LETTRE LXXI

LETTRE LXXILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Mon étourdi de chasseur n’a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! Les lettres de ma belle, celles de Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j’ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu’il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps.L’aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n’est qu’un réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle m’a intéressé par les détails. Je suis bien aise d’ailleurs de vous faire voir que si j’ai le talent de perdre les femmes, je n’ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends, et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse.J’ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait ses instances aux persécutions qu’on me faisait pour passer la nuit au château: «Eh bien! j’y consens, lui dis-je, à condition que je la passerai avec vous».—«Cela m’est impossible, me répondit-elle, Vressac est ici.» Jusque-là, je n’avais cru que lui dire une honnêteté, mais ce mot d’impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié d’êtresacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir: j’insistai donc.Les circonstances ne m’étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la gaucherie de donner de l’ombrage au vicomte, en sorte que la vicomtesse ne peut plus le recevoir chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse avait été concerté entre eux, pour tâcher d’y dérober quelques nuits. Le vicomte avait même d’abord montré de l’humeur d’y rencontrer Vressac; mais comme il est encore plus chasseur que jaloux, il n’en est pas moins resté, et la comtesse, toujours telle que vous la connaissez, après avoir logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d’un côté et l’amant de l’autre et les a laissés s’arranger entre eux. Le mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.Ce jour-là même, c’est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de la femme, de l’ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi je jugeai qu’il aurait besoin de repos, et je m’occupai des moyens de décider sa maîtresse à lui laisser le temps d’en prendre.Je réussis et j’obtins qu’elle lui ferait une querelle de cette même partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n’avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle femme n’a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre l’humeur à la place de la raison et de n’être jamais si difficile à apaiser que quand elle a tort. Le moment, d’ailleurs, n’était pas commode pour les explications, et ne voulant qu’une nuit, je consentais qu’ils se raccommodassent le lendemain.Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause, on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent, servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de profiter d’un moment ou le mari était absent pour demander qu’on voulût bien l’entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime. Elle s’indigna contre l’audace des hommes qui, parce qu’ils ont éprouvé les bontés d’une femme, croient avoir le droit d’en abuser encore, même alors qu’elle a à se plaindre d’eux; et ayant changé de thèse par cette adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta muet et confus, et que moi-même je fustenté de croire qu’elle avait raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j’étais en tiers dans cette conversation.Enfin, elle déclara positivement qu’elle n’ajouterait pas les fatigues de l’amour à celles de la chasse, et qu’elle se reprocherait de troubler d’aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui n’avait plus la liberté de répondre, s’adressa à moi, et après m’avoir fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de l’heure et des moyens de notre rendez-vous.Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait trouvé plus prudent d’aller chez Vressac que de le recevoir dans son appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d’elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi; qu’elle s’y rendrait aussitôt que sa femme de chambre l’aurait laissée seule, que je n’avais qu’à tenir ma porte entr’ouverte et l’attendre.Tout s’exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi vers une heure du matin.... Dans le simple appareilD’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil[29].Comme je n’ai point de vanité, je ne m’arrête pas aux détails de la nuit, mais vous me connaissez, et j’ai été content de moi.Au point du jour, il a fallu se séparer. C’est ici que l’intérêt commence. L’étourdie avait cru laisser sa porte entr’ouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n’avez pas l’idée de l’expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu’il eut été plaisant de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu’une femme fût perdue pour moi, sans l’être par moi? Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu’eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, et elle a réussi.J’eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s’enfoncer,en se permettant de faire beaucoup de bruit. J’obtins donc de la vicomtesse, non sans peine, qu’elle jetterait des cris perçants et d’effroi, commeAu voleur! A l’assassin!etc., etc. Et nous convînmes qu’au premier cri j’enfoncerais la porte et qu’elle courrait à son lit. Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider même après qu’elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par là, et au premier coup de pied, la porte céda.La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au même instant, le vicomte et Vressac furent dans le corridor, et la femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa maîtresse.J’étais seul de sang-froid, et j’en profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre, car vous jugez combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique en ayant de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l’amant sur leur sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels j’étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré au moins cinq minutes.La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda assez bien et jura ses grands dieux qu’il y avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle n’avait eu tant peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée et conclus que, sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa tout d’une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les rats, le vicomte s’en alla le premier regagner sa chambre et son lit, en priant sa femme d’avoir à l’avenir des rats plus tranquilles.Vressac, resté seul avec nous, s’approcha de la vicomtesse pour lui dire tendrement que c’était une vengeance de l’amour; à quoi elle répondit en me regardant: «Il était donc bien en colère, car il s’est beaucoup vengé; mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je veux dormir.»J’étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant de nous séparer, je plaidai la cause de Vressac et j’amenai le raccommodement. Les deux amants s’embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous les deux. Je ne me souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j’avoue que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et après avoir reçu seslongs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre au lit.Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le secret. A présent que je m’en suis amusé, il est juste que le public ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l’histoire, peut-être bientôt en dirons-nous autant de l’héroïne?Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne prends plus le moment de vous embrasser et de vous recommander surtout de vous garder de Prévan.Du château de..., ce 15 septembre 17**.[29]Racine, Tragédie deBritannicus.LETTRE LXXIILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.(Remise seulement le 14.)O ma Cécile! que j’envie le sort de Valmont! Demain il vous verra. C’est lui qui vous remettra cette lettre; et moi, languissant loin de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres; c’est contre eux que le courage m’abandonne.Qu’il m’est affreux de causer votre malheur! Sans moi, vous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? Dites, ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que vous m’aimez, que vous m’aimez toujours. J’ai besoin que vous me le répétiez. Ce n’est pas que j’en doute, mais il me semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se l’entendre dire. Vous m’aimez, n’est-ce pas? Oui, vous m’aimez de toute votre âme. Je n’oublie pas que c’est la dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme je l’ai recueillie dans mon cœur! Comme elle s’y est profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a répondu!Hélas! dans ce moment de bonheur, j’étais loin de prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile,des moyens de l’adoucir. Si j’en crois mon ami, il suffira, pour y parvenir, que vous preniez en lui une confiance qu’il mérite.J’ai été peiné, je l’avoue, de l’idée désavantageuse que vous paraissez avoir de lui. J’y ai reconnu les préventions de votre maman: c’était pour m’y soumettre que j’avais négligé, depuis quelque temps, cet homme vraiment aimable, qui aujourd’hui fait tout pour moi, qui enfin travaille à nous réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en conjure, ma chère amie, voyez-le d’un œil plus favorable. Songez qu’il est mon ami, qu’il veut être le vôtre, qu’il peut me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne m’aimez pas autant que je vous aime, vous ne m’aimez plus autant que vous m’aimiez. Ah! si jamais vous deviez m’aimer moins... Mais non, le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j’ai à craindre les peines d’un amour malheureux, sa constance au moins me sauvera les tourments d’un amour trahi.Adieu, ma charmante amie; n’oubliez pas que je souffre et qu’il ne tient qu’à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le vœu de mon cœur et recevez les plus tendres baisers de l’amour.Paris, ce 11 septembre 17**.LETTRE LXXIIILe Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.(Jointe à la précédente.)L’ami qui vous sert a su que vous n’aviez rien de ce qu’il vous fallait pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l’antichambre de l’appartement que vous occupez, sous la grande armoire, à main gauche, une provision de papier, de plumes et d’encre, qu’il renouvellera quand vous voudrez et qu’il lui semble que vous pouvez laisser à cette même place, si vous n’en trouvez pas de plus sûre.Il vous demande de ne pas vous offenser, s’il a l’air de ne faire aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous yregarder que comme une enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoin et pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous parler quand il aura quelque chose à vous apprendre ou à vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à le seconder.Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres que vous aurez reçues, afin de risquer moins de vous compromettre.Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu’une mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes, dont l’une est déjà son meilleur ami et l’autre lui paraît mériter l’intérêt le plus tendre.Au château de..., ce 14 septembre 17**.LETTRE LXXIVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? Ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste! Je l’ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l’avais-je regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m’y faire faire attention. J’ai réparé mon injustice hier. Il était à l’Opéra, presque vis-à-vis de moi, et je m’en suis occupée. Il est joli au moins, mais très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de près. Et vous dites qu’il veut m’avoir! Assurément il me fera honneur et plaisir. Sérieusement, j’en ai fantaisie, et je vous confie ici que j’ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront. Voilà le fait.Il était à deux pas de moi, à la sortie de l’Opéra, et j’ai donné très haut rendez-vous à la marquise de... pour souper le vendredi chez la maréchale. C’est, je crois, la seule maisonoù je peux le rencontrer. Je ne doute pas qu’il ne m’ait entendu... Si l’ingrat allait n’y pas venir? Mais, dites-moi donc, croyez-vous qu’il y vienne? Savez-vous que s’il n’y vient pas, j’aurai de l’humeur toute la soirée? Vous voyez qu’il ne trouvera pas tant de difficultéà me suivre; et ce qui vous étonnera davantage, c’est qu’il en trouvera moins encoreà me plaire. Il veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai la vie à ces chevaux-là. Je n’aurai jamais la patience d’attendre si longtemps. Vous savez qu’il n’est pas dans mes principes de faire languir quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.Oh! çà, convenez qu’il y a plaisir à me parler raison? Votreavis importantn’a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je végète depuis si longtemps! Il y a plus de six semaines que je ne me suis pas permis une gaîté. Celle-là se présente: puis-je me la refuser? le sujet n’en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréable, dans quelque sens que vous preniez ce mot?Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je m’établis juge entre vous deux; mais d’abord il faut s’instruire, et c’est ce que je veux faire. Je serai juge intègre et vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour vous, j’ai déjà vos mémoires, et votre affaire est parfaitement instruite. N’est-il pas juste que je m’occupe à présent de votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et, pour commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure dont il est le héros. Vous m’en parlez comme si je ne connaissais autre chose, et je n’en sais pas le premier mot. Apparemment, elle se sera passée pendant mon voyage à Genève, et votre jalousie vous aura empêché de me l’écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez querien de ce qui l’intéresse ne m’est étranger. Il me semble bien qu’on en parlait encore à mon retour, mais j’étais occupée d’autre chose et j’écoute rarement, en ce genre, tout ce qui n’est pas du jour ou de la veille.Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n’est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous? Ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre présidente quand vos sottises vous en avaient éloigné? N’est-ce pas encore moi qui ai remis entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mmede Volanges?Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller chercher vos aventures! A présent, vous les avez sous la main. L’amour, la haine, vous n’avez qu’à choisir, tout couche sous le même toit; et vous pouvez, doublant votre existence, caresser d’une main et frapper de l’autre.C’est même encore à moi que vous devez l’aventure de la vicomtesse. J’en suis assez contente, mais, comme vous dites, il faut qu’on en parle; car si l’occasion a pu vous engager, comme je le conçois, à préférer pour le moment le mystère à l’éclat, il faut convenir pourtant que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.J’ai d’ailleurs à m’en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais et, par beaucoup de raisons, je serai bien aise d’avoir un prétexte pour rompre avec elle: or il n’en est pas de plus commode que d’avoir à dire: «On ne peut plus voir cette femme-là.»Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps est précieux: je vais employer le mien à m’occuper du bonheur de Prévan.Paris, ce 15 septembre 17**.LETTRE LXXVCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Nota.—Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que le lecteur a vus lettresLXIet suivantes. On a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du vicomte de Valmont et elle s’exprime ainsi:... Je t’assure que c’est un homme bien extraordinaire. Maman en dit beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny en dit beaucoup de bien, et je crois que c’est lui qui a raison. Je n’ai jamais vu d’homme aussi adroit. Quand il m’a rendu la lettre de Danceny, c’était au milieu de tout le monde, et personne n’en a rien vu; il est vrai que j’ai eu bien peur, parce que je n’étais prévenue de rien, mais à présent je m’y attendrai.J’ai déjà fort bien compris comment il voulait que je fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de s’entendre avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu’il veut. Je ne sais pas comment il fait; il me disait, dans le billet dont je t’ai parlé, qu’il n’aurait pas l’air de s’occuper de moi devant maman: en effet, on dirait toujours qu’il n’y songe pas; et pourtant, toutes les fois que je cherche ses yeux, je suis sûre de les rencontrer tout de suite.Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne connaissais pas, qui a aussi l’air de ne guère aimer M. de Valmont, quoiqu’il ait bien des attentions pour elle. J’ai peur qu’il ne s’ennuie bientôt de la vie qu’on mène ici et qu’il ne s’en retourne à Paris: cela serait bien fâcheux. Il faut qu’il ait bien bon cœur d’être venu exprès pour rendre service à son ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui parler, et quand j’en trouverais l’occasion, je serais si honteuse que je ne saurais peut-être que lui dire.Il n’y a que Mmede Merteuil avec qui je parle librement quand je parle de mon amour. Peut-être même qu’avec toi, à qui je dis tout, si c’était en causant, je serais embarrassée. Avec Danceny lui-même, j’ai souvent senti, comme malgré moi, une certaine crainte qui m’empêchait de lui dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois, une seule fois, combien je l’aime. M. de Valmont lui a promis que si je me laissais conduire, il nous procurerait l’occasion de nous revoir. Je ferai bien assez ce qu’il voudra, mais je ne peux pas concevoir que cela soit possible.Adieu, ma bonne amie, je n’ai plus de place[30].Du château de..., ce 14 septembre 17**.[30]Mllede Volanges ayant, peu de temps après, changé de confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu’elle a continué d’écrire à son amie du couvent; elles n’apprendraient rien au lecteur.LETTRE LXXVILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Ou votre lettre est un persiflage que je n’ai pas compris, ou vous étiez, en me l’écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous connaissais moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé, et, quoi que vous en puissiez dire, je ne m’effrayerais pas trop facilement.J’ai beau vous lire et vous relire, je n’en suis pas plus avancé; car, de prendre votre lettre dans le sens naturel qu’elle présente, il n’y a pas moyen. Qu’avez-vous donc voulu dire?Est-ce seulement qu’il était inutile de se donner tant de soins contre un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas, vous pourriez avoir tort. Prévan est réellement aimable, il l’est plus que vous ne le croyez; il a surtout le talent très utile d’occuper beaucoup de son amour par l’adresse qu’il a d’en parler dans le cercle et devant tout le monde, en se servant de la première conversation qu’il trouve. Il est peu de femmes qui se sauvent alors du piège d’y répondre, parce que toutes ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre l’occasion d’en montrer. Or vous savez assez que femme qui consent à parler d’amour finit bientôt par en prendre ou, au moins par se conduire comme si elle en avait. Il gagne encore à cette méthode, qu’il a réellement perfectionnée, d’appeler souvent les femmes elles-mêmes en témoignage de leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l’avoir vu.Je n’étais dans le secret que de la seconde main, car jamais je n’ai été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six, et la comtesse de P..., tout en se croyant bien fine et ayant l’air en effet, pour tout ce qui n’était pas instruit, de tenir une conversation générale, nous raconta dans le plus grand détail et comme quoi elle s’était rendue à Prévan, et tout ce qui s’était passé entre eux. Elle faisait ce récit avec une telle sécurité qu’elle ne fut pas même troublée par un sourire, qui nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai toujours qu’un de nous ayant voulu, pour s’excuser, feindre de douter de ce qu’elle disait, ou plutôt de ce qu’elle avait l’air de dire, elle répondit gravement qu’à coup sûr nous n’étions aucun aussi bieninstruits qu’elle, et elle ne craignit pas même de s’adresser à Prévan pour lui demander si elle s’était trompée d’un mot.J’ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde; mais pour vous, marquise, ne suffisait-il pas qu’il fûtjoli, très joli, comme vous le dites vous-même, qu’il vous fîtune de ces attaques que vous vous plaisez quelquefois à récompenser, sans autre motif que de les trouver bien faites, ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner les mille et mille caprices qui gouvernent la tête d’une femme, et par qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en sauviez facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc à mon texte: qu’avez-vous voulu dire?Si ce n’est qu’un persiflage sur Prévan, outre qu’il est bien long, ce n’était pas vis-à-vis de moi qu’il était utile: c’est dans le monde qu’il faut lui donner quelque bon ridicule, et je vous renouvelle ma prière à ce sujet.Ah! je crois tenir le mot de l’énigme! Votre lettre est une prophétie, non de ce que vous ferez, mais de ce qu’il vous croira prête à faire au moment de la chute que vous lui préparez. J’approuve assez ce projet; il exige pourtant de grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour l’effet public, avoir un homme ou recevoir ses soins est absolument la même chose, à moins que cet homme ne soit un sot, et Prévan ne l’est pas, à beaucoup près. S’il peut gagner seulement une apparence, il se vantera, et tout sera dit. Les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire; quelles seront vos ressources? Tenez, j’ai peur. Ce n’est pas que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs qui se noient.Je ne me crois pas plus bête qu’un autre; des moyens de déshonorer une femme, j’en ai trouvé cent, j’en ai trouvé mille, mais quand je me suis occupé de chercher comment elle pourrait s’en sauver, je n’en ai jamais vu la possibilité. Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un chef-d’œuvre, cent fois j’ai cru vous voir plus de bonheur que de bien joué.Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui n’en a point. J’admire comment, depuis une heure, je traite sérieusement ce qui n’est à coup sûr, qu’une plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer de moi! Eh bien! soit; mais dépêchez-vous, et parlons d’autre chose. D’autre chose! Je metrompe, c’est toujours de la même; toujours des femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.J’ai ici, comme vous l’avez fort bien remarqué, de quoi m’exercer dans les deux genres, mais non pas avec la même facilité. Je prévois que la vengeance ira plus vite que l’amour. La petite Volanges est rendue, j’en réponds; elle ne dépend plus que de l’occasion, et je me charge de la faire naître. Mais il n’en est pas de même de Mmede Tourvel: cette femme est désolante, je ne la conçois pas; j’ai cent preuves de son amour, mais j’en ai mille de sa résistance, et, en vérité, je crains qu’elle ne m’échappe.Le premier effet qu’avait produit mon retour me faisait espérer davantage. Vous devinez que je voulais en juger par moi-même, et, pour m’assurer de voir les premiers mouvements, je ne m’étais fait précéder par personne, et j’avais calculé ma route pour arriver pendant qu’on serait à table. En effet, je tombai des nues, comme une divinité d’opéra qui vient faire un dénouement.Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards sur moi, je pus voir du même coup d’œil la joie de ma vieille tante, le dépit de Mmede Volanges et le plaisir décontenancé de sa fille. Ma belle, par la place qu’elle occupait, tournait le dos à la porte. Occupée dans ce moment à couper quelque chose, elle ne tourna seulement pas la tête, mais j’adressai la parole à Mmede Rosemonde, et au premier mot, la sensible dévote ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans lequel je crus reconnaître plus d’amour que de surprise et d’effroi. Je m’étais alors assez avancé pour voir sa figure; le tumulte de son âme, le combat de ses idées et de ses sentiments, s’y peignirent de vingt façons différentes. Je me mis à table à côté d’elle; elle ne savait exactement rien de ce qu’elle faisait ni de ce qu’elle disait. Elle essaya de continuer de manger, il n’y eut pas moyen; enfin, moins d’un quart d’heure après, son embarras et son plaisir devenant plus forts qu’elle, elle n’imagina rien de mieux que de demander permission de sortir de table, et elle se sauva dans le parc, sous le prétexte d’avoir besoin de prendre l’air. Mmede Volanges voulut l’accompagner; la tendre prude ne le permit pas, trop heureuse sans doute de trouver un prétexte pour elle seule et se livrer sans contrainte à la douce émotion de son cœur.J’abrégeai le dîner le plus qu’il me fut possible. A peineavait-on servi le dessert que l’infernale Volanges, pressée apparemment du besoin de me nuire, se leva de sa place pour aller trouver la charmante malade; mais j’avais prévu ce projet, et je le traversai. Je feignis donc de prendre ce mouvement particulier pour le mouvement général et, m’étant levé en même temps, la petite Volanges et le curé du lieu se laissèrent entraîner par ce double exemple, en sorte que Mmede Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux commandeur de T..., et tous deux prirent aussi le parti d’en sortir. Nous allâmes donc tous rejoindre ma belle, que nous trouvâmes dans le bosquet près du château, et comme elle avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima autant revenir avec nous que nous faire rester avec elle.Dès que je fus assuré que Mmede Volanges n’aurait pas l’occasion de lui parler seule, je songeai à exécuter vos ordres, et je m’occupai des intérêts de votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez moi et j’entrai aussi chez les autres pour reconnaître le terrain; je fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite et, après ce premier bienfait, j’écrivis un mot pour l’en instruire et lui demander sa confiance; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je revins au salon. J’y trouvai ma belle établie sur une chaise longue et dans un abandon délicieux.Ce spectacle en éveillant mes désirs, anima mes regards; je sentis qu’ils devaient être tendres et pressants, et je me plaçai de manière à pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les grands yeux modestes de la céleste prude. Je considérai quelque temps cette figure angélique, puis, parcourant toute sa personne, je m’amusai à deviner les contours et les formes à travers un vêtement léger, mais toujours importun. Après être descendu de la tête aux pieds, je remontai des pieds à la tête... Ma belle amie, le doux regard était fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de nouveau; mais, voulant en favoriser le retour, je détournai mes yeux. Alors s’établit entre nous cette convention tacite, premier traité de l’amour timide, qui, pour satisfaire le besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se succéder en attendant qu’ils se confondent.Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout entière, je me chargeai de veiller à notre commune sûreté; mais après m’être assuré qu’une conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercle, je tâchai d’obtenir de sesyeux qu’ils parlassent franchement leur langage. Pour cela je surpris d’abord quelques regards, mais avec tant de réserve que la modestie n’en pouvait être alarmée, et pour mettre la timide personne plus à son aise je paraissais moi-même aussi embarrassé qu’elle. Peu à peu nos yeux, accoutumés à se rencontrer, se fixèrent plus longtemps; enfin ils ne se quittèrent plus, j’aperçus dans les siens cette douce langueur, signal heureux de l’amour et du désir, mais ce ne fut qu’un moment et bientôt revenue à elle-même, elle changea, non sans quelque honte, son maintien et son regard.Ne voulant pas qu’elle put douter que j’eusse remarqué ses divers mouvements, je me levai avec vivacité, en lui demandant, avec l’air de l’effroi, si elle se trouvait mal. Aussitôt tout le monde vint l’entourer. Je les laissai tous passer devant moi, et comme la petite Volanges, qui travaillait à la tapisserie auprès d’une fenêtre, eut besoin de quelque temps pour quitter son métier, je saisis ce moment pour lui remettre la lettre de Danceny.J’étais un peu loin d’elle, je jetai l’épître sur ses genoux. Elle ne savait en vérité qu’en faire. Vous auriez trop ri de son air de surprise et d’embarras; pourtant je ne riais point, car je craignais que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup d’œil et un geste fortement prononcés, lui firent enfin comprendre qu’il fallait mettre le paquet dans sa poche.Le reste de la journée n’eut rien d’intéressant. Ce qui s’est passé depuis amènera peut-être des événements dont vous serez contente, au moins pour ce qui regarde votre pupille; mais il vaut mieux employer son temps à exécuter ses projets qu’à les raconter. Voilà d’ailleurs la huitième page que j’écris et j’en suis fatigué; ainsi, adieu.Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la petite a répondu à Danceny[31]. J’ai eu aussi une réponse de ma belle, à qui j’avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie les deux lettres. Vous les lirez ou vous ne les lirez pas, car ce perpétuel rabachage, qui déjà ne m’amuse pas trop, doit être bien insipide, pour toute personne désintéressée.Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup;mais je vous en prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en sorte que je vous entende.Du château de..., ce 17 septembre 17**.[31]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.LETTRE LXXVIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.D’où peut venir, madame, le soin cruel que vous mettez à me fuir? Comment se peut-il que l’empressement le plus tendre de ma part, n’obtienne de la vôtre que des procédés qu’on se permettrait à peine envers l’homme dont on aurait le plus à se plaindre? Quoi! l’amour me ramène à vos pieds, et quand un heureux hasard me place à côté de vous, vous aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis, que de consentir à rester près de moi! Combien de fois hier n’avez-vous pas détourné vos yeux pour me priver de la faveur d’un regard? et si un seul instant j’ai pu y voir moins de sévérité, ce moment a été si court qu’il semble que vous ayez voulu moins m’en faire jouir, que me faire sentir ce que je perdais à en être privé.Ce n’est là, j’ose le dire, ni le traitement que mérite l’amour, ni celui que peut se permettre l’amitié, et toutefois, de ces deux sentiments, vous savez si l’un m’anime, et j’étais, ce me semble, autorisé à croire que vous ne vous refusiez pas à l’autre. Cette amitié précieuse, dont sans doute vous m’avez cru digne, puisque vous avez bien voulu me l’offrir, qu’ai-je donc fait pour l’avoir perdue depuis? me serai-je nui par ma confiance et me punirez-vous de ma franchise? Ne craignez-vous pas au moins d’abuser de l’une et de l’autre? En effet, n’est-ce pas dans le sein de mon amie que j’ai déposé le secret de mon cœur? N’est-ce pas vis-à-vis d’elle seule que j’ai pu me croire obligé de refuser des conditions qu’il me suffisait d’accepter, pour me donner la facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d’en abuser utilement? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu méritée, me forcer à croire qu’il n’eût fallu que vous tromper pour obtenir plus d’indulgence?Je ne me repens point d’une conduite que je vous devais, que je me devais à moi-même; mais par quelle fatalité chaque action louable devient-elle pour moi le signal d’un malheur nouveau!C’est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez encore daigné faire de ma conduite, que j’ai eu, pour la première fois, à gémir du malheur de vous avoir déplu. C’est après vous avoir prouvé ma soumission parfaite, en me privant du bonheur de vous voir, uniquement pour rassurer votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute correspondance avec moi, m’ôter ce faible dédommagement d’un sacrifice que vous aviez exigé, et me ravir jusqu’à l’amour qui seul avait pu vous en donner le droit. C’est enfin après vous avoir parlé avec une sincérité que l’intérêt même de cet amour n’a pu affaiblir, que vous me fuyez aujourd’hui comme un séducteur dangereux, dont vous auriez reconnu la perfidie.Ne vous lasserez-vous donc jamais d’être injuste? Apprenez-moi du moins quels nouveaux torts ont pu vous porter à tant de sévérité, et ne refusez pas de me dicter les ordres que vous voulez que je suive; quand je m’engage à les exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les connaître?De..., ce 15 septembre 17**.LETTRE LXXVIIILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Vous paraissez, monsieur, surpris de ma conduite et peu s’en faut même que vous ne m’en demandiez compte, comme ayant le droit de la blâmer. J’avoue que je me serais crue plus autorisée que vous à m’étonner et à me plaindre; mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse, j’ai pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependant, comme vous me demandez des éclaircissements et que, grâce au Ciel, je ne sens rien en moi qui puisse m’empêcher de vous les donner, je veux bien entrer encore une fois en explication avec vous.Qui lirait vos lettres me croirait injuste ou bizarre. Je crois mériter que personne n’ait cette idée de moi; il me semble surtout que vous étiez moins qu’un autre dans le cas de la prendre. Sans doute, vous avez senti qu’en nécessitant ma justification, vous me forciez à rappeler tout ce qui s’est passé entre nous. Apparemment vous avez cru n’avoir qu’à gagner à cet examen: comme, de mon côté, je ne crois pas avoir à y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de m’y livrer. Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de connaître qui de nous deux a le droit de se plaindre de l’autre.A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce château, vous avouerez, je crois, qu’au moins votre réputation m’autorisait à user de quelque réserve avec vous et que j’aurais pu, sans craindre d’être taxée d’un excès de pruderie, m’en tenir aux seules expressions de la politesse la plus froide. Vous-même m’eussiez traitée avec indulgence et vous eussiez trouvé simple qu’une femme aussi peu formée, n’eut pas même le mérite nécessaire pour apprécier le vôtre. C’était sûrement là le parti de la prudence, et il m’eût d’autant moins coûté à suivre que je ne vous cacherai pas que quand Mmede Rosemonde vint me faire part de votre arrivée, j’eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle et celle qu’elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir combien cette nouvelle me contrariait.Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d’abord sous un aspect plus favorable que je ne l’avais imaginé; mais vous conviendrez à votre tour qu’il a bien peu duré et que vous vous êtes bientôt lassé d’une contrainte, dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment dédommagé par l’idée avantageuse qu’elle m’avait fait prendre de vous.C’est alors qu’abusant de ma bonne foi, de ma sécurité, vous n’avez pas craint de m’entretenir d’un sentiment dont vous ne pouviez pas douter que je ne me trouvasse offensée, et moi, tandis que vous ne vous occupiez qu’à aggraver vos torts en les multipliant, je cherchais un motif pour les oublier, en vous offrant l’occasion de les réparer, au moins en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne crûtes pas devoir vous y refuser, mais vous faisant un droit de mon indulgence, vous en profitâtes pour me demander une permission, que, sans doute, je n’aurais pas dû accorder et que pourtant vous avez obtenue. Des conditions qui y furent mises vous n’enavez tenu aucune, et votre correspondance a été telle que chacune de vos lettres me faisait un devoir de ne plus vous répondre. C’est dans le moment même où votre obstination me forçait à vous éloigner de moi, que, par une condescendance peut-être blâmable, j’ai tenté le seul moyen qui pouvait me permettre de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un sentiment honnête? Vous méprisez l’amitié, et dans votre folle ivresse, comptant pour rien les malheurs et la honte, vous ne cherchez que des plaisirs et des victimes.Aussi léger dans vos démarches qu’inconséquent dans vos reproches, vous oubliez vos promesses, ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer et après avoir consenti de vous éloigner de moi, vous revenez ici sans y être rappelé; sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans avoir même l’attention de m’en prévenir, vous n’avez pas craint de m’exposer à une surprise dont l’effet, quoique bien simple assurément, aurait pu être interprété défavorablement pour moi par les personnes qui nous entouraient. Ce moment d’embarras que vous aviez fait naître, loin de chercher à m’en distraire ou à le dissiper, vous avez paru mettre tous vos soins à l’augmenter encore. A table, vous choisissez précisément votre place à côté de la mienne: une légère indisposition me force d’en sortir avant les autres et au lieu de respecter ma solitude, vous engagez tout le monde à venir la troubler. Rentrée au salon, si je fais un pas, je vous trouve à côté de moi; si je dis une parole, c’est toujours vous qui me répondez. Le mot le plus indifférent vous sert de prétexte pour ramener une conversation que je ne voulais pas entendre, qui pouvait même me compromettre; car enfin, monsieur, quelque adresse que vous y mettiez, ce que je comprends, je crois que les autres peuvent aussi le comprendre.Forcée ainsi par vous à l’immobilité et au silence, vous n’en continuez pas moins de me poursuivre; je ne puis lever les yeux sans rencontrer les vôtres. Je suis sans cesse obligée de détourner mes regards, et par une inconséquence bien incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du cercle, dans un moment où j’aurais voulu pouvoir même me dérober aux miens.Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous étonnez de mon empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi plutôt de mon indulgence, étonnez-vous que je ne sois pas partie aumoment de votre arrivée. Je l’aurais dû peut-être et vous me forcerez à ce parti violent, mais nécessaire, si vous ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non, je n’oublie point, je n’oublierai jamais ce que je me dois, ce que je dois à des nœuds que j’ai formés, que je respecte et que je chéris, et je vous prie de croire que si jamais je me trouvais réduite à ce choix malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-même, je ne balancerais pas un instant. Adieu, monsieur.De..., ce 16 septembre 17**.LETTRE LXXIXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps détestable. Je n’ai pour toute lecture qu’un roman nouveau, qui ennuierait même une pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux heures; ainsi malgré ma longue lettre d’hier, je vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous parleraidu très joli Prévan. Comment n’avez-vous pas su sa fameuse aventure, celle qui a séparé lesinséparables? Je parie que vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la désirez.Vous vous souvenez que tout Paris s’étonnait que trois femmes, toutes trois jolies, ayant toutes trois les mêmes talents et pouvant avoir les mêmes prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée dans le monde. On crut d’abord en trouver la raison dans leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d’une cour nombreuse dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur valeur par l’empressement et les soins dont elles étaient l’objet, leur union n’en devint pourtant que plus forte, et l’on eût dit que le triomphe de l’une était toujours celui des deux autres. On espérait au moins que le moment de l’amour amènerait quelque rivalité. Nos agréables se disputaient l’honneur d’être la pomme de discorde, et moi-même je me serais mis alors surles rangs, si la grande faveur où la comtesse de... m’éleva dans ce même temps, m’eût permis de lui être infidèle avant d’avoir obtenu l’agrément que je demandais.Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix comme de concert et loin qu’il excitât les orages qu’on s’en était promis, il ne fit que rendre leur amitié plus intéressante par le charme des confidences.La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes jalouses et la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique. Les uns prétendaient que dans cette sociétédes inséparables(ainsi la nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de bien et que l’amour même y était soumis; d’autres assuraient que les trois amants, exempts de rivaux, ne l’étaient pas de rivales; on alla même jusqu’à dire qu’ils n’avaient été admis que par décence et n’avaient obtenu qu’un titre sans fonction.Ces bruits, vrais ou faux, n’eurent pas l’effet qu’on s’en était promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu’ils étaient perdus s’ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de faire tête à l’orage. Le public, qui se lasse de tout, se lassa bientôt d’une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelle, il s’occupa d’autres objets; puis, revenant à celui-ci avec son inconséquence ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici tout est de mode, l’enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux l’opinion publique et la sienne.Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans leur société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les gens heureux ne sont pas d’un accès si facile. Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié que désirable. Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait à rechercher les plaisirs du dehors, qu’on s’y occupait même de distraction; et il en conclut que les liens d’amour ou d’amitié étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de l’amour-propre et de l’habitude conservaient seuls quelque force.Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient entre elles l’apparence de la même intimité; mais les hommes, plus libres dans leurs démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre; ils s’en plaignaientencore, mais ne s’en dispensaient plus et rarement les soirées étaient complètes.Cette conduite de leur part fut profitable à l’assidu Prévan, qui, placé naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir alternativement et selon les circonstances, le même hommage aux trois amies. Il sentit facilement que faire un choix entre elles, c’était se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les rendrait ennemies du nouvel amant et qu’elles ne manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfin, que la jalousie ramènerait à coup sûr les soins d’un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout fût devenu obstacle, tout devenait facile dans son triple projet, chaque femme était indulgente, parce qu’elle y était intéressée, chaque homme, parce qu’il croyait ne pas l’être.Prévan, qui n’avait alors qu’une seule femme à sacrifier, fut assez heureux pour qu’elle prît de la célébrité. Sa qualité d’étrangère et l’hommage d’un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur elle l’attention de la cour et de la ville; son amant en partageait l’honneur et en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule difficulté était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche devait forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d’un de ses confidents que sa plus grande peine fut d’en arrêter une, qui se trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres.Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les trois aveux, se trouvait déjà maître des démarches et les régla comme vous allez voir. Des trois maris, l’un était absent, l’autre partait le lendemain au point du jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau maître n’avait pas permis que les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne l’un du portrait qu’il avait reçu d’elle, le second d’un chiffre amoureux qu’elle-même avait peint, le troisième d’une boucle de ses cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrifice et consentit, en échange, à envoyer à l’amant disgracié une lettre éclatante de rupture.C’était beaucoup, ce n’était pas assez. Celle dont le mari était à la ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenuqu’une feinte indisposition la dispenserait d’aller souper chez son amie et que la soirée serait toute à Prévan; la nuit fut accordée par celle dont le mari fut absent, et le point du jour, moment du départ du troisième époux, fut marqué par la dernière pour l’heure du berger.Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère, y porte et y fait naître l’humeur dont il avait besoin, et n’en sort qu’après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures de liberté. Ses dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque repos; d’autres affaires l’y attendaient.Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants disgraciés; chacun d’eux ne pouvait douter qu’il n’eût été sacrifié à Prévan, et le dépit d’avoir été joué, se joignant à l’humeur que donne presque toujours la petite humiliation d’être quitté, tous trois, sans se communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d’en avoir raison, et pris le parti de la demander à leur fortuné rival.Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l’éclat de cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin et les assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal; au moins s’était-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles maîtresses avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Ici, comme vous le jugez bien, les preuves manquent à l’histoire; tout ce que peut faire l’historien impartial, c’est de faire remarquer au lecteur incrédule, que la vanité et l’imagination exaltées peuvent enfanter des prodiges et, de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante nuit paraissait devoir dispenser de ménagement pour l’avenir. Quoi qu’il en soit, les faits suivants ont plus de certitude.Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu’il avait indiqué; il y trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre, et peut-être chacun d’eux déjà consolé en partie en se voyant des compagnons d’infortune. Il les aborda d’un air affable et cavalier, et leur tint ce discours, qu’on m’a rendu fidèlement:«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujetde plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort décide, entre vous, qui des trois tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit égal. Je n’ai amené ici ni second, ni témoins. Je n’en ai point pris pour l’offense, je n’en demande point pour la réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais, ajouta-t-il, qu’on gagne rarementle sept et le va; mais, quel que soit le sort qui m’attend, on a toujours assez vécu quand on a eu le temps d’acquérir l’amour des femmes et l’estime des hommes.»Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, et que leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait pas la partie égale, Prévan reprit la parole: «Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m’a cruellement fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J’ai donné mes ordres qu’on tînt ici un déjeuner prêt; faites-moi l’honneur de l’accepter. Déjeunons ensemble, et surtout déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles, mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur.»Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable. Il eut l’adresse de n’humilier aucun de ses rivaux, de leur persuader que tous eussent eu facilement les mêmes succès, et surtout de les faire convenir qu’ils n’en eussent, pas plus que lui, laissé échapper l’occasion. Ces faits une fois avoués, tout s’arrangeait de soi-même. Aussi le déjeuner n’était-il pas fini qu’on y avait déjà répété dix fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d’honnêtes gens se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut pas assez de n’avoir plus de rancune, on se jura amitié sans réserve.Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce dénouement que l’autre, ne voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence, pliant adroitement ses projets aux circonstances: «En effet, dit-il aux trois offensés, ce n’est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses que vous avez à vous venger. Je vous en offre l’occasion. Déjà je ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je partagerais; car si chacun de vous n’a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne. Acceptez, pour ce soir, un souper dans ma petite maison, et j’espère ne pas différer plus longtemps votre vengeance.» Onvoulut le faire expliquer; mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance l’autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous avoir prouvé que j’avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi.» Tous consentirent, et après avoir embrassé leur nouvel ami ils se séparèrent jusqu’au soir, en attendant l’effet de ses promesses.Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va, suivant l’usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois qu’elles viendraient le soir même souperen tête à têteà sa petite maison. Deux d’entre elles firent bien quelques difficultés, mais que reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure de distance, temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs, il se retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre allèrent gaiement attendre leurs victimes.On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec l’air de l’empressement, la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle se croyait la divinité, puis, disparaissant sur un léger prétexte, il se fait remplacer aussitôt par l’amant outragé.Vous jugez que la confusion d’une femme qui n’a point encore l’usage des aventures, rendait, en ce moment, le triomphe bien facile; tout reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce, et l’esclave fugitive, livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs à peu près de la même manière et surtout avec le même dénouement.Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrent quand, au moment du souper, les trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comble quand Prévan, qui reparut au milieu de tous, eut la cruauté de faire aux trois infidèles des excuses qui, en livrant leur secret, leur apprenaient entièrement jusqu’à quel point elles avaient été jouées.Cependant on se mit à table, et peu après la contenance revint; les hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine dans le cœur, mais les propos n’en étaient pas moins tendres; la gaieté éveilla le désir qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie dura jusqu’aumatin, et quand on se sépara les femmes durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient conservé leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture qui n’eut point de retour, et non contents de quitter leurs légères maîtresses, ils achevèrent leur vengeance en publiant leur aventure. Depuis ce temps une d’elles est au couvent, et les deux autres languissent, exilées dans leurs terres.Voilà l’histoire de Prévan; c’est à vous de voir si vous voulez ajouter à sa gloire et vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m’a vraiment donné de l’inquiétude, et j’attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière que vous courez l’esprit ne suffit pas, qu’une seule imprudence y devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le guide de vos plaisirs.Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable.De..., ce 18 septembre 17**.LETTRE LXXXLe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous revoir? Qui m’apprendra à vivre loin de vous? qui m’en donnera la force et le courage? Jamais, non jamais je ne pourrai supporter cette fatale absence. Chaque jour ajoute à mon malheur, et n’y point voir de terme! Valmont, qui m’avait promis des secours, des consolations, Valmont me néglige et peut-être m’oublie. Il est auprès de ce qu’il aime; il ne sait plus ce qu’on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer votre dernière lettre, il ne m’a point écrit. C’est lui pourtant qui doit m’apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N’a-t-il donc rien à me dire? Vous-même vous ne m’en parlez pas; serait-ce que vous n’en partagez plus le désir? Ah! Cécile,Cécile, je suis bien malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour, qui fait le charme de ma vie, en devient le tourment.Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut, ne fût-ce qu’un moment. Quand je me lève, je me dis: «Je ne la verrai pas.» Je me couche en disant: «Je ne l’ai point vue.» Les journées, si longues, n’ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation, tout est regret, tout est désespoir, et tous ces mots me viennent d’où j’attendais tous mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je pense à vous sans cesse et n’y pense jamais sans trouble. Si je vous vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos chagrins; si je vous vois tranquille et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout je trouve le malheur.Ah! qu’il n’en était pas ainsi quand vous habitiez les mêmes lieux que moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait même les moments de l’absence; le temps qu’il fallait passer loin de vous m’approchait de vous en s’écoulant. L’emploi que j’en faisais ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talent, j’espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du monde m’emportaient loin de vous, je n’en étais point séparé. Au spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un concert me rappelait vos talents et nos si douces occupations. Dans le cercle, comme aux promenades, je saisissais la plus légère ressemblance. Je vous comparais à tout; partout vous aviez l’avantage. Chaque moment du jour était marqué par un hommage nouveau, et chaque soir j’en apportais le tribut à vos pieds.A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des privations éternelles et un léger espoir que le silence de Valmont diminue, que le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, et cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle insurmontable! Et quand, pour m’aider à le vaincre, j’implore mon ami, ma maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me secourir, ils ne me répondent même pas.Qu’est donc devenue l’amitié active de Valmont? Que sont devenus surtout vos sentiments si tendres, et qui vous rendaientsi ingénieuse pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefois, je m’en souviens, sans cesser d’en avoir le désir, je me trouvais forcé de le sacrifier à des considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous pas alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons! Et qu’il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à vos désirs. Je ne m’en fais point un mérite; je n’avais pas même celui du sacrifice. Ce que vous désiriez d’obtenir, je brûlais de l’accorder. Mais enfin je demande à mon tour, et quelle est cette demande, de vous voir un moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d’un amour éternel. N’est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse cette idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous m’aimez, vous m’aimerez toujours; je le crois, j’en suis sûr, je ne veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la soutenir plus longtemps. Adieu, Cécile.Paris, ce 18 septembre 17**.

