LETTRE CXXVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé croire qu’elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et depuis hier elle n’a plus rien à m’accorder.Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir l’apprécier, mais je m’étonne du charme inconnu que j’ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d’une femme jusque dans le moment même de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n’est pourtant pas non plus celui de l’amour; car enfin, si j’ai eu quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j’ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d’hier m’aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais; quand j’aurais un moment partagé le trouble et l’ivresse que je faisais naître, cette illusion passagère serait dissipée à présent, et cependant le même charme subsiste. J’aurais même, je l’avoue, un plaisir assez doux à m’y livrer, s’il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il faut, avant tout le combattre et l’approfondir.Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au moins dans cette idée et je voudrais qu’elle fût vraie.Dans la foule des femmes auprès desquelles j’ai rempli jusqu’à ce jour le rôle et les fonctions d’amant, je n’en avais encore rencontré aucune qui n’eût, au moins, autant d’envie de se rendre que j’en avais de l’y déterminer; je m’étais même accoutumé à appelerprudescelles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d’autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu’imparfaitement les premières avances qu’elles ont faites.Ici, au contraire, j’ai trouvé une première prévention défavorableet fondée depuis sur les conseils et les rapports d’une femme haineuse, mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée; un attachement à la vertu que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n’avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.Ce n’est donc pas comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est plus facile de profiter que de s’enorgueillir; c’est une victoire complète, achetée par une campagne pénible et décidée par de savantes manœuvres. Il n’est donc pas surprenant que ce succès dû à moi seul, m’en devienne plus précieux, et le surcroît de plaisir que j’ai éprouvé dans mon triomphe et que je ressens encore n’est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve l’humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l’esclave même que je me serais asservie, que je n’aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur, et que la faculté de m’en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté. Mais je vous parle de ma rupture, et vous ignorez encore par quels moyens j’en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez à quoi s’expose la sagesse en essayant de secourir la folie. J’étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j’obtenais, que j’espère vous rendre les uns et les autres avec une exactitude dont vous serez contente.Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48], quel médiateur j’avais choisi pour me rapprocher de ma belle et avec quel zèle le saint personnage s’est employé pour nous réunir. Ce qu’il faut vous dire encore et que j’avais appris par une lettre interceptée suivant l’usage, c’est que la crainte et la petite humiliation d’être quittée avaient un peu dérangé la prudence de l’austère dévote et avaient rempli son cœur et sa têtede sentiments et d’idées qui, pour n’avoir pas le sens commun, n’en étaient pas moins intéressants. C’est après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu’hier jeudi 28, jour préfix et donné par l’ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.Il était six heures du soir quand j’arrivai chez la belle recluse, car depuis son retour sa porte était restée fermée à tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m’annonça, mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le domestique qui m’avait introduit eut à faire quelque service dans l’appartement, elle en parut impatientée. Nous remplîmes cet intervalle par les compliments d’usage. Mais pour ne rien perdre d’un temps dont tous les moments étaient précieux, j’examinais soigneusement le local et, dès lors, je marquai de l’œil le théâtre de ma victoire. J’aurais pu en choisir un plus commode, car, dans cette même chambre il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu’en face d’elle était un portrait du mari et j’eus peur je l’avoue, qu’avec une femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de ce côté ne détruisît en un moment l’ouvrage de tant de soins. Enfin, nous restâmes seuls et j’entrai en matière.Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que j’avais éprouvé et j’ai particulièrement appuyé sur leméprisqu’on m’avait témoigné. On s’en est défendu comme je m’y attendais et comme vous vous y attendiez bien aussi, j’en ai fondé la preuve sur la méfiance et l’effroi que j’avais inspirés, sur la suite scandaleuse qui s’en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui aurait été bien facile, j’ai cru devoir l’interrompre et pour me faire pardonner cette manière brusque, je l’ai couverte aussitôt par une cajolerie: «Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cœur une impression si profonde, tant de vertus n’en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m’en rapprocher, j’avais osé m’en croire digne. Je ne vous reproche point d’en avoir jugé autrement, mais je me punis de mon erreur.» Comme on gardait le silence de l’embarras, j’ai continué: «J’ai désiré, madame, ou de me justifierà vos yeux ou d’obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque tranquillité des jours auxquels je n’attache plus de prix depuis que vous avez refusé de les embellir.»Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne me permettait pas...» Et la difficulté d’achever le mensonge que le devoir exigeait n’a pas permis de finir la phrase. J’ai donc repris du ton le plus tendre: «Il est donc vrai que c’est moi que vous avez fui?—Ce départ était nécessaire.—Et que vous m’éloignez de vous?—Il le faut.—Et pour toujours?—Je le dois.» Je n’ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et que ses yeux ne s’élevaient pas jusqu’à moi.Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me levant avec l’air du dépit: «Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute la mienne. Eh bien! oui, madame, nous serons séparés, séparés même plus que vous ne pensez, et vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage.» Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer: «La résolution que vous avez prise..., dit-elle.—N’est que l’effet de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au delà même de vos souhaits.—Je désire votre bonheur», répondit-elle. Et le son de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi, me précipitant à ses genoux et du ton dramatique que vous me connaissez: «Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! jamais! jamais!» J’avoue qu’en me livrant à ce point, j’avais beaucoup compté sur le secours des larmes; mais soit mauvaise disposition, soit peut-être seulement l’effet de l’attention pénible et continuelle que je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen était également bon et qu’il suffisait de l’étonner par un grand mouvement pour que l’impression en restât profonde et favorable. Je suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en défaut, et pour cela, changeant seulement l’inflexion de ma voix et gardant la même posture: «Oui, continuai-je, j’en fais le serment à vos pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces dernières paroles,nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d’un air effrayé et s’échappa de mes bras, dont je l’avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir, car j’avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule dès qu’elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j’étais fort éloigné de vouloir prendre. Cependant, tandis qu’elle se dérobait à moi, j’ajoutai d’un ton bas et sinistre, mais de façon qu’elle pût m’entendre: «Eh bien! la mort!»Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je jetai sur elle comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l’air d’être égarés, n’en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait assez que l’effet était tel que j’avais voulu le produire; mais comme en amour rien ne se finit que de très près et que nous étions alors assez loin l’un de l’autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent sans en affaiblir l’impression.Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J’ai voulu vivre pour votre bonheur et je l’ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité et je la trouble encore.» Ensuite, d’un air composé, mais contraint: «Pardon, madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer les mouvements. Si j’ai eu tort de m’y livrer, songez au moins que c’est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure.» Et, pendant ce long discours, je me rapprochais insensiblement. «Si vous voulez que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille.—Eh bien oui, je vous le promets», lui dis-je. J’ajoutai d’une voix plus faible: «Si l’effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt d’un air égaré, je suis venu, n’est-il pas vrai pour vous rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage.» Et tirant de ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m’attachait à lavie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour jamais.»Ici, l’amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude: «Mais, monsieur de Valmont, qu’avez-vous et que voulez-vous dire? La démarche que vous faites aujourd’hui n’est-elle pas volontaire? N’est-ce pas le fruit de vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j’ai suivi par devoir?—Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.—Et quel est-il?—Le seul qui puisse en me séparant de vous, mettre un terme à mes peines.—Mais, répondez-moi, quel est-il?» Là, je la pressai de mes bras sans qu’elle se défendît aucunement, et jugeant par cet oubli des bienséances combien l’émotion était forte et puissante: «Femme adorable, lui dis-je en risquant l’enthousiasme, vous n’avez pas d’idée de l’amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu’à quel point vous fûtes adorée et de combien ce sentiment m’était plus cher que mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles! puissent-ils s’embellir de tout le bonheur dont vous m’avez privé! Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme, et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon cœur. Adieu.»Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter avec violence, j’observais l’altération de la figure, je voyais surtout les larmes la suffoquer et ne couler cependant que rares et pénibles. Ce ne fut qu’alors que je pris le parti de feindre de m’éloigner; aussi, me retenant avec force: «Non, écoutez-moi, dit-elle vivement.—Laissez-moi, répondis-je.—Vous m’écouterez, je le veux.—Il faut vous fuir, il le faut!—Non!...» s’écria-t-elle. A ce dernier mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d’un si heureux succès, je feignis un grand effroi, mais tout en m’effrayant, je la conduisais, ou la portais vers le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet, elle ne revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerre que nous avons remarqué souvent être si semblable à l’autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J’ai forcé à combattrel’ennemi, qui ne voulait que temporiser; je me suis donné par de savantes manœuvres, le choix du terrain et celui des dispositions; j’ai su inspirer la sécurité à l’ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j’ai su y faire succéder la terreur avant d’en venir au combat; je n’ai rien mis au hasard que par la considération d’un grand avantage en cas de succès et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin je n’ai engagé l’action qu’avec une retraite assurée par où je pusse couvrir et conserver tout ce que j’avais conquis précédemment. C’est, je crois, tout ce qu’on peut faire; mais je crains à présent, de m’être amolli, comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s’est passé depuis.Je m’attendais bien qu’un si grand événement ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d’usage; et si je remarquai d’abord un peu plus de confusion et une sorte de recueillement, j’attribuai l’un et l’autre à l’état de prude: aussi, sans m’occuper de ces légères différences que je croyais purement locales, je suivais simplement la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive d’ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu’une seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.Figurez-vous une femme assise, d’une raideur immobile et d’une figure invariable; n’ayant l’air ni de penser, ni d’écouter, ni d’entendre; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez contenues, mais qui coulent sans effort. Telle était Mmede Tourvel pendant mes discours; mais si j’essayais de ramener son attention vers moi par une caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les sanglots et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé.Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes; la dernière même fut si violente que j’en fus entièrement découragé et craignis un moment d’avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d’usage et dans le nombre se trouva celui-ci: «Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur?» A ce mot, l’adorable femme se tourna vers moi, et sa figure, quoique encore un peuégarée, avait pourtant déjà repris son expression céleste.—«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous devinez ma réponse.—«Vous êtes donc heureux?» Je redoublai les protestations.—«Et heureux par moi!» J’ajoutai les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s’assoupirent; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil, et m’abandonnant une main que j’avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me console et me soulage.»Vous jugez qu’ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c’était réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter un second succès, j’éprouvai d’abord quelque résistance, et ce qui s’était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé à mon secours cette même idée de mon bonheur, j’en ressentis bientôt les favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre personne; je ne puis plus supporter mon existence qu’autant qu’elle servira à vous rendre heureux. Je m’y consacre tout entière: dès ce moment je me donne à vous et vous n’éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu’elle me livra sa personne et ses charmes et qu’elle augmenta mon bonheur en le partageant. L’ivresse fut complète et réciproque; et, pour la première fois la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point et j’ai eu besoin de me travailler pour m’en distraire.Ah! pourquoi n’êtes-vous pas ici pour balancer au moins le charme de l’action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour attendre, n’est-il pas vrai? et j’espère pouvoir regarder comme convenu entre nous, l’heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m’exécute, et que, comme je vous l’ai promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche et laissez là le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez-vous que je vous gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l’indulgence. Et puis je n’oublie pas qu’en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois me soumettre, de nouveau à vospetites fantaisies. Souvenez-vous cependant, que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits de l’ami.Adieu, comme autrefois... Oui,adieu, mon ange! je t’envoie tous les baisers de l’amour.P.-S.—Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été obligé de quitter son corps? C’est aujourd’hui la nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d’un tort qu’il n’a pas eu, et votre succès est complet!Paris, ce 29 octobre 17**.[48]LettresCXXetCXXII.LETTRE CXXVIMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la fatigue de ma dernière lettre ne m’avait rendu mes douleurs, ce qui m’a encore privée tous ces jours-ci de l’usage de mon bras. J’étais bien pressée de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m’avez données de mon neveu, et je ne l’étais pas moins de vous en faire pour votre compte, de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement là un coup de la Providence qui, en touchant l’un, a aussi sauvé l’autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmure, vous avez je crois, quelques actions de grâces à lui rendre. Ce n’est pas que je ne sente fort bien qu’il vous eût été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première, et que celle de Valmont n’en eût été que la suite; il semble même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu’est-ce que ces considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n’avoir pas eu le choix des moyens?Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous redoutez s’allégeront d’elles-même; et quand elles devraient subsister toujours et dans leur entier, vous n’ensentirez pas moins qu’elles seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente sévérité: l’amour est un sentiment indépendant que la prudence peut faire éviter, mais qu’elle ne saurait vaincre, et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut absolu d’espoir. C’est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il est cruel d’effrayer un malade désespéré qui n’est plus susceptible que de consolations et de palliatifs; mais il est sage d’éclairer un convalescent sur les dangers qu’il a courus, pour lui inspirer la prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être nécessaires.Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c’est comme tel que je vous parle et que je vous dis que les petites incommodités que vous ressentez à présent, et qui, peut-être exigent quelques remèdes, ne sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l’amie d’une femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d’ajouter que cette passion qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par son objet. Si j’en crois ce qu’on m’en dit, mon neveu, que j’avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d’agréments, n’est ni sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d’elles et met presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que vous l’auriez converti. Jamais personne, sans doute, n’en fut plus digne: mais tant d’autres s’en sont flattées de même, dont l’espoir a été déçu, que j’aime bien mieux que vous n’en soyez pas réduite à cette ressource.Considérez à présent, ma chère belle, qu’au lieu de tant de dangers que vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience et votre propre tranquillité, la satisfaction d’avoir été la principale cause de l’heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit en grande partie, l’ouvrage de votre courageuse résistance, et qu’un moment de faiblesse de votre part n’eût peut-être laissé mon neveu dans un égarement éternel. J’aime à penser ainsi, et désire vous voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage.Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me l’annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux où vous l’aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère d’avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée de ne rien faire qui ne fût digne d’elle et de vous!Du château de..., ce 30 octobre 17**.LETTRE CXXVIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Si je n’ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce n’est pas que je n’en aie pas eu le temps; c’est tout simplement qu’elle m’a donné de l’humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J’avais donc cru n’avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l’oubli; mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées qu’elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis.J’ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail; mais il ne m’a jamais convenu d’en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins, à présent que vous ne pouvez plus l’ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau, pour m’occuper de vous? Et pour m’en occuper comment? en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votreHautesse. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment dece charme inconnuquel’adorable, la célesteMmede Tourvel, vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de compromettre, auprès del’attachante Cécile, l’idée supérieure que vous êtes bien aise qu’elle conserve de vous; alors descendant jusqu’à moi, vous y viendrez chercher des plaisirs moins vifs à la vérité, mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à mon bonheur.Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même; mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j’ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C’est peut-être un tort que j’ai; mais je vous préviens que j’en ai beaucoup d’autres encore.J’ai surtout celui de croire quel’écolier, ledoucereuxDanceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s’en faire un mérite, une première passion, avant même qu’elle ait été satisfaite, et m’aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait malgré ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je me permettrai même d’ajouter que, s’il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.Et par quelles raisons, m’allez-vous demander? Mais d’abord il pourrait fort bien n’y en avoir aucune, car le caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire; et moi, au lieu d’en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d’en attendre, je serais capable de croire que vous m’en devriez encore! Vous voyez bien qu’aussi éloignés l’un de l’autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d’aucune manière; et je crains qu’il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d’autres arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer mieux!...Adieu, comme autrefois, dites-vous? Mais autrefois, ce me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m’aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes rôles, et surtout vous vouliez bien attendre que j’eusse dit oui avant d’être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu’au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme à présent.Votre servante, monsieur le vicomte.Du château de..., ce 31 octobre 17**.LETTRE CXXVIIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Je n’ai reçu qu’hier, madame, votre tardive réponse. Elle m’aurait tuée sur-le-champ, si j’avais eu encore mon existence en moi; mais un autre en est possesseur, et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis vous dire, c’est que, placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m’en vante, ni ne m’en accuse; je dis simplement ce qui est.Vous sentirez aisément, d’après cela, quelle impression a dû me faire votre lettre, et les vérités sévères qu’elle contient. Ne croyez pas cependant qu’elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu’elle puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n’est pas que je n’aie des moments cruels; mais quand mon cœur est le plus déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idée, ou plutôt elle change tout en plaisirs.C’est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c’est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée. Si quelque jour il en juge autrement,... il n’entendra de ma part ni plainte ni reproche. J’ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal et mon parti est pris.Vous voyez à présent combien peu doit m’affecter la crainte que vous paraissez avoir qu’un jour M. de Valmont ne me perde; car, avant de le vouloir, il aura donc cessé de m’aimer, et que me feront alors de vains reproches que je n’entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme je n’aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire; et s’il est forcé de reconnaître que je l’aimais, je serai suffisamment justifiée.Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J’ai préféré le malheur de perdre votre estime par ma franchise à celui de m’en rendre indigne par l’avilissement du mensonge. J’ai cru devoir cette entière confiance à vos anciennes bontés pour moi.Ajouter un mot de plus, pourrait vous faire soupçonner que j’ai l’orgueil d’y compter encore, quand au contraire, je me rends justice en cessant d’y prétendre. Je suis, avec respect, madame, votre très humble et très obéissante servante.Paris, ce 1ernovembre 17**.LETTRE CXXIXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Dites-moi donc, ma belle amie, d’où peut venir ce ton d’aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc ce crime que j’ai commis, apparemment sans m’en douter, et qui vous donne tant d’humeur? J’ai eu l’air, me reprochez-vous, de compter sur votre consentement avant de l’avoir obtenu; mais je croyais que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le monde, ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance, et depuis quandcesentiment nuit-il à l’amitié ou à l’amour? En réunissant l’espoir au désir, je n’ai fait que céder à l’impulsion naturelle, qui nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que nous cherchons; et vous avez pris pour l’effet de l’orgueil ce qui ne l’était que de mon empressement. Je sais fort bien que l’usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais vous savez aussi que ce n’est qu’une forme, un simple protocole; et j’étais, ce me semble, autorisé à croire que ces précautions minutieuses n’étaient plus nécessaires entre nous.Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l’insipide cajolerie, qui affadit si souvent l’amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à cette manière, ne vient-il que de celui que j’attache au bonheur qu’elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus pénible encore de vous voir en juger autrement.Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je n’imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu’il existât une femme dans le monde qui me parût préférable à vous, etencore moins, que j’aie pu vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre miroir est fidèle. Mais n’auriez-vous pas pu en conclure avec plus de facilité et de justice, qu’à coup sûr je n’avais pas jugé ainsi de vous?Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble pourtant qu’elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me suis permis de donner à d’autres femmes. Je l’infère au moins de votre affectation à relever les épithètesd’adorable,de céleste,d’attachante, dont je me suis servi en vous parlant de Mmede Tourvel ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que l’on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve quand on parle? Et si, dans le moment même où j’étais si vivement affecté ou par l’une ou par l’autre, je ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux, puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu’au préjudice des deux autres, je ne crois pas qu’il y ait là si grand sujet de reproche.Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur lecharme inconnudont vous me paraissez aussi un peu choquée; car, d’abord, de ce qu’il est inconnu, il ne s’ensuit pas qu’il soit plus fort. Hé! qui pourrait l’emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J’ai donc voulu dire seulement que celui-là était d’un genre que je n’avais pas encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et j’avais ajouté, ce que je répète aujourd’hui, que, quel qu’il soit, je saurai le combattre et le vaincre. J’y mettrai bien plus de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous n’avez pas oublié que c’est à votre demande que je me suis chargé de cette enfant, et je n’attends que votre congé pour m’en défaire. J’ai pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j’ai pu même la croire un momentattachante, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours un peu dans son ouvrage; mais assurément, elle n’a pas assez de confiance en aucun genre pour fixer en rien l’attention.A présent, ma belle amie, j’en appelle à votre justice, à vos premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l’entière confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu’il vous sera facile de m’en dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras, je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cœur.Adieu, ma belle amie; j’attends votre réponse avec beaucoup d’empressement.Paris, ce 3 novembre 17**.LETTRE CXXXMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille? Pourquoi semblez-vous m’annoncer que toute correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n’avoir pas deviné ce qui était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cœur, pour croire qu’il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m’a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi qu’à vous-même!O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop digne d’être aimée, pour que jamais l’amour vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et sensible, n’a pas trouvé l’infortune dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils apprécier la femme qu’ils possèdent?Ce n’est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-là même, combien peu savent encore se mettre à l’unisson de notre cœur! Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus d’emportement, mais ils neconnaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et dont l’unique objet est toujours l’objet aimé. L’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant d’une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l’un est de satisfaire des désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître. Plaire, n’est pour lui qu’un moyen de succès; tandis que pour elle, c’est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n’est autre chose que l’abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la réalité. Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l’amour, n’est dans l’homme qu’une préférence, qui sert, au plus, à augmenter un plaisir, qu’un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas; tandis que dans les femmes, c’est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté.Et n’allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses, et qu’on peut citer, puissent s’opposer avec succès à ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix publique qui, pour les hommes seulement, a distingué l’infidélité de l’inconstance: distinction dont ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour notre sexe, n’a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu’elles espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.J’ai cru, ma chère belle, qu’il pourrait vous être utile d’avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d’un bonheur parfait dont l’amour ne manque jamais d’abuser notre imagination: espoir trompeur, auquel on tient encore, même alors qu’on se voit forcé de l’abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels, inséparables d’une passion vive! Cet emploi d’adoucir vos peines ou d’en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande seulement, c’est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n’est pas le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les unsles autres? Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs, et j’ose même croire qu’à ses yeux paternels, une foule de vertus peut racheter une faiblesse.Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu’un entier découragement; n’oubliez pas qu’en rendant un autre possesseur de votre existence, pour me servir de votre expression, vous n’avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu’ils en possédaient à l’avance, et qu’ils ne cesseront jamais de réclamer.Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l’objet de ses plus chères pensées.Du château de..., ce 4 novembre 17**.LETTRE CXXXILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de vous cette fois-ci que l’autre; mais à présent, causons de bonne amitié et j’espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l’arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie.N’avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l’unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et que, s’il est précédé du désir qui rapproche, il n’est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C’est une loi de la nature, que l’amour seul peut changer; et de l’amour en a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait vraiment fort embarrassant, si on ne s’était pas aperçu qu’heureusement il suffisait qu’il en existât d’un côté. La difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même sans qu’il y ait eu beaucoup à perdre; en effet, l’un jouit du bonheur d’aimer, l’autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre, et tout s’arrange.Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l’autre! Vous savez l’histoire de ces deux fripons qui se reconnurent en jouant: «Nous ne nous serons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié»; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.Pour vous prouver qu’ici votre intérêt me décide autant que le mien, et que je n’agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l’embellir pour ne la voir finir qu’à regret. Mais n’oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque douce que soit notre illusion, n’allons pas croire qu’elle puisse être durable.Vous voyez que je m’exécute à mon tour, et cela sans que vous vous soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je devais avoir la première lettre de la céleste prude; et pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d’un marché qui vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n’ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est seule? elle n’a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J’aurais donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire; mais je les passe sous silence, en compensation d’un peu d’humeur que j’ai eu peut-être dans ma dernière lettre.A présent, vicomte, il ne me reste plus qu’à vous faire une demande et elle est encore autant pour vous que pour moi: c’est de différer un moment, que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble que l’époque doit être retardée jusqu’à mon retour à la ville. D’une part, nous n’aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l’autre, j’y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu’un peu de jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche, qui pourtant ne tient plus qu’à un fil. Il en est déjà à se battre les flancs pour m’aimer; c’est au point qu’à présent je mets autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus puissant.Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c’était de l’amour, j’étais heureuse; et vous, vicomte!... Mais pourquoi s’occuper encore d’un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi que vous en disiez, c’est un retour impossible. D’abord j’exigerais des sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire, et qu’il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m’occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrire, j’aime bien mieux vous quitter brusquement.Adieu, vicomte.Du château de..., ce 6 novembre 17**.LETTRE CXXXIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m’y livrerais tout entière si je n’étais retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, que je sente en même temps que je n’en suis plus digne? Ah! j’oserai du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j’admirerai surtout cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y compatir et dont le charme puissant conserve sur les cœurs un empire si doux et si fort, même à côté du charme de l’amour.Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon bonheur? Je dis de même de vos conseils; j’en sens le prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand je l’éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu’alors Valmont est loin de leur ressembler! S’il a comme eux cette violence de passion que vous nommez emportement, combien n’est-elle pas surpassée en lui par l’excès de la délicatesse! O mon amie! vous me parlez de partagermes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois à l’amour, et de combien encore l’objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, dites-vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez comme moi! je l’aime avec idolâtrie et bien moins encore qu’il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en convient lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu’il l’inspire.Vous allez croire que c’est làune de ces idées chimériques dont l’amour ne manque jamais d’abuser notre imagination: mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu’il n’a plus rien à obtenir? Je l’avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de réserve, qui l’abandonnait rarement et qui souvent me ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions qu’on m’avait données de lui. Mais depuis qu’il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son cœur, il semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous n’étions pas nés l’un pour l’autre! si ce bonheur ne m’était pas réservé d’être nécessaire au sien! Ah! si c’est une illusion, que je meure donc avant qu’elle finisse. Mais non; je peux vivre pour le chérir, pour l’adorer. Pourquoi cesserait-il de m’aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens par moi-même; ce bonheur qu’on fait naître est le plus fort lien, le seul qui attache véritablement. Oui, c’est ce sentiment délicieux qui anoblit l’amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment digne d’une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont.Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps: voici l’heure où il a promis de venir et toute autre idée m’abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.Paris, ce 7 novembre 17**.LETTRE CXXXIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire? Faites-les-moi connaître seulement et si je balance à vous les offrir, je vous permets d’en refuser l’hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de mon sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et le prix que j’ai mis au succès, vous me soupçonnez de l’attacher à la personne? Ah! grâce au Ciel, je n’en suis pas encore réduit là, et je m’offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait être envers Mmede Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit pas vous rester de doute.J’ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque temps à une femme qui a au moins le mérite d’être d’un genre qu’on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure, m’a fait m’y livrer davantage; et encore à présent, qu’à peine le grand courant commence à reprendre, il n’est pas étonnant qu’elle m’occupe presque en entier. Mais songez donc qu’il n’y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins et ne m’avait pas tant coûté!... et jamais vous n’en avez rien conclu contre moi.Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l’empressement que j’y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les premiers temps elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir remarquer jusqu’où va ma puissance en ce genre. C’est une chose que j’étais pourtant curieux de savoir, et l’occasion ne s’en trouve pas si facilement qu’on le croit.D’abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir, et n’est jamais que cela; et auprès de celles-là, de quelque titre qu’on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l’activité faittout le mérite et parmi lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd’hui, la célébrité de l’amant, le plaisir de l’avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières; nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l’espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux circonstances qu’à la personne. Il leur vient par nous et non de nous.Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme délicate et sensible, qui fît son unique affaire de l’amour, et qui, dans l’amour même ne vît que son amant; dont l’émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît toujours du cœur pour arriver aux sens; que j’ai vue, par exemple (et je ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir toute éplorée et, le moment d’après, retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme. Enfin il fallait qu’elle réunît encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l’habitude de s’y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares et je puis croire que, sans celle-ci je n’en aurais peut-être jamais rencontré.Il ne serait donc pas étonnant qu’elle me fixât plus longtemps qu’une autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m’y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais, de ce que l’esprit est occupé, s’ensuit-il que le cœur soit esclave? Non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m’empêchera pas d’en courir d’autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables.Je suis tellement libre que je n’ai seulement pas négligé la petite Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j’ai su assurer mes communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes à sa femme en ont fait l’affaire. Concevez-vous que Danceny n’ait pas su trouver ce moyen si simple? et puis, qu’on dise que l’amour rend ingénieux! il abrutit, au contraire ceux qu’il domine. Et je ne saurais pas m’en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu de jours, affaiblir en la partageant, l’impression peut-être trop vive quej’ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit pas, je les multiplierai.Je n’en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son discret amant dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n’avez plus de raison pour l’en empêcher, et moi je consens à rendre ce service signalé au pauvre Danceny. C’est en vérité, le moins que je lui doive pour tous ceux qu’il m’a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de savoir s’il sera reçu chez Mmede Volanges; je le calme le plus que je peux, en l’assurant que, de façon ou d’autre je ferai son bonheur au premier jour, et, en attendant, je continue à me charger de la correspondance, qu’il veut reprendre à l’arrivée desa Cécile. J’ai déjà six lettres de lui, et j’en aurai bien encore une ou deux avant l’heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que je puisse m’occuper uniquement de l’espoir si doux que m’a donné votre lettre. Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d’en douter. Ai-je donc jamais cessé d’être constant pour vous? Nos liens ont été dénoués et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut qu’une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n’en sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé, je reconnaîtrai, comme lui, que j’avais laissé le bonheur pour courir après l’espérance, et je dirai comme d’Harcourt:Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma patrie[49].Ne combattez donc plus l’idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir qu’aucun d’eux n’est comparable à celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons plus délicieux encore.Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais pressez-le donc et n’oubliez pas combien je le désire.Paris, ce 8 novembre 17**.[49]Du Belloi,Tragédie du siège de Calais.LETTRE CXXXIVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer qu’ils ne veuillent s’en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle même je vous avertis que je ne veux pas m’arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez pour y ramener mon intention, pour m’y fixer quand je cherche à m’en distraire, et me faire, en quelque sorte, partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc généreux, à vous, de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l’arrangement que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous donc que je n’aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment qui vous attache à Mmede Tourvel? C’est de l’amour, ou il n’en exista jamais: vous le niez bien de cent façons, mais vous le prouvez de mille. Qu’est-ce par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous fait rapporter à l’envie d’observer le désir que vous ne pouvez ni cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que jamais vous n’en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse? Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce n’est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le fait se payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt à ne pas m’y tromper, je ne suis pas si facile à contenter.C’est ainsi qu’en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m’avoir déplu, j’ai vu cependant que peut-être sans vous en apercevoir, vous n’en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n’est plus l’adorable, la céleste Mmede Tourvel, mais c’estune femme étonnante,une femme délicate et sensible, et cela à l’exclusion de toutes les autres;une femmerare enfinet tellequ’on n’en rencontrerait pas une seconde. Il en est de même de ce charme inconnu qui n’est pasle plus fort. Eh bien! soit: mais puisque vous ne l’aviez jamais trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous ne la trouveriez pas davantage à l’avenir, et la perte que vous feriez n’en serait pas moins irréparable. Ou ce sont là, vicomte, des symptômes assurés d’amour, ou il faut renoncer à en trouver aucun.Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis promis de n’en plus prendre; j’ai trop bien reconnu qu’elle pouvaitdevenirun piège dangereux. Croyez-moi, ne soyons qu’amis et restons-en là. Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti qu’on sent être mauvais.Ce n’est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion que je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que j’exigerais et quevousne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce motexiger, parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous m’allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux! Loin de me fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n’est pas avec vous que je veux dissimuler, j’en ai peut-être besoin.J’exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante Mmede Tourvel ne fût plus pour vous qu’une femme ordinaire, une femme telle qu’elle est seulement: car il ne faut pas s’y tromper, ce charme qu’on croit trouver chez les autres, c’est en nous qu’il existe, et c’est l’amour seul qui embellit tant l’objet aimé. Ce que je vous demande là, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l’effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l’avoue, je n’en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que par l’ensemble de votre conduite.Ce n’est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite Cécile que vous m’offrez de si bonne grâce, je ne m’en soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer ce pénible service jusqu’à nouvel ordre de ma part; soit que j’aimasse à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu’il en soit, je voudrais être obéie, et mes ordres seraient bien rigoureux!Il est vrai qu’alors je me croirais obligée de vous remercier;que sait-on, peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, j’abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez que ceci n’est plus qu’une conversation, un simple récit d’un projet impossible, et je ne veux pas l’oublier toute seule...Savez-vous que mon procès m’inquiète un peu? J’ai voulu enfin connaître au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques lois, et surtout beaucoup d’autorités, comme ils les appellent: mais je n’y vois pas autant de raison et de justice. J’en suis presque à redouter d’avoir refusé l’accommodement. Cependant je me rassure, en songeant que le procureur est adroit, l’avocat éloquent, et la plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le respect pour les anciens usages!Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c’est bien le regret d’un désœuvré! Je lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m’en console par la générosité qu’il y trouve.Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que j’éprouve.Du château de..., ce 11 novembre 17**.LETTRE CXXXVLa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.J’essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah! Dieu, quand je songe qu’à ma dernière lettre c’était l’excès de mon bonheur qui m’empêchait de la continuer! C’est celui de mon désespoir qui m’accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs, et m’ôte celle de les exprimer.Valmont... Valmont ne m’aime plus, il ne m’a jamais aimée.L’amour ne s’en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m’outrage. Tout ce qu’on peut réunir d’infortunes, d’humiliations, je les éprouve, et c’est de lui qu’elles me viennent.Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j’étais si loin d’en avoir! Je n’ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l’ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches et tes larmes? c’est bien de toi qu’il s’occupe!...Il est donc vrai qu’il m’a sacrifiée, livrée même... et à qui?... une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j’ai perdu jusqu’au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s’appuie sur le remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez cependant pour moi, si vous pouvez vous former l’idée de ce que je souffre.Je viens de relire ma lettre, et je m’aperçois qu’elle ne peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d’avoir le courage de vous raconter ce cruel événement. C’était hier; je devais pour la première fois depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures; jamais il ne m’avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que j’eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après, et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais s’il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu’il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui l’obligeait de me quitter, et il s’en alla: ce ne fut pourtant pas sans m’avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et qu’alors je crus sincères.Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser de mes premiers engagements, puisque j’étais libre de les remplir. Je finis ma toilette et montai en voiture. Malheureusement mon cocher me fit passer devant l’Opéra, et je me trouvai dans l’embarras de la sortie; j’aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de la mienne, la voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce n’était pas de crainte; et la seule idée qui m’occupait était le désir que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne. Je m’avançaisur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser, et c’en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous aurez peine à croire c’est que cette même fille, apparemment instruite par une odieuse confidence, n’a pas quitté la portière de la voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène.Dans l’anéantissement où j’en fus, je me laissai pourtant conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d’y rester; je me sentais à chaque instant, prête à m’évanouir, et surtout je ne pouvais retenir mes larmes.En rentrant, j’écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma lettre aussitôt; il n’était pas chez lui. Voulant à quelque prix que ce fût, sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec ordre de l’attendre: mais avant minuit mon domestique revint en me disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître ne rentrerait pas de la nuit. J’ai cru ce matin n’avoir plus autre chose à faire qu’à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus revenir chez moi. J’ai en effet donné des ordres en conséquence; mais, sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s’est point encore présenté, et je n’ai pas même reçu un mot de lui.A présent, ma chère amie, je n’ai plus rien à ajouter: vous voilà instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n’avoir pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.Paris, ce 15 novembre 17**.LETTRE CXXXVILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Sans doute, monsieur, après ce qui s’est passé hier, vous ne vous attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n’y plus venir, que de vous redemander des lettres qui n’auraient jamais dû exister et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l’aveuglementque vous aviez fait naître, ne peuvent que vous être indifférentes à présent qu’il est dissipé, et qu’elles n’expriment plus qu’un sentiment que vous avez détruit.Je reconnais et j’avoue que j’ai eu tort de prendre en vous une confiance dont tant d’autres avant moi avaient été les victimes; en cela je n’accuse que moi seule: mais je croyais au moins n’avoir pas mérité d’être livrée par vous, au mépris et à l’insulte. Je croyais qu’en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à l’estime des autres et à la mienne, je pouvais m’attendre cependant à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont l’opinion sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l’amour; votre cœur n’entendrait pas le mien. Adieu, monsieur.Paris, ce 15 novembre 17**.LETTRE CXXXVIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre; j’ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d’y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j’ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n’ai connu l’orgueil que du moment où vous m’avez jugé digne de vous! Les apparences vous ont déçue; et je conviens qu’elles ont pu être contre moi: mais n’aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu’il fallait pour les combattre? et ne s’est-il pas révolté à la seule idée qu’il pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l’avez cru cependant! Ainsi, non seulement vous m’avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous voustrouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc moi-même bien vil à vos yeux?Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire. J’avouerai tout: une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre attention et la mienne sur un moment d’erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! si en m’accusant, je dois exciter votre colère, vous n’aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à mes remords.Cependant, qui le croirait? cet événement a pour première cause le charme tout-puissant que j’éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que j’allais chercher. J’espérais la rejoindre à l’Opéra, et ma démarche fut pareillement infructueuse. Émilie que j’y trouvai, que j’ai connue dans un temps où j’étais bien loin de connaître ni vous ni l’amour, Émilie n’avait pas sa voiture et me demanda à la remettre chez elle à quatre pas de là. Je n’y vis aucune conséquence, et j’y consentis. Mais ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez portée à me juger coupable.La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur moi qu’elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J’avoue même qu’elle me fit tenter d’engager cette fille à ne pas se montrer; cette précaution de la délicatesse a tourné contre l’amour. Accoutumée, comme toutes celles de son état, à n’être sûre d’un empire toujours usurpé que par l’abus qu’elles se permettent d’en faire, Émilie se garda bien d’en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon embarras s’accroître, plus elle affectait de se montrer; et sa folle gaîté, dont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l’objet, n’avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait encore de mon respect et de mon amour.Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces torts,qui seraient ceux de tout le monde,et lesseuls dont vous me parlez, ces torts n’existant pas, ne peuvent m’être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur ceux de l’amour: je ne garderai pas sur eux le même silence; un trop grand intérêt m’oblige à le rompre.Ce n’est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable égarement, je puisse sans une extrême douleur, prendre sur moi d’en rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en porter la peine, ou j’attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse?Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma faute; je m’avoue coupable. Mais je n’avoue point, je n’avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de l’amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens, entre un moment d’oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme délicate, et s’y soutenir que par l’estime, et dont enfin le bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l’amour. Craignez surtout de vous profaner vous-même, en réunissant, sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter une rivalité qu’elles sentent malgré elles pouvoir s’établir, éprouver les tourments d’une jalousie également cruelle et humiliante: mais vous détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos regards; et, pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez l’offense sans la ressentir.Mais quelle peine m’imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir de vous avoir affligée, à l’idée accablante de m’être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce qu’elles me sont nécessaires, et qu’elles ne peuvent me venir que de vous.Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur éternelle, vous en avez le droit; frappez: mais si plus indulgente, ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos cœurs; cette volupté de l’âme toujours renaissante et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que chacun denous devait à l’autre; tous ces biens de l’amour et que lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j’ai tout perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C’est à vous à décider maintenant. Je n’ajoute plus qu’un mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu’il dépendrait de vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd’hui à un désespoir éternel!Paris, ce 15 novembre 17**.LETTRE CXXXVIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n’est point ma faute si les circonstances me forcent d’en jouer le rôle. Consentez seulement et revenez; vous verrez bientôt par vous-même, combien je suis sincère. J’ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd’hui.J’étais donc chez la tendre prude, et j’y étais bien sans aucune autre affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute la nuit au bal précoce de MmeV... Le désœuvrement m’avait fait désirer d’abord de prolonger cette soirée, et j’avais même à ce sujet, exigé un petit sacrifice; mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me promettais fut troublé par l’idée de cet amour que vous vous obstinez à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte que je n’éprouvai plus d’autre désir que celui de pouvoir à la fois m’assurer et vous convaincre que c’était, de votre part, pure calomnie.Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez léger, je laissai là ma belle, toute surprise et sans doute encore plus affligée. Mais moi, j’allai tranquillement joindre Émilie à l’Opéra; et elle pourrait vous rendre compte que jusqu’à ce matin que nous nous sommes séparés, aucun regret n’a troublé nos plaisirs.J’avais pourtant un assez beau sujet d’inquiétude si ma parfaite indifférence ne m’en avait sauvé: car vous saurez que j’étais à peine à quatre maisons de l’Opéra, et ayant Émilie dans ma voiture, que celle de l’austère dévote vint exactement ranger la mienne, et qu’un embarras survenu nous laissa près d’un demi-quart d’heure à côté l’un de l’autre. On se voyait comme à midi et il n’y avait pas moyen d’échapper.Mais ce n’est pas tout; je m’avisai de confier à Émilie que c’était la femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-là, et qu’Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne l’avait pas oubliée, et qui est rieuse, n’eut de cesse qu’elle n’eût considéré tout à son aisecette vertu, disait-elle, et cela avec des éclats de rire d’un scandale à en donner de l’humeur.Ce n’est pas tout encore: la jalouse femme n’envoya-t-elle pas chez moi dès le soir même? Je n’y étais pas: mais, dans son obstination, elle y envoya une seconde fois avec ordre de m’attendre. Moi, dès que j’avais été décidé à rester chez Émilie, j’avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre au cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en arrivant chez moi il y trouva l’amoureux messager, il crut tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien l’effet de cette nouvelle, et qu’à mon retour j’ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l’est pas, ce n’est point, comme vous l’allez croire, que je mette du prix à la continuer, c’est que, d’une part, je n’ai pas trouvé décent de me laisser quitter; et, de l’autre, que j’ai voulu vous réserver l’honneur de ce sacrifice.J’ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments; j’ai donné de longues raisons et je me suis reposé sur l’amour du soin de les faire trouver bonnes. J’ai déjà réussi. Je viens de recevoir un second billet, toujours bien rigoureux et qui confirme l’éternelle rupture, comme cela devait être, mais dont le ton n’est pourtant plus le même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est annoncé quatre fois de la manière la plus irrévocable. J’en ai conclu qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour me présenter. J’aidéjà envoyé mon chasseur pour s’emparer du suisse, et, dans un moment, j’irai moi-même faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n’y a qu’une seule formule qui porte absolution générale, et celle-là ne s’expédie qu’en présence.Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand événement.Paris, ce 15 novembre 17**.[50]LettresXLVIetXLVII.LETTRE CXXXIXLa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! Je suis cause que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous viennent de moi, durent encore, et moi je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet état de douleur et d’angoisses ont succédé le calme et les délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer! Valmont est innocent, on n’est point coupable avec autant d’amour. Ces torts graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d’amertume, il ne les avait pas, et si, sur un seul point j’ai eu besoin d’indulgence, n’avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient; peut-être même l’esprit les apprécierait mal: c’est au cœur seul qu’il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblesse, j’appellerais votre jugement à l’appui du mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l’infidélité n’est pas l’inconstance.Ce n’est pas que je ne sente que cette distinction, qu’en vain l’opinion autorise, n’en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore? Ce même tort que j’oublie, ne croyez pas qu’il se le pardonne ou s’en console, et pourtant combien n’a-t-il pas réparé cette légère faute par l’excès de son amour et celui de mon bonheur!Ou ma félicité est plus grande, ou j’en sens mieux le prix depuis que j’ai craint de l’avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c’est que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d’éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît de bonheur que j’ai goûté depuis. O! ma tendre mère, grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par trop de précipitation; grondez-la d’avoir jugé témérairement et calomnié celui qu’elle ne devait pas cesser d’adorer; mais, en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse et augmentez sa joie en la partageant.Paris, ce 15 novembre 17**, au soir.LETTRE CXLLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter une, et depuis trois jours que je devrais l’avoir reçue, je l’attends encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu’au lieu de reproches et de méfiance, il n’ait produit que de nouvelles tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée, je ne vous en dirai mot, et sans l’événement imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque temps, je me charge de ce soin.Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne devinerez pas, Mmede Tourvel ne m’occupait plus depuis quelques jours, et comme ces raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j’en étais devenu plus assidu auprès d’elle. Grâce à l’obligeant portier, je n’avais aucun obstacle à vaincre, et nous menions, votre pupille et moi, une vie commode et réglée. Maisl’habitude amène la négligence: les premiers jours nous n’avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé l’incident dont j’ai à vous instruire, et si, pour mon compte, j’en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la petite fille.Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l’abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre s’ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute sur mon épée, tant pour ma défense que pour celle de notre commune pupille; je m’avance et ne vois personne; mais, en effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière, j’ai été à la recherche et n’ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires, et sans doute la porte, poussée seulement ou mal fermée, s’était rouverte d’elle-même.En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne l’ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée ou s’était sauvée dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance et sans autre mouvement que d’assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire revenir; mais elle s’était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas à en ressentir les effets.Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins équivoques encore m’ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d’abord celui où elle était auparavant, car elle ne s’en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu’à elle, on n’avait conservé tant d’innocence en faisant si bien tout ce qu’il fallait pour s’en défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu’il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j’irais sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu’en les prévenant qu’on allait venir les chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu’elle de son côté, sonnerait la femme de chambre; qu’elle lui ferait ou ne lui ferait pas la confidence, comme elle voudrait, mais qu’elle enverrait chercher du secours et défendrait surtout qu’on réveillât Mmede Volanges, attention délicate et naturelle d’une fille qui craint d’inquiéter sa mère.J’ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j’ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d’où je ne suis pas encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d’ailleurs, est venu à midi me rendre compte de l’état de la malade. Je ne m’étais pas trompé; mais il espère que, s’il ne survient pas d’accident, on ne s’apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret; le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s’arrangera comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile qu’on en parle.Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m’en ferait douter; je n’y croirais même plus du tout, si le désir que j’en ai ne me faisait chercher tous les moyens d’en conserver l’espoir.Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.Paris, ce 21 novembre 17**.LETTRE CXLILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c’est seulement qu’il m’en coûte de vous les dire.Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu’entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser?Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la présidente, mais qu’est-ce donc qu’elle prouve pour votre système ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n’en pas saisir toutes les occasions qui vousparaîtraient agréables ou faciles; je ne doutais même pas qu’il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue, jusqu’aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage d’esprit qu’on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui ne sait que c’est là le simple courant du monde et votre usage à tous tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu’auxespèces! Celui qui s’en abstient aujourd’hui passe pour romanesque, et ce n’est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.Mais ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé, ce que je pense encore, c’est que vous n’en avez pas moins de l’amour pour votre présidente; non pas, à la vérité, de l’amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou les qualités qu’elle n’a pas; qui la place dans une classe à part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient encore attaché à elle, même alors que vous l’outragez; tel enfin que je conçois qu’un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce qui ne l’empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît d’autant plus juste que, comme lui, jamais vous n’êtes ni l’amant, ni l’ami d’une femme, mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet, et, trop heureux d’y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d’obtenir votre pardon, vous me quittezpour ce grand événement.Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m’y parlez pas de cette femme uniquement, c’est que vous ne voulez m’y rien direde vos grandes affaires; elles vous semblent si importantes que le silence que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c’est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous demandez tranquillement s’il y a encorequelque intérêt commun entre vous et moi? Prenez-y garde, vicomte! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable, et craindre de la faire en ce moment, c’est peut-être déjà en dire trop. Aussi je n’en veux absolument plus parler.Tout ce que je peux faire, c’est de vous raconter une histoire. Peut-être n’aurez-vous pas le temps de la lire ou celui d’y faireassez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au pis aller, qu’une histoire de perdue.Un homme de ma connaissance s’était empêtré, comme vous, d’une femme qui lui faisait peu d’honneur. Il avait bien par intervalle, le bon esprit de sentir que tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort, mais quoiqu’il en rougît, il n’avait pas le courage de rompre. Son embarras était d’autant plus grand qu’il s’était vanté à ses amis d’être entièrement libre et qu’il n’ignorait pas que le ridicule qu’on a augmente toujours en proportion qu’on s’en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire après:Ce n’est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au public en cet état d’ivresse et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son ami:Ce n’est pas ma faute. Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre avis la lettre qui suit, comme un remède dont l’usage pourrait être utile à son mal.«On s’ennuie de tout, mon ange, c’est une loi de la nature; ce n’est pas ma faute.«Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupée entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.«Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.«Il suit de là que depuis quelque temps je t’ai trompé, mais aussi ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte! Ce n’est pas ma faute.«Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais si la nature n’a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.«Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.»De vous dire, vicomte, l’effet de cette dernière tentative et ce qui s’en est suivi, ce n’est pas le moment, mais je vous promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi monultimatumsur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu tout simplement...A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c’est un article à réserver jusqu’au lendemain du mariage pour la Gazette de médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre postérité. Bonsoir, vicomte.Du château de..., ce 24 novembre 17**.LETTRE CXLIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j’ai mal lu ou mal entendu, et votre lettre, et l’histoire que vous m’y faites, et le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c’est que ce dernier m’a paru original et propre à faire de l’effet; aussi je l’ai copié tout simplement, et tout simplement encore je l’ai envoyé à la céleste présidente. Je n’ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l’ai préféré ainsi, parce que d’abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce que j’ai pensé qu’elle n’aurait pas trop de toute la nuit pour se recueillir et méditersur ce grand événement, dussiez-vous une seconde fois me reprocher l’expression.J’espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée, mais il est près de midi, et je n’ai encore rien reçu. J’attendrai jusqu’à cinq heures, et si alors je n’ai pas eu de nouvelles, j’irai en chercher moi-même, car, surtout en procédés, il n’y a que le premier pas qui coûte.A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort empresséd’apprendre la fin de l’histoire de cet homme de votre connaissance si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce?Je ne désire pas moins de recevoir votreultimatum, comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez encore de l’amour! Ah! sans doute il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et j’attends tout de vos bontés.Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre qu’à deux heures, dans l’espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.A deux heures après midi.Toujours rien, l’heure me presse beaucoup; je n’ai pas le temps d’ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous encore les plus tendres baisers d’amour?Paris, ce 27 novembre 17**.
LETTRE CXXVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé croire qu’elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et depuis hier elle n’a plus rien à m’accorder.Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir l’apprécier, mais je m’étonne du charme inconnu que j’ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d’une femme jusque dans le moment même de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n’est pourtant pas non plus celui de l’amour; car enfin, si j’ai eu quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j’ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d’hier m’aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais; quand j’aurais un moment partagé le trouble et l’ivresse que je faisais naître, cette illusion passagère serait dissipée à présent, et cependant le même charme subsiste. J’aurais même, je l’avoue, un plaisir assez doux à m’y livrer, s’il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il faut, avant tout le combattre et l’approfondir.Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au moins dans cette idée et je voudrais qu’elle fût vraie.Dans la foule des femmes auprès desquelles j’ai rempli jusqu’à ce jour le rôle et les fonctions d’amant, je n’en avais encore rencontré aucune qui n’eût, au moins, autant d’envie de se rendre que j’en avais de l’y déterminer; je m’étais même accoutumé à appelerprudescelles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d’autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu’imparfaitement les premières avances qu’elles ont faites.Ici, au contraire, j’ai trouvé une première prévention défavorableet fondée depuis sur les conseils et les rapports d’une femme haineuse, mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée; un attachement à la vertu que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n’avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.Ce n’est donc pas comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est plus facile de profiter que de s’enorgueillir; c’est une victoire complète, achetée par une campagne pénible et décidée par de savantes manœuvres. Il n’est donc pas surprenant que ce succès dû à moi seul, m’en devienne plus précieux, et le surcroît de plaisir que j’ai éprouvé dans mon triomphe et que je ressens encore n’est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve l’humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l’esclave même que je me serais asservie, que je n’aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur, et que la faculté de m’en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté. Mais je vous parle de ma rupture, et vous ignorez encore par quels moyens j’en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez à quoi s’expose la sagesse en essayant de secourir la folie. J’étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j’obtenais, que j’espère vous rendre les uns et les autres avec une exactitude dont vous serez contente.Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48], quel médiateur j’avais choisi pour me rapprocher de ma belle et avec quel zèle le saint personnage s’est employé pour nous réunir. Ce qu’il faut vous dire encore et que j’avais appris par une lettre interceptée suivant l’usage, c’est que la crainte et la petite humiliation d’être quittée avaient un peu dérangé la prudence de l’austère dévote et avaient rempli son cœur et sa têtede sentiments et d’idées qui, pour n’avoir pas le sens commun, n’en étaient pas moins intéressants. C’est après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu’hier jeudi 28, jour préfix et donné par l’ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.Il était six heures du soir quand j’arrivai chez la belle recluse, car depuis son retour sa porte était restée fermée à tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m’annonça, mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le domestique qui m’avait introduit eut à faire quelque service dans l’appartement, elle en parut impatientée. Nous remplîmes cet intervalle par les compliments d’usage. Mais pour ne rien perdre d’un temps dont tous les moments étaient précieux, j’examinais soigneusement le local et, dès lors, je marquai de l’œil le théâtre de ma victoire. J’aurais pu en choisir un plus commode, car, dans cette même chambre il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu’en face d’elle était un portrait du mari et j’eus peur je l’avoue, qu’avec une femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de ce côté ne détruisît en un moment l’ouvrage de tant de soins. Enfin, nous restâmes seuls et j’entrai en matière.Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que j’avais éprouvé et j’ai particulièrement appuyé sur leméprisqu’on m’avait témoigné. On s’en est défendu comme je m’y attendais et comme vous vous y attendiez bien aussi, j’en ai fondé la preuve sur la méfiance et l’effroi que j’avais inspirés, sur la suite scandaleuse qui s’en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui aurait été bien facile, j’ai cru devoir l’interrompre et pour me faire pardonner cette manière brusque, je l’ai couverte aussitôt par une cajolerie: «Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cœur une impression si profonde, tant de vertus n’en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m’en rapprocher, j’avais osé m’en croire digne. Je ne vous reproche point d’en avoir jugé autrement, mais je me punis de mon erreur.» Comme on gardait le silence de l’embarras, j’ai continué: «J’ai désiré, madame, ou de me justifierà vos yeux ou d’obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque tranquillité des jours auxquels je n’attache plus de prix depuis que vous avez refusé de les embellir.»Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne me permettait pas...» Et la difficulté d’achever le mensonge que le devoir exigeait n’a pas permis de finir la phrase. J’ai donc repris du ton le plus tendre: «Il est donc vrai que c’est moi que vous avez fui?—Ce départ était nécessaire.—Et que vous m’éloignez de vous?—Il le faut.—Et pour toujours?—Je le dois.» Je n’ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et que ses yeux ne s’élevaient pas jusqu’à moi.Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me levant avec l’air du dépit: «Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute la mienne. Eh bien! oui, madame, nous serons séparés, séparés même plus que vous ne pensez, et vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage.» Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer: «La résolution que vous avez prise..., dit-elle.—N’est que l’effet de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au delà même de vos souhaits.—Je désire votre bonheur», répondit-elle. Et le son de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi, me précipitant à ses genoux et du ton dramatique que vous me connaissez: «Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! jamais! jamais!» J’avoue qu’en me livrant à ce point, j’avais beaucoup compté sur le secours des larmes; mais soit mauvaise disposition, soit peut-être seulement l’effet de l’attention pénible et continuelle que je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen était également bon et qu’il suffisait de l’étonner par un grand mouvement pour que l’impression en restât profonde et favorable. Je suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en défaut, et pour cela, changeant seulement l’inflexion de ma voix et gardant la même posture: «Oui, continuai-je, j’en fais le serment à vos pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces dernières paroles,nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d’un air effrayé et s’échappa de mes bras, dont je l’avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir, car j’avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule dès qu’elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j’étais fort éloigné de vouloir prendre. Cependant, tandis qu’elle se dérobait à moi, j’ajoutai d’un ton bas et sinistre, mais de façon qu’elle pût m’entendre: «Eh bien! la mort!»Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je jetai sur elle comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l’air d’être égarés, n’en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait assez que l’effet était tel que j’avais voulu le produire; mais comme en amour rien ne se finit que de très près et que nous étions alors assez loin l’un de l’autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent sans en affaiblir l’impression.Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J’ai voulu vivre pour votre bonheur et je l’ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité et je la trouble encore.» Ensuite, d’un air composé, mais contraint: «Pardon, madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer les mouvements. Si j’ai eu tort de m’y livrer, songez au moins que c’est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure.» Et, pendant ce long discours, je me rapprochais insensiblement. «Si vous voulez que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille.