LETTRE LXXXVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice. Écoutez et ne me confondez plus avec les autres femmes. J’ai mis à la fin mon aventure avec Prévan;à fin!entendez-vous bien ce que cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne sera pas siplaisant que l’action; aussi ne serait-il pas juste que, tandis que vous n’avez fait que raisonner bien ou mal sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu’à moi, qui y donnait mon temps et ma peine.Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si vous devez entreprendre quelque entreprise où ce rival dangereux vous paraisse à craindre, arrivez. Il vous laisse le champ libre, au moins pour quelque temps; peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai porté.Que vous êtes heureux de m’avoir pour amie! Je suis pour vous une fée bienfaisante. Vous languissez loin de la beauté qui vous engage: je dis un mot et vous vous retrouvez auprès d’elle. Vous voulez vous venger d’une femme qui vous nuit: je vous marque l’endroit où vous devez frapper et la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice un concurrent redoutable, c’est encore moi que vous invoquez et je vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à me remercier c’est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends d’origine.Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l’Opéra[34], fut entendu comme je l’avais espéré. Prévan s’y rendit et quand la maréchale lui dit obligeamment qu’elle se félicitait de le voir deux fois de suite à ses jours, il eut soin de répondre que depuis mardi soir il avait défait mille arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée.A bon entendeur, salut!Comme je voulais pourtant savoir, avec plus de certitude, si j’étais ou non le véritable objet de cet empressement flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau de choisir entre moi et son goût dominant. Je déclarai que je ne jouerais point; en effet, il trouva, de son côté, mille prétextes pour ne pas jouer, et mon premier triomphe fut sur le lansquenet.Je m’emparai de l’évêque de... pour ma conversation; je le choisis à cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je voulais donner toute facilité de m’aborder. J’étais bien aise aussi d’avoir un témoin respectable qui pût au besoin déposer de ma conduite et de mes discours. Cet arrangement réussit.Après les propos vagues et d’usage, Prévan s’étant bientôt rendu maître de la conversation prit tour à tour différents tons pour essayer celui qui pourrait me plaire. Je refusaicelui du sentiment, comme n’y croyant pas; j’arrêtai par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop légère pour un début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut sous ce drapeau banal que nous commençâmes notre attaque réciproque.Au moment du souper, l’évêque ne descendait pas; Prévan me donna donc la main et se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il faut être juste; il soutint avec beaucoup d’adresse notre conversation particulière en ne paraissant s’occuper que de la conversation générale, dont il eut l’air de faire tous les frais. Au dessert, on parla d’une pièce nouvelle qu’on devait donner le lundi suivant au Français. Je témoignai quelques regrets de n’avoir pas ma loge; il m’offrit la sienne, que je refusai d’abord, comme cela se pratique; à quoi il répondit assez plaisamment que je ne l’entendais pas; qu’à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu’un qu’il ne connaissait pas, mais qu’il m’avertissait seulement que Mmela maréchale en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et j’acceptai.Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans cette loge; et comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de bonté, la lui promits’il était sage, il en prit l’occasion d’une de ces conversations à double entente, pour lesquelles vous m’avez vanté son talent. En effet, s’étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis, disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d’implorer sa raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont il m’était facile de me faire l’application. Plusieurs personnes ne s’étant pas remises au jeu l’après-souper, la conversation fut plus générale et moins intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos yeux: je devrais dire les siens, car les miens n’eurent qu’un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m’étonnais et m’occupais excessivement de l’effet prodigieux qu’il faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n’étais pas moins contente.Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en étions convenus. Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis vous rien dire du spectacle, sinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie et que la pièce est tombée; voilà tout ce que j’y ai appris. Je voyais avec peine finir cette soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et, pour la prolonger, j’offris à la maréchale de venir souper chez moi; ce qui me fournit le prétextede le proposer à l’aimable cajoleur, qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager, jusque chez les comtesses de P***[35]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis clairement qu’il allait commencer les confidences; je me rappelai vos sages conseils et me promis bien... de poursuivre l’aventure; sûre que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me devait les soins d’usage, aussi, quand on alla souper, m’offrit-il la main. J’eus la malice, en l’acceptant, de mettre dans la mienne un léger frémissement et d’avoir, pendant la marche, les yeux baissés et la respiration haute. J’avais l’air de pressentir ma défaite et de redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le traître changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il devint tendre. Ce n’est pas que les propos ne fussent à peu près les mêmes, la circonstance y forçait, mais son regard, devenu moins vif, était plus caressant, l’inflexion de sa voix plus douce, son sourire n’était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l’esprit fit place à la délicatesse. Je vous le demande, qu’eussiez-vous fait de mieux?De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu’on fut forcé de s’en apercevoir, et quand on m’en fit le reproche, j’eus l’adresse de m’en défendre maladroitement et de jeter sur Prévan un coup d’œil prompt, mais timide et déconcerté et propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu’il ne devinât la cause de mon trouble.Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait une de ces histoires qu’elle conte toujours pour me placer sur mon ottomane, dans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n’étais pas fâchée que Prévan me vît ainsi; il m’honora, en effet, d’une attention toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n’osaient chercher les yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d’une manière plus humble, ils m’apprirent bientôt que j’obtenais l’effet que je voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais; aussi quand la maréchale annonça qu’elle allait se retirer, je m’écriai d’une voix molle et tendre: «Ah Dieu! j’étaissi bien là!» Je me levai pourtant; mais avant de me séparer d’elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se sépara.Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât de l’espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu’il n’y vînt d’assez bonne heure pour me trouver seule et que l’attaque ne fût vive; mais j’étais bien sûre aussi, d’après ma réputation, qu’il ne me traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu’on ait d’usage, on n’emploie qu’avec les femmes à aventures ou celles qui n’ont aucune expérience, et je voyais mon succès certain s’il prononçait le mot d’amour, s’il avait la prétention, surtout, de l’obtenir de moi.Qu’il est commode d’avoir affaire à vous autres,gens à principes! quelquefois un brouillon d’amoureux vous déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses fougueux transports, c’est une fièvre qui, comme l’autre, a ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement! L’arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense, je l’aidais de tout mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de parler, mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa part,je ne vous demande qu’un mot, et ce silence de la mienne qui semble ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers de tout cela, une main cent fois prise qui se retire toujours et ne se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour, nous y passâme une mortelle heure; nous y serions peut-être encore si nous n’avions entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps rendit, comme de raison, ses instances plus vives, et moi, voyant le moment arrivé où j’étais à l’abri de toute surprise, après m’être préparée par un long soupir, j’accordai le mot précieux. On annonça, et peu de temps après j’eus un cercle assez nombreux.Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j’y consentis; mais, soigneuse de me défendre, j’ordonnai à ma femme de chambre de rester tout le temps de cette visite dans machambre à coucher, d’où vous savez qu’on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous deux le même désir, nous fûmes bientôt d’accord, mais il fallait se défaire de ce spectateur importun; c’était où je l’attendais.Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté et qu’il fallait regarder comme une espèce de miracle celle dont nous avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop grands pour m’y exposer, puisqu’à tout moment on pouvait entrer dans mon salon. Je ne manquai pas d’ajouter que tous ces usages s’étaient établis parce que, jusqu’à ce jour, ils ne m’avaient jamais contrariée, et j’insistai en même temps sur l’impossibilité de les changer sans me compromettre aux yeux de mes gens. Il essaya de s’attrister, de prendre de l’humeur, de me dire que j’avais peu d’amour, et vous devinez combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper le coup décisif, j’appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement leZaïre, vous pleurez. Cet empire qu’il se crut sur moi et l’espoir qu’il en conçut de me perdre à son gré lui tinrent lieu de tout l’amour d’Orosmane.Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut du jour, nous nous occupâmes de la nuit; mais mon suisse devenait un obstacle insurmontable et je ne permettais pas qu’on essayât de le gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin; mais je l’avais prévu, et j’y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour, était un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j’entrai dans tous ces détails était bien propre à l’enhardir, aussi vint-il à me proposer l’expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j’acceptai.D’abord son domestique était sûr comme lui-même; en cela, il ne trompait guère, l’un l’était bien autant que l’autre. J’aurais un grand souper chez moi, il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul. L’adroit confiant appellerait la voiture, ouvrirait la portière et lui, Prévan, au lieu de monter, s’esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s’en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde et cependant resté chez moi, il s’agissait de savoir s’il pourrait parvenir à mon appartement. J’avoue que d’abord mon embarras fut de trouver contre ce projet d’assez mauvaises raisons pour qu’il pût avoir l’air de les détruire; il y répondit par des exemples. Al’entendre, rien n’était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s’en était beaucoup servi; c’était même celui dont il faisait le plus d’usage, comme le moins dangereux.Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur, que j’avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon boudoir, que je pouvais y laisser la clé et qu’il lui serait facile de s’y enfermer et d’attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes fussent retirées, et puis, pour donner plus de vraisemblance à mon consentement, le moment d’après je ne voulais plus, je ne revenais à consentir qu’à condition d’une soumission parfaite, d’une sagesse... Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire le sien.La sortie, dont j’oubliais de vous parler, devait se faire par la petite porte du jardin; il ne s’agissait que d’attendre le point du jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette heure-là et les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements, c’est que vous oubliez notre situation réciproque. Qu’avions-nous besoin d’en faire de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et moi, j’étais bien sûre qu’on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au surlendemain.Remarquez que voilà une affaire arrangée et que personne n’a encore vu Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amies; il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle et j’y accepte une place. J’invite cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan, je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d’en être. Il accepte et me fait, deux jours après, une visite que l’usage exige. Il vient, à la vérité, me voir le lendemain matin; mais, outre que les visites du matin ne marquent plus, il ne tient qu’à moi de trouver celle-ci trop leste, et je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec moi, par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je puis bien dire comme Annette:Mais voilà tout, pourtant!Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu et ma réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire et elle les exécuta comme vous le verrez bientôt.Cependant le soir vint. J’avais déjà beaucoup de monde chez moi quand on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée qui constatait mon peu de liaison avec lui, et je lemis à la partie de la maréchale, comme étant celle par qui j’avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit rien qu’un très petit billet que le discret amoureux trouva moyen de me remettre et que j’ai brûlé suivant ma coutume. Il m’y annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot essentiel était entouré de tous les mots parasites d’amour, de bonheur, etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte macédoine[36]. J’avais le double projet de favoriser l’évasion de Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, vu sa réputation de joueur. J’étais bien aise aussi qu’on pût se rappeler au besoin que je n’avais pas été pressée de rester seule.Le jeu dura plus que je n’avais pensé. Le diable me tentait et je succombai au désir d’aller consoler l’impatient prisonnier. Je m’acheminais ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu’une fois rendue tout à fait je n’aurais plus sur lui l’empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire à mes projets. J’eus la force de résister. Je rebroussai chemin et revins, non sans humeur, reprendre ma place à ce jeu éternel. Il finit pourtant et chacun s’en alla. Pour moi, je sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les renvoyai de même.Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère, marchant d’un pas timide et circonspect, et d’une main mal assurée ouvrir la porte à mon vainqueur? Il m’aperçut: l’éclair n’est pas plus prompt. Que vous dirai-je? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d’avoir pu dire un mot pour l’arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il maudissait sa parure qui, disait-il, l’éloignait de moi; il voulait me combattre à armes égales, mais mon extrême timidité s’opposa à ce projet et mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s’occupa d’autre chose.Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent; mais alors: «Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu’ici un assezagréable récit à faire aux deux comtesses de P*** et à mille autres; mais je suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l’aventure.» En parlant ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup, j’eus mon tour et mon action fut plus vive que sa parole. Il n’avait encore que balbutié quand j’entendis Victoire accourir et appelerles gensqu’elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné. Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix: «Sortez, monsieur, continuai-je, et ne reparaissez jamais devant moi.» Là-dessus, la foule de mes gens entra.Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-apens dans ce qui n’était au fond qu’une plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal lui en prit, car mon valet de chambre, brave et vigoureux, le saisit au corps et le terrassa. J’eus, je l’avoue, une frayeur mortelle. Je criai qu’on arrêtât et ordonnai qu’on laissât sa retraite libre, en s’assurant seulement qu’il sortît de chez moi. Mes gens m’obéirent, mais la rumeur était grande parmi eux; ils s’indignaient qu’on eût osé manquerà leur vertueuse maîtresse. Tous accompagnèrent le malheureux chevalier, avec bruit et scandale, comme je le souhaitais. La seule Victoire resta et nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le désordre de mon lit.Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi,encore toute émue, je leur demandai par quel bonheur ils s’étaient encore trouvés levés, et Victoire me raconta qu’elle avait donné à souper à deux de ses amies, qu’on avait veillé chez elle et enfin tout ce dont nous étions convenues ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer en ordonnant pourtant à l’un d’eux d’aller sur-le-champ chercher un médecin. Il me parut que j’étais autorisée à craindre l’effet demon saisissement mortel, et c’était un moyen sûr de donner du cours et de la célébrité à cette nouvelle.Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m’ordonna que du repos. Moi, j’ordonnai de plus à Victoire d’aller le matin de bonne heure bavarder dans le voisinage.Tout a si bien réussi qu’avant midi, et aussitôt qu’il a été jour chez moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon lit pour savoir la vérité et les détails de cette horrible aventure. J’ai été obligée de me désoler avec elle, pendant une heure, sur la corruption du siècle. Un moment après, j’ai reçu de la maréchale le billet que je joins ici. Enfin, avant cinqheures, j’ai vu arriver, à mon grand étonnement, M...[37]. Il venait, m’a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu’un officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l’avait appris qu’à dîner chez la maréchale et avait sur-le-champ envoyé ordre à Prévan de se rendre en prison. J’ai demandé grâce et il me l’a refusée. Alors j’ai pensé que, comme complice, il fallait m’exécuter de mon côté et garder au moins de rigides arrêts. J’ai fait fermer ma porte et dire que j’étais incommodée.C’est à ma solitude que vous devez cette longue lettre. J’en écrirai une à Mmede Volanges dont sûrement elle fera lecture publique et où vous verrez cette histoire telle qu’il faut la raconter.J’oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut absolument se battre avec Prévan. Le pauvre garçon! Heureusement, j’aurai le temps de calmer sa tête. En attendant, je vais reposer la mienne, qui est fatiguée d’écrire. Adieu, vicomte.Du château de..., ce 25 septembre 17**, au soir.[34]Voyez la lettreLXXIV.[35]Voyez la lettreLXX.[36]Quelques personnes ignorent peut-être qu’une macédoine est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels chaque coupeur a droit de choisir lorsque c’est à lui de tenir la main. C’est une des inventions du siècle.[37]Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.LETTRE LXXXVILa Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL.(Billet inclus dans la précédente.)Mon Dieu! qu’est-ce donc que j’apprends, ma chère madame? Est-il possible que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations, et encore vis-à-vis de vous! A quoi on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté chez soi! En vérité, ces événements-là consolent d’être vieille. Mais de quoi je ne me consolerai jamais, c’est d’avoir été en partie cause de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous. Je vous promets bien que si ce qu’on m’en a dit est vrai, il ne remettra plus les pieds chez moi, c’est le parti que tous les gens honnêtes prendront avec lui s’ils font ce qu’ils doivent.On m’a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je suis inquiète de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de vos chères nouvelles, ou faites-m’en donner par une de vos femmes si vous ne le pouvez pas vous-même. Je ne vous demande qu’un mot pour me tranquilliser. Je serais accourue chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne me permet pas d’interrompre, et il faut que j’aille cet après-midi à Versailles, toujours pour l’affaire de mon neveu.Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma sincère amitié.Paris, ce 25 septembre 17**.LETTRE LXXXVIILa Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie. L’événement le plus désagréable et le plus impossible à prévoir ma rendue malade de saisissement et de chagrin. Ce n’est pas qu’assurément j’aie rien à me reprocher, mais il est toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle l’attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais pas encore si je ne prendrai pas le parti d’aller à la campagne attendre qu’elle soit oubliée. Voici ce dont il s’agit.J’ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan que vous connaissez sûrement de nom, et que je ne connaissais pas autrement. Mais en le trouvant dans cette maison, j’étais bien autorisée, ce me semble, à le croire en bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personne et m’a paru ne pas manquer d’esprit. Le hasard et l’ennui du jeu me laissèrent seule de femme entre lui et l’évêque de..., tandis que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois jusqu’au moment du souper. A table, une nouveauté dont on parla lui donna occasion d’offrir sa loge à la maréchale, qui accepta, et il fut convenu que j’y aurais une place. C’était pour lundi dernier, au Français. Comme la maréchale venait souper chezmoi au sortir du spectacle, je proposai à ce monsieur de l’accompagner, et il y vint. Le surlendemain, il me fit une visite qui sepassaen propos d’usage et sans qu’il y eût du tout rien de marqué. Le lendemain, il vint me voir le matin, ce qui me parut bien un peu leste; mais je crus qu’au lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoir, il valait mieux l’avertir par une politesse que nous n’étions pas encore aussi intimement liés qu’il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai, le jour même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour un souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se retira aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n’a moins l’air de conduire à une aventure; on fit, après les parties, une macédoine qui nous mena jusqu’à près de deux heures, et enfin je me mis au lit.Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient retirées, quand j’entendis du bruit dans mon appartement. J’ouvris mon rideau avec beaucoup de frayeur et vis un homme entrer par la porte qui conduit à mon boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à la clarté de ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie inconcevable, me dit de ne pas m’alarmer; qu’il allait m’éclaircir le mystère de sa conduite et qu’il me suppliait de ne faire aucun bruit. En parlant ainsi, il allumait une bougie; j’étais saisie au point que je ne pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiait, je crois encore davantage. Mais il n’eut pas dit deux mots que je vis quel était ce prétendu mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez croire, de me pendre à ma sonnette.Par un bonheur incroyable, tous les gens de l’office avaient veillé chez une de mes femmes et n’étaient pas encore couchés. Ma femme de chambre qui en venant chez moi, m’entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon valet de chambre tuait Prévan. J’avoue que pour l’instant, je fus fort aise de me voir en force; en y réfléchissant aujourd’hui, j’aimerais mieux qu’il ne fût venu que ma femme de chambre; elle aurait suffi et j’aurais peut-être évité cet éclat qui m’afflige.Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gensont parlé, et c’est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est en prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l’honnêteté de passer chez moi, pour me faire des excuses, m’a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le bruit, mais je n’ai jamais pu obtenir que cela fût autrement. La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que j’ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j’ai vues m’ont dit qu’on me rendrait justice et que l’indignation publique était au comble contre M. de Prévan: assurément il le mérite bien, mais cela n’ôte pas le désagrément de cette aventure.De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses amis doivent être méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu’ils inventeront pour me nuire? Mon Dieu, qu’une jeune femme est malheureuse! elle n’a rien fait encore, quand elle s’est mise à l’abri de la médisance; il faut qu’elle en impose même à la calomnie.Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que vous feriez à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C’est toujours de vous que j’ai reçu les consolations les plus douces et les aveux les plus sages; c’est de vous aussi que j’aime le mieux à en recevoir.Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les sentiments qui m’attachent à vous pour jamais. J’embrasse votre aimable fille.Paris, ce 26 septembre 17**.LETTRE LXXXVIIICÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.Malgré tout le plaisir que j’ai, monsieur, à recevoir les lettres de M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire pas moins que lui que nous puissions nous voir encore, sans qu’on puisse nous en empêcher, je n’ai pas osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrement, c’est trop dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la place de l’autre lui ressemblebien assez à la vérité; mais pourtant, il ne laisse pas d’y avoir encore de la différence, et maman regarde à tout et s’aperçoit de tout. De plus, quoiqu’on ne s’en soit pas encore servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu’un malheur, et si on s’en apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble aussi que ce serait bien mal; faire comme cela une double clef, c’est bien fort! Il est vrai que c’est vous qui auriez la bonté de vous en charger; mais, malgré cela si on le savait, je n’en porterais pas moins le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous l’auriez faite. Enfin, j’ai voulu essayer deux fois de la prendre, certainement cela serait bien facile, si c’était toute autre chose, mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours mise à trembler et n’en ai jamais eu le courage. Je crois donc qu’il vaut mieux rester comme nous sommes.Si vous avez toujours la bonté d’être aussi complaisant que jusqu’ici, vous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même pour la dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu’à ça; mais j’aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les fois qu’il voulait quelque chose qui me faisait trop de peine, il consentait toujours que cela ne fût pas.Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette lettre, la vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n’en suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés, je vous prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse et que sans vous je le serais encore bien davantage; mais, après tout c’est ma mère, il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m’aime toujours et que vous ne m’abandonniez pas, il viendra peut-être un temps plus heureux.J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec bien de la reconnaissance, votre très humble et très obéissante servante.De..., ce 26 septembre 17**.LETTRE LXXXIXLe Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez, mon ami, ce n’est pas tout à fait à moi qu’il faut vous en prendre. J’ai ici plus d’un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de Mmede Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m’en oppose aussi quelques-uns. Soit froideur ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je lui conseille, et je crois cependant savoir mieux qu’elle ce qu’il faut faire.J’avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui remettre vos lettres, et même de faciliter par la suite, les entrevues que vous désirez, mais je n’ai pu la décider à s’en servir. J’en suis d’autant plus affligé que je n’en vois pas d’autre pour vous rapprocher d’elle et que, même pour votre correspondance, je crains sans cesse de nous compromettre tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce risque-là, ni vous exposer l’un et l’autre.Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre petite amie m’empêchât de vous être utile; peut-être feriez-vous bien de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c’est à vous seul à décider, car ce n’est pas assez de servir ses amis, il faut encore les servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous assurer de ses sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté à elle n’aime pas autant qu’elle le dit.Ce n’est pas que je soupçonne votre maîtresse d’inconstance, mais elle est bien jeune, elle a grand’peur de sa maman qui, comme vous le savez, ne cherche qu’à vous nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester trop longtemps sans l’occuper de vous. N’allez pas cependant vous inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je n’ai dans le fond nulle raison de méfiance, c’est uniquement la sollicitude de l’amitié.Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j’ai bien aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que vous, mais j’aime autant; et cela console et quand je ne réussirais pas pour moi, si je parviens à vous être utile, je trouverai que j’ai bien employé mon temps.Au château de..., ce 26 septembre 17**.LETTRE XCLa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune peine, ou, si elle doit vous en causer, qu’au moins elle puisse être adoucie par celle que j’éprouve en vous l’écrivant. Vous devez me connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n’est pas de vous affliger; mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de l’amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez pour moi, ne nous voyons plus; partez et jusque-là, fuyons surtout ces entretiens particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j’avais bien pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd’hui, et cependant qu’ai-je fait? que m’occuper de votre amour... de votre amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous de moi.Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes sentiments pour vous; comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n’ai plus le courage de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins d’avouer ma faiblesse que d’y succomber; mais cet empire que j’ai perdu sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le conserverai, j’y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.Hélas! le temps n’est pas loin où je me croyais bien sûre de n’avoir jamais de pareils combats à soutenir. Je m’en félicitais, je m’en glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet orgueil; mais plein de miséricorde au moment même qu’il nous frappe, il m’avertit encore avant la chute, et je serais doublement coupable si je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n’ai plus de force.Vous m’avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d’un bonheur acheté par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.En accordant ma demande, quels nouveaux droits n’acquerrez-vouspas sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la vertu, je n’aurai point à m’en défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent, au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains également de m’occuper de vous et de moi; votre idée même m’épouvante: quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l’éloigne pas, mais je la repousse.Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et d’anxiété? O vous, dont l’âme toujours sensible, même au milieu de ses erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux, mais non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors, respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je dirai dans la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.»En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments? Ah! si pour vous rendre heureux il ne fallait que consentir à être malheureuse, vous pouvez m’en croire, je n’hésiterais pas un moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non, plutôt mourir mille fois.Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je redoute et les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et frémis dans la solitude: je n’ai plus qu’une vie de douleur; je n’aurai de tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus louables ne suffisent pas pour me rassurer; j’ai formé celle-ci dès hier et cependant j’ai passé cette nuit dans les larmes.Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos et l’innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n’est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m’avez inspirés je joindrai celui d’une éternelle reconnaissance. Adieu, adieu, monsieur.De..., ce 27 septembre 17**.LETTRE XCILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Consterné par votre lettre, j’ignore encore, madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s’il faut choisir entre votre malheur et le mien, c’est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d’être avant tout discutés et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler ni nous voir?Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain l’amitié tendre, l’ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement conçues sont déjà, ce me semble, d’assez puissants motifs de sécurité.Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions défavorables qu’on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l’homme qu’on estime; on n’éloigne pas surtout celui qu’on a jugé digne de quelque amitié: c’est l’homme dangereux qu’on redoute et qu’on fuit.Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? Déjà vous le voyez, je m’observe dans mon langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu’il ne cesse de vous donner en secret. Ce n’est plus l’amant fidèle et malheureux, recevant les conseils et les consolations d’une amie tendre et sensible, c’est l’accusé devant son juge, l’esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m’engage à les remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j’y souscris et je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? Vous sentez-vous le courage d’être injuste? Ordonnez et j’obéis encore.Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre bouche. Et pourquoi? m’allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites cette question vous connaissez peu l’amour et mon cœur! N’est-ce donc rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l’empêchera d’y succomber.Enfin, s’il me faut renoncer à l’amour, à l’amitié, pour qui seuls j’existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de l’obtenir.Quoi! vous allez m’éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l’un à l’autre? que dis-je? vous le désirez, et tandis que vous m’assurez que mon absence n’altérera point vos sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu’obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m’offrez! et vous voulez que mon cœur s’en contente! Interrogez le vôtre: si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leurreconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous, vous êtes des ingrats!Je m’arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l’expression d’une douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m’entendre, et par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m’avez plongé, n’en éloignez pas le moment. Adieu, madame.De..., ce 7 septembre 17**, au soir.LETTRE XCIILe Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile... O Dieu! est-il possible? Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il n’apprendpas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien; parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J’aurais dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît pas tant d’obstacles.Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? Cela est-il donc impossible? L’absence est si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s’ils sont injustes, me pardonnerai-je de l’avoir affligée? Si je les lui cache c’est la tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j’ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s’en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour moi. Je vous assure qu’elle sent le prix de vos soins, qu’elle en est reconnaissante. Ce n’est pas méfiance, c’est timidité. Ayez de l’indulgence, c’est le plus beau caractère de l’amitié. La vôtre m’est bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.Je sens toutes mes craintes revenir; qui m’eût dit que jamais il m’en coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c’était mon plaisir le plus doux.Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup.Paris, ce 27 septembre 17**.LETTRE XCIIILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.(Jointe à la précédente.)Je ne puis vous dissimuler combien j’ai été affligé en apprenant de Valmont, le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous n’ignorez pas qu’il est mon ami, qu’il est la seule personne qui puisse nous rapprocher l’un de l’autre; j’avais cru que ces titres seraient suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu’au moins vous m’instruirez de vos raisons? Ne trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront? Je ne puis cependant deviner sans vous, le mystère de cette conduite. Je n’ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n’oseriez trahir le mien. Ah! Cécile!...Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyensimple, commode et sûr[38]? Et c’est ainsi que vous m’aimez! Une si courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper? Pourquoi me dire que vous m’aimez toujours, que vous m’aimez davantage? Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous n’apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.Dites-moi donc, votre cœur m’est-il fermé sans retour? m’avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L’amitié de Valmont avait assuré notre correspondance; mais vous vous n’avez pas voulu; vous la trouviez pénible,vous avez préféré qu’elle fût rare. Non, je ne croirai plus à l’amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si Cécile m’a trompé?Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m’aimez plus? Non, cela n’est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que l’amour a bientôt fait disparaître, n’est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! sans doute et j’ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d’avoir tort! Que j’aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d’injustice par une éternité d’amour!Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l’absence des craintes, soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelle, je ne puis m’arrêter à aucune pensée; je ne conserve d’existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule avez le droit de me la rendre chère, et j’attends du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d’un désespoir éternel.Paris, ce 27 septembre 17**.[38]Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète seulement l’expression de Valmont.LETTRE XCIVCÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu’elle me cause. Qu’est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement j’en serais moins tourmentée, et il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j’ai tort, et qu’au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n’est pas!vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus je n’aurais qu’à le dire et tout le monde m’en louerait; mais par malheur c’est plus fort que moi, et il faut que ce soit pour quelqu’un qui ne m’en a pas d’obligation du tout!Qu’est-ce que j’ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n’ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s’en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de moi, et puis encore, parce qu’il me semble que c’est mal fait. Mais ce n’était que M. de Valmont qui m’en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n’en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire.M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien autant qu’il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c’est toujours lui qui a raison et moi j’ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je m’apaise tout de suite; mais à présent que j’aurai la clef je pourrai vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous agirez comme ça. J’aime mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi que s’il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n’aurions-nous de peines que celles qu’on nous fait! Je vous assure bien que si j’étais maîtresse, vous n’auriez jamais à vous plaindre de moi; mais si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute. J’espère que bientôt nous pourrons nous voir et qu’alors nous n’aurons plus d’occasions de nous chagriner comme à présent.Si j’avais pu prévoir ça, j’aurais pris cette clef tout de suite; mais en vérité je croyais bien faire. Ne m’en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.Du château de..., ce 28 septembre 17**.LETTRE XCVCÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette clef que vous m’aviez donnée pour mettre à la place de l’autre; puisque tout le monde le veut, il faut bien que j’y consente aussi.Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l’aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami, mais ce n’est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c’est en vous qu’il a le plus de confiance, et moi quand j’ai dit une chose et qu’on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j’ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant, si vous l’avez encore et que vous vouliez me la donner en même temps, je vous promets que j’y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant dîner, je vous donnerais l’autre clef après-demain à déjeuner et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais bien que cela ne fût pas long, parce qu’il y aurait moins de temps à risquer que maman ne s’en aperçût.Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres, et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu’à présent; mais c’est que d’abord cela m’a fait trop peur; je vous prie de m’excuser et j’espère que vous n’en continuerez pas moins d’être aussi complaisant que par le passé. J’en serai aussi toujours bien reconnaissante.J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.De..., ce 28 septembre 17**.
LETTRE LXXXVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice. Écoutez et ne me confondez plus avec les autres femmes. J’ai mis à la fin mon aventure avec Prévan;à fin!entendez-vous bien ce que cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne sera pas siplaisant que l’action; aussi ne serait-il pas juste que, tandis que vous n’avez fait que raisonner bien ou mal sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu’à moi, qui y donnait mon temps et ma peine.Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si vous devez entreprendre quelque entreprise où ce rival dangereux vous paraisse à craindre, arrivez. Il vous laisse le champ libre, au moins pour quelque temps; peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai porté.Que vous êtes heureux de m’avoir pour amie! Je suis pour vous une fée bienfaisante. Vous languissez loin de la beauté qui vous engage: je dis un mot et vous vous retrouvez auprès d’elle. Vous voulez vous venger d’une femme qui vous nuit: je vous marque l’endroit où vous devez frapper et la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice un concurrent redoutable, c’est encore moi que vous invoquez et je vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à me remercier c’est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends d’origine.Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l’Opéra[34], fut entendu comme je l’avais espéré. Prévan s’y rendit et quand la maréchale lui dit obligeamment qu’elle se félicitait de le voir deux fois de suite à ses jours, il eut soin de répondre que depuis mardi soir il avait défait mille arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée.A bon entendeur, salut!Comme je voulais pourtant savoir, avec plus de certitude, si j’étais ou non le véritable objet de cet empressement flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau de choisir entre moi et son goût dominant. Je déclarai que je ne jouerais point; en effet, il trouva, de son côté, mille prétextes pour ne pas jouer, et mon premier triomphe fut sur le lansquenet.Je m’emparai de l’évêque de... pour ma conversation; je le choisis à cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je voulais donner toute facilité de m’aborder. J’étais bien aise aussi d’avoir un témoin respectable qui pût au besoin déposer de ma conduite et de mes discours. Cet arrangement réussit.Après les propos vagues et d’usage, Prévan s’étant bientôt rendu maître de la conversation prit tour à tour différents tons pour essayer celui qui pourrait me plaire. Je refusaicelui du sentiment, comme n’y croyant pas; j’arrêtai par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop légère pour un début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut sous ce drapeau banal que nous commençâmes notre attaque réciproque.Au moment du souper, l’évêque ne descendait pas; Prévan me donna donc la main et se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il faut être juste; il soutint avec beaucoup d’adresse notre conversation particulière en ne paraissant s’occuper que de la conversation générale, dont il eut l’air de faire tous les frais. Au dessert, on parla d’une pièce nouvelle qu’on devait donner le lundi suivant au Français. Je témoignai quelques regrets de n’avoir pas ma loge; il m’offrit la sienne, que je refusai d’abord, comme cela se pratique; à quoi il répondit assez plaisamment que je ne l’entendais pas; qu’à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu’un qu’il ne connaissait pas, mais qu’il m’avertissait seulement que Mmela maréchale en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et j’acceptai.Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans cette loge; et comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de bonté, la lui promits’il était sage, il en prit l’occasion d’une de ces conversations à double entente, pour lesquelles vous m’avez vanté son talent. En effet, s’étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis, disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d’implorer sa raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont il m’était facile de me faire l’application. Plusieurs personnes ne s’étant pas remises au jeu l’après-souper, la conversation fut plus générale et moins intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos yeux: je devrais dire les siens, car les miens n’eurent qu’un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m’étonnais et m’occupais excessivement de l’effet prodigieux qu’il faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n’étais pas moins contente.Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en étions convenus. Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis vous rien dire du spectacle, sinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie et que la pièce est tombée; voilà tout ce que j’y ai appris. Je voyais avec peine finir cette soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et, pour la prolonger, j’offris à la maréchale de venir souper chez moi; ce qui me fournit le prétextede le proposer à l’aimable cajoleur, qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager, jusque chez les comtesses de P***[35]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis clairement qu’il allait commencer les confidences; je me rappelai vos sages conseils et me promis bien... de poursuivre l’aventure; sûre que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me devait les soins d’usage, aussi, quand on alla souper, m’offrit-il la main. J’eus la malice, en l’acceptant, de mettre dans la mienne un léger frémissement et d’avoir, pendant la marche, les yeux baissés et la respiration haute. J’avais l’air de pressentir ma défaite et de redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le traître changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il devint tendre. Ce n’est pas que les propos ne fussent à peu près les mêmes, la circonstance y forçait, mais son regard, devenu moins vif, était plus caressant, l’inflexion de sa voix plus douce, son sourire n’était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l’esprit fit place à la délicatesse. Je vous le demande, qu’eussiez-vous fait de mieux?De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu’on fut forcé de s’en apercevoir, et quand on m’en fit le reproche, j’eus l’adresse de m’en défendre maladroitement et de jeter sur Prévan un coup d’œil prompt, mais timide et déconcerté et propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu’il ne devinât la cause de mon trouble.Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait une de ces histoires qu’elle conte toujours pour me placer sur mon ottomane, dans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n’étais pas fâchée que Prévan me vît ainsi; il m’honora, en effet, d’une attention toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n’osaient chercher les yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d’une manière plus humble, ils m’apprirent bientôt que j’obtenais l’effet que je voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais; aussi quand la maréchale annonça qu’elle allait se retirer, je m’écriai d’une voix molle et tendre: «Ah Dieu! j’étaissi bien là!» Je me levai pourtant; mais avant de me séparer d’elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se sépara.Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât de l’espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu’il n’y vînt d’assez bonne heure pour me trouver seule et que l’attaque ne fût vive; mais j’étais bien sûre aussi, d’après ma réputation, qu’il ne me traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu’on ait d’usage, on n’emploie qu’avec les femmes à aventures ou celles qui n’ont aucune expérience, et je voyais mon succès certain s’il prononçait le mot d’amour, s’il avait la prétention, surtout, de l’obtenir de moi.Qu’il est commode d’avoir affaire à vous autres,gens à principes! quelquefois un brouillon d’amoureux vous déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses fougueux transports, c’est une fièvre qui, comme l’autre, a ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement! L’arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense, je l’aidais de tout mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de parler, mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa part,je ne vous demande qu’un mot, et ce silence de la mienne qui semble ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers de tout cela, une main cent fois prise qui se retire toujours et ne se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour, nous y passâme une mortelle heure; nous y serions peut-être encore si nous n’avions entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps rendit, comme de raison, ses instances plus vives, et moi, voyant le moment arrivé où j’étais à l’abri de toute surprise, après m’être préparée par un long soupir, j’accordai le mot précieux. On annonça, et peu de temps après j’eus un cercle assez nombreux.Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j’y consentis; mais, soigneuse de me défendre, j’ordonnai à ma femme de chambre de rester tout le temps de cette visite dans machambre à coucher, d’où vous savez qu’on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous deux le même désir, nous fûmes bientôt d’accord, mais il fallait se défaire de ce spectateur importun; c’était où je l’attendais.Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté et qu’il fallait regarder comme une espèce de miracle celle dont nous avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop grands pour m’y exposer, puisqu’à tout moment on pouvait entrer dans mon salon. Je ne manquai pas d’ajouter que tous ces usages s’étaient établis parce que, jusqu’à ce jour, ils ne m’avaient jamais contrariée, et j’insistai en même temps sur l’impossibilité de les changer sans me compromettre aux yeux de mes gens. Il essaya de s’attrister, de prendre de l’humeur, de me dire que j’avais peu d’amour, et vous devinez combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper le coup décisif, j’appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement leZaïre, vous pleurez. Cet empire qu’il se crut sur moi et l’espoir qu’il en conçut de me perdre à son gré lui tinrent lieu de tout l’amour d’Orosmane.Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut du jour, nous nous occupâmes de la nuit; mais mon suisse devenait un obstacle insurmontable et je ne permettais pas qu’on essayât de le gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin; mais je l’avais prévu, et j’y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour, était un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j’entrai dans tous ces détails était bien propre à l’enhardir, aussi vint-il à me proposer l’expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j’acceptai.D’abord son domestique était sûr comme lui-même; en cela, il ne trompait guère, l’un l’était bien autant que l’autre. J’aurais un grand souper chez moi, il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul. L’adroit confiant appellerait la voiture, ouvrirait la portière et lui, Prévan, au lieu de monter, s’esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s’en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde et cependant resté chez moi, il s’agissait de savoir s’il pourrait parvenir à mon appartement. J’avoue que d’abord mon embarras fut de trouver contre ce projet d’assez mauvaises raisons pour qu’il pût avoir l’air de les détruire; il y répondit par des exemples. Al’entendre, rien n’était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s’en était beaucoup servi; c’était même celui dont il faisait le plus d’usage, comme le moins dangereux.Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur, que j’avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon boudoir, que je pouvais y laisser la clé et qu’il lui serait facile de s’y enfermer et d’attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes fussent retirées, et puis, pour donner plus de vraisemblance à mon consentement, le moment d’après je ne voulais plus, je ne revenais à consentir qu’à condition d’une soumission parfaite, d’une sagesse... Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire le sien.La sortie, dont j’oubliais de vous parler, devait se faire par la petite porte du jardin; il ne s’agissait que d’attendre le point du jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette heure-là et les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements, c’est que vous oubliez notre situation réciproque. Qu’avions-nous besoin d’en faire de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et moi, j’étais bien sûre qu’on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au surlendemain.Remarquez que voilà une affaire arrangée et que personne n’a encore vu Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amies; il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle et j’y accepte une place. J’invite cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan, je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d’en être. Il accepte et me fait, deux jours après, une visite que l’usage exige. Il vient, à la vérité, me voir le lendemain matin; mais, outre que les visites du matin ne marquent plus, il ne tient qu’à moi de trouver celle-ci trop leste, et je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec moi, par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je puis bien dire comme Annette:Mais voilà tout, pourtant!Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu et ma réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire et elle les exécuta comme vous le verrez bientôt.Cependant le soir vint. J’avais déjà beaucoup de monde chez moi quand on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée qui constatait mon peu de liaison avec lui, et je lemis à la partie de la maréchale, comme étant celle par qui j’avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit rien qu’un très petit billet que le discret amoureux trouva moyen de me remettre et que j’ai brûlé suivant ma coutume. Il m’y annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot essentiel était entouré de tous les mots parasites d’amour, de bonheur, etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte macédoine[36]. J’avais le double projet de favoriser l’évasion de Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, vu sa réputation de joueur. J’étais bien aise aussi qu’on pût se rappeler au besoin que je n’avais pas été pressée de rester seule.Le jeu dura plus que je n’avais pensé. Le diable me tentait et je succombai au désir d’aller consoler l’impatient prisonnier. Je m’acheminais ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu’une fois rendue tout à fait je n’aurais plus sur lui l’empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire à mes projets. J’eus la force de résister. Je rebroussai chemin et revins, non sans humeur, reprendre ma place à ce jeu éternel. Il finit pourtant et chacun s’en alla. Pour moi, je sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les renvoyai de même.Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère, marchant d’un pas timide et circonspect, et d’une main mal assurée ouvrir la porte à mon vainqueur? Il m’aperçut: l’éclair n’est pas plus prompt. Que vous dirai-je? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d’avoir pu dire un mot pour l’arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il maudissait sa parure qui, disait-il, l’éloignait de moi; il voulait me combattre à armes égales, mais mon extrême timidité s’opposa à ce projet et mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s’occupa d’autre chose.Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent; mais alors: «Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu’ici un assezagréable récit à faire aux deux comtesses de P*** et à mille autres; mais je suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l’aventure.» En parlant ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup, j’eus mon tour et mon action fut plus vive que sa parole. Il n’avait encore que balbutié quand j’entendis Victoire accourir et appelerles gensqu’elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné. Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix: «Sortez, monsieur, continuai-je, et ne reparaissez jamais devant moi.» Là-dessus, la foule de mes gens entra.Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-apens dans ce qui n’était au fond qu’une plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal lui en prit, car mon valet de chambre, brave et vigoureux, le saisit au corps et le terrassa. J’eus, je l’avoue, une frayeur mortelle. Je criai qu’on arrêtât et ordonnai qu’on laissât sa retraite libre, en s’assurant seulement qu’il sortît de chez moi. Mes gens m’obéirent, mais la rumeur était grande parmi eux; ils s’indignaient qu’on eût osé manquerà leur vertueuse maîtresse. Tous accompagnèrent le malheureux chevalier, avec bruit et scandale, comme je le souhaitais. La seule Victoire resta et nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le désordre de mon lit.Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi,encore toute émue, je leur demandai par quel bonheur ils s’étaient encore trouvés levés, et Victoire me raconta qu’elle avait donné à souper à deux de ses amies, qu’on avait veillé chez elle et enfin tout ce dont nous étions convenues ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer en ordonnant pourtant à l’un d’eux d’aller sur-le-champ chercher un médecin. Il me parut que j’étais autorisée à craindre l’effet demon saisissement mortel, et c’était un moyen sûr de donner du cours et de la célébrité à cette nouvelle.Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m’ordonna que du repos. Moi, j’ordonnai de plus à Victoire d’aller le matin de bonne heure bavarder dans le voisinage.Tout a si bien réussi qu’avant midi, et aussitôt qu’il a été jour chez moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon lit pour savoir la vérité et les détails de cette horrible aventure. J’ai été obligée de me désoler avec elle, pendant une heure, sur la corruption du siècle. Un moment après, j’ai reçu de la maréchale le billet que je joins ici. Enfin, avant cinqheures, j’ai vu arriver, à mon grand étonnement, M...[37]. Il venait, m’a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu’un officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l’avait appris qu’à dîner chez la maréchale et avait sur-le-champ envoyé ordre à Prévan de se rendre en prison. J’ai demandé grâce et il me l’a refusée. Alors j’ai pensé que, comme complice, il fallait m’exécuter de mon côté et garder au moins de rigides arrêts. J’ai fait fermer ma porte et dire que j’étais incommodée.C’est à ma solitude que vous devez cette longue lettre. J’en écrirai une à Mmede Volanges dont sûrement elle fera lecture publique et où vous verrez cette histoire telle qu’il faut la raconter.J’oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut absolument se battre avec Prévan. Le pauvre garçon! Heureusement, j’aurai le temps de calmer sa tête. En attendant, je vais reposer la mienne, qui est fatiguée d’écrire. Adieu, vicomte.Du château de..., ce 25 septembre 17**, au soir.[34]Voyez la lettreLXXIV.[35]Voyez la lettreLXX.[36]Quelques personnes ignorent peut-être qu’une macédoine est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels chaque coupeur a droit de choisir lorsque c’est à lui de tenir la main. C’est une des inventions du siècle.[37]Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.LETTRE LXXXVILa Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL.(Billet inclus dans la précédente.)Mon Dieu! qu’est-ce donc que j’apprends, ma chère madame? Est-il possible que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations, et encore vis-à-vis de vous! A quoi on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté chez soi! En vérité, ces événements-là consolent d’être vieille. Mais de quoi je ne me consolerai jamais, c’est d’avoir été en partie cause de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous. Je vous promets bien que si ce qu’on m’en a dit est vrai, il ne remettra plus les pieds chez moi, c’est le parti que tous les gens honnêtes prendront avec lui s’ils font ce qu’ils doivent.On m’a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je suis inquiète de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de vos chères nouvelles, ou faites-m’en donner par une de vos femmes si vous ne le pouvez pas vous-même. Je ne vous demande qu’un mot pour me tranquilliser. Je serais accourue chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne me permet pas d’interrompre, et il faut que j’aille cet après-midi à Versailles, toujours pour l’affaire de mon neveu.Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma sincère amitié.Paris, ce 25 septembre 17**.LETTRE LXXXVIILa Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie. L’événement le plus désagréable et le plus impossible à prévoir ma rendue malade de saisissement et de chagrin. Ce n’est pas qu’assurément j’aie rien à me reprocher, mais il est toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle l’attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais pas encore si je ne prendrai pas le parti d’aller à la campagne attendre qu’elle soit oubliée. Voici ce dont il s’agit.J’ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan que vous connaissez sûrement de nom, et que je ne connaissais pas autrement. Mais en le trouvant dans cette maison, j’étais bien autorisée, ce me semble, à le croire en bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personne et m’a paru ne pas manquer d’esprit. Le hasard et l’ennui du jeu me laissèrent seule de femme entre lui et l’évêque de..., tandis que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois jusqu’au moment du souper. A table, une nouveauté dont on parla lui donna occasion d’offrir sa loge à la maréchale, qui accepta, et il fut convenu que j’y aurais une place. C’était pour lundi dernier, au Français. Comme la maréchale venait souper chezmoi au sortir du spectacle, je proposai à ce monsieur de l’accompagner, et il y vint. Le surlendemain, il me fit une visite qui sepassaen propos d’usage et sans qu’il y eût du tout rien de marqué. Le lendemain, il vint me voir le matin, ce qui me parut bien un peu leste; mais je crus qu’au lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoir, il valait mieux l’avertir par une politesse que nous n’étions pas encore aussi intimement liés qu’il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai, le jour même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour un souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se retira aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n’a moins l’air de conduire à une aventure; on fit, après les parties, une macédoine qui nous mena jusqu’à près de deux heures, et enfin je me mis au lit.Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient retirées, quand j’entendis du bruit dans mon appartement. J’ouvris mon rideau avec beaucoup de frayeur et vis un homme entrer par la porte qui conduit à mon boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à la clarté de ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie inconcevable, me dit de ne pas m’alarmer; qu’il allait m’éclaircir le mystère de sa conduite et qu’il me suppliait de ne faire aucun bruit. En parlant ainsi, il allumait une bougie; j’étais saisie au point que je ne pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiait, je crois encore davantage. Mais il n’eut pas dit deux mots que je vis quel était ce prétendu mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez croire, de me pendre à ma sonnette.Par un bonheur incroyable, tous les gens de l’office avaient veillé chez une de mes femmes et n’étaient pas encore couchés. Ma femme de chambre qui en venant chez moi, m’entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon valet de chambre tuait Prévan. J’avoue que pour l’instant, je fus fort aise de me voir en force; en y réfléchissant aujourd’hui, j’aimerais mieux qu’il ne fût venu que ma femme de chambre; elle aurait suffi et j’aurais peut-être évité cet éclat qui m’afflige.Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gensont parlé, et c’est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est en prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l’honnêteté de passer chez moi, pour me faire des excuses, m’a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le bruit, mais je n’ai jamais pu obtenir que cela fût autrement. La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que j’ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j’ai vues m’ont dit qu’on me rendrait justice et que l’indignation publique était au comble contre M. de Prévan: assurément il le mérite bien, mais cela n’ôte pas le désagrément de cette aventure.De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses amis doivent être méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu’ils inventeront pour me nuire? Mon Dieu, qu’une jeune femme est malheureuse! elle n’a rien fait encore, quand elle s’est mise à l’abri de la médisance; il faut qu’elle en impose même à la calomnie.Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que vous feriez à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C’est toujours de vous que j’ai reçu les consolations les plus douces et les aveux les plus sages; c’est de vous aussi que j’aime le mieux à en recevoir.Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les sentiments qui m’attachent à vous pour jamais. J’embrasse votre aimable fille.Paris, ce 26 septembre 17**.LETTRE LXXXVIIICÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.Malgré tout le plaisir que j’ai, monsieur, à recevoir les lettres de M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire pas moins que lui que nous puissions nous voir encore, sans qu’on puisse nous en empêcher, je n’ai pas osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrement, c’est trop dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la place de l’autre lui ressemblebien assez à la vérité; mais pourtant, il ne laisse pas d’y avoir encore de la différence, et maman regarde à tout et s’aperçoit de tout. De plus, quoiqu’on ne s’en soit pas encore servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu’un malheur, et si on s’en apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble aussi que ce serait bien mal; faire comme cela une double clef, c’est bien fort! Il est vrai que c’est vous qui auriez la bonté de vous en charger; mais, malgré cela si on le savait, je n’en porterais pas moins le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous l’auriez faite. Enfin, j’ai voulu essayer deux fois de la prendre, certainement cela serait bien facile, si c’était toute autre chose, mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours mise à trembler et n’en ai jamais eu le courage. Je crois donc qu’il vaut mieux rester comme nous sommes.Si vous avez toujours la bonté d’être aussi complaisant que jusqu’ici, vous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même pour la dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu’à ça; mais j’aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les fois qu’il voulait quelque chose qui me faisait trop de peine, il consentait toujours que cela ne fût pas.Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette lettre, la vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n’en suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés, je vous prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse et que sans vous je le serais encore bien davantage; mais, après tout c’est ma mère, il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m’aime toujours et que vous ne m’abandonniez pas, il viendra peut-être un temps plus heureux.J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec bien de la reconnaissance, votre très humble et très obéissante servante.De..., ce 26 septembre 17**.LETTRE LXXXIXLe Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez, mon ami, ce n’est pas tout à fait à moi qu’il faut vous en prendre. J’ai ici plus d’un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de Mmede Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m’en oppose aussi quelques-uns. Soit froideur ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je lui conseille, et je crois cependant savoir mieux qu’elle ce qu’il faut faire.J’avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui remettre vos lettres, et même de faciliter par la suite, les entrevues que vous désirez, mais je n’ai pu la décider à s’en servir. J’en suis d’autant plus affligé que je n’en vois pas d’autre pour vous rapprocher d’elle et que, même pour votre correspondance, je crains sans cesse de nous compromettre tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce risque-là, ni vous exposer l’un et l’autre.Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre petite amie m’empêchât de vous être utile; peut-être feriez-vous bien de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c’est à vous seul à décider, car ce n’est pas assez de servir ses amis, il faut encore les servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous assurer de ses sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté à elle n’aime pas autant qu’elle le dit.Ce n’est pas que je soupçonne votre maîtresse d’inconstance, mais elle est bien jeune, elle a grand’peur de sa maman qui, comme vous le savez, ne cherche qu’à vous nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester trop longtemps sans l’occuper de vous. N’allez pas cependant vous inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je n’ai dans le fond nulle raison de méfiance, c’est uniquement la sollicitude de l’amitié.Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j’ai bien aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que vous, mais j’aime autant; et cela console et quand je ne réussirais pas pour moi, si je parviens à vous être utile, je trouverai que j’ai bien employé mon temps.Au château de..., ce 26 septembre 17**.LETTRE XCLa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune peine, ou, si elle doit vous en causer, qu’au moins elle puisse être adoucie par celle que j’éprouve en vous l’écrivant. Vous devez me connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n’est pas de vous affliger; mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de l’amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez pour moi, ne nous voyons plus; partez et jusque-là, fuyons surtout ces entretiens particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j’avais bien pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd’hui, et cependant qu’ai-je fait? que m’occuper de votre amour... de votre amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous de moi.Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes sentiments pour vous; comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n’ai plus le courage de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins d’avouer ma faiblesse que d’y succomber; mais cet empire que j’ai perdu sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le conserverai, j’y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.Hélas! le temps n’est pas loin où je me croyais bien sûre de n’avoir jamais de pareils combats à soutenir. Je m’en félicitais, je m’en glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet orgueil; mais plein de miséricorde au moment même qu’il nous frappe, il m’avertit encore avant la chute, et je serais doublement coupable si je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n’ai plus de force.Vous m’avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d’un bonheur acheté par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.En accordant ma demande, quels nouveaux droits n’acquerrez-vouspas sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la vertu, je n’aurai point à m’en défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent, au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains également de m’occuper de vous et de moi; votre idée même m’épouvante: quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l’éloigne pas, mais je la repousse.Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et d’anxiété? O vous, dont l’âme toujours sensible, même au milieu de ses erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux, mais non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors, respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je dirai dans la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.»En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments? Ah! si pour vous rendre heureux il ne fallait que consentir à être malheureuse, vous pouvez m’en croire, je n’hésiterais pas un moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non, plutôt mourir mille fois.Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je redoute et les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et frémis dans la solitude: je n’ai plus qu’une vie de douleur; je n’aurai de tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus louables ne suffisent pas pour me rassurer; j’ai formé celle-ci dès hier et cependant j’ai passé cette nuit dans les larmes.Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos et l’innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n’est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m’avez inspirés je joindrai celui d’une éternelle reconnaissance. Adieu, adieu, monsieur.De..., ce 27 septembre 17**.LETTRE XCILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Consterné par votre lettre, j’ignore encore, madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s’il faut choisir entre votre malheur et le mien, c’est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d’être avant tout discutés et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler ni nous voir?Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain l’amitié tendre, l’ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement conçues sont déjà, ce me semble, d’assez puissants motifs de sécurité.Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions défavorables qu’on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l’homme qu’on estime; on n’éloigne pas surtout celui qu’on a jugé digne de quelque amitié: c’est l’homme dangereux qu’on redoute et qu’on fuit.Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? Déjà vous le voyez, je m’observe dans mon langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu’il ne cesse de vous donner en secret. Ce n’est plus l’amant fidèle et malheureux, recevant les conseils et les consolations d’une amie tendre et sensible, c’est l’accusé devant son juge, l’esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m’engage à les remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j’y souscris et je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? Vous sentez-vous le courage d’être injuste? Ordonnez et j’obéis encore.Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre bouche. Et pourquoi? m’allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites cette question vous connaissez peu l’amour et mon cœur! N’est-ce donc rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l’empêchera d’y succomber.Enfin, s’il me faut renoncer à l’amour, à l’amitié, pour qui seuls j’existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de l’obtenir.Quoi! vous allez m’éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l’un à l’autre? que dis-je? vous le désirez, et tandis que vous m’assurez que mon absence n’altérera point vos sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu’obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m’offrez! et vous voulez que mon cœur s’en contente! Interrogez le vôtre: si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leurreconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous, vous êtes des ingrats!Je m’arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l’expression d’une douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m’entendre, et par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m’avez plongé, n’en éloignez pas le moment. Adieu, madame.De..., ce 7 septembre 17**, au soir.LETTRE XCIILe Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile... O Dieu! est-il possible? Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il n’apprendpas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien; parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J’aurais dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît pas tant d’obstacles.Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? Cela est-il donc impossible? L’absence est si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s’ils sont injustes, me pardonnerai-je de l’avoir affligée? Si je les lui cache c’est la tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j’ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s’en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour moi. Je vous assure qu’elle sent le prix de vos soins, qu’elle en est reconnaissante. Ce n’est pas méfiance, c’est timidité. Ayez de l’indulgence, c’est le plus beau caractère de l’amitié. La vôtre m’est bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.Je sens toutes mes craintes revenir; qui m’eût dit que jamais il m’en coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c’était mon plaisir le plus doux.Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup.Paris, ce 27 septembre 17**.LETTRE XCIIILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.