Des oiseaux.
Des oiseaux.Les pauvres oiseaux ne sont gueres plus heureux, lesquels ayans sentement de pouvoir exprimer les voix humaines, ou de voller & chasser pour le plaisir des seigneurs, finissent leurs vies emprisonnez és estroictes caiges, ou és fascheux gets. Voyez là les belles recompenses que reçoivent les animaux qui frequentent & accompaignent les hommes, & veulent estre trop saiges. Mais au contraire combien sont heureux ceux là qui esloignez de tout humain sentement fuyent la conversation des ingrats hommes, errans par les delectables pasturages, ou par l'air, selon leur instinct naturel, sans aucune fatigue vivent tousjours en liberté & à leur plaisir. Pour lesquelles raisons se peult clairement cognoistre que non seulement les hommes, mais encores les animaux qui veulent sçavoir plus que la nature mesmes ne leur a permis, vivent & meurent tresmalheureux & infortunez.
Ajax, Orestes, Saul, Nabuchodonosor devenus furieux.
Du temple de Diane bruslé par un fol.
Or à ceste heure il me semble que je voy ces saiges entrer en cholere, & eux armer de bourdes, pour avec leur prudence arguer & proposer que nulle chose est plus miserable que d'entrer en fureur & follie: Allegant là dessus les exemples deAjax, Orestes, Saul, Nabuchodonosor devenus furieux.Ajax, de Orestes, de Saul, de Nabuchodonosor, & de plusieurs autres, lesquels pour estre devenus furieux & fols, ont tué leurs peres, bruslé villes & maisons, prins à force & violé leurs sœurs & consanguinaires, les religieuses & vierges: commis sacrileges, & infinis autres abominables crimes & execrables excez. Et n'oublieront pas aussi de parler de cestuy fol acariastre quiDu temple de Diane bruslé par un fol.brusla le temple de Diane en Ephese, l'un des sept spectacles plus renommez au monde, pensant avec un tel beau faict acquerir bruict, & soy faire immortel. Pour conclusion ils diront que l'une des plus grandes punitions que la Justice divine donne aux mauvais & vitieux: est de leur oster l'entendement, & les faire devenir fols & furieux: voulans sur le dernier de leur propos inferer, que ce mien tant maldire d'eux pour louer la Folie, est une mesme espece de maladie qui m'est advenue: Au moyen de quoy lon ne me doit prester ne audience ne croyance. Et en cest endroict se haulseront sur les ergots, & se feront glorieux, pensans avoir merité triomphe & gloire, comme s'ils avoyent opugné & gaigné une Babylone.
Diverses especes de folie.
Quelle est la folie dont l'autheur parle.
Platon.
La folie des Vaticinateurs & poetes.
Ausquels, sauf leur bonne grace, je responds, que tout ce qu'ils disent est tresveritable: mais aussi qu'ils sont grandement trompez & abusez, s'ils croyent qu'il n'y ait point de difference entre la Folie, & la folie dont il se trouve (selon l'opinion de frere Marian)Diverses especes de folie.innumerables especes: & entre les autres il y en a une, comme ceux cy veritablement jugent, laquelle est furieuse, terrible, bestiale & pleine de toute misere, semblable aux peines & tourments que les Furies infernalles ont accoustumé de donner pour chastier les ames damnees. Et de ceste là ne veux-je parler. Mais supplie la divine Clemence la vouloir dechasser & esloingner de nous, & l'envoyer pour ostage aux vitieux Turcqs & malheureux Payens.Quelle est la folie dont l'autheur parle.Celle que je traicte, & dont je parle, est à l'autre du tout differente & contraire: car elle est douce, amiable, joyeuse & plaisante, & à nous octroyee par don & grace des haults dieux, pour nous delivrer des griefves cures, solicitudes & molesties, & nous causer les voluptez & glorieux faicts que je vous ay cy dessus recitez.Platon.Ceste cy est tant de Platon estimee, qu'il conclud qu'en la vie humaine ne peult estre plus grand plaisir ne plus de delectation, queLa folie des Vaticinateurs & poetes.la folie des Vaticinateurs & Poetes: c'est à sçavoir des Vaticinateurs, quand ils pensent prophetizer & predire les choses futures, comme s'ils les avoyent presentes: Et des Poetes, quand agitez de leur fureur ils font vers plust tost divins qu'humains. Et certes nulle chose se pourroit imaginer plus delectable, qu'est de non sentir les adversitez & joyr des plaisirs.
Response gentille d'un Florentin touchant la Folie.
