LETTRE CXLIII

LETTRE CXLIIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte l’illusion de mon bonheur. La funeste vérité m’éclaire et ne me laisse voir qu’une mort assurée et prochaine, dont la route m’est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s’ils abrègent mon existence. Je vous envoie la lettre que j’ai reçue hier, je n’y joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n’est plus le temps de se plaindre, il n’y a plus qu’à souffrir. Ce n’est pas de pitié que j’ai besoin, c’est de force.Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez ma dernière prière; c’est de me laisser à mon sort, de m’oublier entièrement, de ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur où l’amitié même augmente nos souffranceset ne peut les guérir. Quand les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m’est étranger que celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J’y pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car, depuis hier, je n’ai pas versé une larme. Mon cœur flétri n’en fournit plus.Adieu, madame. Ne me répondez point. J’ai fait le serment sur cette lettre cruelle de n’en plus recevoir aucune.Paris, ce 27 novembre 17**.LETTRE CXLIVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n’avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m’a dit qu’elle était sortie. Je n’ai vu dans cette phrase, qu’un refus de me recevoir qui ne m’a ni fâché ni surpris, et je me suis retiré dans l’espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie, à m’honorer d’un mot de réponse. L’envie que j’avais de la recevoir m’a fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n’y ai rien trouvé. Étonné de ce silence, auquel je ne m’attendais pas, j’ai chargé mon chasseur d’aller aux informations et de savoir si la sensible personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m’a appris que Mmede Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin avec sa femme de chambre; qu’elle s’était fait conduire au couvent de... et qu’à sept heures du soir elle avait renvoyé sa voiture et ses gens, en faisant dire qu’on ne l’attendit pas chez elle. Assurément, c’est se mettre en règle. Le couvent est le véritable asile d’une veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai à toutes les obligations que je lui ai déjà celle de la célébrité que va prendre cette aventure.Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillantd’un nouvel éclat. Qu’ils se montrent donc ces critiques sévères qui m’accusaient d’un amour romanesque et malheureux; qu’ils fassent des ruptures plus promptes et plus brillantes, mais non, qu’ils fassent mieux: qu’ils se présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Eh bien! qu’ils osent seulement tenter cette carrière que j’ai parcourue en entier, et si l’un d’eux obtient le moindre succès, je lui cède la première place. Mais ils éprouveront tous que quand j’y mets du soin, l’impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute, celle-ci le sera, et je compterais pour rien tous mes autres triomphes si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.Ce parti qu’elle a pris flatte mon amour-propre, j’en conviens, mais je suis fâché qu’elle ait trouvé en elle une force suffisante pour se séparer autant de moi. Il n’y aura donc entre nous deux d’autres obstacles que ceux que j’aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d’elle, elle pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne le pas désirer? n’en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc ainsi qu’on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d’un raccommodement qu’on désire toujours tant qu’on l’espère? Je pourrais essayer cette démarche sans y mettre d’importance et, par conséquent, sans qu’elle vous donnât d’ombrage. Au contraire! ce serait un simple essai que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce ne serait qu’un moyen de plus de renouveler à votre volonté un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste à en recevoir le prix et tous mes vœux sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des aventures.Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j’ai été, dans mes courses différentes, jusque chez Mmede Volanges. J’ai trouvé votre pupille déjà dans le salon, encore dans le costume de malade, mais en pleine convalescence et n’en étant que plus fraîche et plus intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci m’a en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite.J’ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé rendre fou votresentimentaireDanceny. D’abord c’était de chagrin; aujourd’hui c’est de joie.Sa Cécileétait malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles et n’en passait aucun sans s’y présenter lui-même; enfin il a demandé, par une belle épître à la maman, la permission d’aller la féliciter sur la convalescence d’un objet si cher; Mmede Volanges y a consenti; si bien que j’ai trouvé le jeune homme établi comme par le passé, à un peu de familiarité près qu’il n’osait encore se permettre.C’est de lui-même que j’ai su ces détails, car je suis sorti en même temps que lui et je l’ai fait jaser. Vous n’avez pas l’idée de l’effet que cette visite lui a causé. C’est une joie, ce sont des désirs, des transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements, j’ai achevé de lui faire perdre la tête en l’assurant que sous très peu de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après mon expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puis, vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève si elle ne devait tromper que son mari? Le chef-d’œuvre est de tromper son amant, et surtout son premier amant! car, pour moi, je n’ai pas à me reprocher d’avoir prononcé le mot d’amour.Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire sur moi, en recevoir l’hommage et m’en payer le prix.Paris, ce 28 novembre 17**.LETTRE CXLVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente? vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous êtes charmant et vous avez surpassé mon attente! J’avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tousceux que j’ai pu obtenir jusqu’à présent. Vous allez trouver peut-être que j’évalue bien haut cette femme que naguère j’appréciais si peu: point du tout; mais c’est que ce n’est pas sur elle que j’ai remporté cet avantage: c’est sur vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mmede Tourvel et même vous l’aimez encore, vous l’aimez comme un fou; mais, parce que je m’amusais à vous en faire honte, vous l’avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu’elle est l’ennemie du bonheur.Où en seriez-vous à présent, si je n’avais voulu que vous faire une malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et dussiez-vous, à mon tour, me réduire au désespoir et au couvent, j’en cours les risques et je me rends à mon vainqueur.Cependant si je capitule, c’est en vérité pure faiblesse, car si je voulais, que de chicanes n’aurais-je pas encore à faire! et peut-être le mériteriez-vous. J’admire par exemple, avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n’est-ce pas, de vous donner le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance? Et comme alors, cet apparent sacrifice n’en serait plus un pour vous, vous m’offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet arrangement, la céleste dévote se croirait toujours l’unique choix de votre cœur, tandis que je m’enorgueillirais d’être la rivale préférée: nous serions trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu’importe le reste?C’est dommage qu’avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si peu pour l’exécution et que par une seule démarche inconsidérée vous ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.Quoi! vous aviez l’idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre! Vous m’avez donc crue bien gauche à mon tour! Ah! croyez-moi, vicomte, quand une femme frappe dans le cœur d’une autre, elle manque rarement de trouver l’endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n’ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l’aviez trouvée un momentpréférable à moi et qu’enfin vous m’aviez placée au-dessous d’elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je vous y invite même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je ne veux plus m’en occuper. Parlons d’autre chose.Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m’en direz des nouvelles positives à mon retour, n’est-il pas vrai? Je serai bien aise d’en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s’il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur d’une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de Gercourt. Cette idée m’avait paru assez plaisante, et en vous laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitif sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n’est pas vous remettre à un temps éloigné, car je serai à Parisincessamment. Je ne peux pas vous dire positivement le jour, mais vous ne doutez pas que dès que je serai arrivée, vous n’en soyez le premier informé.Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches, je vous aime toujours beaucoup et je me prépare à vous le prouver. Au revoir, mon ami.Du château de..., ce 29 novembre 17**.LETTRE CXLVILa Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu’entraîne un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale, mais je n’excepterai que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon arrivée. Valmont même n’en sera pas instruit.Qui m’aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ma confiance exclusive, je ne l’aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné la mienne. Je serais tentée de croire que vous y avez mis de l’adresse, peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au reste, elle ne serait pas dangereuse à présent: vous avez vraiment bien autre chose à faire! Quand l’héroïne est en scène on ne s’occupe guère de la confidente.Aussi n’avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n’étaient pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos si je n’avais pas été là pour les entendre. Quand, depuis, elle a été malade, vous m’avez même encore honorée du récit de vos inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu’un à qui les dire. Mais à présent que celle que vous aimez est à Paris, qu’elle se porte bien et surtout que vous la voyez quelquefois, elle suffit à tout et vos amis ne vous sont plus rien.Je ne vous en blâme pas: c’est la faute de vos vingt ans. Depuis Alcibiade jusqu’à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n’ont jamais connu l’amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais jamais confiants. Je dirais bien, comme Socrate:J’aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux[51], mais, en sa qualité de philosophe, il se passait bien d’eux quand ils ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui et j’ai senti votre silence avec toute la faiblesse d’une femme.N’allez pourtant pas me croire exigeante: il s’en faut bien que je le sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les fait supporter avec courage quand elles sont la preuve ou la cause du bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous, pour demain au soir qu’autant que l’amour vous laissera libre et désoccupé et je vous défends de me faire le moindre sacrifice.Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir: viendrez-vous?Du château de..., ce 29 novembre 17**.[51]Marmontel,Conte moral d’Alcibiade.LETTRE CXLVIIMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma digne amie, en apprenant l’état où se trouve Mmede Tourvel: elle est malade depuis hier; sa maladie a pris si vivement et se montre avec des symptômes si graves que j’en suis vraiment alarmée.Une fièvre ardente, un transport violent et presque continuel, une soif qu’on ne peut apaiser, voilà tout ce qu’on remarque. Les médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer encore et le traitement sera d’autant plus difficile que la malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes: c’est au point qu’il a fallu la tenir de force pour la saigner et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours arracher.Vous qui l’avez vue, comme moi, si peu forte, si timide et si douce, concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir et que, pour peu qu’on veuille lui représenter quelque chose, elle entre dans des fureurs inexprimables? Pour moi, je crains qu’il n’y ait plus que du délire et que ce ne soit une vraie aliénation d’esprit.Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c’est ce qui s’est passé avant-hier.Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec la femme de chambre, au couvent de... Comme elle a été élevée dans cette maison et qu’elle a conservé l’habitude d’y entrer quelquefois, elle y fut reçue comme à l’ordinaire et elle parut à tout le monde tranquille et bien portante. Environ deux heures après, elle s’informa si la chambre qu’elle occupait étant pensionnaire était vacante, et sur ce qu’on lui répondit que oui, elle demanda d’aller la revoir; la prieure l’y accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors qu’elle déclara qu’elle revenait s’établir dans cette chambre, que, disait-elle, elle n’aurait jamais dû quitter, et qu’elle ajouta qu’elle n’en sortiraitqu’à la mort: ce fut son expression.D’abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement passé, on lui représenta que sa qualité de femme mariée nepermettait pas de la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille autres n’y firent rien, et dès ce moment, elle s’obstina non seulement à ne pas sortir du couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse, à sept heures du soir, on consentit qu’elle y passât la nuit. On renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à prendre un parti.On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou son maintien eussent rien d’égaré, l’un et l’autre étaient composés et réfléchis, que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si profonde qu’on ne parvenait pas à l’en tirer en lui parlant et que chaque fois, avant d’en sortir, elle portait les deux mains à son front, qu’elle avait l’air de serrer avec force; sur quoi une des religieuses qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait de la tête, elle la fixa longtemps avant de répondre et lui dit enfin: «Ce n’est pas là qu’est le mal!» Un moment après, elle demanda qu’on la laissât seule et pria qu’à l’avenir on ne lui fît plus de question.Tout le monde se retira, hors sa femme de chambre, qui devait heureusement coucher dans la même chambre qu’elle, faute d’autre place.Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez tranquille jusqu’à onze heures du soir. Elle a dit alors pouvoir se coucher, mais, avant d’être entièrement déshabillée, elle se mit à marcher dans sa chambre avec beaucoup d’action et des gestes fréquents. Julie, qui avait été témoin de ce qui s’était passé dans la journée, n’osa lui rien dire et attendit en silence pendant près d’une heure. Enfin, Mmede Tourvel l’appela deux fois coup sur coup; elle n’eut que le temps d’accourir et sa maîtresse tomba dans ses bras en disant: «Je n’en peux plus.» Elle se laissa conduire à son lit et ne voulut rien prendre, ni qu’on allât chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de l’eau auprès d’elle et elle ordonna à Julie de se coucher.Celle-ci assure être restée jusqu’à deux heures du matin sans dormir et n’avoir entendu pendant ce temps ni mouvement, ni plaintes. Mais elle dit avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa maîtresse, qui parlait d’une voix forte et élevée, et qu’alors lui ayant demandé si elle n’avait besoin de rien et n’obtenant point de réponse, elle prit de la lumière et alla au lit de Mmede Tourvel, qui ne la reconnut point, mais qui,interrompant tout à coup les propos sans suite qu’elle tenait, s’écria vivement: «Qu’on me laisse seule, qu’on me laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres qui me conviennent.» J’ai remarqué hier par moi-même que cette phrase lui revient souvent.Enfin, Julie profita de cette espèce d’ordre pour sortir et aller chercher du monde et des secours, mais Mmede Tourvel a refusé l’un et l’autre avec les fureurs et les transports qui sont revenus si souvent depuis.L’embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la prieure à m’envoyer chercher hier, à sept heures du matin. Il ne faisait pas jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on m’a annoncée à Mmede Tourvel, elle a paru reprendre sa connaissance et a répondu: «Ah! oui, qu’elle entre.» Mais quand j’ai été près de son lit, elle m’a regardée fixement, a pris vivement ma main, qu’elle a serrée, et m’a dit d’une voix forte, mais sombre: «Je meurs pour ne vous avoir pas crue.» Aussitôt après se cachant les yeux, elle est revenue à son discours le plus fréquent: «Qu’on me laisse seule, etc.», et toute connaissance s’est perdue.Ce propos qu’elle m’a tenu et quelques autres échappés dans son délire me font craindre que cette cruelle maladie n’ait une cause plus cruelle encore. Mais respectons les secrets de notre amie et contentons-nous de plaindre son malheur.Toute la journée d’hier a été également orageuse et partagée entre des accès de transports effrayants et des moments d’un abattement léthargique, les seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n’ai quitté le chevet de son lit qu’à neuf heures du soir et je vais y retourner ce matin pour toute la journée. Sûrement je n’abandonnerai pas ma malheureuse amie, mais ce qui est désolant, c’est son obstination à refuser tous les soins et tous les secours.Je vous envoie le bulletin de cette nuit, que je viens de recevoir et qui, comme vous le verrez, n’est rien moins que consolant. J’aurai soin de vous les faire passer tous exactement.Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma fille, qui est heureusement presque rétablie, vous présente son respect.Paris, 29 novembre 17**.LETTRE CXLVIIILe Chevalier DANCENY à Madame de MERTEUIL.O vous que j’aime! ô toi que j’adore! ô vous qui avez commencé mon bonheur! ô toi qui l’as comblé! Amie sensible, tendre amante, pourquoi le souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j’éprouve? Ah! madame, calmez-vous, c’est l’amitié qui vous le demande. O! mon amie! sois heureuse, c’est la prière de l’amour.Eh! quels reproches avez-vous donc à vous faire? croyez-moi, votre délicatesse vous abuse. Les regrets qu’elle vous cause, les torts dont elle m’accuse sont également illusoires, et je sens dans mon cœur qu’iln’ya eu entre nous deux, d’autre séducteur que l’amour. Ne crains donc plus de te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser pénétrer de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été éclairés plus tard, nos cœurs en seraient-ils moins purs? non, sans doute. C’est, au contraire, la séduction qui, n’agissant jamais que par projets, peut combiner sa marche et ses moyens et prévoir au loin les événements. Mais l’amour véritable ne permet pas ainsi de méditer et de réfléchir; il nous distrait de nos pensées par nos serments, son empire n’est jamais plus fort que quand il est inconnu, et c’est dans l’ombre et le silence qu’il nous entoure de liens qu’il est également impossible d’apercevoir et de rompre.C’est ainsi qu’hier même, malgré la vive émotion que me causait l’idée de votre retour, malgré le plaisir extrême que je sentis en vous voyant, je croyais pourtant n’être encore appelé ni conduit que par la paisible amitié, ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments de mon cœur, je m’occupais bien peu d’en démêler l’origine ou la cause. Ainsi que moi, ma tendre amie tu éprouvais sans le méconnaître, ce charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la tendresse, et tous deux nous n’avons reconnu l’amour qu’en sortant de l’ivresse où ce Dieu nous avait plongés.Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Non, tu n’as pas trahi l’amitié et je n’ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous deux, il est vrai, nous ignorions nos sentiments, mais cette illusion, nous l’éprouvions seulement sanschercher à la faire naître. Ah! loin de nous en plaindre, ne songeons qu’au bonheur qu’elle nous a procuré; et sans le troubler par d’injustes reproches, ne nous occupons qu’à l’augmenter encore par le charme de la confiance et de la sécurité. O!monamie! que cet espoir est cher à mon cœur! Oui, désormais délivrée de toute crainte et tout entière à l’amour, tu partageras mes désirs, mes transports, le délire de mes sens, l’ivresse de mon âme, et chaque instant de nos jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.Adieu, toi que j’adore! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je seule? Je n’ose l’espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi.Paris, ce 1erdécembre 17**.LETTRE CXLIXMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.J’ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre chère malade, mais depuis hier au soir cet espoir est détruit et il ne me reste que le regret de l’avoir perdu. Un événement, bien indifférent en apparence, mais bien cruel par les suites qu’il a eues, a rendu l’état de la malade au moins aussi fâcheux qu’il était auparavant, si même il n’a pas empiré.Je n’aurais rien compris à cette révolution subite si je n’avais reçu hier l’entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne m’a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis vous parler sans réserve sur sa triste situation.Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade dormait depuis plus de trois heures, et son sommeil était si profond et si tranquille, que j’eus peur un moment qu’il ne fût léthargique. Quelque temps après, elle se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux de son lit. Elle nous regarda tous avec l’air de la surprise, et comme je me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me pria d’approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question et medemanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était malade et pourquoi elle n’était pas chez elle. Je crus d’abord que c’était un nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent, mais je m’aperçus qu’elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était arrivé depuis qu’elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas d’être venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce qui aurait pu la trop effrayer; et lorsqu’à mon tour je lui demandai comment elle se trouvait, elle me répondit qu’elle ne souffrait pas dans ce moment, mais qu’elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil et qu’elle se sentait fatiguée. Je l’engageai à se tranquilliser et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses rideaux, que je laissai entr’ouverts, et je m’assis près de son lit. Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu’elle prit et qu’elle trouva bon.Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais donnés, et elle mit dans ses remerciements l’agrément et la grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu’elle ne rompit que pour dire: «Ah! oui, je me ressouviens d’être venue ici», et un moment après elle s’écria douloureusement: «Mon amie, mon amie, plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.» Comme alors je m’avançai vers elle, elle saisit ma main, et s’y appuyant la tête: «Grand Dieu! continua-t-elle, ne puis-je donc mourir?» Son expression, plus encore que ses discours, m’attendrit jusqu’aux larmes, elle s’en aperçut à ma voix et me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et puis s’interrompant: «Faites qu’on nous laisse seules, je vous dirai tout.»Ainsi que je crois vous l’avoir marqué, j’avais déjà des soupçons sur ce qui devait faire le sujet de cette confidence; et craignant que cette conversation, que je prévoyais devoir être longue et triste, ne nuisît peut-être à l’état de notre malheureuse amie, je m’y refusai d’abord, sous prétexte qu’elle avait besoin de repos, mais elle insista et je me rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle m’apprit tout ce que déjà vous avez su d’elle et que par cette raison je ne vous répéterai point.Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle avait été sacrifiée, elle ajouta: «Je me croyais bien sûre d’en mourir et j’en avais le courage; mais de survivre à mon malheur et à ma honte, c’est ce qui m’est impossible.» Je tentai de combattre ce découragement, ou plutôt ce désespoir, avec les armes de la religion jusqu’alors si puissantes sur elle, mais je sentis bientôt que je n’avais pas assez de force pour ces fonctions augustes et je m’en tins à lui proposer d’appeler le Père Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit et parut même le désirer beaucoup. On l’envoya chercher en effet, et il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade et dit en sortant que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait qu’on pouvait différer la cérémonie des sacrements, qu’il reviendrait le lendemain.Il était environ trois heures après midi, et jusqu’à cinq, notre amie fut assez tranquille, en sorte que nous avions tous repris de l’espoir. Par malheur, on apporta alors une lettre pour elle. Quand on voulut la lui remettre, elle répondit d’abord n’en vouloir recevoir aucune et personne n’insista. Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt après, elle demanda d’où venait cette lettre; elle n’était pas timbrée; qui l’avait apportée? on l’ignorait; de quelle part on l’avait remise? on ne l’avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda quelque temps le silence; après quoi elle recommença à parler, mais ses propos sans suite nous apprirent seulement que le délire était revenu.Cependant il y eut un intervalle tranquille, jusqu’à ce qu’enfin elle demanda qu’on lui remît la lettre qu’on avait apportée pour elle. Dès qu’elle eut jeté les yeux dessus, elle s’écria: «De lui! grand Dieu!» et puis d’une voix forte, mais oppressée: «Reprenez-la, reprenez-la». Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit et défendit que personne approchât; mais presque aussitôt nous fûmes bien obligées de revenir auprès d’elle. Le transport avait repris plus violent que jamais, et il s’y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces accidents n’ont plus cessé de la soirée, et le bulletin de ce matin m’apprend que la nuit n’a pas été moins orageuse. Enfin, son état est tel, que je m’étonne qu’elle n’y ait pas déjà succombé, et je ne vous cache pas qu’il ne me reste que bien peu d’espoir.Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de Valmont;mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma chère amie, je m’interdis toute réflexion; mais il est bien cruel de voir périr si malheureusement une femme jusqu’alors si heureuse et si digne de l’être.Paris, ce 2 décembre 17**.LETTRE CLLe Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.En attendant le bonheur de te voir, je me livre, ma tendre amie, au plaisir de t’écrire, et c’est en m’occupant de toi que je charme le regret d’en être éloigné. Te tracer mes sentiments, me rappeler les tiens est pour mon cœur une vraie jouissance, et c’est par elle que le temps même des privations m’offre encore mille biens précieux à mon amour. Cependant, s’il faut t’en croire, je n’obtiendrai point de réponse de toi: cette lettre même sera la dernière et nous nous priverons d’un commerce qui, selon toi, est dangereuxet dont nous n’avons pas besoin. Sûrement je t’en croirai si tu persistes, car que peux-tu vouloir, que par cette raison même je ne le veuille aussi? Mais avant de te décider entièrement, ne permettras-tu pas que nous en causions ensemble?Sur l’article des dangers, tu dois juger seule, je ne puis rien calculer et je m’en tiens à te prier de veiller à ta sûreté, car je ne puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n’est pas nous deux qui ne sommes qu’un, c’est toi qui es nous deux.Il n’en est pas de mêmesur le besoin; ici nous ne pouvons avoir qu’une même pensée, et si nous différons d’avis, ce ne peut être que faute de nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir.Sans doute, une lettre paraît bien peu nécessaire quand on peut se voir librement. Que dirait-elle, qu’un mot, un regard ou même le silence n’exprimassent cent fois mieux encore? Cela me paraît si vrai que dans le moment où tu me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa facilement sur mon âme; elle la gêna peut-être, mais ne l’affecta point. Tel à peuprès, quand voulant donner un baiser sur ton cœur je rencontre un ruban ou une gaze, je l’écarte seulement, et n’ai cependant pas le sentiment d’un obstacle.Mais depuis, nous nous sommes séparés, et dès que tu n’as plus été là, cette idée de lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je dit, cette privation de plus? Quoi! pour être éloignés, n’a-t-on plus rien à se dire? Je suppose que favorisé par les circonstances, on passe ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de causer sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car auprès de toi, les moments même du repos fournissent encore une jouissance délicieuse. Enfin, quel que soit le temps, on finit par se séparer, et puis, on est si seul! C’est alors qu’une lettre est précieuse, si on ne la lit pas, du moins on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre sans la lire, comme il me semble que la nuit j’aurais encore quelque plaisir à toucher ton portrait...Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de l’âme. Elle n’a pas, comme une froide image, cette stagnance si éloignée de l’amour; elle se prête à tous nos mouvements; tour à tour elle s’anime, elle jouit, elle se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux, me priveras-tu d’un moyen de les recueillir?Es-tu donc sûre que le besoin de m’écrire ne te tourmentera jamais? Si dans la solitude ton cœur se dilate ou s’oppresse, si un mouvement de joie passe jusqu’à ton âme, si une tristesse involontaire vient la troubler un moment ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu répandras ton bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu’il ne partagera pas? tu le laisseras donc rêveur et solitaire s’égarer loin de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c’est à toi qu’il appartient de prononcer. J’ai voulu discuter seulement et non pas te séduire; je ne t’ai dit que des raisons, j’ose croire que j’eusse été plus fort par des prières. Je tâcherai donc, si tu persistes, de ne pas m’affliger; je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m’aurais écrit; mais tiens, tu le dirais mieux que moi et j’aurais surtout plus de plaisir à l’entendre.Adieu, ma charmante amie; l’heure approche enfin où je pourrai te voir; je te quitte bien vite, pour t’aller retrouver plus tôt.Paris, ce 3 décembre 17**.LETTRE CLILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d’usage pour penser que j’aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soir et sur l’étonnant hasardqui avait conduit Danceny chez vous! Ce n’est pas que votre physionomie exercée n’ait su prendre à merveille l’expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au trouble et au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles vous ont parfaitement servie et que s’ils avaient su se faire croire aussi bien que se faire entendre, loin que j’eusse pris ou conservé le moindre soupçon, je n’aurais pas douté un moment du chagrin extrême que vous causaitce tiers importun. Mais, pour ne pas déployer en vain d’aussi grands talents, pour en obtenir le succès que vous vous en promettiez pour produire enfin l’illusion que vous cherchiez à faire naître, il fallait donc auparavant former votre amant novice avec plus de soin.Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l’éloge de leur maîtresse sans se croire obligés d’en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu’ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession si facile à reconnaître et qu’ils confondent si maladroitement avec celui de l’amour. Alors vous pourrez les faire paraître dans vos exercices publics sans que leur conduite fasse tort à leur sage institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre célébrité, je vous promets de faire et de publier les programmes de ce nouveau collège.Mais jusque-là je m’étonne, je l’avoue, que ce soit moi que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu’avec toute autre femme je serais bientôt vengé! que je m’en ferais de plaisir! et qu’il surpasserait aisément celui qu’elle aurait cru me faire perdre! Oui, c’est bien pour vous seule que jepeux préférer la réparation à la vengeance, et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, par la moindre incertitude; je sais tout.Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous avez vu Danceny, et vous n’avez vu que lui seul. Aujourd’hui même votre porte était encore fermée, et il n’a manqué à votre suisse, pour m’empêcher d’arriver jusqu’à vous, qu’une assurance égale à la vôtre. Cependant je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d’être le premier informé de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me dire le jour, tandis que vous m’écriviez la veille de votre départ. Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous de vous en excuser? L’un et l’autre sont également impossibles, et pourtant je me contiens encore! Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de l’avoir éprouvé, n’en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous deux, marquise; ce mot doit vous suffire.Vous sortez demain toute la journée, m’avez-vous dit? A la bonne heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le saurai. Mais enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre difficile réconciliation, nous n’aurons pas trop de temps jusqu’au lendemain. Faites-moi donc savoir si ce sera chez vous, oulà-basque se feront nos expiations nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise tête s’était remplie de son idée, et je peux n’être pas jaloux de ce délire de votre imagination; mais songez que de ce moment, ce qui n’était qu’une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne me crois pas fait pour cette humiliation et je ne m’attends pas à la recevoir de vous.J’espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand il vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un assez bel exemple! qu’une femme sensible et belle, qui n’existait que pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d’amour et de regret, peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de figure ni d’esprit, mais qui n’a encore ni usage ni consistance.Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout ce que je puis faire en ce moment, c’est de ne pas scruter mon cœur. J’attends votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il vous est facile de me faire oublier l’offense que vous m’avez faite, plus un refus de votre part, unsimple délai, la graverait dans mon cœur en traits ineffaçables.Paris, ce 3 décembre 17**.LETTRE CLIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Prenez donc garde, vicomte, et ménagez davantage mon extrême timidité! Comment voulez-vous que je supporte l’idée accablante d’encourir votre indignation et surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance? d’autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J’aurais beau parler, votre existence n’en sera ni moins brillante ni moins paisible. Au fait, qu’auriez-vous à redouter? D’être obligé de partir si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l’étranger comme ici? Et, à tout prendre, pourvu que la cour de France vous laissât tranquille à celle où vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par ces considérations morales, revenons à nos affaires.Savez-vous, vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariée? Ce n’est assurément pas faute d’avoir trouvé assez de partis avantageux, c’est uniquement pour que personne n’ait le droit de trouver à redire à mes actions. Ce n’est même pas que j’aie craint de ne pouvoir plus faire mes volontés, car j’aurais bien toujours fini par là; mais c’est qu’il m’aurait gêné que quelqu’un eût eu seulement le droit de s’en plaindre; c’est qu’enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir et non par nécessité. Et voilà que vous m’écrivez la lettre la plus maritale qu’il soit possible de voir! Vous ne m’y parlez que de torts de mon côté et de grâces du vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on ne doit rien? Je ne saurais le concevoir!Voyons, de quoi s’agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moi, et cela vous a déplu? A la bonne heure; mais qu’avez-vouspu en conclure? Ou que c’était l’effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c’était bien la peine d’écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne raisonne pas. Eh bien! je vais raisonner pour vous.Ou vous avez un rival, ou vous n’en avez pas. Si vous en avez un, il faut plaire pour lui être préféré; si vous n’en avez pas, il faut encore plaire pour éviter d’en avoir. Dans tous les cas, c’est la même conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous tourmenter? Pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même? Ne savez-vous donc plus être le plus aimable? Et n’êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous faites tort. Mais ce n’est pas cela, c’est qu’à vos yeux je ne veux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes un ingrat. Voilà bien, je crois, du sentiment! Et pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas.Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur l’époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine pour vous en instruire, n’est-il pas vrai? Eh bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n’a pas nui au mien.Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c’est qu’elle n’a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m’intimider, et que pour le moment je suis on ne peut pas moins disposée à vous accorder vos demandes.Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd’hui, ce serait vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec mon ancien amant, ce serait en prendre un nouveau, et qui ne vaut pas l’autre à beaucoup près. Je n’ai pas assez oublié le premier pour m’y tromper ainsi. Le Valmont que j’aimais était charmant. Je veux bien convenir même que je n’ai pas rencontré d’homme plus aimable. Ah! je vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le-moi; celui-là sera toujours bien reçu.Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourd’hui ni pour demain. SonMenechmelui a fait unpeu tort; et en me pressant trop, je craindrais de m’y tromper, ou bien, peut-être ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre lettre m’a appris que vous ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole. Vous voyez donc qu’il faut attendre.Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne, et, après tout, une femme n’en vaut-elle pas une autre? Ce sont vos principes. Celle même qui seraittendre et sensible, qui n’existerait que pour vous et qui mourrait enfin d’amour et de regretn’en serait pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d’être plaisanté un moment; et vous voulez qu’on se gêne? Ah! cela n’est pas juste.Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant, et dès que j’en serai sûre, je m’engage à vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne.Paris, ce 4 décembre 17**.LETTRE CLIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d’être clair, ce qui n’est pas facile avec vous quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.De longs discours n’étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu’il faut pour perdre l’autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement; aussi, ce n’est pas de cela dont il s’agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l’avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n’était donc pas ridicule de vous dire et il ne l’est pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre amant ou votre ennemi.Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu’il conviendraitmieux de tergiverser, et je n’ignore pas que vous n’avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non; mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d’être joué, et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C’est maintenant à vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non pas rester dans l’incertitude.Je vous préviens seulement que vous ne m’abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et qu’enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l’exemple, et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l’union; mais s’il faut rompre l’une ou l’autre, je crois en avoir le droit et les moyens.J’ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre; vous voyez que la réponse que je vous demande n’exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.Paris, ce 4 décembre 17**.Réponse de la Marquisede Merteuilécrite au bas de la même lettre.Eh bien! la guerre.LETTRE CLIVMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire, ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux soins que je lui donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire qu’autant qu’il y a d’autres événements que ceux de la maladie. En voici un auquel certainement je ne m’attendais pas. C’est une lettre que j’ai reçue de M. de Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa confidente et même pour sa médiatrice auprès de Mmede Tourvel, pour qui il avait aussijoint une lettre à la mienne. J’ai renvoyé l’une en répondant à l’autre. Je vous fais passer cette dernière et je crois que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne devais rien faire de ce qu’il me demande. Quand je l’aurais voulu, notre malheureuse amie n’aurait pas été en état de m’entendre. Son délire est continuel. Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D’abord, faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et jusqu’à la fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien dire qu’il a lui-même fait son bonheur. Je crois qu’il sera peu content de ma réponse, mais j’avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse aventure me soulève de plus en plus contre son auteur.Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui le deviennent bien davantage encore par le peu d’espoir que j’ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous.Paris, ce 5 décembre 17**.[52]C’est parce qu’on n’a rien trouvé dans la suite de cette correspondance qui pût résoudre ce doute qu’on a pris le parti de supprimer la lettre de M. de Valmont.LETTRE CLVLe Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.J’ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais depuis que vous avez quitté le rôle d’amant pour celui d’homme à bonnes fortunes, vous êtes comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre m’a assuré cependant que vous rentreriez ce soir, qu’il avait ordre de vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j’ai très bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre le costume de la chose et que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu’y applaudir; mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut vous mettre au courant de l’autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez donc le temps de lire ma lettre.Ce ne sera pas pour vous distraire de vos plaisirs puisqu’au contraire elle n’a d’autre objet que de vous donner le choix entre eux.Si j’avais eu votre confiance entière, si j’avais su par vous la partie de vos secrets que vous m’avez laissée à deviner, j’aurais été instruit à temps, et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd’hui votre marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d’un autre.Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n’est-il pas vrai? avec une femme charmante et que vous adorez? car, à votre âge, quelle femme n’adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours? Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse,et qu’on n’a prise que pour vous, doit embellir la volupté des charmes de la liberté et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend, et vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous deux, quoique vous ne m’en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne savez pas et qu’il faut que je vous dise.Depuis mon retour à Paris, je m’occupais des moyens de vous rapprocher de Mllede Volanges; je vous l’avais promis, et encore la dernière fois que je vous en parlai, j’eus lieu de juger par vos réponses je pourrais dire par vos transports, que c’était m’occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise difficile, mais après avoir préparé les moyens, j’ai remis le reste au zèle de votre jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources qui avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur veut qu’elle ait réussi. «Depuis deux jours, m’a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles sont surmontés», et votre bonheur ne dépend plus que de vous.Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette nouvelle elle-même, et malgré l’absence de sa maman, vous auriez été reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire tout, soit caprice ou raison, la petite personne m’a paru un peu fâchée de ce manque d’empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le moyen de me faire aussi parvenir jusqu’à elle et m’a fait promettre de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A l’empressement qu’elle y a mis, je parierais bien qu’il y est question d’un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu’il en soit, j’ai promis,sur l’honneur et sur l’amitié, que vous auriez la tendre missive dans la journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre la coquetterie et l’amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être votre choix? Si je parlais au Danceny d’il y a trois mois, seulement à celui d’il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de ses démarches; mais le Danceny d’aujourd’hui, arraché par les femmes, courant les aventures et devenu, suivant l’usage, un peu scélérat, préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n’a pour elle que sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d’une femme parfaitementusagée?Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux principes, que j’avoue bien être aussi un peu les miens, les circonstances me décideraient pour la jeune amante. D’abord c’en est une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté, ce serait véritablement l’occasion manquée, et elle ne revient pas toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans ce cas, il ne faut qu’un moment d’humeur, un soupçon jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches, et une fois réchappée, elle se tient sur ses gardes et n’est plus facile à surprendre.Au contraire, de l’autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture, une brouillerie tout au plus, où l’on achète de quelques soins le plaisir d’un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue que celui de l’indulgence? Que gagnerait-elle à la sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l’amour, qui me paraît aussi celui de la raison, je crois qu’il est de la prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous attendre tout simplement; si vous risquez de donner une raison, on sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et obstinées; tout peut se découvrir; je viens, comme vous savez, d’en être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l’espoir, comme il sera soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l’heure propre aux informations; alors demain vous aurez à choisir l’obstacleinsurmontable qui vous aura retenu: vous aurez été malade, mort s’il le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et tout se raccommodera.Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie seulement de m’en instruire, et comme je n’y ai pas d’intérêt, je trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami.Ce que j’ajoute encore, c’est que je regrette Mmede Tourvel; c’est que je suis au désespoir d’être séparé d’elle, c’est que je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l’autre. Ah! croyez-moi, on n’est heureux que par l’amour.Paris, ce 5 décembre 17**.LETTRE CLVICécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.(Jointe à la précédente.)Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir quand je ne cesse pas de le désirer? n’en avez-vous plus autant d’envie que moi? Ah! c’est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous étions séparés tout à fait. Le chagrin que j’éprouvais par les autres, c’est à présent de vous qu’il me vient, et cela fait bien plus de mal.Depuis quelques jours, maman n’est jamais chez elle, vous le savez bien, et j’espérais que vous essayeriez de profiter de ce temps de liberté; mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien malheureuse! Vous me disiez tant que c’était moi qui aimais le moins! je savais bien le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu pour me voir, vous m’auriez vue en effet, car moi, je ne suis pas comme vous, je ne songe qu’à tout ce qui peut nous réunir. Vous mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout ce que j’ai fait pour ça et qui m’a donné tant de peine; mais je vous aime trop et j’ai tant d’envie de vous voir que je ne peux m’empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien après si vous m’aimez réellement.J’ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu’il m’a promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait toujours entrer comme s’il ne vous voyait pas, et nous pouvons bien nous fier à lui, car c’est un bien honnête homme. Il ne s’agit donc plus que d’empêcher qu’on ne vous voie dans la maison, et ça, c’est bien aisé, en n’y venant que le soir et quand il n’y aura plus rien à craindre du tout. Par exemple, depuis que maman sort tous les jours, elle se couche tous les jours à onze heures, ainsi nous aurions bien du temps.Le portier m’a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu de frapper à sa porte, vous n’auriez qu’à frapper à la fenêtre et qu’il vous répondrait tout de suite, et puis, vous trouverez bien le petit escalier, et comme vous ne pourrez pas avoir de la lumière, je laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui vous éclairera toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit, surtout en passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de ma femme de chambre, c’est égal, parce qu’elle m’a promis qu’elle ne se réveillerait pas; c’estaussiune bien bonne fille! Et pour vous en aller, ça sera tout de même. A présent nous verrons si vous viendrez.Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant! Est-ce qu’il doit m’arriver quelque malheur, ou si c’est l’espérance de vous voir qui me trouble comme ça! Ce que je sens bien, c’est que je ne vous ai jamais tant aimé et que jamais je n’ai tant désiré de vous le dire. Venez donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n’aimerai jamais que vous.J’ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j’avais quelque chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon ami, il viendra sûrement demain, et je le prierai de vous remettre ma lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai demain au soir, et vous viendrez, sans faute, si vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.Paris, ce 4 décembre 17**, au soir.LETTRE CLVIILe Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches; comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c’est bien elle, elle seule que j’aime, que j’aimerai toujours! son ingénuité, sa tendresse ont un charme pour moi, dont j’ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire, mais que rien n’effacera jamais. Engagé dans une autre aventure, pour ainsi dire sans m’en être aperçu, souvent le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d’hommage plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant, mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la surprendre, mais pour ne pas l’affliger. Le bonheur de Cécile est le vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute qui lui aurait coûté une larme.J’ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites sur sur ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m’en croire, ce n’est point par eux que je me conduis dans ce moment, et dès demain je suis décidé à le prouver. J’irai m’accuser à celle même qui a causé mon égarement et qui l’a partagé: je lui dirai: «Lisez dans mon cœur, il a pour vous l’amitié la plus tendre; l’amitié unie au désir ressemble tant à l’amour!... Tous deux nous nous sommes trompés; mais susceptible d’erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi». Je connais mon amie, elle est honnête autant qu’indulgente, elle fera plus que me pardonner, elle m’approuvera. Elle-même se reprochait souvent d’avoir trahi l’amitié; souvent sa délicatesse effrayait son amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je lui devrai d’être meilleur, comme à vous d’être plus heureux. O! mes amis, partagez ma reconnaissance. L’idée de vous devoir mon bonheur en augmente le prix.Adieu, mon cher vicomte. L’excès de ma joie ne m’empêche point de songer à vos peines et d’y prendre part. Que ne puis-je vous être utile! Mmede Tourvel reste donc inexorable? Onla dit aussi bien malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et de l’indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont les vœux de l’amitié; j’ose espérer qu’ils seront exaucés par l’amour.Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais l’heure me presse et peut-être Cécile m’attend déjà.Paris, ce 5 décembre 17**.LETTRE CLVIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.(A son réveil.)Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit dernière? n’en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny est charmant! il fait des prodiges, ce garçon-là! Vous n’attendiez pas cela de lui, n’est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d’amour, de constance, de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l’est sa Cécile, vous n’aurez point de rivales à craindre: il vous l’a prouvé cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra vous l’enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes, mais un seul mot de l’objet aimé suffit, comme vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus que d’être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse.Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le tact trop sûr pour qu’on puisse le craindre. Cependant l’amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m’a fait désirer pour vous l’épreuve de cette nuit; c’est l’ouvrage de mon zèle; il a réussi, mais point de remerciements, cela n’en vaut pas la peine, rien n’était plus facile.Au fait, que m’en a-t-il coûté? un léger sacrifice et quelque peu d’adresse. J’ai consenti à partager avec le jeune hommeles faveurs de sa maîtresse; mais enfin, il y avait bien autant de droit que moi, et je m’en souciais si peu! La lettre que la jeune personne lui a écrite, c’est bien moi qui l’ai dictée; mais c’était seulement pour gagner du temps, parce que nous avions à l’employer mieux. Celle que j’y ai jointe, oh! ce n’était rien, presque rien, quelques réflexions de l’amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en honneur, elles étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n’a pas balancé un moment.Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd’hui vous raconter tout, et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il vous dira:Lisez dans mon cœur; il me le mande, et vous voyez bien que cela raccommode tout. J’espère qu’en y lisant ce qu’il voudra, vous y lirez peut-être aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et encore qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour ennemi.Adieu, marquise, jusqu’à la première occasion.Paris, ce 6 décembre 17**.LETTRE CLIXLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.(Billet.)Je n’aime pas qu’on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés; ce n’est pas plus ma manière que mon goût. Quand j’ai à me plaindre de quelqu’un, je ne le persifle pas, je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment, n’oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d’avance, et tout seul dans l’espoir d’un triomphe qui vous serait échappé à l’instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.Paris, ce 6 décembre 17**.LETTRE CLXMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l’état est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation de quatre médecins. Malheureusement c’est, comme vous le savez, plus souvent une preuve de danger qu’un moyen de secours.Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. La femme de chambre m’a informée ce matin qu’environ vers minuit sa maîtresse l’a fait appeler, qu’elle a voulu être seule avec elle et qu’elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu’elle était occupée à en faire l’enveloppe, Mmede Tourvel avait repris le transport, en sorte que cette fille n’a pas su à qui il fallait mettre l’adresse. Je me suis étonnée d’abord que la lettre elle-même n’ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu’elle m’a répondu qu’elle craignait de se tromper, et que cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ, j’ai pris sur moi d’ouvrir le paquet.J’y ai trouvé l’écrit que je vous envoie, qui en effet ne s’adresse à personne pour s’adresser à trop de monde. Je croirais cependant que c’est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire d’abord, mais qu’elle a cédé, sans s’en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi qu’il en soit, j’ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à personne. Je vous l’envoie, parce que vous y verrez mieux que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la tête de notre malade. Tant qu’elle restera aussi vivement affectée, je n’aurai guère d’espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand l’esprit est si peu tranquille.Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d’êtreéloignéedu triste spectacle que j’ai continuellement sous les yeux.Paris, ce 6 décembre 17**.LETTRE CLXILa Présidente de TOURVEL à...(Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre.)Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter? Ne te suffit-il pas de m’avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu me ravir jusqu’à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres où l’ignominie m’a forcée de m’ensevelir, les peines sont-elles sans relâche, l’espérance est-elle méconnue? Je n’implore point une grâce que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me suffira que mes souffrances n’excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des biens que j’ai perdus. Quand tu me les as ravis, n’en retrace plus à mes yeux la désolante image. J’étais innocente et tranquille, c’est pour t’avoir vu que j’ai perdu le repos, c’est en t’écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel droit as-tu de les punir?Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les épouvante. Aucun n’ose m’approcher. Je suis opprimée et ils me laissent sans secours! Je meurs et personne ne pleure sur moi. Toute consolation m’est refusée. La pitié s’arrête sur les bords de l’abîme où le criminel se plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas entendus!Et toi, que j’ai outragé; toi, dont l’estime ajoute à mon supplice; toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance, mais le courage m’a manqué pour t’apprendre ta honte. Ce n’était point dissimulation, c’était respect. Que cette lettre au moins t’apprenne mon repentir. Le Ciel a pris ta cause; il te venge d’une injure que tu as ignorée. C’est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu ne me remisses une faute qu’il voulait punir. Il m’a soustraite à ton indulgence, qui aurait blessé sa justice.Impitoyable dans sa vengeance, il m’a livrée à celui-là même qui m’a perdue. C’est à la fois pour lui et par lui que je souffre. Je veux le fuir, en vain, il me suit, il est là, il m’obsède sans cesse. Mais qu’il est différent de lui-même! Ses yeux n’exprimentplus que la haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l’insulte et le reproche. Ses bras ne m’entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa barbare fureur?Mais quoi! c’est lui... Je ne me trompe pas, c’est lui que je revois. O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras, cache-moi dans ton sein; oui, c’est toi, c’est bien toi! Quelle illusion funeste m’avait fait te méconnaître! Combien j’ai souffert dans ton absence! Ne nous séparons plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur, comme il palpite! Ah! ce n’est plus de crainte, c’est la douce émotion de l’amour. Pourquoi te refuser à mes tendres caresses? Tourne vers moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre? pourquoi prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes traits? que fais-tu? Laisse-moi, je frémis! Dieu! c’est ce monstre encore! Mes amies, ne m’abandonnez pas. Vous qui m’invitiez à le fuir, aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me promettiez de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes deux? S’il ne m’est plus permis de vous revoir, répondez au moins à cette lettre; que je sache que vous m’aimez encore.Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t’anime? Crains-tu qu’un sentiment doux ne pénètre jusqu’à mon âme? Tu redoubles mes tourments, tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme elle corrode le cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous? que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m’avez-vous pas mis dans l’impossibilité de vous écouter comme de vous répondre? N’attendez plus rien de moi. Adieu, monsieur.Paris, ce 5 décembre 17**.LETTRE CLXIILe Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi que, non content de m’avoir indignement joué, vous ne craignez pas de vous en vanter, de vous en applaudir. J’aivu la preuve de votre trahison écrite de votre main. J’avoue que mon cœur en a été navré et que j’ai ressenti quelque honte d’avoir autant aidé moi-même à l’odieux abus que vous avez fait de mon aveugle confiance; pourtant je ne vous envie pas ce honteux avantage, je suis seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous également sur moi. J’en serai instruit, si, comme je l’espère, vous voulez bien vous trouver demain, entre huit et neuf heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de Saint-Mandé. J’aurai soin d’y faire trouver tout ce qui sera nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.Le chevalierDanceny.Paris, ce 6 décembre 17**, au soir.LETTRE CLXIIIMonsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.Madame,C’est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin. Permettez-moi de vous inviter d’abord à cette pieuse résignation que chacun a si souvent admirée en vous et qui peut seule nous faire supporter les maux dont est semée notre misérable vie.M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j’afflige tant une si respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un combat singulier qu’il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny. J’ignore entièrement le sujet de la querelle, mais il paraît, par le billet que j’ai trouvé encore dans la poche de M. le vicomte et que j’ai l’honneur de vous envoyer, il paraît, dis-je, qu’il n’était pas l’agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui succombât.J’étais chez M. le vicomte, à l’attendre, à l’heure même où on l’a ramené à l’hôtel. Figurez-vous mon effroi en voyant M. votre neveu porté par deux de ses gens et tout baigné dans son sang. Il avait deux coups d’épée dans le corps, et il était déjàbien faible. M. Danceny était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer: mais il est bien temps de répandre des larmes quand on a causé un malheur irréparable!Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je suis, je ne lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c’est là que M. le vicomte s’est montré véritablement grand. Il m’a ordonné de me taire, et celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l’a appelé son ami, l’a embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous ordonne d’avoir pour monsieur tous les égards qu’on doit à un brave et galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi des papiers fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien qu’il attachait beaucoup d’importance. Ensuite il a voulu qu’on les laissât seuls pendant un moment. Cependant j’avais envoyé chercher tout de suite tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas! le mal était sans remède. Moins d’une demi-heure après, M. le vicomte était sans connaissance. Il n’a pu recevoir que l’extrême-onction, et la cérémonie était à peine achevée qu’il a rendu son dernier soupir.Bon Dieu! quand j’ai reçu dans mes bras, à sa naissance, ce précieux appui d’une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras qu’il expirerait et que j’aurais à pleurer sa mort? Une mort si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous demande pardon, madame, d’oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres: mais, dans tous les états, on a un cœur et de la sensibilité, et je serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui avait tant de bontés pour moi, qui m’honorait de tant de confiance.Demain, après l’enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins. Vous n’ignorez pas, madame, que ce malheureux événement finit la substitution et rend vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter ponctuellement.Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très humble, etc., etc.Bertrand.Paris, ce 7 décembre 17**.LETTRE CLXIVMadame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND.Je reçois votre lettre à l’instant même, mon cher Bertrand, et j’apprends par elle l’affreux événement dont mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute, j’aurai des ordres à vous donner, et ce n’est que pour eux que je peux m’occuper d’autre chose que de ma mortelle affliction.Le billet de M. Danceny, que vous m’avez envoyé, est une preuve bien convaincante que c’est lui qui a provoqué le duel, et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-champ et en mon nom. En pardonnant à son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l’humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce reste de barbarie, qui infecte encore nos mœurs, et je ne crois pas que ce puisse être dans ce cas que le pardon des injures nous soit prescrit. J’entends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle et toute l’activité dont je vous connais capable et que vous devez à la mémoire de mon neveu.Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de... de ma part et d’en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui communiquerez cette lettre.Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute à vous.Du château de..., ce 8 décembre 17**.

