[25]On croit que c’est Rousseau dansÉmile, mais la citation n’est pas exacte et l’application qu’en fait Valmont est bien fausse, et puis Mmede Tourvel avait-elle luÉmile?LETTRE LIXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage de Danceny. Qu’est-il donc arrivé et qu’est-ce qu’il a perdu? Sa belle s’est peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être juste, on se fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au rendez-vous qu’il me demande et que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai pas mon temps à écouter ses doléances si cela ne doit nous mener à rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu’en récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour éviter l’ennui que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce matin? Si vous êtesoccupée, au moins écrivez-moi un mot et donnez-moi les réclames de mon rôle.Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité, ce n’était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre. Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort pressante de la comtesse de B... pour aller la voir à la campagne; et comme elle me le mande assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois du monde, qu’il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis». Or vous savez que j’ai bien quelques droits sur ce bois-là, et j’irai le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera chez moi sur les quatre heures.De..., ce 8 septembre 17**.LETTRE LXLe Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.(Incluse dans la précédente.)Ah! monsieur, je suis désespéré, j’ai tout perdu. Je n’ose confier au papier le secret de mes peines, mais j’ai besoin de les répandre dans le sein d’un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir et aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils? J’étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présent, quelle différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte n’est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus heureux que moi, vous pourrez la voir, et j’attends de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette démarche; mais il faut que je vous parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je n’ai d’espoir qu’en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez l’amour et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos secours.Adieu, monsieur; le seul soulagement que j’éprouve dans ma douleur est de songer qu’il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n’est pas ce matin, je désirerais que ce fût de bonne heure dans l’après-midi.De..., ce 8 septembre 17**.LETTRE LXICÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle est bien malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se douter de quelque chose, et pourtant elle a tout découvert. Hier au soir, maman me parut bien avoir un peu d’humeur, mais je n’y fis pas grande attention et même, en attendant que sa partie fût finie, je causai très gaiement avecMmede Merteuil, qui avait soupé ici, et nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu’on ait pu nous entendre. Elle s’en alla et je me retirai dans mon appartement.Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre; elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il fallut obéir. Le premier tiroir qu’elle ouvrit fut justement celui où étaient les lettres du chevalier Danceny. J’étais si troublée que, quand elle me demanda ce que c’était, je ne sus lui répondre autre chose, sinon que ce n’était rien; mais quand je la vis commencer à lire celle qui se présentait la première, je n’eus que le temps de gagner un fauteuil et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance. Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de chambre, se retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu’il me faudra reparaître devant elle. Je n’ai fait que pleurer toute la nuit.Je t’écris au point du jour, dans l’espoir que Joséphine viendra. Si je peux lui parler seule, je la prierai de remettre chez Mmede Merteuil un petit billet que je vais lui écrire; sinon, je le mettrai dans ta lettre et tu voudras bien l’envoyer comme de toi. Ce n’est que d’elle que je puis recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de lui, car je n’espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura peut-être la bonté de se charger d’une lettre pour Danceny. Je n’ose pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore moins à ma femme de chambre, car c’est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j’avais des lettres dans mon secrétaire.Je ne t’écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le temps d’écrire à Mmede Merteuil et aussi à Danceny, pour avoir ma lettre toute prête, si elle veut bien s’en charger. Après cela, je me recoucherai, pour qu’on me trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que je suis malade, pour me dispenser de passer chez maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si j’avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d’avoir pleuré, et j’ai un poids sur l’estomac qui m’empêche de respirer. Quand je songe que je ne verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu,ma chère Sophie. Je ne peux pas t’en dire davantage, les larmes me suffoquent.De..., ce 7 septembre 17**.Nota.—On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la marquise, parce qu’elle ne contenait que les mêmes faits de la lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier Danceny ne s’est point retrouvée; on en verra la raison dans la lettreLXIII, de Mmede Merteuil au Vicomte.LETTRE LXIIMadame de VOLANGES au Chevalier DANCENY.Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d’une mère et de l’innocence d’une enfant, vous ne serez pas surpris, sans doute, de ne plus être reçu dans une maison où vous n’avez répondu aux preuves de l’amitié la plus sincère, que par l’oubli de tous les procédés. Je préfère de vous prier de ne plus venir chez moi, à donner des ordres à ma porte, qui nous compromettraient tous également par les remarques que les valets ne manqueraient pas de faire. J’ai droit d’espérer que vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi que si vous faites à l’avenir la moindre tentative pour entretenir ma fille dans l’égarement où vous l’avez plongée, une retraite austère et éternelle la soustraira à vos poursuites. C’est à vous de voir, monsieur, si vous craindrez aussi peu de causer son infortune que vous avez peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix est fait et je l’en ai instruite.Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je compte que vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille, et que vous vous prêterez à ne laisser aucune trace d’un événement dont nous ne pourrions garder le souvenir, moi sans indignation, elle sans honte, et vous sans remords. J’ai l’honneur d’être, etc.De... ce 7 septembre 17**.LETTRE LXIIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L’événement qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c’est, je crois, mon chef-d’œuvre. Je n’ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre, et j’ai dit comme l’architecte athénien: «Ce qu’il a dit, je le ferai.»Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et il s’endort dans la félicité! Oh! qu’il s’en rapporte à moi, je lui donnerai de la besogne, et je me trompe ou son sommeil ne sera plus tranquille. Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu’à présent il regrette celui qu’il a perdu. Il fallait, dites-vous aussi, qu’il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui manquera plus. J’ai cela de bon, moi, c’est qu’il ne faut que me faire apercevoir de mes fautes: je ne prends point de repos que je n’aie tout réparé. Apprenez donc ce que j’ai fait.En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre; je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause du mal, je ne m’occupai plus qu’à trouver le moyen de le guérir. Je commençai pourtant par me coucher, car l’infatigable chevalier ne m’avait pas laissée dormir un moment et je croyais avoir sommeil, mais point du tout: tout entière à Danceny, le désir de le tirer de son indolence ou de l’en punir ne me permit pas de fermer l’œil, et ce ne fut qu’après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver deux heures de repos.J’allai le soir même chez Mmede Volanges et, suivant mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre qu’il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre vous, était aveuglée au point qu’elle me répondit d’abord qu’à coup sûr je me trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que j’en savais, mais je citai des regards, des propos,dont ma vertu et mon amitié s’alarmaient. Je parlai enfin presque aussi bien qu’aurait pu faire une dévote et, pour frapper le coup décisif, j’allai jusqu’à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir une lettre. «Cela me rappelle, ajoutai-je, qu’un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequelje vis beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mmede Volanges changea et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. «Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle en me serrant la main, je m’en éclaircirai.»Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt après pour demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille; ce qu’elle me promit d’autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux que cette enfant prît assez de confiance en moi pour m’ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donnermes sages conseils. Ce qui m’assure qu’elle me tiendra sa promesse, c’est que je ne doute pas qu’elle ne veuille se faire honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée à garder mon ton d’amitié avec la petite, sans paraître fausse aux yeux de Mmede Volanges, ce que je voulais éviter. J’y gagnais encore d’être, par la suite, aussi longtemps et aussi secrètement que je voudrais avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais d’ombrage.J’en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je chambrai la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel elle ne tarit jamais. Je m’amusais à lui monter la tête sur le plaisir qu’elle aurait à le voir le lendemain; il n’est sorte de folies que je ne lui aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je lui ôtais en réalité, et puis tout cela devait lui rendre le coup plus sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus elle sera pressée de s’en dédommager à la première occasion. Il est bon, d’ailleurs, d’accoutumer aux grands événements quelqu’un qu’on destine aux grandes aventures.Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir d’avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui promets qu’elle l’aura, et plutôt même qu’elle ne l’aurait eu sans cet orage. C’est un mauvais rêve dont le réveil sera délicieux, et, à tout prendre, il me semble qu’elle me doit de la reconnaissance; au fait, quand j’y aurais mis un peu de malice, il faut bien s’amuser:Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26].Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me disais-je, animé par les obstacles, va redoubler d’amour, et alors je le servirai de tout mon pouvoir, ou si ce n’est qu’un sot, comme je suis tentée quelquefois de le croire, il sera désespéré et se tiendra pour battu; or, dans ce cas, au moins me serai-je vengée de lui autant qu’il était en moi, chemin faisant j’aurai augmenté pour moi l’estime de la mère, l’amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien malheureuse ou bien maladroite si, maîtresse de l’esprit de sa femme comme je le suis et vais l’être plus encore, je ne trouvais pas mille moyens d’en faire ce que je veux qu’il soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi je dormis bien et me réveillai fort tard.A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un de la fille, et je ne pus m’empêcher de rire en trouvant dans tous deux littéralement cette même phrase:C’est de vous seule que j’attends quelque consolation. N’est-il pas plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d’être le seul agent de deux intérêts directement contraires? Me voilà comme la Divinité, recevant les vœux opposés des aveugles mortels et ne changeant rien à mes décrets immuables. J’ai quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d’ange consolateur, et j’ai été, suivant le précepte, visiter mes amis dans leur affliction.J’ai commencé par la mère, je l’ai trouvée d’une tristesse qui déjà vous venge en partie des contrariétés qu’elle vous a fait éprouver de la part de votre belle prude. Tout a réussi à merveille; ma seule inquiétude était que Mmede Volanges ne profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille, ce qui eût été bien facile en n’employant avec elle que le langage de la douceur et de l’amitié, et en donnant aux conseils de la raison l’air et le ton de la tendresse indulgente. Par bonheur, elle s’est armée de sévérité, elle s’est enfin si mal conduite que je n’ai eu qu’à applaudir. Il est vrai qu’elle a pensé rompre tous nos projets par le parti qu’elle avait pris de faire rentrer sa fille au couvent, mais j’ai paré ce coup et je l’ai engagée à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny continuerait ses poursuites, afin de les forcer tous deux à une circonspection que je crois nécessaire pour le succès.Ensuite j’ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire combien la douleur l’embellit! Pour peu qu’elle prenne de coquetterie,je vous garantis qu’elle pleurera souvent; pour cette fois, elle pleurait sans malice... Frappée de ce nouvel agrément que je ne lui connaissais pas et que j’étais bien aise d’observer, je ne lui donnai d’abord que de ces consolations gauches qui augmentent plus les peines qu’elles ne les soulagent; et, par ce moyen, je l’amenai au point d’être véritablement suffoquée. Elle ne pleurait plus et je craignis un moment les convulsions. Je lui conseillai de se coucher, ce qu’elle accepta; je lui servis de femme de chambre; elle n’avait point fait de toilette, et bientôt ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge entièrement découvertes; je l’embrassai, elle se laissa aller dans mes bras et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu! qu’elle était belle! Ah! si Magdeleine était ainsi, elle dut être bien plus dangereuse pénitente que pécheresse.Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler de bonne foi. Je la rassurai d’abord sur la crainte du couvent. Je fis naître en elle l’espoir de voir Danceny en secret, et m’asseyant sur le lit: «S’il était là», lui dis-je, puis brodant sur ce thème, je la conduisis, de distraction en distraction, à ne plus se souvenir de tout ce qu’elle était affligée. Nous nous serions séparées parfaitement contentes l’une de l’autre, si elle n’avait voulu me charger d’une lettre pour Danceny, ce que j’ai constamment refusé. En voici les raisons, que vous approuverez sans doute.D’abord, celle que c’était me compromettre vis-à-vis de Danceny, et si c’était la seule dont je pus me servir avec la petite, il y en avait beaucoup d’autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit de mes travaux, que de donner si tôt à nos jeunes gens un moyen si facile d’adoucir leurs peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les obliger à mêler quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si elle se conduit à bien, comme je l’espère, il faudra qu’elle se sache immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens plus sûrs pour la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerions, nous, et il sera plus commode de mettre l’indiscrétion sur leur compte.Il faudra donc que vous donniez aujourd’hui cette idée à Danceny, et comme je ne suis pas sûre de la femme de chambre de la petite Volanges, dont elle-même paraît se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle Victoire. J’aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît d’autant plus que la confidencene sera utile qu’à nous et point à eux, car je ne suis point à la fin de mon récit.Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de la petite, je craignais à tout moment qu’elle ne me proposât de la mettre à la petite poste, ce que je n’aurais guère pu refuser. Heureusement, soit trouble, soit ignorance de sa part ou encore qu’elle tînt moins à la lettre qu’à la réponse, qu’elle n’aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m’en a point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au moins qu’elle ne pût s’en servir, j’ai pris mon parti sur-le-champ, et en rentrant chez la mère, je l’ai décidée à éloigner sa fille pour quelque temps, à la mener à la campagne... Et où? Le cœur ne vous bat pas de joie?... Chez votre tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l’en prévenir aujourd’hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre dévote qui n’aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-tête, et grâce à mes soins, Mmede Volanges réparera elle-même le tort qu’elle vous a fait.Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de vos affaires que vous perdiez celle-ci de vue; songez qu’elle m’intéresse.Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le conseil des deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Danceny et offrez-lui vos services. Ne trouvez de difficulté qu’à faire parvenir entre les mains de la belle votre lettre de créance, et levez cet obstacle sur-le-champ en lui indiquant la voie de ma femme de chambre. Il n’y a point de doute qu’il n’accepte, et vous aurez pour prix de vos peines la confidence d’un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La pauvre petite! comme elle rougira en vous remettant sa première lettre! Au vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s’est établi des préjugés, me paraît un très joli délassement quand on est occupé ailleurs, et c’est le cas où vous serez.C’est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue. Jugez du moment où il faudra réunir les acteurs. La campagne offre mille moyens, et Danceny, à coup sûr, sera prêt à s’y rendre à votre premier signal. Une nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je, moi? Mais enfin, si la petite fille en revient telle qu’elle y aura été, je m’en prendrai à vous. Si vous jugez qu’elle ait besoin de quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger de garder des lettres pour oser luiécrire à présent, et je suis toujours dans le dessein d’en faire mon élève.Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa correspondance trahie s’étaient portés d’abord sur sa femme de chambre, et que je les ai détournés sur le confesseur. C’est faire d’une pierre deux coups.Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous écrire et mon dîner en a été retardé; mais l’amour-propre et l’amitié dictaient ma lettre, et tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à trois heures, et c’est tout ce qu’il vous faut.Plaignez-vous de moi à présent, si vous l’osez, et allez revoir, si vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous dites qu’il le garde pour le plaisir de ses amis! Cet homme est donc l’ami de tout le monde? Mais adieu, j’ai faim.De..., ce 9 septembre 17**.[26]Gresset,Le Méchant, comédie.LETTRE LXIVLe Chevalier DANCENY à Madame de VOLANGES.Minute jointe à la lettreLXVIdu Vicomte à la Marquise.Sans chercher, madame, à justifier ma conduite et sans me plaindre de la vôtre, je ne puis que m’affliger d’un événement qui fait le malheur de trois personnes, toutes trois dignes d’un sort plus heureux. Plus sensible encore au chagrin d’en être la cause qu’à celui d’en être la victime, j’ai souvent essayé, depuis hier, d’avoir l’honneur de vous répondre sans pouvoir en trouver la force. J’ai cependant tant de choses à vous dire qu’il faut bien faire un effort sur moi-même, et si cette lettre a peu d’ordre et de suite, vous devez sentir assez combien ma situation est douloureuse, pour m’accorder quelque indulgence.Permettez-moi d’abord de réclamer contre la première phrase de votre lettre. Je n’ai abusé, j’ose le dire, ni de votre confiance ni de l’innocence de Mllede Volanges; j’ai respecté l’une et l’autre dans mes actions. Elles seules dépendaient de moi, etquand vous me rendriez responsable d’un sentiment involontaire, je ne crains pas d’ajouter que celui que m’a inspiré Mllevotre fille est tel qu’il peut vous déplaire, mais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus que je ne puis vous dire, je ne veux que vous pour juge et mes lettres pour témoins.Vous me défendez de me présenter chez vous à l’avenir, et sans doute je me soumettrai à tout ce qu’il vous plaira d’ordonner à ce sujet, mais cette absence subite et totale ne donnera-t-elle donc pas autant de prise aux remarques que vous voulez éviter que l’ordre que, par cette raison même, vous n’avez point voulu donner à votre porte? J’insisterai d’autant plus sur ce point qu’il est bien plus important pour Mllede Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de peser attentivement touteschoseset de ne pas permettre que votre sévérité altère votre prudence. Persuadé que l’intérêt seul de mademoiselle votre fille dictera vos résolutions, j’attendrai de nouveaux ordres de votre part.Cependant, dans le cas où vous me permettriez de vous faire ma cour quelquefois, je m’engage, madame (et vous pouvez compter sur ma promesse), à ne point abuser de ces occasions pour tenter de parler en particulier à Mllede Volanges ou de lui faire tenir aucune lettre. La crainte de ce qui pourrait compromettre sa réputation, m’engage à ce sacrifice et le bonheur de la voir quelquefois m’en dédommagera.Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je puisse faire à ce que vous me dites sur le sort que vous destinez à Mllede Volanges, et que vous voulez rendre dépendant de ma conduite. Ce serait vous tromper que de vous promettre davantage. Un vil séducteur peut plier ses projets aux circonstances et calculer avec les événements, mais l’amour qui m’anime ne me permet que deux sentiments: le courage et la constance.Quoi! moi consentir à être oublié de Mllede Volanges, à l’oublier moi-même? Non, non, jamais. Je lui serai fidèle; elle en a reçu le serment et je le renouvelle en ce jour. Pardon, madame, je m’égare, il faut revenir.Il me reste un autre objet à traiter avec vous: celui des lettres que vous me demandez. Je suis vraiment peiné d’ajouter un refus aux torts que vous me trouvez déjà, mais, je vous en supplie, écoutez mes raisons et daignez vous souvenir pour les apprécier que la seule consolation au malheurd’avoir perdu votre amitié, est l’espoir de conserver votre estime.Les lettres de Mllede Volanges, toujours si précieuses pour moi, me le deviennent bien plus dans ce moment. Elles sont l’unique bien qui me reste, elles seules me retracent encore un sentiment qui fait tout le charme de ma vie. Cependant, vous pouvez m’en croire, je ne balancerais pas un instant à vous en faire le sacrifice, et le regret d’en être privé céderait au désir de vous prouver ma déférence respectueuse, mais des considérations puissantes me retiennent et je m’assure que vous-même ne pourrez les blâmer.Vous avez, il est vrai, le secret de Mllede Volanges, mais permettez-moi de le dire, je suis autorisé à croire que c’est l’effet de la surprise et non de la confiance. Je ne prétends pas blâmer une démarche qu’autorise peut-être la sollicitude maternelle. Je respecte vos droits, mais ils ne vont pas jusqu’à me dispenser de mes devoirs. Le plus sacré de tous est de ne jamais trahir la confiance qu’on nous accorde. Ce serait y manquer que d’exposer aux yeux d’un autre les secrets d’un cœur qui n’a voulu les dévoiler qu’aux miens. Si mademoiselle votre fille consent à vous les confier, qu’elle parle; ses lettres vous sont inutiles. Si elle veut, au contraire, renfermer son secret en elle-même, vous n’attendez pas sans doute que ce soit moi qui vous en instruise.Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet événement reste enseveli, soyez tranquille, madame, sur tout ce qui intéresse Mllede Volanges, je peux défier le cœur même d’une mère. Pour achever de vous ôter toute inquiétude, j’ai tout prévu. Ce dépôt précieux qui portait jusqu’ici pour suscription:Papiers à brûler, porte à présent:Papiers appartenant à Mllede Volanges. Ce parti que je prends doit vous prouver aussi que mes refus ne portent pas sur la crainte que vous trouviez dans ces lettres, un seul sentiment dont vous ayez personnellement à vous plaindre.Voilà, madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait pas encore assez si elle vous laissait le moindre doute de l’honnêteté de mes sentiments, du regret sincère de vous avoir déplu et du plus profond respect avec lequelj’ai l’honneurd’être, etc.De..., ce 7 septembre 17**.LETTRE LXVLe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.(Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettreLXVIdu Vicomte.)O ma Cécile, qu’allons-nous devenir? Quel Dieu nous sauvera des malheurs qui nous menacent? Que l’amour nous donne au moins le courage de les supporter! Comment vous peindre mon étonnement, mon désespoir à la vue de mes lettres, à la lecture du billet de Mmede Volanges? Qui a pu nous trahir? Sur qui tombent vos soupçons? Auriez-vous commis quelque imprudence? Que faites-vous à présent? Que vous a-t-on dit? Je voudrais tout savoir et j’ignore tout. Peut-être vous-même n’êtes-vous pas plus instruite que moi.Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma réponse. J’espère que vous approuverez ce que je lui dis. J’ai bien besoin que vous approuviez aussi les démarches que j’ai faites depuis ce fatal événement, elles ont toutes pour but d’avoir de vos nouvelles, de vous donner des miennes et, que sait-on? peut-être de vous revoir encore et plus librement que jamais.Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver ensemble, de pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel et de voir dans nos yeux, de sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur? Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas oublier? Eh bien! j’ai l’espoir de le voir naître et je le dois à ces mêmes démarches que je vous supplie d’approuver. Que dis-je? je le dois aux soins consolateurs de l’ami le plus tendre, et mon unique demande est que vous permettiez que cet ami soit le vôtre.Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu? Mais j’ai pour excuse le malheur et la nécessité. C’est l’amour qui m’a conduit; c’est lui qui réclame votre indulgence, qui vous demande de pardonner une confidence nécessaire et sans laquelle nous restions peut-être à jamais séparés[27]. Vous connaissez l’ami dont je vous parle; il estcelui de la femme que vous aimez le mieux: c’est le vicomte de Valmont.Mon projet, en m’adressant à lui, était d’abord de le prier d’engager Mmede Merteuil à se charger d’une lettre pour vous. Il n’a pas cru que ce moyen pût réussir; mais au défaut de la maîtresse, il répond de la femme de chambre qui lui a des obligations. Ce sera elle qui remettra cette lettre et vous pourrez lui donner votre réponse.Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M. de Valmont, vous partez incessamment pour la campagne. Mais alors c’est lui-même qui veut nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il profitera de ce prétexte pour s’y rendre dans le même temps que vous, et ce sera par lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous procurera les moyens de nous y voir sans risquer de vous compromettre en rien.A présent, ma Cécile, si vous m’aimez, si vous plaignez mon malheur, si, comme je l’espère, vous partagez mes regrets, refuserez-vous votre confiance à un homme qui sera notre ange tutélaire? Sans lui, je serais réduit au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins que je vous cause. Ils finiront, je l’espère, mais, ma tendre amie, promettez-moi de ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser abattre. L’idée de votre douleur m’est un tourment insupportable. Je donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez bien. Puisse la certitude d’être adorée porter quelque consolation dans votre âme! La mienne a besoin que vous m’assuriez que vous pardonnez à l’amour les maux qu’il vous fait souffrir.Adieu, ma Cécile; adieu, ma tendre amie.De..., ce 9 septembre 17**.[27]M. Danceny n’accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa confidenceàM. de Valmont avant cet événement. Voyez la lettreLVII.LETTRE LXVILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-jointes, si j’ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deuxsoient datées d’aujourd’hui, elles ont été écrites hier, chez moi et sous mes yeux: celle à la petite fille dit tout ce que nous voulions. On ne peut que s’humilier devant la profondeur de vos vues, si on en juge par le succès de vos démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement, à la première occasion, vous n’aurez plus de reproches à lui faire. Si sa belle ingénue veut être docile, tout sera terminé peu de temps après son arrivée à la campagne; j’ai cent moyens tout prêts. Grâces à vos soins, me voilà bien décidémentl’ami de Danceny; il ne lui manque plus que d’êtrePrince[28].Il est encore bien jeune, ce Danceny! Croiriez-vous que je n’ai jamais pu obtenir de lui qu’il promît à la mère de renoncer à son amour? Comme s’il était bien gênant de promettre quand on est décidé à ne pas tenir! «Ce serait tromper», me répétait-il sans cesse: ce scrupule n’est-il pas édifiant, surtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les hommes! tous également scélérats dans leurs projets, ce qu’ils mettent de faiblesse dans l’exécution ils l’appellent probité.C’est votre affaire d’empêcher que Mmede Volanges ne s’effarouche des petites échappées que notre jeune homme s’est permises dans sa lettre; préservez-nous du couvent; tâchez aussi de faire abandonner la demande des lettres de la petite. D’abord il ne les rendra point, il ne le veut pas, et je suis de son avis; ici, l’amour et la raison sont d’accord. Je les ai lues ces lettres, j’en ai dévoré l’ennui. Elles peuvent devenir utiles. Je m’explique.Malgré la prudence que nous y mettrons, il peut arriver un éclat; il ferait manquer le mariage, n’est-il pas vrai, et échouer tous nos projets Gercourt? Mais comme, pour mon compte, j’ai aussi à me venger de la mère, je me réserve en ce cas de déshonorer la fille. En choisissant bien dans cette correspondance, et n’en produisant qu’une partie, la petite Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières démarches et s’être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des lettres pourraient même compromettre la mère etl’entacheraientau moins d’une négligence impardonnable. Je sens bien que le scrupuleux Danceny se révolterait d’abord; mais comme il serait personnellement attaqué, je crois qu’on en viendrait à bout. Il y a mille à pariercontre un que la chance ne tournera pas ainsi; mais il faut tout prévoir.Adieu, ma belle amie; vous seriez bien aimable de venir souper demain chez la maréchale de...: je n’ai pas pu refuser.J’imagine que je n’ai pas besoin de vous recommander le secret, vis-à-vis Mmede Volanges, sur mon projet de campagne; elle aurait bientôt celui de rester à la ville: au lieu qu’une fois arrivée, elle ne repartira pas le lendemain; et si elle nous donne seulement huit jours, je réponds de tout.De..., ce 9 septembre 17**.[28]Expression relative à un passage d’un poème de M. de Voltaire.LETTRE LXVIILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Je ne voulais plus vous répondre, monsieur, et peut-être l’embarras que j’éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu’en effet je ne le devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte contre moi; je veux vous convaincre que j’ai fait pour vous tout ce que je pouvais faire.Je vous ai permis de m’écrire, dites-vous? J’en conviens; mais quand vous me rappelez cette permission, croyez-vous que j’oublie à quelles conditions elle vous fut donnée? Si j’y eusse été aussi fidèle que vous l’avez été peu, auriez-vous reçu une seule réponse de moi? Voilà pourtant la troisième; et quand vous faites tout ce qu’il faut pour m’obliger à rompre cette correspondance, c’est moi qui m’occupe des moyens de l’entretenir. Il en est un, mais c’est le seul; et si vous refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez dire, me prouver assez combien peu vous y mettez de prix.Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre; renoncez à un sentiment qui m’offense et m’effraye, et auquel, peut-être, vous devriez être moins attaché en songeant qu’il est l’obstacle qui nous sépare. Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître et l’amour aura-t-il ce tort de plus, à mes yeux, d’exclure l’amitié? Vous-même auriez-vous celuide ne pas vouloir pour votre amie celle en qui vous avez désiré des sentiments plus tendres? Je ne veux pas le croire: cette idée humiliante me révolterait, m’éloignerait de vous sans retour.En vous offrant mon amitié, monsieur, je vous donne tout ce qui est à moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage? Pour me livrer à ce sentiment si doux, si bien fait pour mon cœur, je n’attends que votre aveu; et la parole, que j’exige de vous, que cette amitié suffira à votre bonheur. J’oublierai tout ce qu’on a pu me dire; je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma confiance; il ne tiendra qu’à vous de l’augmenter encore: mais je vous préviens que le premier mot d’amour la détruit à jamais et me rend toutes mes craintes; que, surtout, il deviendra pour moi le signal d’un silence éternel vis-à-vis de vous.Si, comme vous le dites, vous êtesrevenu de vos erreurs, n’aimerez-vous pas mieux être l’objet de l’amitié d’une femme honnête que celui des remords d’une femme coupable? Adieu, monsieur; vous sentez qu’après avoir parlé ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne m’ayez répondu.De..., ce 9 septembre 17**.LETTRE LXVIIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Comment répondre, madame, à votre dernière lettre? Comment oser être vrai quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N’importe, il le faut; j’en aurai le courage. Je me dis, je me répète qu’il vaut mieux vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que mon cœur en est digne.Quel dommage que, comme vous le dites, je soisrevenu de mes erreurs! avec quels transports de joie j’aurais lu cettemême lettre à laquelle je tremble de répondre aujourd’hui! Vous m’y parlez avecfranchise, vous me témoignez de laconfiance, vous m’offrez enfin votreamitié: que de biens, madame, et quels regrets de ne pouvoir en profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même?Si je l’étais en effet; si je n’avais pour vous qu’un goût ordinaire, que ce goût léger, enfant de la séduction et du plaisir, qu’aujourd’hui pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu’ils me procurassent le succès, j’encouragerais votre franchise par le besoin de vous deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la trahir; j’accepterais votre amitié dans l’espoir de l’égarer... Quoi! madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait pourtant tracé d’après moi, si je vous disais que je consens à n’être que votre ami...Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu’un un sentiment émané de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce moment, je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encore, mais, à coup sûr, je ne vous aimerai plus.Ce n’est pas que l’aimable franchise, la douce confiance, la sensible amitié soient sans prix à mes yeux... Mais l’amour! l’amour véritable et tel que vous l’inspirez en réunissant tous ces sentiments, en leur donnant plus d’énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette tranquillité, à cette froideur de l’âme qui permet des comparaisons, qui souffre même des préférences. Non, madame, je ne serai point votre ami; je vous aimerai de l’amour le plus tendre et même le plus ardent, quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non l’anéantir.De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont vous refusez l’hommage? Par quel raffinement de cruauté m’enviez-vous jusqu’au bonheur de vous aimer? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous; je saurai le défendre. S’il est la source de mes maux, il en est aussi le remède.Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels; mais laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux! eh bien, soit; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au moins à décider de mon sort; et peut-être, quelque jour, vous me rendrez plus de justice. Ce n’estpas que j’espère vous rendre jamais sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue, vous vous direz: «Je l’avais mal jugé.»Disons mieux, c’est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux également impossibles; et malgré la modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous plaindre que de vous étonner des sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite est d’avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours.De..., ce 10 septembre 17**.LETTRE LXIXCécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.Billet écrit au crayon et recopié par Danceny.Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je pleure. Ma mère ne me parle plus; elle m’a ôté papier, plumes et encre; je me sers d’un crayon qui, par bonheur, m’est resté, et je vous écris sur un morceau de votre lettre. Il faut bien que j’approuve tout ce que vous avez fait; je vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d’avoir de vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n’aimais pas M. de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je tâcherai de m’accoutumer à lui et je l’aimerai à cause de vous. Je ne sais pas qui nous a trahis; ce ne peut être que ma femme de chambre ou mon confesseur. Je suis bien malheureuse. Nous partons demain pour la campagne; j’ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous voir! Je n’ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces mots tracés au crayon s’effaceront peut-être, mais jamais les sentiments gravés dans mon cœur.De..., ce 10 septembre 17**.LETTRE LXXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.J’ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je soupai hier, comme vous savez, chez la maréchale de ***; on y parla de vous, et j’en dis non pas tout le bien que j’en pense, mais tout celui que je n’en pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis et la conversation languissait, comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de son prochain, lorsqu’il s’éleva un contradicteur: c’était Prévan.«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse de Mmede Merteuil! Mais j’oserais croire qu’elle la doit plus à sa légèreté qu’à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la suivre que de lui plaire; et comme on ne manque guère en courant après une femme d’en rencontrer d’autres sur son chemin, comme, à tout prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu’elle; les uns sont distraits par un goût nouveau, les autres s’arrêtent de lassitude; et c’est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre. Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes), je ne croirai à la vertu de Mmede Merteuil qu’après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour.»Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles qui tiennent à la médisance; et pendant le rire qu’elle excitait, Prévan reprit sa place, et la conversation générale changea. Mais les deux comtesses de B***, auprès de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur conversation particulière, qu’heureusement je me trouvais à portée d’entendre.Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a été donnée et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure, ce serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien avertie et vous savez le proverbe.Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne connaissez pas, est infiniment aimable et encore plus adroit. Que si quelquefois vous m’avez entendu dire le contraire, c’est seulement que je ne l’aime pas, que je me plais à contrarier ses succès, et que je n’ignore pas de quel poids est mon suffrage auprès d’une trentaine de nos femmes les plus à la mode.En effet, je l’ai empêché longtemps, par ce moyen, de paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre; et il faisait des prodiges, sans en avoir plus de réputation. Mais l’éclat de sa triple aventure, en fixant les yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait jusque-là et l’a rendu vraiment redoutable. C’est enfin aujourd’hui le seul homme, peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin; et votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains, et j’ai l’espoir qu’à mon retour, ce sera un homme noyé.Je vous promets en revanche de mener à bien l’aventure de votre pupille, et de m’occuper d’elle autant que de ma belle prude.Celle-ci vient de m’envoyer un projet de capitulation. Toute sa lettre annonce le désir d’être trompée. Il est impossible d’en offrir un moyen plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je soisson ami. Mais moi qui aime les méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas l’en tenir quitte à si bon marché, et assurément je n’aurai pas pris tant de peine auprès d’elle pour terminer par une séduction ordinaire.Mon projet, au contraire, est qu’elle sente, qu’elle sente bien la valeur et l’étendue de chacun des sacrifices qu’elle me fera; de ne pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire expirer sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce désolant spectacle, et de ne lui accorder le bonheur de m’avoir dans ses bras qu’après l’avoir forcée à n’en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux bien peu si je ne vaux pas la peine d’être demandé. Et puis-je me venger moins d’une femme hautaine, qui semble rougir d’avouer qu’elle adore?J’ai donc refusé la précieuse amitié et m’en suis tenu à mon titre d’amant. Comme je ne dissimule point que ce titre, qui ne paraît d’abord qu’une dispute de mots, est pourtant d’une importance réelle à obtenir, j’ai mis beaucoup de soin à ma lettre, et j’ai tâché d’y répandre ce désordre qui peut seul peindre le sentiment. J’ai enfin déraisonné le plus qu’il m’a été possible, car sans déraisonnement, point de tendresse; et c’est, je crois, par cette raison que les femmes nous sont si supérieures dans les lettres d’amour.J’ai fini la mienne par une cajolerie, et c’est encore une suite de mes profondes observations. Après que le cœur d’unefemme a été exercé quelque temps, il a besoin de repos; et j’ai remarqué qu’une cajolerie était, pour toutes, l’oreiller le plus doux à leur offrir.Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me donner pour la comtesse de ***, je m’arrêterai chez elle au moins pour dîner. Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructions, et aidez-moi de vos sages conseils dans ce moment décisif.Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour vous dédommager de ce sacrifice! Adieu.De..., ce 11 septembre 17**.
[25]On croit que c’est Rousseau dansÉmile, mais la citation n’est pas exacte et l’application qu’en fait Valmont est bien fausse, et puis Mmede Tourvel avait-elle luÉmile?LETTRE LIXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage de Danceny. Qu’est-il donc arrivé et qu’est-ce qu’il a perdu? Sa belle s’est peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être juste, on se fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au rendez-vous qu’il me demande et que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai pas mon temps à écouter ses doléances si cela ne doit nous mener à rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu’en récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour éviter l’ennui que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce matin? Si vous êtesoccupée, au moins écrivez-moi un mot et donnez-moi les réclames de mon rôle.Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité, ce n’était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre. Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort pressante de la comtesse de B... pour aller la voir à la campagne; et comme elle me le mande assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois du monde, qu’il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis». Or vous savez que j’ai bien quelques droits sur ce bois-là, et j’irai le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera chez moi sur les quatre heures.De..., ce 8 septembre 17**.LETTRE LXLe Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.(Incluse dans la précédente.)Ah! monsieur, je suis désespéré, j’ai tout perdu. Je n’ose confier au papier le secret de mes peines, mais j’ai besoin de les répandre dans le sein d’un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir et aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils? J’étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présent, quelle différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte n’est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus heureux que moi, vous pourrez la voir, et j’attends de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette démarche; mais il faut que je vous parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je n’ai d’espoir qu’en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez l’amour et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos secours.Adieu, monsieur; le seul soulagement que j’éprouve dans ma douleur est de songer qu’il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n’est pas ce matin, je désirerais que ce fût de bonne heure dans l’après-midi.De..., ce 8 septembre 17**.LETTRE LXICÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle est bien malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se douter de quelque chose, et pourtant elle a tout découvert. Hier au soir, maman me parut bien avoir un peu d’humeur, mais je n’y fis pas grande attention et même, en attendant que sa partie fût finie, je causai très gaiement avecMmede Merteuil, qui avait soupé ici, et nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu’on ait pu nous entendre. Elle s’en alla et je me retirai dans mon appartement.Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre; elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il fallut obéir. Le premier tiroir qu’elle ouvrit fut justement celui où étaient les lettres du chevalier Danceny. J’étais si troublée que, quand elle me demanda ce que c’était, je ne sus lui répondre autre chose, sinon que ce n’était rien; mais quand je la vis commencer à lire celle qui se présentait la première, je n’eus que le temps de gagner un fauteuil et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance. Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de chambre, se retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu’il me faudra reparaître devant elle. Je n’ai fait que pleurer toute la nuit.Je t’écris au point du jour, dans l’espoir que Joséphine viendra. Si je peux lui parler seule, je la prierai de remettre chez Mmede Merteuil un petit billet que je vais lui écrire; sinon, je le mettrai dans ta lettre et tu voudras bien l’envoyer comme de toi. Ce n’est que d’elle que je puis recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de lui, car je n’espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura peut-être la bonté de se charger d’une lettre pour Danceny. Je n’ose pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore moins à ma femme de chambre, car c’est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j’avais des lettres dans mon secrétaire.Je ne t’écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le temps d’écrire à Mmede Merteuil et aussi à Danceny, pour avoir ma lettre toute prête, si elle veut bien s’en charger. Après cela, je me recoucherai, pour qu’on me trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que je suis malade, pour me dispenser de passer chez maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si j’avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d’avoir pleuré, et j’ai un poids sur l’estomac qui m’empêche de respirer. Quand je songe que je ne verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu,ma chère Sophie. Je ne peux pas t’en dire davantage, les larmes me suffoquent.De..., ce 7 septembre 17**.Nota.—On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la marquise, parce qu’elle ne contenait que les mêmes faits de la lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier Danceny ne s’est point retrouvée; on en verra la raison dans la lettreLXIII, de Mmede Merteuil au Vicomte.LETTRE LXIIMadame de VOLANGES au Chevalier DANCENY.Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d’une mère et de l’innocence d’une enfant, vous ne serez pas surpris, sans doute, de ne plus être reçu dans une maison où vous n’avez répondu aux preuves de l’amitié la plus sincère, que par l’oubli de tous les procédés. Je préfère de vous prier de ne plus venir chez moi, à donner des ordres à ma porte, qui nous compromettraient tous également par les remarques que les valets ne manqueraient pas de faire. J’ai droit d’espérer que vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi que si vous faites à l’avenir la moindre tentative pour entretenir ma fille dans l’égarement où vous l’avez plongée, une retraite austère et éternelle la soustraira à vos poursuites. C’est à vous de voir, monsieur, si vous craindrez aussi peu de causer son infortune que vous avez peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix est fait et je l’en ai instruite.Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je compte que vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille, et que vous vous prêterez à ne laisser aucune trace d’un événement dont nous ne pourrions garder le souvenir, moi sans indignation, elle sans honte, et vous sans remords. J’ai l’honneur d’être, etc.De... ce 7 septembre 17**.LETTRE LXIIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L’événement qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c’est, je crois, mon chef-d’œuvre. Je n’ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre, et j’ai dit comme l’architecte athénien: «Ce qu’il a dit, je le ferai.»Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et il s’endort dans la félicité! Oh! qu’il s’en rapporte à moi, je lui donnerai de la besogne, et je me trompe ou son sommeil ne sera plus tranquille. Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu’à présent il regrette celui qu’il a perdu. Il fallait, dites-vous aussi, qu’il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui manquera plus. J’ai cela de bon, moi, c’est qu’il ne faut que me faire apercevoir de mes fautes: je ne prends point de repos que je n’aie tout réparé. Apprenez donc ce que j’ai fait.En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre; je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause du mal, je ne m’occupai plus qu’à trouver le moyen de le guérir. Je commençai pourtant par me coucher, car l’infatigable chevalier ne m’avait pas laissée dormir un moment et je croyais avoir sommeil, mais point du tout: tout entière à Danceny, le désir de le tirer de son indolence ou de l’en punir ne me permit pas de fermer l’œil, et ce ne fut qu’après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver deux heures de repos.J’allai le soir même chez Mmede Volanges et, suivant mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre qu’il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre vous, était aveuglée au point qu’elle me répondit d’abord qu’à coup sûr je me trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que j’en savais, mais je citai des regards, des propos,dont ma vertu et mon amitié s’alarmaient. Je parlai enfin presque aussi bien qu’aurait pu faire une dévote et, pour frapper le coup décisif, j’allai jusqu’à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir une lettre. «Cela me rappelle, ajoutai-je, qu’un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequelje vis beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mmede Volanges changea et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. «Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle en me serrant la main, je m’en éclaircirai.»Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt après pour demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille; ce qu’elle me promit d’autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux que cette enfant prît assez de confiance en moi pour m’ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donnermes sages conseils. Ce qui m’assure qu’elle me tiendra sa promesse, c’est que je ne doute pas qu’elle ne veuille se faire honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée à garder mon ton d’amitié avec la petite, sans paraître fausse aux yeux de Mmede Volanges, ce que je voulais éviter. J’y gagnais encore d’être, par la suite, aussi longtemps et aussi secrètement que je voudrais avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais d’ombrage.J’en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je chambrai la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel elle ne tarit jamais. Je m’amusais à lui monter la tête sur le plaisir qu’elle aurait à le voir le lendemain; il n’est sorte de folies que je ne lui aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je lui ôtais en réalité, et puis tout cela devait lui rendre le coup plus sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus elle sera pressée de s’en dédommager à la première occasion. Il est bon, d’ailleurs, d’accoutumer aux grands événements quelqu’un qu’on destine aux grandes aventures.Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir d’avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui promets qu’elle l’aura, et plutôt même qu’elle ne l’aurait eu sans cet orage. C’est un mauvais rêve dont le réveil sera délicieux, et, à tout prendre, il me semble qu’elle me doit de la reconnaissance; au fait, quand j’y aurais mis un peu de malice, il faut bien s’amuser:Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26].Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me disais-je, animé par les obstacles, va redoubler d’amour, et alors je le servirai de tout mon pouvoir, ou si ce n’est qu’un sot, comme je suis tentée quelquefois de le croire, il sera désespéré et se tiendra pour battu; or, dans ce cas, au moins me serai-je vengée de lui autant qu’il était en moi, chemin faisant j’aurai augmenté pour moi l’estime de la mère, l’amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien malheureuse ou bien maladroite si, maîtresse de l’esprit de sa femme comme je le suis et vais l’être plus encore, je ne trouvais pas mille moyens d’en faire ce que je veux qu’il soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi je dormis bien et me réveillai fort tard.A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un de la fille, et je ne pus m’empêcher de rire en trouvant dans tous deux littéralement cette même phrase:C’est de vous seule que j’attends quelque consolation. N’est-il pas plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d’être le seul agent de deux intérêts directement contraires? Me voilà comme la Divinité, recevant les vœux opposés des aveugles mortels et ne changeant rien à mes décrets immuables. J’ai quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d’ange consolateur, et j’ai été, suivant le précepte, visiter mes amis dans leur affliction.J’ai commencé par la mère, je l’ai trouvée d’une tristesse qui déjà vous venge en partie des contrariétés qu’elle vous a fait éprouver de la part de votre belle prude. Tout a réussi à merveille; ma seule inquiétude était que Mmede Volanges ne profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille, ce qui eût été bien facile en n’employant avec elle que le langage de la douceur et de l’amitié, et en donnant aux conseils de la raison l’air et le ton de la tendresse indulgente. Par bonheur, elle s’est armée de sévérité, elle s’est enfin si mal conduite que je n’ai eu qu’à applaudir. Il est vrai qu’elle a pensé rompre tous nos projets par le parti qu’elle avait pris de faire rentrer sa fille au couvent, mais j’ai paré ce coup et je l’ai engagée à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny continuerait ses poursuites, afin de les forcer tous deux à une circonspection que je crois nécessaire pour le succès.Ensuite j’ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire combien la douleur l’embellit! Pour peu qu’elle prenne de coquetterie,je vous garantis qu’elle pleurera souvent; pour cette fois, elle pleurait sans malice... Frappée de ce nouvel agrément que je ne lui connaissais pas et que j’étais bien aise d’observer, je ne lui donnai d’abord que de ces consolations gauches qui augmentent plus les peines qu’elles ne les soulagent; et, par ce moyen, je l’amenai au point d’être véritablement suffoquée. Elle ne pleurait plus et je craignis un moment les convulsions. Je lui conseillai de se coucher, ce qu’elle accepta; je lui servis de femme de chambre; elle n’avait point fait de toilette, et bientôt ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge entièrement découvertes; je l’embrassai, elle se laissa aller dans mes bras et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu! qu’elle était belle! Ah! si Magdeleine était ainsi, elle dut être bien plus dangereuse pénitente que pécheresse.Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler de bonne foi. Je la rassurai d’abord sur la crainte du couvent. Je fis naître en elle l’espoir de voir Danceny en secret, et m’asseyant sur le lit: «S’il était là», lui dis-je, puis brodant sur ce thème, je la conduisis, de distraction en distraction, à ne plus se souvenir de tout ce qu’elle était affligée. Nous nous serions séparées parfaitement contentes l’une de l’autre, si elle n’avait voulu me charger d’une lettre pour Danceny, ce que j’ai constamment refusé. En voici les raisons, que vous approuverez sans doute.D’abord, celle que c’était me compromettre vis-à-vis de Danceny, et si c’était la seule dont je pus me servir avec la petite, il y en avait beaucoup d’autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit de mes travaux, que de donner si tôt à nos jeunes gens un moyen si facile d’adoucir leurs peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les obliger à mêler quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si elle se conduit à bien, comme je l’espère, il faudra qu’elle se sache immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens plus sûrs pour la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerions, nous, et il sera plus commode de mettre l’indiscrétion sur leur compte.Il faudra donc que vous donniez aujourd’hui cette idée à Danceny, et comme je ne suis pas sûre de la femme de chambre de la petite Volanges, dont elle-même paraît se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle Victoire. J’aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît d’autant plus que la confidencene sera utile qu’à nous et point à eux, car je ne suis point à la fin de mon récit.Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de la petite, je craignais à tout moment qu’elle ne me proposât de la mettre à la petite poste, ce que je n’aurais guère pu refuser. Heureusement, soit trouble, soit ignorance de sa part ou encore qu’elle tînt moins à la lettre qu’à la réponse, qu’elle n’aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m’en a point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au moins qu’elle ne pût s’en servir, j’ai pris mon parti sur-le-champ, et en rentrant chez la mère, je l’ai décidée à éloigner sa fille pour quelque temps, à la mener à la campagne... Et où? Le cœur ne vous bat pas de joie?... Chez votre tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l’en prévenir aujourd’hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre dévote qui n’aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-tête, et grâce à mes soins, Mmede Volanges réparera elle-même le tort qu’elle vous a fait.Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de vos affaires que vous perdiez celle-ci de vue; songez qu’elle m’intéresse.Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le conseil des deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Danceny et offrez-lui vos services. Ne trouvez de difficulté qu’à faire parvenir entre les mains de la belle votre lettre de créance, et levez cet obstacle sur-le-champ en lui indiquant la voie de ma femme de chambre. Il n’y a point de doute qu’il n’accepte, et vous aurez pour prix de vos peines la confidence d’un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La pauvre petite! comme elle rougira en vous remettant sa première lettre! Au vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s’est établi des préjugés, me paraît un très joli délassement quand on est occupé ailleurs, et c’est le cas où vous serez.C’est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue. Jugez du moment où il faudra réunir les acteurs. La campagne offre mille moyens, et Danceny, à coup sûr, sera prêt à s’y rendre à votre premier signal. Une nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je, moi? Mais enfin, si la petite fille en revient telle qu’elle y aura été, je m’en prendrai à vous. Si vous jugez qu’elle ait besoin de quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger de garder des lettres pour oser luiécrire à présent, et je suis toujours dans le dessein d’en faire mon élève.Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa correspondance trahie s’étaient portés d’abord sur sa femme de chambre, et que je les ai détournés sur le confesseur. C’est faire d’une pierre deux coups.Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous écrire et mon dîner en a été retardé; mais l’amour-propre et l’amitié dictaient ma lettre, et tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à trois heures, et c’est tout ce qu’il vous faut.Plaignez-vous de moi à présent, si vous l’osez, et allez revoir, si vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous dites qu’il le garde pour le plaisir de ses amis! Cet homme est donc l’ami de tout le monde? Mais adieu, j’ai faim.De..., ce 9 septembre 17**.[26]Gresset,Le Méchant, comédie.LETTRE LXIVLe Chevalier DANCENY à Madame de VOLANGES.Minute jointe à la lettreLXVIdu Vicomte à la Marquise.Sans chercher, madame, à justifier ma conduite et sans me plaindre de la vôtre, je ne puis que m’affliger d’un événement qui fait le malheur de trois personnes, toutes trois dignes d’un sort plus heureux. Plus sensible encore au chagrin d’en être la cause qu’à celui d’en être la victime, j’ai souvent essayé, depuis hier, d’avoir l’honneur de vous répondre sans pouvoir en trouver la force. J’ai cependant tant de choses à vous dire qu’il faut bien faire un effort sur moi-même, et si cette lettre a peu d’ordre et de suite, vous devez sentir assez combien ma situation est douloureuse, pour m’accorder quelque indulgence.Permettez-moi d’abord de réclamer contre la première phrase de votre lettre. Je n’ai abusé, j’ose le dire, ni de votre confiance ni de l’innocence de Mllede Volanges; j’ai respecté l’une et l’autre dans mes actions. Elles seules dépendaient de moi, etquand vous me rendriez responsable d’un sentiment involontaire, je ne crains pas d’ajouter que celui que m’a inspiré Mllevotre fille est tel qu’il peut vous déplaire, mais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus que je ne puis vous dire, je ne veux que vous pour juge et mes lettres pour témoins.Vous me défendez de me présenter chez vous à l’avenir, et sans doute je me soumettrai à tout ce qu’il vous plaira d’ordonner à ce sujet, mais cette absence subite et totale ne donnera-t-elle donc pas autant de prise aux remarques que vous voulez éviter que l’ordre que, par cette raison même, vous n’avez point voulu donner à votre porte? J’insisterai d’autant plus sur ce point qu’il est bien plus important pour Mllede Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de peser attentivement touteschoseset de ne pas permettre que votre sévérité altère votre prudence. Persuadé que l’intérêt seul de mademoiselle votre fille dictera vos résolutions, j’attendrai de nouveaux ordres de votre part.Cependant, dans le cas où vous me permettriez de vous faire ma cour quelquefois, je m’engage, madame (et vous pouvez compter sur ma promesse), à ne point abuser de ces occasions pour tenter de parler en particulier à Mllede Volanges ou de lui faire tenir aucune lettre. La crainte de ce qui pourrait compromettre sa réputation, m’engage à ce sacrifice et le bonheur de la voir quelquefois m’en dédommagera.Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je puisse faire à ce que vous me dites sur le sort que vous destinez à Mllede Volanges, et que vous voulez rendre dépendant de ma conduite. Ce serait vous tromper que de vous promettre davantage. Un vil séducteur peut plier ses projets aux circonstances et calculer avec les événements, mais l’amour qui m’anime ne me permet que deux sentiments: le courage et la constance.Quoi! moi consentir à être oublié de Mllede Volanges, à l’oublier moi-même? Non, non, jamais. Je lui serai fidèle; elle en a reçu le serment et je le renouvelle en ce jour. Pardon, madame, je m’égare, il faut revenir.Il me reste un autre objet à traiter avec vous: celui des lettres que vous me demandez. Je suis vraiment peiné d’ajouter un refus aux torts que vous me trouvez déjà, mais, je vous en supplie, écoutez mes raisons et daignez vous souvenir pour les apprécier que la seule consolation au malheurd’avoir perdu votre amitié, est l’espoir de conserver votre estime.Les lettres de Mllede Volanges, toujours si précieuses pour moi, me le deviennent bien plus dans ce moment. Elles sont l’unique bien qui me reste, elles seules me retracent encore un sentiment qui fait tout le charme de ma vie. Cependant, vous pouvez m’en croire, je ne balancerais pas un instant à vous en faire le sacrifice, et le regret d’en être privé céderait au désir de vous prouver ma déférence respectueuse, mais des considérations puissantes me retiennent et je m’assure que vous-même ne pourrez les blâmer.Vous avez, il est vrai, le secret de Mllede Volanges, mais permettez-moi de le dire, je suis autorisé à croire que c’est l’effet de la surprise et non de la confiance. Je ne prétends pas blâmer une démarche qu’autorise peut-être la sollicitude maternelle. Je respecte vos droits, mais ils ne vont pas jusqu’à me dispenser de mes devoirs. Le plus sacré de tous est de ne jamais trahir la confiance qu’on nous accorde. Ce serait y manquer que d’exposer aux yeux d’un autre les secrets d’un cœur qui n’a voulu les dévoiler qu’aux miens. Si mademoiselle votre fille consent à vous les confier, qu’elle parle; ses lettres vous sont inutiles. Si elle veut, au contraire, renfermer son secret en elle-même, vous n’attendez pas sans doute que ce soit moi qui vous en instruise.Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet événement reste enseveli, soyez tranquille, madame, sur tout ce qui intéresse Mllede Volanges, je peux défier le cœur même d’une mère. Pour achever de vous ôter toute inquiétude, j’ai tout prévu. Ce dépôt précieux qui portait jusqu’ici pour suscription:Papiers à brûler, porte à présent:Papiers appartenant à Mllede Volanges. Ce parti que je prends doit vous prouver aussi que mes refus ne portent pas sur la crainte que vous trouviez dans ces lettres, un seul sentiment dont vous ayez personnellement à vous plaindre.Voilà, madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait pas encore assez si elle vous laissait le moindre doute de l’honnêteté de mes sentiments, du regret sincère de vous avoir déplu et du plus profond respect avec lequelj’ai l’honneurd’être, etc.De..., ce 7 septembre 17**.LETTRE LXVLe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.(Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettreLXVIdu Vicomte.)O ma Cécile, qu’allons-nous devenir? Quel Dieu nous sauvera des malheurs qui nous menacent? Que l’amour nous donne au moins le courage de les supporter! Comment vous peindre mon étonnement, mon désespoir à la vue de mes lettres, à la lecture du billet de Mmede Volanges? Qui a pu nous trahir? Sur qui tombent vos soupçons? Auriez-vous commis quelque imprudence? Que faites-vous à présent? Que vous a-t-on dit? Je voudrais tout savoir et j’ignore tout. Peut-être vous-même n’êtes-vous pas plus instruite que moi.Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma réponse. J’espère que vous approuverez ce que je lui dis. J’ai bien besoin que vous approuviez aussi les démarches que j’ai faites depuis ce fatal événement, elles ont toutes pour but d’avoir de vos nouvelles, de vous donner des miennes et, que sait-on? peut-être de vous revoir encore et plus librement que jamais.Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver ensemble, de pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel et de voir dans nos yeux, de sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur? Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas oublier? Eh bien! j’ai l’espoir de le voir naître et je le dois à ces mêmes démarches que je vous supplie d’approuver. Que dis-je? je le dois aux soins consolateurs de l’ami le plus tendre, et mon unique demande est que vous permettiez que cet ami soit le vôtre.Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu? Mais j’ai pour excuse le malheur et la nécessité. C’est l’amour qui m’a conduit; c’est lui qui réclame votre indulgence, qui vous demande de pardonner une confidence nécessaire et sans laquelle nous restions peut-être à jamais séparés[27]. Vous connaissez l’ami dont je vous parle; il estcelui de la femme que vous aimez le mieux: c’est le vicomte de Valmont.Mon projet, en m’adressant à lui, était d’abord de le prier d’engager Mmede Merteuil à se charger d’une lettre pour vous. Il n’a pas cru que ce moyen pût réussir; mais au défaut de la maîtresse, il répond de la femme de chambre qui lui a des obligations. Ce sera elle qui remettra cette lettre et vous pourrez lui donner votre réponse.Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M. de Valmont, vous partez incessamment pour la campagne. Mais alors c’est lui-même qui veut nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il profitera de ce prétexte pour s’y rendre dans le même temps que vous, et ce sera par lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous procurera les moyens de nous y voir sans risquer de vous compromettre en rien.A présent, ma Cécile, si vous m’aimez, si vous plaignez mon malheur, si, comme je l’espère, vous partagez mes regrets, refuserez-vous votre confiance à un homme qui sera notre ange tutélaire? Sans lui, je serais réduit au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins que je vous cause. Ils finiront, je l’espère, mais, ma tendre amie, promettez-moi de ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser abattre. L’idée de votre douleur m’est un tourment insupportable. Je donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez bien. Puisse la certitude d’être adorée porter quelque consolation dans votre âme! La mienne a besoin que vous m’assuriez que vous pardonnez à l’amour les maux qu’il vous fait souffrir.Adieu, ma Cécile; adieu, ma tendre amie.De..., ce 9 septembre 17**.[27]M. Danceny n’accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa confidenceàM. de Valmont avant cet événement. Voyez la lettreLVII.LETTRE LXVILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-jointes, si j’ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deuxsoient datées d’aujourd’hui, elles ont été écrites hier, chez moi et sous mes yeux: celle à la petite fille dit tout ce que nous voulions. On ne peut que s’humilier devant la profondeur de vos vues, si on en juge par le succès de vos démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement, à la première occasion, vous n’aurez plus de reproches à lui faire. Si sa belle ingénue veut être docile, tout sera terminé peu de temps après son arrivée à la campagne; j’ai cent moyens tout prêts. Grâces à vos soins, me voilà bien décidémentl’ami de Danceny; il ne lui manque plus que d’êtrePrince[28].Il est encore bien jeune, ce Danceny! Croiriez-vous que je n’ai jamais pu obtenir de lui qu’il promît à la mère de renoncer à son amour? Comme s’il était bien gênant de promettre quand on est décidé à ne pas tenir! «Ce serait tromper», me répétait-il sans cesse: ce scrupule n’est-il pas édifiant, surtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les hommes! tous également scélérats dans leurs projets, ce qu’ils mettent de faiblesse dans l’exécution ils l’appellent probité.C’est votre affaire d’empêcher que Mmede Volanges ne s’effarouche des petites échappées que notre jeune homme s’est permises dans sa lettre; préservez-nous du couvent; tâchez aussi de faire abandonner la demande des lettres de la petite. D’abord il ne les rendra point, il ne le veut pas, et je suis de son avis; ici, l’amour et la raison sont d’accord. Je les ai lues ces lettres, j’en ai dévoré l’ennui. Elles peuvent devenir utiles. Je m’explique.Malgré la prudence que nous y mettrons, il peut arriver un éclat; il ferait manquer le mariage, n’est-il pas vrai, et échouer tous nos projets Gercourt? Mais comme, pour mon compte, j’ai aussi à me venger de la mère, je me réserve en ce cas de déshonorer la fille. En choisissant bien dans cette correspondance, et n’en produisant qu’une partie, la petite Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières démarches et s’être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des lettres pourraient même compromettre la mère etl’entacheraientau moins d’une négligence impardonnable. Je sens bien que le scrupuleux Danceny se révolterait d’abord; mais comme il serait personnellement attaqué, je crois qu’on en viendrait à bout. Il y a mille à pariercontre un que la chance ne tournera pas ainsi; mais il faut tout prévoir.Adieu, ma belle amie; vous seriez bien aimable de venir souper demain chez la maréchale de...: je n’ai pas pu refuser.J’imagine que je n’ai pas besoin de vous recommander le secret, vis-à-vis Mmede Volanges, sur mon projet de campagne; elle aurait bientôt celui de rester à la ville: au lieu qu’une fois arrivée, elle ne repartira pas le lendemain; et si elle nous donne seulement huit jours, je réponds de tout.De..., ce 9 septembre 17**.[28]Expression relative à un passage d’un poème de M. de Voltaire.LETTRE LXVIILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Je ne voulais plus vous répondre, monsieur, et peut-être l’embarras que j’éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu’en effet je ne le devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte contre moi; je veux vous convaincre que j’ai fait pour vous tout ce que je pouvais faire.Je vous ai permis de m’écrire, dites-vous? J’en conviens; mais quand vous me rappelez cette permission, croyez-vous que j’oublie à quelles conditions elle vous fut donnée? Si j’y eusse été aussi fidèle que vous l’avez été peu, auriez-vous reçu une seule réponse de moi? Voilà pourtant la troisième; et quand vous faites tout ce qu’il faut pour m’obliger à rompre cette correspondance, c’est moi qui m’occupe des moyens de l’entretenir. Il en est un, mais c’est le seul; et si vous refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez dire, me prouver assez combien peu vous y mettez de prix.Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre; renoncez à un sentiment qui m’offense et m’effraye, et auquel, peut-être, vous devriez être moins attaché en songeant qu’il est l’obstacle qui nous sépare. Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître et l’amour aura-t-il ce tort de plus, à mes yeux, d’exclure l’amitié? Vous-même auriez-vous celuide ne pas vouloir pour votre amie celle en qui vous avez désiré des sentiments plus tendres? Je ne veux pas le croire: cette idée humiliante me révolterait, m’éloignerait de vous sans retour.En vous offrant mon amitié, monsieur, je vous donne tout ce qui est à moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage? Pour me livrer à ce sentiment si doux, si bien fait pour mon cœur, je n’attends que votre aveu; et la parole, que j’exige de vous, que cette amitié suffira à votre bonheur. J’oublierai tout ce qu’on a pu me dire; je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma confiance; il ne tiendra qu’à vous de l’augmenter encore: mais je vous préviens que le premier mot d’amour la détruit à jamais et me rend toutes mes craintes; que, surtout, il deviendra pour moi le signal d’un silence éternel vis-à-vis de vous.Si, comme vous le dites, vous êtesrevenu de vos erreurs, n’aimerez-vous pas mieux être l’objet de l’amitié d’une femme honnête que celui des remords d’une femme coupable? Adieu, monsieur; vous sentez qu’après avoir parlé ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne m’ayez répondu.De..., ce 9 septembre 17**.LETTRE LXVIIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Comment répondre, madame, à votre dernière lettre? Comment oser être vrai quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N’importe, il le faut; j’en aurai le courage. Je me dis, je me répète qu’il vaut mieux vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que mon cœur en est digne.Quel dommage que, comme vous le dites, je soisrevenu de mes erreurs! avec quels transports de joie j’aurais lu cettemême lettre à laquelle je tremble de répondre aujourd’hui! Vous m’y parlez avecfranchise, vous me témoignez de laconfiance, vous m’offrez enfin votreamitié: que de biens, madame, et quels regrets de ne pouvoir en profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même?Si je l’étais en effet; si je n’avais pour vous qu’un goût ordinaire, que ce goût léger, enfant de la séduction et du plaisir, qu’aujourd’hui pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu’ils me procurassent le succès, j’encouragerais votre franchise par le besoin de vous deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la trahir; j’accepterais votre amitié dans l’espoir de l’égarer... Quoi! madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait pourtant tracé d’après moi, si je vous disais que je consens à n’être que votre ami...Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu’un un sentiment émané de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce moment, je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encore, mais, à coup sûr, je ne vous aimerai plus.Ce n’est pas que l’aimable franchise, la douce confiance, la sensible amitié soient sans prix à mes yeux... Mais l’amour! l’amour véritable et tel que vous l’inspirez en réunissant tous ces sentiments, en leur donnant plus d’énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette tranquillité, à cette froideur de l’âme qui permet des comparaisons, qui souffre même des préférences. Non, madame, je ne serai point votre ami; je vous aimerai de l’amour le plus tendre et même le plus ardent, quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non l’anéantir.De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont vous refusez l’hommage? Par quel raffinement de cruauté m’enviez-vous jusqu’au bonheur de vous aimer? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous; je saurai le défendre. S’il est la source de mes maux, il en est aussi le remède.Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels; mais laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux! eh bien, soit; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au moins à décider de mon sort; et peut-être, quelque jour, vous me rendrez plus de justice. Ce n’estpas que j’espère vous rendre jamais sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue, vous vous direz: «Je l’avais mal jugé.»Disons mieux, c’est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux également impossibles; et malgré la modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous plaindre que de vous étonner des sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite est d’avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours.De..., ce 10 septembre 17**.LETTRE LXIXCécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.Billet écrit au crayon et recopié par Danceny.Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je pleure. Ma mère ne me parle plus; elle m’a ôté papier, plumes et encre; je me sers d’un crayon qui, par bonheur, m’est resté, et je vous écris sur un morceau de votre lettre. Il faut bien que j’approuve tout ce que vous avez fait; je vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d’avoir de vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n’aimais pas M. de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je tâcherai de m’accoutumer à lui et je l’aimerai à cause de vous. Je ne sais pas qui nous a trahis; ce ne peut être que ma femme de chambre ou mon confesseur. Je suis bien malheureuse. Nous partons demain pour la campagne; j’ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous voir! Je n’ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces mots tracés au crayon s’effaceront peut-être, mais jamais les sentiments gravés dans mon cœur.De..., ce 10 septembre 17**.LETTRE LXXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.J’ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je soupai hier, comme vous savez, chez la maréchale de ***; on y parla de vous, et j’en dis non pas tout le bien que j’en pense, mais tout celui que je n’en pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis et la conversation languissait, comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de son prochain, lorsqu’il s’éleva un contradicteur: c’était Prévan.«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse de Mmede Merteuil! Mais j’oserais croire qu’elle la doit plus à sa légèreté qu’à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la suivre que de lui plaire; et comme on ne manque guère en courant après une femme d’en rencontrer d’autres sur son chemin, comme, à tout prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu’elle; les uns sont distraits par un goût nouveau, les autres s’arrêtent de lassitude; et c’est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre. Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes), je ne croirai à la vertu de Mmede Merteuil qu’après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour.»Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles qui tiennent à la médisance; et pendant le rire qu’elle excitait, Prévan reprit sa place, et la conversation générale changea. Mais les deux comtesses de B***, auprès de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur conversation particulière, qu’heureusement je me trouvais à portée d’entendre.Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a été donnée et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure, ce serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien avertie et vous savez le proverbe.Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne connaissez pas, est infiniment aimable et encore plus adroit. Que si quelquefois vous m’avez entendu dire le contraire, c’est seulement que je ne l’aime pas, que je me plais à contrarier ses succès, et que je n’ignore pas de quel poids est mon suffrage auprès d’une trentaine de nos femmes les plus à la mode.En effet, je l’ai empêché longtemps, par ce moyen, de paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre; et il faisait des prodiges, sans en avoir plus de réputation. Mais l’éclat de sa triple aventure, en fixant les yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait jusque-là et l’a rendu vraiment redoutable. C’est enfin aujourd’hui le seul homme, peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin; et votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains, et j’ai l’espoir qu’à mon retour, ce sera un homme noyé.Je vous promets en revanche de mener à bien l’aventure de votre pupille, et de m’occuper d’elle autant que de ma belle prude.Celle-ci vient de m’envoyer un projet de capitulation. Toute sa lettre annonce le désir d’être trompée. Il est impossible d’en offrir un moyen plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je soisson ami. Mais moi qui aime les méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas l’en tenir quitte à si bon marché, et assurément je n’aurai pas pris tant de peine auprès d’elle pour terminer par une séduction ordinaire.Mon projet, au contraire, est qu’elle sente, qu’elle sente bien la valeur et l’étendue de chacun des sacrifices qu’elle me fera; de ne pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire expirer sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce désolant spectacle, et de ne lui accorder le bonheur de m’avoir dans ses bras qu’après l’avoir forcée à n’en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux bien peu si je ne vaux pas la peine d’être demandé. Et puis-je me venger moins d’une femme hautaine, qui semble rougir d’avouer qu’elle adore?J’ai donc refusé la précieuse amitié et m’en suis tenu à mon titre d’amant. Comme je ne dissimule point que ce titre, qui ne paraît d’abord qu’une dispute de mots, est pourtant d’une importance réelle à obtenir, j’ai mis beaucoup de soin à ma lettre, et j’ai tâché d’y répandre ce désordre qui peut seul peindre le sentiment. J’ai enfin déraisonné le plus qu’il m’a été possible, car sans déraisonnement, point de tendresse; et c’est, je crois, par cette raison que les femmes nous sont si supérieures dans les lettres d’amour.J’ai fini la mienne par une cajolerie, et c’est encore une suite de mes profondes observations. Après que le cœur d’unefemme a été exercé quelque temps, il a besoin de repos; et j’ai remarqué qu’une cajolerie était, pour toutes, l’oreiller le plus doux à leur offrir.Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me donner pour la comtesse de ***, je m’arrêterai chez elle au moins pour dîner. Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructions, et aidez-moi de vos sages conseils dans ce moment décisif.Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour vous dédommager de ce sacrifice! Adieu.De..., ce 11 septembre 17**.
[25]On croit que c’est Rousseau dansÉmile, mais la citation n’est pas exacte et l’application qu’en fait Valmont est bien fausse, et puis Mmede Tourvel avait-elle luÉmile?
[25]On croit que c’est Rousseau dansÉmile, mais la citation n’est pas exacte et l’application qu’en fait Valmont est bien fausse, et puis Mmede Tourvel avait-elle luÉmile?
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage de Danceny. Qu’est-il donc arrivé et qu’est-ce qu’il a perdu? Sa belle s’est peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être juste, on se fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au rendez-vous qu’il me demande et que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai pas mon temps à écouter ses doléances si cela ne doit nous mener à rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu’en récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour éviter l’ennui que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce matin? Si vous êtesoccupée, au moins écrivez-moi un mot et donnez-moi les réclames de mon rôle.
Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité, ce n’était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre. Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort pressante de la comtesse de B... pour aller la voir à la campagne; et comme elle me le mande assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois du monde, qu’il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis». Or vous savez que j’ai bien quelques droits sur ce bois-là, et j’irai le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera chez moi sur les quatre heures.
De..., ce 8 septembre 17**.
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
(Incluse dans la précédente.)
Ah! monsieur, je suis désespéré, j’ai tout perdu. Je n’ose confier au papier le secret de mes peines, mais j’ai besoin de les répandre dans le sein d’un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir et aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils? J’étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présent, quelle différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte n’est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus heureux que moi, vous pourrez la voir, et j’attends de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette démarche; mais il faut que je vous parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je n’ai d’espoir qu’en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez l’amour et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos secours.
Adieu, monsieur; le seul soulagement que j’éprouve dans ma douleur est de songer qu’il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n’est pas ce matin, je désirerais que ce fût de bonne heure dans l’après-midi.
De..., ce 8 septembre 17**.
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle est bien malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se douter de quelque chose, et pourtant elle a tout découvert. Hier au soir, maman me parut bien avoir un peu d’humeur, mais je n’y fis pas grande attention et même, en attendant que sa partie fût finie, je causai très gaiement avecMmede Merteuil, qui avait soupé ici, et nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu’on ait pu nous entendre. Elle s’en alla et je me retirai dans mon appartement.
Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre; elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il fallut obéir. Le premier tiroir qu’elle ouvrit fut justement celui où étaient les lettres du chevalier Danceny. J’étais si troublée que, quand elle me demanda ce que c’était, je ne sus lui répondre autre chose, sinon que ce n’était rien; mais quand je la vis commencer à lire celle qui se présentait la première, je n’eus que le temps de gagner un fauteuil et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance. Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de chambre, se retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu’il me faudra reparaître devant elle. Je n’ai fait que pleurer toute la nuit.
Je t’écris au point du jour, dans l’espoir que Joséphine viendra. Si je peux lui parler seule, je la prierai de remettre chez Mmede Merteuil un petit billet que je vais lui écrire; sinon, je le mettrai dans ta lettre et tu voudras bien l’envoyer comme de toi. Ce n’est que d’elle que je puis recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de lui, car je n’espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura peut-être la bonté de se charger d’une lettre pour Danceny. Je n’ose pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore moins à ma femme de chambre, car c’est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j’avais des lettres dans mon secrétaire.
Je ne t’écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le temps d’écrire à Mmede Merteuil et aussi à Danceny, pour avoir ma lettre toute prête, si elle veut bien s’en charger. Après cela, je me recoucherai, pour qu’on me trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que je suis malade, pour me dispenser de passer chez maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si j’avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d’avoir pleuré, et j’ai un poids sur l’estomac qui m’empêche de respirer. Quand je songe que je ne verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu,ma chère Sophie. Je ne peux pas t’en dire davantage, les larmes me suffoquent.
De..., ce 7 septembre 17**.
Nota.—On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la marquise, parce qu’elle ne contenait que les mêmes faits de la lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier Danceny ne s’est point retrouvée; on en verra la raison dans la lettreLXIII, de Mmede Merteuil au Vicomte.
Nota.—On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la marquise, parce qu’elle ne contenait que les mêmes faits de la lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier Danceny ne s’est point retrouvée; on en verra la raison dans la lettreLXIII, de Mmede Merteuil au Vicomte.
Madame de VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d’une mère et de l’innocence d’une enfant, vous ne serez pas surpris, sans doute, de ne plus être reçu dans une maison où vous n’avez répondu aux preuves de l’amitié la plus sincère, que par l’oubli de tous les procédés. Je préfère de vous prier de ne plus venir chez moi, à donner des ordres à ma porte, qui nous compromettraient tous également par les remarques que les valets ne manqueraient pas de faire. J’ai droit d’espérer que vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi que si vous faites à l’avenir la moindre tentative pour entretenir ma fille dans l’égarement où vous l’avez plongée, une retraite austère et éternelle la soustraira à vos poursuites. C’est à vous de voir, monsieur, si vous craindrez aussi peu de causer son infortune que vous avez peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix est fait et je l’en ai instruite.
Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je compte que vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille, et que vous vous prêterez à ne laisser aucune trace d’un événement dont nous ne pourrions garder le souvenir, moi sans indignation, elle sans honte, et vous sans remords. J’ai l’honneur d’être, etc.
De... ce 7 septembre 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L’événement qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c’est, je crois, mon chef-d’œuvre. Je n’ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre, et j’ai dit comme l’architecte athénien: «Ce qu’il a dit, je le ferai.»
Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et il s’endort dans la félicité! Oh! qu’il s’en rapporte à moi, je lui donnerai de la besogne, et je me trompe ou son sommeil ne sera plus tranquille. Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu’à présent il regrette celui qu’il a perdu. Il fallait, dites-vous aussi, qu’il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui manquera plus. J’ai cela de bon, moi, c’est qu’il ne faut que me faire apercevoir de mes fautes: je ne prends point de repos que je n’aie tout réparé. Apprenez donc ce que j’ai fait.
En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre; je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause du mal, je ne m’occupai plus qu’à trouver le moyen de le guérir. Je commençai pourtant par me coucher, car l’infatigable chevalier ne m’avait pas laissée dormir un moment et je croyais avoir sommeil, mais point du tout: tout entière à Danceny, le désir de le tirer de son indolence ou de l’en punir ne me permit pas de fermer l’œil, et ce ne fut qu’après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver deux heures de repos.
J’allai le soir même chez Mmede Volanges et, suivant mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre qu’il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre vous, était aveuglée au point qu’elle me répondit d’abord qu’à coup sûr je me trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que j’en savais, mais je citai des regards, des propos,dont ma vertu et mon amitié s’alarmaient. Je parlai enfin presque aussi bien qu’aurait pu faire une dévote et, pour frapper le coup décisif, j’allai jusqu’à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir une lettre. «Cela me rappelle, ajoutai-je, qu’un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequelje vis beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mmede Volanges changea et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. «Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle en me serrant la main, je m’en éclaircirai.»
Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt après pour demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille; ce qu’elle me promit d’autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux que cette enfant prît assez de confiance en moi pour m’ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donnermes sages conseils. Ce qui m’assure qu’elle me tiendra sa promesse, c’est que je ne doute pas qu’elle ne veuille se faire honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée à garder mon ton d’amitié avec la petite, sans paraître fausse aux yeux de Mmede Volanges, ce que je voulais éviter. J’y gagnais encore d’être, par la suite, aussi longtemps et aussi secrètement que je voudrais avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais d’ombrage.
J’en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je chambrai la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel elle ne tarit jamais. Je m’amusais à lui monter la tête sur le plaisir qu’elle aurait à le voir le lendemain; il n’est sorte de folies que je ne lui aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je lui ôtais en réalité, et puis tout cela devait lui rendre le coup plus sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus elle sera pressée de s’en dédommager à la première occasion. Il est bon, d’ailleurs, d’accoutumer aux grands événements quelqu’un qu’on destine aux grandes aventures.
Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir d’avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui promets qu’elle l’aura, et plutôt même qu’elle ne l’aurait eu sans cet orage. C’est un mauvais rêve dont le réveil sera délicieux, et, à tout prendre, il me semble qu’elle me doit de la reconnaissance; au fait, quand j’y aurais mis un peu de malice, il faut bien s’amuser:
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26].
Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me disais-je, animé par les obstacles, va redoubler d’amour, et alors je le servirai de tout mon pouvoir, ou si ce n’est qu’un sot, comme je suis tentée quelquefois de le croire, il sera désespéré et se tiendra pour battu; or, dans ce cas, au moins me serai-je vengée de lui autant qu’il était en moi, chemin faisant j’aurai augmenté pour moi l’estime de la mère, l’amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien malheureuse ou bien maladroite si, maîtresse de l’esprit de sa femme comme je le suis et vais l’être plus encore, je ne trouvais pas mille moyens d’en faire ce que je veux qu’il soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi je dormis bien et me réveillai fort tard.
A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un de la fille, et je ne pus m’empêcher de rire en trouvant dans tous deux littéralement cette même phrase:C’est de vous seule que j’attends quelque consolation. N’est-il pas plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d’être le seul agent de deux intérêts directement contraires? Me voilà comme la Divinité, recevant les vœux opposés des aveugles mortels et ne changeant rien à mes décrets immuables. J’ai quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d’ange consolateur, et j’ai été, suivant le précepte, visiter mes amis dans leur affliction.
