XV.

Le 17 mai 1850 au matin, les quatre canons qui défendent l'approche du monastère où réside le souverain du pays, saluèrent de 121 coups la sortie de la grande procession en tête de laquelle marchait le nouveau vladika vêtu des habits pontificaux, portant en baudrier un magnifique damas couvert de pierres précieuses.

Les quatre canons qui saluaient l'avènement de Danilo ont été pris aux Turcs. Le Tsernogorste aime à entendre leurs détonations, que l'écho de la montagne Noire répercute de vallée en vallée. Les Monténégrins mêlaient des cris de joie au fracas de l'artillerie.

Entouré de trenteperianitj(guerriers ornés de plumet) qui lui servent de garde et qui appartiennent aux plus illustres familles de la montagne, le vladika sort de l'église, placée à côté de la poudrière et se dirige du côté de laRiznitsa. C'est ce qu'on pourrait appeler la salle du trône et le garde-meuble de la couronne; c'est là qu'on conserve les armes des vieux héros tsernogorstes, les trophées enlevés aux pachas turcs.

Dans cette résidence, moitié militaire, moitié sacerdotale, on voit côte à côte un clocher, une imprimerie, une poudrière. Les ouvriers de l'imprimerie font pleuvoir sur la foule des bulletins de la cérémonie qui va avoir lieu.

Maintenant, de cette longue maison bâtie en pierre mais recouverte de chaume, voyez sortir cette file de guerriers à l'aspect grave et majestueux. Ce sont les sovietniks qui se rendent à laRiznitsaoù ils feront cortège au vladika.

Tous les moines et popes du Monténégro sont convoqués pour la cérémonie de l'investiture. C'est au bruit de leurs cantiques qu'elle s'accomplit. Le plus âgé des caloyers met ordinairement la toque sur la tête du vladika. Un mois après son intronisation au Monténégro, il est d'usage maintenant que l'évêque du Monténégro se rende à Saint-Pétersbourg pour y solliciter du patriarche une espèce de consécration et de confirmation de son autorité spirituelle.

C'est en 1850 que Danilo a remplacé, comme vladika, son oncle Pierre II.

Le nouveau prince du Monténégro a trouvé le gouvernement dans une de ces crises qu'amènent toujours les grandes réformes. Pierre II s'était donné la tâche d'introduire la civilisation européenne dans son pays, il avait voulu en faire un État soumis à des lois régulières, payant à des époques fixes un impôt réglé d'avance, rentrant, pour les questions de paix ou de guerre, dans les conditions des gouvernements ordinaires. Cette grande entreprise était presque à moitié terminée lorsque Pierre II mourut.

Dans quelle mesure devait-il suivre les errements de son oncle? Telle est la première question que le nouveau vladika dut se poser.

Il ne faut pas perdre de vue que le Monténégro, ainsi que nous l'avons dit en commençant, est un pays de proscrits, d'ouskoks; il puise une partie de sa force dans cette vieille franchise, dont il est en possession, de donner asile à tous ceux qui souffrent et qui sont persécutés par les gouvernements limitrophes.

Ce petit peuple, animé par la foi religieuse, toujours debout contre les Turcs, faisant subir aux armées musulmanes les plus humiliants revers, vaincu lui-même souvent, mais jamais écrasé, présente un spectacle héroïque et vraiment digne de l'histoire.

Supprimez les ressorts de liberté et de religion qui font mouvoir le caractère national, aussitôt le Monténégrin perd sa physionomie particulière, il ne sait plus où puiser la force qui doit le faire vivre, il est fini comme homme et comme peuple.

D'un autre côté, en ne faisant aucune concession à l'esprit moderne, en restant dans la barbarie primitive, il s'attire l'inimitié irréconciliable de sa puissante voisine l'Autriche, il se trouve obligé de soutenir contre elle une lutte dans laquelle il doit succomber tôt ou tard.

