LETTRE CVIII

[41]Toujours le même village, à moitié chemin de la route.LETTRE CVIIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.O mon indulgente mère! que j’ai de grâces à vous rendre et que j’avais besoin de votre lettre! Je l’ai lue et relue sanscesse; je ne pouvais pas m’en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que j’aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! La sagesse, la vertu savent donc compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes maux! ah! si vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais avoir éprouvé les peines de l’amour, mais le tourment inexprimable, celui qu’il faut avoir senti pour en avoir l’idée, c’est de se séparer de ce qu’on aime, de s’en séparer pour toujours!... Oui, la peine qui m’accable aujourd’hui reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon Dieu, que je suis jeune encore et qu’il me reste de temps à souffrir!Être soi-même l’artisan de son malheur, se déchirer le cœur de ses propres mains, et tandis qu’on souffre ces douleurs insupportables, sentir à chaque instant qu’on peut les faire cesser d’un mot et que ce mot soit un crime! Ah! mon amie!...Quand j’ai pris ce parti si pénible de m’éloigner de lui, j’espérais que l’absence augmenterait mon courage et mes forces. Combien je me suis trompée! Il me semble au contraire qu’elle ait achevé de les détruire. J’avais plus à combattre, il est vrai; mais, même en résistant, tout n’était pas privation; au moins je le voyais quelquefois, souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je sentais les siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il semblait qu’ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux ils n’en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma pénible solitude, isolée de tout ce qui m’est cher, tête à tête avec mon infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes larmes, et rien n’en adoucit l’amertume, nulle consolation ne se mêle à mes sacrifice, et ceux que j’ai faits jusqu’à présent n’ont servi qu’à me rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire.Hier encore je l’ai bien vivement senti. Dans les lettres qu’on m’a remises il y en avait une de lui; on était encore à deux pas de moi que je l’avais reconnue entre les autres. Je me suis levée involontairement, je tremblais, j’avais peine à cacher mon émotion; et cet état n’était pas sans plaisir. Restée seule le moment d’après, cette trompeuse douceur s’était évanouie et ne m’a laissé qu’un sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, que pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les consolations qui paraissent se présenterà moi ne font au contraire, que m’imposer de nouvelles privations, et celles-ci deviennent plus cruelles encore par l’idée que M. de Valmont les partage.Le voilà enfin ce nom qui m’occupe sans cesse et que j’ai eu tant de peine à écrire; l’espèce de reproche que vous m’en faites m’a véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu’une fausse honte n’a point altéré ma confiance en vous, et pourquoi craindrais-je de le nommer? Ah! je rougis de mes sentiments et non de l’objet qui les cause. Quel autre que lui est plus digne de les inspirer? Cependant je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma plume, et cette fois encore j’ai eu besoin de réflexion pour le placer. Je reviens à lui.Vous me mandez qu’il vous a paruvivement affecté de mon départ. Qu’a-t-il donc fait? qu’a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris? Je vous en prie de l’en détourner autant que vous pourrez. S’il m’a bien jugée, il ne doit pas m’en vouloir de cette démarche; mais il doit sentir aussi que c’est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne pas savoir ce qu’il pense. J’ai bien encore là sa lettre..., mais vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l’ouvrir.Ce n’est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues; mais vous ne refuserez pas deux mots à votre enfant: un pour soutenir son courage et l’autre pour l’en consoler. Adieu, ma respectable amie.Paris, ce 5 octobre 17**.LETTRE CIXCÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Ce n’est que d’aujourd’hui, madame, que j’ai remis à M. de Valmont la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je l’ai gardée quatre jours, malgré les frayeurs que j’avais souvent qu’on ne la trouvât, mais je la cachais avec bien du soin,et quand le chagrin me reprenait, je m’enfermais pour la relire.Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n’en est presque pas un, et il faut avouer qu’il y a bien du plaisir, de façon que je ne m’afflige presque plus. Il n’y a que l’idée de Danceny qui me tourmente toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n’y songe pas du tout! aussi c’est que M. de Valmont est bien aimable!Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m’a été bien facile, car je ne lui avais encore dit que deux paroles qu’il m’a dit que si j’avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma chambre, et je n’ai eu qu’à répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu’il y a été, il n’a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m’a grondée qu’après, et encore bien doucement, et c’était d’une manière... Tout comme vous, ce qui m’a prouvé qu’il avait aussi bien de l’amitié pour moi.Je ne saurais vous dire combien il m’a raconté de drôles de choses et que je n’aurais jamais crues, particulièrement sur maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c’est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu’une fois j’ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur, car maman aurait pu entendre, et si elle était venue voir, qu’est-ce que je serais devenue? C’est bien pour le coup qu’elle m’aurait remise au couvent!Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m’a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre, nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte et que nous irions dans sa chambre. Pour là, il n’y a rien à craindre; j’y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris, j’attends encore qu’il vienne. A présent, madame, j’espère que vous ne me gronderez plus.Il y a pourtant une chose qui m’a bien surprise dans votre lettre, c’est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu’un jour à l’Opéra vous me disiez au contraire qu’une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari et qu’il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être que j’avais mal entendu, et j’aime bien mieux que cela soit autrement, parce qu’à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire même, puisque j’aurai plus deliberté; j’espère qu’alors je pourrai m’arranger de façon à ne plus songer qu’à Danceny. Je sens bien que je ne serai véritablement heureuse qu’avec lui, car à présent son idée me tourmente toujours et je n’ai de bonheur que quand je peux ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès que j’y pense, je redeviens chagrine tout de suite.Ce qui me console un peu c’est que vous m’assurez que Danceny m’en aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C’est pourtant plaisant que ce soit Danceny que j’aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c’est peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons.Je n’ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon d’écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n’avez que faire de craindre.Maman ne m’a point encore parlé de mon mariage; mais laissez faire; quand elle m’en parlera, puisque c’est pour m’attraper, je vous promets que je saurai mentir.Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous promets que je n’oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse, car il est près d’une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.Du château de..., ce 10 octobre 17**.LETTRE CXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Puissancesdu Ciel, j’avais une âme pour la douleur, donnez-m’en une pour la félicité[42]! C’est, je crois, le tendre Saint-Preux qui s’exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suisen même temps, très heureux et très malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J’en suis à ma quatrième lettre renvoyée. J’ai peut-être tort de dire la quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu’il serait suivi de beaucoup d’autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j’ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater, et depuis le second courrier, c’est toujours la même lettre qui va et vient; je ne fais que changer d’enveloppe. Si ma belle finit comme finissent ordinairement les belles et s’attendrit un jour, au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez qu’avec ce nouveau genre de correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.J’ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente; au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n’est venu aucune lettre d’elle pour Mmede Volanges, tandis qu’il en est venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a rien dit, comme elle n’ouvre plus la bouche desa chère belle, dont auparavant elle parlait sans cesse, j’en ai conclu que c’était elle qui avait la confidence. Je présume que d’une part, le besoin de parler de moi, et de l’autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mmede Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je crains encore d’avoir perdu au change, car plus les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères. La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui en dira plus de l’amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne.Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d’intercepter le commerce clandestin. J’en ai déjà envoyé l’ordre à mon chasseur, et j’en attends l’exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien faire qu’au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires secrets; je n’en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de l’aventure, ni au caractère de l’héroïne. La difficulté ne serait pas de m’introduire chez elle, même la nuit, même encore de l’endormiret d’en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non elle n’aura pasles plaisirs du vice et les honneurs de la vertu[43]. Ce n’est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu’elle se livre. Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu’à elle, mais y arriver de son aveu; la trouver seule et dans l’intention de m’écouter, surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu’il faut faire, plus j’en trouve l’exécution difficile, et dussiez-vous encore vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que je m’en occupe davantage.La tête m’en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que me donne notre commune pupille; c’est à elle que je dois d’avoir encore à faire autre chose que des élégies.Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu’il s’est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!Enfin, ce n’est que samedi qu’on est venu tourner autour de moi et me balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés par la honte, qu’il était impossible de les entendre. Mais la rougeur qu’ils causèrent m’en fit deviner le sens. Jusque-là, je m’étais tenu fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d’aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j’ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté j’avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de sécurité pour la laisser se déployer à l’aise. Je m’étais donc promis de faireinnocemmentquelque bruit, qui pût lui causer assez de crainte pour la décider à prendre à l’avenir, un asile plus sûr; elle m’a encore épargné ce soin.La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je m’avisai dans nos entr’actes, de lui raconter toutes les aventures scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.Ce n’était pas sans motif que j’avais fait ce choix; il encourageait mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa mère. J’ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen n’est pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois si utile que j’ai été bien aise de fournir un exemple à l’appui du précepte.Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je n’eus pas de peine à lui faire croire qu’elle avait faitun bruit affreux. Je feignis une grande frayeur, qu’elle partagea facilement. Pour qu’elle s’en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume; aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma chambre que nous nous rassemblerions.Je l’y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l’écolière est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu’aux complaisances! je n’ai excepté que les précautions.Ainsi occupé toute la nuit, j’y gagne de dormir une grande partie du jour, et comme la société actuelle du château n’a rien qui m’attire, à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J’ai même d’aujourd’hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de ma santé. J’ai déclaré que j’étaisperdu de vapeurs; j’ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m’en coûte que de parlerd’une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille.L’amour y pourvoira[44].J’occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate les avantages que j’ai perdus, et aussi à composer une espèce de catéchisme de débauche, à l’usage de mon écolière. Je m’amuse à n’y rien nommer que par le mot technique, et je ris d’avance de l’intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n’est plus plaisant que l’ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu’elle sait de cette langue! elle n’imagine pas qu’on puisse parler autrement. Cet enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec le langage de l’effronterie, ne laisse pas de faire de l’effet; et, je ne sais pourquoi, il n’y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j’y compromets mon temps et ma santé; mais j’espère que ma feinte maladie, outre qu’elle me sauvera l’ennui du salon, pourra m’être encore de quelque utilité auprès de l’austère dévote, dont la vertu tigresse s’allie pourtant avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu’elle ne soit déjà instruite de ce grand événement et j’ai beaucoup d’envie de savoir ce qu’elle en pense; d’autant plus que je parierais bien qu’elle ne manquera pas de s’en attribuer l’honneur. Je réglerai l’état de ma santé sur l’impression qu’il fera sur elle.Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m’en promets, je compte pour beaucoup la récompense que j’attends de vous.Du château de..., ce 11 octobre 17**.[42]Nouvelle Héloïse.[43]Nouvelle Héloïse.[44]Regnard,Folies amoureuses.LETTRE CXILe Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES.Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays, et nous attendons de jour en jour, la permission de rentrer en France. J’espère que vous ne douterez pas que je n’aie toujours le même empressement à m’y rendre et à y former les nœuds qui doivent m’unir à vous et à Mllede Volanges. Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui vous savez que j’ai tant d’obligations, vient de me faire part de son rappel de Naples. Il me mande qu’il compte passer par Rome et voir, dans sa route, la partie d’Italie qui lui reste à connaître. Il m’engage à l’accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu’il me serait agréable de profiter de cette occasion, sentant bien qu’une fois marié, je prendrai difficilement le temps de faire d’autres absences que celles que mon service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d’attendre l’hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu’alors que tous mes parents seront rassemblés à Paris, et nommément M. le marquis de..., à qui je dois l’espoir de vous appartenir. Malgré ces considérations, mes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres, et pour peu que vous préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus tôt possible vos intentions à ce sujet. J’attendrai votre réponse ici et elle seule réglera ma conduite.Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments qui conviennent à un fils, votre très humble, etc.Le comtede Gercourt.Bastia, ce 10 octobre 17**.LETTRE CXIIMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.(Dictée seulement.)Je ne reçois qu’à l’instant même, ma chère belle, votre lettre du 11[45], et les doux reproches qu’elle contient. Convenez que vous aviez bien envie de m’en faire davantage, et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que vous étiezma fille, vous m’auriez réellement grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C’était le désir et l’espoir de pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer chaque jour, et vous voyez encore qu’aujourd’hui je suis obligée d’emprunter la main de ma femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme m’a repris, il s’est niché cette fois sur le bras droit, et je suis absolument manchotte. Voilà ce que c’est, jeune et fraîche comme vous êtes, d’avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités.Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets bien de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement que j’ai reçu vos deux lettres; qu’elles auraient redoublé, s’il était possible, ma tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger et sans qu’il faille en prendre aucune inquiétude; c’est une incommodité légère qui, à ce qu’il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons presque plus.Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai. La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire et bâille, tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jours, elle nous fait l’honneur de s’endormir profondément toutes les après-dînées.Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne amie, votre maman, votre sœur même, si mon grand âge mepermettait ce titre. Enfin je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments.Signé:AdélaïdepourMmede Rosemonde.Du château de..., ce 14 octobre 17**.[45]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.LETTRE CXIIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu’on commence à s’occuper de vous à Paris, qu’on y remarque votre absence et que déjà on en devine la cause. J’étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m’en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence.Songez que si une fois vous laissez perdre l’idée qu’on ne vous résiste pas, vous éprouverez bientôt qu’on vous résistera en effet plus facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous et oser vous combattre, car lequel d’entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichées, toutes celles que vous n’avez pas eues vont tenter de détromper le public, tandis que les autres s’efforceront de l’abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur que vous l’avez été au-dessus jusqu’à présent.Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix lieues d’elle que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu’elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vous ou ne s’en occupe-t-elleencore que pour se féliciter de vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour y puisse rien..., au contraire.En effet, si votre présidentevous adore, comme vous me l’avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous pensez et jusqu’à la moindre des choses qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des privations qu’on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille avidement et s’en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de se livrer à l’appétit du reste.De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas que chaque lettre d’elle ne contienne au moins un petit sermon, et tout ce qu’elle croit propreà corroborer sa sagesse et fortifier sa vertu[46]. Pourquoi donc laisser à l’une des ressources pour se défendre et à l’autre pour vous nuire?Ce n’est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous croyez avoir faite au changement de confidente. D’abord, Mmede Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus ingénieuse que l’amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne l’engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque absolument fausse.Il n’est pas vrai queplus les femmes vieillissent et plus elles deviennent rêches et sévères. C’est de quarante à cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées d’abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice, mais dès qu’il est consommé, toutes se partagent en deux classes.La plus nombreuse, celle de femmes qui n’ont eu pour ellesque leur figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n’en sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce qu’elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.L’autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n’ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit les parures qu’elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l’ordinaire le jugement très sain et l’esprit à la fois solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par l’attachante bonté et encore l’enjouement dont le charme augmente en proportion de l’âge; c’est ainsi qu’elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse en s’en faisant aimer. Mais alors, loin d’êtrecommevous le dites,rêches et sévères, l’habitude de l’indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près de la facilité.Ce que je peux vous dire enfin, c’est qu’ayant toujours recherché les vieilles femmes dont j’ai reconnu de bonne heure l’utilité des suffrages, j’ai rencontré plusieurs d’entre elles auprès de qui l’inclination me ramenait autant que l’intérêt. Je m’arrête là, car à présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j’aurais peur que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.Malgré l’enchantement où vous me paraissez être de votre petite écolière, je ne peux pas croire qu’elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous l’avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n’est même pas, à vrai dire, une entière jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère, mais vous n’occupez seulementpas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais moi j’en ai la preuve dans la dernière lettre qu’elle m’a écrite[47]; je vous l’envoie pour que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle parle de vous, c’est toujoursM. de Valmont; que toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n’aboutissent jamais qu’à Danceny; et lui, elle ne l’appelle pas monsieur, c’est bien toujoursDancenyseulement. Par là, elle le distingue de tous les autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu’avec lui. Si une telle conquête vous paraîtséduisante, si les plaisirs qu’elle donnevous attachent, assurément vous êtes modeste et peu difficile. Que vous la gardiez, j’y consens; cela entre même dans mes projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart d’heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny qu’après le lui avoir fait un peu plus oublier.Avant de cesser de m’occuper de vous pour venir à moi, je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous m’annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n’êtes pas inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens qu’elle n’aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce une distraction et je m’ennuie à périr.Je ne sais pourquoi, depuis l’aventure de Prévan, Belleroche m’est devenu insupportable. Il a tellement redoublé d’attention, de tendresse, devénération, que je n’y peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment, m’avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmer, car c’eût été me compromettre que de le laisser faire: et il n’y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J’ai donc pris le parti de lui montrer plus d’amour pour en venir à bout plus facilement: mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m’excède par son enchantement éternel. Je remarque surtout l’insultante confiance qu’il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J’en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien peu, s’il croit valoir assez pour mefixer. Ne me disait-il pas dernièrement que je n’aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le coup, j’ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu’il est bien fait et d’une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n’est au fait qu’un manœuvre d’amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.J’essaie déjà depuis quinze jours, et j’ai employé tour à tour, la froideur, le caprice, l’humeur, les querelles; mais le tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un parti plus violent, en conséquence je l’emmène à ma campagne, nous partons après-demain. Il n’y aura avec nous que quelques personnes désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point d’amour et de caresses, nous y vivrons si bien l’un pour l’autre uniquement, que je parie bien qu’il désirera plus que moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s’il n’en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j’y consens, que je n’en sais pas plus que vous.Le prétexte de cette espèce de retraite est de m’occuper sérieusement de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement de l’hiver. J’en suis bien aise; car il est vraiment désagréable d’avoir ainsi toute sa fortune en l’air. Ce n’est pas que je sois inquiète de l’événement; d’abord j’ai raison, tous mes avocats me l’assurent; et quand je ne l’aurais pas, je serais donc bien maladroite si je ne savais pas gagner un procès, où je n’ai pour adversaires que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j’aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai? cependant s’il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je ne regretterai pas mon temps.A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien, c’est Danceny. Vous êtes étonné, n’est-ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l’éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d’être excepté; il n’a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité. Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, eton ne l’en trouve que plus aimable quand il se livre dans le tête-à-tête. Ce n’est pas que j’en aie déjà eu avec lui pour mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile de l’amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens que j’en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant d’esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s’abrutir auprès de cette petite imbécile de Volanges! J’espère qu’il se trompe en croyant l’aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n’est pas que je sois jalouse d’elle; mais c’est que ce serait un meurtre, et je veux en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à ce qu’il ne puisse se rapprocher desa Cécile(comme il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus d’empire qu’on ne croit, et je ne serais sûre de rien s’il la revoyait à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de tout et j’en réponds.J’ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j’en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j’aurais craint qu’il ne s’aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais au désespoir qu’il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m’offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu’il faudrait être pour être vraiment digne de lui.Paris, ce 15 octobre 17**.[46]On ne s’avise jamais de tout!comédie.[47]Voyez la lettreCIX.LETTRE CXIVLa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans savoir si vous serez en état de répondre, je ne puis m’empêcher de vous interroger. L’état de M. de Valmont que vous me ditessans danger, ne me laisse pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n’est pas rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corps, comme celles de l’esprit, font désirer la solitude; et souvent on reproche de l’humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les maux.Il me semble qu’il devrait au moins consulter quelqu’un. Comment, étant malade vous-même, n’avez-vous pas un médecin auprès de vous? Le mien que j’ai vu ce matin, et que je ne vous cache pas que j’ai consulté indirectement, est d’avis que, dans les personnes naturellement actives, cette espèce d’apathie subite n’est jamais à négliger; et, comme il me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement, quand elles n’ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce risque à quelqu’un qui vous est cher?Ce qui redouble mon inquiétude, c’est que, depuis quatre jours je ne reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur son état? Pourquoi aurait-il cessé de m’écrire tout à coup? Si c’était seulement l’effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je crois qu’il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux pressentiments, je suis depuis quelques jours d’une tristesse qui m’effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!Vous ne sauriez croire, et j’ai honte de vous dire combien je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je refuserais encore de lire. J’étais sûre au moins qu’il s’était occupé de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pas ces lettres, mais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie l’oppression habituelle que j’éprouve depuis mon retour. Je vous en conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-même aussitôt que vous le pourrez, et, en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos nouvelles et des siennes.Je m’aperçois qu’à peine je vous ai dit un mot pour vous, mais vous connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble où je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d’avoir à redouter des maux dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette idée désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur me manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver tous.Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de vous aujourd’hui?Paris, ce 16 octobre 17**.