(Jointe à la précédente.)Je ne puis vous dissimuler combien j’ai été affligé en apprenant de Valmont, le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous n’ignorez pas qu’il est mon ami, qu’il est la seule personne qui puisse nous rapprocher l’un de l’autre; j’avais cru que ces titres seraient suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu’au moins vous m’instruirez de vos raisons? Ne trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront? Je ne puis cependant deviner sans vous, le mystère de cette conduite. Je n’ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n’oseriez trahir le mien. Ah! Cécile!...Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyensimple, commode et sûr[38]? Et c’est ainsi que vous m’aimez! Une si courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper? Pourquoi me dire que vous m’aimez toujours, que vous m’aimez davantage? Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous n’apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.Dites-moi donc, votre cœur m’est-il fermé sans retour? m’avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L’amitié de Valmont avait assuré notre correspondance; mais vous vous n’avez pas voulu; vous la trouviez pénible,vous avez préféré qu’elle fût rare. Non, je ne croirai plus à l’amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si Cécile m’a trompé?Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m’aimez plus? Non, cela n’est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que l’amour a bientôt fait disparaître, n’est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! sans doute et j’ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d’avoir tort! Que j’aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d’injustice par une éternité d’amour!Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l’absence des craintes, soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelle, je ne puis m’arrêter à aucune pensée; je ne conserve d’existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule avez le droit de me la rendre chère, et j’attends du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d’un désespoir éternel.Paris, ce 27 septembre 17**.[38]Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète seulement l’expression de Valmont.LETTRE XCIVCÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu’elle me cause. Qu’est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement j’en serais moins tourmentée, et il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j’ai tort, et qu’au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n’est pas!vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus je n’aurais qu’à le dire et tout le monde m’en louerait; mais par malheur c’est plus fort que moi, et il faut que ce soit pour quelqu’un qui ne m’en a pas d’obligation du tout!Qu’est-ce que j’ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n’ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s’en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de moi, et puis encore, parce qu’il me semble que c’est mal fait. Mais ce n’était que M. de Valmont qui m’en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n’en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire.M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien autant qu’il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c’est toujours lui qui a raison et moi j’ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je m’apaise tout de suite; mais à présent que j’aurai la clef je pourrai vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous agirez comme ça. J’aime mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi que s’il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n’aurions-nous de peines que celles qu’on nous fait! Je vous assure bien que si j’étais maîtresse, vous n’auriez jamais à vous plaindre de moi; mais si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute. J’espère que bientôt nous pourrons nous voir et qu’alors nous n’aurons plus d’occasions de nous chagriner comme à présent.Si j’avais pu prévoir ça, j’aurais pris cette clef tout de suite; mais en vérité je croyais bien faire. Ne m’en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.Du château de..., ce 28 septembre 17**.LETTRE XCVCÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette clef que vous m’aviez donnée pour mettre à la place de l’autre; puisque tout le monde le veut, il faut bien que j’y consente aussi.Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l’aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami, mais ce n’est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c’est en vous qu’il a le plus de confiance, et moi quand j’ai dit une chose et qu’on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j’ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant, si vous l’avez encore et que vous vouliez me la donner en même temps, je vous promets que j’y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant dîner, je vous donnerais l’autre clef après-demain à déjeuner et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais bien que cela ne fût pas long, parce qu’il y aurait moins de temps à risquer que maman ne s’en aperçût.Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres, et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu’à présent; mais c’est que d’abord cela m’a fait trop peur; je vous prie de m’excuser et j’espère que vous n’en continuerez pas moins d’être aussi complaisant que par le passé. J’en serai aussi toujours bien reconnaissante.J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.De..., ce 28 septembre 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice. Écoutez et ne me confondez plus avec les autres femmes. J’ai mis à la fin mon aventure avec Prévan;à fin!entendez-vous bien ce que cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne sera pas siplaisant que l’action; aussi ne serait-il pas juste que, tandis que vous n’avez fait que raisonner bien ou mal sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu’à moi, qui y donnait mon temps et ma peine.
Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si vous devez entreprendre quelque entreprise où ce rival dangereux vous paraisse à craindre, arrivez. Il vous laisse le champ libre, au moins pour quelque temps; peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai porté.
Que vous êtes heureux de m’avoir pour amie! Je suis pour vous une fée bienfaisante. Vous languissez loin de la beauté qui vous engage: je dis un mot et vous vous retrouvez auprès d’elle. Vous voulez vous venger d’une femme qui vous nuit: je vous marque l’endroit où vous devez frapper et la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice un concurrent redoutable, c’est encore moi que vous invoquez et je vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à me remercier c’est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends d’origine.
Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l’Opéra[34], fut entendu comme je l’avais espéré. Prévan s’y rendit et quand la maréchale lui dit obligeamment qu’elle se félicitait de le voir deux fois de suite à ses jours, il eut soin de répondre que depuis mardi soir il avait défait mille arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée.A bon entendeur, salut!Comme je voulais pourtant savoir, avec plus de certitude, si j’étais ou non le véritable objet de cet empressement flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau de choisir entre moi et son goût dominant. Je déclarai que je ne jouerais point; en effet, il trouva, de son côté, mille prétextes pour ne pas jouer, et mon premier triomphe fut sur le lansquenet.
Je m’emparai de l’évêque de... pour ma conversation; je le choisis à cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je voulais donner toute facilité de m’aborder. J’étais bien aise aussi d’avoir un témoin respectable qui pût au besoin déposer de ma conduite et de mes discours. Cet arrangement réussit.
Après les propos vagues et d’usage, Prévan s’étant bientôt rendu maître de la conversation prit tour à tour différents tons pour essayer celui qui pourrait me plaire. Je refusaicelui du sentiment, comme n’y croyant pas; j’arrêtai par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop légère pour un début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut sous ce drapeau banal que nous commençâmes notre attaque réciproque.
Au moment du souper, l’évêque ne descendait pas; Prévan me donna donc la main et se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il faut être juste; il soutint avec beaucoup d’adresse notre conversation particulière en ne paraissant s’occuper que de la conversation générale, dont il eut l’air de faire tous les frais. Au dessert, on parla d’une pièce nouvelle qu’on devait donner le lundi suivant au Français. Je témoignai quelques regrets de n’avoir pas ma loge; il m’offrit la sienne, que je refusai d’abord, comme cela se pratique; à quoi il répondit assez plaisamment que je ne l’entendais pas; qu’à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu’un qu’il ne connaissait pas, mais qu’il m’avertissait seulement que Mmela maréchale en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et j’acceptai.
Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans cette loge; et comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de bonté, la lui promits’il était sage, il en prit l’occasion d’une de ces conversations à double entente, pour lesquelles vous m’avez vanté son talent. En effet, s’étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis, disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d’implorer sa raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont il m’était facile de me faire l’application. Plusieurs personnes ne s’étant pas remises au jeu l’après-souper, la conversation fut plus générale et moins intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos yeux: je devrais dire les siens, car les miens n’eurent qu’un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m’étonnais et m’occupais excessivement de l’effet prodigieux qu’il faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n’étais pas moins contente.
Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en étions convenus. Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis vous rien dire du spectacle, sinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie et que la pièce est tombée; voilà tout ce que j’y ai appris. Je voyais avec peine finir cette soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et, pour la prolonger, j’offris à la maréchale de venir souper chez moi; ce qui me fournit le prétextede le proposer à l’aimable cajoleur, qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager, jusque chez les comtesses de P***[35]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis clairement qu’il allait commencer les confidences; je me rappelai vos sages conseils et me promis bien... de poursuivre l’aventure; sûre que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.
Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me devait les soins d’usage, aussi, quand on alla souper, m’offrit-il la main. J’eus la malice, en l’acceptant, de mettre dans la mienne un léger frémissement et d’avoir, pendant la marche, les yeux baissés et la respiration haute. J’avais l’air de pressentir ma défaite et de redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le traître changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il devint tendre. Ce n’est pas que les propos ne fussent à peu près les mêmes, la circonstance y forçait, mais son regard, devenu moins vif, était plus caressant, l’inflexion de sa voix plus douce, son sourire n’était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l’esprit fit place à la délicatesse. Je vous le demande, qu’eussiez-vous fait de mieux?
De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu’on fut forcé de s’en apercevoir, et quand on m’en fit le reproche, j’eus l’adresse de m’en défendre maladroitement et de jeter sur Prévan un coup d’œil prompt, mais timide et déconcerté et propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu’il ne devinât la cause de mon trouble.
Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait une de ces histoires qu’elle conte toujours pour me placer sur mon ottomane, dans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n’étais pas fâchée que Prévan me vît ainsi; il m’honora, en effet, d’une attention toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n’osaient chercher les yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d’une manière plus humble, ils m’apprirent bientôt que j’obtenais l’effet que je voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais; aussi quand la maréchale annonça qu’elle allait se retirer, je m’écriai d’une voix molle et tendre: «Ah Dieu! j’étaissi bien là!» Je me levai pourtant; mais avant de me séparer d’elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se sépara.
Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât de l’espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu’il n’y vînt d’assez bonne heure pour me trouver seule et que l’attaque ne fût vive; mais j’étais bien sûre aussi, d’après ma réputation, qu’il ne me traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu’on ait d’usage, on n’emploie qu’avec les femmes à aventures ou celles qui n’ont aucune expérience, et je voyais mon succès certain s’il prononçait le mot d’amour, s’il avait la prétention, surtout, de l’obtenir de moi.
Qu’il est commode d’avoir affaire à vous autres,gens à principes! quelquefois un brouillon d’amoureux vous déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses fougueux transports, c’est une fièvre qui, comme l’autre, a ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement! L’arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense, je l’aidais de tout mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de parler, mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa part,je ne vous demande qu’un mot, et ce silence de la mienne qui semble ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers de tout cela, une main cent fois prise qui se retire toujours et ne se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour, nous y passâme une mortelle heure; nous y serions peut-être encore si nous n’avions entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps rendit, comme de raison, ses instances plus vives, et moi, voyant le moment arrivé où j’étais à l’abri de toute surprise, après m’être préparée par un long soupir, j’accordai le mot précieux. On annonça, et peu de temps après j’eus un cercle assez nombreux.
Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j’y consentis; mais, soigneuse de me défendre, j’ordonnai à ma femme de chambre de rester tout le temps de cette visite dans machambre à coucher, d’où vous savez qu’on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous deux le même désir, nous fûmes bientôt d’accord, mais il fallait se défaire de ce spectateur importun; c’était où je l’attendais.
Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté et qu’il fallait regarder comme une espèce de miracle celle dont nous avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop grands pour m’y exposer, puisqu’à tout moment on pouvait entrer dans mon salon. Je ne manquai pas d’ajouter que tous ces usages s’étaient établis parce que, jusqu’à ce jour, ils ne m’avaient jamais contrariée, et j’insistai en même temps sur l’impossibilité de les changer sans me compromettre aux yeux de mes gens. Il essaya de s’attrister, de prendre de l’humeur, de me dire que j’avais peu d’amour, et vous devinez combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper le coup décisif, j’appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement leZaïre, vous pleurez. Cet empire qu’il se crut sur moi et l’espoir qu’il en conçut de me perdre à son gré lui tinrent lieu de tout l’amour d’Orosmane.
Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut du jour, nous nous occupâmes de la nuit; mais mon suisse devenait un obstacle insurmontable et je ne permettais pas qu’on essayât de le gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin; mais je l’avais prévu, et j’y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour, était un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j’entrai dans tous ces détails était bien propre à l’enhardir, aussi vint-il à me proposer l’expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j’acceptai.