C'est donc entre ces deux écueils que le gouvernement du Monténégro doit naviguer.

Danilo possède toutes les qualités nécessaires à l'exécution de cette politique de pondération et d'équilibre. Jeune encore, ayant reçu une excellente éducation, connaissant pour les avoir visitées, les cours d'Autriche et de Russie, persuasif, éloquent, aimant son pays, il exerce sur ses compatriotes une influence égale à celle de son prédécesseur.

Pierre II était poète. On a de lui plusieurs ouvrages remarquables, entre autres:

Un poème remarquable par la vigueur et la vérité des scènes populaires,Stjepan Mailou Étienne le Petit, imposteur hardi qui parvint, en trompant la crédulité naïve des Monténégrins, à se faire passer pour le tzar Pierre III.

Oledo(miroir), recueil des chants populaires serbes.

Gorski vjenac(fleurs de la montagne), volume qui renferme un grand nombre depiesmasdétachées, pleines de grâce et de fraîcheur.

Danilo cultive aussi les muses. Il a publié des vers, et l'imprimerie nationale de Tsetinié a livré à la publicité divers ouvrages des littératures étrangères, traduits en monténégrin par le souverain du pays.

La haine du Turc ne s'éteint jamais au cœur du Monténégrin; il faut même, de temps en temps, qu'elle trouve une issue. De là des expéditions outchetastrès-souvent renouvelées sur le territoire ennemi.

Le vladika est impuissant à les empêcher. La réforme de Pierre II n'est pas encore établie d'une façon tellement solide qu'elle laisse toute liberté d'action au gouvernement. Trois révoltes successives eurent lieu en 1833, 1835 et 1841. Elles furent réprimées dans le sang.

Pierre II avait créé, pour assurer l'exécution de ses décrets, une troupe de gendarmerie mobile, connue dans le pays sous le nom deguardia. Cette garde, qui aurait pu rendre de grands services, y était sans cesse entravée dans l'exercice de ses fonctions par le respect inviolable des Orientaux pour le foyer domestique. Renfermé chez lui, le coupable échappait à la répression. Pierre II ordonna qu'on mît le feu à la maison du révolté, puisqu'on ne pouvait s'emparer de sa personne. Il périssait ainsi dans les flammes ou parvenait à se réfugier chez les Turcs. Dès lors il perdait sa nationalité et ses biens étaient confisqués.

Ces moyens de répression barbare et que nous nous garderons bien de justifier, témoignent de la force qu'ont encore les anciens préjugés sur cette terre à demi sauvage. Ce n'est qu'avec une prudence excessive que doit procéder le pouvoir; il s'exposerait infailliblement à des révoltes semblables à celles dont nous venons de parler, s'il s'opposait auxtchetaset voulait les rendre absolument impossibles.

C'est une de cestchetasqui amena, en 1852, Omer-Pacha à la tête d'une armée turque sur la frontière du Monténégro.

Le colonel Kovalevski, cet infatigable propagandiste russe dont nous avons entretenu nos lecteurs, avait préparé et dirigé cette levée de boucliers contre la Turquie. La Russie voulait engager les hostilités pour susciter des embarras à la Porte au moment où, par l'envoi du prince Menchikof, elle allait soulever la question du protectorat.

L'Autriche empêcha la lutte.

Cette puissance ne saurait voir d'un bon œil tout ce qui peut donner de la vie et du mouvement à la nationalité slave. La moindre étincelle jetée sur les provinces serbes peut allumer un incendie. L'Autriche intervint pour éteindre le feu. La Porte sut éloigner son armée de la frontière du Monténégro, et les Monténégrins se virent obligés à rentrer dans leur territoire.

On voit par ce que nous venons de dire combien la paix, quand elle existe, doit être menacée et précaire entre les deux pays.

L'année dernière une foule nombreuse de montagnards était réunie sur la plate-forme de Tsetinié, pour assister à l'exécution d'un meurtrier.

