LETTRE XXXVI

LETTRE XXXVILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.(Timbrée de Dijon.)Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j’ose le dire, vous semblez craindre moins d’être injuste que d’être indulgente. Après m’avoir condamné sans m’entendre, vous avez dû sentir en effet qu’il vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d’y répondre. Vous refusez mes lettresavec obstination, vous me les renvoyez avec mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité où vous m’avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser les moyens. Convaincu d’ailleurs par la sincérité de mes sentiments, que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire bien connaître, j’ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J’ose croire aussi que vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise que l’amour soit plus ingénieux à se produire, que l’indifférence à l’écarter.Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il vous appartient, il est juste que vous le connaissiez.J’étais bien éloigné, en arrivant chez Mmede Rosemonde, de prévoir le sort qui m’y attendait. J’ignorais que vous y fussiez et j’ajouterai, avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l’aurais su, ma sécurité n’en eût point été troublée; non que je ne rendisse à votre beauté la justice qu’on ne peut lui refuser; mais accoutumé à n’éprouver que des désirs, à ne me livrer qu’à ceux que l’espoir encourageait, je ne connaissais pas les tourments de l’amour.Vous fûtes témoin des instances que me fit Mmede Rosemonde pour m’arrêter quelque temps. J’avais déjà passé une journée avec vous, cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu’au plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une parente respectable. Le genre de vie qu’on menait ici différait beaucoup sans doute de celui auquel j’étais accoutumé, il ne m’en coûta rien de m’y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause du changement qui s’opérait en moi, je l’attribuais uniquement encore à cette facilité de caractère dont je crois vous avoir déjà parlé.Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse, qui seule m’avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre âme céleste étonna, séduisit la mienne. J’admirais la beauté, j’adorai la vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m’occupai de vous mériter. En réclamant votre indulgence pour le passé, j’ambitionnai votre suffrage pour l’avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l’épiais dans vos regards, dans ces regards d’où partait unpoison d’autant plus dangereux, qu’il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.Alors je connus l’amour. Mais que j’étais loin de m’en plaindre! Résolu de l’ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit qui m’annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n’existais plus que par vous et pour vous. Cependant, c’est vous-même que j’adjure, jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans l’intérêt d’une conversation sérieuse, m’échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret de mon cœur?Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui, madame, c’est au milieu des malheureux que j’avais secourus que, vous livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d’égarer un cœur que déjà trop d’amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle préoccupation s’empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.C’est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu’un hasard, que je n’avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je succombai, je l’avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c’en est un, n’est-il pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?Dévoré par un amour sans espoir, j’implore votre pitié et ne trouve que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards. Dans l’état cruel où vous m’avez réduit, je passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à m’y livrer; tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous en applaudir. Cependant, c’est vous qui vous plaignez et c’est moi qui m’excuse.Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes torts et que peut-être il serait plus juste d’appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect qui ne s’est jamais démenti, une soumission parfaite: tels sont lessentiments que vous m’avez inspirés. Je n’eusse pas craint d’en présenter l’hommage à la divinité même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort.De..., ce 23 août 17**.LETTRE XXXVIILa Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu’ils sont toujours fondés en raison. J’avouerai même que M. de Valmont doit être en effet infiniment dangereux, s’il peut à la fois feindre d’être ce qu’il paraît ici et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu’il en soit, puisque vous l’exigez, je l’éloignerai de moi, au moins j’y ferai mon possible; car souvent les choses qui dans le fond devraient être les plus simples, deviennent embarrassantes par la forme.Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante; elle deviendrait également désobligeante et pour elle et pour lui. Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de m’éloigner moi-même, car outre les raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, comme il est possible, n’aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais être l’objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu’une rencontre à la campagne, chez une personne qu’on sait être sa parente et mon amie?Il ne me reste donc d’autre ressource que d’obtenir de lui-même qu’il veuille bien s’éloigner. Je sens que cette proposition est difficile à faire; cependant, comme il me paraît avoir à cœur de me prouver qu’il a en effet plus d’honnêteté qu’on ne luien suppose, je ne désespère pas de réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et d’avoir une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes vraiment honnêtes n’ont jamais eu, n’auront jamais à se plaindre de ses procédés. S’il part, comme je le désire, ce sera en effet par égard pour moi; car je ne peux pas douter qu’il n’ait le projet de passer ici une grande partie de l’automne. S’il refuse ma demande et s’obstine à rester, je serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le promets.Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait de moi, je m’empresse d’y satisfaire et de vous prouver que malgréla chaleurque j’ai pu mettre à défendre M. de Valmont, je n’en suis pas moins disposée non seulement à écouter, mais même à suivre les conseils de mes amis.J’ai l’honneur d’être, etc.De..., ce 25 août 17**.LETTRE XXXVIIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Votre énorme paquet m’arrive à l’instant, mon cher vicomte. Si la date en est exacte, j’aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt; quoi qu’il en soit, si je prenais le temps de le lire, je n’aurais plus celui d’y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement réception et nous causerons d’autre chose. Ce n’est pas que j’aie rien à vous dire pour mon compte; l’automne ne laisse à Paris presque point d’hommes qui aient figure humaine; aussi je suis, depuis un mois, d’une sagesse à périr, et tout autre que mon chevalier serait fatigué des preuves de ma constance. Ne pouvant m’occuper, je me distrais avec la petite Volanges, et c’est d’elle que je veux parler.Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous charger de cette enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n’a ni caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu’elle brille jamais par le sentiment, mais tout annonce en elle les sensations lesplus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l’on peut parler ainsi, qui quelquefois m’étonne moi-même et qui réussira d’autant mieux que sa figure offre l’image de la candeur et de l’ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je m’en amuse quelquefois; sa petite tête se monte avec une facilité incroyable, et elle est alors d’autant plus plaisante qu’elle ne sait rien, absolument rien de ce qu’elle désire tant de savoir. Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles: elle rit, elle se dépite, elle pleure et puis elle me prie de l’instruire avec une bonne foi réellement séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce plaisir est réservé.Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j’ai l’honneur d’être sa confidente. Vous devinez bien que d’abord j’ai fait la sévère, mais aussitôt que je me suis aperçue qu’elle croyait m’avoir convaincue par ses mauvaises raisons, j’ai eu l’air de les prendre pour bonnes, et elle est intimement persuadée qu’elle doit ce succès à son éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre. Je lui ai permis d’écrire et de direj’aime, et le même jour, sans qu’elle s’en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu’il est si sot encore qu’il n’en a seulement pas obtenu un baiser! Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon Dieu! que ces gens d’esprit sont bêtes! celui-ci l’est au point qu’il m’embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.C’est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec Danceny pour avoir sa confidence, et s’il vous la donnait une fois, nous irions grand train. Dépêchez donc votre présidente, car enfin je ne veux pas que Gercourt s’en sauve; au reste, j’ai parlé de lui hier à la petite personne et le lui ai si bien peint que quand elle serait sa femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l’ai pourtant beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n’égale ma sévérité sur ce point. Par là, d’une part, je rétablis auprès d’elle ma réputation de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire; de l’autre, j’augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari. Et enfin j’espère qu’en lui faisant accroire qu’il ne lui est permis de se livrer à l’amour que pendant le peu de temps qu’elle a à rester fille, elle se décidera plus vite à n’en rien perdre.Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre volume.De..., ce 27 août 17**.LETTRE XXXIXCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J’ai pleuré presque toute la nuit. Ce n’est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse, mais je prévois que cela ne durera pas.J’ai été hier à l’Opéra avec Mmede Merteuil, nous y avons beaucoup parlé de mon mariage et je n’en ai rien appris de bon. C’est M. le comte de Gercourt que je dois épouser et ce doit être au mois d’octobre. Il est riche, il est homme de qualité, il est colonel du régiment de... Jusque-là tout va fort bien. Mais d’abord il est vieux: figure-toi qu’il a au moins trente-six ans! et puis Mmede Merteuil dit qu’il est triste et sévère, et qu’elle craint que je ne sois pas heureuse avec lui. J’ai même bien vu qu’elle en était sûre et qu’elle ne voulait pas me le dire, pour ne pas m’affliger. Elle ne m’a presque entretenue toute la soirée que des devoirs des femmes envers leurs maris; elle convient que M. de Gercourt n’est pas aimable du tout et elle dit pourtant qu’il faudra que je l’aime. Ne m’a-t-elle pas dit aussi qu’une fois mariée, je ne devais plus aimer le chevalier Danceny? comme si c’était possible! Oh! je t’assure bien que je l’aimerai toujours. Vois-tu, j’aimerais mieux plutôt ne pas me marier. Que ce M. de Gercourt s’arrange, je ne l’ai pas été chercher. Il est en Corse à présent, bien loin d’ici; je voudrais qu’il y restât dix ans. Si je n’avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à maman que je ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait encore pis. Je suis bien embarrassée. Je sens que je n’ai jamais tant aimé M. Danceny qu’à présent, et quand je songe qu’il ne me reste plus qu’un mois à être comme je suis, les larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n’ai de consolation que dans l’amitié de Mmede Merteuil; elle a si bon cœur! elle partage tous mes chagrins comme moi-même et puis elle est si aimable, que quand je suisavec elle je n’y songe presque plus. D’ailleurs elle m’est bien utile, car le peu que je sais c’est elle qui me l’a appris, et elle est si bonne que je lui dis tout ce que je pense sans être honteuse du tout. Quand elle trouve que ce n’est pas bien, elle me gronde quelquefois, mais c’est tout doucement, et puis je l’embrasse de tout mon cœur, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus fâchée. Au moins celle-là je peux bien l’aimer tant que je voudrai sans qu’il y ait du mal et ça me fait bien du plaisir. Nous sommes pourtant convenues que je n’aurais pas l’air de l’aimer tant devant le monde et surtout devant maman, afin qu’elle ne se méfie de rien au sujet du chevalier Danceny. Je t’assure que si je pouvais toujours vivre comme je fais à présent, je crois que je serais bien heureuse. Il n’y a que ce vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t’en parler davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais écrire au chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon amour et non de mes chagrins, car je ne veux pas l’affliger.Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre et que j’ai beau êtreoccupée, comme tu dis, qu’il ne m’en reste pas moins le temps de t’aimer et de t’écrire[19].De..., ce 27 août 17**.[19]On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n’annoncent aucun événement.LETTRE XLLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.C’est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes lettres, de refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa vue, elle exige que je m’éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c’est que je me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant, je n’ai pas cru devoir perdre l’occasion de me laisser donner un ordre, persuadé d’une part que qui commande s’engage, et de l’autre que l’autorité illusoireque nous avons l’air de laisser prendre aux femmes est un des pièges qu’elles évitent le plus difficilement. De plus, l’adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule avec moi me plaçait dans une situation dangereuse, dont j’ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût, car étant sans cesse avec elle, sans pouvoir l’occuper de mon amour, il y avait lieu de craindre qu’elle ne s’accoutumât enfin à me voir sans trouble; disposition dont vous savez assez combien il est difficile de revenir.Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition. J’ai même eu le soin d’en mettre une impossible à accorder, tant pour rester toujours maître de tenir ma parole, ou d’y manquer, que pour engager une discussion, soit de bouche ou par écrit, dans un moment où ma belle est plus contente de moi, où elle a besoin que je le sois d’elle, sans compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais moyen d’obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette prétention, tout insoutenable qu’elle est.Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence l’historique de ces deux derniers jours. J’y joindrai comme pièces justificatives la lettre de ma belle et ma réponse. Vous conviendrez qu’il y a peu d’historiens aussi exacts que moi.Vous vous rappelez l’effet que fit avant-hier matin ma lettre deDijon; le reste de la journée fut très orageux. La jolie prude arriva seulement au moment du dîner et annonça une forte migraine, prétexte dont elle voulut couvrir un desplusviolents accès d’humeur que femme puisse avoir. Sa figure en était vraiment altérée; l’expression de douceur que vous lui connaissez s’était changée en un air mutin qui en faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette découverte par la suite et de remplacer quelquefois la maîtresse tendre par la maîtresse mutine.Je prévis que l’après-dîner serait triste, et pour m’en sauver l’ennui, je prétextai des lettres à écrire et me retirai chez moi. Je revins au salon sur les six heures; Mmede Rosemonde proposa la promenade, qui fut acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue malade, par une malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les imprécationsque je fis contre ce démon femelle furent exaucées, mais nous la trouvâmes couchée au retour.Le lendemain, au déjeuner, ce n’était plus la même femme. La douceur naturelle était revenue, et j’eus lieu de me croire pardonné. Le déjeuner était à peine fini que la douce personne se leva d’un air indolent et entra dans le parc; je la suivis, comme vous pouvez le croire. «D’où peut naître ce désir de promenade? lui dis-je en l’abordant.—J’ai beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma tête est un peu fatiguée.—Je ne suis pas assez heureux, repris-je, pour avoir à me reprocher cette fatigue-là?—Je vous ai bien écrit, répondit-elle encore, mais j’hésite à vous donner ma lettre. Elle contient une demande, et vous ne m’avez pas accoutumée à en espérer le succès.—Ah! je jure que s’il m’est possible.—Rien n’est plus facile, interrompit-elle, et quoique vous dussiez peut-être l’accorder comme justice, je consens à l’obtenir comme grâce.» En disant ces mots, elle me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main, qu’elle retira, mais sans colère et avec plus d’embarras que de vivacité. «La chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-elle, il faut rentrer.» Et elle reprit la route du château. Je fis de vains efforts pour lui persuader de continuer sa promenade, et j’eus besoin de me rappeler que nous pouvions être vus pour n’y employer que de l’éloquence. Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que cette feinte promenade n’avait eu d’autre but que de me remettre sa lettre. Elle monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire l’épître, que vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma réponse, avant d’aller plus loin...LETTRE XLILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Il me semble, monsieur, par votre conduite avec moi, que vous ne cherchiez qu’à augmenter chaque jour, les sujets de plainte que j’avais contre vous. Votre obstination à vouloir m’entretenir sans cesse d’un sentiment que je ne veux ni nedois écouter; l’abus que vous n’avez pas craint de faire de ma bonne foi, ou de ma timidité, pour me remettre vos lettres; le moyen surtout, j’ose dire peu délicat, dont vous vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière, sans craindre au moins l’effet d’une surprise qui pouvait me compromettre; tout devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi vifs que justement mérités. Cependant, au lieu de revenir sur ces griefs, je m’en tiens à vous faire une demande aussi simple que juste, et si je l’obtiens de vous, je consens que tout soit oublié.Vous-même m’avez dit, monsieur, que je ne devais pas craindre un refus; et quoique, par une inconséquence qui vous est particulière, cette phrase même soit suivie du seul refus que vous pouviez me faire[20], je veux croire que vous n’en tiendrez pas moins aujourd’hui cette parole formellement donnée il y a si peu de jours.Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous éloigner de moi, de quitter ce château, où un plus long séjour de votre part ne pourrait que m’exposer davantage au jugement d’un public toujours prompt à mal penser d’autrui, et que vous n’avez que trop accoutumé à fixer les yeux sur les femmes qui vous admettent dans leur société.Avertie déjà depuis longtemps de ce danger par mes amies, j’ai négligé, j’ai même combattu leur avis tant que votre conduite à mon égard avait pu me faire croire que vous aviez bien voulu ne pas me confondre avec cette foule de femmes qui, toutes, ont eu à se plaindre de vous. Aujourd’hui que vous me traitez comme elles, que je ne peux plus l’ignorer, je dois au public, à mes amis, à moi-même, de suivre ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici que vous ne gagneriez rien à refuser ma demande, décidée que je suis à partir moi-même, si vous vous obstiniez à rester, mais je ne cherche point à diminuer l’obligation que je vous aurai de cette complaisance, et je veux bien que vous sachiez qu’en nécessitant mon départ d’ici, vous contrarieriez mes arrangements. Prouvez-moi donc, monsieur, que comme vous me l’avez dit tant de fois, les femmes honnêtes n’auront jamais à se plaindre de vous; prouvez-moi au moins que quand vous avez des torts avec elles, vous savez les réparer.Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vous, il me suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre nécessaire, et que pourtant il n’a pas tenu à moi de ne la jamais former. Mais ne rappelons pas des événements que je veux oublier et qui m’obligeraient à vous juger avec rigueur, dans un moment où je vous offre de mériter toute ma reconnaissance. Adieu, monsieur, votre conduite va m’apprendre avec quels sentiments je dois être, pour la vie, votre très humble, etc.De..., ce 25 août 17**.[20]Voyez lettreXXXV.LETTRE XLIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Quelque dures que soient, madame, les conditions que vous m’imposez, je ne me refuse pas de les remplir. Je sens qu’il me serait impossible de contrarier aucun de vos désirs. Une fois d’accord sur ce point, j’ose me flatter qu’à mon tour vous me permettrez de vous faire quelques demandes, bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté.L’une, que j’espère qui sera sollicitée par votre justice, est de vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de vous; ils me font, ce me semble, assez de mal pour que j’aie le droit de les connaître; l’autre, que j’attends de votre indulgence, est de vouloir bien me permettre de vous renouveler quelquefois l’hommage d’un amour qui va plus que jamais mériter votre pitié.Songez, madame, que je m’empresse de vous obéir, lors même que je ne peux le faire qu’aux dépens de mon bonheur; je dirai plus, malgré la persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous sauver le spectacle, toujours pénible, de l’objet de votre injustice.Convenez-en, madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à vous respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageux, que vous n’êtes gênée par la présence d’un homme qu’il vous est plus facile de punir que de blâmer. Vousm’éloignez de vous comme on détourne ses regards d’un malheureux qu’on ne veut pas secourir.Mais tandis que l’absence va redoubler mes tourments, à quelle autre qu’à vous puis-je adresser mes plaintes? de quelle autre puis-je attendre des consolations qui vont me devenir si nécessaires? Me les refuserez-vous, quand vous seule causez mes peines?Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu’avant de partir j’aie à cœur de justifier auprès de vous, les sentiments que vous m’avez inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m’éloigner qu’en en recevant l’ordre de votre bouche.Cette double raison me fait vous demander un moment d’entretien. Inutilement voudrions-nous y suppléer par lettres; on écrit des volumes et on explique mal ce qu’un quart d’heure de conversation suffit pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me l’accorder, car, quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez que Mmede Rosemonde est instruite de mon projet de passer chez elle une partie de l’automne, et il faudra au moins que j’attende une lettre pour pouvoir prétexter une affaire qui me force à partir.Adieu, madame, jamais ce mot ne m’a tant coûté à écrire que dans ce moment où il me ramène à l’idée de notre séparation. Si vous pouviez imaginer ce qu’elle me fait souffrir, j’ose croire que vous me sauriez quelque gré de ma docilité. Recevez au moins, avec plus d’indulgence, l’assurance et l’hommage de l’amour le plus tendre et le plus respectueux.De..., ce 26 août 17**.SUITE DE LA LETTRE XLdu Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez comme moi que la scrupuleuse, l’honnête Mmede Tourvel, ne peut pas m’accorder la première de mes demandes et trahir la confiancede ses amies en me nommant mes accusateurs; ainsi, en promettant tout à cette condition, je ne m’engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus qu’elle me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste, et qu’alors je gagne, en m’éloignant, d’entrer en elle et de son aveu en correspondance réglée, car je compte pour peu le rendez-vous que je lui demande et qui n’a presque d’autre objet que de l’accoutumer d’avance à n’en pas refuser d’autres, quand ils me seront vraiment nécessaires.La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est de savoir quels sont les gens qui s’occupent à me nuire auprès d’elle. Je présume que c’est son pédant de mari; je le voudrais, outre qu’une défense conjugale est un aiguillon au désir, je serais sûr que du moment que ma belle aura consenti à m’écrire, je n’aurais plus rien à craindre de son mari, puisqu’elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper.Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa confidence et que cette amie-là soit contre moi, il me paraît nécessaire de les brouiller, et je compte y réussir; mais avant tout il faut être instruit.J’ai bien cru que j’allais l’être hier, mais cette femme ne fait rien comme une autre. Nous étions chez elle au moment où l’on vint avertir que le dîner était servi. Sa toilette se finissait seulement, et tout en se pressant et en faisant des excuses, je m’aperçus qu’elle laissait la clef à son secrétaire, et je connais son usage de ne pas ôter celle de son appartement. J’y rêvais pendant le dîner lorsque j’entendis descendre sa femme de chambre; je pris mon parti aussitôt; je feignis un saignement de nez et sortis. Je volai au secrétaire, mais je trouvai tous les tiroirs ouverts et pas un papier écrit. Cependant on n’a pas d’occasion de les brûler dans cette saison. Que fait-elle des lettres qu’elle reçoit? et elle en reçoit souvent. Je n’ai rien négligé, tout était ouvert et j’ai cherché partout; mais je n’ai rien gagné que de me convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches.Comment l’en tirer? Depuis hier je m’occupe inutilement d’en trouver les moyens; cependant, je ne peux en vaincre le désir. Je regrette de n’avoir pas le talent des filous. Ne devrait-il pas, en effet, entrer dans l’éducation d’un homme qui se mêle d’intrigues? ne serait-il pas plaisant de dérober la lettre ou le portrait d’un rival, ou de tirer des poches d’une prudede quoi la démasquer? Mais nos parents ne songent à rien, et moi j’ai beau songer à tout, je ne fais que m’apercevoir que je suis gauche sans pouvoir y remédier.Quoi qu’il en soit, je revins me mettre à table fort mécontent. Ma belle calma pourtant un peu mon humeur par l’air d’intérêt que lui donna ma feinte indisposition, et je ne manquai pas de l’assurer que j’avais, depuis quelque temps, de violentes agitations qui altéraient ma santé. Persuadée comme elle est que c’est elle qui les cause, ne devait-elle pas en conscience travailler à les calmer? Mais, quoique dévote, elle est peu charitable, elle refuse toute aumône amoureuse, et ce refus suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol. Mais adieu, car, tout en causant avec vous, je ne songe qu’à ces maudites lettres.De..., ce 27 août 17**.LETTRE XLIIILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Pourquoi chercher, monsieur, à diminuer ma reconnaissance? Pourquoi ne vouloir m’obéir qu’à demi et marchander en quelque sorte un procédé honnête? Il ne vous suffit donc pas que j’en sente le prix? Non seulement vous demandez beaucoup, mais vous demandez des choses impossibles. Si, en effet, mes amis m’ont parlé de vous, ils ne l’ont pu faire que par intérêt pour moi; quand même ils se seraient trompés, leur intention n’en était pas moins bonne, et vous me proposez de reconnaître cette marque d’attachement de leur part, en vous livrant leur secret! J’ai déjà eu tort de vous en parler et vous me le faites assez sentir en ce moment. Ce qui n’eût été que de la candeur avec tout autre devient une étourderie avec vous, et me mènerait à une noirceur si je cédais à votre demande. J’en appelle à vous-même, à votre honnêteté, m’avez-vous cru capable de ce procédé? avez-vous dû me le proposer? Non sans doute, et je suis sûre qu’en y réfléchissant mieux, vous ne reviendrez plus sur cette demande.Celle que vous me faites de m’écrire n’est guère plus facile à accorder, et si vous voulez être juste, ce n’est pas à moi que vous vous en prendrez. Je ne veux point vous offenser, mais avec la réputation que vous vous êtes acquise et que, de votre aveu même, vous méritez du moins en partie, quelle femme pourrait avouer être en correspondance avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à faire ce qu’elle sent qu’elle serait obligée de cacher?Encore, si j’étais assurée que vos lettres fussent telles que je n’eusse jamais à m’en plaindre, que je pusse toujours me justifier à mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le désir de vous prouver que c’est la raison et non la haine qui me guide, me ferait passer par-dessus ces considérations puissantes, et faire beaucoup plus que je ne devrais en vous permettant de m’écrire quelquefois. Si en effet vous le désirez autant que vous me le dites, vous voussoumettrezvolontiers à la seule condition qui puisse m’y faire consentir, et si vous avez quelque reconnaissance de ce que je fais pour vous en ce moment, vous ne différerez plus de partir.Permettez-moi de vous observer à ce sujet que vous avez reçu une lettre ce matin, et que vous n’en avez pas profité pour annoncer votre départ à Mmede Rosemonde, comme vous me l’aviez promis. J’espère qu’à présent rien ne pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout que vous n’attendrez pas, pour cela, l’entretien que vous me demandez, auquel je ne veux absolument pas me prêter, et qu’au lieu de l’ordre que vous prétendez vous être nécessaire, vous vous contenterez de la prière que je vous renouvelle. Adieu, monsieur.De..., ce 27 août 17**.