[41]Toujours le même village, à moitié chemin de la route.LETTRE CVIIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.O mon indulgente mère! que j’ai de grâces à vous rendre et que j’avais besoin de votre lettre! Je l’ai lue et relue sanscesse; je ne pouvais pas m’en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que j’aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! La sagesse, la vertu savent donc compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes maux! ah! si vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais avoir éprouvé les peines de l’amour, mais le tourment inexprimable, celui qu’il faut avoir senti pour en avoir l’idée, c’est de se séparer de ce qu’on aime, de s’en séparer pour toujours!... Oui, la peine qui m’accable aujourd’hui reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon Dieu, que je suis jeune encore et qu’il me reste de temps à souffrir!Être soi-même l’artisan de son malheur, se déchirer le cœur de ses propres mains, et tandis qu’on souffre ces douleurs insupportables, sentir à chaque instant qu’on peut les faire cesser d’un mot et que ce mot soit un crime! Ah! mon amie!...Quand j’ai pris ce parti si pénible de m’éloigner de lui, j’espérais que l’absence augmenterait mon courage et mes forces. Combien je me suis trompée! Il me semble au contraire qu’elle ait achevé de les détruire. J’avais plus à combattre, il est vrai; mais, même en résistant, tout n’était pas privation; au moins je le voyais quelquefois, souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je sentais les siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il semblait qu’ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux ils n’en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma pénible solitude, isolée de tout ce qui m’est cher, tête à tête avec mon infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes larmes, et rien n’en adoucit l’amertume, nulle consolation ne se mêle à mes sacrifice, et ceux que j’ai faits jusqu’à présent n’ont servi qu’à me rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire.Hier encore je l’ai bien vivement senti. Dans les lettres qu’on m’a remises il y en avait une de lui; on était encore à deux pas de moi que je l’avais reconnue entre les autres. Je me suis levée involontairement, je tremblais, j’avais peine à cacher mon émotion; et cet état n’était pas sans plaisir. Restée seule le moment d’après, cette trompeuse douceur s’était évanouie et ne m’a laissé qu’un sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, que pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les consolations qui paraissent se présenterà moi ne font au contraire, que m’imposer de nouvelles privations, et celles-ci deviennent plus cruelles encore par l’idée que M. de Valmont les partage.Le voilà enfin ce nom qui m’occupe sans cesse et que j’ai eu tant de peine à écrire; l’espèce de reproche que vous m’en faites m’a véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu’une fausse honte n’a point altéré ma confiance en vous, et pourquoi craindrais-je de le nommer? Ah! je rougis de mes sentiments et non de l’objet qui les cause. Quel autre que lui est plus digne de les inspirer? Cependant je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma plume, et cette fois encore j’ai eu besoin de réflexion pour le placer. Je reviens à lui.Vous me mandez qu’il vous a paruvivement affecté de mon départ. Qu’a-t-il donc fait? qu’a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris? Je vous en prie de l’en détourner autant que vous pourrez. S’il m’a bien jugée, il ne doit pas m’en vouloir de cette démarche; mais il doit sentir aussi que c’est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne pas savoir ce qu’il pense. J’ai bien encore là sa lettre..., mais vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l’ouvrir.Ce n’est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues; mais vous ne refuserez pas deux mots à votre enfant: un pour soutenir son courage et l’autre pour l’en consoler. Adieu, ma respectable amie.Paris, ce 5 octobre 17**.LETTRE CIXCÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Ce n’est que d’aujourd’hui, madame, que j’ai remis à M. de Valmont la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je l’ai gardée quatre jours, malgré les frayeurs que j’avais souvent qu’on ne la trouvât, mais je la cachais avec bien du soin,et quand le chagrin me reprenait, je m’enfermais pour la relire.Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n’en est presque pas un, et il faut avouer qu’il y a bien du plaisir, de façon que je ne m’afflige presque plus. Il n’y a que l’idée de Danceny qui me tourmente toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n’y songe pas du tout! aussi c’est que M. de Valmont est bien aimable!Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m’a été bien facile, car je ne lui avais encore dit que deux paroles qu’il m’a dit que si j’avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma chambre, et je n’ai eu qu’à répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu’il y a été, il n’a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m’a grondée qu’après, et encore bien doucement, et c’était d’une manière... Tout comme vous, ce qui m’a prouvé qu’il avait aussi bien de l’amitié pour moi.Je ne saurais vous dire combien il m’a raconté de drôles de choses et que je n’aurais jamais crues, particulièrement sur maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c’est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu’une fois j’ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur, car maman aurait pu entendre, et si elle était venue voir, qu’est-ce que je serais devenue? C’est bien pour le coup qu’elle m’aurait remise au couvent!Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m’a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre, nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte et que nous irions dans sa chambre. Pour là, il n’y a rien à craindre; j’y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris, j’attends encore qu’il vienne. A présent, madame, j’espère que vous ne me gronderez plus.Il y a pourtant une chose qui m’a bien surprise dans votre lettre, c’est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu’un jour à l’Opéra vous me disiez au contraire qu’une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari et qu’il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être que j’avais mal entendu, et j’aime bien mieux que cela soit autrement, parce qu’à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire même, puisque j’aurai plus deliberté; j’espère qu’alors je pourrai m’arranger de façon à ne plus songer qu’à Danceny. Je sens bien que je ne serai véritablement heureuse qu’avec lui, car à présent son idée me tourmente toujours et je n’ai de bonheur que quand je peux ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès que j’y pense, je redeviens chagrine tout de suite.Ce qui me console un peu c’est que vous m’assurez que Danceny m’en aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C’est pourtant plaisant que ce soit Danceny que j’aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c’est peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons.Je n’ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon d’écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n’avez que faire de craindre.Maman ne m’a point encore parlé de mon mariage; mais laissez faire; quand elle m’en parlera, puisque c’est pour m’attraper, je vous promets que je saurai mentir.Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous promets que je n’oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse, car il est près d’une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.Du château de..., ce 10 octobre 17**.LETTRE CXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Puissancesdu Ciel, j’avais une âme pour la douleur, donnez-m’en une pour la félicité[42]! C’est, je crois, le tendre Saint-Preux qui s’exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suisen même temps, très heureux et très malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J’en suis à ma quatrième lettre renvoyée. J’ai peut-être tort de dire la quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu’il serait suivi de beaucoup d’autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j’ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater, et depuis le second courrier, c’est toujours la même lettre qui va et vient; je ne fais que changer d’enveloppe. Si ma belle finit comme finissent ordinairement les belles et s’attendrit un jour, au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez qu’avec ce nouveau genre de correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.J’ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente; au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n’est venu aucune lettre d’elle pour Mmede Volanges, tandis qu’il en est venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a rien dit, comme elle n’ouvre plus la bouche desa chère belle, dont auparavant elle parlait sans cesse, j’en ai conclu que c’était elle qui avait la confidence. Je présume que d’une part, le besoin de parler de moi, et de l’autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mmede Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je crains encore d’avoir perdu au change, car plus les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères. La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui en dira plus de l’amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne.Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d’intercepter le commerce clandestin. J’en ai déjà envoyé l’ordre à mon chasseur, et j’en attends l’exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien faire qu’au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires secrets; je n’en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de l’aventure, ni au caractère de l’héroïne. La difficulté ne serait pas de m’introduire chez elle, même la nuit, même encore de l’endormiret d’en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non elle n’aura pasles plaisirs du vice et les honneurs de la vertu[43]. Ce n’est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu’elle se livre. Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu’à elle, mais y arriver de son aveu; la trouver seule et dans l’intention de m’écouter, surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu’il faut faire, plus j’en trouve l’exécution difficile, et dussiez-vous encore vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que je m’en occupe davantage.La tête m’en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que me donne notre commune pupille; c’est à elle que je dois d’avoir encore à faire autre chose que des élégies.Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu’il s’est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!Enfin, ce n’est que samedi qu’on est venu tourner autour de moi et me balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés par la honte, qu’il était impossible de les entendre. Mais la rougeur qu’ils causèrent m’en fit deviner le sens. Jusque-là, je m’étais tenu fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d’aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j’ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté j’avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de sécurité pour la laisser se déployer à l’aise. Je m’étais donc promis de faireinnocemmentquelque bruit, qui pût lui causer assez de crainte pour la décider à prendre à l’avenir, un asile plus sûr; elle m’a encore épargné ce soin.La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je m’avisai dans nos entr’actes, de lui raconter toutes les aventures scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.Ce n’était pas sans motif que j’avais fait ce choix; il encourageait mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa mère. J’ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen n’est pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois si utile que j’ai été bien aise de fournir un exemple à l’appui du précepte.Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je n’eus pas de peine à lui faire croire qu’elle avait faitun bruit affreux. Je feignis une grande frayeur, qu’elle partagea facilement. Pour qu’elle s’en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume; aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma chambre que nous nous rassemblerions.Je l’y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l’écolière est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu’aux complaisances! je n’ai excepté que les précautions.Ainsi occupé toute la nuit, j’y gagne de dormir une grande partie du jour, et comme la société actuelle du château n’a rien qui m’attire, à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J’ai même d’aujourd’hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de ma santé. J’ai déclaré que j’étaisperdu de vapeurs; j’ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m’en coûte que de parlerd’une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille.L’amour y pourvoira[44].J’occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate les avantages que j’ai perdus, et aussi à composer une espèce de catéchisme de débauche, à l’usage de mon écolière. Je m’amuse à n’y rien nommer que par le mot technique, et je ris d’avance de l’intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n’est plus plaisant que l’ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu’elle sait de cette langue! elle n’imagine pas qu’on puisse parler autrement. Cet enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec le langage de l’effronterie, ne laisse pas de faire de l’effet; et, je ne sais pourquoi, il n’y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j’y compromets mon temps et ma santé; mais j’espère que ma feinte maladie, outre qu’elle me sauvera l’ennui du salon, pourra m’être encore de quelque utilité auprès de l’austère dévote, dont la vertu tigresse s’allie pourtant avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu’elle ne soit déjà instruite de ce grand événement et j’ai beaucoup d’envie de savoir ce qu’elle en pense; d’autant plus que je parierais bien qu’elle ne manquera pas de s’en attribuer l’honneur. Je réglerai l’état de ma santé sur l’impression qu’il fera sur elle.Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m’en promets, je compte pour beaucoup la récompense que j’attends de vous.Du château de..., ce 11 octobre 17**.[42]Nouvelle Héloïse.[43]Nouvelle Héloïse.[44]Regnard,Folies amoureuses.LETTRE CXILe Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES.Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays, et nous attendons de jour en jour, la permission de rentrer en France. J’espère que vous ne douterez pas que je n’aie toujours le même empressement à m’y rendre et à y former les nœuds qui doivent m’unir à vous et à Mllede Volanges. Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui vous savez que j’ai tant d’obligations, vient de me faire part de son rappel de Naples. Il me mande qu’il compte passer par Rome et voir, dans sa route, la partie d’Italie qui lui reste à connaître. Il m’engage à l’accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu’il me serait agréable de profiter de cette occasion, sentant bien qu’une fois marié, je prendrai difficilement le temps de faire d’autres absences que celles que mon service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d’attendre l’hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu’alors que tous mes parents seront rassemblés à Paris, et nommément M. le marquis de..., à qui je dois l’espoir de vous appartenir. Malgré ces considérations, mes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres, et pour peu que vous préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus tôt possible vos intentions à ce sujet. J’attendrai votre réponse ici et elle seule réglera ma conduite.Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments qui conviennent à un fils, votre très humble, etc.Le comtede Gercourt.Bastia, ce 10 octobre 17**.LETTRE CXIIMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.(Dictée seulement.)Je ne reçois qu’à l’instant même, ma chère belle, votre lettre du 11[45], et les doux reproches qu’elle contient. Convenez que vous aviez bien envie de m’en faire davantage, et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que vous étiezma fille, vous m’auriez réellement grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C’était le désir et l’espoir de pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer chaque jour, et vous voyez encore qu’aujourd’hui je suis obligée d’emprunter la main de ma femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme m’a repris, il s’est niché cette fois sur le bras droit, et je suis absolument manchotte. Voilà ce que c’est, jeune et fraîche comme vous êtes, d’avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités.Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets bien de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement que j’ai reçu vos deux lettres; qu’elles auraient redoublé, s’il était possible, ma tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger et sans qu’il faille en prendre aucune inquiétude; c’est une incommodité légère qui, à ce qu’il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons presque plus.Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai. La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire et bâille, tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jours, elle nous fait l’honneur de s’endormir profondément toutes les après-dînées.Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne amie, votre maman, votre sœur même, si mon grand âge mepermettait ce titre. Enfin je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments.Signé:AdélaïdepourMmede Rosemonde.Du château de..., ce 14 octobre 17**.[45]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.LETTRE CXIIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu’on commence à s’occuper de vous à Paris, qu’on y remarque votre absence et que déjà on en devine la cause. J’étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m’en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence.Songez que si une fois vous laissez perdre l’idée qu’on ne vous résiste pas, vous éprouverez bientôt qu’on vous résistera en effet plus facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous et oser vous combattre, car lequel d’entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichées, toutes celles que vous n’avez pas eues vont tenter de détromper le public, tandis que les autres s’efforceront de l’abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur que vous l’avez été au-dessus jusqu’à présent.Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix lieues d’elle que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu’elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vous ou ne s’en occupe-t-elleencore que pour se féliciter de vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour y puisse rien..., au contraire.En effet, si votre présidentevous adore, comme vous me l’avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous pensez et jusqu’à la moindre des choses qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des privations qu’on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille avidement et s’en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de se livrer à l’appétit du reste.De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas que chaque lettre d’elle ne contienne au moins un petit sermon, et tout ce qu’elle croit propreà corroborer sa sagesse et fortifier sa vertu[46]. Pourquoi donc laisser à l’une des ressources pour se défendre et à l’autre pour vous nuire?Ce n’est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous croyez avoir faite au changement de confidente. D’abord, Mmede Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus ingénieuse que l’amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne l’engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque absolument fausse.Il n’est pas vrai queplus les femmes vieillissent et plus elles deviennent rêches et sévères. C’est de quarante à cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées d’abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice, mais dès qu’il est consommé, toutes se partagent en deux classes.La plus nombreuse, celle de femmes qui n’ont eu pour ellesque leur figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n’en sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce qu’elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.L’autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n’ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit les parures qu’elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l’ordinaire le jugement très sain et l’esprit à la fois solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par l’attachante bonté et encore l’enjouement dont le charme augmente en proportion de l’âge; c’est ainsi qu’elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse en s’en faisant aimer. Mais alors, loin d’êtrecommevous le dites,rêches et sévères, l’habitude de l’indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près de la facilité.Ce que je peux vous dire enfin, c’est qu’ayant toujours recherché les vieilles femmes dont j’ai reconnu de bonne heure l’utilité des suffrages, j’ai rencontré plusieurs d’entre elles auprès de qui l’inclination me ramenait autant que l’intérêt. Je m’arrête là, car à présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j’aurais peur que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.Malgré l’enchantement où vous me paraissez être de votre petite écolière, je ne peux pas croire qu’elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous l’avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n’est même pas, à vrai dire, une entière jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère, mais vous n’occupez seulementpas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais moi j’en ai la preuve dans la dernière lettre qu’elle m’a écrite[47]; je vous l’envoie pour que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle parle de vous, c’est toujoursM. de Valmont; que toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n’aboutissent jamais qu’à Danceny; et lui, elle ne l’appelle pas monsieur, c’est bien toujoursDancenyseulement. Par là, elle le distingue de tous les autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu’avec lui. Si une telle conquête vous paraîtséduisante, si les plaisirs qu’elle donnevous attachent, assurément vous êtes modeste et peu difficile. Que vous la gardiez, j’y consens; cela entre même dans mes projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart d’heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny qu’après le lui avoir fait un peu plus oublier.Avant de cesser de m’occuper de vous pour venir à moi, je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous m’annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n’êtes pas inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens qu’elle n’aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce une distraction et je m’ennuie à périr.Je ne sais pourquoi, depuis l’aventure de Prévan, Belleroche m’est devenu insupportable. Il a tellement redoublé d’attention, de tendresse, devénération, que je n’y peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment, m’avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmer, car c’eût été me compromettre que de le laisser faire: et il n’y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J’ai donc pris le parti de lui montrer plus d’amour pour en venir à bout plus facilement: mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m’excède par son enchantement éternel. Je remarque surtout l’insultante confiance qu’il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J’en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien peu, s’il croit valoir assez pour mefixer. Ne me disait-il pas dernièrement que je n’aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le coup, j’ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu’il est bien fait et d’une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n’est au fait qu’un manœuvre d’amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.J’essaie déjà depuis quinze jours, et j’ai employé tour à tour, la froideur, le caprice, l’humeur, les querelles; mais le tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un parti plus violent, en conséquence je l’emmène à ma campagne, nous partons après-demain. Il n’y aura avec nous que quelques personnes désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point d’amour et de caresses, nous y vivrons si bien l’un pour l’autre uniquement, que je parie bien qu’il désirera plus que moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s’il n’en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j’y consens, que je n’en sais pas plus que vous.Le prétexte de cette espèce de retraite est de m’occuper sérieusement de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement de l’hiver. J’en suis bien aise; car il est vraiment désagréable d’avoir ainsi toute sa fortune en l’air. Ce n’est pas que je sois inquiète de l’événement; d’abord j’ai raison, tous mes avocats me l’assurent; et quand je ne l’aurais pas, je serais donc bien maladroite si je ne savais pas gagner un procès, où je n’ai pour adversaires que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j’aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai? cependant s’il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je ne regretterai pas mon temps.A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien, c’est Danceny. Vous êtes étonné, n’est-ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l’éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d’être excepté; il n’a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité. Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, eton ne l’en trouve que plus aimable quand il se livre dans le tête-à-tête. Ce n’est pas que j’en aie déjà eu avec lui pour mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile de l’amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens que j’en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant d’esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s’abrutir auprès de cette petite imbécile de Volanges! J’espère qu’il se trompe en croyant l’aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n’est pas que je sois jalouse d’elle; mais c’est que ce serait un meurtre, et je veux en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à ce qu’il ne puisse se rapprocher desa Cécile(comme il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus d’empire qu’on ne croit, et je ne serais sûre de rien s’il la revoyait à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de tout et j’en réponds.J’ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j’en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j’aurais craint qu’il ne s’aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais au désespoir qu’il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m’offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu’il faudrait être pour être vraiment digne de lui.Paris, ce 15 octobre 17**.[46]On ne s’avise jamais de tout!comédie.[47]Voyez la lettreCIX.LETTRE CXIVLa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans savoir si vous serez en état de répondre, je ne puis m’empêcher de vous interroger. L’état de M. de Valmont que vous me ditessans danger, ne me laisse pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n’est pas rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corps, comme celles de l’esprit, font désirer la solitude; et souvent on reproche de l’humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les maux.Il me semble qu’il devrait au moins consulter quelqu’un. Comment, étant malade vous-même, n’avez-vous pas un médecin auprès de vous? Le mien que j’ai vu ce matin, et que je ne vous cache pas que j’ai consulté indirectement, est d’avis que, dans les personnes naturellement actives, cette espèce d’apathie subite n’est jamais à négliger; et, comme il me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement, quand elles n’ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce risque à quelqu’un qui vous est cher?Ce qui redouble mon inquiétude, c’est que, depuis quatre jours je ne reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur son état? Pourquoi aurait-il cessé de m’écrire tout à coup? Si c’était seulement l’effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je crois qu’il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux pressentiments, je suis depuis quelques jours d’une tristesse qui m’effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!Vous ne sauriez croire, et j’ai honte de vous dire combien je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je refuserais encore de lire. J’étais sûre au moins qu’il s’était occupé de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pas ces lettres, mais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie l’oppression habituelle que j’éprouve depuis mon retour. Je vous en conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-même aussitôt que vous le pourrez, et, en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos nouvelles et des siennes.Je m’aperçois qu’à peine je vous ai dit un mot pour vous, mais vous connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble où je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d’avoir à redouter des maux dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette idée désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur me manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver tous.Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de vous aujourd’hui?Paris, ce 16 octobre 17**.