Autrefois le droit de vengeance (krvina), exercé par les parents de la victime, représentait la vindicte publique. Aujourd'hui c'est le sénat qui prononce la peine de mort au nom de la société.

Cette pénalité toute nouvelle excite encore de vives répugnances au Monténégro; on est obligé pour l'appliquer, de l'adoucir encore et de laisser aux condamnés des chances de s'y soustraire.

Lorsqu'une sentence de mort a été prononcée, chaque tribu fournit deux guerriers qui se rendent avec leur fusil chargé sur le lieu du supplice. Le condamné est placé à quarante pas du groupe chargé de le fusiller. Cinquante balles sont dirigées à la fois contre sa poitrine; ses parents ne pourront pas savoir qui l'a frappé. La vendetta est donc impossible.

Si par hasard il n'est que blessé, la peine est subie, le meurtrier est gracié.

Si par miracle il échappe, il devient libre et passe chez les Ouskoks. Désormais il fait partie de leurs bandes.

Le gouvernement attache une grande importance à faire fonctionner cette pénalité imparfaite sans doute, mais qui est bien préférable aux anciens procédés de justice barbare et sommaire en usage dans le pays.

Cette fois, le criminel était un montagnard qui jouissait d'une grande importance dans sa tribu à cause de sa bravoure.

Le peuple remplissait la plate-forme. Le piquet d'exécution allait paraître, lorsqu'on vit le colonel Kovalevski traverser la place et entrer dans la maison du vladika.

Aussitôt le bruit se répandit qu'il allait solliciter la grâce du condamné.

En effet, l'officier russe, après les saluts d'usage, prit place sur un divan auprès de l'évêque, qui lui dit aussitôt:

«Pourquoi as-tu voulu me voir?

—Parce que j'ai une grâce à te demander.

—Laquelle?

—La grâce de cet homme qu'on va fusiller.

—Tu sais qu'il a tué.

—Je sais aussi qu'il porte sur sa poitrine une croix qui lui a été donnée par notre maître et notre père spirituel le tzar. Il ne faut pas que cet homme meure; le moment n'est pas loin où, dans le Tsernogore, on aura besoin de braves comme lui.»

Nous devons à l'obligeance d'un voyageur qui arrive du Monténégro la communication d'un journal inédit auquel nous empruntons les détails qu'on vient de lire. Le vladika ne put refuser aux instances du colonel la grâce du meurtrier.

Aussitôt que cette nouvelle se fut répandue, la foule fit retentir l'air de ses acclamations: «Vive la Russie! vive le tzar! vive notre père!»

Kovalevski avait parlé d'un moment peu éloigné où le besoin des braves se ferait sentir au Monténégro. Nous avons eu le mois dernier l'explication de ces paroles.

Maintenant laissons parler le journal de notre voyageur.

11 MARS.—J'arrive dusoviet(maison du sénat). Les sénateurs vont bientôt entrer en séance. Je peux compter sous un hangar les ânes et mulets qui les ont conduits. Ici un cheval est presque un objet de curiosité.

Le vladika sort de sa maison entouré de sa garde, et entre dans lesoviet. Pour représenter la publicité des assemblées délibérantes européennes, j'ai persuadé au vladika qu'il convenait de me laisser assister à la séance. J'ai obtenu la permission de me tenir debout derrière la porte d'entrée. C'est là ma tribune.

Je m'aperçois que le colonel Kovalevski occupe déjà une place derrière le banc sénatorial.

Les sénateurs arrivent par groupes, et, après avoir suspendu leurs armes à la muraille, ils s'asseyent sur un banc circulaire de pierre, recouvert d'un tapis.

Un âtre, creusé dans la terre, au milieu même du cercle, promène les reflets de sa flamme sur la figure des pères conscrits.

Le vladika vient s'asseoir au bout du banc. Un coussin rouge, entouré d'un galon d'or, distingue seul sa place de celle des autres sénateurs.