LETTRE XXXVILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.(Timbrée de Dijon.)Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j’ose le dire, vous semblez craindre moins d’être injuste que d’être indulgente. Après m’avoir condamné sans m’entendre, vous avez dû sentir en effet qu’il vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d’y répondre. Vous refusez mes lettresavec obstination, vous me les renvoyez avec mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité où vous m’avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser les moyens. Convaincu d’ailleurs par la sincérité de mes sentiments, que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire bien connaître, j’ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J’ose croire aussi que vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise que l’amour soit plus ingénieux à se produire, que l’indifférence à l’écarter.Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il vous appartient, il est juste que vous le connaissiez.J’étais bien éloigné, en arrivant chez Mmede Rosemonde, de prévoir le sort qui m’y attendait. J’ignorais que vous y fussiez et j’ajouterai, avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l’aurais su, ma sécurité n’en eût point été troublée; non que je ne rendisse à votre beauté la justice qu’on ne peut lui refuser; mais accoutumé à n’éprouver que des désirs, à ne me livrer qu’à ceux que l’espoir encourageait, je ne connaissais pas les tourments de l’amour.Vous fûtes témoin des instances que me fit Mmede Rosemonde pour m’arrêter quelque temps. J’avais déjà passé une journée avec vous, cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu’au plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une parente respectable. Le genre de vie qu’on menait ici différait beaucoup sans doute de celui auquel j’étais accoutumé, il ne m’en coûta rien de m’y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause du changement qui s’opérait en moi, je l’attribuais uniquement encore à cette facilité de caractère dont je crois vous avoir déjà parlé.Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse, qui seule m’avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre âme céleste étonna, séduisit la mienne. J’admirais la beauté, j’adorai la vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m’occupai de vous mériter. En réclamant votre indulgence pour le passé, j’ambitionnai votre suffrage pour l’avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l’épiais dans vos regards, dans ces regards d’où partait unpoison d’autant plus dangereux, qu’il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.Alors je connus l’amour. Mais que j’étais loin de m’en plaindre! Résolu de l’ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit qui m’annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n’existais plus que par vous et pour vous. Cependant, c’est vous-même que j’adjure, jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans l’intérêt d’une conversation sérieuse, m’échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret de mon cœur?Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui, madame, c’est au milieu des malheureux que j’avais secourus que, vous livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d’égarer un cœur que déjà trop d’amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle préoccupation s’empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.C’est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu’un hasard, que je n’avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je succombai, je l’avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c’en est un, n’est-il pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?Dévoré par un amour sans espoir, j’implore votre pitié et ne trouve que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards. Dans l’état cruel où vous m’avez réduit, je passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à m’y livrer; tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous en applaudir. Cependant, c’est vous qui vous plaignez et c’est moi qui m’excuse.Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes torts et que peut-être il serait plus juste d’appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect qui ne s’est jamais démenti, une soumission parfaite: tels sont lessentiments que vous m’avez inspirés. Je n’eusse pas craint d’en présenter l’hommage à la divinité même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort.De..., ce 23 août 17**.LETTRE XXXVIILa Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu’ils sont toujours fondés en raison. J’avouerai même que M. de Valmont doit être en effet infiniment dangereux, s’il peut à la fois feindre d’être ce qu’il paraît ici et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu’il en soit, puisque vous l’exigez, je l’éloignerai de moi, au moins j’y ferai mon possible; car souvent les choses qui dans le fond devraient être les plus simples, deviennent embarrassantes par la forme.Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante; elle deviendrait également désobligeante et pour elle et pour lui. Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de m’éloigner moi-même, car outre les raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, comme il est possible, n’aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais être l’objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu’une rencontre à la campagne, chez une personne qu’on sait être sa parente et mon amie?Il ne me reste donc d’autre ressource que d’obtenir de lui-même qu’il veuille bien s’éloigner. Je sens que cette proposition est difficile à faire; cependant, comme il me paraît avoir à cœur de me prouver qu’il a en effet plus d’honnêteté qu’on ne luien suppose, je ne désespère pas de réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et d’avoir une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes vraiment honnêtes n’ont jamais eu, n’auront jamais à se plaindre de ses procédés. S’il part, comme je le désire, ce sera en effet par égard pour moi; car je ne peux pas douter qu’il n’ait le projet de passer ici une grande partie de l’automne. S’il refuse ma demande et s’obstine à rester, je serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le promets.Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait de moi, je m’empresse d’y satisfaire et de vous prouver que malgréla chaleurque j’ai pu mettre à défendre M. de Valmont, je n’en suis pas moins disposée non seulement à écouter, mais même à suivre les conseils de mes amis.J’ai l’honneur d’être, etc.De..., ce 25 août 17**.LETTRE XXXVIIILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Votre énorme paquet m’arrive à l’instant, mon cher vicomte. Si la date en est exacte, j’aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt; quoi qu’il en soit, si je prenais le temps de le lire, je n’aurais plus celui d’y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement réception et nous causerons d’autre chose. Ce n’est pas que j’aie rien à vous dire pour mon compte; l’automne ne laisse à Paris presque point d’hommes qui aient figure humaine; aussi je suis, depuis un mois, d’une sagesse à périr, et tout autre que mon chevalier serait fatigué des preuves de ma constance. Ne pouvant m’occuper, je me distrais avec la petite Volanges, et c’est d’elle que je veux parler.Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous charger de cette enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n’a ni caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu’elle brille jamais par le sentiment, mais tout annonce en elle les sensations lesplus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l’on peut parler ainsi, qui quelquefois m’étonne moi-même et qui réussira d’autant mieux que sa figure offre l’image de la candeur et de l’ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je m’en amuse quelquefois; sa petite tête se monte avec une facilité incroyable, et elle est alors d’autant plus plaisante qu’elle ne sait rien, absolument rien de ce qu’elle désire tant de savoir. Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles: elle rit, elle se dépite, elle pleure et puis elle me prie de l’instruire avec une bonne foi réellement séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce plaisir est réservé.Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j’ai l’honneur d’être sa confidente. Vous devinez bien que d’abord j’ai fait la sévère, mais aussitôt que je me suis aperçue qu’elle croyait m’avoir convaincue par ses mauvaises raisons, j’ai eu l’air de les prendre pour bonnes, et elle est intimement persuadée qu’elle doit ce succès à son éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre. Je lui ai permis d’écrire et de direj’aime, et le même jour, sans qu’elle s’en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu’il est si sot encore qu’il n’en a seulement pas obtenu un baiser! Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon Dieu! que ces gens d’esprit sont bêtes! celui-ci l’est au point qu’il m’embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.C’est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec Danceny pour avoir sa confidence, et s’il vous la donnait une fois, nous irions grand train. Dépêchez donc votre présidente, car enfin je ne veux pas que Gercourt s’en sauve; au reste, j’ai parlé de lui hier à la petite personne et le lui ai si bien peint que quand elle serait sa femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l’ai pourtant beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n’égale ma sévérité sur ce point. Par là, d’une part, je rétablis auprès d’elle ma réputation de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire; de l’autre, j’augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari. Et enfin j’espère qu’en lui faisant accroire qu’il ne lui est permis de se livrer à l’amour que pendant le peu de temps qu’elle a à rester fille, elle se décidera plus vite à n’en rien perdre.Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre volume.De..., ce 27 août 17**.LETTRE XXXIXCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J’ai pleuré presque toute la nuit. Ce n’est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse, mais je prévois que cela ne durera pas.J’ai été hier à l’Opéra avec Mmede Merteuil, nous y avons beaucoup parlé de mon mariage et je n’en ai rien appris de bon. C’est M. le comte de Gercourt que je dois épouser et ce doit être au mois d’octobre. Il est riche, il est homme de qualité, il est colonel du régiment de... Jusque-là tout va fort bien. Mais d’abord il est vieux: figure-toi qu’il a au moins trente-six ans! et puis Mmede Merteuil dit qu’il est triste et sévère, et qu’elle craint que je ne sois pas heureuse avec lui. J’ai même bien vu qu’elle en était sûre et qu’elle ne voulait pas me le dire, pour ne pas m’affliger. Elle ne m’a presque entretenue toute la soirée que des devoirs des femmes envers leurs maris; elle convient que M. de Gercourt n’est pas aimable du tout et elle dit pourtant qu’il faudra que je l’aime. Ne m’a-t-elle pas dit aussi qu’une fois mariée, je ne devais plus aimer le chevalier Danceny? comme si c’était possible! Oh! je t’assure bien que je l’aimerai toujours. Vois-tu, j’aimerais mieux plutôt ne pas me marier. Que ce M. de Gercourt s’arrange, je ne l’ai pas été chercher. Il est en Corse à présent, bien loin d’ici; je voudrais qu’il y restât dix ans. Si je n’avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à maman que je ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait encore pis. Je suis bien embarrassée. Je sens que je n’ai jamais tant aimé M. Danceny qu’à présent, et quand je songe qu’il ne me reste plus qu’un mois à être comme je suis, les larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n’ai de consolation que dans l’amitié de Mmede Merteuil; elle a si bon cœur! elle partage tous mes chagrins comme moi-même et puis elle est si aimable, que quand je suisavec elle je n’y songe presque plus. D’ailleurs elle m’est bien utile, car le peu que je sais c’est elle qui me l’a appris, et elle est si bonne que je lui dis tout ce que je pense sans être honteuse du tout. Quand elle trouve que ce n’est pas bien, elle me gronde quelquefois, mais c’est tout doucement, et puis je l’embrasse de tout mon cœur, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus fâchée. Au moins celle-là je peux bien l’aimer tant que je voudrai sans qu’il y ait du mal et ça me fait bien du plaisir. Nous sommes pourtant convenues que je n’aurais pas l’air de l’aimer tant devant le monde et surtout devant maman, afin qu’elle ne se méfie de rien au sujet du chevalier Danceny. Je t’assure que si je pouvais toujours vivre comme je fais à présent, je crois que je serais bien heureuse. Il n’y a que ce vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t’en parler davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais écrire au chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon amour et non de mes chagrins, car je ne veux pas l’affliger.Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre et que j’ai beau êtreoccupée, comme tu dis, qu’il ne m’en reste pas moins le temps de t’aimer et de t’écrire[19].De..., ce 27 août 17**.[19]On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n’annoncent aucun événement.LETTRE XLLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.C’est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes lettres, de refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa vue, elle exige que je m’éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c’est que je me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant, je n’ai pas cru devoir perdre l’occasion de me laisser donner un ordre, persuadé d’une part que qui commande s’engage, et de l’autre que l’autorité illusoireque nous avons l’air de laisser prendre aux femmes est un des pièges qu’elles évitent le plus difficilement. De plus, l’adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule avec moi me plaçait dans une situation dangereuse, dont j’ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût, car étant sans cesse avec elle, sans pouvoir l’occuper de mon amour, il y avait lieu de craindre qu’elle ne s’accoutumât enfin à me voir sans trouble; disposition dont vous savez assez combien il est difficile de revenir.Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition. J’ai même eu le soin d’en mettre une impossible à accorder, tant pour rester toujours maître de tenir ma parole, ou d’y manquer, que pour engager une discussion, soit de bouche ou par écrit, dans un moment où ma belle est plus contente de moi, où elle a besoin que je le sois d’elle, sans compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais moyen d’obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette prétention, tout insoutenable qu’elle est.Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence l’historique de ces deux derniers jours. J’y joindrai comme pièces justificatives la lettre de ma belle et ma réponse. Vous conviendrez qu’il y a peu d’historiens aussi exacts que moi.Vous vous rappelez l’effet que fit avant-hier matin ma lettre deDijon; le reste de la journée fut très orageux. La jolie prude arriva seulement au moment du dîner et annonça une forte migraine, prétexte dont elle voulut couvrir un desplusviolents accès d’humeur que femme puisse avoir. Sa figure en était vraiment altérée; l’expression de douceur que vous lui connaissez s’était changée en un air mutin qui en faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette découverte par la suite et de remplacer quelquefois la maîtresse tendre par la maîtresse mutine.Je prévis que l’après-dîner serait triste, et pour m’en sauver l’ennui, je prétextai des lettres à écrire et me retirai chez moi. Je revins au salon sur les six heures; Mmede Rosemonde proposa la promenade, qui fut acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue malade, par une malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les imprécationsque je fis contre ce démon femelle furent exaucées, mais nous la trouvâmes couchée au retour.Le lendemain, au déjeuner, ce n’était plus la même femme. La douceur naturelle était revenue, et j’eus lieu de me croire pardonné. Le déjeuner était à peine fini que la douce personne se leva d’un air indolent et entra dans le parc; je la suivis, comme vous pouvez le croire. «D’où peut naître ce désir de promenade? lui dis-je en l’abordant.—J’ai beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma tête est un peu fatiguée.—Je ne suis pas assez heureux, repris-je, pour avoir à me reprocher cette fatigue-là?—Je vous ai bien écrit, répondit-elle encore, mais j’hésite à vous donner ma lettre. Elle contient une demande, et vous ne m’avez pas accoutumée à en espérer le succès.—Ah! je jure que s’il m’est possible.—Rien n’est plus facile, interrompit-elle, et quoique vous dussiez peut-être l’accorder comme justice, je consens à l’obtenir comme grâce.» En disant ces mots, elle me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main, qu’elle retira, mais sans colère et avec plus d’embarras que de vivacité. «La chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-elle, il faut rentrer.» Et elle reprit la route du château. Je fis de vains efforts pour lui persuader de continuer sa promenade, et j’eus besoin de me rappeler que nous pouvions être vus pour n’y employer que de l’éloquence. Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que cette feinte promenade n’avait eu d’autre but que de me remettre sa lettre. Elle monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire l’épître, que vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma réponse, avant d’aller plus loin...LETTRE XLILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Il me semble, monsieur, par votre conduite avec moi, que vous ne cherchiez qu’à augmenter chaque jour, les sujets de plainte que j’avais contre vous. Votre obstination à vouloir m’entretenir sans cesse d’un sentiment que je ne veux ni nedois écouter; l’abus que vous n’avez pas craint de faire de ma bonne foi, ou de ma timidité, pour me remettre vos lettres; le moyen surtout, j’ose dire peu délicat, dont vous vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière, sans craindre au moins l’effet d’une surprise qui pouvait me compromettre; tout devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi vifs que justement mérités. Cependant, au lieu de revenir sur ces griefs, je m’en tiens à vous faire une demande aussi simple que juste, et si je l’obtiens de vous, je consens que tout soit oublié.Vous-même m’avez dit, monsieur, que je ne devais pas craindre un refus; et quoique, par une inconséquence qui vous est particulière, cette phrase même soit suivie du seul refus que vous pouviez me faire[20], je veux croire que vous n’en tiendrez pas moins aujourd’hui cette parole formellement donnée il y a si peu de jours.Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous éloigner de moi, de quitter ce château, où un plus long séjour de votre part ne pourrait que m’exposer davantage au jugement d’un public toujours prompt à mal penser d’autrui, et que vous n’avez que trop accoutumé à fixer les yeux sur les femmes qui vous admettent dans leur société.Avertie déjà depuis longtemps de ce danger par mes amies, j’ai négligé, j’ai même combattu leur avis tant que votre conduite à mon égard avait pu me faire croire que vous aviez bien voulu ne pas me confondre avec cette foule de femmes qui, toutes, ont eu à se plaindre de vous. Aujourd’hui que vous me traitez comme elles, que je ne peux plus l’ignorer, je dois au public, à mes amis, à moi-même, de suivre ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici que vous ne gagneriez rien à refuser ma demande, décidée que je suis à partir moi-même, si vous vous obstiniez à rester, mais je ne cherche point à diminuer l’obligation que je vous aurai de cette complaisance, et je veux bien que vous sachiez qu’en nécessitant mon départ d’ici, vous contrarieriez mes arrangements. Prouvez-moi donc, monsieur, que comme vous me l’avez dit tant de fois, les femmes honnêtes n’auront jamais à se plaindre de vous; prouvez-moi au moins que quand vous avez des torts avec elles, vous savez les réparer.Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vous, il me suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre nécessaire, et que pourtant il n’a pas tenu à moi de ne la jamais former. Mais ne rappelons pas des événements que je veux oublier et qui m’obligeraient à vous juger avec rigueur, dans un moment où je vous offre de mériter toute ma reconnaissance. Adieu, monsieur, votre conduite va m’apprendre avec quels sentiments je dois être, pour la vie, votre très humble, etc.De..., ce 25 août 17**.[20]Voyez lettreXXXV.LETTRE XLIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Quelque dures que soient, madame, les conditions que vous m’imposez, je ne me refuse pas de les remplir. Je sens qu’il me serait impossible de contrarier aucun de vos désirs. Une fois d’accord sur ce point, j’ose me flatter qu’à mon tour vous me permettrez de vous faire quelques demandes, bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté.L’une, que j’espère qui sera sollicitée par votre justice, est de vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de vous; ils me font, ce me semble, assez de mal pour que j’aie le droit de les connaître; l’autre, que j’attends de votre indulgence, est de vouloir bien me permettre de vous renouveler quelquefois l’hommage d’un amour qui va plus que jamais mériter votre pitié.Songez, madame, que je m’empresse de vous obéir, lors même que je ne peux le faire qu’aux dépens de mon bonheur; je dirai plus, malgré la persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous sauver le spectacle, toujours pénible, de l’objet de votre injustice.Convenez-en, madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à vous respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageux, que vous n’êtes gênée par la présence d’un homme qu’il vous est plus facile de punir que de blâmer. Vousm’éloignez de vous comme on détourne ses regards d’un malheureux qu’on ne veut pas secourir.Mais tandis que l’absence va redoubler mes tourments, à quelle autre qu’à vous puis-je adresser mes plaintes? de quelle autre puis-je attendre des consolations qui vont me devenir si nécessaires? Me les refuserez-vous, quand vous seule causez mes peines?Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu’avant de partir j’aie à cœur de justifier auprès de vous, les sentiments que vous m’avez inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m’éloigner qu’en en recevant l’ordre de votre bouche.Cette double raison me fait vous demander un moment d’entretien. Inutilement voudrions-nous y suppléer par lettres; on écrit des volumes et on explique mal ce qu’un quart d’heure de conversation suffit pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me l’accorder, car, quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez que Mmede Rosemonde est instruite de mon projet de passer chez elle une partie de l’automne, et il faudra au moins que j’attende une lettre pour pouvoir prétexter une affaire qui me force à partir.Adieu, madame, jamais ce mot ne m’a tant coûté à écrire que dans ce moment où il me ramène à l’idée de notre séparation. Si vous pouviez imaginer ce qu’elle me fait souffrir, j’ose croire que vous me sauriez quelque gré de ma docilité. Recevez au moins, avec plus d’indulgence, l’assurance et l’hommage de l’amour le plus tendre et le plus respectueux.De..., ce 26 août 17**.SUITE DE LA LETTRE XLdu Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez comme moi que la scrupuleuse, l’honnête Mmede Tourvel, ne peut pas m’accorder la première de mes demandes et trahir la confiancede ses amies en me nommant mes accusateurs; ainsi, en promettant tout à cette condition, je ne m’engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus qu’elle me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste, et qu’alors je gagne, en m’éloignant, d’entrer en elle et de son aveu en correspondance réglée, car je compte pour peu le rendez-vous que je lui demande et qui n’a presque d’autre objet que de l’accoutumer d’avance à n’en pas refuser d’autres, quand ils me seront vraiment nécessaires.La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est de savoir quels sont les gens qui s’occupent à me nuire auprès d’elle. Je présume que c’est son pédant de mari; je le voudrais, outre qu’une défense conjugale est un aiguillon au désir, je serais sûr que du moment que ma belle aura consenti à m’écrire, je n’aurais plus rien à craindre de son mari, puisqu’elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper.Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa confidence et que cette amie-là soit contre moi, il me paraît nécessaire de les brouiller, et je compte y réussir; mais avant tout il faut être instruit.J’ai bien cru que j’allais l’être hier, mais cette femme ne fait rien comme une autre. Nous étions chez elle au moment où l’on vint avertir que le dîner était servi. Sa toilette se finissait seulement, et tout en se pressant et en faisant des excuses, je m’aperçus qu’elle laissait la clef à son secrétaire, et je connais son usage de ne pas ôter celle de son appartement. J’y rêvais pendant le dîner lorsque j’entendis descendre sa femme de chambre; je pris mon parti aussitôt; je feignis un saignement de nez et sortis. Je volai au secrétaire, mais je trouvai tous les tiroirs ouverts et pas un papier écrit. Cependant on n’a pas d’occasion de les brûler dans cette saison. Que fait-elle des lettres qu’elle reçoit? et elle en reçoit souvent. Je n’ai rien négligé, tout était ouvert et j’ai cherché partout; mais je n’ai rien gagné que de me convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches.Comment l’en tirer? Depuis hier je m’occupe inutilement d’en trouver les moyens; cependant, je ne peux en vaincre le désir. Je regrette de n’avoir pas le talent des filous. Ne devrait-il pas, en effet, entrer dans l’éducation d’un homme qui se mêle d’intrigues? ne serait-il pas plaisant de dérober la lettre ou le portrait d’un rival, ou de tirer des poches d’une prudede quoi la démasquer? Mais nos parents ne songent à rien, et moi j’ai beau songer à tout, je ne fais que m’apercevoir que je suis gauche sans pouvoir y remédier.Quoi qu’il en soit, je revins me mettre à table fort mécontent. Ma belle calma pourtant un peu mon humeur par l’air d’intérêt que lui donna ma feinte indisposition, et je ne manquai pas de l’assurer que j’avais, depuis quelque temps, de violentes agitations qui altéraient ma santé. Persuadée comme elle est que c’est elle qui les cause, ne devait-elle pas en conscience travailler à les calmer? Mais, quoique dévote, elle est peu charitable, elle refuse toute aumône amoureuse, et ce refus suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol. Mais adieu, car, tout en causant avec vous, je ne songe qu’à ces maudites lettres.De..., ce 27 août 17**.LETTRE XLIIILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Pourquoi chercher, monsieur, à diminuer ma reconnaissance? Pourquoi ne vouloir m’obéir qu’à demi et marchander en quelque sorte un procédé honnête? Il ne vous suffit donc pas que j’en sente le prix? Non seulement vous demandez beaucoup, mais vous demandez des choses impossibles. Si, en effet, mes amis m’ont parlé de vous, ils ne l’ont pu faire que par intérêt pour moi; quand même ils se seraient trompés, leur intention n’en était pas moins bonne, et vous me proposez de reconnaître cette marque d’attachement de leur part, en vous livrant leur secret! J’ai déjà eu tort de vous en parler et vous me le faites assez sentir en ce moment. Ce qui n’eût été que de la candeur avec tout autre devient une étourderie avec vous, et me mènerait à une noirceur si je cédais à votre demande. J’en appelle à vous-même, à votre honnêteté, m’avez-vous cru capable de ce procédé? avez-vous dû me le proposer? Non sans doute, et je suis sûre qu’en y réfléchissant mieux, vous ne reviendrez plus sur cette demande.Celle que vous me faites de m’écrire n’est guère plus facile à accorder, et si vous voulez être juste, ce n’est pas à moi que vous vous en prendrez. Je ne veux point vous offenser, mais avec la réputation que vous vous êtes acquise et que, de votre aveu même, vous méritez du moins en partie, quelle femme pourrait avouer être en correspondance avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à faire ce qu’elle sent qu’elle serait obligée de cacher?Encore, si j’étais assurée que vos lettres fussent telles que je n’eusse jamais à m’en plaindre, que je pusse toujours me justifier à mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le désir de vous prouver que c’est la raison et non la haine qui me guide, me ferait passer par-dessus ces considérations puissantes, et faire beaucoup plus que je ne devrais en vous permettant de m’écrire quelquefois. Si en effet vous le désirez autant que vous me le dites, vous voussoumettrezvolontiers à la seule condition qui puisse m’y faire consentir, et si vous avez quelque reconnaissance de ce que je fais pour vous en ce moment, vous ne différerez plus de partir.Permettez-moi de vous observer à ce sujet que vous avez reçu une lettre ce matin, et que vous n’en avez pas profité pour annoncer votre départ à Mmede Rosemonde, comme vous me l’aviez promis. J’espère qu’à présent rien ne pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout que vous n’attendrez pas, pour cela, l’entretien que vous me demandez, auquel je ne veux absolument pas me prêter, et qu’au lieu de l’ordre que vous prétendez vous être nécessaire, vous vous contenterez de la prière que je vous renouvelle. Adieu, monsieur.De..., ce 27 août 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.