LETTRE LXXILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Mon étourdi de chasseur n’a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! Les lettres de ma belle, celles de Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j’ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu’il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps.L’aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n’est qu’un réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle m’a intéressé par les détails. Je suis bien aise d’ailleurs de vous faire voir que si j’ai le talent de perdre les femmes, je n’ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends, et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse.J’ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait ses instances aux persécutions qu’on me faisait pour passer la nuit au château: «Eh bien! j’y consens, lui dis-je, à condition que je la passerai avec vous».—«Cela m’est impossible, me répondit-elle, Vressac est ici.» Jusque-là, je n’avais cru que lui dire une honnêteté, mais ce mot d’impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié d’êtresacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir: j’insistai donc.Les circonstances ne m’étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la gaucherie de donner de l’ombrage au vicomte, en sorte que la vicomtesse ne peut plus le recevoir chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse avait été concerté entre eux, pour tâcher d’y dérober quelques nuits. Le vicomte avait même d’abord montré de l’humeur d’y rencontrer Vressac; mais comme il est encore plus chasseur que jaloux, il n’en est pas moins resté, et la comtesse, toujours telle que vous la connaissez, après avoir logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d’un côté et l’amant de l’autre et les a laissés s’arranger entre eux. Le mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.Ce jour-là même, c’est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de la femme, de l’ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi je jugeai qu’il aurait besoin de repos, et je m’occupai des moyens de décider sa maîtresse à lui laisser le temps d’en prendre.Je réussis et j’obtins qu’elle lui ferait une querelle de cette même partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n’avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle femme n’a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre l’humeur à la place de la raison et de n’être jamais si difficile à apaiser que quand elle a tort. Le moment, d’ailleurs, n’était pas commode pour les explications, et ne voulant qu’une nuit, je consentais qu’ils se raccommodassent le lendemain.Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause, on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent, servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de profiter d’un moment ou le mari était absent pour demander qu’on voulût bien l’entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime. Elle s’indigna contre l’audace des hommes qui, parce qu’ils ont éprouvé les bontés d’une femme, croient avoir le droit d’en abuser encore, même alors qu’elle a à se plaindre d’eux; et ayant changé de thèse par cette adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta muet et confus, et que moi-même je fustenté de croire qu’elle avait raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j’étais en tiers dans cette conversation.Enfin, elle déclara positivement qu’elle n’ajouterait pas les fatigues de l’amour à celles de la chasse, et qu’elle se reprocherait de troubler d’aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui n’avait plus la liberté de répondre, s’adressa à moi, et après m’avoir fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de l’heure et des moyens de notre rendez-vous.Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait trouvé plus prudent d’aller chez Vressac que de le recevoir dans son appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d’elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi; qu’elle s’y rendrait aussitôt que sa femme de chambre l’aurait laissée seule, que je n’avais qu’à tenir ma porte entr’ouverte et l’attendre.Tout s’exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi vers une heure du matin.... Dans le simple appareilD’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil[29].Comme je n’ai point de vanité, je ne m’arrête pas aux détails de la nuit, mais vous me connaissez, et j’ai été content de moi.Au point du jour, il a fallu se séparer. C’est ici que l’intérêt commence. L’étourdie avait cru laisser sa porte entr’ouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n’avez pas l’idée de l’expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu’il eut été plaisant de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu’une femme fût perdue pour moi, sans l’être par moi? Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu’eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, et elle a réussi.J’eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s’enfoncer,en se permettant de faire beaucoup de bruit. J’obtins donc de la vicomtesse, non sans peine, qu’elle jetterait des cris perçants et d’effroi, commeAu voleur! A l’assassin!etc., etc. Et nous convînmes qu’au premier cri j’enfoncerais la porte et qu’elle courrait à son lit. Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider même après qu’elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par là, et au premier coup de pied, la porte céda.La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au même instant, le vicomte et Vressac furent dans le corridor, et la femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa maîtresse.J’étais seul de sang-froid, et j’en profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre, car vous jugez combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique en ayant de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l’amant sur leur sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels j’étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré au moins cinq minutes.La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda assez bien et jura ses grands dieux qu’il y avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle n’avait eu tant peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée et conclus que, sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa tout d’une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les rats, le vicomte s’en alla le premier regagner sa chambre et son lit, en priant sa femme d’avoir à l’avenir des rats plus tranquilles.Vressac, resté seul avec nous, s’approcha de la vicomtesse pour lui dire tendrement que c’était une vengeance de l’amour; à quoi elle répondit en me regardant: «Il était donc bien en colère, car il s’est beaucoup vengé; mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je veux dormir.»J’étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant de nous séparer, je plaidai la cause de Vressac et j’amenai le raccommodement. Les deux amants s’embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous les deux. Je ne me souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j’avoue que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et après avoir reçu seslongs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre au lit.Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le secret. A présent que je m’en suis amusé, il est juste que le public ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l’histoire, peut-être bientôt en dirons-nous autant de l’héroïne?Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne prends plus le moment de vous embrasser et de vous recommander surtout de vous garder de Prévan.Du château de..., ce 15 septembre 17**.[29]Racine, Tragédie deBritannicus.LETTRE LXXIILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.(Remise seulement le 14.)O ma Cécile! que j’envie le sort de Valmont! Demain il vous verra. C’est lui qui vous remettra cette lettre; et moi, languissant loin de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres; c’est contre eux que le courage m’abandonne.Qu’il m’est affreux de causer votre malheur! Sans moi, vous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? Dites, ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que vous m’aimez, que vous m’aimez toujours. J’ai besoin que vous me le répétiez. Ce n’est pas que j’en doute, mais il me semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se l’entendre dire. Vous m’aimez, n’est-ce pas? Oui, vous m’aimez de toute votre âme. Je n’oublie pas que c’est la dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme je l’ai recueillie dans mon cœur! Comme elle s’y est profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a répondu!Hélas! dans ce moment de bonheur, j’étais loin de prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile,des moyens de l’adoucir. Si j’en crois mon ami, il suffira, pour y parvenir, que vous preniez en lui une confiance qu’il mérite.J’ai été peiné, je l’avoue, de l’idée désavantageuse que vous paraissez avoir de lui. J’y ai reconnu les préventions de votre maman: c’était pour m’y soumettre que j’avais négligé, depuis quelque temps, cet homme vraiment aimable, qui aujourd’hui fait tout pour moi, qui enfin travaille à nous réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en conjure, ma chère amie, voyez-le d’un œil plus favorable. Songez qu’il est mon ami, qu’il veut être le vôtre, qu’il peut me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne m’aimez pas autant que je vous aime, vous ne m’aimez plus autant que vous m’aimiez. Ah! si jamais vous deviez m’aimer moins... Mais non, le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j’ai à craindre les peines d’un amour malheureux, sa constance au moins me sauvera les tourments d’un amour trahi.Adieu, ma charmante amie; n’oubliez pas que je souffre et qu’il ne tient qu’à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le vœu de mon cœur et recevez les plus tendres baisers de l’amour.Paris, ce 11 septembre 17**.LETTRE LXXIIILe Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.(Jointe à la précédente.)L’ami qui vous sert a su que vous n’aviez rien de ce qu’il vous fallait pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l’antichambre de l’appartement que vous occupez, sous la grande armoire, à main gauche, une provision de papier, de plumes et d’encre, qu’il renouvellera quand vous voudrez et qu’il lui semble que vous pouvez laisser à cette même place, si vous n’en trouvez pas de plus sûre.Il vous demande de ne pas vous offenser, s’il a l’air de ne faire aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous yregarder que comme une enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoin et pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous parler quand il aura quelque chose à vous apprendre ou à vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à le seconder.Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres que vous aurez reçues, afin de risquer moins de vous compromettre.Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu’une mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes, dont l’une est déjà son meilleur ami et l’autre lui paraît mériter l’intérêt le plus tendre.Au château de..., ce 14 septembre 17**.LETTRE LXXIVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? Ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste! Je l’ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l’avais-je regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m’y faire faire attention. J’ai réparé mon injustice hier. Il était à l’Opéra, presque vis-à-vis de moi, et je m’en suis occupée. Il est joli au moins, mais très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de près. Et vous dites qu’il veut m’avoir! Assurément il me fera honneur et plaisir. Sérieusement, j’en ai fantaisie, et je vous confie ici que j’ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront. Voilà le fait.Il était à deux pas de moi, à la sortie de l’Opéra, et j’ai donné très haut rendez-vous à la marquise de... pour souper le vendredi chez la maréchale. C’est, je crois, la seule maisonoù je peux le rencontrer. Je ne doute pas qu’il ne m’ait entendu... Si l’ingrat allait n’y pas venir? Mais, dites-moi donc, croyez-vous qu’il y vienne? Savez-vous que s’il n’y vient pas, j’aurai de l’humeur toute la soirée? Vous voyez qu’il ne trouvera pas tant de difficultéà me suivre; et ce qui vous étonnera davantage, c’est qu’il en trouvera moins encoreà me plaire. Il veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai la vie à ces chevaux-là. Je n’aurai jamais la patience d’attendre si longtemps. Vous savez qu’il n’est pas dans mes principes de faire languir quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.Oh! çà, convenez qu’il y a plaisir à me parler raison? Votreavis importantn’a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je végète depuis si longtemps! Il y a plus de six semaines que je ne me suis pas permis une gaîté. Celle-là se présente: puis-je me la refuser? le sujet n’en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréable, dans quelque sens que vous preniez ce mot?Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je m’établis juge entre vous deux; mais d’abord il faut s’instruire, et c’est ce que je veux faire. Je serai juge intègre et vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour vous, j’ai déjà vos mémoires, et votre affaire est parfaitement instruite. N’est-il pas juste que je m’occupe à présent de votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et, pour commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure dont il est le héros. Vous m’en parlez comme si je ne connaissais autre chose, et je n’en sais pas le premier mot. Apparemment, elle se sera passée pendant mon voyage à Genève, et votre jalousie vous aura empêché de me l’écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez querien de ce qui l’intéresse ne m’est étranger. Il me semble bien qu’on en parlait encore à mon retour, mais j’étais occupée d’autre chose et j’écoute rarement, en ce genre, tout ce qui n’est pas du jour ou de la veille.Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n’est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous? Ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre présidente quand vos sottises vous en avaient éloigné? N’est-ce pas encore moi qui ai remis entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mmede Volanges?Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller chercher vos aventures! A présent, vous les avez sous la main. L’amour, la haine, vous n’avez qu’à choisir, tout couche sous le même toit; et vous pouvez, doublant votre existence, caresser d’une main et frapper de l’autre.C’est même encore à moi que vous devez l’aventure de la vicomtesse. J’en suis assez contente, mais, comme vous dites, il faut qu’on en parle; car si l’occasion a pu vous engager, comme je le conçois, à préférer pour le moment le mystère à l’éclat, il faut convenir pourtant que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.J’ai d’ailleurs à m’en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais et, par beaucoup de raisons, je serai bien aise d’avoir un prétexte pour rompre avec elle: or il n’en est pas de plus commode que d’avoir à dire: «On ne peut plus voir cette femme-là.»Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps est précieux: je vais employer le mien à m’occuper du bonheur de Prévan.Paris, ce 15 septembre 17**.LETTRE LXXVCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Nota.—Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que le lecteur a vus lettresLXIet suivantes. On a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du vicomte de Valmont et elle s’exprime ainsi:... Je t’assure que c’est un homme bien extraordinaire. Maman en dit beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny en dit beaucoup de bien, et je crois que c’est lui qui a raison. Je n’ai jamais vu d’homme aussi adroit. Quand il m’a rendu la lettre de Danceny, c’était au milieu de tout le monde, et personne n’en a rien vu; il est vrai que j’ai eu bien peur, parce que je n’étais prévenue de rien, mais à présent je m’y attendrai.J’ai déjà fort bien compris comment il voulait que je fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de s’entendre avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu’il veut. Je ne sais pas comment il fait; il me disait, dans le billet dont je t’ai parlé, qu’il n’aurait pas l’air de s’occuper de moi devant maman: en effet, on dirait toujours qu’il n’y songe pas; et pourtant, toutes les fois que je cherche ses yeux, je suis sûre de les rencontrer tout de suite.Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne connaissais pas, qui a aussi l’air de ne guère aimer M. de Valmont, quoiqu’il ait bien des attentions pour elle. J’ai peur qu’il ne s’ennuie bientôt de la vie qu’on mène ici et qu’il ne s’en retourne à Paris: cela serait bien fâcheux. Il faut qu’il ait bien bon cœur d’être venu exprès pour rendre service à son ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui parler, et quand j’en trouverais l’occasion, je serais si honteuse que je ne saurais peut-être que lui dire.Il n’y a que Mmede Merteuil avec qui je parle librement quand je parle de mon amour. Peut-être même qu’avec toi, à qui je dis tout, si c’était en causant, je serais embarrassée. Avec Danceny lui-même, j’ai souvent senti, comme malgré moi, une certaine crainte qui m’empêchait de lui dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois, une seule fois, combien je l’aime. M. de Valmont lui a promis que si je me laissais conduire, il nous procurerait l’occasion de nous revoir. Je ferai bien assez ce qu’il voudra, mais je ne peux pas concevoir que cela soit possible.Adieu, ma bonne amie, je n’ai plus de place[30].Du château de..., ce 14 septembre 17**.