LETTRE CXLIIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte l’illusion de mon bonheur. La funeste vérité m’éclaire et ne me laisse voir qu’une mort assurée et prochaine, dont la route m’est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s’ils abrègent mon existence. Je vous envoie la lettre que j’ai reçue hier, je n’y joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n’est plus le temps de se plaindre, il n’y a plus qu’à souffrir. Ce n’est pas de pitié que j’ai besoin, c’est de force.Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez ma dernière prière; c’est de me laisser à mon sort, de m’oublier entièrement, de ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur où l’amitié même augmente nos souffranceset ne peut les guérir. Quand les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m’est étranger que celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J’y pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car, depuis hier, je n’ai pas versé une larme. Mon cœur flétri n’en fournit plus.Adieu, madame. Ne me répondez point. J’ai fait le serment sur cette lettre cruelle de n’en plus recevoir aucune.Paris, ce 27 novembre 17**.LETTRE CXLIVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n’avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m’a dit qu’elle était sortie. Je n’ai vu dans cette phrase, qu’un refus de me recevoir qui ne m’a ni fâché ni surpris, et je me suis retiré dans l’espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie, à m’honorer d’un mot de réponse. L’envie que j’avais de la recevoir m’a fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n’y ai rien trouvé. Étonné de ce silence, auquel je ne m’attendais pas, j’ai chargé mon chasseur d’aller aux informations et de savoir si la sensible personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m’a appris que Mmede Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin avec sa femme de chambre; qu’elle s’était fait conduire au couvent de... et qu’à sept heures du soir elle avait renvoyé sa voiture et ses gens, en faisant dire qu’on ne l’attendit pas chez elle. Assurément, c’est se mettre en règle. Le couvent est le véritable asile d’une veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai à toutes les obligations que je lui ai déjà celle de la célébrité que va prendre cette aventure.Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillantd’un nouvel éclat. Qu’ils se montrent donc ces critiques sévères qui m’accusaient d’un amour romanesque et malheureux; qu’ils fassent des ruptures plus promptes et plus brillantes, mais non, qu’ils fassent mieux: qu’ils se présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Eh bien! qu’ils osent seulement tenter cette carrière que j’ai parcourue en entier, et si l’un d’eux obtient le moindre succès, je lui cède la première place. Mais ils éprouveront tous que quand j’y mets du soin, l’impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute, celle-ci le sera, et je compterais pour rien tous mes autres triomphes si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.Ce parti qu’elle a pris flatte mon amour-propre, j’en conviens, mais je suis fâché qu’elle ait trouvé en elle une force suffisante pour se séparer autant de moi. Il n’y aura donc entre nous deux d’autres obstacles que ceux que j’aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d’elle, elle pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne le pas désirer? n’en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc ainsi qu’on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d’un raccommodement qu’on désire toujours tant qu’on l’espère? Je pourrais essayer cette démarche sans y mettre d’importance et, par conséquent, sans qu’elle vous donnât d’ombrage. Au contraire! ce serait un simple essai que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce ne serait qu’un moyen de plus de renouveler à votre volonté un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste à en recevoir le prix et tous mes vœux sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des aventures.Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j’ai été, dans mes courses différentes, jusque chez Mmede Volanges. J’ai trouvé votre pupille déjà dans le salon, encore dans le costume de malade, mais en pleine convalescence et n’en étant que plus fraîche et plus intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci m’a en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite.J’ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé rendre fou votresentimentaireDanceny. D’abord c’était de chagrin; aujourd’hui c’est de joie.Sa Cécileétait malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles et n’en passait aucun sans s’y présenter lui-même; enfin il a demandé, par une belle épître à la maman, la permission d’aller la féliciter sur la convalescence d’un objet si cher; Mmede Volanges y a consenti; si bien que j’ai trouvé le jeune homme établi comme par le passé, à un peu de familiarité près qu’il n’osait encore se permettre.C’est de lui-même que j’ai su ces détails, car je suis sorti en même temps que lui et je l’ai fait jaser. Vous n’avez pas l’idée de l’effet que cette visite lui a causé. C’est une joie, ce sont des désirs, des transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements, j’ai achevé de lui faire perdre la tête en l’assurant que sous très peu de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après mon expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puis, vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève si elle ne devait tromper que son mari? Le chef-d’œuvre est de tromper son amant, et surtout son premier amant! car, pour moi, je n’ai pas à me reprocher d’avoir prononcé le mot d’amour.Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire sur moi, en recevoir l’hommage et m’en payer le prix.Paris, ce 28 novembre 17**.LETTRE CXLVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente? vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous êtes charmant et vous avez surpassé mon attente! J’avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tousceux que j’ai pu obtenir jusqu’à présent. Vous allez trouver peut-être que j’évalue bien haut cette femme que naguère j’appréciais si peu: point du tout; mais c’est que ce n’est pas sur elle que j’ai remporté cet avantage: c’est sur vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mmede Tourvel et même vous l’aimez encore, vous l’aimez comme un fou; mais, parce que je m’amusais à vous en faire honte, vous l’avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu’elle est l’ennemie du bonheur.Où en seriez-vous à présent, si je n’avais voulu que vous faire une malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et dussiez-vous, à mon tour, me réduire au désespoir et au couvent, j’en cours les risques et je me rends à mon vainqueur.Cependant si je capitule, c’est en vérité pure faiblesse, car si je voulais, que de chicanes n’aurais-je pas encore à faire! et peut-être le mériteriez-vous. J’admire par exemple, avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n’est-ce pas, de vous donner le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance? Et comme alors, cet apparent sacrifice n’en serait plus un pour vous, vous m’offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet arrangement, la céleste dévote se croirait toujours l’unique choix de votre cœur, tandis que je m’enorgueillirais d’être la rivale préférée: nous serions trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu’importe le reste?C’est dommage qu’avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si peu pour l’exécution et que par une seule démarche inconsidérée vous ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.Quoi! vous aviez l’idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre! Vous m’avez donc crue bien gauche à mon tour! Ah! croyez-moi, vicomte, quand une femme frappe dans le cœur d’une autre, elle manque rarement de trouver l’endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n’ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l’aviez trouvée un momentpréférable à moi et qu’enfin vous m’aviez placée au-dessous d’elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je vous y invite même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je ne veux plus m’en occuper. Parlons d’autre chose.Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m’en direz des nouvelles positives à mon retour, n’est-il pas vrai? Je serai bien aise d’en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s’il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur d’une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de Gercourt. Cette idée m’avait paru assez plaisante, et en vous laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitif sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n’est pas vous remettre à un temps éloigné, car je serai à Parisincessamment. Je ne peux pas vous dire positivement le jour, mais vous ne doutez pas que dès que je serai arrivée, vous n’en soyez le premier informé.Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches, je vous aime toujours beaucoup et je me prépare à vous le prouver. Au revoir, mon ami.Du château de..., ce 29 novembre 17**.LETTRE CXLVILa Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu’entraîne un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale, mais je n’excepterai que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon arrivée. Valmont même n’en sera pas instruit.Qui m’aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ma confiance exclusive, je ne l’aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné la mienne. Je serais tentée de croire que vous y avez mis de l’adresse, peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au reste, elle ne serait pas dangereuse à présent: vous avez vraiment bien autre chose à faire! Quand l’héroïne est en scène on ne s’occupe guère de la confidente.Aussi n’avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n’étaient pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos si je n’avais pas été là pour les entendre. Quand, depuis, elle a été malade, vous m’avez même encore honorée du récit de vos inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu’un à qui les dire. Mais à présent que celle que vous aimez est à Paris, qu’elle se porte bien et surtout que vous la voyez quelquefois, elle suffit à tout et vos amis ne vous sont plus rien.Je ne vous en blâme pas: c’est la faute de vos vingt ans. Depuis Alcibiade jusqu’à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n’ont jamais connu l’amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais jamais confiants. Je dirais bien, comme Socrate:J’aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux[51], mais, en sa qualité de philosophe, il se passait bien d’eux quand ils ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui et j’ai senti votre silence avec toute la faiblesse d’une femme.N’allez pourtant pas me croire exigeante: il s’en faut bien que je le sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les fait supporter avec courage quand elles sont la preuve ou la cause du bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous, pour demain au soir qu’autant que l’amour vous laissera libre et désoccupé et je vous défends de me faire le moindre sacrifice.Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir: viendrez-vous?Du château de..., ce 29 novembre 17**.[51]Marmontel,Conte moral d’Alcibiade.LETTRE CXLVIIMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma digne amie, en apprenant l’état où se trouve Mmede Tourvel: elle est malade depuis hier; sa maladie a pris si vivement et se montre avec des symptômes si graves que j’en suis vraiment alarmée.Une fièvre ardente, un transport violent et presque continuel, une soif qu’on ne peut apaiser, voilà tout ce qu’on remarque. Les médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer encore et le traitement sera d’autant plus difficile que la malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes: c’est au point qu’il a fallu la tenir de force pour la saigner et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours arracher.Vous qui l’avez vue, comme moi, si peu forte, si timide et si douce, concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir et que, pour peu qu’on veuille lui représenter quelque chose, elle entre dans des fureurs inexprimables? Pour moi, je crains qu’il n’y ait plus que du délire et que ce ne soit une vraie aliénation d’esprit.Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c’est ce qui s’est passé avant-hier.Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec la femme de chambre, au couvent de... Comme elle a été élevée dans cette maison et qu’elle a conservé l’habitude d’y entrer quelquefois, elle y fut reçue comme à l’ordinaire et elle parut à tout le monde tranquille et bien portante. Environ deux heures après, elle s’informa si la chambre qu’elle occupait étant pensionnaire était vacante, et sur ce qu’on lui répondit que oui, elle demanda d’aller la revoir; la prieure l’y accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors qu’elle déclara qu’elle revenait s’établir dans cette chambre, que, disait-elle, elle n’aurait jamais dû quitter, et qu’elle ajouta qu’elle n’en sortiraitqu’à la mort: ce fut son expression.D’abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement passé, on lui représenta que sa qualité de femme mariée nepermettait pas de la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille autres n’y firent rien, et dès ce moment, elle s’obstina non seulement à ne pas sortir du couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse, à sept heures du soir, on consentit qu’elle y passât la nuit. On renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à prendre un parti.On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou son maintien eussent rien d’égaré, l’un et l’autre étaient composés et réfléchis, que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si profonde qu’on ne parvenait pas à l’en tirer en lui parlant et que chaque fois, avant d’en sortir, elle portait les deux mains à son front, qu’elle avait l’air de serrer avec force; sur quoi une des religieuses qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait de la tête, elle la fixa longtemps avant de répondre et lui dit enfin: «Ce n’est pas là qu’est le mal!» Un moment après, elle demanda qu’on la laissât seule et pria qu’à l’avenir on ne lui fît plus de question.Tout le monde se retira, hors sa femme de chambre, qui devait heureusement coucher dans la même chambre qu’elle, faute d’autre place.Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez tranquille jusqu’à onze heures du soir. Elle a dit alors pouvoir se coucher, mais, avant d’être entièrement déshabillée, elle se mit à marcher dans sa chambre avec beaucoup d’action et des gestes fréquents. Julie, qui avait été témoin de ce qui s’était passé dans la journée, n’osa lui rien dire et attendit en silence pendant près d’une heure. Enfin, Mmede Tourvel l’appela deux fois coup sur coup; elle n’eut que le temps d’accourir et sa maîtresse tomba dans ses bras en disant: «Je n’en peux plus.» Elle se laissa conduire à son lit et ne voulut rien prendre, ni qu’on allât chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de l’eau auprès d’elle et elle ordonna à Julie de se coucher.Celle-ci assure être restée jusqu’à deux heures du matin sans dormir et n’avoir entendu pendant ce temps ni mouvement, ni plaintes. Mais elle dit avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa maîtresse, qui parlait d’une voix forte et élevée, et qu’alors lui ayant demandé si elle n’avait besoin de rien et n’obtenant point de réponse, elle prit de la lumière et alla au lit de Mmede Tourvel, qui ne la reconnut point, mais qui,interrompant tout à coup les propos sans suite qu’elle tenait, s’écria vivement: «Qu’on me laisse seule, qu’on me laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres qui me conviennent.» J’ai remarqué hier par moi-même que cette phrase lui revient souvent.Enfin, Julie profita de cette espèce d’ordre pour sortir et aller chercher du monde et des secours, mais Mmede Tourvel a refusé l’un et l’autre avec les fureurs et les transports qui sont revenus si souvent depuis.L’embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la prieure à m’envoyer chercher hier, à sept heures du matin. Il ne faisait pas jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on m’a annoncée à Mmede Tourvel, elle a paru reprendre sa connaissance et a répondu: «Ah! oui, qu’elle entre.» Mais quand j’ai été près de son lit, elle m’a regardée fixement, a pris vivement ma main, qu’elle a serrée, et m’a dit d’une voix forte, mais sombre: «Je meurs pour ne vous avoir pas crue.» Aussitôt après se cachant les yeux, elle est revenue à son discours le plus fréquent: «Qu’on me laisse seule, etc.», et toute connaissance s’est perdue.Ce propos qu’elle m’a tenu et quelques autres échappés dans son délire me font craindre que cette cruelle maladie n’ait une cause plus cruelle encore. Mais respectons les secrets de notre amie et contentons-nous de plaindre son malheur.Toute la journée d’hier a été également orageuse et partagée entre des accès de transports effrayants et des moments d’un abattement léthargique, les seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n’ai quitté le chevet de son lit qu’à neuf heures du soir et je vais y retourner ce matin pour toute la journée. Sûrement je n’abandonnerai pas ma malheureuse amie, mais ce qui est désolant, c’est son obstination à refuser tous les soins et tous les secours.Je vous envoie le bulletin de cette nuit, que je viens de recevoir et qui, comme vous le verrez, n’est rien moins que consolant. J’aurai soin de vous les faire passer tous exactement.Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma fille, qui est heureusement presque rétablie, vous présente son respect.Paris, 29 novembre 17**.LETTRE CXLVIIILe Chevalier DANCENY à Madame de MERTEUIL.O vous que j’aime! ô toi que j’adore! ô vous qui avez commencé mon bonheur! ô toi qui l’as comblé! Amie sensible, tendre amante, pourquoi le souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j’éprouve? Ah! madame, calmez-vous, c’est l’amitié qui vous le demande. O! mon amie! sois heureuse, c’est la prière de l’amour.Eh! quels reproches avez-vous donc à vous faire? croyez-moi, votre délicatesse vous abuse. Les regrets qu’elle vous cause, les torts dont elle m’accuse sont également illusoires, et je sens dans mon cœur qu’iln’ya eu entre nous deux, d’autre séducteur que l’amour. Ne crains donc plus de te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser pénétrer de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été éclairés plus tard, nos cœurs en seraient-ils moins purs? non, sans doute. C’est, au contraire, la séduction qui, n’agissant jamais que par projets, peut combiner sa marche et ses moyens et prévoir au loin les événements. Mais l’amour véritable ne permet pas ainsi de méditer et de réfléchir; il nous distrait de nos pensées par nos serments, son empire n’est jamais plus fort que quand il est inconnu, et c’est dans l’ombre et le silence qu’il nous entoure de liens qu’il est également impossible d’apercevoir et de rompre.C’est ainsi qu’hier même, malgré la vive émotion que me causait l’idée de votre retour, malgré le plaisir extrême que je sentis en vous voyant, je croyais pourtant n’être encore appelé ni conduit que par la paisible amitié, ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments de mon cœur, je m’occupais bien peu d’en démêler l’origine ou la cause. Ainsi que moi, ma tendre amie tu éprouvais sans le méconnaître, ce charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la tendresse, et tous deux nous n’avons reconnu l’amour qu’en sortant de l’ivresse où ce Dieu nous avait plongés.Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Non, tu n’as pas trahi l’amitié et je n’ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous deux, il est vrai, nous ignorions nos sentiments, mais cette illusion, nous l’éprouvions seulement sanschercher à la faire naître. Ah! loin de nous en plaindre, ne songeons qu’au bonheur qu’elle nous a procuré; et sans le troubler par d’injustes reproches, ne nous occupons qu’à l’augmenter encore par le charme de la confiance et de la sécurité. O!monamie! que cet espoir est cher à mon cœur! Oui, désormais délivrée de toute crainte et tout entière à l’amour, tu partageras mes désirs, mes transports, le délire de mes sens, l’ivresse de mon âme, et chaque instant de nos jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.Adieu, toi que j’adore! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je seule? Je n’ose l’espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi.Paris, ce 1erdécembre 17**.LETTRE CXLIXMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.J’ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre chère malade, mais depuis hier au soir cet espoir est détruit et il ne me reste que le regret de l’avoir perdu. Un événement, bien indifférent en apparence, mais bien cruel par les suites qu’il a eues, a rendu l’état de la malade au moins aussi fâcheux qu’il était auparavant, si même il n’a pas empiré.Je n’aurais rien compris à cette révolution subite si je n’avais reçu hier l’entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne m’a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis vous parler sans réserve sur sa triste situation.Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade dormait depuis plus de trois heures, et son sommeil était si profond et si tranquille, que j’eus peur un moment qu’il ne fût léthargique. Quelque temps après, elle se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux de son lit. Elle nous regarda tous avec l’air de la surprise, et comme je me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me pria d’approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question et medemanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était malade et pourquoi elle n’était pas chez elle. Je crus d’abord que c’était un nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent, mais je m’aperçus qu’elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était arrivé depuis qu’elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas d’être venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce qui aurait pu la trop effrayer; et lorsqu’à mon tour je lui demandai comment elle se trouvait, elle me répondit qu’elle ne souffrait pas dans ce moment, mais qu’elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil et qu’elle se sentait fatiguée. Je l’engageai à se tranquilliser et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses rideaux, que je laissai entr’ouverts, et je m’assis près de son lit. Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu’elle prit et qu’elle trouva bon.Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais donnés, et elle mit dans ses remerciements l’agrément et la grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu’elle ne rompit que pour dire: «Ah! oui, je me ressouviens d’être venue ici», et un moment après elle s’écria douloureusement: «Mon amie, mon amie, plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.» Comme alors je m’avançai vers elle, elle saisit ma main, et s’y appuyant la tête: «Grand Dieu! continua-t-elle, ne puis-je donc mourir?» Son expression, plus encore que ses discours, m’attendrit jusqu’aux larmes, elle s’en aperçut à ma voix et me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et puis s’interrompant: «Faites qu’on nous laisse seules, je vous dirai tout.»Ainsi que je crois vous l’avoir marqué, j’avais déjà des soupçons sur ce qui devait faire le sujet de cette confidence; et craignant que cette conversation, que je prévoyais devoir être longue et triste, ne nuisît peut-être à l’état de notre malheureuse amie, je m’y refusai d’abord, sous prétexte qu’elle avait besoin de repos, mais elle insista et je me rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle m’apprit tout ce que déjà vous avez su d’elle et que par cette raison je ne vous répéterai point.Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle avait été sacrifiée, elle ajouta: «Je me croyais bien sûre d’en mourir et j’en avais le courage; mais de survivre à mon malheur et à ma honte, c’est ce qui m’est impossible.» Je tentai de combattre ce découragement, ou plutôt ce désespoir, avec les armes de la religion jusqu’alors si puissantes sur elle, mais je sentis bientôt que je n’avais pas assez de force pour ces fonctions augustes et je m’en tins à lui proposer d’appeler le Père Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit et parut même le désirer beaucoup. On l’envoya chercher en effet, et il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade et dit en sortant que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait qu’on pouvait différer la cérémonie des sacrements, qu’il reviendrait le lendemain.Il était environ trois heures après midi, et jusqu’à cinq, notre amie fut assez tranquille, en sorte que nous avions tous repris de l’espoir. Par malheur, on apporta alors une lettre pour elle. Quand on voulut la lui remettre, elle répondit d’abord n’en vouloir recevoir aucune et personne n’insista. Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt après, elle demanda d’où venait cette lettre; elle n’était pas timbrée; qui l’avait apportée? on l’ignorait; de quelle part on l’avait remise? on ne l’avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda quelque temps le silence; après quoi elle recommença à parler, mais ses propos sans suite nous apprirent seulement que le délire était revenu.Cependant il y eut un intervalle tranquille, jusqu’à ce qu’enfin elle demanda qu’on lui remît la lettre qu’on avait apportée pour elle. Dès qu’elle eut jeté les yeux dessus, elle s’écria: «De lui! grand Dieu!» et puis d’une voix forte, mais oppressée: «Reprenez-la, reprenez-la». Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit et défendit que personne approchât; mais presque aussitôt nous fûmes bien obligées de revenir auprès d’elle. Le transport avait repris plus violent que jamais, et il s’y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces accidents n’ont plus cessé de la soirée, et le bulletin de ce matin m’apprend que la nuit n’a pas été moins orageuse. Enfin, son état est tel, que je m’étonne qu’elle n’y ait pas déjà succombé, et je ne vous cache pas qu’il ne me reste que bien peu d’espoir.Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de Valmont;mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma chère amie, je m’interdis toute réflexion; mais il est bien cruel de voir périr si malheureusement une femme jusqu’alors si heureuse et si digne de l’être.Paris, ce 2 décembre 17**.LETTRE CLLe Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.En attendant le bonheur de te voir, je me livre, ma tendre amie, au plaisir de t’écrire, et c’est en m’occupant de toi que je charme le regret d’en être éloigné. Te tracer mes sentiments, me rappeler les tiens est pour mon cœur une vraie jouissance, et c’est par elle que le temps même des privations m’offre encore mille biens précieux à mon amour. Cependant, s’il faut t’en croire, je n’obtiendrai point de réponse de toi: cette lettre même sera la dernière et nous nous priverons d’un commerce qui, selon toi, est dangereuxet dont nous n’avons pas besoin. Sûrement je t’en croirai si tu persistes, car que peux-tu vouloir, que par cette raison même je ne le veuille aussi? Mais avant de te décider entièrement, ne permettras-tu pas que nous en causions ensemble?Sur l’article des dangers, tu dois juger seule, je ne puis rien calculer et je m’en tiens à te prier de veiller à ta sûreté, car je ne puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n’est pas nous deux qui ne sommes qu’un, c’est toi qui es nous deux.Il n’en est pas de mêmesur le besoin; ici nous ne pouvons avoir qu’une même pensée, et si nous différons d’avis, ce ne peut être que faute de nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir.Sans doute, une lettre paraît bien peu nécessaire quand on peut se voir librement. Que dirait-elle, qu’un mot, un regard ou même le silence n’exprimassent cent fois mieux encore? Cela me paraît si vrai que dans le moment où tu me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa facilement sur mon âme; elle la gêna peut-être, mais ne l’affecta point. Tel à peuprès, quand voulant donner un baiser sur ton cœur je rencontre un ruban ou une gaze, je l’écarte seulement, et n’ai cependant pas le sentiment d’un obstacle.Mais depuis, nous nous sommes séparés, et dès que tu n’as plus été là, cette idée de lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je dit, cette privation de plus? Quoi! pour être éloignés, n’a-t-on plus rien à se dire? Je suppose que favorisé par les circonstances, on passe ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de causer sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car auprès de toi, les moments même du repos fournissent encore une jouissance délicieuse. Enfin, quel que soit le temps, on finit par se séparer, et puis, on est si seul! C’est alors qu’une lettre est précieuse, si on ne la lit pas, du moins on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre sans la lire, comme il me semble que la nuit j’aurais encore quelque plaisir à toucher ton portrait...Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de l’âme. Elle n’a pas, comme une froide image, cette stagnance si éloignée de l’amour; elle se prête à tous nos mouvements; tour à tour elle s’anime, elle jouit, elle se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux, me priveras-tu d’un moyen de les recueillir?Es-tu donc sûre que le besoin de m’écrire ne te tourmentera jamais? Si dans la solitude ton cœur se dilate ou s’oppresse, si un mouvement de joie passe jusqu’à ton âme, si une tristesse involontaire vient la troubler un moment ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu répandras ton bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu’il ne partagera pas? tu le laisseras donc rêveur et solitaire s’égarer loin de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c’est à toi qu’il appartient de prononcer. J’ai voulu discuter seulement et non pas te séduire; je ne t’ai dit que des raisons, j’ose croire que j’eusse été plus fort par des prières. Je tâcherai donc, si tu persistes, de ne pas m’affliger; je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m’aurais écrit; mais tiens, tu le dirais mieux que moi et j’aurais surtout plus de plaisir à l’entendre.Adieu, ma charmante amie; l’heure approche enfin où je pourrai te voir; je te quitte bien vite, pour t’aller retrouver plus tôt.Paris, ce 3 décembre 17**.LETTRE CLILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d’usage pour penser que j’aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soir et sur l’étonnant hasardqui avait conduit Danceny chez vous! Ce n’est pas que votre physionomie exercée n’ait su prendre à merveille l’expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au trouble et au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles vous ont parfaitement servie et que s’ils avaient su se faire croire aussi bien que se faire entendre, loin que j’eusse pris ou conservé le moindre soupçon, je n’aurais pas douté un moment du chagrin extrême que vous causaitce tiers importun. Mais, pour ne pas déployer en vain d’aussi grands talents, pour en obtenir le succès que vous vous en promettiez pour produire enfin l’illusion que vous cherchiez à faire naître, il fallait donc auparavant former votre amant novice avec plus de soin.Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l’éloge de leur maîtresse sans se croire obligés d’en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu’ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession si facile à reconnaître et qu’ils confondent si maladroitement avec celui de l’amour. Alors vous pourrez les faire paraître dans vos exercices publics sans que leur conduite fasse tort à leur sage institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre célébrité, je vous promets de faire et de publier les programmes de ce nouveau collège.Mais jusque-là je m’étonne, je l’avoue, que ce soit moi que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu’avec toute autre femme je serais bientôt vengé! que je m’en ferais de plaisir! et qu’il surpasserait aisément celui qu’elle aurait cru me faire perdre! Oui, c’est bien pour vous seule que jepeux préférer la réparation à la vengeance, et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, par la moindre incertitude; je sais tout.Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous avez vu Danceny, et vous n’avez vu que lui seul. Aujourd’hui même votre porte était encore fermée, et il n’a manqué à votre suisse, pour m’empêcher d’arriver jusqu’à vous, qu’une assurance égale à la vôtre. Cependant je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d’être le premier informé de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me dire le jour, tandis que vous m’écriviez la veille de votre départ. Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous de vous en excuser? L’un et l’autre sont également impossibles, et pourtant je me contiens encore! Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de l’avoir éprouvé, n’en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous deux, marquise; ce mot doit vous suffire.Vous sortez demain toute la journée, m’avez-vous dit? A la bonne heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le saurai. Mais enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre difficile réconciliation, nous n’aurons pas trop de temps jusqu’au lendemain. Faites-moi donc savoir si ce sera chez vous, oulà-basque se feront nos expiations nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise tête s’était remplie de son idée, et je peux n’être pas jaloux de ce délire de votre imagination; mais songez que de ce moment, ce qui n’était qu’une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne me crois pas fait pour cette humiliation et je ne m’attends pas à la recevoir de vous.J’espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand il vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un assez bel exemple! qu’une femme sensible et belle, qui n’existait que pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d’amour et de regret, peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de figure ni d’esprit, mais qui n’a encore ni usage ni consistance.Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout ce que je puis faire en ce moment, c’est de ne pas scruter mon cœur. J’attends votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il vous est facile de me faire oublier l’offense que vous m’avez faite, plus un refus de votre part, unsimple délai, la graverait dans mon cœur en traits ineffaçables.Paris, ce 3 décembre 17**.LETTRE CLIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Prenez donc garde, vicomte, et ménagez davantage mon extrême timidité! Comment voulez-vous que je supporte l’idée accablante d’encourir votre indignation et surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance? d’autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J’aurais beau parler, votre existence n’en sera ni moins brillante ni moins paisible. Au fait, qu’auriez-vous à redouter? D’être obligé de partir si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l’étranger comme ici? Et, à tout prendre, pourvu que la cour de France vous laissât tranquille à celle où vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par ces considérations morales, revenons à nos affaires.Savez-vous, vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariée? Ce n’est assurément pas faute d’avoir trouvé assez de partis avantageux, c’est uniquement pour que personne n’ait le droit de trouver à redire à mes actions. Ce n’est même pas que j’aie craint de ne pouvoir plus faire mes volontés, car j’aurais bien toujours fini par là; mais c’est qu’il m’aurait gêné que quelqu’un eût eu seulement le droit de s’en plaindre; c’est qu’enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir et non par nécessité. Et voilà que vous m’écrivez la lettre la plus maritale qu’il soit possible de voir! Vous ne m’y parlez que de torts de mon côté et de grâces du vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on ne doit rien? Je ne saurais le concevoir!Voyons, de quoi s’agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moi, et cela vous a déplu? A la bonne heure; mais qu’avez-vouspu en conclure? Ou que c’était l’effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c’était bien la peine d’écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne raisonne pas. Eh bien! je vais raisonner pour vous.Ou vous avez un rival, ou vous n’en avez pas. Si vous en avez un, il faut plaire pour lui être préféré; si vous n’en avez pas, il faut encore plaire pour éviter d’en avoir. Dans tous les cas, c’est la même conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous tourmenter? Pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même? Ne savez-vous donc plus être le plus aimable? Et n’êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous faites tort. Mais ce n’est pas cela, c’est qu’à vos yeux je ne veux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes un ingrat. Voilà bien, je crois, du sentiment! Et pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas.Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur l’époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine pour vous en instruire, n’est-il pas vrai? Eh bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n’a pas nui au mien.Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c’est qu’elle n’a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m’intimider, et que pour le moment je suis on ne peut pas moins disposée à vous accorder vos demandes.Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd’hui, ce serait vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec mon ancien amant, ce serait en prendre un nouveau, et qui ne vaut pas l’autre à beaucoup près. Je n’ai pas assez oublié le premier pour m’y tromper ainsi. Le Valmont que j’aimais était charmant. Je veux bien convenir même que je n’ai pas rencontré d’homme plus aimable. Ah! je vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le-moi; celui-là sera toujours bien reçu.Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourd’hui ni pour demain. SonMenechmelui a fait unpeu tort; et en me pressant trop, je craindrais de m’y tromper, ou bien, peut-être ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre lettre m’a appris que vous ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole. Vous voyez donc qu’il faut attendre.Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne, et, après tout, une femme n’en vaut-elle pas une autre? Ce sont vos principes. Celle même qui seraittendre et sensible, qui n’existerait que pour vous et qui mourrait enfin d’amour et de regretn’en serait pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d’être plaisanté un moment; et vous voulez qu’on se gêne? Ah! cela n’est pas juste.Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant, et dès que j’en serai sûre, je m’engage à vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne.Paris, ce 4 décembre 17**.LETTRE CLIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d’être clair, ce qui n’est pas facile avec vous quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.De longs discours n’étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu’il faut pour perdre l’autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement; aussi, ce n’est pas de cela dont il s’agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l’avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n’était donc pas ridicule de vous dire et il ne l’est pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre amant ou votre ennemi.Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu’il conviendraitmieux de tergiverser, et je n’ignore pas que vous n’avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non; mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d’être joué, et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C’est maintenant à vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non pas rester dans l’incertitude.Je vous préviens seulement que vous ne m’abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et qu’enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l’exemple, et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l’union; mais s’il faut rompre l’une ou l’autre, je crois en avoir le droit et les moyens.J’ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre; vous voyez que la réponse que je vous demande n’exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.Paris, ce 4 décembre 17**.Réponse de la Marquisede Merteuilécrite au bas de la même lettre.Eh bien! la guerre.LETTRE CLIVMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire, ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux soins que je lui donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire qu’autant qu’il y a d’autres événements que ceux de la maladie. En voici un auquel certainement je ne m’attendais pas. C’est une lettre que j’ai reçue de M. de Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa confidente et même pour sa médiatrice auprès de Mmede Tourvel, pour qui il avait aussijoint une lettre à la mienne. J’ai renvoyé l’une en répondant à l’autre. Je vous fais passer cette dernière et je crois que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne devais rien faire de ce qu’il me demande. Quand je l’aurais voulu, notre malheureuse amie n’aurait pas été en état de m’entendre. Son délire est continuel. Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D’abord, faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et jusqu’à la fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien dire qu’il a lui-même fait son bonheur. Je crois qu’il sera peu content de ma réponse, mais j’avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse aventure me soulève de plus en plus contre son auteur.Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui le deviennent bien davantage encore par le peu d’espoir que j’ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous.Paris, ce 5 décembre 17**.[52]C’est parce qu’on n’a rien trouvé dans la suite de cette correspondance qui pût résoudre ce doute qu’on a pris le parti de supprimer la lettre de M. de Valmont.LETTRE CLVLe Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.J’ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais depuis que vous avez quitté le rôle d’amant pour celui d’homme à bonnes fortunes, vous êtes comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre m’a assuré cependant que vous rentreriez ce soir, qu’il avait ordre de vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j’ai très bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre le costume de la chose et que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu’y applaudir; mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut vous mettre au courant de l’autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez donc le temps de lire ma lettre.Ce ne sera pas pour vous distraire de vos plaisirs puisqu’au contraire elle n’a d’autre objet que de vous donner le choix entre eux.Si j’avais eu votre confiance entière, si j’avais su par vous la partie de vos secrets que vous m’avez laissée à deviner, j’aurais été instruit à temps, et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd’hui votre marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d’un autre.Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n’est-il pas vrai? avec une femme charmante et que vous adorez? car, à votre âge, quelle femme n’adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours? Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse,et qu’on n’a prise que pour vous, doit embellir la volupté des charmes de la liberté et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend, et vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous deux, quoique vous ne m’en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne savez pas et qu’il faut que je vous dise.Depuis mon retour à Paris, je m’occupais des moyens de vous rapprocher de Mllede Volanges; je vous l’avais promis, et encore la dernière fois que je vous en parlai, j’eus lieu de juger par vos réponses je pourrais dire par vos transports, que c’était m’occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise difficile, mais après avoir préparé les moyens, j’ai remis le reste au zèle de votre jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources qui avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur veut qu’elle ait réussi. «Depuis deux jours, m’a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles sont surmontés», et votre bonheur ne dépend plus que de vous.Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette nouvelle elle-même, et malgré l’absence de sa maman, vous auriez été reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire tout, soit caprice ou raison, la petite personne m’a paru un peu fâchée de ce manque d’empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le moyen de me faire aussi parvenir jusqu’à elle et m’a fait promettre de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A l’empressement qu’elle y a mis, je parierais bien qu’il y est question d’un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu’il en soit, j’ai promis,sur l’honneur et sur l’amitié, que vous auriez la tendre missive dans la journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre la coquetterie et l’amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être votre choix? Si je parlais au Danceny d’il y a trois mois, seulement à celui d’il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de ses démarches; mais le Danceny d’aujourd’hui, arraché par les femmes, courant les aventures et devenu, suivant l’usage, un peu scélérat, préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n’a pour elle que sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d’une femme parfaitementusagée?Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux principes, que j’avoue bien être aussi un peu les miens, les circonstances me décideraient pour la jeune amante. D’abord c’en est une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté, ce serait véritablement l’occasion manquée, et elle ne revient pas toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans ce cas, il ne faut qu’un moment d’humeur, un soupçon jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches, et une fois réchappée, elle se tient sur ses gardes et n’est plus facile à surprendre.Au contraire, de l’autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture, une brouillerie tout au plus, où l’on achète de quelques soins le plaisir d’un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue que celui de l’indulgence? Que gagnerait-elle à la sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l’amour, qui me paraît aussi celui de la raison, je crois qu’il est de la prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous attendre tout simplement; si vous risquez de donner une raison, on sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et obstinées; tout peut se découvrir; je viens, comme vous savez, d’en être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l’espoir, comme il sera soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l’heure propre aux informations; alors demain vous aurez à choisir l’obstacleinsurmontable qui vous aura retenu: vous aurez été malade, mort s’il le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et tout se raccommodera.Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie seulement de m’en instruire, et comme je n’y ai pas d’intérêt, je trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami.Ce que j’ajoute encore, c’est que je regrette Mmede Tourvel; c’est que je suis au désespoir d’être séparé d’elle, c’est que je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l’autre. Ah! croyez-moi, on n’est heureux que par l’amour.Paris, ce 5 décembre 17**.LETTRE CLVICécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.(Jointe à la précédente.)Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir quand je ne cesse pas de le désirer? n’en avez-vous plus autant d’envie que moi? Ah! c’est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous étions séparés tout à fait. Le chagrin que j’éprouvais par les autres, c’est à présent de vous qu’il me vient, et cela fait bien plus de mal.Depuis quelques jours, maman n’est jamais chez elle, vous le savez bien, et j’espérais que vous essayeriez de profiter de ce temps de liberté; mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien malheureuse! Vous me disiez tant que c’était moi qui aimais le moins! je savais bien le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu pour me voir, vous m’auriez vue en effet, car moi, je ne suis pas comme vous, je ne songe qu’à tout ce qui peut nous réunir. Vous mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout ce que j’ai fait pour ça et qui m’a donné tant de peine; mais je vous aime trop et j’ai tant d’envie de vous voir que je ne peux m’empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien après si vous m’aimez réellement.J’ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu’il m’a promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait toujours entrer comme s’il ne vous voyait pas, et nous pouvons bien nous fier à lui, car c’est un bien honnête homme. Il ne s’agit donc plus que d’empêcher qu’on ne vous voie dans la maison, et ça, c’est bien aisé, en n’y venant que le soir et quand il n’y aura plus rien à craindre du tout. Par exemple, depuis que maman sort tous les jours, elle se couche tous les jours à onze heures, ainsi nous aurions bien du temps.Le portier m’a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu de frapper à sa porte, vous n’auriez qu’à frapper à la fenêtre et qu’il vous répondrait tout de suite, et puis, vous trouverez bien le petit escalier, et comme vous ne pourrez pas avoir de la lumière, je laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui vous éclairera toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit, surtout en passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de ma femme de chambre, c’est égal, parce qu’elle m’a promis qu’elle ne se réveillerait pas; c’estaussiune bien bonne fille! Et pour vous en aller, ça sera tout de même. A présent nous verrons si vous viendrez.Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant! Est-ce qu’il doit m’arriver quelque malheur, ou si c’est l’espérance de vous voir qui me trouble comme ça! Ce que je sens bien, c’est que je ne vous ai jamais tant aimé et que jamais je n’ai tant désiré de vous le dire. Venez donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n’aimerai jamais que vous.J’ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j’avais quelque chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon ami, il viendra sûrement demain, et je le prierai de vous remettre ma lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai demain au soir, et vous viendrez, sans faute, si vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.Paris, ce 4 décembre 17**, au soir.LETTRE CLVIILe Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches; comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c’est bien elle, elle seule que j’aime, que j’aimerai toujours! son ingénuité, sa tendresse ont un charme pour moi, dont j’ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire, mais que rien n’effacera jamais. Engagé dans une autre aventure, pour ainsi dire sans m’en être aperçu, souvent le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d’hommage plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant, mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la surprendre, mais pour ne pas l’affliger. Le bonheur de Cécile est le vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute qui lui aurait coûté une larme.J’ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites sur sur ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m’en croire, ce n’est point par eux que je me conduis dans ce moment, et dès demain je suis décidé à le prouver. J’irai m’accuser à celle même qui a causé mon égarement et qui l’a partagé: je lui dirai: «Lisez dans mon cœur, il a pour vous l’amitié la plus tendre; l’amitié unie au désir ressemble tant à l’amour!... Tous deux nous nous sommes trompés; mais susceptible d’erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi». Je connais mon amie, elle est honnête autant qu’indulgente, elle fera plus que me pardonner, elle m’approuvera. Elle-même se reprochait souvent d’avoir trahi l’amitié; souvent sa délicatesse effrayait son amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je lui devrai d’être meilleur, comme à vous d’être plus heureux. O! mes amis, partagez ma reconnaissance. L’idée de vous devoir mon bonheur en augmente le prix.Adieu, mon cher vicomte. L’excès de ma joie ne m’empêche point de songer à vos peines et d’y prendre part. Que ne puis-je vous être utile! Mmede Tourvel reste donc inexorable? Onla dit aussi bien malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et de l’indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont les vœux de l’amitié; j’ose espérer qu’ils seront exaucés par l’amour.Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais l’heure me presse et peut-être Cécile m’attend déjà.Paris, ce 5 décembre 17**.LETTRE CLVIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.(A son réveil.)Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit dernière? n’en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny est charmant! il fait des prodiges, ce garçon-là! Vous n’attendiez pas cela de lui, n’est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d’amour, de constance, de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l’est sa Cécile, vous n’aurez point de rivales à craindre: il vous l’a prouvé cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra vous l’enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes, mais un seul mot de l’objet aimé suffit, comme vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus que d’être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse.Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le tact trop sûr pour qu’on puisse le craindre. Cependant l’amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m’a fait désirer pour vous l’épreuve de cette nuit; c’est l’ouvrage de mon zèle; il a réussi, mais point de remerciements, cela n’en vaut pas la peine, rien n’était plus facile.Au fait, que m’en a-t-il coûté? un léger sacrifice et quelque peu d’adresse. J’ai consenti à partager avec le jeune hommeles faveurs de sa maîtresse; mais enfin, il y avait bien autant de droit que moi, et je m’en souciais si peu! La lettre que la jeune personne lui a écrite, c’est bien moi qui l’ai dictée; mais c’était seulement pour gagner du temps, parce que nous avions à l’employer mieux. Celle que j’y ai jointe, oh! ce n’était rien, presque rien, quelques réflexions de l’amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en honneur, elles étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n’a pas balancé un moment.Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd’hui vous raconter tout, et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il vous dira:Lisez dans mon cœur; il me le mande, et vous voyez bien que cela raccommode tout. J’espère qu’en y lisant ce qu’il voudra, vous y lirez peut-être aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et encore qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour ennemi.Adieu, marquise, jusqu’à la première occasion.Paris, ce 6 décembre 17**.LETTRE CLIXLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.(Billet.)Je n’aime pas qu’on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés; ce n’est pas plus ma manière que mon goût. Quand j’ai à me plaindre de quelqu’un, je ne le persifle pas, je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment, n’oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d’avance, et tout seul dans l’espoir d’un triomphe qui vous serait échappé à l’instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.Paris, ce 6 décembre 17**.LETTRE CLXMadame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l’état est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation de quatre médecins. Malheureusement c’est, comme vous le savez, plus souvent une preuve de danger qu’un moyen de secours.Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. La femme de chambre m’a informée ce matin qu’environ vers minuit sa maîtresse l’a fait appeler, qu’elle a voulu être seule avec elle et qu’elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu’elle était occupée à en faire l’enveloppe, Mmede Tourvel avait repris le transport, en sorte que cette fille n’a pas su à qui il fallait mettre l’adresse. Je me suis étonnée d’abord que la lettre elle-même n’ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu’elle m’a répondu qu’elle craignait de se tromper, et que cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ, j’ai pris sur moi d’ouvrir le paquet.J’y ai trouvé l’écrit que je vous envoie, qui en effet ne s’adresse à personne pour s’adresser à trop de monde. Je croirais cependant que c’est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire d’abord, mais qu’elle a cédé, sans s’en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi qu’il en soit, j’ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à personne. Je vous l’envoie, parce que vous y verrez mieux que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la tête de notre malade. Tant qu’elle restera aussi vivement affectée, je n’aurai guère d’espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand l’esprit est si peu tranquille.Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d’êtreéloignéedu triste spectacle que j’ai continuellement sous les yeux.Paris, ce 6 décembre 17**.LETTRE CLXILa Présidente de TOURVEL à...(Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre.)Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter? Ne te suffit-il pas de m’avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu me ravir jusqu’à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres où l’ignominie m’a forcée de m’ensevelir, les peines sont-elles sans relâche, l’espérance est-elle méconnue? Je n’implore point une grâce que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me suffira que mes souffrances n’excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des biens que j’ai perdus. Quand tu me les as ravis, n’en retrace plus à mes yeux la désolante image. J’étais innocente et tranquille, c’est pour t’avoir vu que j’ai perdu le repos, c’est en t’écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel droit as-tu de les punir?Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les épouvante. Aucun n’ose m’approcher. Je suis opprimée et ils me laissent sans secours! Je meurs et personne ne pleure sur moi. Toute consolation m’est refusée. La pitié s’arrête sur les bords de l’abîme où le criminel se plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas entendus!Et toi, que j’ai outragé; toi, dont l’estime ajoute à mon supplice; toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance, mais le courage m’a manqué pour t’apprendre ta honte. Ce n’était point dissimulation, c’était respect. Que cette lettre au moins t’apprenne mon repentir. Le Ciel a pris ta cause; il te venge d’une injure que tu as ignorée. C’est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu ne me remisses une faute qu’il voulait punir. Il m’a soustraite à ton indulgence, qui aurait blessé sa justice.Impitoyable dans sa vengeance, il m’a livrée à celui-là même qui m’a perdue. C’est à la fois pour lui et par lui que je souffre. Je veux le fuir, en vain, il me suit, il est là, il m’obsède sans cesse. Mais qu’il est différent de lui-même! Ses yeux n’exprimentplus que la haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l’insulte et le reproche. Ses bras ne m’entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa barbare fureur?Mais quoi! c’est lui... Je ne me trompe pas, c’est lui que je revois. O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras, cache-moi dans ton sein; oui, c’est toi, c’est bien toi! Quelle illusion funeste m’avait fait te méconnaître! Combien j’ai souffert dans ton absence! Ne nous séparons plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur, comme il palpite! Ah! ce n’est plus de crainte, c’est la douce émotion de l’amour. Pourquoi te refuser à mes tendres caresses? Tourne vers moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre? pourquoi prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes traits? que fais-tu? Laisse-moi, je frémis! Dieu! c’est ce monstre encore! Mes amies, ne m’abandonnez pas. Vous qui m’invitiez à le fuir, aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me promettiez de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes deux? S’il ne m’est plus permis de vous revoir, répondez au moins à cette lettre; que je sache que vous m’aimez encore.Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t’anime? Crains-tu qu’un sentiment doux ne pénètre jusqu’à mon âme? Tu redoubles mes tourments, tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme elle corrode le cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous? que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m’avez-vous pas mis dans l’impossibilité de vous écouter comme de vous répondre? N’attendez plus rien de moi. Adieu, monsieur.Paris, ce 5 décembre 17**.LETTRE CLXIILe Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi que, non content de m’avoir indignement joué, vous ne craignez pas de vous en vanter, de vous en applaudir. J’aivu la preuve de votre trahison écrite de votre main. J’avoue que mon cœur en a été navré et que j’ai ressenti quelque honte d’avoir autant aidé moi-même à l’odieux abus que vous avez fait de mon aveugle confiance; pourtant je ne vous envie pas ce honteux avantage, je suis seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous également sur moi. J’en serai instruit, si, comme je l’espère, vous voulez bien vous trouver demain, entre huit et neuf heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de Saint-Mandé. J’aurai soin d’y faire trouver tout ce qui sera nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.Le chevalierDanceny.Paris, ce 6 décembre 17**, au soir.LETTRE CLXIIIMonsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.Madame,C’est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin. Permettez-moi de vous inviter d’abord à cette pieuse résignation que chacun a si souvent admirée en vous et qui peut seule nous faire supporter les maux dont est semée notre misérable vie.M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j’afflige tant une si respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un combat singulier qu’il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny. J’ignore entièrement le sujet de la querelle, mais il paraît, par le billet que j’ai trouvé encore dans la poche de M. le vicomte et que j’ai l’honneur de vous envoyer, il paraît, dis-je, qu’il n’était pas l’agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui succombât.J’étais chez M. le vicomte, à l’attendre, à l’heure même où on l’a ramené à l’hôtel. Figurez-vous mon effroi en voyant M. votre neveu porté par deux de ses gens et tout baigné dans son sang. Il avait deux coups d’épée dans le corps, et il était déjàbien faible. M. Danceny était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer: mais il est bien temps de répandre des larmes quand on a causé un malheur irréparable!Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je suis, je ne lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c’est là que M. le vicomte s’est montré véritablement grand. Il m’a ordonné de me taire, et celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l’a appelé son ami, l’a embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous ordonne d’avoir pour monsieur tous les égards qu’on doit à un brave et galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi des papiers fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien qu’il attachait beaucoup d’importance. Ensuite il a voulu qu’on les laissât seuls pendant un moment. Cependant j’avais envoyé chercher tout de suite tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas! le mal était sans remède. Moins d’une demi-heure après, M. le vicomte était sans connaissance. Il n’a pu recevoir que l’extrême-onction, et la cérémonie était à peine achevée qu’il a rendu son dernier soupir.Bon Dieu! quand j’ai reçu dans mes bras, à sa naissance, ce précieux appui d’une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras qu’il expirerait et que j’aurais à pleurer sa mort? Une mort si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous demande pardon, madame, d’oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres: mais, dans tous les états, on a un cœur et de la sensibilité, et je serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui avait tant de bontés pour moi, qui m’honorait de tant de confiance.Demain, après l’enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins. Vous n’ignorez pas, madame, que ce malheureux événement finit la substitution et rend vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter ponctuellement.Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très humble, etc., etc.Bertrand.Paris, ce 7 décembre 17**.LETTRE CLXIVMadame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND.Je reçois votre lettre à l’instant même, mon cher Bertrand, et j’apprends par elle l’affreux événement dont mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute, j’aurai des ordres à vous donner, et ce n’est que pour eux que je peux m’occuper d’autre chose que de ma mortelle affliction.Le billet de M. Danceny, que vous m’avez envoyé, est une preuve bien convaincante que c’est lui qui a provoqué le duel, et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-champ et en mon nom. En pardonnant à son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l’humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce reste de barbarie, qui infecte encore nos mœurs, et je ne crois pas que ce puisse être dans ce cas que le pardon des injures nous soit prescrit. J’entends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle et toute l’activité dont je vous connais capable et que vous devez à la mémoire de mon neveu.Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de... de ma part et d’en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui communiquerez cette lettre.Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute à vous.Du château de..., ce 8 décembre 17**.