Le secrétaire du soviet, assis à la turque, tient une plume, une écritoire, et du papier sur ses genoux.

Maintenant que le vladika a prononcé la prière qui précède l'ouverture des débats, tous les sénateurs allument leur tchibouk.

Le vladika ouvre la séance par le discours suivant:

«Chers frères et chers fils,

«Chers frères et chers fils,

«J'ai montré à Dieu mon cœur saignant des misères de mon peuple, et je lui ai demandé si nous devions souffrir plus longtemps les souffrances que les infidèles font endurer à nous et à nos frères.

«Le Seigneur m'a répondu: «Montre également ton cœur saignant à ceux qui sont chargés avec toi de veiller sur le sort de mes Tsernogorstes, que j'ai toujours les premiers devant ma face.»

«C'est pourquoi, chers frères et chers fils, je vous ai écrit: faites sangler vos ânes et vos mulets, et venez promptement me rejoindre dans la maison du soviet.

«Maintenant, examinons ensemble ce qu'il convient de faire.

«Quiconque dira le contraire aura menti: la sainte religion souffre et crie vers nous, parce qu'elle est la proie des infidèles. Serions-nous des hommes si nous la laissions souffrir plus longtemps.

«Il y a ici un ami de notre père qui m'a dit: «Vladika, mon maître, le maître de la Russie sainte, le tzar orthodoxe m'a ordonné de venir vers toi, et de te dire que les Tsernogorstes n'ont qu'à prendre leur fusil et à se mettre en campagne.

«Je leur fournirai de la poudre et des balles, ils auront des roubles, afin d'acheter de la viande sèche pour nourrir la femme et les enfants à la maison. Le moment est venu de chasser l'infidèle, et de faire manger aux corbeaux les fils du prophète.

«Qu'ils se lèvent donc mes braves Tsernogorstes, et pendant que mes vaillantes armées attaqueront Constantinople, que la montagne Noire lance ses enfants sur la frontière turque et qu'ils reviennent chargés de butin et de têtes.»

«Voilà ce que l'ami du tzar m'a dit de sa part, et moi je viens vous demander ce que vous voulez faire.»

Un sénateur, après avoir croisé ses jambes à la turque, sans doute afin de pouvoir parler plus commodément, prend la parole. Son discours dure une heure environ; mais le ton nazillard et la rapidité de prononciation de l'orateur, m'empêchent de le comprendre.

Le sénateur qui lui succède est un vieillard, dont le menton est orné d'une magnifique barbe blanche. Comme il parle avec une sage lenteur et qu'il s'interrompt de temps en temps pour lâcher une bouffée de la fumée de son tchibouk, je puis utiliser mes connaissances encore peu étendues en fait de langue tsernogorste, et je parviens à le comprendre.

Voici le résumé de ce discours.

«Le Monténégro doit écouter la parole de son ami et de son père le tzar de Russie. La religion lui fait une loi de le seconder s'il veut attaquer l'islamisme et en finir avec ces Turcs détestés. Tout Monténégrin doit être prêt à mourir pour l'orthodoxie.

«Puisque la Russie orthodoxe se lève, l'orthodoxe Monténégrin doit se lever aussi. Abandonnerons-nous la Russie sur le champ de bataille, et n'irons-nous pas préparer avec elle une grande curée de Turcs aux corbeaux?

«Insensé celui qui, au nom de l'intérêt, conseillerait d'agir ainsi, car la sainte Russie nous récompensera de l'avoir soutenue dans la bataille, et d'avoir brûlé la poudre pour elle.