[30]Mllede Volanges ayant, peu de temps après, changé de confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu’elle a continué d’écrire à son amie du couvent; elles n’apprendraient rien au lecteur.LETTRE LXXVILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Ou votre lettre est un persiflage que je n’ai pas compris, ou vous étiez, en me l’écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous connaissais moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé, et, quoi que vous en puissiez dire, je ne m’effrayerais pas trop facilement.J’ai beau vous lire et vous relire, je n’en suis pas plus avancé; car, de prendre votre lettre dans le sens naturel qu’elle présente, il n’y a pas moyen. Qu’avez-vous donc voulu dire?Est-ce seulement qu’il était inutile de se donner tant de soins contre un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas, vous pourriez avoir tort. Prévan est réellement aimable, il l’est plus que vous ne le croyez; il a surtout le talent très utile d’occuper beaucoup de son amour par l’adresse qu’il a d’en parler dans le cercle et devant tout le monde, en se servant de la première conversation qu’il trouve. Il est peu de femmes qui se sauvent alors du piège d’y répondre, parce que toutes ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre l’occasion d’en montrer. Or vous savez assez que femme qui consent à parler d’amour finit bientôt par en prendre ou, au moins par se conduire comme si elle en avait. Il gagne encore à cette méthode, qu’il a réellement perfectionnée, d’appeler souvent les femmes elles-mêmes en témoignage de leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l’avoir vu.Je n’étais dans le secret que de la seconde main, car jamais je n’ai été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six, et la comtesse de P..., tout en se croyant bien fine et ayant l’air en effet, pour tout ce qui n’était pas instruit, de tenir une conversation générale, nous raconta dans le plus grand détail et comme quoi elle s’était rendue à Prévan, et tout ce qui s’était passé entre eux. Elle faisait ce récit avec une telle sécurité qu’elle ne fut pas même troublée par un sourire, qui nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai toujours qu’un de nous ayant voulu, pour s’excuser, feindre de douter de ce qu’elle disait, ou plutôt de ce qu’elle avait l’air de dire, elle répondit gravement qu’à coup sûr nous n’étions aucun aussi bieninstruits qu’elle, et elle ne craignit pas même de s’adresser à Prévan pour lui demander si elle s’était trompée d’un mot.J’ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde; mais pour vous, marquise, ne suffisait-il pas qu’il fûtjoli, très joli, comme vous le dites vous-même, qu’il vous fîtune de ces attaques que vous vous plaisez quelquefois à récompenser, sans autre motif que de les trouver bien faites, ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner les mille et mille caprices qui gouvernent la tête d’une femme, et par qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en sauviez facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc à mon texte: qu’avez-vous voulu dire?Si ce n’est qu’un persiflage sur Prévan, outre qu’il est bien long, ce n’était pas vis-à-vis de moi qu’il était utile: c’est dans le monde qu’il faut lui donner quelque bon ridicule, et je vous renouvelle ma prière à ce sujet.Ah! je crois tenir le mot de l’énigme! Votre lettre est une prophétie, non de ce que vous ferez, mais de ce qu’il vous croira prête à faire au moment de la chute que vous lui préparez. J’approuve assez ce projet; il exige pourtant de grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour l’effet public, avoir un homme ou recevoir ses soins est absolument la même chose, à moins que cet homme ne soit un sot, et Prévan ne l’est pas, à beaucoup près. S’il peut gagner seulement une apparence, il se vantera, et tout sera dit. Les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire; quelles seront vos ressources? Tenez, j’ai peur. Ce n’est pas que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs qui se noient.Je ne me crois pas plus bête qu’un autre; des moyens de déshonorer une femme, j’en ai trouvé cent, j’en ai trouvé mille, mais quand je me suis occupé de chercher comment elle pourrait s’en sauver, je n’en ai jamais vu la possibilité. Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un chef-d’œuvre, cent fois j’ai cru vous voir plus de bonheur que de bien joué.Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui n’en a point. J’admire comment, depuis une heure, je traite sérieusement ce qui n’est à coup sûr, qu’une plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer de moi! Eh bien! soit; mais dépêchez-vous, et parlons d’autre chose. D’autre chose! Je metrompe, c’est toujours de la même; toujours des femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.J’ai ici, comme vous l’avez fort bien remarqué, de quoi m’exercer dans les deux genres, mais non pas avec la même facilité. Je prévois que la vengeance ira plus vite que l’amour. La petite Volanges est rendue, j’en réponds; elle ne dépend plus que de l’occasion, et je me charge de la faire naître. Mais il n’en est pas de même de Mmede Tourvel: cette femme est désolante, je ne la conçois pas; j’ai cent preuves de son amour, mais j’en ai mille de sa résistance, et, en vérité, je crains qu’elle ne m’échappe.Le premier effet qu’avait produit mon retour me faisait espérer davantage. Vous devinez que je voulais en juger par moi-même, et, pour m’assurer de voir les premiers mouvements, je ne m’étais fait précéder par personne, et j’avais calculé ma route pour arriver pendant qu’on serait à table. En effet, je tombai des nues, comme une divinité d’opéra qui vient faire un dénouement.Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards sur moi, je pus voir du même coup d’œil la joie de ma vieille tante, le dépit de Mmede Volanges et le plaisir décontenancé de sa fille. Ma belle, par la place qu’elle occupait, tournait le dos à la porte. Occupée dans ce moment à couper quelque chose, elle ne tourna seulement pas la tête, mais j’adressai la parole à Mmede Rosemonde, et au premier mot, la sensible dévote ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans lequel je crus reconnaître plus d’amour que de surprise et d’effroi. Je m’étais alors assez avancé pour voir sa figure; le tumulte de son âme, le combat de ses idées et de ses sentiments, s’y peignirent de vingt façons différentes. Je me mis à table à côté d’elle; elle ne savait exactement rien de ce qu’elle faisait ni de ce qu’elle disait. Elle essaya de continuer de manger, il n’y eut pas moyen; enfin, moins d’un quart d’heure après, son embarras et son plaisir devenant plus forts qu’elle, elle n’imagina rien de mieux que de demander permission de sortir de table, et elle se sauva dans le parc, sous le prétexte d’avoir besoin de prendre l’air. Mmede Volanges voulut l’accompagner; la tendre prude ne le permit pas, trop heureuse sans doute de trouver un prétexte pour elle seule et se livrer sans contrainte à la douce émotion de son cœur.J’abrégeai le dîner le plus qu’il me fut possible. A peineavait-on servi le dessert que l’infernale Volanges, pressée apparemment du besoin de me nuire, se leva de sa place pour aller trouver la charmante malade; mais j’avais prévu ce projet, et je le traversai. Je feignis donc de prendre ce mouvement particulier pour le mouvement général et, m’étant levé en même temps, la petite Volanges et le curé du lieu se laissèrent entraîner par ce double exemple, en sorte que Mmede Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux commandeur de T..., et tous deux prirent aussi le parti d’en sortir. Nous allâmes donc tous rejoindre ma belle, que nous trouvâmes dans le bosquet près du château, et comme elle avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima autant revenir avec nous que nous faire rester avec elle.Dès que je fus assuré que Mmede Volanges n’aurait pas l’occasion de lui parler seule, je songeai à exécuter vos ordres, et je m’occupai des intérêts de votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez moi et j’entrai aussi chez les autres pour reconnaître le terrain; je fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite et, après ce premier bienfait, j’écrivis un mot pour l’en instruire et lui demander sa confiance; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je revins au salon. J’y trouvai ma belle établie sur une chaise longue et dans un abandon délicieux.Ce spectacle en éveillant mes désirs, anima mes regards; je sentis qu’ils devaient être tendres et pressants, et je me plaçai de manière à pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les grands yeux modestes de la céleste prude. Je considérai quelque temps cette figure angélique, puis, parcourant toute sa personne, je m’amusai à deviner les contours et les formes à travers un vêtement léger, mais toujours importun. Après être descendu de la tête aux pieds, je remontai des pieds à la tête... Ma belle amie, le doux regard était fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de nouveau; mais, voulant en favoriser le retour, je détournai mes yeux. Alors s’établit entre nous cette convention tacite, premier traité de l’amour timide, qui, pour satisfaire le besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se succéder en attendant qu’ils se confondent.Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout entière, je me chargeai de veiller à notre commune sûreté; mais après m’être assuré qu’une conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercle, je tâchai d’obtenir de sesyeux qu’ils parlassent franchement leur langage. Pour cela je surpris d’abord quelques regards, mais avec tant de réserve que la modestie n’en pouvait être alarmée, et pour mettre la timide personne plus à son aise je paraissais moi-même aussi embarrassé qu’elle. Peu à peu nos yeux, accoutumés à se rencontrer, se fixèrent plus longtemps; enfin ils ne se quittèrent plus, j’aperçus dans les siens cette douce langueur, signal heureux de l’amour et du désir, mais ce ne fut qu’un moment et bientôt revenue à elle-même, elle changea, non sans quelque honte, son maintien et son regard.Ne voulant pas qu’elle put douter que j’eusse remarqué ses divers mouvements, je me levai avec vivacité, en lui demandant, avec l’air de l’effroi, si elle se trouvait mal. Aussitôt tout le monde vint l’entourer. Je les laissai tous passer devant moi, et comme la petite Volanges, qui travaillait à la tapisserie auprès d’une fenêtre, eut besoin de quelque temps pour quitter son métier, je saisis ce moment pour lui remettre la lettre de Danceny.J’étais un peu loin d’elle, je jetai l’épître sur ses genoux. Elle ne savait en vérité qu’en faire. Vous auriez trop ri de son air de surprise et d’embarras; pourtant je ne riais point, car je craignais que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup d’œil et un geste fortement prononcés, lui firent enfin comprendre qu’il fallait mettre le paquet dans sa poche.Le reste de la journée n’eut rien d’intéressant. Ce qui s’est passé depuis amènera peut-être des événements dont vous serez contente, au moins pour ce qui regarde votre pupille; mais il vaut mieux employer son temps à exécuter ses projets qu’à les raconter. Voilà d’ailleurs la huitième page que j’écris et j’en suis fatigué; ainsi, adieu.Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la petite a répondu à Danceny[31]. J’ai eu aussi une réponse de ma belle, à qui j’avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie les deux lettres. Vous les lirez ou vous ne les lirez pas, car ce perpétuel rabachage, qui déjà ne m’amuse pas trop, doit être bien insipide, pour toute personne désintéressée.Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup;mais je vous en prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en sorte que je vous entende.Du château de..., ce 17 septembre 17**.[31]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.LETTRE LXXVIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.D’où peut venir, madame, le soin cruel que vous mettez à me fuir? Comment se peut-il que l’empressement le plus tendre de ma part, n’obtienne de la vôtre que des procédés qu’on se permettrait à peine envers l’homme dont on aurait le plus à se plaindre? Quoi! l’amour me ramène à vos pieds, et quand un heureux hasard me place à côté de vous, vous aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis, que de consentir à rester près de moi! Combien de fois hier n’avez-vous pas détourné vos yeux pour me priver de la faveur d’un regard? et si un seul instant j’ai pu y voir moins de sévérité, ce moment a été si court qu’il semble que vous ayez voulu moins m’en faire jouir, que me faire sentir ce que je perdais à en être privé.Ce n’est là, j’ose le dire, ni le traitement que mérite l’amour, ni celui que peut se permettre l’amitié, et toutefois, de ces deux sentiments, vous savez si l’un m’anime, et j’étais, ce me semble, autorisé à croire que vous ne vous refusiez pas à l’autre. Cette amitié précieuse, dont sans doute vous m’avez cru digne, puisque vous avez bien voulu me l’offrir, qu’ai-je donc fait pour l’avoir perdue depuis? me serai-je nui par ma confiance et me punirez-vous de ma franchise? Ne craignez-vous pas au moins d’abuser de l’une et de l’autre? En effet, n’est-ce pas dans le sein de mon amie que j’ai déposé le secret de mon cœur? N’est-ce pas vis-à-vis d’elle seule que j’ai pu me croire obligé de refuser des conditions qu’il me suffisait d’accepter, pour me donner la facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d’en abuser utilement? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu méritée, me forcer à croire qu’il n’eût fallu que vous tromper pour obtenir plus d’indulgence?Je ne me repens point d’une conduite que je vous devais, que je me devais à moi-même; mais par quelle fatalité chaque action louable devient-elle pour moi le signal d’un malheur nouveau!C’est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez encore daigné faire de ma conduite, que j’ai eu, pour la première fois, à gémir du malheur de vous avoir déplu. C’est après vous avoir prouvé ma soumission parfaite, en me privant du bonheur de vous voir, uniquement pour rassurer votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute correspondance avec moi, m’ôter ce faible dédommagement d’un sacrifice que vous aviez exigé, et me ravir jusqu’à l’amour qui seul avait pu vous en donner le droit. C’est enfin après vous avoir parlé avec une sincérité que l’intérêt même de cet amour n’a pu affaiblir, que vous me fuyez aujourd’hui comme un séducteur dangereux, dont vous auriez reconnu la perfidie.Ne vous lasserez-vous donc jamais d’être injuste? Apprenez-moi du moins quels nouveaux torts ont pu vous porter à tant de sévérité, et ne refusez pas de me dicter les ordres que vous voulez que je suive; quand je m’engage à les exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les connaître?De..., ce 15 septembre 17**.LETTRE LXXVIIILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Vous paraissez, monsieur, surpris de ma conduite et peu s’en faut même que vous ne m’en demandiez compte, comme ayant le droit de la blâmer. J’avoue que je me serais crue plus autorisée que vous à m’étonner et à me plaindre; mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse, j’ai pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependant, comme vous me demandez des éclaircissements et que, grâce au Ciel, je ne sens rien en moi qui puisse m’empêcher de vous les donner, je veux bien entrer encore une fois en explication avec vous.Qui lirait vos lettres me croirait injuste ou bizarre. Je crois mériter que personne n’ait cette idée de moi; il me semble surtout que vous étiez moins qu’un autre dans le cas de la prendre. Sans doute, vous avez senti qu’en nécessitant ma justification, vous me forciez à rappeler tout ce qui s’est passé entre nous. Apparemment vous avez cru n’avoir qu’à gagner à cet examen: comme, de mon côté, je ne crois pas avoir à y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de m’y livrer. Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de connaître qui de nous deux a le droit de se plaindre de l’autre.A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce château, vous avouerez, je crois, qu’au moins votre réputation m’autorisait à user de quelque réserve avec vous et que j’aurais pu, sans craindre d’être taxée d’un excès de pruderie, m’en tenir aux seules expressions de la politesse la plus froide. Vous-même m’eussiez traitée avec indulgence et vous eussiez trouvé simple qu’une femme aussi peu formée, n’eut pas même le mérite nécessaire pour apprécier le vôtre. C’était sûrement là le parti de la prudence, et il m’eût d’autant moins coûté à suivre que je ne vous cacherai pas que quand Mmede Rosemonde vint me faire part de votre arrivée, j’eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle et celle qu’elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir combien cette nouvelle me contrariait.Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d’abord sous un aspect plus favorable que je ne l’avais imaginé; mais vous conviendrez à votre tour qu’il a bien peu duré et que vous vous êtes bientôt lassé d’une contrainte, dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment dédommagé par l’idée avantageuse qu’elle m’avait fait prendre de vous.C’est alors qu’abusant de ma bonne foi, de ma sécurité, vous n’avez pas craint de m’entretenir d’un sentiment dont vous ne pouviez pas douter que je ne me trouvasse offensée, et moi, tandis que vous ne vous occupiez qu’à aggraver vos torts en les multipliant, je cherchais un motif pour les oublier, en vous offrant l’occasion de les réparer, au moins en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne crûtes pas devoir vous y refuser, mais vous faisant un droit de mon indulgence, vous en profitâtes pour me demander une permission, que, sans doute, je n’aurais pas dû accorder et que pourtant vous avez obtenue. Des conditions qui y furent mises vous n’enavez tenu aucune, et votre correspondance a été telle que chacune de vos lettres me faisait un devoir de ne plus vous répondre. C’est dans le moment même où votre obstination me forçait à vous éloigner de moi, que, par une condescendance peut-être blâmable, j’ai tenté le seul moyen qui pouvait me permettre de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un sentiment honnête? Vous méprisez l’amitié, et dans votre folle ivresse, comptant pour rien les malheurs et la honte, vous ne cherchez que des plaisirs et des victimes.Aussi léger dans vos démarches qu’inconséquent dans vos reproches, vous oubliez vos promesses, ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer et après avoir consenti de vous éloigner de moi, vous revenez ici sans y être rappelé; sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans avoir même l’attention de m’en prévenir, vous n’avez pas craint de m’exposer à une surprise dont l’effet, quoique bien simple assurément, aurait pu être interprété défavorablement pour moi par les personnes qui nous entouraient. Ce moment d’embarras que vous aviez fait naître, loin de chercher à m’en distraire ou à le dissiper, vous avez paru mettre tous vos soins à l’augmenter encore. A table, vous choisissez précisément votre place à côté de la mienne: une légère indisposition me force d’en sortir avant les autres et au lieu de respecter ma solitude, vous engagez tout le monde à venir la troubler. Rentrée au salon, si je fais un pas, je vous trouve à côté de moi; si je dis une parole, c’est toujours vous qui me répondez. Le mot le plus indifférent vous sert de prétexte pour ramener une conversation que je ne voulais pas entendre, qui pouvait même me compromettre; car enfin, monsieur, quelque adresse que vous y mettiez, ce que je comprends, je crois que les autres peuvent aussi le comprendre.Forcée ainsi par vous à l’immobilité et au silence, vous n’en continuez pas moins de me poursuivre; je ne puis lever les yeux sans rencontrer les vôtres. Je suis sans cesse obligée de détourner mes regards, et par une inconséquence bien incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du cercle, dans un moment où j’aurais voulu pouvoir même me dérober aux miens.Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous étonnez de mon empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi plutôt de mon indulgence, étonnez-vous que je ne sois pas partie aumoment de votre arrivée. Je l’aurais dû peut-être et vous me forcerez à ce parti violent, mais nécessaire, si vous ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non, je n’oublie point, je n’oublierai jamais ce que je me dois, ce que je dois à des nœuds que j’ai formés, que je respecte et que je chéris, et je vous prie de croire que si jamais je me trouvais réduite à ce choix malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-même, je ne balancerais pas un instant. Adieu, monsieur.De..., ce 16 septembre 17**.LETTRE LXXIXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps détestable. Je n’ai pour toute lecture qu’un roman nouveau, qui ennuierait même une pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux heures; ainsi malgré ma longue lettre d’hier, je vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous parleraidu très joli Prévan. Comment n’avez-vous pas su sa fameuse aventure, celle qui a séparé lesinséparables? Je parie que vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la désirez.Vous vous souvenez que tout Paris s’étonnait que trois femmes, toutes trois jolies, ayant toutes trois les mêmes talents et pouvant avoir les mêmes prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée dans le monde. On crut d’abord en trouver la raison dans leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d’une cour nombreuse dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur valeur par l’empressement et les soins dont elles étaient l’objet, leur union n’en devint pourtant que plus forte, et l’on eût dit que le triomphe de l’une était toujours celui des deux autres. On espérait au moins que le moment de l’amour amènerait quelque rivalité. Nos agréables se disputaient l’honneur d’être la pomme de discorde, et moi-même je me serais mis alors surles rangs, si la grande faveur où la comtesse de... m’éleva dans ce même temps, m’eût permis de lui être infidèle avant d’avoir obtenu l’agrément que je demandais.Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix comme de concert et loin qu’il excitât les orages qu’on s’en était promis, il ne fit que rendre leur amitié plus intéressante par le charme des confidences.La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes jalouses et la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique. Les uns prétendaient que dans cette sociétédes inséparables(ainsi la nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de bien et que l’amour même y était soumis; d’autres assuraient que les trois amants, exempts de rivaux, ne l’étaient pas de rivales; on alla même jusqu’à dire qu’ils n’avaient été admis que par décence et n’avaient obtenu qu’un titre sans fonction.Ces bruits, vrais ou faux, n’eurent pas l’effet qu’on s’en était promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu’ils étaient perdus s’ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de faire tête à l’orage. Le public, qui se lasse de tout, se lassa bientôt d’une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelle, il s’occupa d’autres objets; puis, revenant à celui-ci avec son inconséquence ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici tout est de mode, l’enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux l’opinion publique et la sienne.Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans leur société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les gens heureux ne sont pas d’un accès si facile. Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié que désirable. Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait à rechercher les plaisirs du dehors, qu’on s’y occupait même de distraction; et il en conclut que les liens d’amour ou d’amitié étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de l’amour-propre et de l’habitude conservaient seuls quelque force.Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient entre elles l’apparence de la même intimité; mais les hommes, plus libres dans leurs démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre; ils s’en plaignaientencore, mais ne s’en dispensaient plus et rarement les soirées étaient complètes.Cette conduite de leur part fut profitable à l’assidu Prévan, qui, placé naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir alternativement et selon les circonstances, le même hommage aux trois amies. Il sentit facilement que faire un choix entre elles, c’était se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les rendrait ennemies du nouvel amant et qu’elles ne manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfin, que la jalousie ramènerait à coup sûr les soins d’un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout fût devenu obstacle, tout devenait facile dans son triple projet, chaque femme était indulgente, parce qu’elle y était intéressée, chaque homme, parce qu’il croyait ne pas l’être.Prévan, qui n’avait alors qu’une seule femme à sacrifier, fut assez heureux pour qu’elle prît de la célébrité. Sa qualité d’étrangère et l’hommage d’un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur elle l’attention de la cour et de la ville; son amant en partageait l’honneur et en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule difficulté était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche devait forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d’un de ses confidents que sa plus grande peine fut d’en arrêter une, qui se trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres.Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les trois aveux, se trouvait déjà maître des démarches et les régla comme vous allez voir. Des trois maris, l’un était absent, l’autre partait le lendemain au point du jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau maître n’avait pas permis que les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne l’un du portrait qu’il avait reçu d’elle, le second d’un chiffre amoureux qu’elle-même avait peint, le troisième d’une boucle de ses cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrifice et consentit, en échange, à envoyer à l’amant disgracié une lettre éclatante de rupture.C’était beaucoup, ce n’était pas assez. Celle dont le mari était à la ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenuqu’une feinte indisposition la dispenserait d’aller souper chez son amie et que la soirée serait toute à Prévan; la nuit fut accordée par celle dont le mari fut absent, et le point du jour, moment du départ du troisième époux, fut marqué par la dernière pour l’heure du berger.Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère, y porte et y fait naître l’humeur dont il avait besoin, et n’en sort qu’après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures de liberté. Ses dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque repos; d’autres affaires l’y attendaient.Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants disgraciés; chacun d’eux ne pouvait douter qu’il n’eût été sacrifié à Prévan, et le dépit d’avoir été joué, se joignant à l’humeur que donne presque toujours la petite humiliation d’être quitté, tous trois, sans se communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d’en avoir raison, et pris le parti de la demander à leur fortuné rival.Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l’éclat de cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin et les assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal; au moins s’était-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles maîtresses avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Ici, comme vous le jugez bien, les preuves manquent à l’histoire; tout ce que peut faire l’historien impartial, c’est de faire remarquer au lecteur incrédule, que la vanité et l’imagination exaltées peuvent enfanter des prodiges et, de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante nuit paraissait devoir dispenser de ménagement pour l’avenir. Quoi qu’il en soit, les faits suivants ont plus de certitude.Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu’il avait indiqué; il y trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre, et peut-être chacun d’eux déjà consolé en partie en se voyant des compagnons d’infortune. Il les aborda d’un air affable et cavalier, et leur tint ce discours, qu’on m’a rendu fidèlement:«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujetde plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort décide, entre vous, qui des trois tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit égal. Je n’ai amené ici ni second, ni témoins. Je n’en ai point pris pour l’offense, je n’en demande point pour la réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais, ajouta-t-il, qu’on gagne rarementle sept et le va; mais, quel que soit le sort qui m’attend, on a toujours assez vécu quand on a eu le temps d’acquérir l’amour des femmes et l’estime des hommes.»Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, et que leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait pas la partie égale, Prévan reprit la parole: «Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m’a cruellement fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J’ai donné mes ordres qu’on tînt ici un déjeuner prêt; faites-moi l’honneur de l’accepter. Déjeunons ensemble, et surtout déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles, mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur.»Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable. Il eut l’adresse de n’humilier aucun de ses rivaux, de leur persuader que tous eussent eu facilement les mêmes succès, et surtout de les faire convenir qu’ils n’en eussent, pas plus que lui, laissé échapper l’occasion. Ces faits une fois avoués, tout s’arrangeait de soi-même. Aussi le déjeuner n’était-il pas fini qu’on y avait déjà répété dix fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d’honnêtes gens se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut pas assez de n’avoir plus de rancune, on se jura amitié sans réserve.Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce dénouement que l’autre, ne voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence, pliant adroitement ses projets aux circonstances: «En effet, dit-il aux trois offensés, ce n’est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses que vous avez à vous venger. Je vous en offre l’occasion. Déjà je ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je partagerais; car si chacun de vous n’a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne. Acceptez, pour ce soir, un souper dans ma petite maison, et j’espère ne pas différer plus longtemps votre vengeance.» Onvoulut le faire expliquer; mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance l’autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous avoir prouvé que j’avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi.» Tous consentirent, et après avoir embrassé leur nouvel ami ils se séparèrent jusqu’au soir, en attendant l’effet de ses promesses.Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va, suivant l’usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois qu’elles viendraient le soir même souperen tête à têteà sa petite maison. Deux d’entre elles firent bien quelques difficultés, mais que reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure de distance, temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs, il se retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre allèrent gaiement attendre leurs victimes.On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec l’air de l’empressement, la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle se croyait la divinité, puis, disparaissant sur un léger prétexte, il se fait remplacer aussitôt par l’amant outragé.Vous jugez que la confusion d’une femme qui n’a point encore l’usage des aventures, rendait, en ce moment, le triomphe bien facile; tout reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce, et l’esclave fugitive, livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs à peu près de la même manière et surtout avec le même dénouement.Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrent quand, au moment du souper, les trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comble quand Prévan, qui reparut au milieu de tous, eut la cruauté de faire aux trois infidèles des excuses qui, en livrant leur secret, leur apprenaient entièrement jusqu’à quel point elles avaient été jouées.Cependant on se mit à table, et peu après la contenance revint; les hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine dans le cœur, mais les propos n’en étaient pas moins tendres; la gaieté éveilla le désir qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie dura jusqu’aumatin, et quand on se sépara les femmes durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient conservé leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture qui n’eut point de retour, et non contents de quitter leurs légères maîtresses, ils achevèrent leur vengeance en publiant leur aventure. Depuis ce temps une d’elles est au couvent, et les deux autres languissent, exilées dans leurs terres.Voilà l’histoire de Prévan; c’est à vous de voir si vous voulez ajouter à sa gloire et vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m’a vraiment donné de l’inquiétude, et j’attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière que vous courez l’esprit ne suffit pas, qu’une seule imprudence y devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le guide de vos plaisirs.Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable.De..., ce 18 septembre 17**.LETTRE LXXXLe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous revoir? Qui m’apprendra à vivre loin de vous? qui m’en donnera la force et le courage? Jamais, non jamais je ne pourrai supporter cette fatale absence. Chaque jour ajoute à mon malheur, et n’y point voir de terme! Valmont, qui m’avait promis des secours, des consolations, Valmont me néglige et peut-être m’oublie. Il est auprès de ce qu’il aime; il ne sait plus ce qu’on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer votre dernière lettre, il ne m’a point écrit. C’est lui pourtant qui doit m’apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N’a-t-il donc rien à me dire? Vous-même vous ne m’en parlez pas; serait-ce que vous n’en partagez plus le désir? Ah! Cécile,Cécile, je suis bien malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour, qui fait le charme de ma vie, en devient le tourment.Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut, ne fût-ce qu’un moment. Quand je me lève, je me dis: «Je ne la verrai pas.» Je me couche en disant: «Je ne l’ai point vue.» Les journées, si longues, n’ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation, tout est regret, tout est désespoir, et tous ces mots me viennent d’où j’attendais tous mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je pense à vous sans cesse et n’y pense jamais sans trouble. Si je vous vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos chagrins; si je vous vois tranquille et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout je trouve le malheur.Ah! qu’il n’en était pas ainsi quand vous habitiez les mêmes lieux que moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait même les moments de l’absence; le temps qu’il fallait passer loin de vous m’approchait de vous en s’écoulant. L’emploi que j’en faisais ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talent, j’espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du monde m’emportaient loin de vous, je n’en étais point séparé. Au spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un concert me rappelait vos talents et nos si douces occupations. Dans le cercle, comme aux promenades, je saisissais la plus légère ressemblance. Je vous comparais à tout; partout vous aviez l’avantage. Chaque moment du jour était marqué par un hommage nouveau, et chaque soir j’en apportais le tribut à vos pieds.A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des privations éternelles et un léger espoir que le silence de Valmont diminue, que le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, et cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle insurmontable! Et quand, pour m’aider à le vaincre, j’implore mon ami, ma maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me secourir, ils ne me répondent même pas.Qu’est donc devenue l’amitié active de Valmont? Que sont devenus surtout vos sentiments si tendres, et qui vous rendaientsi ingénieuse pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefois, je m’en souviens, sans cesser d’en avoir le désir, je me trouvais forcé de le sacrifier à des considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous pas alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons! Et qu’il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à vos désirs. Je ne m’en fais point un mérite; je n’avais pas même celui du sacrifice. Ce que vous désiriez d’obtenir, je brûlais de l’accorder. Mais enfin je demande à mon tour, et quelle est cette demande, de vous voir un moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d’un amour éternel. N’est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse cette idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous m’aimez, vous m’aimerez toujours; je le crois, j’en suis sûr, je ne veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la soutenir plus longtemps. Adieu, Cécile.Paris, ce 18 septembre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Mon étourdi de chasseur n’a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! Les lettres de ma belle, celles de Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j’ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu’il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps.

