenti de Bel-Gazou, un saut, deux sauts de chevreau irrésolu disent le doute, l'impuissance devant le mystère: «Pas la guerre?» C'est vrai, elle ne peut pas imaginer.... En août 1914, elle avait douze mois.
L'orée du bois nous rejette dans un bain éblouissant de lumière, d'herbe chaude, d'odeurs animales et potagères: la ferme est là. Aux cris de héraut de Bel-Gazou répondent ceux des coqs, des cochons, des dindons sanglotants et des chiens de troupeaux....
—Pétits, pétits, pétits! glapit Bel-Gazou. Eh! les povres pétits!
Et un moment elle est environnée de poules, becquetée de pintades, et voici que cinquante poussins déjà emplumés, un peu jaunes encore aux commissures du bec, l'ont envahie jusqu'aux épaules. Tantôt elle les secoue d'elle et tantôt elle les encourage. Elle est rouge d'orgueil et rit avec sévérité. Un petit Dieu charmeur d'oiseaux.... L'enfance du saint qui parlait aux abeilles ... Mowgli de la jungle limousine....
Des plaintes de volaille jugulée coupent mon extase maternelle et littéraire. Bel-Gazou a saisi par les pattes le plus gros poulet qui piaille, tête en bas, ailes ouvertes:
—Bel-Gazou! Chérie! tu lui fais mal, lâche-le!
Bel-Gazou, avant de répondre et d'obéir, avance une lippe importante:
—Je lui fais pas du mal, je le pèse.
—Il n'a pas besoin que tu le pèses.
—Si, il a besoin. Quand il sera lourd, lourd, lourd, il ira au marché. Et on le vendra cher, cher, cher!
—Combien? Tu ne sais pas combien?
—Si, je sais.
—Dis-le?
—Trois ... cent ... non, six ... quarante-douze mille ... francs. Et encore quat' sous de plus, même! Té, ce qu'elle renchérit, la volaille!
Bel-Gazou, revenue à mon côté, imite à merveille, les mains derrière le dos, l'épaule voûtée et hochant la nuque, l'attitude et le langage de notre jardinier octogénaire. Je ne sais plus bien si j'ai envie de rire ou si j'ai un peu de peine ...
... Mon petit tâcheron rubicond, mon fermier encore zézayant, mon gracieux Eros-à-la-brouette, voilà que je me sens mal à l'aise de voir grandir en toi un «enfant de la guerre». Tu ne sais pas encore compter, Dieu merci, mais tu n'ignores presque rien de ce qui rend notre vie difficile, compliquée, inquiète. Tu sais qu'on tue et qu'on vend tes pigeons irisés, tes poules confiantes, tes lapins au nez d'argent. Tu grattes en ce moment et tu recueilles les grains d'avoine collés au van.... Hélas! tu sais que l'avoine est chère. Le champ de seigle n'est pas pour toi, comme pour un chimérique bébé d'avant la guerre, une forêt de lances de lutins, ni le crapaud un prince déguisé. C'est dommage.... Et tu parles froidement de réquisitionner la galette du Chaperon-Rouge.... Moi qui voulais ce soir te lire un conte de Kipling où les bêtes parlent, je n'oserai pas.... Si tu allais rire de moi!...
J'ose pourtant. Je lis, sur le ton appliqué, un peu niais, que prennent volontiers les grandes personnes. Bel-Gazou est couchée, brune et vermeille sur son lit blanc. Elle écoute sans sourire et de temps en temps relève sur son front une mèche de cheveux, geste lent, négligent, aisé, geste d'homme élégant que je lui vis toujours, que je reconnais et qui lui vient, à travers moi, d'un autre.
Le blanc de ses yeux, errant du vieux plafond peint au plancher noir d'âge, brille ... à quoi songe-t-elle? Aux foins qui sèchent mal entre deux averses? A sa carte de sucre? Au pétrole qui manque à Brive?...
—Chut! écoute!
D'un coup de reins elle vient de s'asseoir et m'arrête, l'index levé.
—Quoi donc, chérie?
—C'est lui—elle désigne le parquet,—lui, le rat.
—Un rat? tu as peur du rat?
Oh! ce sourire.... Va-t-elle me parler de la hausse sur le rat? je tremble....
Confidentielle, elle penche sur moi un visage plein de secrets:
—C'est le rat. Le gros rat. Gros, gros, comme ça! Il vient la nuit. Hé, qu'il est brave! Hé, qu'il parle bieng!
—Il parle?
—Mée voui! il vient par le trrrou du parquet, là. Il monte sur le lit. Il a une couronne sur la tête, avé des perles. Et ilcose.
—Il cause, chérie? Qu'est-ce qu'il raconte?
—Il raconte ... il raconte ... tout comme c'est dans son royome. Il a cent mille robes en or, et des souliers, et un trésor plein de bonbons et de joujoux. Et il a des areroplanes qui volent comme des papillons, et des automobiles tout en fleurs, et un grand bateau en chocolat.... C'est vrai, tu sais?
—Mais bien sûr, chérie! Et quoi encore?
—Et il a dit qu'il me marierait avec lui et que j'aurai aussi une automobile tout en fleurs.... C'est vrai, tu sais?
—Mais oui, chérie! Continue....
—Et Nursie-Dear voulait faire boucher le trou du parquet. Alors je voudrais que tu dises à Nursie-Dear de jamais, jamais boucher le trou du parquet, parce que le rat pourrait plus venir coser la nuit, s'il te plaît....
—Mais certainement, chérie! On ne bouchera pas le trou du parquet, je te le promets. Continue, continue....
Le front sur le drap, rassurée, détendue, je laisse venir le sommeil, tandis que Bel-Gazou me berce, enfin, d'un conte de fées.