«Quand le tzar orthodoxe régnera sur tous les souverains de l'Europe, comme cela doit être un jour, nous irons vers lui, et nous lui dirons, en embrassant ses genoux:

«Père, regarde du côté des montagnes tsernogorstes que baignent de tous côtés les flots de la mer Bleue. Nos bras sont fatigués, nos corps inondés de sueur; nous voudrions nous rafraîchir dans la vague profonde; mais on ne veut pas nous laisser approcher du rivage. Les habits blancs de l'Autriche sont là qui nous crient: N'avancez pas, ou nous ferons feu.

«Et le Tsernogore n'a que la pointe de ces rocs pour y essuyer son corps ruisselant, la mer Bleue lui est fermée.

«Le tzar écrira alors à l'empereur d'Autriche:

«Mon ami,

«Mon ami,

«Renvoyez vos habits blancs, et laissez la mer Bleue ouverte à mes bons Tsernogorstes, qui m'ont aidé à chasser le Turc.

«Donnez-leur Kataro la Blanche, qui appartenait à leurs ancêtres; donnez-leur tous les villages qui sont autour.

«Et nous aurons du sel en abondance, nous ne serons pas obligés de le payer aux habits blancs, et vous verrez engraisser nos bestiaux, et se gonfler le sein de nos jeunes filles.»

La profonde impression, produite par ce discours, ne se trahit pas par des applaudissements et des cris, mais par un mouvement de va-et-vient très-rapide imprimé à la tête des membres de l'assemblée.

Deux sénateurs parlent dans le même sens que le précédent.

Un quatrième orateur prend la parole. C'est le plus jeune membre du sénat. Je m'attends à des motions encore plus ardentes que celles que je viens d'entendre.

Le jeune sénateur, au contraire, conseille la prudence à ses confrères; il les engage à bien réfléchir avant d'attirer les maux de la guerre sur la tête de leurs concitoyens. Il ne dit pas que l'empereur de Russie ne soit pas un souverain très-puissant, mais peut-être n'aura-t-il pas autant de facilité qu'on le croit, à dominer tous les autres États, qui ne laisseront point disparaître la Turquie. L'orateur ajoute qu'il lui semble inutile pour le moment de se compromettre pour la Russie. On sera toujours à temps de prendre un parti. D'ailleurs les Turcs nous laissent tranquilles en ce moment, pourquoi irions-nous les attaquer? Maintenons la paix pour mener à bonne fin les utiles réformes entreprises au profit de la prospérité et de la civilisation de notre pays.

Il est très-évident que cette opinion est en grande minorité dans l'assemblée. Après ce discours, le vladika se lève, et, attendu que l'heure du deuxième repas, va bientôt sonner, il ajourne la réunion du sénat à quatre heures du soir.

13 mars. J'ai vu le vladika ce matin. Il m'a reçu avec sa bienveillance accoutumée. Il m'a paru plus triste qu'hier. Kovalevski sortait au moment où j'entrais chez Danilo. Je lui ai demandé la cause de sa préoccupation.

«Le soviet a prononcé, m'a-t-il répondu, à la presque unanimité. Il cède aux suggestions de la Russie, il veut faire la guerre, et je suis forcé de lui céder.

—Nul cependant n'oserait vous résister, si vous disiez non, votre pouvoir est sans borne.

—Vous vous trompez, répond tristement l'évêque, il y a des préjugés devant lesquels je suis forcé de m'incliner.

«Kovalevski est au fond le véritable souverain du Monténégro, la Russie règne ici bien plus encore que moi.

«Pendant longtemps encore la guerre, et surtout la guerre contre les Turcs sera la passion dominante dans ce pays. Il faut avoir été élevé à l'étranger, ou avoir beaucoup voyagé comme ce pauvre Shebievjt, que vous avez entendu hier au soviet, ou comme moi, pour comprendre quels résultats heureux la paix peut avoir, et quelle influence elle exerce sur la prospérité d'une nation; mais je ne puis lutter contre l'ignorance de mes compatriotes, elle m'entraîne, elle me déborde; je sens qu'il faut que je lui obéisse, si je ne veux pas me perdre.