L’aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n’est qu’un réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle m’a intéressé par les détails. Je suis bien aise d’ailleurs de vous faire voir que si j’ai le talent de perdre les femmes, je n’ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends, et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse.

J’ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait ses instances aux persécutions qu’on me faisait pour passer la nuit au château: «Eh bien! j’y consens, lui dis-je, à condition que je la passerai avec vous».—«Cela m’est impossible, me répondit-elle, Vressac est ici.» Jusque-là, je n’avais cru que lui dire une honnêteté, mais ce mot d’impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié d’êtresacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir: j’insistai donc.

Les circonstances ne m’étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la gaucherie de donner de l’ombrage au vicomte, en sorte que la vicomtesse ne peut plus le recevoir chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse avait été concerté entre eux, pour tâcher d’y dérober quelques nuits. Le vicomte avait même d’abord montré de l’humeur d’y rencontrer Vressac; mais comme il est encore plus chasseur que jaloux, il n’en est pas moins resté, et la comtesse, toujours telle que vous la connaissez, après avoir logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d’un côté et l’amant de l’autre et les a laissés s’arranger entre eux. Le mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.

Ce jour-là même, c’est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de la femme, de l’ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi je jugeai qu’il aurait besoin de repos, et je m’occupai des moyens de décider sa maîtresse à lui laisser le temps d’en prendre.

Je réussis et j’obtins qu’elle lui ferait une querelle de cette même partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n’avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle femme n’a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre l’humeur à la place de la raison et de n’être jamais si difficile à apaiser que quand elle a tort. Le moment, d’ailleurs, n’était pas commode pour les explications, et ne voulant qu’une nuit, je consentais qu’ils se raccommodassent le lendemain.

Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause, on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent, servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de profiter d’un moment ou le mari était absent pour demander qu’on voulût bien l’entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime. Elle s’indigna contre l’audace des hommes qui, parce qu’ils ont éprouvé les bontés d’une femme, croient avoir le droit d’en abuser encore, même alors qu’elle a à se plaindre d’eux; et ayant changé de thèse par cette adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta muet et confus, et que moi-même je fustenté de croire qu’elle avait raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j’étais en tiers dans cette conversation.

Enfin, elle déclara positivement qu’elle n’ajouterait pas les fatigues de l’amour à celles de la chasse, et qu’elle se reprocherait de troubler d’aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui n’avait plus la liberté de répondre, s’adressa à moi, et après m’avoir fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de l’heure et des moyens de notre rendez-vous.

Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait trouvé plus prudent d’aller chez Vressac que de le recevoir dans son appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d’elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi; qu’elle s’y rendrait aussitôt que sa femme de chambre l’aurait laissée seule, que je n’avais qu’à tenir ma porte entr’ouverte et l’attendre.

Tout s’exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi vers une heure du matin.

... Dans le simple appareilD’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil[29].

... Dans le simple appareilD’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil[29].

... Dans le simple appareil

D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil[29].

Comme je n’ai point de vanité, je ne m’arrête pas aux détails de la nuit, mais vous me connaissez, et j’ai été content de moi.

Au point du jour, il a fallu se séparer. C’est ici que l’intérêt commence. L’étourdie avait cru laisser sa porte entr’ouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n’avez pas l’idée de l’expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu’il eut été plaisant de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu’une femme fût perdue pour moi, sans l’être par moi? Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu’eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, et elle a réussi.

J’eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s’enfoncer,en se permettant de faire beaucoup de bruit. J’obtins donc de la vicomtesse, non sans peine, qu’elle jetterait des cris perçants et d’effroi, commeAu voleur! A l’assassin!etc., etc. Et nous convînmes qu’au premier cri j’enfoncerais la porte et qu’elle courrait à son lit. Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider même après qu’elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par là, et au premier coup de pied, la porte céda.

La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au même instant, le vicomte et Vressac furent dans le corridor, et la femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa maîtresse.

J’étais seul de sang-froid, et j’en profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre, car vous jugez combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique en ayant de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l’amant sur leur sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels j’étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré au moins cinq minutes.

La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda assez bien et jura ses grands dieux qu’il y avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle n’avait eu tant peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée et conclus que, sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa tout d’une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les rats, le vicomte s’en alla le premier regagner sa chambre et son lit, en priant sa femme d’avoir à l’avenir des rats plus tranquilles.

Vressac, resté seul avec nous, s’approcha de la vicomtesse pour lui dire tendrement que c’était une vengeance de l’amour; à quoi elle répondit en me regardant: «Il était donc bien en colère, car il s’est beaucoup vengé; mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je veux dormir.»

J’étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant de nous séparer, je plaidai la cause de Vressac et j’amenai le raccommodement. Les deux amants s’embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous les deux. Je ne me souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j’avoue que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et après avoir reçu seslongs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre au lit.

Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le secret. A présent que je m’en suis amusé, il est juste que le public ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l’histoire, peut-être bientôt en dirons-nous autant de l’héroïne?

Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne prends plus le moment de vous embrasser et de vous recommander surtout de vous garder de Prévan.

Du château de..., ce 15 septembre 17**.

[29]Racine, Tragédie deBritannicus.

[29]Racine, Tragédie deBritannicus.

Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.

(Remise seulement le 14.)

O ma Cécile! que j’envie le sort de Valmont! Demain il vous verra. C’est lui qui vous remettra cette lettre; et moi, languissant loin de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres; c’est contre eux que le courage m’abandonne.

Qu’il m’est affreux de causer votre malheur! Sans moi, vous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? Dites, ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que vous m’aimez, que vous m’aimez toujours. J’ai besoin que vous me le répétiez. Ce n’est pas que j’en doute, mais il me semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se l’entendre dire. Vous m’aimez, n’est-ce pas? Oui, vous m’aimez de toute votre âme. Je n’oublie pas que c’est la dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme je l’ai recueillie dans mon cœur! Comme elle s’y est profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a répondu!

Hélas! dans ce moment de bonheur, j’étais loin de prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile,des moyens de l’adoucir. Si j’en crois mon ami, il suffira, pour y parvenir, que vous preniez en lui une confiance qu’il mérite.

J’ai été peiné, je l’avoue, de l’idée désavantageuse que vous paraissez avoir de lui. J’y ai reconnu les préventions de votre maman: c’était pour m’y soumettre que j’avais négligé, depuis quelque temps, cet homme vraiment aimable, qui aujourd’hui fait tout pour moi, qui enfin travaille à nous réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en conjure, ma chère amie, voyez-le d’un œil plus favorable. Songez qu’il est mon ami, qu’il veut être le vôtre, qu’il peut me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne m’aimez pas autant que je vous aime, vous ne m’aimez plus autant que vous m’aimiez. Ah! si jamais vous deviez m’aimer moins... Mais non, le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j’ai à craindre les peines d’un amour malheureux, sa constance au moins me sauvera les tourments d’un amour trahi.

Adieu, ma charmante amie; n’oubliez pas que je souffre et qu’il ne tient qu’à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le vœu de mon cœur et recevez les plus tendres baisers de l’amour.

Paris, ce 11 septembre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.

(Jointe à la précédente.)

L’ami qui vous sert a su que vous n’aviez rien de ce qu’il vous fallait pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l’antichambre de l’appartement que vous occupez, sous la grande armoire, à main gauche, une provision de papier, de plumes et d’encre, qu’il renouvellera quand vous voudrez et qu’il lui semble que vous pouvez laisser à cette même place, si vous n’en trouvez pas de plus sûre.

Il vous demande de ne pas vous offenser, s’il a l’air de ne faire aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous yregarder que comme une enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoin et pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous parler quand il aura quelque chose à vous apprendre ou à vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à le seconder.

Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres que vous aurez reçues, afin de risquer moins de vous compromettre.

Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu’une mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes, dont l’une est déjà son meilleur ami et l’autre lui paraît mériter l’intérêt le plus tendre.

Au château de..., ce 14 septembre 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? Ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste! Je l’ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l’avais-je regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m’y faire faire attention. J’ai réparé mon injustice hier. Il était à l’Opéra, presque vis-à-vis de moi, et je m’en suis occupée. Il est joli au moins, mais très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de près. Et vous dites qu’il veut m’avoir! Assurément il me fera honneur et plaisir. Sérieusement, j’en ai fantaisie, et je vous confie ici que j’ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront. Voilà le fait.

Il était à deux pas de moi, à la sortie de l’Opéra, et j’ai donné très haut rendez-vous à la marquise de... pour souper le vendredi chez la maréchale. C’est, je crois, la seule maisonoù je peux le rencontrer. Je ne doute pas qu’il ne m’ait entendu... Si l’ingrat allait n’y pas venir? Mais, dites-moi donc, croyez-vous qu’il y vienne? Savez-vous que s’il n’y vient pas, j’aurai de l’humeur toute la soirée? Vous voyez qu’il ne trouvera pas tant de difficultéà me suivre; et ce qui vous étonnera davantage, c’est qu’il en trouvera moins encoreà me plaire. Il veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai la vie à ces chevaux-là. Je n’aurai jamais la patience d’attendre si longtemps. Vous savez qu’il n’est pas dans mes principes de faire languir quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.

Oh! çà, convenez qu’il y a plaisir à me parler raison? Votreavis importantn’a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je végète depuis si longtemps! Il y a plus de six semaines que je ne me suis pas permis une gaîté. Celle-là se présente: puis-je me la refuser? le sujet n’en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréable, dans quelque sens que vous preniez ce mot?

Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je m’établis juge entre vous deux; mais d’abord il faut s’instruire, et c’est ce que je veux faire. Je serai juge intègre et vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour vous, j’ai déjà vos mémoires, et votre affaire est parfaitement instruite. N’est-il pas juste que je m’occupe à présent de votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et, pour commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure dont il est le héros. Vous m’en parlez comme si je ne connaissais autre chose, et je n’en sais pas le premier mot. Apparemment, elle se sera passée pendant mon voyage à Genève, et votre jalousie vous aura empêché de me l’écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez querien de ce qui l’intéresse ne m’est étranger. Il me semble bien qu’on en parlait encore à mon retour, mais j’étais occupée d’autre chose et j’écoute rarement, en ce genre, tout ce qui n’est pas du jour ou de la veille.

Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n’est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous? Ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre présidente quand vos sottises vous en avaient éloigné? N’est-ce pas encore moi qui ai remis entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mmede Volanges?Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller chercher vos aventures! A présent, vous les avez sous la main. L’amour, la haine, vous n’avez qu’à choisir, tout couche sous le même toit; et vous pouvez, doublant votre existence, caresser d’une main et frapper de l’autre.

C’est même encore à moi que vous devez l’aventure de la vicomtesse. J’en suis assez contente, mais, comme vous dites, il faut qu’on en parle; car si l’occasion a pu vous engager, comme je le conçois, à préférer pour le moment le mystère à l’éclat, il faut convenir pourtant que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.

J’ai d’ailleurs à m’en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais et, par beaucoup de raisons, je serai bien aise d’avoir un prétexte pour rompre avec elle: or il n’en est pas de plus commode que d’avoir à dire: «On ne peut plus voir cette femme-là.»

Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps est précieux: je vais employer le mien à m’occuper du bonheur de Prévan.