—Eh bien oui, je vous le promets», lui dis-je. J’ajoutai d’une voix plus faible: «Si l’effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt d’un air égaré, je suis venu, n’est-il pas vrai pour vous rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage.» Et tirant de ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m’attachait à lavie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour jamais.»Ici, l’amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude: «Mais, monsieur de Valmont, qu’avez-vous et que voulez-vous dire? La démarche que vous faites aujourd’hui n’est-elle pas volontaire? N’est-ce pas le fruit de vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j’ai suivi par devoir?—Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.—Et quel est-il?—Le seul qui puisse en me séparant de vous, mettre un terme à mes peines.—Mais, répondez-moi, quel est-il?» Là, je la pressai de mes bras sans qu’elle se défendît aucunement, et jugeant par cet oubli des bienséances combien l’émotion était forte et puissante: «Femme adorable, lui dis-je en risquant l’enthousiasme, vous n’avez pas d’idée de l’amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu’à quel point vous fûtes adorée et de combien ce sentiment m’était plus cher que mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles! puissent-ils s’embellir de tout le bonheur dont vous m’avez privé! Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme, et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon cœur. Adieu.»Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter avec violence, j’observais l’altération de la figure, je voyais surtout les larmes la suffoquer et ne couler cependant que rares et pénibles. Ce ne fut qu’alors que je pris le parti de feindre de m’éloigner; aussi, me retenant avec force: «Non, écoutez-moi, dit-elle vivement.—Laissez-moi, répondis-je.—Vous m’écouterez, je le veux.—Il faut vous fuir, il le faut!—Non!...» s’écria-t-elle. A ce dernier mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d’un si heureux succès, je feignis un grand effroi, mais tout en m’effrayant, je la conduisais, ou la portais vers le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet, elle ne revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerre que nous avons remarqué souvent être si semblable à l’autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J’ai forcé à combattrel’ennemi, qui ne voulait que temporiser; je me suis donné par de savantes manœuvres, le choix du terrain et celui des dispositions; j’ai su inspirer la sécurité à l’ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j’ai su y faire succéder la terreur avant d’en venir au combat; je n’ai rien mis au hasard que par la considération d’un grand avantage en cas de succès et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin je n’ai engagé l’action qu’avec une retraite assurée par où je pusse couvrir et conserver tout ce que j’avais conquis précédemment. C’est, je crois, tout ce qu’on peut faire; mais je crains à présent, de m’être amolli, comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s’est passé depuis.Je m’attendais bien qu’un si grand événement ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d’usage; et si je remarquai d’abord un peu plus de confusion et une sorte de recueillement, j’attribuai l’un et l’autre à l’état de prude: aussi, sans m’occuper de ces légères différences que je croyais purement locales, je suivais simplement la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive d’ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu’une seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.Figurez-vous une femme assise, d’une raideur immobile et d’une figure invariable; n’ayant l’air ni de penser, ni d’écouter, ni d’entendre; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez contenues, mais qui coulent sans effort. Telle était Mmede Tourvel pendant mes discours; mais si j’essayais de ramener son attention vers moi par une caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les sanglots et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé.Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes; la dernière même fut si violente que j’en fus entièrement découragé et craignis un moment d’avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d’usage et dans le nombre se trouva celui-ci: «Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur?» A ce mot, l’adorable femme se tourna vers moi, et sa figure, quoique encore un peuégarée, avait pourtant déjà repris son expression céleste.—«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous devinez ma réponse.—«Vous êtes donc heureux?» Je redoublai les protestations.—«Et heureux par moi!» J’ajoutai les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s’assoupirent; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil, et m’abandonnant une main que j’avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me console et me soulage.»Vous jugez qu’ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c’était réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter un second succès, j’éprouvai d’abord quelque résistance, et ce qui s’était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé à mon secours cette même idée de mon bonheur, j’en ressentis bientôt les favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre personne; je ne puis plus supporter mon existence qu’autant qu’elle servira à vous rendre heureux. Je m’y consacre tout entière: dès ce moment je me donne à vous et vous n’éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu’elle me livra sa personne et ses charmes et qu’elle augmenta mon bonheur en le partageant. L’ivresse fut complète et réciproque; et, pour la première fois la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point et j’ai eu besoin de me travailler pour m’en distraire.Ah! pourquoi n’êtes-vous pas ici pour balancer au moins le charme de l’action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour attendre, n’est-il pas vrai? et j’espère pouvoir regarder comme convenu entre nous, l’heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m’exécute, et que, comme je vous l’ai promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche et laissez là le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez-vous que je vous gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l’indulgence. Et puis je n’oublie pas qu’en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois me soumettre, de nouveau à vospetites fantaisies. Souvenez-vous cependant, que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits de l’ami.Adieu, comme autrefois... Oui,adieu, mon ange! je t’envoie tous les baisers de l’amour.P.-S.—Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été obligé de quitter son corps? C’est aujourd’hui la nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d’un tort qu’il n’a pas eu, et votre succès est complet!Paris, ce 29 octobre 17**.[48]LettresCXXetCXXII.LETTRE CXXVIMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la fatigue de ma dernière lettre ne m’avait rendu mes douleurs, ce qui m’a encore privée tous ces jours-ci de l’usage de mon bras. J’étais bien pressée de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m’avez données de mon neveu, et je ne l’étais pas moins de vous en faire pour votre compte, de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement là un coup de la Providence qui, en touchant l’un, a aussi sauvé l’autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmure, vous avez je crois, quelques actions de grâces à lui rendre. Ce n’est pas que je ne sente fort bien qu’il vous eût été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première, et que celle de Valmont n’en eût été que la suite; il semble même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu’est-ce que ces considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n’avoir pas eu le choix des moyens?Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous redoutez s’allégeront d’elles-même; et quand elles devraient subsister toujours et dans leur entier, vous n’ensentirez pas moins qu’elles seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente sévérité: l’amour est un sentiment indépendant que la prudence peut faire éviter, mais qu’elle ne saurait vaincre, et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut absolu d’espoir. C’est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il est cruel d’effrayer un malade désespéré qui n’est plus susceptible que de consolations et de palliatifs; mais il est sage d’éclairer un convalescent sur les dangers qu’il a courus, pour lui inspirer la prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être nécessaires.Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c’est comme tel que je vous parle et que je vous dis que les petites incommodités que vous ressentez à présent, et qui, peut-être exigent quelques remèdes, ne sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l’amie d’une femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d’ajouter que cette passion qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par son objet. Si j’en crois ce qu’on m’en dit, mon neveu, que j’avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d’agréments, n’est ni sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d’elles et met presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que vous l’auriez converti. Jamais personne, sans doute, n’en fut plus digne: mais tant d’autres s’en sont flattées de même, dont l’espoir a été déçu, que j’aime bien mieux que vous n’en soyez pas réduite à cette ressource.Considérez à présent, ma chère belle, qu’au lieu de tant de dangers que vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience et votre propre tranquillité, la satisfaction d’avoir été la principale cause de l’heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit en grande partie, l’ouvrage de votre courageuse résistance, et qu’un moment de faiblesse de votre part n’eût peut-être laissé mon neveu dans un égarement éternel. J’aime à penser ainsi, et désire vous voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage.Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me l’annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux où vous l’aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère d’avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée de ne rien faire qui ne fût digne d’elle et de vous!Du château de..., ce 30 octobre 17**.LETTRE CXXVIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Si je n’ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce n’est pas que je n’en aie pas eu le temps; c’est tout simplement qu’elle m’a donné de l’humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J’avais donc cru n’avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l’oubli; mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées qu’elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis.J’ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail; mais il ne m’a jamais convenu d’en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins, à présent que vous ne pouvez plus l’ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau, pour m’occuper de vous? Et pour m’en occuper comment? en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votreHautesse. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment dece charme inconnuquel’adorable, la célesteMmede Tourvel, vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de compromettre, auprès del’attachante Cécile, l’idée supérieure que vous êtes bien aise qu’elle conserve de vous; alors descendant jusqu’à moi, vous y viendrez chercher des plaisirs moins vifs à la vérité, mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à mon bonheur.Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même; mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j’ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C’est peut-être un tort que j’ai; mais je vous préviens que j’en ai beaucoup d’autres encore.J’ai surtout celui de croire quel’écolier, ledoucereuxDanceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s’en faire un mérite, une première passion, avant même qu’elle ait été satisfaite, et m’aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait malgré ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je me permettrai même d’ajouter que, s’il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.Et par quelles raisons, m’allez-vous demander? Mais d’abord il pourrait fort bien n’y en avoir aucune, car le caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire; et moi, au lieu d’en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d’en attendre, je serais capable de croire que vous m’en devriez encore! Vous voyez bien qu’aussi éloignés l’un de l’autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d’aucune manière; et je crains qu’il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d’autres arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer mieux!...Adieu, comme autrefois, dites-vous? Mais autrefois, ce me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m’aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes rôles, et surtout vous vouliez bien attendre que j’eusse dit oui avant d’être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu’au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme à présent.Votre servante, monsieur le vicomte.Du château de..., ce 31 octobre 17**.LETTRE CXXVIIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Je n’ai reçu qu’hier, madame, votre tardive réponse. Elle m’aurait tuée sur-le-champ, si j’avais eu encore mon existence en moi; mais un autre en est possesseur, et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis vous dire, c’est que, placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m’en vante, ni ne m’en accuse; je dis simplement ce qui est.Vous sentirez aisément, d’après cela, quelle impression a dû me faire votre lettre, et les vérités sévères qu’elle contient. Ne croyez pas cependant qu’elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu’elle puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n’est pas que je n’aie des moments cruels; mais quand mon cœur est le plus déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idée, ou plutôt elle change tout en plaisirs.C’est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c’est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée. Si quelque jour il en juge autrement,... il n’entendra de ma part ni plainte ni reproche. J’ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal et mon parti est pris.Vous voyez à présent combien peu doit m’affecter la crainte que vous paraissez avoir qu’un jour M. de Valmont ne me perde; car, avant de le vouloir, il aura donc cessé de m’aimer, et que me feront alors de vains reproches que je n’entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme je n’aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire; et s’il est forcé de reconnaître que je l’aimais, je serai suffisamment justifiée.Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J’ai préféré le malheur de perdre votre estime par ma franchise à celui de m’en rendre indigne par l’avilissement du mensonge. J’ai cru devoir cette entière confiance à vos anciennes bontés pour moi.Ajouter un mot de plus, pourrait vous faire soupçonner que j’ai l’orgueil d’y compter encore, quand au contraire, je me rends justice en cessant d’y prétendre. Je suis, avec respect, madame, votre très humble et très obéissante servante.Paris, ce 1ernovembre 17**.LETTRE CXXIXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Dites-moi donc, ma belle amie, d’où peut venir ce ton d’aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc ce crime que j’ai commis, apparemment sans m’en douter, et qui vous donne tant d’humeur? J’ai eu l’air, me reprochez-vous, de compter sur votre consentement avant de l’avoir obtenu; mais je croyais que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le monde, ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance, et depuis quandcesentiment nuit-il à l’amitié ou à l’amour? En réunissant l’espoir au désir, je n’ai fait que céder à l’impulsion naturelle, qui nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que nous cherchons; et vous avez pris pour l’effet de l’orgueil ce qui ne l’était que de mon empressement. Je sais fort bien que l’usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais vous savez aussi que ce n’est qu’une forme, un simple protocole; et j’étais, ce me semble, autorisé à croire que ces précautions minutieuses n’étaient plus nécessaires entre nous.Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l’insipide cajolerie, qui affadit si souvent l’amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à cette manière, ne vient-il que de celui que j’attache au bonheur qu’elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus pénible encore de vous voir en juger autrement.Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je n’imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu’il existât une femme dans le monde qui me parût préférable à vous, etencore moins, que j’aie pu vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre miroir est fidèle. Mais n’auriez-vous pas pu en conclure avec plus de facilité et de justice, qu’à coup sûr je n’avais pas jugé ainsi de vous?Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble pourtant qu’elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me suis permis de donner à d’autres femmes. Je l’infère au moins de votre affectation à relever les épithètesd’adorable,de céleste,d’attachante, dont je me suis servi en vous parlant de Mmede Tourvel ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que l’on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve quand on parle? Et si, dans le moment même où j’étais si vivement affecté ou par l’une ou par l’autre, je ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux, puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu’au préjudice des deux autres, je ne crois pas qu’il y ait là si grand sujet de reproche.Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur lecharme inconnudont vous me paraissez aussi un peu choquée; car, d’abord, de ce qu’il est inconnu, il ne s’ensuit pas qu’il soit plus fort. Hé! qui pourrait l’emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J’ai donc voulu dire seulement que celui-là était d’un genre que je n’avais pas encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et j’avais ajouté, ce que je répète aujourd’hui, que, quel qu’il soit, je saurai le combattre et le vaincre. J’y mettrai bien plus de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous n’avez pas oublié que c’est à votre demande que je me suis chargé de cette enfant, et je n’attends que votre congé pour m’en défaire. J’ai pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j’ai pu même la croire un momentattachante, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours un peu dans son ouvrage; mais assurément, elle n’a pas assez de confiance en aucun genre pour fixer en rien l’attention.A présent, ma belle amie, j’en appelle à votre justice, à vos premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l’entière confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu’il vous sera facile de m’en dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras, je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cœur.Adieu, ma belle amie; j’attends votre réponse avec beaucoup d’empressement.Paris, ce 3 novembre 17**.LETTRE CXXXMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille? Pourquoi semblez-vous m’annoncer que toute correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n’avoir pas deviné ce qui était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cœur, pour croire qu’il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m’a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi qu’à vous-même!O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop digne d’être aimée, pour que jamais l’amour vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et sensible, n’a pas trouvé l’infortune dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils apprécier la femme qu’ils possèdent?Ce n’est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-là même, combien peu savent encore se mettre à l’unisson de notre cœur! Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus d’emportement, mais ils neconnaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et dont l’unique objet est toujours l’objet aimé. L’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant d’une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l’un est de satisfaire des désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître. Plaire, n’est pour lui qu’un moyen de succès; tandis que pour elle, c’est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n’est autre chose que l’abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la réalité. Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l’amour, n’est dans l’homme qu’une préférence, qui sert, au plus, à augmenter un plaisir, qu’un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas; tandis que dans les femmes, c’est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté.Et n’allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses, et qu’on peut citer, puissent s’opposer avec succès à ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix publique qui, pour les hommes seulement, a distingué l’infidélité de l’inconstance: distinction dont ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour notre sexe, n’a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu’elles espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.J’ai cru, ma chère belle, qu’il pourrait vous être utile d’avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d’un bonheur parfait dont l’amour ne manque jamais d’abuser notre imagination: espoir trompeur, auquel on tient encore, même alors qu’on se voit forcé de l’abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels, inséparables d’une passion vive! Cet emploi d’adoucir vos peines ou d’en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande seulement, c’est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n’est pas le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les unsles autres? Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs, et j’ose même croire qu’à ses yeux paternels, une foule de vertus peut racheter une faiblesse.Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu’un entier découragement; n’oubliez pas qu’en rendant un autre possesseur de votre existence, pour me servir de votre expression, vous n’avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu’ils en possédaient à l’avance, et qu’ils ne cesseront jamais de réclamer.Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l’objet de ses plus chères pensées.Du château de..., ce 4 novembre 17**.LETTRE CXXXILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de vous cette fois-ci que l’autre; mais à présent, causons de bonne amitié et j’espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l’arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie.N’avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l’unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et que, s’il est précédé du désir qui rapproche, il n’est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C’est une loi de la nature, que l’amour seul peut changer; et de l’amour en a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait vraiment fort embarrassant, si on ne s’était pas aperçu qu’heureusement il suffisait qu’il en existât d’un côté. La difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même sans qu’il y ait eu beaucoup à perdre; en effet, l’un jouit du bonheur d’aimer, l’autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre, et tout s’arrange.Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l’autre! Vous savez l’histoire de ces deux fripons qui se reconnurent en jouant: «Nous ne nous serons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié»; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.Pour vous prouver qu’ici votre intérêt me décide autant que le mien, et que je n’agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l’embellir pour ne la voir finir qu’à regret. Mais n’oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque douce que soit notre illusion, n’allons pas croire qu’elle puisse être durable.Vous voyez que je m’exécute à mon tour, et cela sans que vous vous soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je devais avoir la première lettre de la céleste prude; et pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d’un marché qui vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n’ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est seule? elle n’a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J’aurais donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire; mais je les passe sous silence, en compensation d’un peu d’humeur que j’ai eu peut-être dans ma dernière lettre.A présent, vicomte, il ne me reste plus qu’à vous faire une demande et elle est encore autant pour vous que pour moi: c’est de différer un moment, que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble que l’époque doit être retardée jusqu’à mon retour à la ville. D’une part, nous n’aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l’autre, j’y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu’un peu de jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche, qui pourtant ne tient plus qu’à un fil. Il en est déjà à se battre les flancs pour m’aimer; c’est au point qu’à présent je mets autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus puissant.Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c’était de l’amour, j’étais heureuse; et vous, vicomte!... Mais pourquoi s’occuper encore d’un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi que vous en disiez, c’est un retour impossible. D’abord j’exigerais des sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire, et qu’il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m’occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrire, j’aime bien mieux vous quitter brusquement.Adieu, vicomte.Du château de..., ce 6 novembre 17**.LETTRE CXXXIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m’y livrerais tout entière si je n’étais retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, que je sente en même temps que je n’en suis plus digne? Ah! j’oserai du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j’admirerai surtout cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y compatir et dont le charme puissant conserve sur les cœurs un empire si doux et si fort, même à côté du charme de l’amour.Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon bonheur? Je dis de même de vos conseils; j’en sens le prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand je l’éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu’alors Valmont est loin de leur ressembler! S’il a comme eux cette violence de passion que vous nommez emportement, combien n’est-elle pas surpassée en lui par l’excès de la délicatesse! O mon amie! vous me parlez de partagermes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois à l’amour, et de combien encore l’objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, dites-vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez comme moi! je l’aime avec idolâtrie et bien moins encore qu’il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en convient lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu’il l’inspire.Vous allez croire que c’est làune de ces idées chimériques dont l’amour ne manque jamais d’abuser notre imagination: mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu’il n’a plus rien à obtenir? Je l’avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de réserve, qui l’abandonnait rarement et qui souvent me ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions qu’on m’avait données de lui. Mais depuis qu’il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son cœur, il semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous n’étions pas nés l’un pour l’autre! si ce bonheur ne m’était pas réservé d’être nécessaire au sien! Ah! si c’est une illusion, que je meure donc avant qu’elle finisse. Mais non; je peux vivre pour le chérir, pour l’adorer. Pourquoi cesserait-il de m’aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens par moi-même; ce bonheur qu’on fait naître est le plus fort lien, le seul qui attache véritablement. Oui, c’est ce sentiment délicieux qui anoblit l’amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment digne d’une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont.Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps: voici l’heure où il a promis de venir et toute autre idée m’abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.Paris, ce 7 novembre 17**.LETTRE CXXXIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire? Faites-les-moi connaître seulement et si je balance à vous les offrir, je vous permets d’en refuser l’hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de mon sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et le prix que j’ai mis au succès, vous me soupçonnez de l’attacher à la personne? Ah! grâce au Ciel, je n’en suis pas encore réduit là, et je m’offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait être envers Mmede Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit pas vous rester de doute.J’ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque temps à une femme qui a au moins le mérite d’être d’un genre qu’on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure, m’a fait m’y livrer davantage; et encore à présent, qu’à peine le grand courant commence à reprendre, il n’est pas étonnant qu’elle m’occupe presque en entier. Mais songez donc qu’il n’y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins et ne m’avait pas tant coûté!... et jamais vous n’en avez rien conclu contre moi.Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l’empressement que j’y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les premiers temps elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir remarquer jusqu’où va ma puissance en ce genre. C’est une chose que j’étais pourtant curieux de savoir, et l’occasion ne s’en trouve pas si facilement qu’on le croit.D’abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir, et n’est jamais que cela; et auprès de celles-là, de quelque titre qu’on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l’activité faittout le mérite et parmi lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd’hui, la célébrité de l’amant, le plaisir de l’avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières; nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l’espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux circonstances qu’à la personne. Il leur vient par nous et non de nous.Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme délicate et sensible, qui fît son unique affaire de l’amour, et qui, dans l’amour même ne vît que son amant; dont l’émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît toujours du cœur pour arriver aux sens; que j’ai vue, par exemple (et je ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir toute éplorée et, le moment d’après, retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme. Enfin il fallait qu’elle réunît encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l’habitude de s’y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares et je puis croire que, sans celle-ci je n’en aurais peut-être jamais rencontré.Il ne serait donc pas étonnant qu’elle me fixât plus longtemps qu’une autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m’y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais, de ce que l’esprit est occupé, s’ensuit-il que le cœur soit esclave? Non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m’empêchera pas d’en courir d’autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables.Je suis tellement libre que je n’ai seulement pas négligé la petite Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j’ai su assurer mes communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes à sa femme en ont fait l’affaire. Concevez-vous que Danceny n’ait pas su trouver ce moyen si simple? et puis, qu’on dise que l’amour rend ingénieux! il abrutit, au contraire ceux qu’il domine. Et je ne saurais pas m’en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu de jours, affaiblir en la partageant, l’impression peut-être trop vive quej’ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit pas, je les multiplierai.Je n’en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son discret amant dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n’avez plus de raison pour l’en empêcher, et moi je consens à rendre ce service signalé au pauvre Danceny. C’est en vérité, le moins que je lui doive pour tous ceux qu’il m’a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de savoir s’il sera reçu chez Mmede Volanges; je le calme le plus que je peux, en l’assurant que, de façon ou d’autre je ferai son bonheur au premier jour, et, en attendant, je continue à me charger de la correspondance, qu’il veut reprendre à l’arrivée desa Cécile. J’ai déjà six lettres de lui, et j’en aurai bien encore une ou deux avant l’heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que je puisse m’occuper uniquement de l’espoir si doux que m’a donné votre lettre. Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d’en douter. Ai-je donc jamais cessé d’être constant pour vous? Nos liens ont été dénoués et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut qu’une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n’en sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé, je reconnaîtrai, comme lui, que j’avais laissé le bonheur pour courir après l’espérance, et je dirai comme d’Harcourt:Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma patrie[49].Ne combattez donc plus l’idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir qu’aucun d’eux n’est comparable à celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons plus délicieux encore.Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais pressez-le donc et n’oubliez pas combien je le désire.Paris, ce 8 novembre 17**.[49]Du Belloi,Tragédie du siège de Calais.LETTRE CXXXIVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer qu’ils ne veuillent s’en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle même je vous avertis que je ne veux pas m’arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez pour y ramener mon intention, pour m’y fixer quand je cherche à m’en distraire, et me faire, en quelque sorte, partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc généreux, à vous, de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l’arrangement que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous donc que je n’aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment qui vous attache à Mmede Tourvel? C’est de l’amour, ou il n’en exista jamais: vous le niez bien de cent façons, mais vous le prouvez de mille. Qu’est-ce par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous fait rapporter à l’envie d’observer le désir que vous ne pouvez ni cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que jamais vous n’en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse? Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce n’est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le fait se payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt à ne pas m’y tromper, je ne suis pas si facile à contenter.C’est ainsi qu’en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m’avoir déplu, j’ai vu cependant que peut-être sans vous en apercevoir, vous n’en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n’est plus l’adorable, la céleste Mmede Tourvel, mais c’estune femme étonnante,une femme délicate et sensible, et cela à l’exclusion de toutes les autres;une femmerare enfinet tellequ’on n’en rencontrerait pas une seconde. Il en est de même de ce charme inconnu qui n’est pasle plus fort. Eh bien! soit: mais puisque vous ne l’aviez jamais trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous ne la trouveriez pas davantage à l’avenir, et la perte que vous feriez n’en serait pas moins irréparable. Ou ce sont là, vicomte, des symptômes assurés d’amour, ou il faut renoncer à en trouver aucun.Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis promis de n’en plus prendre; j’ai trop bien reconnu qu’elle pouvaitdevenirun piège dangereux. Croyez-moi, ne soyons qu’amis et restons-en là. Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti qu’on sent être mauvais.Ce n’est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion que je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que j’exigerais et quevousne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce motexiger, parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous m’allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux! Loin de me fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n’est pas avec vous que je veux dissimuler, j’en ai peut-être besoin.J’exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante Mmede Tourvel ne fût plus pour vous qu’une femme ordinaire, une femme telle qu’elle est seulement: car il ne faut pas s’y tromper, ce charme qu’on croit trouver chez les autres, c’est en nous qu’il existe, et c’est l’amour seul qui embellit tant l’objet aimé. Ce que je vous demande là, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l’effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l’avoue, je n’en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que par l’ensemble de votre conduite.Ce n’est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite Cécile que vous m’offrez de si bonne grâce, je ne m’en soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer ce pénible service jusqu’à nouvel ordre de ma part; soit que j’aimasse à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu’il en soit, je voudrais être obéie, et mes ordres seraient bien rigoureux!Il est vrai qu’alors je me croirais obligée de vous remercier;que sait-on, peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, j’abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez que ceci n’est plus qu’une conversation, un simple récit d’un projet impossible, et je ne veux pas l’oublier toute seule...Savez-vous que mon procès m’inquiète un peu? J’ai voulu enfin connaître au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques lois, et surtout beaucoup d’autorités, comme ils les appellent: mais je n’y vois pas autant de raison et de justice. J’en suis presque à redouter d’avoir refusé l’accommodement. Cependant je me rassure, en songeant que le procureur est adroit, l’avocat éloquent, et la plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le respect pour les anciens usages!Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c’est bien le regret d’un désœuvré! Je lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m’en console par la générosité qu’il y trouve.Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que j’éprouve.Du château de..., ce 11 novembre 17**.LETTRE CXXXVLa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.J’essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah! Dieu, quand je songe qu’à ma dernière lettre c’était l’excès de mon bonheur qui m’empêchait de la continuer! C’est celui de mon désespoir qui m’accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs, et m’ôte celle de les exprimer.Valmont... Valmont ne m’aime plus, il ne m’a jamais aimée.L’amour ne s’en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m’outrage. Tout ce qu’on peut réunir d’infortunes, d’humiliations, je les éprouve, et c’est de lui qu’elles me viennent.Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j’étais si loin d’en avoir! Je n’ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l’ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches et tes larmes? c’est bien de toi qu’il s’occupe!...Il est donc vrai qu’il m’a sacrifiée, livrée même... et à qui?... une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j’ai perdu jusqu’au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s’appuie sur le remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez cependant pour moi, si vous pouvez vous former l’idée de ce que je souffre.Je viens de relire ma lettre, et je m’aperçois qu’elle ne peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d’avoir le courage de vous raconter ce cruel événement. C’était hier; je devais pour la première fois depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures; jamais il ne m’avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que j’eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après, et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais s’il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu’il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui l’obligeait de me quitter, et il s’en alla: ce ne fut pourtant pas sans m’avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et qu’alors je crus sincères.Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser de mes premiers engagements, puisque j’étais libre de les remplir. Je finis ma toilette et montai en voiture. Malheureusement mon cocher me fit passer devant l’Opéra, et je me trouvai dans l’embarras de la sortie; j’aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de la mienne, la voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce n’était pas de crainte; et la seule idée qui m’occupait était le désir que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne. Je m’avançaisur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser, et c’en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous aurez peine à croire c’est que cette même fille, apparemment instruite par une odieuse confidence, n’a pas quitté la portière de la voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène.Dans l’anéantissement où j’en fus, je me laissai pourtant conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d’y rester; je me sentais à chaque instant, prête à m’évanouir, et surtout je ne pouvais retenir mes larmes.En rentrant, j’écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma lettre aussitôt; il n’était pas chez lui. Voulant à quelque prix que ce fût, sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec ordre de l’attendre: mais avant minuit mon domestique revint en me disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître ne rentrerait pas de la nuit. J’ai cru ce matin n’avoir plus autre chose à faire qu’à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus revenir chez moi. J’ai en effet donné des ordres en conséquence; mais, sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s’est point encore présenté, et je n’ai pas même reçu un mot de lui.A présent, ma chère amie, je n’ai plus rien à ajouter: vous voilà instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n’avoir pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.Paris, ce 15 novembre 17**.LETTRE CXXXVILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Sans doute, monsieur, après ce qui s’est passé hier, vous ne vous attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n’y plus venir, que de vous redemander des lettres qui n’auraient jamais dû exister et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l’aveuglementque vous aviez fait naître, ne peuvent que vous être indifférentes à présent qu’il est dissipé, et qu’elles n’expriment plus qu’un sentiment que vous avez détruit.Je reconnais et j’avoue que j’ai eu tort de prendre en vous une confiance dont tant d’autres avant moi avaient été les victimes; en cela je n’accuse que moi seule: mais je croyais au moins n’avoir pas mérité d’être livrée par vous, au mépris et à l’insulte. Je croyais qu’en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à l’estime des autres et à la mienne, je pouvais m’attendre cependant à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont l’opinion sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l’amour; votre cœur n’entendrait pas le mien. Adieu, monsieur.Paris, ce 15 novembre 17**.LETTRE CXXXVIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre; j’ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d’y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j’ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n’ai connu l’orgueil que du moment où vous m’avez jugé digne de vous! Les apparences vous ont déçue; et je conviens qu’elles ont pu être contre moi: mais n’aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu’il fallait pour les combattre? et ne s’est-il pas révolté à la seule idée qu’il pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l’avez cru cependant! Ainsi, non seulement vous m’avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous voustrouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc moi-même bien vil à vos yeux?Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire. J’avouerai tout: une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre attention et la mienne sur un moment d’erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! si en m’accusant, je dois exciter votre colère, vous n’aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à mes remords.Cependant, qui le croirait? cet événement a pour première cause le charme tout-puissant que j’éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que j’allais chercher. J’espérais la rejoindre à l’Opéra, et ma démarche fut pareillement infructueuse. Émilie que j’y trouvai, que j’ai connue dans un temps où j’étais bien loin de connaître ni vous ni l’amour, Émilie n’avait pas sa voiture et me demanda à la remettre chez elle à quatre pas de là. Je n’y vis aucune conséquence, et j’y consentis. Mais ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez portée à me juger coupable.La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur moi qu’elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J’avoue même qu’elle me fit tenter d’engager cette fille à ne pas se montrer; cette précaution de la délicatesse a tourné contre l’amour. Accoutumée, comme toutes celles de son état, à n’être sûre d’un empire toujours usurpé que par l’abus qu’elles se permettent d’en faire, Émilie se garda bien d’en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon embarras s’accroître, plus elle affectait de se montrer; et sa folle gaîté, dont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l’objet, n’avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait encore de mon respect et de mon amour.Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces torts,qui seraient ceux de tout le monde,et lesseuls dont vous me parlez, ces torts n’existant pas, ne peuvent m’être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur ceux de l’amour: je ne garderai pas sur eux le même silence; un trop grand intérêt m’oblige à le rompre.Ce n’est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable égarement, je puisse sans une extrême douleur, prendre sur moi d’en rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en porter la peine, ou j’attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse?Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma faute; je m’avoue coupable. Mais je n’avoue point, je n’avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de l’amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens, entre un moment d’oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme délicate, et s’y soutenir que par l’estime, et dont enfin le bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l’amour. Craignez surtout de vous profaner vous-même, en réunissant, sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter une rivalité qu’elles sentent malgré elles pouvoir s’établir, éprouver les tourments d’une jalousie également cruelle et humiliante: mais vous détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos regards; et, pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez l’offense sans la ressentir.Mais quelle peine m’imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir de vous avoir affligée, à l’idée accablante de m’être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce qu’elles me sont nécessaires, et qu’elles ne peuvent me venir que de vous.Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur éternelle, vous en avez le droit; frappez: mais si plus indulgente, ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos cœurs; cette volupté de l’âme toujours renaissante et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que chacun denous devait à l’autre; tous ces biens de l’amour et que lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j’ai tout perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C’est à vous à décider maintenant. Je n’ajoute plus qu’un mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu’il dépendrait de vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd’hui à un désespoir éternel!Paris, ce 15 novembre 17**.LETTRE CXXXVIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n’est point ma faute si les circonstances me forcent d’en jouer le rôle. Consentez seulement et revenez; vous verrez bientôt par vous-même, combien je suis sincère. J’ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd’hui.J’étais donc chez la tendre prude, et j’y étais bien sans aucune autre affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute la nuit au bal précoce de MmeV... Le désœuvrement m’avait fait désirer d’abord de prolonger cette soirée, et j’avais même à ce sujet, exigé un petit sacrifice; mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me promettais fut troublé par l’idée de cet amour que vous vous obstinez à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte que je n’éprouvai plus d’autre désir que celui de pouvoir à la fois m’assurer et vous convaincre que c’était, de votre part, pure calomnie.Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez léger, je laissai là ma belle, toute surprise et sans doute encore plus affligée. Mais moi, j’allai tranquillement joindre Émilie à l’Opéra; et elle pourrait vous rendre compte que jusqu’à ce matin que nous nous sommes séparés, aucun regret n’a troublé nos plaisirs.J’avais pourtant un assez beau sujet d’inquiétude si ma parfaite indifférence ne m’en avait sauvé: car vous saurez que j’étais à peine à quatre maisons de l’Opéra, et ayant Émilie dans ma voiture, que celle de l’austère dévote vint exactement ranger la mienne, et qu’un embarras survenu nous laissa près d’un demi-quart d’heure à côté l’un de l’autre. On se voyait comme à midi et il n’y avait pas moyen d’échapper.Mais ce n’est pas tout; je m’avisai de confier à Émilie que c’était la femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-là, et qu’Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne l’avait pas oubliée, et qui est rieuse, n’eut de cesse qu’elle n’eût considéré tout à son aisecette vertu, disait-elle, et cela avec des éclats de rire d’un scandale à en donner de l’humeur.Ce n’est pas tout encore: la jalouse femme n’envoya-t-elle pas chez moi dès le soir même? Je n’y étais pas: mais, dans son obstination, elle y envoya une seconde fois avec ordre de m’attendre. Moi, dès que j’avais été décidé à rester chez Émilie, j’avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre au cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en arrivant chez moi il y trouva l’amoureux messager, il crut tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien l’effet de cette nouvelle, et qu’à mon retour j’ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l’est pas, ce n’est point, comme vous l’allez croire, que je mette du prix à la continuer, c’est que, d’une part, je n’ai pas trouvé décent de me laisser quitter; et, de l’autre, que j’ai voulu vous réserver l’honneur de ce sacrifice.J’ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments; j’ai donné de longues raisons et je me suis reposé sur l’amour du soin de les faire trouver bonnes. J’ai déjà réussi. Je viens de recevoir un second billet, toujours bien rigoureux et qui confirme l’éternelle rupture, comme cela devait être, mais dont le ton n’est pourtant plus le même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est annoncé quatre fois de la manière la plus irrévocable. J’en ai conclu qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour me présenter. J’aidéjà envoyé mon chasseur pour s’emparer du suisse, et, dans un moment, j’irai moi-même faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n’y a qu’une seule formule qui porte absolution générale, et celle-là ne s’expédie qu’en présence.Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand événement.Paris, ce 15 novembre 17**.[50]LettresXLVIetXLVII.LETTRE CXXXIXLa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! Je suis cause que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous viennent de moi, durent encore, et moi je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet état de douleur et d’angoisses ont succédé le calme et les délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer! Valmont est innocent, on n’est point coupable avec autant d’amour. Ces torts graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d’amertume, il ne les avait pas, et si, sur un seul point j’ai eu besoin d’indulgence, n’avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient; peut-être même l’esprit les apprécierait mal: c’est au cœur seul qu’il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblesse, j’appellerais votre jugement à l’appui du mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l’infidélité n’est pas l’inconstance.Ce n’est pas que je ne sente que cette distinction, qu’en vain l’opinion autorise, n’en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore? Ce même tort que j’oublie, ne croyez pas qu’il se le pardonne ou s’en console, et pourtant combien n’a-t-il pas réparé cette légère faute par l’excès de son amour et celui de mon bonheur!Ou ma félicité est plus grande, ou j’en sens mieux le prix depuis que j’ai craint de l’avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c’est que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d’éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît de bonheur que j’ai goûté depuis. O! ma tendre mère, grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par trop de précipitation; grondez-la d’avoir jugé témérairement et calomnié celui qu’elle ne devait pas cesser d’adorer; mais, en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse et augmentez sa joie en la partageant.Paris, ce 15 novembre 17**, au soir.LETTRE CXLLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter une, et depuis trois jours que je devrais l’avoir reçue, je l’attends encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu’au lieu de reproches et de méfiance, il n’ait produit que de nouvelles tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée, je ne vous en dirai mot, et sans l’événement imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque temps, je me charge de ce soin.Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne devinerez pas, Mmede Tourvel ne m’occupait plus depuis quelques jours, et comme ces raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j’en étais devenu plus assidu auprès d’elle. Grâce à l’obligeant portier, je n’avais aucun obstacle à vaincre, et nous menions, votre pupille et moi, une vie commode et réglée. Maisl’habitude amène la négligence: les premiers jours nous n’avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé l’incident dont j’ai à vous instruire, et si, pour mon compte, j’en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la petite fille.Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l’abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre s’ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute sur mon épée, tant pour ma défense que pour celle de notre commune pupille; je m’avance et ne vois personne; mais, en effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière, j’ai été à la recherche et n’ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires, et sans doute la porte, poussée seulement ou mal fermée, s’était rouverte d’elle-même.En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne l’ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée ou s’était sauvée dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance et sans autre mouvement que d’assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire revenir; mais elle s’était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas à en ressentir les effets.Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins équivoques encore m’ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d’abord celui où elle était auparavant, car elle ne s’en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu’à elle, on n’avait conservé tant d’innocence en faisant si bien tout ce qu’il fallait pour s’en défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu’il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j’irais sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu’en les prévenant qu’on allait venir les chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu’elle de son côté, sonnerait la femme de chambre; qu’elle lui ferait ou ne lui ferait pas la confidence, comme elle voudrait, mais qu’elle enverrait chercher du secours et défendrait surtout qu’on réveillât Mmede Volanges, attention délicate et naturelle d’une fille qui craint d’inquiéter sa mère.J’ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j’ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d’où je ne suis pas encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d’ailleurs, est venu à midi me rendre compte de l’état de la malade. Je ne m’étais pas trompé; mais il espère que, s’il ne survient pas d’accident, on ne s’apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret; le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s’arrangera comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile qu’on en parle.Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m’en ferait douter; je n’y croirais même plus du tout, si le désir que j’en ai ne me faisait chercher tous les moyens d’en conserver l’espoir.Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.Paris, ce 21 novembre 17**.LETTRE CXLILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c’est seulement qu’il m’en coûte de vous les dire.Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu’entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser?Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la présidente, mais qu’est-ce donc qu’elle prouve pour votre système ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n’en pas saisir toutes les occasions qui vousparaîtraient agréables ou faciles; je ne doutais même pas qu’il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue, jusqu’aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage d’esprit qu’on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui ne sait que c’est là le simple courant du monde et votre usage à tous tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu’auxespèces! Celui qui s’en abstient aujourd’hui passe pour romanesque, et ce n’est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.Mais ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé, ce que je pense encore, c’est que vous n’en avez pas moins de l’amour pour votre présidente; non pas, à la vérité, de l’amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou les qualités qu’elle n’a pas; qui la place dans une classe à part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient encore attaché à elle, même alors que vous l’outragez; tel enfin que je conçois qu’un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce qui ne l’empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît d’autant plus juste que, comme lui, jamais vous n’êtes ni l’amant, ni l’ami d’une femme, mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet, et, trop heureux d’y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d’obtenir votre pardon, vous me quittezpour ce grand événement.Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m’y parlez pas de cette femme uniquement, c’est que vous ne voulez m’y rien direde vos grandes affaires; elles vous semblent si importantes que le silence que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c’est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous demandez tranquillement s’il y a encorequelque intérêt commun entre vous et moi? Prenez-y garde, vicomte! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable, et craindre de la faire en ce moment, c’est peut-être déjà en dire trop. Aussi je n’en veux absolument plus parler.Tout ce que je peux faire, c’est de vous raconter une histoire. Peut-être n’aurez-vous pas le temps de la lire ou celui d’y faireassez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au pis aller, qu’une histoire de perdue.Un homme de ma connaissance s’était empêtré, comme vous, d’une femme qui lui faisait peu d’honneur. Il avait bien par intervalle, le bon esprit de sentir que tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort, mais quoiqu’il en rougît, il n’avait pas le courage de rompre. Son embarras était d’autant plus grand qu’il s’était vanté à ses amis d’être entièrement libre et qu’il n’ignorait pas que le ridicule qu’on a augmente toujours en proportion qu’on s’en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire après:Ce n’est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au public en cet état d’ivresse et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son ami:Ce n’est pas ma faute. Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre avis la lettre qui suit, comme un remède dont l’usage pourrait être utile à son mal.«On s’ennuie de tout, mon ange, c’est une loi de la nature; ce n’est pas ma faute.«Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupée entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.«Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.«Il suit de là que depuis quelque temps je t’ai trompé, mais aussi ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte! Ce n’est pas ma faute.«Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais si la nature n’a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.«Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.»De vous dire, vicomte, l’effet de cette dernière tentative et ce qui s’en est suivi, ce n’est pas le moment, mais je vous promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi monultimatumsur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu tout simplement...A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c’est un article à réserver jusqu’au lendemain du mariage pour la Gazette de médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre postérité. Bonsoir, vicomte.Du château de..., ce 24 novembre 17**.LETTRE CXLIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j’ai mal lu ou mal entendu, et votre lettre, et l’histoire que vous m’y faites, et le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c’est que ce dernier m’a paru original et propre à faire de l’effet; aussi je l’ai copié tout simplement, et tout simplement encore je l’ai envoyé à la céleste présidente. Je n’ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l’ai préféré ainsi, parce que d’abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce que j’ai pensé qu’elle n’aurait pas trop de toute la nuit pour se recueillir et méditersur ce grand événement, dussiez-vous une seconde fois me reprocher l’expression.J’espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée, mais il est près de midi, et je n’ai encore rien reçu. J’attendrai jusqu’à cinq heures, et si alors je n’ai pas eu de nouvelles, j’irai en chercher moi-même, car, surtout en procédés, il n’y a que le premier pas qui coûte.A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort empresséd’apprendre la fin de l’histoire de cet homme de votre connaissance si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce?Je ne désire pas moins de recevoir votreultimatum, comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez encore de l’amour! Ah! sans doute il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et j’attends tout de vos bontés.Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre qu’à deux heures, dans l’espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.A deux heures après midi.Toujours rien, l’heure me presse beaucoup; je n’ai pas le temps d’ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous encore les plus tendres baisers d’amour?Paris, ce 27 novembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé croire qu’elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et depuis hier elle n’a plus rien à m’accorder.
Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir l’apprécier, mais je m’étonne du charme inconnu que j’ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d’une femme jusque dans le moment même de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n’est pourtant pas non plus celui de l’amour; car enfin, si j’ai eu quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j’ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d’hier m’aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais; quand j’aurais un moment partagé le trouble et l’ivresse que je faisais naître, cette illusion passagère serait dissipée à présent, et cependant le même charme subsiste. J’aurais même, je l’avoue, un plaisir assez doux à m’y livrer, s’il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il faut, avant tout le combattre et l’approfondir.
Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au moins dans cette idée et je voudrais qu’elle fût vraie.
Dans la foule des femmes auprès desquelles j’ai rempli jusqu’à ce jour le rôle et les fonctions d’amant, je n’en avais encore rencontré aucune qui n’eût, au moins, autant d’envie de se rendre que j’en avais de l’y déterminer; je m’étais même accoutumé à appelerprudescelles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d’autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu’imparfaitement les premières avances qu’elles ont faites.
Ici, au contraire, j’ai trouvé une première prévention défavorableet fondée depuis sur les conseils et les rapports d’une femme haineuse, mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée; un attachement à la vertu que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n’avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.
Ce n’est donc pas comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est plus facile de profiter que de s’enorgueillir; c’est une victoire complète, achetée par une campagne pénible et décidée par de savantes manœuvres. Il n’est donc pas surprenant que ce succès dû à moi seul, m’en devienne plus précieux, et le surcroît de plaisir que j’ai éprouvé dans mon triomphe et que je ressens encore n’est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve l’humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l’esclave même que je me serais asservie, que je n’aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur, et que la faculté de m’en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.
Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté. Mais je vous parle de ma rupture, et vous ignorez encore par quels moyens j’en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez à quoi s’expose la sagesse en essayant de secourir la folie. J’étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j’obtenais, que j’espère vous rendre les uns et les autres avec une exactitude dont vous serez contente.
Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48], quel médiateur j’avais choisi pour me rapprocher de ma belle et avec quel zèle le saint personnage s’est employé pour nous réunir. Ce qu’il faut vous dire encore et que j’avais appris par une lettre interceptée suivant l’usage, c’est que la crainte et la petite humiliation d’être quittée avaient un peu dérangé la prudence de l’austère dévote et avaient rempli son cœur et sa têtede sentiments et d’idées qui, pour n’avoir pas le sens commun, n’en étaient pas moins intéressants. C’est après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu’hier jeudi 28, jour préfix et donné par l’ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.
Il était six heures du soir quand j’arrivai chez la belle recluse, car depuis son retour sa porte était restée fermée à tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m’annonça, mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le domestique qui m’avait introduit eut à faire quelque service dans l’appartement, elle en parut impatientée. Nous remplîmes cet intervalle par les compliments d’usage. Mais pour ne rien perdre d’un temps dont tous les moments étaient précieux, j’examinais soigneusement le local et, dès lors, je marquai de l’œil le théâtre de ma victoire. J’aurais pu en choisir un plus commode, car, dans cette même chambre il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu’en face d’elle était un portrait du mari et j’eus peur je l’avoue, qu’avec une femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de ce côté ne détruisît en un moment l’ouvrage de tant de soins. Enfin, nous restâmes seuls et j’entrai en matière.
Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que j’avais éprouvé et j’ai particulièrement appuyé sur leméprisqu’on m’avait témoigné. On s’en est défendu comme je m’y attendais et comme vous vous y attendiez bien aussi, j’en ai fondé la preuve sur la méfiance et l’effroi que j’avais inspirés, sur la suite scandaleuse qui s’en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui aurait été bien facile, j’ai cru devoir l’interrompre et pour me faire pardonner cette manière brusque, je l’ai couverte aussitôt par une cajolerie: «Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cœur une impression si profonde, tant de vertus n’en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m’en rapprocher, j’avais osé m’en croire digne. Je ne vous reproche point d’en avoir jugé autrement, mais je me punis de mon erreur.» Comme on gardait le silence de l’embarras, j’ai continué: «J’ai désiré, madame, ou de me justifierà vos yeux ou d’obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque tranquillité des jours auxquels je n’attache plus de prix depuis que vous avez refusé de les embellir.»
Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne me permettait pas...» Et la difficulté d’achever le mensonge que le devoir exigeait n’a pas permis de finir la phrase. J’ai donc repris du ton le plus tendre: «Il est donc vrai que c’est moi que vous avez fui?—Ce départ était nécessaire.—Et que vous m’éloignez de vous?—Il le faut.—Et pour toujours?—Je le dois.» Je n’ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et que ses yeux ne s’élevaient pas jusqu’à moi.
Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me levant avec l’air du dépit: «Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute la mienne. Eh bien! oui, madame, nous serons séparés, séparés même plus que vous ne pensez, et vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage.» Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer: «La résolution que vous avez prise..., dit-elle.—N’est que l’effet de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au delà même de vos souhaits.—Je désire votre bonheur», répondit-elle. Et le son de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi, me précipitant à ses genoux et du ton dramatique que vous me connaissez: «Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! jamais! jamais!» J’avoue qu’en me livrant à ce point, j’avais beaucoup compté sur le secours des larmes; mais soit mauvaise disposition, soit peut-être seulement l’effet de l’attention pénible et continuelle que je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.
Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen était également bon et qu’il suffisait de l’étonner par un grand mouvement pour que l’impression en restât profonde et favorable. Je suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en défaut, et pour cela, changeant seulement l’inflexion de ma voix et gardant la même posture: «Oui, continuai-je, j’en fais le serment à vos pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces dernières paroles,nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d’un air effrayé et s’échappa de mes bras, dont je l’avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir, car j’avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule dès qu’elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j’étais fort éloigné de vouloir prendre. Cependant, tandis qu’elle se dérobait à moi, j’ajoutai d’un ton bas et sinistre, mais de façon qu’elle pût m’entendre: «Eh bien! la mort!»
Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je jetai sur elle comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l’air d’être égarés, n’en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait assez que l’effet était tel que j’avais voulu le produire; mais comme en amour rien ne se finit que de très près et que nous étions alors assez loin l’un de l’autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent sans en affaiblir l’impression.
Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J’ai voulu vivre pour votre bonheur et je l’ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité et je la trouble encore.» Ensuite, d’un air composé, mais contraint: «Pardon, madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer les mouvements. Si j’ai eu tort de m’y livrer, songez au moins que c’est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure.» Et, pendant ce long discours, je me rapprochais insensiblement. «Si vous voulez que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille.—Eh bien oui, je vous le promets», lui dis-je. J’ajoutai d’une voix plus faible: «Si l’effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt d’un air égaré, je suis venu, n’est-il pas vrai pour vous rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage.» Et tirant de ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m’attachait à lavie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour jamais.»
Ici, l’amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude: «Mais, monsieur de Valmont, qu’avez-vous et que voulez-vous dire? La démarche que vous faites aujourd’hui n’est-elle pas volontaire? N’est-ce pas le fruit de vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j’ai suivi par devoir?—Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.—Et quel est-il?—Le seul qui puisse en me séparant de vous, mettre un terme à mes peines.—Mais, répondez-moi, quel est-il?» Là, je la pressai de mes bras sans qu’elle se défendît aucunement, et jugeant par cet oubli des bienséances combien l’émotion était forte et puissante: «Femme adorable, lui dis-je en risquant l’enthousiasme, vous n’avez pas d’idée de l’amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu’à quel point vous fûtes adorée et de combien ce sentiment m’était plus cher que mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles! puissent-ils s’embellir de tout le bonheur dont vous m’avez privé! Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme, et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon cœur. Adieu.»
Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter avec violence, j’observais l’altération de la figure, je voyais surtout les larmes la suffoquer et ne couler cependant que rares et pénibles. Ce ne fut qu’alors que je pris le parti de feindre de m’éloigner; aussi, me retenant avec force: «Non, écoutez-moi, dit-elle vivement.—Laissez-moi, répondis-je.—Vous m’écouterez, je le veux.—Il faut vous fuir, il le faut!—Non!...» s’écria-t-elle. A ce dernier mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d’un si heureux succès, je feignis un grand effroi, mais tout en m’effrayant, je la conduisais, ou la portais vers le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet, elle ne revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.
Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerre que nous avons remarqué souvent être si semblable à l’autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J’ai forcé à combattrel’ennemi, qui ne voulait que temporiser; je me suis donné par de savantes manœuvres, le choix du terrain et celui des dispositions; j’ai su inspirer la sécurité à l’ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j’ai su y faire succéder la terreur avant d’en venir au combat; je n’ai rien mis au hasard que par la considération d’un grand avantage en cas de succès et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin je n’ai engagé l’action qu’avec une retraite assurée par où je pusse couvrir et conserver tout ce que j’avais conquis précédemment. C’est, je crois, tout ce qu’on peut faire; mais je crains à présent, de m’être amolli, comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s’est passé depuis.
Je m’attendais bien qu’un si grand événement ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d’usage; et si je remarquai d’abord un peu plus de confusion et une sorte de recueillement, j’attribuai l’un et l’autre à l’état de prude: aussi, sans m’occuper de ces légères différences que je croyais purement locales, je suivais simplement la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive d’ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu’une seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.
Figurez-vous une femme assise, d’une raideur immobile et d’une figure invariable; n’ayant l’air ni de penser, ni d’écouter, ni d’entendre; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez contenues, mais qui coulent sans effort. Telle était Mmede Tourvel pendant mes discours; mais si j’essayais de ramener son attention vers moi par une caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les sanglots et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé.
Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes; la dernière même fut si violente que j’en fus entièrement découragé et craignis un moment d’avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d’usage et dans le nombre se trouva celui-ci: «Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur?» A ce mot, l’adorable femme se tourna vers moi, et sa figure, quoique encore un peuégarée, avait pourtant déjà repris son expression céleste.—«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous devinez ma réponse.—«Vous êtes donc heureux?» Je redoublai les protestations.—«Et heureux par moi!» J’ajoutai les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s’assoupirent; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil, et m’abandonnant une main que j’avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me console et me soulage.»
Vous jugez qu’ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c’était réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter un second succès, j’éprouvai d’abord quelque résistance, et ce qui s’était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé à mon secours cette même idée de mon bonheur, j’en ressentis bientôt les favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre personne; je ne puis plus supporter mon existence qu’autant qu’elle servira à vous rendre heureux. Je m’y consacre tout entière: dès ce moment je me donne à vous et vous n’éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu’elle me livra sa personne et ses charmes et qu’elle augmenta mon bonheur en le partageant. L’ivresse fut complète et réciproque; et, pour la première fois la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point et j’ai eu besoin de me travailler pour m’en distraire.
Ah! pourquoi n’êtes-vous pas ici pour balancer au moins le charme de l’action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour attendre, n’est-il pas vrai? et j’espère pouvoir regarder comme convenu entre nous, l’heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m’exécute, et que, comme je vous l’ai promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche et laissez là le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez-vous que je vous gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l’indulgence. Et puis je n’oublie pas qu’en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois me soumettre, de nouveau à vospetites fantaisies. Souvenez-vous cependant, que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits de l’ami.
Adieu, comme autrefois... Oui,adieu, mon ange! je t’envoie tous les baisers de l’amour.
P.-S.—Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été obligé de quitter son corps? C’est aujourd’hui la nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d’un tort qu’il n’a pas eu, et votre succès est complet!
Paris, ce 29 octobre 17**.
[48]LettresCXXetCXXII.
[48]LettresCXXetCXXII.
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.
Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la fatigue de ma dernière lettre ne m’avait rendu mes douleurs, ce qui m’a encore privée tous ces jours-ci de l’usage de mon bras. J’étais bien pressée de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m’avez données de mon neveu, et je ne l’étais pas moins de vous en faire pour votre compte, de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement là un coup de la Providence qui, en touchant l’un, a aussi sauvé l’autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmure, vous avez je crois, quelques actions de grâces à lui rendre. Ce n’est pas que je ne sente fort bien qu’il vous eût été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première, et que celle de Valmont n’en eût été que la suite; il semble même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu’est-ce que ces considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n’avoir pas eu le choix des moyens?
Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous redoutez s’allégeront d’elles-même; et quand elles devraient subsister toujours et dans leur entier, vous n’ensentirez pas moins qu’elles seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente sévérité: l’amour est un sentiment indépendant que la prudence peut faire éviter, mais qu’elle ne saurait vaincre, et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut absolu d’espoir. C’est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il est cruel d’effrayer un malade désespéré qui n’est plus susceptible que de consolations et de palliatifs; mais il est sage d’éclairer un convalescent sur les dangers qu’il a courus, pour lui inspirer la prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être nécessaires.
Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c’est comme tel que je vous parle et que je vous dis que les petites incommodités que vous ressentez à présent, et qui, peut-être exigent quelques remèdes, ne sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l’amie d’une femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d’ajouter que cette passion qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par son objet. Si j’en crois ce qu’on m’en dit, mon neveu, que j’avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d’agréments, n’est ni sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d’elles et met presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que vous l’auriez converti. Jamais personne, sans doute, n’en fut plus digne: mais tant d’autres s’en sont flattées de même, dont l’espoir a été déçu, que j’aime bien mieux que vous n’en soyez pas réduite à cette ressource.
Considérez à présent, ma chère belle, qu’au lieu de tant de dangers que vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience et votre propre tranquillité, la satisfaction d’avoir été la principale cause de l’heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit en grande partie, l’ouvrage de votre courageuse résistance, et qu’un moment de faiblesse de votre part n’eût peut-être laissé mon neveu dans un égarement éternel. J’aime à penser ainsi, et désire vous voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage.
Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me l’annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux où vous l’aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère d’avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée de ne rien faire qui ne fût digne d’elle et de vous!
Du château de..., ce 30 octobre 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Si je n’ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce n’est pas que je n’en aie pas eu le temps; c’est tout simplement qu’elle m’a donné de l’humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J’avais donc cru n’avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l’oubli; mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées qu’elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis.
J’ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail; mais il ne m’a jamais convenu d’en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins, à présent que vous ne pouvez plus l’ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau, pour m’occuper de vous? Et pour m’en occuper comment? en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votreHautesse. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment dece charme inconnuquel’adorable, la célesteMmede Tourvel, vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de compromettre, auprès del’attachante Cécile, l’idée supérieure que vous êtes bien aise qu’elle conserve de vous; alors descendant jusqu’à moi, vous y viendrez chercher des plaisirs moins vifs à la vérité, mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à mon bonheur.
Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même; mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j’ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C’est peut-être un tort que j’ai; mais je vous préviens que j’en ai beaucoup d’autres encore.
J’ai surtout celui de croire quel’écolier, ledoucereuxDanceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s’en faire un mérite, une première passion, avant même qu’elle ait été satisfaite, et m’aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait malgré ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je me permettrai même d’ajouter que, s’il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.
Et par quelles raisons, m’allez-vous demander? Mais d’abord il pourrait fort bien n’y en avoir aucune, car le caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire; et moi, au lieu d’en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d’en attendre, je serais capable de croire que vous m’en devriez encore! Vous voyez bien qu’aussi éloignés l’un de l’autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d’aucune manière; et je crains qu’il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d’autres arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer mieux!...
Adieu, comme autrefois, dites-vous? Mais autrefois, ce me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m’aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes rôles, et surtout vous vouliez bien attendre que j’eusse dit oui avant d’être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu’au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme à présent.
Votre servante, monsieur le vicomte.
Du château de..., ce 31 octobre 17**.
La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.
Je n’ai reçu qu’hier, madame, votre tardive réponse. Elle m’aurait tuée sur-le-champ, si j’avais eu encore mon existence en moi; mais un autre en est possesseur, et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis vous dire, c’est que, placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m’en vante, ni ne m’en accuse; je dis simplement ce qui est.
Vous sentirez aisément, d’après cela, quelle impression a dû me faire votre lettre, et les vérités sévères qu’elle contient. Ne croyez pas cependant qu’elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu’elle puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n’est pas que je n’aie des moments cruels; mais quand mon cœur est le plus déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idée, ou plutôt elle change tout en plaisirs.
C’est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c’est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée. Si quelque jour il en juge autrement,... il n’entendra de ma part ni plainte ni reproche. J’ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal et mon parti est pris.
Vous voyez à présent combien peu doit m’affecter la crainte que vous paraissez avoir qu’un jour M. de Valmont ne me perde; car, avant de le vouloir, il aura donc cessé de m’aimer, et que me feront alors de vains reproches que je n’entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme je n’aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire; et s’il est forcé de reconnaître que je l’aimais, je serai suffisamment justifiée.
Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J’ai préféré le malheur de perdre votre estime par ma franchise à celui de m’en rendre indigne par l’avilissement du mensonge. J’ai cru devoir cette entière confiance à vos anciennes bontés pour moi.Ajouter un mot de plus, pourrait vous faire soupçonner que j’ai l’orgueil d’y compter encore, quand au contraire, je me rends justice en cessant d’y prétendre. Je suis, avec respect, madame, votre très humble et très obéissante servante.
Paris, ce 1ernovembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Dites-moi donc, ma belle amie, d’où peut venir ce ton d’aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc ce crime que j’ai commis, apparemment sans m’en douter, et qui vous donne tant d’humeur? J’ai eu l’air, me reprochez-vous, de compter sur votre consentement avant de l’avoir obtenu; mais je croyais que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le monde, ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance, et depuis quandcesentiment nuit-il à l’amitié ou à l’amour? En réunissant l’espoir au désir, je n’ai fait que céder à l’impulsion naturelle, qui nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que nous cherchons; et vous avez pris pour l’effet de l’orgueil ce qui ne l’était que de mon empressement. Je sais fort bien que l’usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais vous savez aussi que ce n’est qu’une forme, un simple protocole; et j’étais, ce me semble, autorisé à croire que ces précautions minutieuses n’étaient plus nécessaires entre nous.
Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l’insipide cajolerie, qui affadit si souvent l’amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à cette manière, ne vient-il que de celui que j’attache au bonheur qu’elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus pénible encore de vous voir en juger autrement.
Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je n’imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu’il existât une femme dans le monde qui me parût préférable à vous, etencore moins, que j’aie pu vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre miroir est fidèle. Mais n’auriez-vous pas pu en conclure avec plus de facilité et de justice, qu’à coup sûr je n’avais pas jugé ainsi de vous?
Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble pourtant qu’elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me suis permis de donner à d’autres femmes. Je l’infère au moins de votre affectation à relever les épithètesd’adorable,de céleste,d’attachante, dont je me suis servi en vous parlant de Mmede Tourvel ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que l’on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve quand on parle? Et si, dans le moment même où j’étais si vivement affecté ou par l’une ou par l’autre, je ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux, puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu’au préjudice des deux autres, je ne crois pas qu’il y ait là si grand sujet de reproche.
Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur lecharme inconnudont vous me paraissez aussi un peu choquée; car, d’abord, de ce qu’il est inconnu, il ne s’ensuit pas qu’il soit plus fort. Hé! qui pourrait l’emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J’ai donc voulu dire seulement que celui-là était d’un genre que je n’avais pas encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et j’avais ajouté, ce que je répète aujourd’hui, que, quel qu’il soit, je saurai le combattre et le vaincre. J’y mettrai bien plus de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.
Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous n’avez pas oublié que c’est à votre demande que je me suis chargé de cette enfant, et je n’attends que votre congé pour m’en défaire. J’ai pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j’ai pu même la croire un momentattachante, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours un peu dans son ouvrage; mais assurément, elle n’a pas assez de confiance en aucun genre pour fixer en rien l’attention.
A présent, ma belle amie, j’en appelle à votre justice, à vos premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l’entière confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu’il vous sera facile de m’en dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras, je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cœur.
Adieu, ma belle amie; j’attends votre réponse avec beaucoup d’empressement.
Paris, ce 3 novembre 17**.
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.
Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille? Pourquoi semblez-vous m’annoncer que toute correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n’avoir pas deviné ce qui était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cœur, pour croire qu’il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m’a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi qu’à vous-même!
O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop digne d’être aimée, pour que jamais l’amour vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et sensible, n’a pas trouvé l’infortune dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils apprécier la femme qu’ils possèdent?
Ce n’est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-là même, combien peu savent encore se mettre à l’unisson de notre cœur! Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus d’emportement, mais ils neconnaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et dont l’unique objet est toujours l’objet aimé. L’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant d’une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l’un est de satisfaire des désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître. Plaire, n’est pour lui qu’un moyen de succès; tandis que pour elle, c’est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n’est autre chose que l’abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la réalité. Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l’amour, n’est dans l’homme qu’une préférence, qui sert, au plus, à augmenter un plaisir, qu’un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas; tandis que dans les femmes, c’est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté.
Et n’allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses, et qu’on peut citer, puissent s’opposer avec succès à ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix publique qui, pour les hommes seulement, a distingué l’infidélité de l’inconstance: distinction dont ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour notre sexe, n’a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu’elles espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.
J’ai cru, ma chère belle, qu’il pourrait vous être utile d’avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d’un bonheur parfait dont l’amour ne manque jamais d’abuser notre imagination: espoir trompeur, auquel on tient encore, même alors qu’on se voit forcé de l’abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels, inséparables d’une passion vive! Cet emploi d’adoucir vos peines ou d’en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande seulement, c’est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n’est pas le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les unsles autres? Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs, et j’ose même croire qu’à ses yeux paternels, une foule de vertus peut racheter une faiblesse.
Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu’un entier découragement; n’oubliez pas qu’en rendant un autre possesseur de votre existence, pour me servir de votre expression, vous n’avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu’ils en possédaient à l’avance, et qu’ils ne cesseront jamais de réclamer.
Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l’objet de ses plus chères pensées.
Du château de..., ce 4 novembre 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de vous cette fois-ci que l’autre; mais à présent, causons de bonne amitié et j’espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l’arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie.
N’avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l’unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et que, s’il est précédé du désir qui rapproche, il n’est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C’est une loi de la nature, que l’amour seul peut changer; et de l’amour en a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait vraiment fort embarrassant, si on ne s’était pas aperçu qu’heureusement il suffisait qu’il en existât d’un côté. La difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même sans qu’il y ait eu beaucoup à perdre; en effet, l’un jouit du bonheur d’aimer, l’autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre, et tout s’arrange.
Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l’autre! Vous savez l’histoire de ces deux fripons qui se reconnurent en jouant: «Nous ne nous serons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié»; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.
Pour vous prouver qu’ici votre intérêt me décide autant que le mien, et que je n’agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l’embellir pour ne la voir finir qu’à regret. Mais n’oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque douce que soit notre illusion, n’allons pas croire qu’elle puisse être durable.
Vous voyez que je m’exécute à mon tour, et cela sans que vous vous soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je devais avoir la première lettre de la céleste prude; et pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d’un marché qui vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n’ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est seule? elle n’a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J’aurais donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire; mais je les passe sous silence, en compensation d’un peu d’humeur que j’ai eu peut-être dans ma dernière lettre.
A présent, vicomte, il ne me reste plus qu’à vous faire une demande et elle est encore autant pour vous que pour moi: c’est de différer un moment, que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble que l’époque doit être retardée jusqu’à mon retour à la ville. D’une part, nous n’aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l’autre, j’y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu’un peu de jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche, qui pourtant ne tient plus qu’à un fil. Il en est déjà à se battre les flancs pour m’aimer; c’est au point qu’à présent je mets autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus puissant.
Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c’était de l’amour, j’étais heureuse; et vous, vicomte!... Mais pourquoi s’occuper encore d’un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi que vous en disiez, c’est un retour impossible. D’abord j’exigerais des sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire, et qu’il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m’occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrire, j’aime bien mieux vous quitter brusquement.
Adieu, vicomte.
Du château de..., ce 6 novembre 17**.
La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.
Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m’y livrerais tout entière si je n’étais retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, que je sente en même temps que je n’en suis plus digne? Ah! j’oserai du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j’admirerai surtout cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y compatir et dont le charme puissant conserve sur les cœurs un empire si doux et si fort, même à côté du charme de l’amour.
Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon bonheur? Je dis de même de vos conseils; j’en sens le prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand je l’éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu’alors Valmont est loin de leur ressembler! S’il a comme eux cette violence de passion que vous nommez emportement, combien n’est-elle pas surpassée en lui par l’excès de la délicatesse! O mon amie! vous me parlez de partagermes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois à l’amour, et de combien encore l’objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, dites-vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez comme moi! je l’aime avec idolâtrie et bien moins encore qu’il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en convient lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu’il l’inspire.
Vous allez croire que c’est làune de ces idées chimériques dont l’amour ne manque jamais d’abuser notre imagination: mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu’il n’a plus rien à obtenir? Je l’avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de réserve, qui l’abandonnait rarement et qui souvent me ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions qu’on m’avait données de lui. Mais depuis qu’il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son cœur, il semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous n’étions pas nés l’un pour l’autre! si ce bonheur ne m’était pas réservé d’être nécessaire au sien! Ah! si c’est une illusion, que je meure donc avant qu’elle finisse. Mais non; je peux vivre pour le chérir, pour l’adorer. Pourquoi cesserait-il de m’aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens par moi-même; ce bonheur qu’on fait naître est le plus fort lien, le seul qui attache véritablement. Oui, c’est ce sentiment délicieux qui anoblit l’amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment digne d’une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont.
Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps: voici l’heure où il a promis de venir et toute autre idée m’abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.
Paris, ce 7 novembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire? Faites-les-moi connaître seulement et si je balance à vous les offrir, je vous permets d’en refuser l’hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de mon sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et le prix que j’ai mis au succès, vous me soupçonnez de l’attacher à la personne? Ah! grâce au Ciel, je n’en suis pas encore réduit là, et je m’offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait être envers Mmede Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit pas vous rester de doute.
J’ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque temps à une femme qui a au moins le mérite d’être d’un genre qu’on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure, m’a fait m’y livrer davantage; et encore à présent, qu’à peine le grand courant commence à reprendre, il n’est pas étonnant qu’elle m’occupe presque en entier. Mais songez donc qu’il n’y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins et ne m’avait pas tant coûté!... et jamais vous n’en avez rien conclu contre moi.
Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l’empressement que j’y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les premiers temps elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir remarquer jusqu’où va ma puissance en ce genre. C’est une chose que j’étais pourtant curieux de savoir, et l’occasion ne s’en trouve pas si facilement qu’on le croit.
D’abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir, et n’est jamais que cela; et auprès de celles-là, de quelque titre qu’on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l’activité faittout le mérite et parmi lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.
Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd’hui, la célébrité de l’amant, le plaisir de l’avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières; nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l’espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux circonstances qu’à la personne. Il leur vient par nous et non de nous.
Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme délicate et sensible, qui fît son unique affaire de l’amour, et qui, dans l’amour même ne vît que son amant; dont l’émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît toujours du cœur pour arriver aux sens; que j’ai vue, par exemple (et je ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir toute éplorée et, le moment d’après, retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme. Enfin il fallait qu’elle réunît encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l’habitude de s’y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares et je puis croire que, sans celle-ci je n’en aurais peut-être jamais rencontré.
Il ne serait donc pas étonnant qu’elle me fixât plus longtemps qu’une autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m’y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais, de ce que l’esprit est occupé, s’ensuit-il que le cœur soit esclave? Non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m’empêchera pas d’en courir d’autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables.
Je suis tellement libre que je n’ai seulement pas négligé la petite Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j’ai su assurer mes communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes à sa femme en ont fait l’affaire. Concevez-vous que Danceny n’ait pas su trouver ce moyen si simple? et puis, qu’on dise que l’amour rend ingénieux! il abrutit, au contraire ceux qu’il domine. Et je ne saurais pas m’en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu de jours, affaiblir en la partageant, l’impression peut-être trop vive quej’ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit pas, je les multiplierai.
Je n’en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son discret amant dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n’avez plus de raison pour l’en empêcher, et moi je consens à rendre ce service signalé au pauvre Danceny. C’est en vérité, le moins que je lui doive pour tous ceux qu’il m’a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de savoir s’il sera reçu chez Mmede Volanges; je le calme le plus que je peux, en l’assurant que, de façon ou d’autre je ferai son bonheur au premier jour, et, en attendant, je continue à me charger de la correspondance, qu’il veut reprendre à l’arrivée desa Cécile. J’ai déjà six lettres de lui, et j’en aurai bien encore une ou deux avant l’heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!
Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que je puisse m’occuper uniquement de l’espoir si doux que m’a donné votre lettre. Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d’en douter. Ai-je donc jamais cessé d’être constant pour vous? Nos liens ont été dénoués et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut qu’une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n’en sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé, je reconnaîtrai, comme lui, que j’avais laissé le bonheur pour courir après l’espérance, et je dirai comme d’Harcourt:
Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma patrie[49].
Ne combattez donc plus l’idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir qu’aucun d’eux n’est comparable à celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons plus délicieux encore.
Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais pressez-le donc et n’oubliez pas combien je le désire.
Paris, ce 8 novembre 17**.
[49]Du Belloi,Tragédie du siège de Calais.
[49]Du Belloi,Tragédie du siège de Calais.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer qu’ils ne veuillent s’en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle même je vous avertis que je ne veux pas m’arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez pour y ramener mon intention, pour m’y fixer quand je cherche à m’en distraire, et me faire, en quelque sorte, partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc généreux, à vous, de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l’arrangement que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous donc que je n’aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?
Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment qui vous attache à Mmede Tourvel? C’est de l’amour, ou il n’en exista jamais: vous le niez bien de cent façons, mais vous le prouvez de mille. Qu’est-ce par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous fait rapporter à l’envie d’observer le désir que vous ne pouvez ni cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que jamais vous n’en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse? Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce n’est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le fait se payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt à ne pas m’y tromper, je ne suis pas si facile à contenter.
C’est ainsi qu’en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m’avoir déplu, j’ai vu cependant que peut-être sans vous en apercevoir, vous n’en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n’est plus l’adorable, la céleste Mmede Tourvel, mais c’estune femme étonnante,une femme délicate et sensible, et cela à l’exclusion de toutes les autres;une femmerare enfinet tellequ’on n’en rencontrerait pas une seconde. Il en est de même de ce charme inconnu qui n’est pasle plus fort. Eh bien! soit: mais puisque vous ne l’aviez jamais trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous ne la trouveriez pas davantage à l’avenir, et la perte que vous feriez n’en serait pas moins irréparable. Ou ce sont là, vicomte, des symptômes assurés d’amour, ou il faut renoncer à en trouver aucun.
Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis promis de n’en plus prendre; j’ai trop bien reconnu qu’elle pouvaitdevenirun piège dangereux. Croyez-moi, ne soyons qu’amis et restons-en là. Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti qu’on sent être mauvais.
Ce n’est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion que je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que j’exigerais et quevousne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce motexiger, parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous m’allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux! Loin de me fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n’est pas avec vous que je veux dissimuler, j’en ai peut-être besoin.
J’exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante Mmede Tourvel ne fût plus pour vous qu’une femme ordinaire, une femme telle qu’elle est seulement: car il ne faut pas s’y tromper, ce charme qu’on croit trouver chez les autres, c’est en nous qu’il existe, et c’est l’amour seul qui embellit tant l’objet aimé. Ce que je vous demande là, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l’effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l’avoue, je n’en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que par l’ensemble de votre conduite.