«Que vont devenir mes écoles pendant la guerre; le sang va emporter le germe si laborieusement semé par mon oncle et par moi. Il a des moments, ajouta-t-il en soupirant, où je voudrais abdiquer et me retirer au fond d'un monastère du mont Athos.»

Je crus devoir le dissuader d'un projet si nuisible aux intérêts de son pays.

—Rassurez-vous, me dit-il, nous autres Tsernogorstes, nous ne pouvons pas vivre loin de notre patrie. Vous voyez bien ce domestique?»

Il me montrait le serviteur chargé d'allumer son tchibouk.

Il y a quelques années, mille familles, représentant plusieurs milliers de guerriers avaient consenti, moyennant une solde considérable, à émigrer dans le Caucase, où la Russie comptait les opposer aux Tcherkesses. Arrivés dans le pays, les guerriers monténégrins perdirent tout d'un coup leur énergie; ils étaient devenus lâches; ils désertaient en masse, ou succombaient à une langueur produite par la nostalgie.

Quelque temps avant de mourir, mon oncle, qui avait permis cette émigration, se désolait souvent en songeant qu'il avait envoyé tant de braves à la mort, lorsqu'il vit de sa fenêtre un homme se traînant sur le sentier qui conduit à Tsetinié.

Cet homme, succombant a la fatigue, tomba évanoui avant d'atteindre au plateau. Mon oncle envoya à son secours, et le fit transporter chez lui.

Dieu soit loué, s'écria le malade, j'ai revuma petite montagne Noire(dogoritli Hevnoï), je puis mourir.

Ce malade, aujourd'hui vivant et très-vivant, c'est mon porteur de tchibouk, qui avait supporté des fatigues et des privations dont le récit seul vous ferait frémir, pour revoir son pays.

Nous sommes ainsi faits, ajouta le vladika, on dirait qu'un charme magique nous attache à la montagne Noire.

Le journal dont nous venons de citer des fragments explique assez bien les motifs qui ont poussé le vladika du Monténégro à prendre parti dans la guerre commencée entre l'empereur de Russie et la Porte ottomane.

Outre la communauté de religion, cause toujours si puissante de sympathie entre deux peuples, la Russie n'a négligé aucun moyen de rattacher à sa fortune le Monténégro et ses habitants. La plupart des chefs importants desserdarsmonténégrins reçoivent des pensions de la Russie. Celle de Pierre II s'élevait à plus de 80 000 francs, et elle a été continuée à son successeur Danilo.

Le vladika Pierre Ier, fondateur de la dynastie actuelle, a inséré dans son testament une clause dans laquelle il recommande avant toutes choses à ses successeurs de vivre toujours en paix et en bonne intelligence avec la Russie.

Les deux neveux de Pierre II ont fait leurs études à Saint-Pétersbourg.

Le tzar envoie chaque année au Monténégro, pour les offrir gratuitement aux habitants, de nombreux navires chargés de blé d'Odessa.

Lesiconesou vases sacrés qui servent aux cérémonies du culte dans la chapelle épiscopale de Tsetinié sont un présent de l'impératrice de Russie.

Tout est russe au Monténégro, tout conspire à assurer la prépondérance russe dans ce pays que les autres États de l'Europe ont trop négligé jusqu'ici.

Aussi ne faut-il point s'étonner si d'une extrémité à l'autre de la montagne Noire, les habitants ont accueilli avec enthousiasme la proclamation suivante:

«Tsernogorstes!

«Tsernogorstes!

«Le moment est venu de prendre les armes, et de jeter le fourreau de l'épée sur la route. Il faut que chaque homme mette la main sur son cœur, et dise: Il faut qu'il batte pour l'orthodoxie et pour la liberté.

«Il faut montrer que nous sommes les fils de ces vaillants Tsernogorstes qui ont défait trois armées de vizirs, et qui ont pris cinquante citadelles turques. Nous ferons voir que le Tsernogore n'a point dégénéré, et qu'il est toujours la terre des braves fils d'Ivo le Noir.