Paris, ce 15 septembre 17**.

CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.

Nota.—Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que le lecteur a vus lettresLXIet suivantes. On a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du vicomte de Valmont et elle s’exprime ainsi:

Nota.—Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que le lecteur a vus lettresLXIet suivantes. On a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du vicomte de Valmont et elle s’exprime ainsi:

... Je t’assure que c’est un homme bien extraordinaire. Maman en dit beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny en dit beaucoup de bien, et je crois que c’est lui qui a raison. Je n’ai jamais vu d’homme aussi adroit. Quand il m’a rendu la lettre de Danceny, c’était au milieu de tout le monde, et personne n’en a rien vu; il est vrai que j’ai eu bien peur, parce que je n’étais prévenue de rien, mais à présent je m’y attendrai.J’ai déjà fort bien compris comment il voulait que je fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de s’entendre avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu’il veut. Je ne sais pas comment il fait; il me disait, dans le billet dont je t’ai parlé, qu’il n’aurait pas l’air de s’occuper de moi devant maman: en effet, on dirait toujours qu’il n’y songe pas; et pourtant, toutes les fois que je cherche ses yeux, je suis sûre de les rencontrer tout de suite.

Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne connaissais pas, qui a aussi l’air de ne guère aimer M. de Valmont, quoiqu’il ait bien des attentions pour elle. J’ai peur qu’il ne s’ennuie bientôt de la vie qu’on mène ici et qu’il ne s’en retourne à Paris: cela serait bien fâcheux. Il faut qu’il ait bien bon cœur d’être venu exprès pour rendre service à son ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui parler, et quand j’en trouverais l’occasion, je serais si honteuse que je ne saurais peut-être que lui dire.

Il n’y a que Mmede Merteuil avec qui je parle librement quand je parle de mon amour. Peut-être même qu’avec toi, à qui je dis tout, si c’était en causant, je serais embarrassée. Avec Danceny lui-même, j’ai souvent senti, comme malgré moi, une certaine crainte qui m’empêchait de lui dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois, une seule fois, combien je l’aime. M. de Valmont lui a promis que si je me laissais conduire, il nous procurerait l’occasion de nous revoir. Je ferai bien assez ce qu’il voudra, mais je ne peux pas concevoir que cela soit possible.

Adieu, ma bonne amie, je n’ai plus de place[30].

Du château de..., ce 14 septembre 17**.

[30]Mllede Volanges ayant, peu de temps après, changé de confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu’elle a continué d’écrire à son amie du couvent; elles n’apprendraient rien au lecteur.

[30]Mllede Volanges ayant, peu de temps après, changé de confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu’elle a continué d’écrire à son amie du couvent; elles n’apprendraient rien au lecteur.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Ou votre lettre est un persiflage que je n’ai pas compris, ou vous étiez, en me l’écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous connaissais moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé, et, quoi que vous en puissiez dire, je ne m’effrayerais pas trop facilement.

J’ai beau vous lire et vous relire, je n’en suis pas plus avancé; car, de prendre votre lettre dans le sens naturel qu’elle présente, il n’y a pas moyen. Qu’avez-vous donc voulu dire?

Est-ce seulement qu’il était inutile de se donner tant de soins contre un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas, vous pourriez avoir tort. Prévan est réellement aimable, il l’est plus que vous ne le croyez; il a surtout le talent très utile d’occuper beaucoup de son amour par l’adresse qu’il a d’en parler dans le cercle et devant tout le monde, en se servant de la première conversation qu’il trouve. Il est peu de femmes qui se sauvent alors du piège d’y répondre, parce que toutes ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre l’occasion d’en montrer. Or vous savez assez que femme qui consent à parler d’amour finit bientôt par en prendre ou, au moins par se conduire comme si elle en avait. Il gagne encore à cette méthode, qu’il a réellement perfectionnée, d’appeler souvent les femmes elles-mêmes en témoignage de leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l’avoir vu.

Je n’étais dans le secret que de la seconde main, car jamais je n’ai été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six, et la comtesse de P..., tout en se croyant bien fine et ayant l’air en effet, pour tout ce qui n’était pas instruit, de tenir une conversation générale, nous raconta dans le plus grand détail et comme quoi elle s’était rendue à Prévan, et tout ce qui s’était passé entre eux. Elle faisait ce récit avec une telle sécurité qu’elle ne fut pas même troublée par un sourire, qui nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai toujours qu’un de nous ayant voulu, pour s’excuser, feindre de douter de ce qu’elle disait, ou plutôt de ce qu’elle avait l’air de dire, elle répondit gravement qu’à coup sûr nous n’étions aucun aussi bieninstruits qu’elle, et elle ne craignit pas même de s’adresser à Prévan pour lui demander si elle s’était trompée d’un mot.

J’ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde; mais pour vous, marquise, ne suffisait-il pas qu’il fûtjoli, très joli, comme vous le dites vous-même, qu’il vous fîtune de ces attaques que vous vous plaisez quelquefois à récompenser, sans autre motif que de les trouver bien faites, ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner les mille et mille caprices qui gouvernent la tête d’une femme, et par qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en sauviez facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc à mon texte: qu’avez-vous voulu dire?

Si ce n’est qu’un persiflage sur Prévan, outre qu’il est bien long, ce n’était pas vis-à-vis de moi qu’il était utile: c’est dans le monde qu’il faut lui donner quelque bon ridicule, et je vous renouvelle ma prière à ce sujet.

Ah! je crois tenir le mot de l’énigme! Votre lettre est une prophétie, non de ce que vous ferez, mais de ce qu’il vous croira prête à faire au moment de la chute que vous lui préparez. J’approuve assez ce projet; il exige pourtant de grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour l’effet public, avoir un homme ou recevoir ses soins est absolument la même chose, à moins que cet homme ne soit un sot, et Prévan ne l’est pas, à beaucoup près. S’il peut gagner seulement une apparence, il se vantera, et tout sera dit. Les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire; quelles seront vos ressources? Tenez, j’ai peur. Ce n’est pas que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs qui se noient.

Je ne me crois pas plus bête qu’un autre; des moyens de déshonorer une femme, j’en ai trouvé cent, j’en ai trouvé mille, mais quand je me suis occupé de chercher comment elle pourrait s’en sauver, je n’en ai jamais vu la possibilité. Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un chef-d’œuvre, cent fois j’ai cru vous voir plus de bonheur que de bien joué.

Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui n’en a point. J’admire comment, depuis une heure, je traite sérieusement ce qui n’est à coup sûr, qu’une plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer de moi! Eh bien! soit; mais dépêchez-vous, et parlons d’autre chose. D’autre chose! Je metrompe, c’est toujours de la même; toujours des femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.

J’ai ici, comme vous l’avez fort bien remarqué, de quoi m’exercer dans les deux genres, mais non pas avec la même facilité. Je prévois que la vengeance ira plus vite que l’amour. La petite Volanges est rendue, j’en réponds; elle ne dépend plus que de l’occasion, et je me charge de la faire naître. Mais il n’en est pas de même de Mmede Tourvel: cette femme est désolante, je ne la conçois pas; j’ai cent preuves de son amour, mais j’en ai mille de sa résistance, et, en vérité, je crains qu’elle ne m’échappe.

Le premier effet qu’avait produit mon retour me faisait espérer davantage. Vous devinez que je voulais en juger par moi-même, et, pour m’assurer de voir les premiers mouvements, je ne m’étais fait précéder par personne, et j’avais calculé ma route pour arriver pendant qu’on serait à table. En effet, je tombai des nues, comme une divinité d’opéra qui vient faire un dénouement.

Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards sur moi, je pus voir du même coup d’œil la joie de ma vieille tante, le dépit de Mmede Volanges et le plaisir décontenancé de sa fille. Ma belle, par la place qu’elle occupait, tournait le dos à la porte. Occupée dans ce moment à couper quelque chose, elle ne tourna seulement pas la tête, mais j’adressai la parole à Mmede Rosemonde, et au premier mot, la sensible dévote ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans lequel je crus reconnaître plus d’amour que de surprise et d’effroi. Je m’étais alors assez avancé pour voir sa figure; le tumulte de son âme, le combat de ses idées et de ses sentiments, s’y peignirent de vingt façons différentes. Je me mis à table à côté d’elle; elle ne savait exactement rien de ce qu’elle faisait ni de ce qu’elle disait. Elle essaya de continuer de manger, il n’y eut pas moyen; enfin, moins d’un quart d’heure après, son embarras et son plaisir devenant plus forts qu’elle, elle n’imagina rien de mieux que de demander permission de sortir de table, et elle se sauva dans le parc, sous le prétexte d’avoir besoin de prendre l’air. Mmede Volanges voulut l’accompagner; la tendre prude ne le permit pas, trop heureuse sans doute de trouver un prétexte pour elle seule et se livrer sans contrainte à la douce émotion de son cœur.

J’abrégeai le dîner le plus qu’il me fut possible. A peineavait-on servi le dessert que l’infernale Volanges, pressée apparemment du besoin de me nuire, se leva de sa place pour aller trouver la charmante malade; mais j’avais prévu ce projet, et je le traversai. Je feignis donc de prendre ce mouvement particulier pour le mouvement général et, m’étant levé en même temps, la petite Volanges et le curé du lieu se laissèrent entraîner par ce double exemple, en sorte que Mmede Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux commandeur de T..., et tous deux prirent aussi le parti d’en sortir. Nous allâmes donc tous rejoindre ma belle, que nous trouvâmes dans le bosquet près du château, et comme elle avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima autant revenir avec nous que nous faire rester avec elle.

Dès que je fus assuré que Mmede Volanges n’aurait pas l’occasion de lui parler seule, je songeai à exécuter vos ordres, et je m’occupai des intérêts de votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez moi et j’entrai aussi chez les autres pour reconnaître le terrain; je fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite et, après ce premier bienfait, j’écrivis un mot pour l’en instruire et lui demander sa confiance; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je revins au salon. J’y trouvai ma belle établie sur une chaise longue et dans un abandon délicieux.

Ce spectacle en éveillant mes désirs, anima mes regards; je sentis qu’ils devaient être tendres et pressants, et je me plaçai de manière à pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les grands yeux modestes de la céleste prude. Je considérai quelque temps cette figure angélique, puis, parcourant toute sa personne, je m’amusai à deviner les contours et les formes à travers un vêtement léger, mais toujours importun. Après être descendu de la tête aux pieds, je remontai des pieds à la tête... Ma belle amie, le doux regard était fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de nouveau; mais, voulant en favoriser le retour, je détournai mes yeux. Alors s’établit entre nous cette convention tacite, premier traité de l’amour timide, qui, pour satisfaire le besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se succéder en attendant qu’ils se confondent.

Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout entière, je me chargeai de veiller à notre commune sûreté; mais après m’être assuré qu’une conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercle, je tâchai d’obtenir de sesyeux qu’ils parlassent franchement leur langage. Pour cela je surpris d’abord quelques regards, mais avec tant de réserve que la modestie n’en pouvait être alarmée, et pour mettre la timide personne plus à son aise je paraissais moi-même aussi embarrassé qu’elle. Peu à peu nos yeux, accoutumés à se rencontrer, se fixèrent plus longtemps; enfin ils ne se quittèrent plus, j’aperçus dans les siens cette douce langueur, signal heureux de l’amour et du désir, mais ce ne fut qu’un moment et bientôt revenue à elle-même, elle changea, non sans quelque honte, son maintien et son regard.

Ne voulant pas qu’elle put douter que j’eusse remarqué ses divers mouvements, je me levai avec vivacité, en lui demandant, avec l’air de l’effroi, si elle se trouvait mal. Aussitôt tout le monde vint l’entourer. Je les laissai tous passer devant moi, et comme la petite Volanges, qui travaillait à la tapisserie auprès d’une fenêtre, eut besoin de quelque temps pour quitter son métier, je saisis ce moment pour lui remettre la lettre de Danceny.

J’étais un peu loin d’elle, je jetai l’épître sur ses genoux. Elle ne savait en vérité qu’en faire. Vous auriez trop ri de son air de surprise et d’embarras; pourtant je ne riais point, car je craignais que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup d’œil et un geste fortement prononcés, lui firent enfin comprendre qu’il fallait mettre le paquet dans sa poche.

Le reste de la journée n’eut rien d’intéressant. Ce qui s’est passé depuis amènera peut-être des événements dont vous serez contente, au moins pour ce qui regarde votre pupille; mais il vaut mieux employer son temps à exécuter ses projets qu’à les raconter. Voilà d’ailleurs la huitième page que j’écris et j’en suis fatigué; ainsi, adieu.

Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la petite a répondu à Danceny[31]. J’ai eu aussi une réponse de ma belle, à qui j’avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie les deux lettres. Vous les lirez ou vous ne les lirez pas, car ce perpétuel rabachage, qui déjà ne m’amuse pas trop, doit être bien insipide, pour toute personne désintéressée.

Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup;mais je vous en prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en sorte que je vous entende.

Du château de..., ce 17 septembre 17**.

[31]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.

[31]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.

Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.

D’où peut venir, madame, le soin cruel que vous mettez à me fuir? Comment se peut-il que l’empressement le plus tendre de ma part, n’obtienne de la vôtre que des procédés qu’on se permettrait à peine envers l’homme dont on aurait le plus à se plaindre? Quoi! l’amour me ramène à vos pieds, et quand un heureux hasard me place à côté de vous, vous aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis, que de consentir à rester près de moi! Combien de fois hier n’avez-vous pas détourné vos yeux pour me priver de la faveur d’un regard? et si un seul instant j’ai pu y voir moins de sévérité, ce moment a été si court qu’il semble que vous ayez voulu moins m’en faire jouir, que me faire sentir ce que je perdais à en être privé.

Ce n’est là, j’ose le dire, ni le traitement que mérite l’amour, ni celui que peut se permettre l’amitié, et toutefois, de ces deux sentiments, vous savez si l’un m’anime, et j’étais, ce me semble, autorisé à croire que vous ne vous refusiez pas à l’autre. Cette amitié précieuse, dont sans doute vous m’avez cru digne, puisque vous avez bien voulu me l’offrir, qu’ai-je donc fait pour l’avoir perdue depuis? me serai-je nui par ma confiance et me punirez-vous de ma franchise? Ne craignez-vous pas au moins d’abuser de l’une et de l’autre? En effet, n’est-ce pas dans le sein de mon amie que j’ai déposé le secret de mon cœur? N’est-ce pas vis-à-vis d’elle seule que j’ai pu me croire obligé de refuser des conditions qu’il me suffisait d’accepter, pour me donner la facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d’en abuser utilement? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu méritée, me forcer à croire qu’il n’eût fallu que vous tromper pour obtenir plus d’indulgence?

Je ne me repens point d’une conduite que je vous devais, que je me devais à moi-même; mais par quelle fatalité chaque action louable devient-elle pour moi le signal d’un malheur nouveau!

C’est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez encore daigné faire de ma conduite, que j’ai eu, pour la première fois, à gémir du malheur de vous avoir déplu. C’est après vous avoir prouvé ma soumission parfaite, en me privant du bonheur de vous voir, uniquement pour rassurer votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute correspondance avec moi, m’ôter ce faible dédommagement d’un sacrifice que vous aviez exigé, et me ravir jusqu’à l’amour qui seul avait pu vous en donner le droit. C’est enfin après vous avoir parlé avec une sincérité que l’intérêt même de cet amour n’a pu affaiblir, que vous me fuyez aujourd’hui comme un séducteur dangereux, dont vous auriez reconnu la perfidie.

Ne vous lasserez-vous donc jamais d’être injuste? Apprenez-moi du moins quels nouveaux torts ont pu vous porter à tant de sévérité, et ne refusez pas de me dicter les ordres que vous voulez que je suive; quand je m’engage à les exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les connaître?

De..., ce 15 septembre 17**.

La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.

Vous paraissez, monsieur, surpris de ma conduite et peu s’en faut même que vous ne m’en demandiez compte, comme ayant le droit de la blâmer. J’avoue que je me serais crue plus autorisée que vous à m’étonner et à me plaindre; mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse, j’ai pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependant, comme vous me demandez des éclaircissements et que, grâce au Ciel, je ne sens rien en moi qui puisse m’empêcher de vous les donner, je veux bien entrer encore une fois en explication avec vous.