D’abord son domestique était sûr comme lui-même; en cela, il ne trompait guère, l’un l’était bien autant que l’autre. J’aurais un grand souper chez moi, il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul. L’adroit confiant appellerait la voiture, ouvrirait la portière et lui, Prévan, au lieu de monter, s’esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s’en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde et cependant resté chez moi, il s’agissait de savoir s’il pourrait parvenir à mon appartement. J’avoue que d’abord mon embarras fut de trouver contre ce projet d’assez mauvaises raisons pour qu’il pût avoir l’air de les détruire; il y répondit par des exemples. Al’entendre, rien n’était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s’en était beaucoup servi; c’était même celui dont il faisait le plus d’usage, comme le moins dangereux.
Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur, que j’avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon boudoir, que je pouvais y laisser la clé et qu’il lui serait facile de s’y enfermer et d’attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes fussent retirées, et puis, pour donner plus de vraisemblance à mon consentement, le moment d’après je ne voulais plus, je ne revenais à consentir qu’à condition d’une soumission parfaite, d’une sagesse... Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire le sien.
La sortie, dont j’oubliais de vous parler, devait se faire par la petite porte du jardin; il ne s’agissait que d’attendre le point du jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette heure-là et les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements, c’est que vous oubliez notre situation réciproque. Qu’avions-nous besoin d’en faire de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et moi, j’étais bien sûre qu’on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au surlendemain.
Remarquez que voilà une affaire arrangée et que personne n’a encore vu Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amies; il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle et j’y accepte une place. J’invite cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan, je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d’en être. Il accepte et me fait, deux jours après, une visite que l’usage exige. Il vient, à la vérité, me voir le lendemain matin; mais, outre que les visites du matin ne marquent plus, il ne tient qu’à moi de trouver celle-ci trop leste, et je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec moi, par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je puis bien dire comme Annette:Mais voilà tout, pourtant!
Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu et ma réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire et elle les exécuta comme vous le verrez bientôt.
Cependant le soir vint. J’avais déjà beaucoup de monde chez moi quand on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée qui constatait mon peu de liaison avec lui, et je lemis à la partie de la maréchale, comme étant celle par qui j’avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit rien qu’un très petit billet que le discret amoureux trouva moyen de me remettre et que j’ai brûlé suivant ma coutume. Il m’y annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot essentiel était entouré de tous les mots parasites d’amour, de bonheur, etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.
A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte macédoine[36]. J’avais le double projet de favoriser l’évasion de Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, vu sa réputation de joueur. J’étais bien aise aussi qu’on pût se rappeler au besoin que je n’avais pas été pressée de rester seule.
Le jeu dura plus que je n’avais pensé. Le diable me tentait et je succombai au désir d’aller consoler l’impatient prisonnier. Je m’acheminais ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu’une fois rendue tout à fait je n’aurais plus sur lui l’empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire à mes projets. J’eus la force de résister. Je rebroussai chemin et revins, non sans humeur, reprendre ma place à ce jeu éternel. Il finit pourtant et chacun s’en alla. Pour moi, je sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les renvoyai de même.
Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère, marchant d’un pas timide et circonspect, et d’une main mal assurée ouvrir la porte à mon vainqueur? Il m’aperçut: l’éclair n’est pas plus prompt. Que vous dirai-je? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d’avoir pu dire un mot pour l’arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il maudissait sa parure qui, disait-il, l’éloignait de moi; il voulait me combattre à armes égales, mais mon extrême timidité s’opposa à ce projet et mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s’occupa d’autre chose.
Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent; mais alors: «Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu’ici un assezagréable récit à faire aux deux comtesses de P*** et à mille autres; mais je suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l’aventure.» En parlant ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup, j’eus mon tour et mon action fut plus vive que sa parole. Il n’avait encore que balbutié quand j’entendis Victoire accourir et appelerles gensqu’elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné. Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix: «Sortez, monsieur, continuai-je, et ne reparaissez jamais devant moi.» Là-dessus, la foule de mes gens entra.
Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-apens dans ce qui n’était au fond qu’une plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal lui en prit, car mon valet de chambre, brave et vigoureux, le saisit au corps et le terrassa. J’eus, je l’avoue, une frayeur mortelle. Je criai qu’on arrêtât et ordonnai qu’on laissât sa retraite libre, en s’assurant seulement qu’il sortît de chez moi. Mes gens m’obéirent, mais la rumeur était grande parmi eux; ils s’indignaient qu’on eût osé manquerà leur vertueuse maîtresse. Tous accompagnèrent le malheureux chevalier, avec bruit et scandale, comme je le souhaitais. La seule Victoire resta et nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le désordre de mon lit.
Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi,encore toute émue, je leur demandai par quel bonheur ils s’étaient encore trouvés levés, et Victoire me raconta qu’elle avait donné à souper à deux de ses amies, qu’on avait veillé chez elle et enfin tout ce dont nous étions convenues ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer en ordonnant pourtant à l’un d’eux d’aller sur-le-champ chercher un médecin. Il me parut que j’étais autorisée à craindre l’effet demon saisissement mortel, et c’était un moyen sûr de donner du cours et de la célébrité à cette nouvelle.
Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m’ordonna que du repos. Moi, j’ordonnai de plus à Victoire d’aller le matin de bonne heure bavarder dans le voisinage.
Tout a si bien réussi qu’avant midi, et aussitôt qu’il a été jour chez moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon lit pour savoir la vérité et les détails de cette horrible aventure. J’ai été obligée de me désoler avec elle, pendant une heure, sur la corruption du siècle. Un moment après, j’ai reçu de la maréchale le billet que je joins ici. Enfin, avant cinqheures, j’ai vu arriver, à mon grand étonnement, M...[37]. Il venait, m’a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu’un officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l’avait appris qu’à dîner chez la maréchale et avait sur-le-champ envoyé ordre à Prévan de se rendre en prison. J’ai demandé grâce et il me l’a refusée. Alors j’ai pensé que, comme complice, il fallait m’exécuter de mon côté et garder au moins de rigides arrêts. J’ai fait fermer ma porte et dire que j’étais incommodée.
C’est à ma solitude que vous devez cette longue lettre. J’en écrirai une à Mmede Volanges dont sûrement elle fera lecture publique et où vous verrez cette histoire telle qu’il faut la raconter.
J’oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut absolument se battre avec Prévan. Le pauvre garçon! Heureusement, j’aurai le temps de calmer sa tête. En attendant, je vais reposer la mienne, qui est fatiguée d’écrire. Adieu, vicomte.
Du château de..., ce 25 septembre 17**, au soir.
[34]Voyez la lettreLXXIV.[35]Voyez la lettreLXX.[36]Quelques personnes ignorent peut-être qu’une macédoine est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels chaque coupeur a droit de choisir lorsque c’est à lui de tenir la main. C’est une des inventions du siècle.[37]Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.
[34]Voyez la lettreLXXIV.
[35]Voyez la lettreLXX.
[36]Quelques personnes ignorent peut-être qu’une macédoine est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels chaque coupeur a droit de choisir lorsque c’est à lui de tenir la main. C’est une des inventions du siècle.
[37]Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.
La Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL.
(Billet inclus dans la précédente.)
Mon Dieu! qu’est-ce donc que j’apprends, ma chère madame? Est-il possible que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations, et encore vis-à-vis de vous! A quoi on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté chez soi! En vérité, ces événements-là consolent d’être vieille. Mais de quoi je ne me consolerai jamais, c’est d’avoir été en partie cause de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous. Je vous promets bien que si ce qu’on m’en a dit est vrai, il ne remettra plus les pieds chez moi, c’est le parti que tous les gens honnêtes prendront avec lui s’ils font ce qu’ils doivent.
On m’a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je suis inquiète de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de vos chères nouvelles, ou faites-m’en donner par une de vos femmes si vous ne le pouvez pas vous-même. Je ne vous demande qu’un mot pour me tranquilliser. Je serais accourue chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne me permet pas d’interrompre, et il faut que j’aille cet après-midi à Versailles, toujours pour l’affaire de mon neveu.
Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma sincère amitié.
Paris, ce 25 septembre 17**.
La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.
Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie. L’événement le plus désagréable et le plus impossible à prévoir ma rendue malade de saisissement et de chagrin. Ce n’est pas qu’assurément j’aie rien à me reprocher, mais il est toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle l’attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais pas encore si je ne prendrai pas le parti d’aller à la campagne attendre qu’elle soit oubliée. Voici ce dont il s’agit.
J’ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan que vous connaissez sûrement de nom, et que je ne connaissais pas autrement. Mais en le trouvant dans cette maison, j’étais bien autorisée, ce me semble, à le croire en bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personne et m’a paru ne pas manquer d’esprit. Le hasard et l’ennui du jeu me laissèrent seule de femme entre lui et l’évêque de..., tandis que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois jusqu’au moment du souper. A table, une nouveauté dont on parla lui donna occasion d’offrir sa loge à la maréchale, qui accepta, et il fut convenu que j’y aurais une place. C’était pour lundi dernier, au Français. Comme la maréchale venait souper chezmoi au sortir du spectacle, je proposai à ce monsieur de l’accompagner, et il y vint. Le surlendemain, il me fit une visite qui sepassaen propos d’usage et sans qu’il y eût du tout rien de marqué. Le lendemain, il vint me voir le matin, ce qui me parut bien un peu leste; mais je crus qu’au lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoir, il valait mieux l’avertir par une politesse que nous n’étions pas encore aussi intimement liés qu’il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai, le jour même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour un souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se retira aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n’a moins l’air de conduire à une aventure; on fit, après les parties, une macédoine qui nous mena jusqu’à près de deux heures, et enfin je me mis au lit.
Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient retirées, quand j’entendis du bruit dans mon appartement. J’ouvris mon rideau avec beaucoup de frayeur et vis un homme entrer par la porte qui conduit à mon boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à la clarté de ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie inconcevable, me dit de ne pas m’alarmer; qu’il allait m’éclaircir le mystère de sa conduite et qu’il me suppliait de ne faire aucun bruit. En parlant ainsi, il allumait une bougie; j’étais saisie au point que je ne pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiait, je crois encore davantage. Mais il n’eut pas dit deux mots que je vis quel était ce prétendu mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez croire, de me pendre à ma sonnette.
Par un bonheur incroyable, tous les gens de l’office avaient veillé chez une de mes femmes et n’étaient pas encore couchés. Ma femme de chambre qui en venant chez moi, m’entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon valet de chambre tuait Prévan. J’avoue que pour l’instant, je fus fort aise de me voir en force; en y réfléchissant aujourd’hui, j’aimerais mieux qu’il ne fût venu que ma femme de chambre; elle aurait suffi et j’aurais peut-être évité cet éclat qui m’afflige.
Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gensont parlé, et c’est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est en prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l’honnêteté de passer chez moi, pour me faire des excuses, m’a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le bruit, mais je n’ai jamais pu obtenir que cela fût autrement. La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que j’ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j’ai vues m’ont dit qu’on me rendrait justice et que l’indignation publique était au comble contre M. de Prévan: assurément il le mérite bien, mais cela n’ôte pas le désagrément de cette aventure.
De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses amis doivent être méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu’ils inventeront pour me nuire? Mon Dieu, qu’une jeune femme est malheureuse! elle n’a rien fait encore, quand elle s’est mise à l’abri de la médisance; il faut qu’elle en impose même à la calomnie.
Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que vous feriez à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C’est toujours de vous que j’ai reçu les consolations les plus douces et les aveux les plus sages; c’est de vous aussi que j’aime le mieux à en recevoir.
Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les sentiments qui m’attachent à vous pour jamais. J’embrasse votre aimable fille.