La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.

Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte l’illusion de mon bonheur. La funeste vérité m’éclaire et ne me laisse voir qu’une mort assurée et prochaine, dont la route m’est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s’ils abrègent mon existence. Je vous envoie la lettre que j’ai reçue hier, je n’y joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n’est plus le temps de se plaindre, il n’y a plus qu’à souffrir. Ce n’est pas de pitié que j’ai besoin, c’est de force.

Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez ma dernière prière; c’est de me laisser à mon sort, de m’oublier entièrement, de ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur où l’amitié même augmente nos souffranceset ne peut les guérir. Quand les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m’est étranger que celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J’y pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car, depuis hier, je n’ai pas versé une larme. Mon cœur flétri n’en fournit plus.

Adieu, madame. Ne me répondez point. J’ai fait le serment sur cette lettre cruelle de n’en plus recevoir aucune.

Paris, ce 27 novembre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n’avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m’a dit qu’elle était sortie. Je n’ai vu dans cette phrase, qu’un refus de me recevoir qui ne m’a ni fâché ni surpris, et je me suis retiré dans l’espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie, à m’honorer d’un mot de réponse. L’envie que j’avais de la recevoir m’a fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n’y ai rien trouvé. Étonné de ce silence, auquel je ne m’attendais pas, j’ai chargé mon chasseur d’aller aux informations et de savoir si la sensible personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m’a appris que Mmede Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin avec sa femme de chambre; qu’elle s’était fait conduire au couvent de... et qu’à sept heures du soir elle avait renvoyé sa voiture et ses gens, en faisant dire qu’on ne l’attendit pas chez elle. Assurément, c’est se mettre en règle. Le couvent est le véritable asile d’une veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai à toutes les obligations que je lui ai déjà celle de la célébrité que va prendre cette aventure.

Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillantd’un nouvel éclat. Qu’ils se montrent donc ces critiques sévères qui m’accusaient d’un amour romanesque et malheureux; qu’ils fassent des ruptures plus promptes et plus brillantes, mais non, qu’ils fassent mieux: qu’ils se présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Eh bien! qu’ils osent seulement tenter cette carrière que j’ai parcourue en entier, et si l’un d’eux obtient le moindre succès, je lui cède la première place. Mais ils éprouveront tous que quand j’y mets du soin, l’impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute, celle-ci le sera, et je compterais pour rien tous mes autres triomphes si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.

Ce parti qu’elle a pris flatte mon amour-propre, j’en conviens, mais je suis fâché qu’elle ait trouvé en elle une force suffisante pour se séparer autant de moi. Il n’y aura donc entre nous deux d’autres obstacles que ceux que j’aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d’elle, elle pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne le pas désirer? n’en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc ainsi qu’on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d’un raccommodement qu’on désire toujours tant qu’on l’espère? Je pourrais essayer cette démarche sans y mettre d’importance et, par conséquent, sans qu’elle vous donnât d’ombrage. Au contraire! ce serait un simple essai que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce ne serait qu’un moyen de plus de renouveler à votre volonté un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste à en recevoir le prix et tous mes vœux sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des aventures.

Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j’ai été, dans mes courses différentes, jusque chez Mmede Volanges. J’ai trouvé votre pupille déjà dans le salon, encore dans le costume de malade, mais en pleine convalescence et n’en étant que plus fraîche et plus intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci m’a en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite.

J’ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé rendre fou votresentimentaireDanceny. D’abord c’était de chagrin; aujourd’hui c’est de joie.Sa Cécileétait malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles et n’en passait aucun sans s’y présenter lui-même; enfin il a demandé, par une belle épître à la maman, la permission d’aller la féliciter sur la convalescence d’un objet si cher; Mmede Volanges y a consenti; si bien que j’ai trouvé le jeune homme établi comme par le passé, à un peu de familiarité près qu’il n’osait encore se permettre.

C’est de lui-même que j’ai su ces détails, car je suis sorti en même temps que lui et je l’ai fait jaser. Vous n’avez pas l’idée de l’effet que cette visite lui a causé. C’est une joie, ce sont des désirs, des transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements, j’ai achevé de lui faire perdre la tête en l’assurant que sous très peu de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.

En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après mon expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puis, vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève si elle ne devait tromper que son mari? Le chef-d’œuvre est de tromper son amant, et surtout son premier amant! car, pour moi, je n’ai pas à me reprocher d’avoir prononcé le mot d’amour.

Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire sur moi, en recevoir l’hommage et m’en payer le prix.

Paris, ce 28 novembre 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente? vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous êtes charmant et vous avez surpassé mon attente! J’avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tousceux que j’ai pu obtenir jusqu’à présent. Vous allez trouver peut-être que j’évalue bien haut cette femme que naguère j’appréciais si peu: point du tout; mais c’est que ce n’est pas sur elle que j’ai remporté cet avantage: c’est sur vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.

Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mmede Tourvel et même vous l’aimez encore, vous l’aimez comme un fou; mais, parce que je m’amusais à vous en faire honte, vous l’avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu’elle est l’ennemie du bonheur.

Où en seriez-vous à présent, si je n’avais voulu que vous faire une malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et dussiez-vous, à mon tour, me réduire au désespoir et au couvent, j’en cours les risques et je me rends à mon vainqueur.

Cependant si je capitule, c’est en vérité pure faiblesse, car si je voulais, que de chicanes n’aurais-je pas encore à faire! et peut-être le mériteriez-vous. J’admire par exemple, avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n’est-ce pas, de vous donner le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance? Et comme alors, cet apparent sacrifice n’en serait plus un pour vous, vous m’offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet arrangement, la céleste dévote se croirait toujours l’unique choix de votre cœur, tandis que je m’enorgueillirais d’être la rivale préférée: nous serions trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu’importe le reste?

C’est dommage qu’avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si peu pour l’exécution et que par une seule démarche inconsidérée vous ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.

Quoi! vous aviez l’idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre! Vous m’avez donc crue bien gauche à mon tour! Ah! croyez-moi, vicomte, quand une femme frappe dans le cœur d’une autre, elle manque rarement de trouver l’endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n’ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l’aviez trouvée un momentpréférable à moi et qu’enfin vous m’aviez placée au-dessous d’elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je vous y invite même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je ne veux plus m’en occuper. Parlons d’autre chose.

Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m’en direz des nouvelles positives à mon retour, n’est-il pas vrai? Je serai bien aise d’en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s’il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur d’une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de Gercourt. Cette idée m’avait paru assez plaisante, et en vous laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitif sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n’est pas vous remettre à un temps éloigné, car je serai à Parisincessamment. Je ne peux pas vous dire positivement le jour, mais vous ne doutez pas que dès que je serai arrivée, vous n’en soyez le premier informé.

Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches, je vous aime toujours beaucoup et je me prépare à vous le prouver. Au revoir, mon ami.

Du château de..., ce 29 novembre 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.

Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu’entraîne un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale, mais je n’excepterai que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon arrivée. Valmont même n’en sera pas instruit.

Qui m’aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ma confiance exclusive, je ne l’aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné la mienne. Je serais tentée de croire que vous y avez mis de l’adresse, peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au reste, elle ne serait pas dangereuse à présent: vous avez vraiment bien autre chose à faire! Quand l’héroïne est en scène on ne s’occupe guère de la confidente.

Aussi n’avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n’étaient pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos si je n’avais pas été là pour les entendre. Quand, depuis, elle a été malade, vous m’avez même encore honorée du récit de vos inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu’un à qui les dire. Mais à présent que celle que vous aimez est à Paris, qu’elle se porte bien et surtout que vous la voyez quelquefois, elle suffit à tout et vos amis ne vous sont plus rien.

Je ne vous en blâme pas: c’est la faute de vos vingt ans. Depuis Alcibiade jusqu’à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n’ont jamais connu l’amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais jamais confiants. Je dirais bien, comme Socrate:J’aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux[51], mais, en sa qualité de philosophe, il se passait bien d’eux quand ils ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui et j’ai senti votre silence avec toute la faiblesse d’une femme.

N’allez pourtant pas me croire exigeante: il s’en faut bien que je le sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les fait supporter avec courage quand elles sont la preuve ou la cause du bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous, pour demain au soir qu’autant que l’amour vous laissera libre et désoccupé et je vous défends de me faire le moindre sacrifice.

Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir: viendrez-vous?

Du château de..., ce 29 novembre 17**.

[51]Marmontel,Conte moral d’Alcibiade.

[51]Marmontel,Conte moral d’Alcibiade.

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma digne amie, en apprenant l’état où se trouve Mmede Tourvel: elle est malade depuis hier; sa maladie a pris si vivement et se montre avec des symptômes si graves que j’en suis vraiment alarmée.

Une fièvre ardente, un transport violent et presque continuel, une soif qu’on ne peut apaiser, voilà tout ce qu’on remarque. Les médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer encore et le traitement sera d’autant plus difficile que la malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes: c’est au point qu’il a fallu la tenir de force pour la saigner et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours arracher.

Vous qui l’avez vue, comme moi, si peu forte, si timide et si douce, concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir et que, pour peu qu’on veuille lui représenter quelque chose, elle entre dans des fureurs inexprimables? Pour moi, je crains qu’il n’y ait plus que du délire et que ce ne soit une vraie aliénation d’esprit.

Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c’est ce qui s’est passé avant-hier.

Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec la femme de chambre, au couvent de... Comme elle a été élevée dans cette maison et qu’elle a conservé l’habitude d’y entrer quelquefois, elle y fut reçue comme à l’ordinaire et elle parut à tout le monde tranquille et bien portante. Environ deux heures après, elle s’informa si la chambre qu’elle occupait étant pensionnaire était vacante, et sur ce qu’on lui répondit que oui, elle demanda d’aller la revoir; la prieure l’y accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors qu’elle déclara qu’elle revenait s’établir dans cette chambre, que, disait-elle, elle n’aurait jamais dû quitter, et qu’elle ajouta qu’elle n’en sortiraitqu’à la mort: ce fut son expression.

D’abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement passé, on lui représenta que sa qualité de femme mariée nepermettait pas de la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille autres n’y firent rien, et dès ce moment, elle s’obstina non seulement à ne pas sortir du couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse, à sept heures du soir, on consentit qu’elle y passât la nuit. On renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à prendre un parti.

On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou son maintien eussent rien d’égaré, l’un et l’autre étaient composés et réfléchis, que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si profonde qu’on ne parvenait pas à l’en tirer en lui parlant et que chaque fois, avant d’en sortir, elle portait les deux mains à son front, qu’elle avait l’air de serrer avec force; sur quoi une des religieuses qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait de la tête, elle la fixa longtemps avant de répondre et lui dit enfin: «Ce n’est pas là qu’est le mal!» Un moment après, elle demanda qu’on la laissât seule et pria qu’à l’avenir on ne lui fît plus de question.

Tout le monde se retira, hors sa femme de chambre, qui devait heureusement coucher dans la même chambre qu’elle, faute d’autre place.

Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez tranquille jusqu’à onze heures du soir. Elle a dit alors pouvoir se coucher, mais, avant d’être entièrement déshabillée, elle se mit à marcher dans sa chambre avec beaucoup d’action et des gestes fréquents. Julie, qui avait été témoin de ce qui s’était passé dans la journée, n’osa lui rien dire et attendit en silence pendant près d’une heure. Enfin, Mmede Tourvel l’appela deux fois coup sur coup; elle n’eut que le temps d’accourir et sa maîtresse tomba dans ses bras en disant: «Je n’en peux plus.» Elle se laissa conduire à son lit et ne voulut rien prendre, ni qu’on allât chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de l’eau auprès d’elle et elle ordonna à Julie de se coucher.

Celle-ci assure être restée jusqu’à deux heures du matin sans dormir et n’avoir entendu pendant ce temps ni mouvement, ni plaintes. Mais elle dit avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa maîtresse, qui parlait d’une voix forte et élevée, et qu’alors lui ayant demandé si elle n’avait besoin de rien et n’obtenant point de réponse, elle prit de la lumière et alla au lit de Mmede Tourvel, qui ne la reconnut point, mais qui,interrompant tout à coup les propos sans suite qu’elle tenait, s’écria vivement: «Qu’on me laisse seule, qu’on me laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres qui me conviennent.» J’ai remarqué hier par moi-même que cette phrase lui revient souvent.

Enfin, Julie profita de cette espèce d’ordre pour sortir et aller chercher du monde et des secours, mais Mmede Tourvel a refusé l’un et l’autre avec les fureurs et les transports qui sont revenus si souvent depuis.