«Nous nous battrons jusqu'à la mort pour notre religion et pour notre indépendance; la récompense qui nous attend est au ciel.

«Dieu nous donnera la victoire. Fidèles Tsernogorstes, abordons d'un cœur franc l'ennemi, et ne craignons pas de nous jeter tête baissée au plus fort de la mêlée.»

«DANILO,«Archevêque du Tsernogore et des Berda, et de Skador et de toute la Primorée.»(Signé du grand sceau, à l'aigle double, que le tsernovoïevitj Ivo portait sur son bouclier.)

«DANILO,

«Archevêque du Tsernogore et des Berda, et de Skador et de toute la Primorée.»

(Signé du grand sceau, à l'aigle double, que le tsernovoïevitj Ivo portait sur son bouclier.)

Les revenus du vladika se composent des fermes appeléesIvan Begovina, et qui furent établies par Ivo. Ses revenus s'élèvent à la somme de 130 000 francs.

Il reçoit des tributs volontaires de la part des Monténégrins, qui, après une expédition heureuse, rentrent chez eux chargés de butin.

Il prélève une part sur les pêches qui ont lieu sur le lac Skadar.

Tout cela lui constitue une liste civile qui, avec la pension qu'il touche de la Russie, ne s'élève pas à un demi-million.

Il se fait au Monténégro un commerce d'importation en eaux-de-vie de France, en aiguilles et en poudre de guerre. Dans ce pays, habité par des gens presque sans cesse en guerre, il n'y a qu'une seule fabrique de poudre dans la tribu des Rovtsi, et à peine en fabrique-t-elle assez pour la consommation de ses membres.

Les marchandises sont transportées au Monténégro à dos de mulet; souvent aussi il arrive que les femmes se chargent de ces transports. On rencontre souvent sur la route, entre Kataro et Tsetinié, ces infortunées créatures, accablées par un soleil ardent, sous les fardeaux qu'elles portent, moyennant un ou deux centimes la livre.

Un arbrisseau à feuilles arrondies, appelé en italienscotano, forme un des principaux objets d'exportation du pays. Il est d'un fréquent usage dans la teinture et dans la préparation du cuir.

On exporte aussi en quantités assez considérables des poissons séchés nommésscoranze, et lecaviar, produit avec l'ovaire de ces poissons.

Lacastradineou viande de chèvre fumée, le miel, la cire, le suif, la laine, le bois à brûler, le gibier, complètent le tableau des exportations du Monténégro.

Pour remettre ces objets aux marchands, le montagnard est obligé de traverser les enceintes autrichiennes, où des garde-frontières le forcent à déposer les armes et ne le perdent pas un seul instant de vue pendant tout le temps qu'il met à conclure le marché.

Nous avons vu un portrait du vladika Danilo fait, il y a quelques mois, d'après nature, au moment où il venait de passer en revue lesserdars. Il porte le costume demi-militaire, demi-sacerdotal, de vladika, et la croix du Melos-Obilin, ordre fondé par son prédécesseur.

Danilo a l'œil noir et profond, la physionomie douce et mélancolique, le front intelligent. Il administre son pays avec beaucoup d'habileté et de fermeté. Il va jouer un rôle militaire auquel il semble que rien jusqu'ici ne l'ait préparé. Il faut attendre pour le juger.

[1]

Selon M. Cyprien Robert, auquel nous devons l'élégante traduction de cespiesmas, la pomme est encore, pour ces peuples slavo-grecs, comme au temps de Pâris et d'Hélène, le symbole de l'hymen et de la beauté.

Selon M. Cyprien Robert, auquel nous devons l'élégante traduction de cespiesmas, la pomme est encore, pour ces peuples slavo-grecs, comme au temps de Pâris et d'Hélène, le symbole de l'hymen et de la beauté.


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