Ce n’est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite Cécile que vous m’offrez de si bonne grâce, je ne m’en soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer ce pénible service jusqu’à nouvel ordre de ma part; soit que j’aimasse à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu’il en soit, je voudrais être obéie, et mes ordres seraient bien rigoureux!
Il est vrai qu’alors je me croirais obligée de vous remercier;que sait-on, peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, j’abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez que ceci n’est plus qu’une conversation, un simple récit d’un projet impossible, et je ne veux pas l’oublier toute seule...
Savez-vous que mon procès m’inquiète un peu? J’ai voulu enfin connaître au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques lois, et surtout beaucoup d’autorités, comme ils les appellent: mais je n’y vois pas autant de raison et de justice. J’en suis presque à redouter d’avoir refusé l’accommodement. Cependant je me rassure, en songeant que le procureur est adroit, l’avocat éloquent, et la plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le respect pour les anciens usages!
Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c’est bien le regret d’un désœuvré! Je lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m’en console par la générosité qu’il y trouve.
Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que j’éprouve.
Du château de..., ce 11 novembre 17**.
La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.
J’essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah! Dieu, quand je songe qu’à ma dernière lettre c’était l’excès de mon bonheur qui m’empêchait de la continuer! C’est celui de mon désespoir qui m’accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs, et m’ôte celle de les exprimer.
Valmont... Valmont ne m’aime plus, il ne m’a jamais aimée.L’amour ne s’en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m’outrage. Tout ce qu’on peut réunir d’infortunes, d’humiliations, je les éprouve, et c’est de lui qu’elles me viennent.
Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j’étais si loin d’en avoir! Je n’ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l’ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches et tes larmes? c’est bien de toi qu’il s’occupe!...
Il est donc vrai qu’il m’a sacrifiée, livrée même... et à qui?... une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j’ai perdu jusqu’au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s’appuie sur le remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez cependant pour moi, si vous pouvez vous former l’idée de ce que je souffre.
Je viens de relire ma lettre, et je m’aperçois qu’elle ne peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d’avoir le courage de vous raconter ce cruel événement. C’était hier; je devais pour la première fois depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures; jamais il ne m’avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que j’eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après, et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais s’il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu’il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui l’obligeait de me quitter, et il s’en alla: ce ne fut pourtant pas sans m’avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et qu’alors je crus sincères.
Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser de mes premiers engagements, puisque j’étais libre de les remplir. Je finis ma toilette et montai en voiture. Malheureusement mon cocher me fit passer devant l’Opéra, et je me trouvai dans l’embarras de la sortie; j’aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de la mienne, la voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce n’était pas de crainte; et la seule idée qui m’occupait était le désir que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne. Je m’avançaisur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser, et c’en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous aurez peine à croire c’est que cette même fille, apparemment instruite par une odieuse confidence, n’a pas quitté la portière de la voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène.
Dans l’anéantissement où j’en fus, je me laissai pourtant conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d’y rester; je me sentais à chaque instant, prête à m’évanouir, et surtout je ne pouvais retenir mes larmes.
En rentrant, j’écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma lettre aussitôt; il n’était pas chez lui. Voulant à quelque prix que ce fût, sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec ordre de l’attendre: mais avant minuit mon domestique revint en me disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître ne rentrerait pas de la nuit. J’ai cru ce matin n’avoir plus autre chose à faire qu’à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus revenir chez moi. J’ai en effet donné des ordres en conséquence; mais, sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s’est point encore présenté, et je n’ai pas même reçu un mot de lui.
A présent, ma chère amie, je n’ai plus rien à ajouter: vous voilà instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n’avoir pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.
Paris, ce 15 novembre 17**.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Sans doute, monsieur, après ce qui s’est passé hier, vous ne vous attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n’y plus venir, que de vous redemander des lettres qui n’auraient jamais dû exister et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l’aveuglementque vous aviez fait naître, ne peuvent que vous être indifférentes à présent qu’il est dissipé, et qu’elles n’expriment plus qu’un sentiment que vous avez détruit.
Je reconnais et j’avoue que j’ai eu tort de prendre en vous une confiance dont tant d’autres avant moi avaient été les victimes; en cela je n’accuse que moi seule: mais je croyais au moins n’avoir pas mérité d’être livrée par vous, au mépris et à l’insulte. Je croyais qu’en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à l’estime des autres et à la mienne, je pouvais m’attendre cependant à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont l’opinion sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l’amour; votre cœur n’entendrait pas le mien. Adieu, monsieur.
Paris, ce 15 novembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre; j’ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d’y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j’ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n’ai connu l’orgueil que du moment où vous m’avez jugé digne de vous! Les apparences vous ont déçue; et je conviens qu’elles ont pu être contre moi: mais n’aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu’il fallait pour les combattre? et ne s’est-il pas révolté à la seule idée qu’il pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l’avez cru cependant! Ainsi, non seulement vous m’avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous voustrouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc moi-même bien vil à vos yeux?
Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire. J’avouerai tout: une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre attention et la mienne sur un moment d’erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! si en m’accusant, je dois exciter votre colère, vous n’aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à mes remords.
Cependant, qui le croirait? cet événement a pour première cause le charme tout-puissant que j’éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que j’allais chercher. J’espérais la rejoindre à l’Opéra, et ma démarche fut pareillement infructueuse. Émilie que j’y trouvai, que j’ai connue dans un temps où j’étais bien loin de connaître ni vous ni l’amour, Émilie n’avait pas sa voiture et me demanda à la remettre chez elle à quatre pas de là. Je n’y vis aucune conséquence, et j’y consentis. Mais ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez portée à me juger coupable.
La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur moi qu’elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J’avoue même qu’elle me fit tenter d’engager cette fille à ne pas se montrer; cette précaution de la délicatesse a tourné contre l’amour. Accoutumée, comme toutes celles de son état, à n’être sûre d’un empire toujours usurpé que par l’abus qu’elles se permettent d’en faire, Émilie se garda bien d’en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon embarras s’accroître, plus elle affectait de se montrer; et sa folle gaîté, dont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l’objet, n’avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait encore de mon respect et de mon amour.
Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces torts,qui seraient ceux de tout le monde,et lesseuls dont vous me parlez, ces torts n’existant pas, ne peuvent m’être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur ceux de l’amour: je ne garderai pas sur eux le même silence; un trop grand intérêt m’oblige à le rompre.
Ce n’est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable égarement, je puisse sans une extrême douleur, prendre sur moi d’en rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en porter la peine, ou j’attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse?
Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma faute; je m’avoue coupable. Mais je n’avoue point, je n’avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de l’amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens, entre un moment d’oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme délicate, et s’y soutenir que par l’estime, et dont enfin le bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l’amour. Craignez surtout de vous profaner vous-même, en réunissant, sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter une rivalité qu’elles sentent malgré elles pouvoir s’établir, éprouver les tourments d’une jalousie également cruelle et humiliante: mais vous détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos regards; et, pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez l’offense sans la ressentir.
Mais quelle peine m’imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir de vous avoir affligée, à l’idée accablante de m’être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce qu’elles me sont nécessaires, et qu’elles ne peuvent me venir que de vous.
Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur éternelle, vous en avez le droit; frappez: mais si plus indulgente, ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos cœurs; cette volupté de l’âme toujours renaissante et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que chacun denous devait à l’autre; tous ces biens de l’amour et que lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j’ai tout perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C’est à vous à décider maintenant. Je n’ajoute plus qu’un mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu’il dépendrait de vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd’hui à un désespoir éternel!
Paris, ce 15 novembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n’est point ma faute si les circonstances me forcent d’en jouer le rôle. Consentez seulement et revenez; vous verrez bientôt par vous-même, combien je suis sincère. J’ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd’hui.
J’étais donc chez la tendre prude, et j’y étais bien sans aucune autre affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute la nuit au bal précoce de MmeV... Le désœuvrement m’avait fait désirer d’abord de prolonger cette soirée, et j’avais même à ce sujet, exigé un petit sacrifice; mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me promettais fut troublé par l’idée de cet amour que vous vous obstinez à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte que je n’éprouvai plus d’autre désir que celui de pouvoir à la fois m’assurer et vous convaincre que c’était, de votre part, pure calomnie.
Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez léger, je laissai là ma belle, toute surprise et sans doute encore plus affligée. Mais moi, j’allai tranquillement joindre Émilie à l’Opéra; et elle pourrait vous rendre compte que jusqu’à ce matin que nous nous sommes séparés, aucun regret n’a troublé nos plaisirs.
J’avais pourtant un assez beau sujet d’inquiétude si ma parfaite indifférence ne m’en avait sauvé: car vous saurez que j’étais à peine à quatre maisons de l’Opéra, et ayant Émilie dans ma voiture, que celle de l’austère dévote vint exactement ranger la mienne, et qu’un embarras survenu nous laissa près d’un demi-quart d’heure à côté l’un de l’autre. On se voyait comme à midi et il n’y avait pas moyen d’échapper.
Mais ce n’est pas tout; je m’avisai de confier à Émilie que c’était la femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-là, et qu’Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne l’avait pas oubliée, et qui est rieuse, n’eut de cesse qu’elle n’eût considéré tout à son aisecette vertu, disait-elle, et cela avec des éclats de rire d’un scandale à en donner de l’humeur.
Ce n’est pas tout encore: la jalouse femme n’envoya-t-elle pas chez moi dès le soir même? Je n’y étais pas: mais, dans son obstination, elle y envoya une seconde fois avec ordre de m’attendre. Moi, dès que j’avais été décidé à rester chez Émilie, j’avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre au cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en arrivant chez moi il y trouva l’amoureux messager, il crut tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien l’effet de cette nouvelle, et qu’à mon retour j’ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.
Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l’est pas, ce n’est point, comme vous l’allez croire, que je mette du prix à la continuer, c’est que, d’une part, je n’ai pas trouvé décent de me laisser quitter; et, de l’autre, que j’ai voulu vous réserver l’honneur de ce sacrifice.
J’ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments; j’ai donné de longues raisons et je me suis reposé sur l’amour du soin de les faire trouver bonnes. J’ai déjà réussi. Je viens de recevoir un second billet, toujours bien rigoureux et qui confirme l’éternelle rupture, comme cela devait être, mais dont le ton n’est pourtant plus le même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est annoncé quatre fois de la manière la plus irrévocable. J’en ai conclu qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour me présenter. J’aidéjà envoyé mon chasseur pour s’emparer du suisse, et, dans un moment, j’irai moi-même faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n’y a qu’une seule formule qui porte absolution générale, et celle-là ne s’expédie qu’en présence.
Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand événement.
Paris, ce 15 novembre 17**.
[50]LettresXLVIetXLVII.
[50]LettresXLVIetXLVII.
La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.
Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! Je suis cause que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous viennent de moi, durent encore, et moi je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet état de douleur et d’angoisses ont succédé le calme et les délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer! Valmont est innocent, on n’est point coupable avec autant d’amour. Ces torts graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d’amertume, il ne les avait pas, et si, sur un seul point j’ai eu besoin d’indulgence, n’avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?
Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient; peut-être même l’esprit les apprécierait mal: c’est au cœur seul qu’il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblesse, j’appellerais votre jugement à l’appui du mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l’infidélité n’est pas l’inconstance.
Ce n’est pas que je ne sente que cette distinction, qu’en vain l’opinion autorise, n’en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore? Ce même tort que j’oublie, ne croyez pas qu’il se le pardonne ou s’en console, et pourtant combien n’a-t-il pas réparé cette légère faute par l’excès de son amour et celui de mon bonheur!
Ou ma félicité est plus grande, ou j’en sens mieux le prix depuis que j’ai craint de l’avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c’est que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d’éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît de bonheur que j’ai goûté depuis. O! ma tendre mère, grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par trop de précipitation; grondez-la d’avoir jugé témérairement et calomnié celui qu’elle ne devait pas cesser d’adorer; mais, en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse et augmentez sa joie en la partageant.
Paris, ce 15 novembre 17**, au soir.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter une, et depuis trois jours que je devrais l’avoir reçue, je l’attends encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.
Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu’au lieu de reproches et de méfiance, il n’ait produit que de nouvelles tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée, je ne vous en dirai mot, et sans l’événement imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque temps, je me charge de ce soin.
Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne devinerez pas, Mmede Tourvel ne m’occupait plus depuis quelques jours, et comme ces raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j’en étais devenu plus assidu auprès d’elle. Grâce à l’obligeant portier, je n’avais aucun obstacle à vaincre, et nous menions, votre pupille et moi, une vie commode et réglée. Maisl’habitude amène la négligence: les premiers jours nous n’avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé l’incident dont j’ai à vous instruire, et si, pour mon compte, j’en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la petite fille.
Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l’abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre s’ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute sur mon épée, tant pour ma défense que pour celle de notre commune pupille; je m’avance et ne vois personne; mais, en effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière, j’ai été à la recherche et n’ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires, et sans doute la porte, poussée seulement ou mal fermée, s’était rouverte d’elle-même.
En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne l’ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée ou s’était sauvée dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance et sans autre mouvement que d’assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire revenir; mais elle s’était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas à en ressentir les effets.
Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins équivoques encore m’ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d’abord celui où elle était auparavant, car elle ne s’en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu’à elle, on n’avait conservé tant d’innocence en faisant si bien tout ce qu’il fallait pour s’en défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!
Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu’il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j’irais sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu’en les prévenant qu’on allait venir les chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu’elle de son côté, sonnerait la femme de chambre; qu’elle lui ferait ou ne lui ferait pas la confidence, comme elle voudrait, mais qu’elle enverrait chercher du secours et défendrait surtout qu’on réveillât Mmede Volanges, attention délicate et naturelle d’une fille qui craint d’inquiéter sa mère.
J’ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j’ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d’où je ne suis pas encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d’ailleurs, est venu à midi me rendre compte de l’état de la malade. Je ne m’étais pas trompé; mais il espère que, s’il ne survient pas d’accident, on ne s’apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret; le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s’arrangera comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile qu’on en parle.
Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m’en ferait douter; je n’y croirais même plus du tout, si le désir que j’en ai ne me faisait chercher tous les moyens d’en conserver l’espoir.
Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.
Paris, ce 21 novembre 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c’est seulement qu’il m’en coûte de vous les dire.
Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu’entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser?
Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la présidente, mais qu’est-ce donc qu’elle prouve pour votre système ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n’en pas saisir toutes les occasions qui vousparaîtraient agréables ou faciles; je ne doutais même pas qu’il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue, jusqu’aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage d’esprit qu’on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui ne sait que c’est là le simple courant du monde et votre usage à tous tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu’auxespèces! Celui qui s’en abstient aujourd’hui passe pour romanesque, et ce n’est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.
Mais ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé, ce que je pense encore, c’est que vous n’en avez pas moins de l’amour pour votre présidente; non pas, à la vérité, de l’amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou les qualités qu’elle n’a pas; qui la place dans une classe à part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient encore attaché à elle, même alors que vous l’outragez; tel enfin que je conçois qu’un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce qui ne l’empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît d’autant plus juste que, comme lui, jamais vous n’êtes ni l’amant, ni l’ami d’une femme, mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet, et, trop heureux d’y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d’obtenir votre pardon, vous me quittezpour ce grand événement.
Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m’y parlez pas de cette femme uniquement, c’est que vous ne voulez m’y rien direde vos grandes affaires; elles vous semblent si importantes que le silence que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c’est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous demandez tranquillement s’il y a encorequelque intérêt commun entre vous et moi? Prenez-y garde, vicomte! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable, et craindre de la faire en ce moment, c’est peut-être déjà en dire trop. Aussi je n’en veux absolument plus parler.
Tout ce que je peux faire, c’est de vous raconter une histoire. Peut-être n’aurez-vous pas le temps de la lire ou celui d’y faireassez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au pis aller, qu’une histoire de perdue.
Un homme de ma connaissance s’était empêtré, comme vous, d’une femme qui lui faisait peu d’honneur. Il avait bien par intervalle, le bon esprit de sentir que tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort, mais quoiqu’il en rougît, il n’avait pas le courage de rompre. Son embarras était d’autant plus grand qu’il s’était vanté à ses amis d’être entièrement libre et qu’il n’ignorait pas que le ridicule qu’on a augmente toujours en proportion qu’on s’en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire après:Ce n’est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au public en cet état d’ivresse et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son ami:Ce n’est pas ma faute. Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre avis la lettre qui suit, comme un remède dont l’usage pourrait être utile à son mal.
«On s’ennuie de tout, mon ange, c’est une loi de la nature; ce n’est pas ma faute.«Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupée entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.«Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.«Il suit de là que depuis quelque temps je t’ai trompé, mais aussi ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte! Ce n’est pas ma faute.«Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais si la nature n’a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.«Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.»
«On s’ennuie de tout, mon ange, c’est une loi de la nature; ce n’est pas ma faute.
«Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupée entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
«Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
«Il suit de là que depuis quelque temps je t’ai trompé, mais aussi ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte! Ce n’est pas ma faute.
«Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais si la nature n’a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
«Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.»
De vous dire, vicomte, l’effet de cette dernière tentative et ce qui s’en est suivi, ce n’est pas le moment, mais je vous promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi monultimatumsur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu tout simplement...
A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c’est un article à réserver jusqu’au lendemain du mariage pour la Gazette de médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre postérité. Bonsoir, vicomte.
Du château de..., ce 24 novembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j’ai mal lu ou mal entendu, et votre lettre, et l’histoire que vous m’y faites, et le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c’est que ce dernier m’a paru original et propre à faire de l’effet; aussi je l’ai copié tout simplement, et tout simplement encore je l’ai envoyé à la céleste présidente. Je n’ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l’ai préféré ainsi, parce que d’abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce que j’ai pensé qu’elle n’aurait pas trop de toute la nuit pour se recueillir et méditersur ce grand événement, dussiez-vous une seconde fois me reprocher l’expression.
J’espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée, mais il est près de midi, et je n’ai encore rien reçu. J’attendrai jusqu’à cinq heures, et si alors je n’ai pas eu de nouvelles, j’irai en chercher moi-même, car, surtout en procédés, il n’y a que le premier pas qui coûte.
A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort empresséd’apprendre la fin de l’histoire de cet homme de votre connaissance si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce?
Je ne désire pas moins de recevoir votreultimatum, comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez encore de l’amour! Ah! sans doute il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et j’attends tout de vos bontés.
Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre qu’à deux heures, dans l’espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.
A deux heures après midi.
Toujours rien, l’heure me presse beaucoup; je n’ai pas le temps d’ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous encore les plus tendres baisers d’amour?
Paris, ce 27 novembre 17**.