L’embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la prieure à m’envoyer chercher hier, à sept heures du matin. Il ne faisait pas jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on m’a annoncée à Mmede Tourvel, elle a paru reprendre sa connaissance et a répondu: «Ah! oui, qu’elle entre.» Mais quand j’ai été près de son lit, elle m’a regardée fixement, a pris vivement ma main, qu’elle a serrée, et m’a dit d’une voix forte, mais sombre: «Je meurs pour ne vous avoir pas crue.» Aussitôt après se cachant les yeux, elle est revenue à son discours le plus fréquent: «Qu’on me laisse seule, etc.», et toute connaissance s’est perdue.

Ce propos qu’elle m’a tenu et quelques autres échappés dans son délire me font craindre que cette cruelle maladie n’ait une cause plus cruelle encore. Mais respectons les secrets de notre amie et contentons-nous de plaindre son malheur.

Toute la journée d’hier a été également orageuse et partagée entre des accès de transports effrayants et des moments d’un abattement léthargique, les seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n’ai quitté le chevet de son lit qu’à neuf heures du soir et je vais y retourner ce matin pour toute la journée. Sûrement je n’abandonnerai pas ma malheureuse amie, mais ce qui est désolant, c’est son obstination à refuser tous les soins et tous les secours.

Je vous envoie le bulletin de cette nuit, que je viens de recevoir et qui, comme vous le verrez, n’est rien moins que consolant. J’aurai soin de vous les faire passer tous exactement.

Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma fille, qui est heureusement presque rétablie, vous présente son respect.

Paris, 29 novembre 17**.

Le Chevalier DANCENY à Madame de MERTEUIL.

O vous que j’aime! ô toi que j’adore! ô vous qui avez commencé mon bonheur! ô toi qui l’as comblé! Amie sensible, tendre amante, pourquoi le souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j’éprouve? Ah! madame, calmez-vous, c’est l’amitié qui vous le demande. O! mon amie! sois heureuse, c’est la prière de l’amour.

Eh! quels reproches avez-vous donc à vous faire? croyez-moi, votre délicatesse vous abuse. Les regrets qu’elle vous cause, les torts dont elle m’accuse sont également illusoires, et je sens dans mon cœur qu’iln’ya eu entre nous deux, d’autre séducteur que l’amour. Ne crains donc plus de te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser pénétrer de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été éclairés plus tard, nos cœurs en seraient-ils moins purs? non, sans doute. C’est, au contraire, la séduction qui, n’agissant jamais que par projets, peut combiner sa marche et ses moyens et prévoir au loin les événements. Mais l’amour véritable ne permet pas ainsi de méditer et de réfléchir; il nous distrait de nos pensées par nos serments, son empire n’est jamais plus fort que quand il est inconnu, et c’est dans l’ombre et le silence qu’il nous entoure de liens qu’il est également impossible d’apercevoir et de rompre.

C’est ainsi qu’hier même, malgré la vive émotion que me causait l’idée de votre retour, malgré le plaisir extrême que je sentis en vous voyant, je croyais pourtant n’être encore appelé ni conduit que par la paisible amitié, ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments de mon cœur, je m’occupais bien peu d’en démêler l’origine ou la cause. Ainsi que moi, ma tendre amie tu éprouvais sans le méconnaître, ce charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la tendresse, et tous deux nous n’avons reconnu l’amour qu’en sortant de l’ivresse où ce Dieu nous avait plongés.

Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Non, tu n’as pas trahi l’amitié et je n’ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous deux, il est vrai, nous ignorions nos sentiments, mais cette illusion, nous l’éprouvions seulement sanschercher à la faire naître. Ah! loin de nous en plaindre, ne songeons qu’au bonheur qu’elle nous a procuré; et sans le troubler par d’injustes reproches, ne nous occupons qu’à l’augmenter encore par le charme de la confiance et de la sécurité. O!monamie! que cet espoir est cher à mon cœur! Oui, désormais délivrée de toute crainte et tout entière à l’amour, tu partageras mes désirs, mes transports, le délire de mes sens, l’ivresse de mon âme, et chaque instant de nos jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.

Adieu, toi que j’adore! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je seule? Je n’ose l’espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi.

Paris, ce 1erdécembre 17**.

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

J’ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre chère malade, mais depuis hier au soir cet espoir est détruit et il ne me reste que le regret de l’avoir perdu. Un événement, bien indifférent en apparence, mais bien cruel par les suites qu’il a eues, a rendu l’état de la malade au moins aussi fâcheux qu’il était auparavant, si même il n’a pas empiré.

Je n’aurais rien compris à cette révolution subite si je n’avais reçu hier l’entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne m’a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis vous parler sans réserve sur sa triste situation.

Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade dormait depuis plus de trois heures, et son sommeil était si profond et si tranquille, que j’eus peur un moment qu’il ne fût léthargique. Quelque temps après, elle se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux de son lit. Elle nous regarda tous avec l’air de la surprise, et comme je me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me pria d’approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question et medemanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était malade et pourquoi elle n’était pas chez elle. Je crus d’abord que c’était un nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent, mais je m’aperçus qu’elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.

Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était arrivé depuis qu’elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas d’être venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce qui aurait pu la trop effrayer; et lorsqu’à mon tour je lui demandai comment elle se trouvait, elle me répondit qu’elle ne souffrait pas dans ce moment, mais qu’elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil et qu’elle se sentait fatiguée. Je l’engageai à se tranquilliser et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses rideaux, que je laissai entr’ouverts, et je m’assis près de son lit. Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu’elle prit et qu’elle trouva bon.

Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais donnés, et elle mit dans ses remerciements l’agrément et la grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu’elle ne rompit que pour dire: «Ah! oui, je me ressouviens d’être venue ici», et un moment après elle s’écria douloureusement: «Mon amie, mon amie, plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.» Comme alors je m’avançai vers elle, elle saisit ma main, et s’y appuyant la tête: «Grand Dieu! continua-t-elle, ne puis-je donc mourir?» Son expression, plus encore que ses discours, m’attendrit jusqu’aux larmes, elle s’en aperçut à ma voix et me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et puis s’interrompant: «Faites qu’on nous laisse seules, je vous dirai tout.»

Ainsi que je crois vous l’avoir marqué, j’avais déjà des soupçons sur ce qui devait faire le sujet de cette confidence; et craignant que cette conversation, que je prévoyais devoir être longue et triste, ne nuisît peut-être à l’état de notre malheureuse amie, je m’y refusai d’abord, sous prétexte qu’elle avait besoin de repos, mais elle insista et je me rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle m’apprit tout ce que déjà vous avez su d’elle et que par cette raison je ne vous répéterai point.

Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle avait été sacrifiée, elle ajouta: «Je me croyais bien sûre d’en mourir et j’en avais le courage; mais de survivre à mon malheur et à ma honte, c’est ce qui m’est impossible.» Je tentai de combattre ce découragement, ou plutôt ce désespoir, avec les armes de la religion jusqu’alors si puissantes sur elle, mais je sentis bientôt que je n’avais pas assez de force pour ces fonctions augustes et je m’en tins à lui proposer d’appeler le Père Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit et parut même le désirer beaucoup. On l’envoya chercher en effet, et il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade et dit en sortant que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait qu’on pouvait différer la cérémonie des sacrements, qu’il reviendrait le lendemain.

Il était environ trois heures après midi, et jusqu’à cinq, notre amie fut assez tranquille, en sorte que nous avions tous repris de l’espoir. Par malheur, on apporta alors une lettre pour elle. Quand on voulut la lui remettre, elle répondit d’abord n’en vouloir recevoir aucune et personne n’insista. Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt après, elle demanda d’où venait cette lettre; elle n’était pas timbrée; qui l’avait apportée? on l’ignorait; de quelle part on l’avait remise? on ne l’avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda quelque temps le silence; après quoi elle recommença à parler, mais ses propos sans suite nous apprirent seulement que le délire était revenu.

Cependant il y eut un intervalle tranquille, jusqu’à ce qu’enfin elle demanda qu’on lui remît la lettre qu’on avait apportée pour elle. Dès qu’elle eut jeté les yeux dessus, elle s’écria: «De lui! grand Dieu!» et puis d’une voix forte, mais oppressée: «Reprenez-la, reprenez-la». Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit et défendit que personne approchât; mais presque aussitôt nous fûmes bien obligées de revenir auprès d’elle. Le transport avait repris plus violent que jamais, et il s’y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces accidents n’ont plus cessé de la soirée, et le bulletin de ce matin m’apprend que la nuit n’a pas été moins orageuse. Enfin, son état est tel, que je m’étonne qu’elle n’y ait pas déjà succombé, et je ne vous cache pas qu’il ne me reste que bien peu d’espoir.

Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de Valmont;mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma chère amie, je m’interdis toute réflexion; mais il est bien cruel de voir périr si malheureusement une femme jusqu’alors si heureuse et si digne de l’être.

Paris, ce 2 décembre 17**.

Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.

En attendant le bonheur de te voir, je me livre, ma tendre amie, au plaisir de t’écrire, et c’est en m’occupant de toi que je charme le regret d’en être éloigné. Te tracer mes sentiments, me rappeler les tiens est pour mon cœur une vraie jouissance, et c’est par elle que le temps même des privations m’offre encore mille biens précieux à mon amour. Cependant, s’il faut t’en croire, je n’obtiendrai point de réponse de toi: cette lettre même sera la dernière et nous nous priverons d’un commerce qui, selon toi, est dangereuxet dont nous n’avons pas besoin. Sûrement je t’en croirai si tu persistes, car que peux-tu vouloir, que par cette raison même je ne le veuille aussi? Mais avant de te décider entièrement, ne permettras-tu pas que nous en causions ensemble?

Sur l’article des dangers, tu dois juger seule, je ne puis rien calculer et je m’en tiens à te prier de veiller à ta sûreté, car je ne puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n’est pas nous deux qui ne sommes qu’un, c’est toi qui es nous deux.

Il n’en est pas de mêmesur le besoin; ici nous ne pouvons avoir qu’une même pensée, et si nous différons d’avis, ce ne peut être que faute de nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir.

Sans doute, une lettre paraît bien peu nécessaire quand on peut se voir librement. Que dirait-elle, qu’un mot, un regard ou même le silence n’exprimassent cent fois mieux encore? Cela me paraît si vrai que dans le moment où tu me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa facilement sur mon âme; elle la gêna peut-être, mais ne l’affecta point. Tel à peuprès, quand voulant donner un baiser sur ton cœur je rencontre un ruban ou une gaze, je l’écarte seulement, et n’ai cependant pas le sentiment d’un obstacle.

Mais depuis, nous nous sommes séparés, et dès que tu n’as plus été là, cette idée de lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je dit, cette privation de plus? Quoi! pour être éloignés, n’a-t-on plus rien à se dire? Je suppose que favorisé par les circonstances, on passe ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de causer sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car auprès de toi, les moments même du repos fournissent encore une jouissance délicieuse. Enfin, quel que soit le temps, on finit par se séparer, et puis, on est si seul! C’est alors qu’une lettre est précieuse, si on ne la lit pas, du moins on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre sans la lire, comme il me semble que la nuit j’aurais encore quelque plaisir à toucher ton portrait...

Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de l’âme. Elle n’a pas, comme une froide image, cette stagnance si éloignée de l’amour; elle se prête à tous nos mouvements; tour à tour elle s’anime, elle jouit, elle se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux, me priveras-tu d’un moyen de les recueillir?

Es-tu donc sûre que le besoin de m’écrire ne te tourmentera jamais? Si dans la solitude ton cœur se dilate ou s’oppresse, si un mouvement de joie passe jusqu’à ton âme, si une tristesse involontaire vient la troubler un moment ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu répandras ton bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu’il ne partagera pas? tu le laisseras donc rêveur et solitaire s’égarer loin de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c’est à toi qu’il appartient de prononcer. J’ai voulu discuter seulement et non pas te séduire; je ne t’ai dit que des raisons, j’ose croire que j’eusse été plus fort par des prières. Je tâcherai donc, si tu persistes, de ne pas m’affliger; je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m’aurais écrit; mais tiens, tu le dirais mieux que moi et j’aurais surtout plus de plaisir à l’entendre.

Adieu, ma charmante amie; l’heure approche enfin où je pourrai te voir; je te quitte bien vite, pour t’aller retrouver plus tôt.

Paris, ce 3 décembre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d’usage pour penser que j’aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soir et sur l’étonnant hasardqui avait conduit Danceny chez vous! Ce n’est pas que votre physionomie exercée n’ait su prendre à merveille l’expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au trouble et au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles vous ont parfaitement servie et que s’ils avaient su se faire croire aussi bien que se faire entendre, loin que j’eusse pris ou conservé le moindre soupçon, je n’aurais pas douté un moment du chagrin extrême que vous causaitce tiers importun. Mais, pour ne pas déployer en vain d’aussi grands talents, pour en obtenir le succès que vous vous en promettiez pour produire enfin l’illusion que vous cherchiez à faire naître, il fallait donc auparavant former votre amant novice avec plus de soin.

Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l’éloge de leur maîtresse sans se croire obligés d’en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu’ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession si facile à reconnaître et qu’ils confondent si maladroitement avec celui de l’amour. Alors vous pourrez les faire paraître dans vos exercices publics sans que leur conduite fasse tort à leur sage institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre célébrité, je vous promets de faire et de publier les programmes de ce nouveau collège.

Mais jusque-là je m’étonne, je l’avoue, que ce soit moi que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu’avec toute autre femme je serais bientôt vengé! que je m’en ferais de plaisir! et qu’il surpasserait aisément celui qu’elle aurait cru me faire perdre! Oui, c’est bien pour vous seule que jepeux préférer la réparation à la vengeance, et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, par la moindre incertitude; je sais tout.

Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous avez vu Danceny, et vous n’avez vu que lui seul. Aujourd’hui même votre porte était encore fermée, et il n’a manqué à votre suisse, pour m’empêcher d’arriver jusqu’à vous, qu’une assurance égale à la vôtre. Cependant je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d’être le premier informé de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me dire le jour, tandis que vous m’écriviez la veille de votre départ. Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous de vous en excuser? L’un et l’autre sont également impossibles, et pourtant je me contiens encore! Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de l’avoir éprouvé, n’en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous deux, marquise; ce mot doit vous suffire.

Vous sortez demain toute la journée, m’avez-vous dit? A la bonne heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le saurai. Mais enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre difficile réconciliation, nous n’aurons pas trop de temps jusqu’au lendemain. Faites-moi donc savoir si ce sera chez vous, oulà-basque se feront nos expiations nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise tête s’était remplie de son idée, et je peux n’être pas jaloux de ce délire de votre imagination; mais songez que de ce moment, ce qui n’était qu’une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne me crois pas fait pour cette humiliation et je ne m’attends pas à la recevoir de vous.

J’espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand il vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un assez bel exemple! qu’une femme sensible et belle, qui n’existait que pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d’amour et de regret, peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de figure ni d’esprit, mais qui n’a encore ni usage ni consistance.

Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout ce que je puis faire en ce moment, c’est de ne pas scruter mon cœur. J’attends votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il vous est facile de me faire oublier l’offense que vous m’avez faite, plus un refus de votre part, unsimple délai, la graverait dans mon cœur en traits ineffaçables.

Paris, ce 3 décembre 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Prenez donc garde, vicomte, et ménagez davantage mon extrême timidité! Comment voulez-vous que je supporte l’idée accablante d’encourir votre indignation et surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance? d’autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J’aurais beau parler, votre existence n’en sera ni moins brillante ni moins paisible. Au fait, qu’auriez-vous à redouter? D’être obligé de partir si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l’étranger comme ici? Et, à tout prendre, pourvu que la cour de France vous laissât tranquille à celle où vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par ces considérations morales, revenons à nos affaires.

Savez-vous, vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariée? Ce n’est assurément pas faute d’avoir trouvé assez de partis avantageux, c’est uniquement pour que personne n’ait le droit de trouver à redire à mes actions. Ce n’est même pas que j’aie craint de ne pouvoir plus faire mes volontés, car j’aurais bien toujours fini par là; mais c’est qu’il m’aurait gêné que quelqu’un eût eu seulement le droit de s’en plaindre; c’est qu’enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir et non par nécessité. Et voilà que vous m’écrivez la lettre la plus maritale qu’il soit possible de voir! Vous ne m’y parlez que de torts de mon côté et de grâces du vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on ne doit rien? Je ne saurais le concevoir!

Voyons, de quoi s’agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moi, et cela vous a déplu? A la bonne heure; mais qu’avez-vouspu en conclure? Ou que c’était l’effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c’était bien la peine d’écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne raisonne pas. Eh bien! je vais raisonner pour vous.

Ou vous avez un rival, ou vous n’en avez pas. Si vous en avez un, il faut plaire pour lui être préféré; si vous n’en avez pas, il faut encore plaire pour éviter d’en avoir. Dans tous les cas, c’est la même conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous tourmenter? Pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même? Ne savez-vous donc plus être le plus aimable? Et n’êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous faites tort. Mais ce n’est pas cela, c’est qu’à vos yeux je ne veux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes un ingrat. Voilà bien, je crois, du sentiment! Et pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas.

Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur l’époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine pour vous en instruire, n’est-il pas vrai? Eh bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n’a pas nui au mien.

Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c’est qu’elle n’a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m’intimider, et que pour le moment je suis on ne peut pas moins disposée à vous accorder vos demandes.

Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd’hui, ce serait vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec mon ancien amant, ce serait en prendre un nouveau, et qui ne vaut pas l’autre à beaucoup près. Je n’ai pas assez oublié le premier pour m’y tromper ainsi. Le Valmont que j’aimais était charmant. Je veux bien convenir même que je n’ai pas rencontré d’homme plus aimable. Ah! je vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le-moi; celui-là sera toujours bien reçu.

Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourd’hui ni pour demain. SonMenechmelui a fait unpeu tort; et en me pressant trop, je craindrais de m’y tromper, ou bien, peut-être ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre lettre m’a appris que vous ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole. Vous voyez donc qu’il faut attendre.

Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne, et, après tout, une femme n’en vaut-elle pas une autre? Ce sont vos principes. Celle même qui seraittendre et sensible, qui n’existerait que pour vous et qui mourrait enfin d’amour et de regretn’en serait pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d’être plaisanté un moment; et vous voulez qu’on se gêne? Ah! cela n’est pas juste.

Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant, et dès que j’en serai sûre, je m’engage à vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne.

Paris, ce 4 décembre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d’être clair, ce qui n’est pas facile avec vous quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.

De longs discours n’étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu’il faut pour perdre l’autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement; aussi, ce n’est pas de cela dont il s’agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l’avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n’était donc pas ridicule de vous dire et il ne l’est pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre amant ou votre ennemi.

Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu’il conviendraitmieux de tergiverser, et je n’ignore pas que vous n’avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non; mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d’être joué, et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C’est maintenant à vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non pas rester dans l’incertitude.

Je vous préviens seulement que vous ne m’abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et qu’enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l’exemple, et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l’union; mais s’il faut rompre l’une ou l’autre, je crois en avoir le droit et les moyens.

J’ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre; vous voyez que la réponse que je vous demande n’exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.

Paris, ce 4 décembre 17**.