[41]Toujours le même village, à moitié chemin de la route.

[41]Toujours le même village, à moitié chemin de la route.

La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.

O mon indulgente mère! que j’ai de grâces à vous rendre et que j’avais besoin de votre lettre! Je l’ai lue et relue sanscesse; je ne pouvais pas m’en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que j’aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! La sagesse, la vertu savent donc compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes maux! ah! si vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais avoir éprouvé les peines de l’amour, mais le tourment inexprimable, celui qu’il faut avoir senti pour en avoir l’idée, c’est de se séparer de ce qu’on aime, de s’en séparer pour toujours!... Oui, la peine qui m’accable aujourd’hui reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon Dieu, que je suis jeune encore et qu’il me reste de temps à souffrir!

Être soi-même l’artisan de son malheur, se déchirer le cœur de ses propres mains, et tandis qu’on souffre ces douleurs insupportables, sentir à chaque instant qu’on peut les faire cesser d’un mot et que ce mot soit un crime! Ah! mon amie!...

Quand j’ai pris ce parti si pénible de m’éloigner de lui, j’espérais que l’absence augmenterait mon courage et mes forces. Combien je me suis trompée! Il me semble au contraire qu’elle ait achevé de les détruire. J’avais plus à combattre, il est vrai; mais, même en résistant, tout n’était pas privation; au moins je le voyais quelquefois, souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je sentais les siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il semblait qu’ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux ils n’en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma pénible solitude, isolée de tout ce qui m’est cher, tête à tête avec mon infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes larmes, et rien n’en adoucit l’amertume, nulle consolation ne se mêle à mes sacrifice, et ceux que j’ai faits jusqu’à présent n’ont servi qu’à me rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire.

Hier encore je l’ai bien vivement senti. Dans les lettres qu’on m’a remises il y en avait une de lui; on était encore à deux pas de moi que je l’avais reconnue entre les autres. Je me suis levée involontairement, je tremblais, j’avais peine à cacher mon émotion; et cet état n’était pas sans plaisir. Restée seule le moment d’après, cette trompeuse douceur s’était évanouie et ne m’a laissé qu’un sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, que pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les consolations qui paraissent se présenterà moi ne font au contraire, que m’imposer de nouvelles privations, et celles-ci deviennent plus cruelles encore par l’idée que M. de Valmont les partage.

Le voilà enfin ce nom qui m’occupe sans cesse et que j’ai eu tant de peine à écrire; l’espèce de reproche que vous m’en faites m’a véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu’une fausse honte n’a point altéré ma confiance en vous, et pourquoi craindrais-je de le nommer? Ah! je rougis de mes sentiments et non de l’objet qui les cause. Quel autre que lui est plus digne de les inspirer? Cependant je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma plume, et cette fois encore j’ai eu besoin de réflexion pour le placer. Je reviens à lui.

Vous me mandez qu’il vous a paruvivement affecté de mon départ. Qu’a-t-il donc fait? qu’a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris? Je vous en prie de l’en détourner autant que vous pourrez. S’il m’a bien jugée, il ne doit pas m’en vouloir de cette démarche; mais il doit sentir aussi que c’est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne pas savoir ce qu’il pense. J’ai bien encore là sa lettre..., mais vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l’ouvrir.

Ce n’est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues; mais vous ne refuserez pas deux mots à votre enfant: un pour soutenir son courage et l’autre pour l’en consoler. Adieu, ma respectable amie.

Paris, ce 5 octobre 17**.

CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.

Ce n’est que d’aujourd’hui, madame, que j’ai remis à M. de Valmont la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je l’ai gardée quatre jours, malgré les frayeurs que j’avais souvent qu’on ne la trouvât, mais je la cachais avec bien du soin,et quand le chagrin me reprenait, je m’enfermais pour la relire.

Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n’en est presque pas un, et il faut avouer qu’il y a bien du plaisir, de façon que je ne m’afflige presque plus. Il n’y a que l’idée de Danceny qui me tourmente toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n’y songe pas du tout! aussi c’est que M. de Valmont est bien aimable!

Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m’a été bien facile, car je ne lui avais encore dit que deux paroles qu’il m’a dit que si j’avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma chambre, et je n’ai eu qu’à répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu’il y a été, il n’a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m’a grondée qu’après, et encore bien doucement, et c’était d’une manière... Tout comme vous, ce qui m’a prouvé qu’il avait aussi bien de l’amitié pour moi.

Je ne saurais vous dire combien il m’a raconté de drôles de choses et que je n’aurais jamais crues, particulièrement sur maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c’est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu’une fois j’ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur, car maman aurait pu entendre, et si elle était venue voir, qu’est-ce que je serais devenue? C’est bien pour le coup qu’elle m’aurait remise au couvent!

Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m’a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre, nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte et que nous irions dans sa chambre. Pour là, il n’y a rien à craindre; j’y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris, j’attends encore qu’il vienne. A présent, madame, j’espère que vous ne me gronderez plus.

Il y a pourtant une chose qui m’a bien surprise dans votre lettre, c’est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu’un jour à l’Opéra vous me disiez au contraire qu’une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari et qu’il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être que j’avais mal entendu, et j’aime bien mieux que cela soit autrement, parce qu’à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire même, puisque j’aurai plus deliberté; j’espère qu’alors je pourrai m’arranger de façon à ne plus songer qu’à Danceny. Je sens bien que je ne serai véritablement heureuse qu’avec lui, car à présent son idée me tourmente toujours et je n’ai de bonheur que quand je peux ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès que j’y pense, je redeviens chagrine tout de suite.