(Timbrée de Dijon.)

Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j’ose le dire, vous semblez craindre moins d’être injuste que d’être indulgente. Après m’avoir condamné sans m’entendre, vous avez dû sentir en effet qu’il vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d’y répondre. Vous refusez mes lettresavec obstination, vous me les renvoyez avec mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité où vous m’avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser les moyens. Convaincu d’ailleurs par la sincérité de mes sentiments, que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire bien connaître, j’ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J’ose croire aussi que vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise que l’amour soit plus ingénieux à se produire, que l’indifférence à l’écarter.

Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il vous appartient, il est juste que vous le connaissiez.

J’étais bien éloigné, en arrivant chez Mmede Rosemonde, de prévoir le sort qui m’y attendait. J’ignorais que vous y fussiez et j’ajouterai, avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l’aurais su, ma sécurité n’en eût point été troublée; non que je ne rendisse à votre beauté la justice qu’on ne peut lui refuser; mais accoutumé à n’éprouver que des désirs, à ne me livrer qu’à ceux que l’espoir encourageait, je ne connaissais pas les tourments de l’amour.

Vous fûtes témoin des instances que me fit Mmede Rosemonde pour m’arrêter quelque temps. J’avais déjà passé une journée avec vous, cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu’au plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une parente respectable. Le genre de vie qu’on menait ici différait beaucoup sans doute de celui auquel j’étais accoutumé, il ne m’en coûta rien de m’y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause du changement qui s’opérait en moi, je l’attribuais uniquement encore à cette facilité de caractère dont je crois vous avoir déjà parlé.

Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse, qui seule m’avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre âme céleste étonna, séduisit la mienne. J’admirais la beauté, j’adorai la vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m’occupai de vous mériter. En réclamant votre indulgence pour le passé, j’ambitionnai votre suffrage pour l’avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l’épiais dans vos regards, dans ces regards d’où partait unpoison d’autant plus dangereux, qu’il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.

Alors je connus l’amour. Mais que j’étais loin de m’en plaindre! Résolu de l’ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit qui m’annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n’existais plus que par vous et pour vous. Cependant, c’est vous-même que j’adjure, jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans l’intérêt d’une conversation sérieuse, m’échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret de mon cœur?

Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui, madame, c’est au milieu des malheureux que j’avais secourus que, vous livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d’égarer un cœur que déjà trop d’amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle préoccupation s’empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.

C’est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu’un hasard, que je n’avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je succombai, je l’avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c’en est un, n’est-il pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?

Dévoré par un amour sans espoir, j’implore votre pitié et ne trouve que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards. Dans l’état cruel où vous m’avez réduit, je passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à m’y livrer; tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous en applaudir. Cependant, c’est vous qui vous plaignez et c’est moi qui m’excuse.

Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes torts et que peut-être il serait plus juste d’appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect qui ne s’est jamais démenti, une soumission parfaite: tels sont lessentiments que vous m’avez inspirés. Je n’eusse pas craint d’en présenter l’hommage à la divinité même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort.

De..., ce 23 août 17**.

La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.

Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu’ils sont toujours fondés en raison. J’avouerai même que M. de Valmont doit être en effet infiniment dangereux, s’il peut à la fois feindre d’être ce qu’il paraît ici et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu’il en soit, puisque vous l’exigez, je l’éloignerai de moi, au moins j’y ferai mon possible; car souvent les choses qui dans le fond devraient être les plus simples, deviennent embarrassantes par la forme.

Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante; elle deviendrait également désobligeante et pour elle et pour lui. Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de m’éloigner moi-même, car outre les raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, comme il est possible, n’aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais être l’objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu’une rencontre à la campagne, chez une personne qu’on sait être sa parente et mon amie?

Il ne me reste donc d’autre ressource que d’obtenir de lui-même qu’il veuille bien s’éloigner. Je sens que cette proposition est difficile à faire; cependant, comme il me paraît avoir à cœur de me prouver qu’il a en effet plus d’honnêteté qu’on ne luien suppose, je ne désespère pas de réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et d’avoir une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes vraiment honnêtes n’ont jamais eu, n’auront jamais à se plaindre de ses procédés. S’il part, comme je le désire, ce sera en effet par égard pour moi; car je ne peux pas douter qu’il n’ait le projet de passer ici une grande partie de l’automne. S’il refuse ma demande et s’obstine à rester, je serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le promets.

Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait de moi, je m’empresse d’y satisfaire et de vous prouver que malgréla chaleurque j’ai pu mettre à défendre M. de Valmont, je n’en suis pas moins disposée non seulement à écouter, mais même à suivre les conseils de mes amis.

J’ai l’honneur d’être, etc.

De..., ce 25 août 17**.

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Votre énorme paquet m’arrive à l’instant, mon cher vicomte. Si la date en est exacte, j’aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt; quoi qu’il en soit, si je prenais le temps de le lire, je n’aurais plus celui d’y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement réception et nous causerons d’autre chose. Ce n’est pas que j’aie rien à vous dire pour mon compte; l’automne ne laisse à Paris presque point d’hommes qui aient figure humaine; aussi je suis, depuis un mois, d’une sagesse à périr, et tout autre que mon chevalier serait fatigué des preuves de ma constance. Ne pouvant m’occuper, je me distrais avec la petite Volanges, et c’est d’elle que je veux parler.

Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous charger de cette enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n’a ni caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu’elle brille jamais par le sentiment, mais tout annonce en elle les sensations lesplus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l’on peut parler ainsi, qui quelquefois m’étonne moi-même et qui réussira d’autant mieux que sa figure offre l’image de la candeur et de l’ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je m’en amuse quelquefois; sa petite tête se monte avec une facilité incroyable, et elle est alors d’autant plus plaisante qu’elle ne sait rien, absolument rien de ce qu’elle désire tant de savoir. Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles: elle rit, elle se dépite, elle pleure et puis elle me prie de l’instruire avec une bonne foi réellement séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce plaisir est réservé.

Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j’ai l’honneur d’être sa confidente. Vous devinez bien que d’abord j’ai fait la sévère, mais aussitôt que je me suis aperçue qu’elle croyait m’avoir convaincue par ses mauvaises raisons, j’ai eu l’air de les prendre pour bonnes, et elle est intimement persuadée qu’elle doit ce succès à son éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre. Je lui ai permis d’écrire et de direj’aime, et le même jour, sans qu’elle s’en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu’il est si sot encore qu’il n’en a seulement pas obtenu un baiser! Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon Dieu! que ces gens d’esprit sont bêtes! celui-ci l’est au point qu’il m’embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.