Réponse de la Marquisede Merteuilécrite au bas de la même lettre.

Eh bien! la guerre.

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire, ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux soins que je lui donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire qu’autant qu’il y a d’autres événements que ceux de la maladie. En voici un auquel certainement je ne m’attendais pas. C’est une lettre que j’ai reçue de M. de Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa confidente et même pour sa médiatrice auprès de Mmede Tourvel, pour qui il avait aussijoint une lettre à la mienne. J’ai renvoyé l’une en répondant à l’autre. Je vous fais passer cette dernière et je crois que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne devais rien faire de ce qu’il me demande. Quand je l’aurais voulu, notre malheureuse amie n’aurait pas été en état de m’entendre. Son délire est continuel. Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D’abord, faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et jusqu’à la fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien dire qu’il a lui-même fait son bonheur. Je crois qu’il sera peu content de ma réponse, mais j’avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse aventure me soulève de plus en plus contre son auteur.

Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui le deviennent bien davantage encore par le peu d’espoir que j’ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous.

Paris, ce 5 décembre 17**.

[52]C’est parce qu’on n’a rien trouvé dans la suite de cette correspondance qui pût résoudre ce doute qu’on a pris le parti de supprimer la lettre de M. de Valmont.

[52]C’est parce qu’on n’a rien trouvé dans la suite de cette correspondance qui pût résoudre ce doute qu’on a pris le parti de supprimer la lettre de M. de Valmont.

Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.

J’ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais depuis que vous avez quitté le rôle d’amant pour celui d’homme à bonnes fortunes, vous êtes comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre m’a assuré cependant que vous rentreriez ce soir, qu’il avait ordre de vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j’ai très bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre le costume de la chose et que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu’y applaudir; mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut vous mettre au courant de l’autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez donc le temps de lire ma lettre.Ce ne sera pas pour vous distraire de vos plaisirs puisqu’au contraire elle n’a d’autre objet que de vous donner le choix entre eux.

Si j’avais eu votre confiance entière, si j’avais su par vous la partie de vos secrets que vous m’avez laissée à deviner, j’aurais été instruit à temps, et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd’hui votre marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d’un autre.

Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n’est-il pas vrai? avec une femme charmante et que vous adorez? car, à votre âge, quelle femme n’adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours? Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse,et qu’on n’a prise que pour vous, doit embellir la volupté des charmes de la liberté et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend, et vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous deux, quoique vous ne m’en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne savez pas et qu’il faut que je vous dise.

Depuis mon retour à Paris, je m’occupais des moyens de vous rapprocher de Mllede Volanges; je vous l’avais promis, et encore la dernière fois que je vous en parlai, j’eus lieu de juger par vos réponses je pourrais dire par vos transports, que c’était m’occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise difficile, mais après avoir préparé les moyens, j’ai remis le reste au zèle de votre jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources qui avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur veut qu’elle ait réussi. «Depuis deux jours, m’a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles sont surmontés», et votre bonheur ne dépend plus que de vous.

Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette nouvelle elle-même, et malgré l’absence de sa maman, vous auriez été reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire tout, soit caprice ou raison, la petite personne m’a paru un peu fâchée de ce manque d’empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le moyen de me faire aussi parvenir jusqu’à elle et m’a fait promettre de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A l’empressement qu’elle y a mis, je parierais bien qu’il y est question d’un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu’il en soit, j’ai promis,sur l’honneur et sur l’amitié, que vous auriez la tendre missive dans la journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.

A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre la coquetterie et l’amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être votre choix? Si je parlais au Danceny d’il y a trois mois, seulement à celui d’il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de ses démarches; mais le Danceny d’aujourd’hui, arraché par les femmes, courant les aventures et devenu, suivant l’usage, un peu scélérat, préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n’a pour elle que sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d’une femme parfaitementusagée?

Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux principes, que j’avoue bien être aussi un peu les miens, les circonstances me décideraient pour la jeune amante. D’abord c’en est une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté, ce serait véritablement l’occasion manquée, et elle ne revient pas toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans ce cas, il ne faut qu’un moment d’humeur, un soupçon jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches, et une fois réchappée, elle se tient sur ses gardes et n’est plus facile à surprendre.

Au contraire, de l’autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture, une brouillerie tout au plus, où l’on achète de quelques soins le plaisir d’un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue que celui de l’indulgence? Que gagnerait-elle à la sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.

Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l’amour, qui me paraît aussi celui de la raison, je crois qu’il est de la prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous attendre tout simplement; si vous risquez de donner une raison, on sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et obstinées; tout peut se découvrir; je viens, comme vous savez, d’en être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l’espoir, comme il sera soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l’heure propre aux informations; alors demain vous aurez à choisir l’obstacleinsurmontable qui vous aura retenu: vous aurez été malade, mort s’il le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et tout se raccommodera.

Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie seulement de m’en instruire, et comme je n’y ai pas d’intérêt, je trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami.

Ce que j’ajoute encore, c’est que je regrette Mmede Tourvel; c’est que je suis au désespoir d’être séparé d’elle, c’est que je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l’autre. Ah! croyez-moi, on n’est heureux que par l’amour.

Paris, ce 5 décembre 17**.

Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.

(Jointe à la précédente.)

Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir quand je ne cesse pas de le désirer? n’en avez-vous plus autant d’envie que moi? Ah! c’est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous étions séparés tout à fait. Le chagrin que j’éprouvais par les autres, c’est à présent de vous qu’il me vient, et cela fait bien plus de mal.

Depuis quelques jours, maman n’est jamais chez elle, vous le savez bien, et j’espérais que vous essayeriez de profiter de ce temps de liberté; mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien malheureuse! Vous me disiez tant que c’était moi qui aimais le moins! je savais bien le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu pour me voir, vous m’auriez vue en effet, car moi, je ne suis pas comme vous, je ne songe qu’à tout ce qui peut nous réunir. Vous mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout ce que j’ai fait pour ça et qui m’a donné tant de peine; mais je vous aime trop et j’ai tant d’envie de vous voir que je ne peux m’empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien après si vous m’aimez réellement.

J’ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu’il m’a promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait toujours entrer comme s’il ne vous voyait pas, et nous pouvons bien nous fier à lui, car c’est un bien honnête homme. Il ne s’agit donc plus que d’empêcher qu’on ne vous voie dans la maison, et ça, c’est bien aisé, en n’y venant que le soir et quand il n’y aura plus rien à craindre du tout. Par exemple, depuis que maman sort tous les jours, elle se couche tous les jours à onze heures, ainsi nous aurions bien du temps.

Le portier m’a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu de frapper à sa porte, vous n’auriez qu’à frapper à la fenêtre et qu’il vous répondrait tout de suite, et puis, vous trouverez bien le petit escalier, et comme vous ne pourrez pas avoir de la lumière, je laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui vous éclairera toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit, surtout en passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de ma femme de chambre, c’est égal, parce qu’elle m’a promis qu’elle ne se réveillerait pas; c’estaussiune bien bonne fille! Et pour vous en aller, ça sera tout de même. A présent nous verrons si vous viendrez.

Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant! Est-ce qu’il doit m’arriver quelque malheur, ou si c’est l’espérance de vous voir qui me trouble comme ça! Ce que je sens bien, c’est que je ne vous ai jamais tant aimé et que jamais je n’ai tant désiré de vous le dire. Venez donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n’aimerai jamais que vous.

J’ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j’avais quelque chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon ami, il viendra sûrement demain, et je le prierai de vous remettre ma lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai demain au soir, et vous viendrez, sans faute, si vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

Paris, ce 4 décembre 17**, au soir.

Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.

Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches; comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c’est bien elle, elle seule que j’aime, que j’aimerai toujours! son ingénuité, sa tendresse ont un charme pour moi, dont j’ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire, mais que rien n’effacera jamais. Engagé dans une autre aventure, pour ainsi dire sans m’en être aperçu, souvent le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d’hommage plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant, mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la surprendre, mais pour ne pas l’affliger. Le bonheur de Cécile est le vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute qui lui aurait coûté une larme.

J’ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites sur sur ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m’en croire, ce n’est point par eux que je me conduis dans ce moment, et dès demain je suis décidé à le prouver. J’irai m’accuser à celle même qui a causé mon égarement et qui l’a partagé: je lui dirai: «Lisez dans mon cœur, il a pour vous l’amitié la plus tendre; l’amitié unie au désir ressemble tant à l’amour!... Tous deux nous nous sommes trompés; mais susceptible d’erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi». Je connais mon amie, elle est honnête autant qu’indulgente, elle fera plus que me pardonner, elle m’approuvera. Elle-même se reprochait souvent d’avoir trahi l’amitié; souvent sa délicatesse effrayait son amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je lui devrai d’être meilleur, comme à vous d’être plus heureux. O! mes amis, partagez ma reconnaissance. L’idée de vous devoir mon bonheur en augmente le prix.

Adieu, mon cher vicomte. L’excès de ma joie ne m’empêche point de songer à vos peines et d’y prendre part. Que ne puis-je vous être utile! Mmede Tourvel reste donc inexorable? Onla dit aussi bien malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et de l’indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont les vœux de l’amitié; j’ose espérer qu’ils seront exaucés par l’amour.

Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais l’heure me presse et peut-être Cécile m’attend déjà.

Paris, ce 5 décembre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

(A son réveil.)

Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit dernière? n’en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny est charmant! il fait des prodiges, ce garçon-là! Vous n’attendiez pas cela de lui, n’est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d’amour, de constance, de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l’est sa Cécile, vous n’aurez point de rivales à craindre: il vous l’a prouvé cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra vous l’enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes, mais un seul mot de l’objet aimé suffit, comme vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus que d’être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse.

Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le tact trop sûr pour qu’on puisse le craindre. Cependant l’amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m’a fait désirer pour vous l’épreuve de cette nuit; c’est l’ouvrage de mon zèle; il a réussi, mais point de remerciements, cela n’en vaut pas la peine, rien n’était plus facile.

Au fait, que m’en a-t-il coûté? un léger sacrifice et quelque peu d’adresse. J’ai consenti à partager avec le jeune hommeles faveurs de sa maîtresse; mais enfin, il y avait bien autant de droit que moi, et je m’en souciais si peu! La lettre que la jeune personne lui a écrite, c’est bien moi qui l’ai dictée; mais c’était seulement pour gagner du temps, parce que nous avions à l’employer mieux. Celle que j’y ai jointe, oh! ce n’était rien, presque rien, quelques réflexions de l’amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en honneur, elles étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n’a pas balancé un moment.

Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd’hui vous raconter tout, et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il vous dira:Lisez dans mon cœur; il me le mande, et vous voyez bien que cela raccommode tout. J’espère qu’en y lisant ce qu’il voudra, vous y lirez peut-être aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et encore qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour ennemi.

Adieu, marquise, jusqu’à la première occasion.

Paris, ce 6 décembre 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

(Billet.)

Je n’aime pas qu’on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés; ce n’est pas plus ma manière que mon goût. Quand j’ai à me plaindre de quelqu’un, je ne le persifle pas, je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment, n’oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d’avance, et tout seul dans l’espoir d’un triomphe qui vous serait échappé à l’instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.

Paris, ce 6 décembre 17**.

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l’état est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation de quatre médecins. Malheureusement c’est, comme vous le savez, plus souvent une preuve de danger qu’un moyen de secours.

Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. La femme de chambre m’a informée ce matin qu’environ vers minuit sa maîtresse l’a fait appeler, qu’elle a voulu être seule avec elle et qu’elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu’elle était occupée à en faire l’enveloppe, Mmede Tourvel avait repris le transport, en sorte que cette fille n’a pas su à qui il fallait mettre l’adresse. Je me suis étonnée d’abord que la lettre elle-même n’ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu’elle m’a répondu qu’elle craignait de se tromper, et que cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ, j’ai pris sur moi d’ouvrir le paquet.

J’y ai trouvé l’écrit que je vous envoie, qui en effet ne s’adresse à personne pour s’adresser à trop de monde. Je croirais cependant que c’est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire d’abord, mais qu’elle a cédé, sans s’en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi qu’il en soit, j’ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à personne. Je vous l’envoie, parce que vous y verrez mieux que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la tête de notre malade. Tant qu’elle restera aussi vivement affectée, je n’aurai guère d’espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand l’esprit est si peu tranquille.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d’êtreéloignéedu triste spectacle que j’ai continuellement sous les yeux.

Paris, ce 6 décembre 17**.

La Présidente de TOURVEL à...

(Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre.)

Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter? Ne te suffit-il pas de m’avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu me ravir jusqu’à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres où l’ignominie m’a forcée de m’ensevelir, les peines sont-elles sans relâche, l’espérance est-elle méconnue? Je n’implore point une grâce que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me suffira que mes souffrances n’excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des biens que j’ai perdus. Quand tu me les as ravis, n’en retrace plus à mes yeux la désolante image. J’étais innocente et tranquille, c’est pour t’avoir vu que j’ai perdu le repos, c’est en t’écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel droit as-tu de les punir?

Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les épouvante. Aucun n’ose m’approcher. Je suis opprimée et ils me laissent sans secours! Je meurs et personne ne pleure sur moi. Toute consolation m’est refusée. La pitié s’arrête sur les bords de l’abîme où le criminel se plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas entendus!

Et toi, que j’ai outragé; toi, dont l’estime ajoute à mon supplice; toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance, mais le courage m’a manqué pour t’apprendre ta honte. Ce n’était point dissimulation, c’était respect. Que cette lettre au moins t’apprenne mon repentir. Le Ciel a pris ta cause; il te venge d’une injure que tu as ignorée. C’est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu ne me remisses une faute qu’il voulait punir. Il m’a soustraite à ton indulgence, qui aurait blessé sa justice.

Impitoyable dans sa vengeance, il m’a livrée à celui-là même qui m’a perdue. C’est à la fois pour lui et par lui que je souffre. Je veux le fuir, en vain, il me suit, il est là, il m’obsède sans cesse. Mais qu’il est différent de lui-même! Ses yeux n’exprimentplus que la haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l’insulte et le reproche. Ses bras ne m’entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa barbare fureur?

Mais quoi! c’est lui... Je ne me trompe pas, c’est lui que je revois. O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras, cache-moi dans ton sein; oui, c’est toi, c’est bien toi! Quelle illusion funeste m’avait fait te méconnaître! Combien j’ai souffert dans ton absence! Ne nous séparons plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur, comme il palpite! Ah! ce n’est plus de crainte, c’est la douce émotion de l’amour. Pourquoi te refuser à mes tendres caresses? Tourne vers moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre? pourquoi prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes traits? que fais-tu? Laisse-moi, je frémis! Dieu! c’est ce monstre encore! Mes amies, ne m’abandonnez pas. Vous qui m’invitiez à le fuir, aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me promettiez de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes deux? S’il ne m’est plus permis de vous revoir, répondez au moins à cette lettre; que je sache que vous m’aimez encore.

Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t’anime? Crains-tu qu’un sentiment doux ne pénètre jusqu’à mon âme? Tu redoubles mes tourments, tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme elle corrode le cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous? que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m’avez-vous pas mis dans l’impossibilité de vous écouter comme de vous répondre? N’attendez plus rien de moi. Adieu, monsieur.

Paris, ce 5 décembre 17**.

Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.

Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi que, non content de m’avoir indignement joué, vous ne craignez pas de vous en vanter, de vous en applaudir. J’aivu la preuve de votre trahison écrite de votre main. J’avoue que mon cœur en a été navré et que j’ai ressenti quelque honte d’avoir autant aidé moi-même à l’odieux abus que vous avez fait de mon aveugle confiance; pourtant je ne vous envie pas ce honteux avantage, je suis seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous également sur moi. J’en serai instruit, si, comme je l’espère, vous voulez bien vous trouver demain, entre huit et neuf heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de Saint-Mandé. J’aurai soin d’y faire trouver tout ce qui sera nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.

Le chevalierDanceny.

Paris, ce 6 décembre 17**, au soir.

Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.

Madame,

C’est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin. Permettez-moi de vous inviter d’abord à cette pieuse résignation que chacun a si souvent admirée en vous et qui peut seule nous faire supporter les maux dont est semée notre misérable vie.

M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j’afflige tant une si respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un combat singulier qu’il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny. J’ignore entièrement le sujet de la querelle, mais il paraît, par le billet que j’ai trouvé encore dans la poche de M. le vicomte et que j’ai l’honneur de vous envoyer, il paraît, dis-je, qu’il n’était pas l’agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui succombât.

J’étais chez M. le vicomte, à l’attendre, à l’heure même où on l’a ramené à l’hôtel. Figurez-vous mon effroi en voyant M. votre neveu porté par deux de ses gens et tout baigné dans son sang. Il avait deux coups d’épée dans le corps, et il était déjàbien faible. M. Danceny était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer: mais il est bien temps de répandre des larmes quand on a causé un malheur irréparable!

Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je suis, je ne lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c’est là que M. le vicomte s’est montré véritablement grand. Il m’a ordonné de me taire, et celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l’a appelé son ami, l’a embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous ordonne d’avoir pour monsieur tous les égards qu’on doit à un brave et galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi des papiers fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien qu’il attachait beaucoup d’importance. Ensuite il a voulu qu’on les laissât seuls pendant un moment. Cependant j’avais envoyé chercher tout de suite tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas! le mal était sans remède. Moins d’une demi-heure après, M. le vicomte était sans connaissance. Il n’a pu recevoir que l’extrême-onction, et la cérémonie était à peine achevée qu’il a rendu son dernier soupir.

Bon Dieu! quand j’ai reçu dans mes bras, à sa naissance, ce précieux appui d’une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras qu’il expirerait et que j’aurais à pleurer sa mort? Une mort si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous demande pardon, madame, d’oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres: mais, dans tous les états, on a un cœur et de la sensibilité, et je serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui avait tant de bontés pour moi, qui m’honorait de tant de confiance.

Demain, après l’enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins. Vous n’ignorez pas, madame, que ce malheureux événement finit la substitution et rend vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter ponctuellement.

Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très humble, etc., etc.

Bertrand.

Paris, ce 7 décembre 17**.

Madame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND.

Je reçois votre lettre à l’instant même, mon cher Bertrand, et j’apprends par elle l’affreux événement dont mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute, j’aurai des ordres à vous donner, et ce n’est que pour eux que je peux m’occuper d’autre chose que de ma mortelle affliction.

Le billet de M. Danceny, que vous m’avez envoyé, est une preuve bien convaincante que c’est lui qui a provoqué le duel, et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-champ et en mon nom. En pardonnant à son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l’humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce reste de barbarie, qui infecte encore nos mœurs, et je ne crois pas que ce puisse être dans ce cas que le pardon des injures nous soit prescrit. J’entends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle et toute l’activité dont je vous connais capable et que vous devez à la mémoire de mon neveu.

Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de... de ma part et d’en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui communiquerez cette lettre.

Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute à vous.

Du château de..., ce 8 décembre 17**.


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