Qui lirait vos lettres me croirait injuste ou bizarre. Je crois mériter que personne n’ait cette idée de moi; il me semble surtout que vous étiez moins qu’un autre dans le cas de la prendre. Sans doute, vous avez senti qu’en nécessitant ma justification, vous me forciez à rappeler tout ce qui s’est passé entre nous. Apparemment vous avez cru n’avoir qu’à gagner à cet examen: comme, de mon côté, je ne crois pas avoir à y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de m’y livrer. Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de connaître qui de nous deux a le droit de se plaindre de l’autre.

A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce château, vous avouerez, je crois, qu’au moins votre réputation m’autorisait à user de quelque réserve avec vous et que j’aurais pu, sans craindre d’être taxée d’un excès de pruderie, m’en tenir aux seules expressions de la politesse la plus froide. Vous-même m’eussiez traitée avec indulgence et vous eussiez trouvé simple qu’une femme aussi peu formée, n’eut pas même le mérite nécessaire pour apprécier le vôtre. C’était sûrement là le parti de la prudence, et il m’eût d’autant moins coûté à suivre que je ne vous cacherai pas que quand Mmede Rosemonde vint me faire part de votre arrivée, j’eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle et celle qu’elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir combien cette nouvelle me contrariait.

Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d’abord sous un aspect plus favorable que je ne l’avais imaginé; mais vous conviendrez à votre tour qu’il a bien peu duré et que vous vous êtes bientôt lassé d’une contrainte, dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment dédommagé par l’idée avantageuse qu’elle m’avait fait prendre de vous.

C’est alors qu’abusant de ma bonne foi, de ma sécurité, vous n’avez pas craint de m’entretenir d’un sentiment dont vous ne pouviez pas douter que je ne me trouvasse offensée, et moi, tandis que vous ne vous occupiez qu’à aggraver vos torts en les multipliant, je cherchais un motif pour les oublier, en vous offrant l’occasion de les réparer, au moins en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne crûtes pas devoir vous y refuser, mais vous faisant un droit de mon indulgence, vous en profitâtes pour me demander une permission, que, sans doute, je n’aurais pas dû accorder et que pourtant vous avez obtenue. Des conditions qui y furent mises vous n’enavez tenu aucune, et votre correspondance a été telle que chacune de vos lettres me faisait un devoir de ne plus vous répondre. C’est dans le moment même où votre obstination me forçait à vous éloigner de moi, que, par une condescendance peut-être blâmable, j’ai tenté le seul moyen qui pouvait me permettre de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un sentiment honnête? Vous méprisez l’amitié, et dans votre folle ivresse, comptant pour rien les malheurs et la honte, vous ne cherchez que des plaisirs et des victimes.

Aussi léger dans vos démarches qu’inconséquent dans vos reproches, vous oubliez vos promesses, ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer et après avoir consenti de vous éloigner de moi, vous revenez ici sans y être rappelé; sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans avoir même l’attention de m’en prévenir, vous n’avez pas craint de m’exposer à une surprise dont l’effet, quoique bien simple assurément, aurait pu être interprété défavorablement pour moi par les personnes qui nous entouraient. Ce moment d’embarras que vous aviez fait naître, loin de chercher à m’en distraire ou à le dissiper, vous avez paru mettre tous vos soins à l’augmenter encore. A table, vous choisissez précisément votre place à côté de la mienne: une légère indisposition me force d’en sortir avant les autres et au lieu de respecter ma solitude, vous engagez tout le monde à venir la troubler. Rentrée au salon, si je fais un pas, je vous trouve à côté de moi; si je dis une parole, c’est toujours vous qui me répondez. Le mot le plus indifférent vous sert de prétexte pour ramener une conversation que je ne voulais pas entendre, qui pouvait même me compromettre; car enfin, monsieur, quelque adresse que vous y mettiez, ce que je comprends, je crois que les autres peuvent aussi le comprendre.

Forcée ainsi par vous à l’immobilité et au silence, vous n’en continuez pas moins de me poursuivre; je ne puis lever les yeux sans rencontrer les vôtres. Je suis sans cesse obligée de détourner mes regards, et par une inconséquence bien incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du cercle, dans un moment où j’aurais voulu pouvoir même me dérober aux miens.

Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous étonnez de mon empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi plutôt de mon indulgence, étonnez-vous que je ne sois pas partie aumoment de votre arrivée. Je l’aurais dû peut-être et vous me forcerez à ce parti violent, mais nécessaire, si vous ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non, je n’oublie point, je n’oublierai jamais ce que je me dois, ce que je dois à des nœuds que j’ai formés, que je respecte et que je chéris, et je vous prie de croire que si jamais je me trouvais réduite à ce choix malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-même, je ne balancerais pas un instant. Adieu, monsieur.

De..., ce 16 septembre 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps détestable. Je n’ai pour toute lecture qu’un roman nouveau, qui ennuierait même une pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux heures; ainsi malgré ma longue lettre d’hier, je vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous parleraidu très joli Prévan. Comment n’avez-vous pas su sa fameuse aventure, celle qui a séparé lesinséparables? Je parie que vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la désirez.

Vous vous souvenez que tout Paris s’étonnait que trois femmes, toutes trois jolies, ayant toutes trois les mêmes talents et pouvant avoir les mêmes prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée dans le monde. On crut d’abord en trouver la raison dans leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d’une cour nombreuse dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur valeur par l’empressement et les soins dont elles étaient l’objet, leur union n’en devint pourtant que plus forte, et l’on eût dit que le triomphe de l’une était toujours celui des deux autres. On espérait au moins que le moment de l’amour amènerait quelque rivalité. Nos agréables se disputaient l’honneur d’être la pomme de discorde, et moi-même je me serais mis alors surles rangs, si la grande faveur où la comtesse de... m’éleva dans ce même temps, m’eût permis de lui être infidèle avant d’avoir obtenu l’agrément que je demandais.

Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix comme de concert et loin qu’il excitât les orages qu’on s’en était promis, il ne fit que rendre leur amitié plus intéressante par le charme des confidences.

La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes jalouses et la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique. Les uns prétendaient que dans cette sociétédes inséparables(ainsi la nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de bien et que l’amour même y était soumis; d’autres assuraient que les trois amants, exempts de rivaux, ne l’étaient pas de rivales; on alla même jusqu’à dire qu’ils n’avaient été admis que par décence et n’avaient obtenu qu’un titre sans fonction.

Ces bruits, vrais ou faux, n’eurent pas l’effet qu’on s’en était promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu’ils étaient perdus s’ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de faire tête à l’orage. Le public, qui se lasse de tout, se lassa bientôt d’une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelle, il s’occupa d’autres objets; puis, revenant à celui-ci avec son inconséquence ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici tout est de mode, l’enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux l’opinion publique et la sienne.

Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans leur société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les gens heureux ne sont pas d’un accès si facile. Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté était, comme celui des rois, plus envié que désirable. Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait à rechercher les plaisirs du dehors, qu’on s’y occupait même de distraction; et il en conclut que les liens d’amour ou d’amitié étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de l’amour-propre et de l’habitude conservaient seuls quelque force.

Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient entre elles l’apparence de la même intimité; mais les hommes, plus libres dans leurs démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre; ils s’en plaignaientencore, mais ne s’en dispensaient plus et rarement les soirées étaient complètes.

Cette conduite de leur part fut profitable à l’assidu Prévan, qui, placé naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir alternativement et selon les circonstances, le même hommage aux trois amies. Il sentit facilement que faire un choix entre elles, c’était se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les rendrait ennemies du nouvel amant et qu’elles ne manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfin, que la jalousie ramènerait à coup sûr les soins d’un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout fût devenu obstacle, tout devenait facile dans son triple projet, chaque femme était indulgente, parce qu’elle y était intéressée, chaque homme, parce qu’il croyait ne pas l’être.

Prévan, qui n’avait alors qu’une seule femme à sacrifier, fut assez heureux pour qu’elle prît de la célébrité. Sa qualité d’étrangère et l’hommage d’un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur elle l’attention de la cour et de la ville; son amant en partageait l’honneur et en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule difficulté était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche devait forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d’un de ses confidents que sa plus grande peine fut d’en arrêter une, qui se trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres.

Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les trois aveux, se trouvait déjà maître des démarches et les régla comme vous allez voir. Des trois maris, l’un était absent, l’autre partait le lendemain au point du jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau maître n’avait pas permis que les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne l’un du portrait qu’il avait reçu d’elle, le second d’un chiffre amoureux qu’elle-même avait peint, le troisième d’une boucle de ses cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrifice et consentit, en échange, à envoyer à l’amant disgracié une lettre éclatante de rupture.

C’était beaucoup, ce n’était pas assez. Celle dont le mari était à la ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenuqu’une feinte indisposition la dispenserait d’aller souper chez son amie et que la soirée serait toute à Prévan; la nuit fut accordée par celle dont le mari fut absent, et le point du jour, moment du départ du troisième époux, fut marqué par la dernière pour l’heure du berger.

Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère, y porte et y fait naître l’humeur dont il avait besoin, et n’en sort qu’après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures de liberté. Ses dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque repos; d’autres affaires l’y attendaient.

Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants disgraciés; chacun d’eux ne pouvait douter qu’il n’eût été sacrifié à Prévan, et le dépit d’avoir été joué, se joignant à l’humeur que donne presque toujours la petite humiliation d’être quitté, tous trois, sans se communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d’en avoir raison, et pris le parti de la demander à leur fortuné rival.

Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l’éclat de cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin et les assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.

Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal; au moins s’était-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles maîtresses avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Ici, comme vous le jugez bien, les preuves manquent à l’histoire; tout ce que peut faire l’historien impartial, c’est de faire remarquer au lecteur incrédule, que la vanité et l’imagination exaltées peuvent enfanter des prodiges et, de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante nuit paraissait devoir dispenser de ménagement pour l’avenir. Quoi qu’il en soit, les faits suivants ont plus de certitude.

Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu’il avait indiqué; il y trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre, et peut-être chacun d’eux déjà consolé en partie en se voyant des compagnons d’infortune. Il les aborda d’un air affable et cavalier, et leur tint ce discours, qu’on m’a rendu fidèlement:

«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujetde plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort décide, entre vous, qui des trois tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit égal. Je n’ai amené ici ni second, ni témoins. Je n’en ai point pris pour l’offense, je n’en demande point pour la réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais, ajouta-t-il, qu’on gagne rarementle sept et le va; mais, quel que soit le sort qui m’attend, on a toujours assez vécu quand on a eu le temps d’acquérir l’amour des femmes et l’estime des hommes.»

Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, et que leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait pas la partie égale, Prévan reprit la parole: «Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m’a cruellement fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J’ai donné mes ordres qu’on tînt ici un déjeuner prêt; faites-moi l’honneur de l’accepter. Déjeunons ensemble, et surtout déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles, mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur.»

Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable. Il eut l’adresse de n’humilier aucun de ses rivaux, de leur persuader que tous eussent eu facilement les mêmes succès, et surtout de les faire convenir qu’ils n’en eussent, pas plus que lui, laissé échapper l’occasion. Ces faits une fois avoués, tout s’arrangeait de soi-même. Aussi le déjeuner n’était-il pas fini qu’on y avait déjà répété dix fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d’honnêtes gens se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut pas assez de n’avoir plus de rancune, on se jura amitié sans réserve.

Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce dénouement que l’autre, ne voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence, pliant adroitement ses projets aux circonstances: «En effet, dit-il aux trois offensés, ce n’est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses que vous avez à vous venger. Je vous en offre l’occasion. Déjà je ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je partagerais; car si chacun de vous n’a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne. Acceptez, pour ce soir, un souper dans ma petite maison, et j’espère ne pas différer plus longtemps votre vengeance.» Onvoulut le faire expliquer; mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance l’autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous avoir prouvé que j’avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi.» Tous consentirent, et après avoir embrassé leur nouvel ami ils se séparèrent jusqu’au soir, en attendant l’effet de ses promesses.

Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va, suivant l’usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois qu’elles viendraient le soir même souperen tête à têteà sa petite maison. Deux d’entre elles firent bien quelques difficultés, mais que reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure de distance, temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs, il se retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre allèrent gaiement attendre leurs victimes.

On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec l’air de l’empressement, la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle se croyait la divinité, puis, disparaissant sur un léger prétexte, il se fait remplacer aussitôt par l’amant outragé.

Vous jugez que la confusion d’une femme qui n’a point encore l’usage des aventures, rendait, en ce moment, le triomphe bien facile; tout reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce, et l’esclave fugitive, livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs à peu près de la même manière et surtout avec le même dénouement.

Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrent quand, au moment du souper, les trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comble quand Prévan, qui reparut au milieu de tous, eut la cruauté de faire aux trois infidèles des excuses qui, en livrant leur secret, leur apprenaient entièrement jusqu’à quel point elles avaient été jouées.

Cependant on se mit à table, et peu après la contenance revint; les hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine dans le cœur, mais les propos n’en étaient pas moins tendres; la gaieté éveilla le désir qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie dura jusqu’aumatin, et quand on se sépara les femmes durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient conservé leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture qui n’eut point de retour, et non contents de quitter leurs légères maîtresses, ils achevèrent leur vengeance en publiant leur aventure. Depuis ce temps une d’elles est au couvent, et les deux autres languissent, exilées dans leurs terres.

Voilà l’histoire de Prévan; c’est à vous de voir si vous voulez ajouter à sa gloire et vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m’a vraiment donné de l’inquiétude, et j’attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.

Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière que vous courez l’esprit ne suffit pas, qu’une seule imprudence y devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le guide de vos plaisirs.

Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable.

De..., ce 18 septembre 17**.

Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.

Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous revoir? Qui m’apprendra à vivre loin de vous? qui m’en donnera la force et le courage? Jamais, non jamais je ne pourrai supporter cette fatale absence. Chaque jour ajoute à mon malheur, et n’y point voir de terme! Valmont, qui m’avait promis des secours, des consolations, Valmont me néglige et peut-être m’oublie. Il est auprès de ce qu’il aime; il ne sait plus ce qu’on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer votre dernière lettre, il ne m’a point écrit. C’est lui pourtant qui doit m’apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N’a-t-il donc rien à me dire? Vous-même vous ne m’en parlez pas; serait-ce que vous n’en partagez plus le désir? Ah! Cécile,Cécile, je suis bien malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour, qui fait le charme de ma vie, en devient le tourment.

Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut, ne fût-ce qu’un moment. Quand je me lève, je me dis: «Je ne la verrai pas.» Je me couche en disant: «Je ne l’ai point vue.» Les journées, si longues, n’ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation, tout est regret, tout est désespoir, et tous ces mots me viennent d’où j’attendais tous mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je pense à vous sans cesse et n’y pense jamais sans trouble. Si je vous vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos chagrins; si je vous vois tranquille et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout je trouve le malheur.

Ah! qu’il n’en était pas ainsi quand vous habitiez les mêmes lieux que moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait même les moments de l’absence; le temps qu’il fallait passer loin de vous m’approchait de vous en s’écoulant. L’emploi que j’en faisais ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talent, j’espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du monde m’emportaient loin de vous, je n’en étais point séparé. Au spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un concert me rappelait vos talents et nos si douces occupations. Dans le cercle, comme aux promenades, je saisissais la plus légère ressemblance. Je vous comparais à tout; partout vous aviez l’avantage. Chaque moment du jour était marqué par un hommage nouveau, et chaque soir j’en apportais le tribut à vos pieds.

A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des privations éternelles et un léger espoir que le silence de Valmont diminue, que le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, et cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle insurmontable! Et quand, pour m’aider à le vaincre, j’implore mon ami, ma maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me secourir, ils ne me répondent même pas.

Qu’est donc devenue l’amitié active de Valmont? Que sont devenus surtout vos sentiments si tendres, et qui vous rendaientsi ingénieuse pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefois, je m’en souviens, sans cesser d’en avoir le désir, je me trouvais forcé de le sacrifier à des considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous pas alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons! Et qu’il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à vos désirs. Je ne m’en fais point un mérite; je n’avais pas même celui du sacrifice. Ce que vous désiriez d’obtenir, je brûlais de l’accorder. Mais enfin je demande à mon tour, et quelle est cette demande, de vous voir un moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d’un amour éternel. N’est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse cette idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous m’aimez, vous m’aimerez toujours; je le crois, j’en suis sûr, je ne veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la soutenir plus longtemps. Adieu, Cécile.

Paris, ce 18 septembre 17**.


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