C’est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec Danceny pour avoir sa confidence, et s’il vous la donnait une fois, nous irions grand train. Dépêchez donc votre présidente, car enfin je ne veux pas que Gercourt s’en sauve; au reste, j’ai parlé de lui hier à la petite personne et le lui ai si bien peint que quand elle serait sa femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l’ai pourtant beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n’égale ma sévérité sur ce point. Par là, d’une part, je rétablis auprès d’elle ma réputation de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire; de l’autre, j’augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari. Et enfin j’espère qu’en lui faisant accroire qu’il ne lui est permis de se livrer à l’amour que pendant le peu de temps qu’elle a à rester fille, elle se décidera plus vite à n’en rien perdre.

Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre volume.

De..., ce 27 août 17**.

CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.

Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J’ai pleuré presque toute la nuit. Ce n’est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse, mais je prévois que cela ne durera pas.

J’ai été hier à l’Opéra avec Mmede Merteuil, nous y avons beaucoup parlé de mon mariage et je n’en ai rien appris de bon. C’est M. le comte de Gercourt que je dois épouser et ce doit être au mois d’octobre. Il est riche, il est homme de qualité, il est colonel du régiment de... Jusque-là tout va fort bien. Mais d’abord il est vieux: figure-toi qu’il a au moins trente-six ans! et puis Mmede Merteuil dit qu’il est triste et sévère, et qu’elle craint que je ne sois pas heureuse avec lui. J’ai même bien vu qu’elle en était sûre et qu’elle ne voulait pas me le dire, pour ne pas m’affliger. Elle ne m’a presque entretenue toute la soirée que des devoirs des femmes envers leurs maris; elle convient que M. de Gercourt n’est pas aimable du tout et elle dit pourtant qu’il faudra que je l’aime. Ne m’a-t-elle pas dit aussi qu’une fois mariée, je ne devais plus aimer le chevalier Danceny? comme si c’était possible! Oh! je t’assure bien que je l’aimerai toujours. Vois-tu, j’aimerais mieux plutôt ne pas me marier. Que ce M. de Gercourt s’arrange, je ne l’ai pas été chercher. Il est en Corse à présent, bien loin d’ici; je voudrais qu’il y restât dix ans. Si je n’avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à maman que je ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait encore pis. Je suis bien embarrassée. Je sens que je n’ai jamais tant aimé M. Danceny qu’à présent, et quand je songe qu’il ne me reste plus qu’un mois à être comme je suis, les larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n’ai de consolation que dans l’amitié de Mmede Merteuil; elle a si bon cœur! elle partage tous mes chagrins comme moi-même et puis elle est si aimable, que quand je suisavec elle je n’y songe presque plus. D’ailleurs elle m’est bien utile, car le peu que je sais c’est elle qui me l’a appris, et elle est si bonne que je lui dis tout ce que je pense sans être honteuse du tout. Quand elle trouve que ce n’est pas bien, elle me gronde quelquefois, mais c’est tout doucement, et puis je l’embrasse de tout mon cœur, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus fâchée. Au moins celle-là je peux bien l’aimer tant que je voudrai sans qu’il y ait du mal et ça me fait bien du plaisir. Nous sommes pourtant convenues que je n’aurais pas l’air de l’aimer tant devant le monde et surtout devant maman, afin qu’elle ne se méfie de rien au sujet du chevalier Danceny. Je t’assure que si je pouvais toujours vivre comme je fais à présent, je crois que je serais bien heureuse. Il n’y a que ce vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t’en parler davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais écrire au chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon amour et non de mes chagrins, car je ne veux pas l’affliger.

Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre et que j’ai beau êtreoccupée, comme tu dis, qu’il ne m’en reste pas moins le temps de t’aimer et de t’écrire[19].

De..., ce 27 août 17**.

[19]On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n’annoncent aucun événement.

[19]On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n’annoncent aucun événement.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

C’est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes lettres, de refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa vue, elle exige que je m’éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c’est que je me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant, je n’ai pas cru devoir perdre l’occasion de me laisser donner un ordre, persuadé d’une part que qui commande s’engage, et de l’autre que l’autorité illusoireque nous avons l’air de laisser prendre aux femmes est un des pièges qu’elles évitent le plus difficilement. De plus, l’adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule avec moi me plaçait dans une situation dangereuse, dont j’ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût, car étant sans cesse avec elle, sans pouvoir l’occuper de mon amour, il y avait lieu de craindre qu’elle ne s’accoutumât enfin à me voir sans trouble; disposition dont vous savez assez combien il est difficile de revenir.

Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition. J’ai même eu le soin d’en mettre une impossible à accorder, tant pour rester toujours maître de tenir ma parole, ou d’y manquer, que pour engager une discussion, soit de bouche ou par écrit, dans un moment où ma belle est plus contente de moi, où elle a besoin que je le sois d’elle, sans compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais moyen d’obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette prétention, tout insoutenable qu’elle est.

Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence l’historique de ces deux derniers jours. J’y joindrai comme pièces justificatives la lettre de ma belle et ma réponse. Vous conviendrez qu’il y a peu d’historiens aussi exacts que moi.

Vous vous rappelez l’effet que fit avant-hier matin ma lettre deDijon; le reste de la journée fut très orageux. La jolie prude arriva seulement au moment du dîner et annonça une forte migraine, prétexte dont elle voulut couvrir un desplusviolents accès d’humeur que femme puisse avoir. Sa figure en était vraiment altérée; l’expression de douceur que vous lui connaissez s’était changée en un air mutin qui en faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette découverte par la suite et de remplacer quelquefois la maîtresse tendre par la maîtresse mutine.

Je prévis que l’après-dîner serait triste, et pour m’en sauver l’ennui, je prétextai des lettres à écrire et me retirai chez moi. Je revins au salon sur les six heures; Mmede Rosemonde proposa la promenade, qui fut acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue malade, par une malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les imprécationsque je fis contre ce démon femelle furent exaucées, mais nous la trouvâmes couchée au retour.

Le lendemain, au déjeuner, ce n’était plus la même femme. La douceur naturelle était revenue, et j’eus lieu de me croire pardonné. Le déjeuner était à peine fini que la douce personne se leva d’un air indolent et entra dans le parc; je la suivis, comme vous pouvez le croire. «D’où peut naître ce désir de promenade? lui dis-je en l’abordant.—J’ai beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma tête est un peu fatiguée.—Je ne suis pas assez heureux, repris-je, pour avoir à me reprocher cette fatigue-là?—Je vous ai bien écrit, répondit-elle encore, mais j’hésite à vous donner ma lettre. Elle contient une demande, et vous ne m’avez pas accoutumée à en espérer le succès.—Ah! je jure que s’il m’est possible.—Rien n’est plus facile, interrompit-elle, et quoique vous dussiez peut-être l’accorder comme justice, je consens à l’obtenir comme grâce.» En disant ces mots, elle me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main, qu’elle retira, mais sans colère et avec plus d’embarras que de vivacité. «La chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-elle, il faut rentrer.» Et elle reprit la route du château. Je fis de vains efforts pour lui persuader de continuer sa promenade, et j’eus besoin de me rappeler que nous pouvions être vus pour n’y employer que de l’éloquence. Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que cette feinte promenade n’avait eu d’autre but que de me remettre sa lettre. Elle monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire l’épître, que vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma réponse, avant d’aller plus loin...

La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.

Il me semble, monsieur, par votre conduite avec moi, que vous ne cherchiez qu’à augmenter chaque jour, les sujets de plainte que j’avais contre vous. Votre obstination à vouloir m’entretenir sans cesse d’un sentiment que je ne veux ni nedois écouter; l’abus que vous n’avez pas craint de faire de ma bonne foi, ou de ma timidité, pour me remettre vos lettres; le moyen surtout, j’ose dire peu délicat, dont vous vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière, sans craindre au moins l’effet d’une surprise qui pouvait me compromettre; tout devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi vifs que justement mérités. Cependant, au lieu de revenir sur ces griefs, je m’en tiens à vous faire une demande aussi simple que juste, et si je l’obtiens de vous, je consens que tout soit oublié.

Vous-même m’avez dit, monsieur, que je ne devais pas craindre un refus; et quoique, par une inconséquence qui vous est particulière, cette phrase même soit suivie du seul refus que vous pouviez me faire[20], je veux croire que vous n’en tiendrez pas moins aujourd’hui cette parole formellement donnée il y a si peu de jours.

Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous éloigner de moi, de quitter ce château, où un plus long séjour de votre part ne pourrait que m’exposer davantage au jugement d’un public toujours prompt à mal penser d’autrui, et que vous n’avez que trop accoutumé à fixer les yeux sur les femmes qui vous admettent dans leur société.