Ce qui me console un peu c’est que vous m’assurez que Danceny m’en aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C’est pourtant plaisant que ce soit Danceny que j’aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c’est peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons.

Je n’ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon d’écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n’avez que faire de craindre.

Maman ne m’a point encore parlé de mon mariage; mais laissez faire; quand elle m’en parlera, puisque c’est pour m’attraper, je vous promets que je saurai mentir.

Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous promets que je n’oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse, car il est près d’une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.

Du château de..., ce 10 octobre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Puissancesdu Ciel, j’avais une âme pour la douleur, donnez-m’en une pour la félicité[42]! C’est, je crois, le tendre Saint-Preux qui s’exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suisen même temps, très heureux et très malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.

Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J’en suis à ma quatrième lettre renvoyée. J’ai peut-être tort de dire la quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu’il serait suivi de beaucoup d’autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j’ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater, et depuis le second courrier, c’est toujours la même lettre qui va et vient; je ne fais que changer d’enveloppe. Si ma belle finit comme finissent ordinairement les belles et s’attendrit un jour, au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez qu’avec ce nouveau genre de correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.

J’ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente; au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n’est venu aucune lettre d’elle pour Mmede Volanges, tandis qu’il en est venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a rien dit, comme elle n’ouvre plus la bouche desa chère belle, dont auparavant elle parlait sans cesse, j’en ai conclu que c’était elle qui avait la confidence. Je présume que d’une part, le besoin de parler de moi, et de l’autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mmede Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je crains encore d’avoir perdu au change, car plus les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères. La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui en dira plus de l’amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne.

Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d’intercepter le commerce clandestin. J’en ai déjà envoyé l’ordre à mon chasseur, et j’en attends l’exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien faire qu’au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires secrets; je n’en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de l’aventure, ni au caractère de l’héroïne. La difficulté ne serait pas de m’introduire chez elle, même la nuit, même encore de l’endormiret d’en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non elle n’aura pasles plaisirs du vice et les honneurs de la vertu[43]. Ce n’est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu’elle se livre. Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu’à elle, mais y arriver de son aveu; la trouver seule et dans l’intention de m’écouter, surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu’il faut faire, plus j’en trouve l’exécution difficile, et dussiez-vous encore vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que je m’en occupe davantage.

La tête m’en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que me donne notre commune pupille; c’est à elle que je dois d’avoir encore à faire autre chose que des élégies.

Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu’il s’est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!

Enfin, ce n’est que samedi qu’on est venu tourner autour de moi et me balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés par la honte, qu’il était impossible de les entendre. Mais la rougeur qu’ils causèrent m’en fit deviner le sens. Jusque-là, je m’étais tenu fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d’aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.

Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j’ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté j’avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de sécurité pour la laisser se déployer à l’aise. Je m’étais donc promis de faireinnocemmentquelque bruit, qui pût lui causer assez de crainte pour la décider à prendre à l’avenir, un asile plus sûr; elle m’a encore épargné ce soin.

La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je m’avisai dans nos entr’actes, de lui raconter toutes les aventures scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.

Ce n’était pas sans motif que j’avais fait ce choix; il encourageait mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa mère. J’ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen n’est pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois si utile que j’ai été bien aise de fournir un exemple à l’appui du précepte.

Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je n’eus pas de peine à lui faire croire qu’elle avait faitun bruit affreux. Je feignis une grande frayeur, qu’elle partagea facilement. Pour qu’elle s’en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume; aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma chambre que nous nous rassemblerions.

Je l’y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l’écolière est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu’aux complaisances! je n’ai excepté que les précautions.

Ainsi occupé toute la nuit, j’y gagne de dormir une grande partie du jour, et comme la société actuelle du château n’a rien qui m’attire, à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J’ai même d’aujourd’hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de ma santé. J’ai déclaré que j’étaisperdu de vapeurs; j’ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m’en coûte que de parlerd’une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille.L’amour y pourvoira[44].

J’occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate les avantages que j’ai perdus, et aussi à composer une espèce de catéchisme de débauche, à l’usage de mon écolière. Je m’amuse à n’y rien nommer que par le mot technique, et je ris d’avance de l’intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n’est plus plaisant que l’ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu’elle sait de cette langue! elle n’imagine pas qu’on puisse parler autrement. Cet enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec le langage de l’effronterie, ne laisse pas de faire de l’effet; et, je ne sais pourquoi, il n’y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.

Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j’y compromets mon temps et ma santé; mais j’espère que ma feinte maladie, outre qu’elle me sauvera l’ennui du salon, pourra m’être encore de quelque utilité auprès de l’austère dévote, dont la vertu tigresse s’allie pourtant avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu’elle ne soit déjà instruite de ce grand événement et j’ai beaucoup d’envie de savoir ce qu’elle en pense; d’autant plus que je parierais bien qu’elle ne manquera pas de s’en attribuer l’honneur. Je réglerai l’état de ma santé sur l’impression qu’il fera sur elle.

Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m’en promets, je compte pour beaucoup la récompense que j’attends de vous.

Du château de..., ce 11 octobre 17**.

[42]Nouvelle Héloïse.[43]Nouvelle Héloïse.[44]Regnard,Folies amoureuses.

[42]Nouvelle Héloïse.

[43]Nouvelle Héloïse.

[44]Regnard,Folies amoureuses.

Le Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES.

Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays, et nous attendons de jour en jour, la permission de rentrer en France. J’espère que vous ne douterez pas que je n’aie toujours le même empressement à m’y rendre et à y former les nœuds qui doivent m’unir à vous et à Mllede Volanges. Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui vous savez que j’ai tant d’obligations, vient de me faire part de son rappel de Naples. Il me mande qu’il compte passer par Rome et voir, dans sa route, la partie d’Italie qui lui reste à connaître. Il m’engage à l’accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu’il me serait agréable de profiter de cette occasion, sentant bien qu’une fois marié, je prendrai difficilement le temps de faire d’autres absences que celles que mon service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d’attendre l’hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu’alors que tous mes parents seront rassemblés à Paris, et nommément M. le marquis de..., à qui je dois l’espoir de vous appartenir. Malgré ces considérations, mes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres, et pour peu que vous préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus tôt possible vos intentions à ce sujet. J’attendrai votre réponse ici et elle seule réglera ma conduite.

Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments qui conviennent à un fils, votre très humble, etc.

Le comtede Gercourt.

Bastia, ce 10 octobre 17**.

Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.

(Dictée seulement.)

Je ne reçois qu’à l’instant même, ma chère belle, votre lettre du 11[45], et les doux reproches qu’elle contient. Convenez que vous aviez bien envie de m’en faire davantage, et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que vous étiezma fille, vous m’auriez réellement grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C’était le désir et l’espoir de pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer chaque jour, et vous voyez encore qu’aujourd’hui je suis obligée d’emprunter la main de ma femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme m’a repris, il s’est niché cette fois sur le bras droit, et je suis absolument manchotte. Voilà ce que c’est, jeune et fraîche comme vous êtes, d’avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités.

Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets bien de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement que j’ai reçu vos deux lettres; qu’elles auraient redoublé, s’il était possible, ma tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.

Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger et sans qu’il faille en prendre aucune inquiétude; c’est une incommodité légère qui, à ce qu’il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons presque plus.

Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai. La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire et bâille, tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jours, elle nous fait l’honneur de s’endormir profondément toutes les après-dînées.

Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne amie, votre maman, votre sœur même, si mon grand âge mepermettait ce titre. Enfin je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments.

Signé:AdélaïdepourMmede Rosemonde.

Du château de..., ce 14 octobre 17**.

[45]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.