J’ai commencé par la mère, je l’ai trouvée d’une tristesse qui déjà vous venge en partie des contrariétés qu’elle vous a fait éprouver de la part de votre belle prude. Tout a réussi à merveille; ma seule inquiétude était que Mmede Volanges ne profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille, ce qui eût été bien facile en n’employant avec elle que le langage de la douceur et de l’amitié, et en donnant aux conseils de la raison l’air et le ton de la tendresse indulgente. Par bonheur, elle s’est armée de sévérité, elle s’est enfin si mal conduite que je n’ai eu qu’à applaudir. Il est vrai qu’elle a pensé rompre tous nos projets par le parti qu’elle avait pris de faire rentrer sa fille au couvent, mais j’ai paré ce coup et je l’ai engagée à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny continuerait ses poursuites, afin de les forcer tous deux à une circonspection que je crois nécessaire pour le succès.
Ensuite j’ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire combien la douleur l’embellit! Pour peu qu’elle prenne de coquetterie,je vous garantis qu’elle pleurera souvent; pour cette fois, elle pleurait sans malice... Frappée de ce nouvel agrément que je ne lui connaissais pas et que j’étais bien aise d’observer, je ne lui donnai d’abord que de ces consolations gauches qui augmentent plus les peines qu’elles ne les soulagent; et, par ce moyen, je l’amenai au point d’être véritablement suffoquée. Elle ne pleurait plus et je craignis un moment les convulsions. Je lui conseillai de se coucher, ce qu’elle accepta; je lui servis de femme de chambre; elle n’avait point fait de toilette, et bientôt ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge entièrement découvertes; je l’embrassai, elle se laissa aller dans mes bras et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu! qu’elle était belle! Ah! si Magdeleine était ainsi, elle dut être bien plus dangereuse pénitente que pécheresse.
Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler de bonne foi. Je la rassurai d’abord sur la crainte du couvent. Je fis naître en elle l’espoir de voir Danceny en secret, et m’asseyant sur le lit: «S’il était là», lui dis-je, puis brodant sur ce thème, je la conduisis, de distraction en distraction, à ne plus se souvenir de tout ce qu’elle était affligée. Nous nous serions séparées parfaitement contentes l’une de l’autre, si elle n’avait voulu me charger d’une lettre pour Danceny, ce que j’ai constamment refusé. En voici les raisons, que vous approuverez sans doute.
D’abord, celle que c’était me compromettre vis-à-vis de Danceny, et si c’était la seule dont je pus me servir avec la petite, il y en avait beaucoup d’autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit de mes travaux, que de donner si tôt à nos jeunes gens un moyen si facile d’adoucir leurs peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les obliger à mêler quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si elle se conduit à bien, comme je l’espère, il faudra qu’elle se sache immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens plus sûrs pour la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerions, nous, et il sera plus commode de mettre l’indiscrétion sur leur compte.
Il faudra donc que vous donniez aujourd’hui cette idée à Danceny, et comme je ne suis pas sûre de la femme de chambre de la petite Volanges, dont elle-même paraît se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle Victoire. J’aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît d’autant plus que la confidencene sera utile qu’à nous et point à eux, car je ne suis point à la fin de mon récit.
Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de la petite, je craignais à tout moment qu’elle ne me proposât de la mettre à la petite poste, ce que je n’aurais guère pu refuser. Heureusement, soit trouble, soit ignorance de sa part ou encore qu’elle tînt moins à la lettre qu’à la réponse, qu’elle n’aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m’en a point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au moins qu’elle ne pût s’en servir, j’ai pris mon parti sur-le-champ, et en rentrant chez la mère, je l’ai décidée à éloigner sa fille pour quelque temps, à la mener à la campagne... Et où? Le cœur ne vous bat pas de joie?... Chez votre tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l’en prévenir aujourd’hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre dévote qui n’aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-tête, et grâce à mes soins, Mmede Volanges réparera elle-même le tort qu’elle vous a fait.
Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de vos affaires que vous perdiez celle-ci de vue; songez qu’elle m’intéresse.
Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le conseil des deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Danceny et offrez-lui vos services. Ne trouvez de difficulté qu’à faire parvenir entre les mains de la belle votre lettre de créance, et levez cet obstacle sur-le-champ en lui indiquant la voie de ma femme de chambre. Il n’y a point de doute qu’il n’accepte, et vous aurez pour prix de vos peines la confidence d’un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La pauvre petite! comme elle rougira en vous remettant sa première lettre! Au vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s’est établi des préjugés, me paraît un très joli délassement quand on est occupé ailleurs, et c’est le cas où vous serez.
C’est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue. Jugez du moment où il faudra réunir les acteurs. La campagne offre mille moyens, et Danceny, à coup sûr, sera prêt à s’y rendre à votre premier signal. Une nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je, moi? Mais enfin, si la petite fille en revient telle qu’elle y aura été, je m’en prendrai à vous. Si vous jugez qu’elle ait besoin de quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger de garder des lettres pour oser luiécrire à présent, et je suis toujours dans le dessein d’en faire mon élève.
Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa correspondance trahie s’étaient portés d’abord sur sa femme de chambre, et que je les ai détournés sur le confesseur. C’est faire d’une pierre deux coups.
Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous écrire et mon dîner en a été retardé; mais l’amour-propre et l’amitié dictaient ma lettre, et tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à trois heures, et c’est tout ce qu’il vous faut.
Plaignez-vous de moi à présent, si vous l’osez, et allez revoir, si vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous dites qu’il le garde pour le plaisir de ses amis! Cet homme est donc l’ami de tout le monde? Mais adieu, j’ai faim.
De..., ce 9 septembre 17**.
[26]Gresset,Le Méchant, comédie.
[26]Gresset,Le Méchant, comédie.
Le Chevalier DANCENY à Madame de VOLANGES.
Minute jointe à la lettreLXVIdu Vicomte à la Marquise.
Sans chercher, madame, à justifier ma conduite et sans me plaindre de la vôtre, je ne puis que m’affliger d’un événement qui fait le malheur de trois personnes, toutes trois dignes d’un sort plus heureux. Plus sensible encore au chagrin d’en être la cause qu’à celui d’en être la victime, j’ai souvent essayé, depuis hier, d’avoir l’honneur de vous répondre sans pouvoir en trouver la force. J’ai cependant tant de choses à vous dire qu’il faut bien faire un effort sur moi-même, et si cette lettre a peu d’ordre et de suite, vous devez sentir assez combien ma situation est douloureuse, pour m’accorder quelque indulgence.
Permettez-moi d’abord de réclamer contre la première phrase de votre lettre. Je n’ai abusé, j’ose le dire, ni de votre confiance ni de l’innocence de Mllede Volanges; j’ai respecté l’une et l’autre dans mes actions. Elles seules dépendaient de moi, etquand vous me rendriez responsable d’un sentiment involontaire, je ne crains pas d’ajouter que celui que m’a inspiré Mllevotre fille est tel qu’il peut vous déplaire, mais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus que je ne puis vous dire, je ne veux que vous pour juge et mes lettres pour témoins.
Vous me défendez de me présenter chez vous à l’avenir, et sans doute je me soumettrai à tout ce qu’il vous plaira d’ordonner à ce sujet, mais cette absence subite et totale ne donnera-t-elle donc pas autant de prise aux remarques que vous voulez éviter que l’ordre que, par cette raison même, vous n’avez point voulu donner à votre porte? J’insisterai d’autant plus sur ce point qu’il est bien plus important pour Mllede Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de peser attentivement touteschoseset de ne pas permettre que votre sévérité altère votre prudence. Persuadé que l’intérêt seul de mademoiselle votre fille dictera vos résolutions, j’attendrai de nouveaux ordres de votre part.
Cependant, dans le cas où vous me permettriez de vous faire ma cour quelquefois, je m’engage, madame (et vous pouvez compter sur ma promesse), à ne point abuser de ces occasions pour tenter de parler en particulier à Mllede Volanges ou de lui faire tenir aucune lettre. La crainte de ce qui pourrait compromettre sa réputation, m’engage à ce sacrifice et le bonheur de la voir quelquefois m’en dédommagera.
Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je puisse faire à ce que vous me dites sur le sort que vous destinez à Mllede Volanges, et que vous voulez rendre dépendant de ma conduite. Ce serait vous tromper que de vous promettre davantage. Un vil séducteur peut plier ses projets aux circonstances et calculer avec les événements, mais l’amour qui m’anime ne me permet que deux sentiments: le courage et la constance.
Quoi! moi consentir à être oublié de Mllede Volanges, à l’oublier moi-même? Non, non, jamais. Je lui serai fidèle; elle en a reçu le serment et je le renouvelle en ce jour. Pardon, madame, je m’égare, il faut revenir.
Il me reste un autre objet à traiter avec vous: celui des lettres que vous me demandez. Je suis vraiment peiné d’ajouter un refus aux torts que vous me trouvez déjà, mais, je vous en supplie, écoutez mes raisons et daignez vous souvenir pour les apprécier que la seule consolation au malheurd’avoir perdu votre amitié, est l’espoir de conserver votre estime.
Les lettres de Mllede Volanges, toujours si précieuses pour moi, me le deviennent bien plus dans ce moment. Elles sont l’unique bien qui me reste, elles seules me retracent encore un sentiment qui fait tout le charme de ma vie. Cependant, vous pouvez m’en croire, je ne balancerais pas un instant à vous en faire le sacrifice, et le regret d’en être privé céderait au désir de vous prouver ma déférence respectueuse, mais des considérations puissantes me retiennent et je m’assure que vous-même ne pourrez les blâmer.
Vous avez, il est vrai, le secret de Mllede Volanges, mais permettez-moi de le dire, je suis autorisé à croire que c’est l’effet de la surprise et non de la confiance. Je ne prétends pas blâmer une démarche qu’autorise peut-être la sollicitude maternelle. Je respecte vos droits, mais ils ne vont pas jusqu’à me dispenser de mes devoirs. Le plus sacré de tous est de ne jamais trahir la confiance qu’on nous accorde. Ce serait y manquer que d’exposer aux yeux d’un autre les secrets d’un cœur qui n’a voulu les dévoiler qu’aux miens. Si mademoiselle votre fille consent à vous les confier, qu’elle parle; ses lettres vous sont inutiles. Si elle veut, au contraire, renfermer son secret en elle-même, vous n’attendez pas sans doute que ce soit moi qui vous en instruise.
Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet événement reste enseveli, soyez tranquille, madame, sur tout ce qui intéresse Mllede Volanges, je peux défier le cœur même d’une mère. Pour achever de vous ôter toute inquiétude, j’ai tout prévu. Ce dépôt précieux qui portait jusqu’ici pour suscription:Papiers à brûler, porte à présent:Papiers appartenant à Mllede Volanges. Ce parti que je prends doit vous prouver aussi que mes refus ne portent pas sur la crainte que vous trouviez dans ces lettres, un seul sentiment dont vous ayez personnellement à vous plaindre.
Voilà, madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait pas encore assez si elle vous laissait le moindre doute de l’honnêteté de mes sentiments, du regret sincère de vous avoir déplu et du plus profond respect avec lequelj’ai l’honneurd’être, etc.
De..., ce 7 septembre 17**.
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettreLXVIdu Vicomte.)
O ma Cécile, qu’allons-nous devenir? Quel Dieu nous sauvera des malheurs qui nous menacent? Que l’amour nous donne au moins le courage de les supporter! Comment vous peindre mon étonnement, mon désespoir à la vue de mes lettres, à la lecture du billet de Mmede Volanges? Qui a pu nous trahir? Sur qui tombent vos soupçons? Auriez-vous commis quelque imprudence? Que faites-vous à présent? Que vous a-t-on dit? Je voudrais tout savoir et j’ignore tout. Peut-être vous-même n’êtes-vous pas plus instruite que moi.
Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma réponse. J’espère que vous approuverez ce que je lui dis. J’ai bien besoin que vous approuviez aussi les démarches que j’ai faites depuis ce fatal événement, elles ont toutes pour but d’avoir de vos nouvelles, de vous donner des miennes et, que sait-on? peut-être de vous revoir encore et plus librement que jamais.
Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver ensemble, de pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel et de voir dans nos yeux, de sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur? Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas oublier? Eh bien! j’ai l’espoir de le voir naître et je le dois à ces mêmes démarches que je vous supplie d’approuver. Que dis-je? je le dois aux soins consolateurs de l’ami le plus tendre, et mon unique demande est que vous permettiez que cet ami soit le vôtre.
Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu? Mais j’ai pour excuse le malheur et la nécessité. C’est l’amour qui m’a conduit; c’est lui qui réclame votre indulgence, qui vous demande de pardonner une confidence nécessaire et sans laquelle nous restions peut-être à jamais séparés[27]. Vous connaissez l’ami dont je vous parle; il estcelui de la femme que vous aimez le mieux: c’est le vicomte de Valmont.
Mon projet, en m’adressant à lui, était d’abord de le prier d’engager Mmede Merteuil à se charger d’une lettre pour vous. Il n’a pas cru que ce moyen pût réussir; mais au défaut de la maîtresse, il répond de la femme de chambre qui lui a des obligations. Ce sera elle qui remettra cette lettre et vous pourrez lui donner votre réponse.
Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M. de Valmont, vous partez incessamment pour la campagne. Mais alors c’est lui-même qui veut nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il profitera de ce prétexte pour s’y rendre dans le même temps que vous, et ce sera par lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous procurera les moyens de nous y voir sans risquer de vous compromettre en rien.
A présent, ma Cécile, si vous m’aimez, si vous plaignez mon malheur, si, comme je l’espère, vous partagez mes regrets, refuserez-vous votre confiance à un homme qui sera notre ange tutélaire? Sans lui, je serais réduit au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins que je vous cause. Ils finiront, je l’espère, mais, ma tendre amie, promettez-moi de ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser abattre. L’idée de votre douleur m’est un tourment insupportable. Je donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez bien. Puisse la certitude d’être adorée porter quelque consolation dans votre âme! La mienne a besoin que vous m’assuriez que vous pardonnez à l’amour les maux qu’il vous fait souffrir.
Adieu, ma Cécile; adieu, ma tendre amie.
De..., ce 9 septembre 17**.
[27]M. Danceny n’accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa confidenceàM. de Valmont avant cet événement. Voyez la lettreLVII.
[27]M. Danceny n’accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa confidenceàM. de Valmont avant cet événement. Voyez la lettreLVII.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-jointes, si j’ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deuxsoient datées d’aujourd’hui, elles ont été écrites hier, chez moi et sous mes yeux: celle à la petite fille dit tout ce que nous voulions. On ne peut que s’humilier devant la profondeur de vos vues, si on en juge par le succès de vos démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement, à la première occasion, vous n’aurez plus de reproches à lui faire. Si sa belle ingénue veut être docile, tout sera terminé peu de temps après son arrivée à la campagne; j’ai cent moyens tout prêts. Grâces à vos soins, me voilà bien décidémentl’ami de Danceny; il ne lui manque plus que d’êtrePrince[28].
Il est encore bien jeune, ce Danceny! Croiriez-vous que je n’ai jamais pu obtenir de lui qu’il promît à la mère de renoncer à son amour? Comme s’il était bien gênant de promettre quand on est décidé à ne pas tenir! «Ce serait tromper», me répétait-il sans cesse: ce scrupule n’est-il pas édifiant, surtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les hommes! tous également scélérats dans leurs projets, ce qu’ils mettent de faiblesse dans l’exécution ils l’appellent probité.
C’est votre affaire d’empêcher que Mmede Volanges ne s’effarouche des petites échappées que notre jeune homme s’est permises dans sa lettre; préservez-nous du couvent; tâchez aussi de faire abandonner la demande des lettres de la petite. D’abord il ne les rendra point, il ne le veut pas, et je suis de son avis; ici, l’amour et la raison sont d’accord. Je les ai lues ces lettres, j’en ai dévoré l’ennui. Elles peuvent devenir utiles. Je m’explique.
Malgré la prudence que nous y mettrons, il peut arriver un éclat; il ferait manquer le mariage, n’est-il pas vrai, et échouer tous nos projets Gercourt? Mais comme, pour mon compte, j’ai aussi à me venger de la mère, je me réserve en ce cas de déshonorer la fille. En choisissant bien dans cette correspondance, et n’en produisant qu’une partie, la petite Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières démarches et s’être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des lettres pourraient même compromettre la mère etl’entacheraientau moins d’une négligence impardonnable. Je sens bien que le scrupuleux Danceny se révolterait d’abord; mais comme il serait personnellement attaqué, je crois qu’on en viendrait à bout. Il y a mille à pariercontre un que la chance ne tournera pas ainsi; mais il faut tout prévoir.
Adieu, ma belle amie; vous seriez bien aimable de venir souper demain chez la maréchale de...: je n’ai pas pu refuser.
J’imagine que je n’ai pas besoin de vous recommander le secret, vis-à-vis Mmede Volanges, sur mon projet de campagne; elle aurait bientôt celui de rester à la ville: au lieu qu’une fois arrivée, elle ne repartira pas le lendemain; et si elle nous donne seulement huit jours, je réponds de tout.
De..., ce 9 septembre 17**.
[28]Expression relative à un passage d’un poème de M. de Voltaire.
[28]Expression relative à un passage d’un poème de M. de Voltaire.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Je ne voulais plus vous répondre, monsieur, et peut-être l’embarras que j’éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu’en effet je ne le devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte contre moi; je veux vous convaincre que j’ai fait pour vous tout ce que je pouvais faire.
Je vous ai permis de m’écrire, dites-vous? J’en conviens; mais quand vous me rappelez cette permission, croyez-vous que j’oublie à quelles conditions elle vous fut donnée? Si j’y eusse été aussi fidèle que vous l’avez été peu, auriez-vous reçu une seule réponse de moi? Voilà pourtant la troisième; et quand vous faites tout ce qu’il faut pour m’obliger à rompre cette correspondance, c’est moi qui m’occupe des moyens de l’entretenir. Il en est un, mais c’est le seul; et si vous refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez dire, me prouver assez combien peu vous y mettez de prix.
Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre; renoncez à un sentiment qui m’offense et m’effraye, et auquel, peut-être, vous devriez être moins attaché en songeant qu’il est l’obstacle qui nous sépare. Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître et l’amour aura-t-il ce tort de plus, à mes yeux, d’exclure l’amitié? Vous-même auriez-vous celuide ne pas vouloir pour votre amie celle en qui vous avez désiré des sentiments plus tendres? Je ne veux pas le croire: cette idée humiliante me révolterait, m’éloignerait de vous sans retour.
En vous offrant mon amitié, monsieur, je vous donne tout ce qui est à moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage? Pour me livrer à ce sentiment si doux, si bien fait pour mon cœur, je n’attends que votre aveu; et la parole, que j’exige de vous, que cette amitié suffira à votre bonheur. J’oublierai tout ce qu’on a pu me dire; je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.
Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma confiance; il ne tiendra qu’à vous de l’augmenter encore: mais je vous préviens que le premier mot d’amour la détruit à jamais et me rend toutes mes craintes; que, surtout, il deviendra pour moi le signal d’un silence éternel vis-à-vis de vous.
Si, comme vous le dites, vous êtesrevenu de vos erreurs, n’aimerez-vous pas mieux être l’objet de l’amitié d’une femme honnête que celui des remords d’une femme coupable? Adieu, monsieur; vous sentez qu’après avoir parlé ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne m’ayez répondu.
De..., ce 9 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Comment répondre, madame, à votre dernière lettre? Comment oser être vrai quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N’importe, il le faut; j’en aurai le courage. Je me dis, je me répète qu’il vaut mieux vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que mon cœur en est digne.
Quel dommage que, comme vous le dites, je soisrevenu de mes erreurs! avec quels transports de joie j’aurais lu cettemême lettre à laquelle je tremble de répondre aujourd’hui! Vous m’y parlez avecfranchise, vous me témoignez de laconfiance, vous m’offrez enfin votreamitié: que de biens, madame, et quels regrets de ne pouvoir en profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même?
Si je l’étais en effet; si je n’avais pour vous qu’un goût ordinaire, que ce goût léger, enfant de la séduction et du plaisir, qu’aujourd’hui pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu’ils me procurassent le succès, j’encouragerais votre franchise par le besoin de vous deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la trahir; j’accepterais votre amitié dans l’espoir de l’égarer... Quoi! madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait pourtant tracé d’après moi, si je vous disais que je consens à n’être que votre ami...
Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu’un un sentiment émané de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce moment, je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encore, mais, à coup sûr, je ne vous aimerai plus.
Ce n’est pas que l’aimable franchise, la douce confiance, la sensible amitié soient sans prix à mes yeux... Mais l’amour! l’amour véritable et tel que vous l’inspirez en réunissant tous ces sentiments, en leur donnant plus d’énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette tranquillité, à cette froideur de l’âme qui permet des comparaisons, qui souffre même des préférences. Non, madame, je ne serai point votre ami; je vous aimerai de l’amour le plus tendre et même le plus ardent, quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non l’anéantir.
De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont vous refusez l’hommage? Par quel raffinement de cruauté m’enviez-vous jusqu’au bonheur de vous aimer? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous; je saurai le défendre. S’il est la source de mes maux, il en est aussi le remède.
Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels; mais laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux! eh bien, soit; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au moins à décider de mon sort; et peut-être, quelque jour, vous me rendrez plus de justice. Ce n’estpas que j’espère vous rendre jamais sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue, vous vous direz: «Je l’avais mal jugé.»
Disons mieux, c’est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux également impossibles; et malgré la modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous plaindre que de vous étonner des sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite est d’avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours.
De..., ce 10 septembre 17**.
Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Billet écrit au crayon et recopié par Danceny.
Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je pleure. Ma mère ne me parle plus; elle m’a ôté papier, plumes et encre; je me sers d’un crayon qui, par bonheur, m’est resté, et je vous écris sur un morceau de votre lettre. Il faut bien que j’approuve tout ce que vous avez fait; je vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d’avoir de vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n’aimais pas M. de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je tâcherai de m’accoutumer à lui et je l’aimerai à cause de vous. Je ne sais pas qui nous a trahis; ce ne peut être que ma femme de chambre ou mon confesseur. Je suis bien malheureuse. Nous partons demain pour la campagne; j’ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous voir! Je n’ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces mots tracés au crayon s’effaceront peut-être, mais jamais les sentiments gravés dans mon cœur.
De..., ce 10 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je soupai hier, comme vous savez, chez la maréchale de ***; on y parla de vous, et j’en dis non pas tout le bien que j’en pense, mais tout celui que je n’en pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis et la conversation languissait, comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de son prochain, lorsqu’il s’éleva un contradicteur: c’était Prévan.
«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse de Mmede Merteuil! Mais j’oserais croire qu’elle la doit plus à sa légèreté qu’à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la suivre que de lui plaire; et comme on ne manque guère en courant après une femme d’en rencontrer d’autres sur son chemin, comme, à tout prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu’elle; les uns sont distraits par un goût nouveau, les autres s’arrêtent de lassitude; et c’est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre. Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes), je ne croirai à la vertu de Mmede Merteuil qu’après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour.»
Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles qui tiennent à la médisance; et pendant le rire qu’elle excitait, Prévan reprit sa place, et la conversation générale changea. Mais les deux comtesses de B***, auprès de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur conversation particulière, qu’heureusement je me trouvais à portée d’entendre.
Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a été donnée et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure, ce serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien avertie et vous savez le proverbe.
Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne connaissez pas, est infiniment aimable et encore plus adroit. Que si quelquefois vous m’avez entendu dire le contraire, c’est seulement que je ne l’aime pas, que je me plais à contrarier ses succès, et que je n’ignore pas de quel poids est mon suffrage auprès d’une trentaine de nos femmes les plus à la mode.
En effet, je l’ai empêché longtemps, par ce moyen, de paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre; et il faisait des prodiges, sans en avoir plus de réputation. Mais l’éclat de sa triple aventure, en fixant les yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait jusque-là et l’a rendu vraiment redoutable. C’est enfin aujourd’hui le seul homme, peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin; et votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains, et j’ai l’espoir qu’à mon retour, ce sera un homme noyé.
Je vous promets en revanche de mener à bien l’aventure de votre pupille, et de m’occuper d’elle autant que de ma belle prude.
Celle-ci vient de m’envoyer un projet de capitulation. Toute sa lettre annonce le désir d’être trompée. Il est impossible d’en offrir un moyen plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je soisson ami. Mais moi qui aime les méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas l’en tenir quitte à si bon marché, et assurément je n’aurai pas pris tant de peine auprès d’elle pour terminer par une séduction ordinaire.
Mon projet, au contraire, est qu’elle sente, qu’elle sente bien la valeur et l’étendue de chacun des sacrifices qu’elle me fera; de ne pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire expirer sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce désolant spectacle, et de ne lui accorder le bonheur de m’avoir dans ses bras qu’après l’avoir forcée à n’en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux bien peu si je ne vaux pas la peine d’être demandé. Et puis-je me venger moins d’une femme hautaine, qui semble rougir d’avouer qu’elle adore?
J’ai donc refusé la précieuse amitié et m’en suis tenu à mon titre d’amant. Comme je ne dissimule point que ce titre, qui ne paraît d’abord qu’une dispute de mots, est pourtant d’une importance réelle à obtenir, j’ai mis beaucoup de soin à ma lettre, et j’ai tâché d’y répandre ce désordre qui peut seul peindre le sentiment. J’ai enfin déraisonné le plus qu’il m’a été possible, car sans déraisonnement, point de tendresse; et c’est, je crois, par cette raison que les femmes nous sont si supérieures dans les lettres d’amour.
J’ai fini la mienne par une cajolerie, et c’est encore une suite de mes profondes observations. Après que le cœur d’unefemme a été exercé quelque temps, il a besoin de repos; et j’ai remarqué qu’une cajolerie était, pour toutes, l’oreiller le plus doux à leur offrir.
Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me donner pour la comtesse de ***, je m’arrêterai chez elle au moins pour dîner. Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructions, et aidez-moi de vos sages conseils dans ce moment décisif.
Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour vous dédommager de ce sacrifice! Adieu.
De..., ce 11 septembre 17**.