Avertie déjà depuis longtemps de ce danger par mes amies, j’ai négligé, j’ai même combattu leur avis tant que votre conduite à mon égard avait pu me faire croire que vous aviez bien voulu ne pas me confondre avec cette foule de femmes qui, toutes, ont eu à se plaindre de vous. Aujourd’hui que vous me traitez comme elles, que je ne peux plus l’ignorer, je dois au public, à mes amis, à moi-même, de suivre ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici que vous ne gagneriez rien à refuser ma demande, décidée que je suis à partir moi-même, si vous vous obstiniez à rester, mais je ne cherche point à diminuer l’obligation que je vous aurai de cette complaisance, et je veux bien que vous sachiez qu’en nécessitant mon départ d’ici, vous contrarieriez mes arrangements. Prouvez-moi donc, monsieur, que comme vous me l’avez dit tant de fois, les femmes honnêtes n’auront jamais à se plaindre de vous; prouvez-moi au moins que quand vous avez des torts avec elles, vous savez les réparer.

Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vous, il me suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre nécessaire, et que pourtant il n’a pas tenu à moi de ne la jamais former. Mais ne rappelons pas des événements que je veux oublier et qui m’obligeraient à vous juger avec rigueur, dans un moment où je vous offre de mériter toute ma reconnaissance. Adieu, monsieur, votre conduite va m’apprendre avec quels sentiments je dois être, pour la vie, votre très humble, etc.

De..., ce 25 août 17**.

[20]Voyez lettreXXXV.

[20]Voyez lettreXXXV.

Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.

Quelque dures que soient, madame, les conditions que vous m’imposez, je ne me refuse pas de les remplir. Je sens qu’il me serait impossible de contrarier aucun de vos désirs. Une fois d’accord sur ce point, j’ose me flatter qu’à mon tour vous me permettrez de vous faire quelques demandes, bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté.

L’une, que j’espère qui sera sollicitée par votre justice, est de vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de vous; ils me font, ce me semble, assez de mal pour que j’aie le droit de les connaître; l’autre, que j’attends de votre indulgence, est de vouloir bien me permettre de vous renouveler quelquefois l’hommage d’un amour qui va plus que jamais mériter votre pitié.

Songez, madame, que je m’empresse de vous obéir, lors même que je ne peux le faire qu’aux dépens de mon bonheur; je dirai plus, malgré la persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous sauver le spectacle, toujours pénible, de l’objet de votre injustice.

Convenez-en, madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à vous respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageux, que vous n’êtes gênée par la présence d’un homme qu’il vous est plus facile de punir que de blâmer. Vousm’éloignez de vous comme on détourne ses regards d’un malheureux qu’on ne veut pas secourir.

Mais tandis que l’absence va redoubler mes tourments, à quelle autre qu’à vous puis-je adresser mes plaintes? de quelle autre puis-je attendre des consolations qui vont me devenir si nécessaires? Me les refuserez-vous, quand vous seule causez mes peines?

Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu’avant de partir j’aie à cœur de justifier auprès de vous, les sentiments que vous m’avez inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m’éloigner qu’en en recevant l’ordre de votre bouche.

Cette double raison me fait vous demander un moment d’entretien. Inutilement voudrions-nous y suppléer par lettres; on écrit des volumes et on explique mal ce qu’un quart d’heure de conversation suffit pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me l’accorder, car, quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez que Mmede Rosemonde est instruite de mon projet de passer chez elle une partie de l’automne, et il faudra au moins que j’attende une lettre pour pouvoir prétexter une affaire qui me force à partir.

Adieu, madame, jamais ce mot ne m’a tant coûté à écrire que dans ce moment où il me ramène à l’idée de notre séparation. Si vous pouviez imaginer ce qu’elle me fait souffrir, j’ose croire que vous me sauriez quelque gré de ma docilité. Recevez au moins, avec plus d’indulgence, l’assurance et l’hommage de l’amour le plus tendre et le plus respectueux.

De..., ce 26 août 17**.

du Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez comme moi que la scrupuleuse, l’honnête Mmede Tourvel, ne peut pas m’accorder la première de mes demandes et trahir la confiancede ses amies en me nommant mes accusateurs; ainsi, en promettant tout à cette condition, je ne m’engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus qu’elle me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste, et qu’alors je gagne, en m’éloignant, d’entrer en elle et de son aveu en correspondance réglée, car je compte pour peu le rendez-vous que je lui demande et qui n’a presque d’autre objet que de l’accoutumer d’avance à n’en pas refuser d’autres, quand ils me seront vraiment nécessaires.

La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est de savoir quels sont les gens qui s’occupent à me nuire auprès d’elle. Je présume que c’est son pédant de mari; je le voudrais, outre qu’une défense conjugale est un aiguillon au désir, je serais sûr que du moment que ma belle aura consenti à m’écrire, je n’aurais plus rien à craindre de son mari, puisqu’elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper.

Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa confidence et que cette amie-là soit contre moi, il me paraît nécessaire de les brouiller, et je compte y réussir; mais avant tout il faut être instruit.

J’ai bien cru que j’allais l’être hier, mais cette femme ne fait rien comme une autre. Nous étions chez elle au moment où l’on vint avertir que le dîner était servi. Sa toilette se finissait seulement, et tout en se pressant et en faisant des excuses, je m’aperçus qu’elle laissait la clef à son secrétaire, et je connais son usage de ne pas ôter celle de son appartement. J’y rêvais pendant le dîner lorsque j’entendis descendre sa femme de chambre; je pris mon parti aussitôt; je feignis un saignement de nez et sortis. Je volai au secrétaire, mais je trouvai tous les tiroirs ouverts et pas un papier écrit. Cependant on n’a pas d’occasion de les brûler dans cette saison. Que fait-elle des lettres qu’elle reçoit? et elle en reçoit souvent. Je n’ai rien négligé, tout était ouvert et j’ai cherché partout; mais je n’ai rien gagné que de me convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches.

Comment l’en tirer? Depuis hier je m’occupe inutilement d’en trouver les moyens; cependant, je ne peux en vaincre le désir. Je regrette de n’avoir pas le talent des filous. Ne devrait-il pas, en effet, entrer dans l’éducation d’un homme qui se mêle d’intrigues? ne serait-il pas plaisant de dérober la lettre ou le portrait d’un rival, ou de tirer des poches d’une prudede quoi la démasquer? Mais nos parents ne songent à rien, et moi j’ai beau songer à tout, je ne fais que m’apercevoir que je suis gauche sans pouvoir y remédier.

Quoi qu’il en soit, je revins me mettre à table fort mécontent. Ma belle calma pourtant un peu mon humeur par l’air d’intérêt que lui donna ma feinte indisposition, et je ne manquai pas de l’assurer que j’avais, depuis quelque temps, de violentes agitations qui altéraient ma santé. Persuadée comme elle est que c’est elle qui les cause, ne devait-elle pas en conscience travailler à les calmer? Mais, quoique dévote, elle est peu charitable, elle refuse toute aumône amoureuse, et ce refus suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol. Mais adieu, car, tout en causant avec vous, je ne songe qu’à ces maudites lettres.

De..., ce 27 août 17**.

La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.

Pourquoi chercher, monsieur, à diminuer ma reconnaissance? Pourquoi ne vouloir m’obéir qu’à demi et marchander en quelque sorte un procédé honnête? Il ne vous suffit donc pas que j’en sente le prix? Non seulement vous demandez beaucoup, mais vous demandez des choses impossibles. Si, en effet, mes amis m’ont parlé de vous, ils ne l’ont pu faire que par intérêt pour moi; quand même ils se seraient trompés, leur intention n’en était pas moins bonne, et vous me proposez de reconnaître cette marque d’attachement de leur part, en vous livrant leur secret! J’ai déjà eu tort de vous en parler et vous me le faites assez sentir en ce moment. Ce qui n’eût été que de la candeur avec tout autre devient une étourderie avec vous, et me mènerait à une noirceur si je cédais à votre demande. J’en appelle à vous-même, à votre honnêteté, m’avez-vous cru capable de ce procédé? avez-vous dû me le proposer? Non sans doute, et je suis sûre qu’en y réfléchissant mieux, vous ne reviendrez plus sur cette demande.

Celle que vous me faites de m’écrire n’est guère plus facile à accorder, et si vous voulez être juste, ce n’est pas à moi que vous vous en prendrez. Je ne veux point vous offenser, mais avec la réputation que vous vous êtes acquise et que, de votre aveu même, vous méritez du moins en partie, quelle femme pourrait avouer être en correspondance avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à faire ce qu’elle sent qu’elle serait obligée de cacher?

Encore, si j’étais assurée que vos lettres fussent telles que je n’eusse jamais à m’en plaindre, que je pusse toujours me justifier à mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le désir de vous prouver que c’est la raison et non la haine qui me guide, me ferait passer par-dessus ces considérations puissantes, et faire beaucoup plus que je ne devrais en vous permettant de m’écrire quelquefois. Si en effet vous le désirez autant que vous me le dites, vous voussoumettrezvolontiers à la seule condition qui puisse m’y faire consentir, et si vous avez quelque reconnaissance de ce que je fais pour vous en ce moment, vous ne différerez plus de partir.

Permettez-moi de vous observer à ce sujet que vous avez reçu une lettre ce matin, et que vous n’en avez pas profité pour annoncer votre départ à Mmede Rosemonde, comme vous me l’aviez promis. J’espère qu’à présent rien ne pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout que vous n’attendrez pas, pour cela, l’entretien que vous me demandez, auquel je ne veux absolument pas me prêter, et qu’au lieu de l’ordre que vous prétendez vous être nécessaire, vous vous contenterez de la prière que je vous renouvelle. Adieu, monsieur.

De..., ce 27 août 17**.


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