Paris, ce 26 septembre 17**.
CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.
Malgré tout le plaisir que j’ai, monsieur, à recevoir les lettres de M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire pas moins que lui que nous puissions nous voir encore, sans qu’on puisse nous en empêcher, je n’ai pas osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrement, c’est trop dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la place de l’autre lui ressemblebien assez à la vérité; mais pourtant, il ne laisse pas d’y avoir encore de la différence, et maman regarde à tout et s’aperçoit de tout. De plus, quoiqu’on ne s’en soit pas encore servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu’un malheur, et si on s’en apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble aussi que ce serait bien mal; faire comme cela une double clef, c’est bien fort! Il est vrai que c’est vous qui auriez la bonté de vous en charger; mais, malgré cela si on le savait, je n’en porterais pas moins le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous l’auriez faite. Enfin, j’ai voulu essayer deux fois de la prendre, certainement cela serait bien facile, si c’était toute autre chose, mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours mise à trembler et n’en ai jamais eu le courage. Je crois donc qu’il vaut mieux rester comme nous sommes.
Si vous avez toujours la bonté d’être aussi complaisant que jusqu’ici, vous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même pour la dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu’à ça; mais j’aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les fois qu’il voulait quelque chose qui me faisait trop de peine, il consentait toujours que cela ne fût pas.
Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette lettre, la vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n’en suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés, je vous prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse et que sans vous je le serais encore bien davantage; mais, après tout c’est ma mère, il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m’aime toujours et que vous ne m’abandonniez pas, il viendra peut-être un temps plus heureux.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec bien de la reconnaissance, votre très humble et très obéissante servante.
De..., ce 26 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.
Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez, mon ami, ce n’est pas tout à fait à moi qu’il faut vous en prendre. J’ai ici plus d’un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de Mmede Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m’en oppose aussi quelques-uns. Soit froideur ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je lui conseille, et je crois cependant savoir mieux qu’elle ce qu’il faut faire.
J’avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui remettre vos lettres, et même de faciliter par la suite, les entrevues que vous désirez, mais je n’ai pu la décider à s’en servir. J’en suis d’autant plus affligé que je n’en vois pas d’autre pour vous rapprocher d’elle et que, même pour votre correspondance, je crains sans cesse de nous compromettre tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce risque-là, ni vous exposer l’un et l’autre.
Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre petite amie m’empêchât de vous être utile; peut-être feriez-vous bien de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c’est à vous seul à décider, car ce n’est pas assez de servir ses amis, il faut encore les servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous assurer de ses sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté à elle n’aime pas autant qu’elle le dit.
Ce n’est pas que je soupçonne votre maîtresse d’inconstance, mais elle est bien jeune, elle a grand’peur de sa maman qui, comme vous le savez, ne cherche qu’à vous nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester trop longtemps sans l’occuper de vous. N’allez pas cependant vous inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je n’ai dans le fond nulle raison de méfiance, c’est uniquement la sollicitude de l’amitié.
Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j’ai bien aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que vous, mais j’aime autant; et cela console et quand je ne réussirais pas pour moi, si je parviens à vous être utile, je trouverai que j’ai bien employé mon temps.
Au château de..., ce 26 septembre 17**.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune peine, ou, si elle doit vous en causer, qu’au moins elle puisse être adoucie par celle que j’éprouve en vous l’écrivant. Vous devez me connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n’est pas de vous affliger; mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de l’amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez pour moi, ne nous voyons plus; partez et jusque-là, fuyons surtout ces entretiens particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.
Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j’avais bien pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd’hui, et cependant qu’ai-je fait? que m’occuper de votre amour... de votre amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous de moi.
Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes sentiments pour vous; comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n’ai plus le courage de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins d’avouer ma faiblesse que d’y succomber; mais cet empire que j’ai perdu sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le conserverai, j’y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.
Hélas! le temps n’est pas loin où je me croyais bien sûre de n’avoir jamais de pareils combats à soutenir. Je m’en félicitais, je m’en glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet orgueil; mais plein de miséricorde au moment même qu’il nous frappe, il m’avertit encore avant la chute, et je serais doublement coupable si je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n’ai plus de force.
Vous m’avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d’un bonheur acheté par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.
En accordant ma demande, quels nouveaux droits n’acquerrez-vouspas sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la vertu, je n’aurai point à m’en défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent, au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains également de m’occuper de vous et de moi; votre idée même m’épouvante: quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l’éloigne pas, mais je la repousse.
Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et d’anxiété? O vous, dont l’âme toujours sensible, même au milieu de ses erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux, mais non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors, respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je dirai dans la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.»
En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments? Ah! si pour vous rendre heureux il ne fallait que consentir à être malheureuse, vous pouvez m’en croire, je n’hésiterais pas un moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non, plutôt mourir mille fois.
Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je redoute et les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et frémis dans la solitude: je n’ai plus qu’une vie de douleur; je n’aurai de tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus louables ne suffisent pas pour me rassurer; j’ai formé celle-ci dès hier et cependant j’ai passé cette nuit dans les larmes.
Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos et l’innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n’est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m’avez inspirés je joindrai celui d’une éternelle reconnaissance. Adieu, adieu, monsieur.
De..., ce 27 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Consterné par votre lettre, j’ignore encore, madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s’il faut choisir entre votre malheur et le mien, c’est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d’être avant tout discutés et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler ni nous voir?
Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain l’amitié tendre, l’ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement conçues sont déjà, ce me semble, d’assez puissants motifs de sécurité.
Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions défavorables qu’on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l’homme qu’on estime; on n’éloigne pas surtout celui qu’on a jugé digne de quelque amitié: c’est l’homme dangereux qu’on redoute et qu’on fuit.
Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? Déjà vous le voyez, je m’observe dans mon langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu’il ne cesse de vous donner en secret. Ce n’est plus l’amant fidèle et malheureux, recevant les conseils et les consolations d’une amie tendre et sensible, c’est l’accusé devant son juge, l’esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m’engage à les remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j’y souscris et je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? Vous sentez-vous le courage d’être injuste? Ordonnez et j’obéis encore.
Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre bouche. Et pourquoi? m’allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites cette question vous connaissez peu l’amour et mon cœur! N’est-ce donc rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l’empêchera d’y succomber.Enfin, s’il me faut renoncer à l’amour, à l’amitié, pour qui seuls j’existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de l’obtenir.
Quoi! vous allez m’éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l’un à l’autre? que dis-je? vous le désirez, et tandis que vous m’assurez que mon absence n’altérera point vos sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.
Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu’obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m’offrez! et vous voulez que mon cœur s’en contente! Interrogez le vôtre: si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leurreconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous, vous êtes des ingrats!
Je m’arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l’expression d’une douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m’entendre, et par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m’avez plongé, n’en éloignez pas le moment. Adieu, madame.
De..., ce 7 septembre 17**, au soir.
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile... O Dieu! est-il possible? Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il n’apprendpas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien; parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J’aurais dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît pas tant d’obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? Cela est-il donc impossible? L’absence est si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s’ils sont injustes, me pardonnerai-je de l’avoir affligée? Si je les lui cache c’est la tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j’ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s’en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour moi. Je vous assure qu’elle sent le prix de vos soins, qu’elle en est reconnaissante. Ce n’est pas méfiance, c’est timidité. Ayez de l’indulgence, c’est le plus beau caractère de l’amitié. La vôtre m’est bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.
Je sens toutes mes craintes revenir; qui m’eût dit que jamais il m’en coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c’était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup.
Paris, ce 27 septembre 17**.
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Jointe à la précédente.)
Je ne puis vous dissimuler combien j’ai été affligé en apprenant de Valmont, le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous n’ignorez pas qu’il est mon ami, qu’il est la seule personne qui puisse nous rapprocher l’un de l’autre; j’avais cru que ces titres seraient suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu’au moins vous m’instruirez de vos raisons? Ne trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront? Je ne puis cependant deviner sans vous, le mystère de cette conduite. Je n’ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n’oseriez trahir le mien. Ah! Cécile!...
Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyensimple, commode et sûr[38]? Et c’est ainsi que vous m’aimez! Une si courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper? Pourquoi me dire que vous m’aimez toujours, que vous m’aimez davantage? Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous n’apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.
Dites-moi donc, votre cœur m’est-il fermé sans retour? m’avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L’amitié de Valmont avait assuré notre correspondance; mais vous vous n’avez pas voulu; vous la trouviez pénible,vous avez préféré qu’elle fût rare. Non, je ne croirai plus à l’amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire si Cécile m’a trompé?
Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m’aimez plus? Non, cela n’est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre cœur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que l’amour a bientôt fait disparaître, n’est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! sans doute et j’ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d’avoir tort! Que j’aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d’injustice par une éternité d’amour!
Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir, prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l’absence des craintes, soupçons, peut-être de la froideur! Un seul regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelle, je ne puis m’arrêter à aucune pensée; je ne conserve d’existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous seule avez le droit de me la rendre chère, et j’attends du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d’un désespoir éternel.
Paris, ce 27 septembre 17**.
[38]Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète seulement l’expression de Valmont.
[38]Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète seulement l’expression de Valmont.
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu’elle me cause. Qu’est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement j’en serais moins tourmentée, et il est bien dur quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j’ai tort, et qu’au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous dis ce qui n’est pas!vous avez là une jolie idée de moi! Quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus je n’aurais qu’à le dire et tout le monde m’en louerait; mais par malheur c’est plus fort que moi, et il faut que ce soit pour quelqu’un qui ne m’en a pas d’obligation du tout!
Qu’est-ce que j’ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n’ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais que maman ne s’en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin et à vous aussi à cause de moi, et puis encore, parce qu’il me semble que c’est mal fait. Mais ce n’était que M. de Valmont qui m’en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n’en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire.
M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous aime bien autant qu’il peut vous aimer, pour le moins, et cependant c’est toujours lui qui a raison et moi j’ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal parce que vous savez que je m’apaise tout de suite; mais à présent que j’aurai la clef je pourrai vous voir quand je voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous agirez comme ça. J’aime mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi que s’il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.
Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n’aurions-nous de peines que celles qu’on nous fait! Je vous assure bien que si j’étais maîtresse, vous n’auriez jamais à vous plaindre de moi; mais si vous ne me croyez pas nous serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute. J’espère que bientôt nous pourrons nous voir et qu’alors nous n’aurons plus d’occasions de nous chagriner comme à présent.
Si j’avais pu prévoir ça, j’aurais pris cette clef tout de suite; mais en vérité je croyais bien faire. Ne m’en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.
Du château de..., ce 28 septembre 17**.
CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.
Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette clef que vous m’aviez donnée pour mettre à la place de l’autre; puisque tout le monde le veut, il faut bien que j’y consente aussi.
Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l’aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser, et cela lui a fait bien de la peine et à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami, mais ce n’est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire la première fois que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c’est en vous qu’il a le plus de confiance, et moi quand j’ai dit une chose et qu’on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.
Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j’ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant, si vous l’avez encore et que vous vouliez me la donner en même temps, je vous promets que j’y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant dîner, je vous donnerais l’autre clef après-demain à déjeuner et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais bien que cela ne fût pas long, parce qu’il y aurait moins de temps à risquer que maman ne s’en aperçût.
Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres, et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu’à présent; mais c’est que d’abord cela m’a fait trop peur; je vous prie de m’excuser et j’espère que vous n’en continuerez pas moins d’être aussi complaisant que par le passé. J’en serai aussi toujours bien reconnaissante.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.
De..., ce 28 septembre 17**.