[45]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu’on commence à s’occuper de vous à Paris, qu’on y remarque votre absence et que déjà on en devine la cause. J’étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m’en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence.

Songez que si une fois vous laissez perdre l’idée qu’on ne vous résiste pas, vous éprouverez bientôt qu’on vous résistera en effet plus facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous et oser vous combattre, car lequel d’entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichées, toutes celles que vous n’avez pas eues vont tenter de détromper le public, tandis que les autres s’efforceront de l’abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur que vous l’avez été au-dessus jusqu’à présent.

Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix lieues d’elle que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu’elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vous ou ne s’en occupe-t-elleencore que pour se féliciter de vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour y puisse rien..., au contraire.

En effet, si votre présidentevous adore, comme vous me l’avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous pensez et jusqu’à la moindre des choses qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des privations qu’on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille avidement et s’en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de se livrer à l’appétit du reste.

De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas que chaque lettre d’elle ne contienne au moins un petit sermon, et tout ce qu’elle croit propreà corroborer sa sagesse et fortifier sa vertu[46]. Pourquoi donc laisser à l’une des ressources pour se défendre et à l’autre pour vous nuire?

Ce n’est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous croyez avoir faite au changement de confidente. D’abord, Mmede Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus ingénieuse que l’amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne l’engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque absolument fausse.

Il n’est pas vrai queplus les femmes vieillissent et plus elles deviennent rêches et sévères. C’est de quarante à cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées d’abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice, mais dès qu’il est consommé, toutes se partagent en deux classes.

La plus nombreuse, celle de femmes qui n’ont eu pour ellesque leur figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n’en sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce qu’elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.

L’autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n’ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit les parures qu’elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l’ordinaire le jugement très sain et l’esprit à la fois solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par l’attachante bonté et encore l’enjouement dont le charme augmente en proportion de l’âge; c’est ainsi qu’elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse en s’en faisant aimer. Mais alors, loin d’êtrecommevous le dites,rêches et sévères, l’habitude de l’indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près de la facilité.

Ce que je peux vous dire enfin, c’est qu’ayant toujours recherché les vieilles femmes dont j’ai reconnu de bonne heure l’utilité des suffrages, j’ai rencontré plusieurs d’entre elles auprès de qui l’inclination me ramenait autant que l’intérêt. Je m’arrête là, car à présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j’aurais peur que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.

Malgré l’enchantement où vous me paraissez être de votre petite écolière, je ne peux pas croire qu’elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous l’avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n’est même pas, à vrai dire, une entière jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère, mais vous n’occupez seulementpas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais moi j’en ai la preuve dans la dernière lettre qu’elle m’a écrite[47]; je vous l’envoie pour que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle parle de vous, c’est toujoursM. de Valmont; que toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n’aboutissent jamais qu’à Danceny; et lui, elle ne l’appelle pas monsieur, c’est bien toujoursDancenyseulement. Par là, elle le distingue de tous les autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu’avec lui. Si une telle conquête vous paraîtséduisante, si les plaisirs qu’elle donnevous attachent, assurément vous êtes modeste et peu difficile. Que vous la gardiez, j’y consens; cela entre même dans mes projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart d’heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny qu’après le lui avoir fait un peu plus oublier.

Avant de cesser de m’occuper de vous pour venir à moi, je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous m’annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n’êtes pas inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens qu’elle n’aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce une distraction et je m’ennuie à périr.

Je ne sais pourquoi, depuis l’aventure de Prévan, Belleroche m’est devenu insupportable. Il a tellement redoublé d’attention, de tendresse, devénération, que je n’y peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment, m’avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmer, car c’eût été me compromettre que de le laisser faire: et il n’y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J’ai donc pris le parti de lui montrer plus d’amour pour en venir à bout plus facilement: mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m’excède par son enchantement éternel. Je remarque surtout l’insultante confiance qu’il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J’en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien peu, s’il croit valoir assez pour mefixer. Ne me disait-il pas dernièrement que je n’aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le coup, j’ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu’il est bien fait et d’une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n’est au fait qu’un manœuvre d’amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.

J’essaie déjà depuis quinze jours, et j’ai employé tour à tour, la froideur, le caprice, l’humeur, les querelles; mais le tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un parti plus violent, en conséquence je l’emmène à ma campagne, nous partons après-demain. Il n’y aura avec nous que quelques personnes désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point d’amour et de caresses, nous y vivrons si bien l’un pour l’autre uniquement, que je parie bien qu’il désirera plus que moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s’il n’en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j’y consens, que je n’en sais pas plus que vous.

Le prétexte de cette espèce de retraite est de m’occuper sérieusement de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement de l’hiver. J’en suis bien aise; car il est vraiment désagréable d’avoir ainsi toute sa fortune en l’air. Ce n’est pas que je sois inquiète de l’événement; d’abord j’ai raison, tous mes avocats me l’assurent; et quand je ne l’aurais pas, je serais donc bien maladroite si je ne savais pas gagner un procès, où je n’ai pour adversaires que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j’aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai? cependant s’il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je ne regretterai pas mon temps.

A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien, c’est Danceny. Vous êtes étonné, n’est-ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l’éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d’être excepté; il n’a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité. Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, eton ne l’en trouve que plus aimable quand il se livre dans le tête-à-tête. Ce n’est pas que j’en aie déjà eu avec lui pour mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile de l’amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens que j’en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant d’esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s’abrutir auprès de cette petite imbécile de Volanges! J’espère qu’il se trompe en croyant l’aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n’est pas que je sois jalouse d’elle; mais c’est que ce serait un meurtre, et je veux en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à ce qu’il ne puisse se rapprocher desa Cécile(comme il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus d’empire qu’on ne croit, et je ne serais sûre de rien s’il la revoyait à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de tout et j’en réponds.

J’ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j’en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j’aurais craint qu’il ne s’aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais au désespoir qu’il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m’offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu’il faudrait être pour être vraiment digne de lui.

Paris, ce 15 octobre 17**.

[46]On ne s’avise jamais de tout!comédie.[47]Voyez la lettreCIX.

[46]On ne s’avise jamais de tout!comédie.

[47]Voyez la lettreCIX.

La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.

Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans savoir si vous serez en état de répondre, je ne puis m’empêcher de vous interroger. L’état de M. de Valmont que vous me ditessans danger, ne me laisse pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n’est pas rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corps, comme celles de l’esprit, font désirer la solitude; et souvent on reproche de l’humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les maux.

Il me semble qu’il devrait au moins consulter quelqu’un. Comment, étant malade vous-même, n’avez-vous pas un médecin auprès de vous? Le mien que j’ai vu ce matin, et que je ne vous cache pas que j’ai consulté indirectement, est d’avis que, dans les personnes naturellement actives, cette espèce d’apathie subite n’est jamais à négliger; et, comme il me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement, quand elles n’ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce risque à quelqu’un qui vous est cher?

Ce qui redouble mon inquiétude, c’est que, depuis quatre jours je ne reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur son état? Pourquoi aurait-il cessé de m’écrire tout à coup? Si c’était seulement l’effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je crois qu’il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux pressentiments, je suis depuis quelques jours d’une tristesse qui m’effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!

Vous ne sauriez croire, et j’ai honte de vous dire combien je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je refuserais encore de lire. J’étais sûre au moins qu’il s’était occupé de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pas ces lettres, mais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie l’oppression habituelle que j’éprouve depuis mon retour. Je vous en conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-même aussitôt que vous le pourrez, et, en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos nouvelles et des siennes.

Je m’aperçois qu’à peine je vous ai dit un mot pour vous, mais vous connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble où je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d’avoir à redouter des maux dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette idée désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur me manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver tous.

Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de vous aujourd’hui?

Paris, ce 16 octobre 17**.


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