Parquoy non sans juste occasion fut grandement loué le conseil, que donna un gentilhomme Florentin à la dame qui le prioit de luy enseigner les remedes, avec lesquels il s'estoit autrefois guary de la folie, àfin de pouvoir donner guarison à un sien fils unique qui estoit tombé en semblable inconvenient. A quoyResponse gentille d'un Florentin touchant la Folie.le gentilhomme courtoisement respondit, Madame, pour Dieu ne cerchez point de priver vostre fils d'un si grand plaisir où maintenant il se retrouve: Car je n'eu oncques, & n'espere jamais avoir un meilleur temps que j'avois quand j'estois fol, pource que lors je ne sentois aucune fascherie ne molestie, joyssant des infinis plaisirs que continuellement la Folie amene avec soy.
Argutius de fol retourné en son bon sens.
Et combien fut aussi heureux cestuyArgutius de fol retourné en son bon sens.Argutius, lequel estant devenu fol, se tenoit le jour & la nuict tout seul és theatres, où il luy sembloit voir continuellement faire nouveaux jeux, & oyr reciter farces & comedies plaisantes: dont sans cesse il rioit & plaudissoit, tout ainsi que s'il eust veu presens les recitateurs qui en estoyent absens. Et avec ceste aggreable faulte d'entendement vivoit en singulier plaisir: Depuis estant par le moyen & diligence de ses amis retourné en santé, & ayant recouvré le sens, non sans juste occasion se plaignoit griefvement d'eux, qui l'avoyent privé de si doulce folie. O Dieu! combien de semblables à cest Argutius lon trouve aujourd'huy, & n'y a nul qui prenne soing de les guerir!
D'aucuns Poetes, Orateurs, & Historiens de ce temps.
D'aucuns Poetes, Orateurs, & Historiens de ce temps.Voyez une troupe de superlatifs Poetes Latins & vulgaires, qui font certains versets dont les chiens à peine voudroyent manger: & toutesfois se persuaderont qu'il n'y a pas beaucoup à dire d'eux à Virgile ne Petrarque. Autres composent des oraisons & histoires sans fondement ne grace, pleines d'adulations & menteries: & selon leur goffe jugement leur semble que de nostre temps ils ont renouvelé l'ancienne eloquence Romaine. Aussi aucuns presomptueux & pleins de temerité & audace, sans jugement ne prudence, presument avecque conseil (dont ils sont vuides) gouverner les Rois & grans seigneurs. Et le plus beau que je trouve encores en eux, c'est qu'abusans eux mesmes, ils se donnent en proye aux autres: & tout ainsi que s'ils estoyent, ou Mecenas ou Pollion se veulent faire croire & estimer.
Penelope & Lucresse chastes.
Des trousses que aucunes femmes donnent à leurs maris.
Combien doucement se trompent ces pauvres maris, qui ont femmes belles & bonnes compaignes, où beaucoup d'autres qu'eux praticquent & participent! Toutesfois ils se persuadent que de chasteté elles surpassent la GrecquePenelope & Lucresse chastes.Penelope, & la Romaine Lucresse: soy tenant un chascun d'eux heureux de la sienne: Et en soy riantDes trousses que aucunes femmes donnent à leurs maris.des trousses que les autres femmes donnent à leurs maris, ils ne s'advisent pas que à la fin ils se treuvent tous peincts d'une mesme peincture. Et est ceste espece de folie tant grande & ample, qu'elle est dilatee & diffuse quasi par tous les hommes: & peu s'en treuve qui ne s'en sentent. Mais en ne prenant point de regard à sa propre folie, chascun se rit & prend plaisir à celle d'autruy.
De la folie des chasseurs & veneurs.
Lon ne sçauroit voir plus belle mocquerie queDe la folie des chasseurs & veneurs.celle que font d'eux mesmes les veneurs & chasseurs, qui ne se soucient point d'eux lever avant le jour par les extremes froidures, terribles vents & fascheuses pluyes & neiges: Ne aussi au milieu de l'esté, de travailler à courir puis çà puis là par les vehementes chaleurs du soleil: à quoy ils prennent tant de plaisir, qu'ils pensent veritablement qu'il n'est point autre plaisir semblable à la chasse. Et non moins se delectent au son des trompes, au hurlement des chiens, & aux voix enrouees par trop crier, qu'à la plus douce musique que lon pourroit trouver. L'intolerable puanteur des chiens leur semble une doulce & delicate odeur, & souvent se mettent en danger de la mort à courir sans aucun arrest par les lieux perilleux & precipitez, ou à combattre avec quelque furieuse & attainee beste sauvaige: puis avec un grand appareil de bourdes, ils ne fauldront pas de raconter & resumer plusieurs fois à ceux qui ne les veulent point escouter, leurs telles belles prouesses, ou pour mieux dire folies, tout ainsi que si c'estoit un faict-d'armes: & se glorifient autant de la mort d'un insensé animal, comme s'ils avoyent vaillamment vaincu en guerre un grand Capitaine. Ainsi en delaissant & abandonnant leurs estudes, leurs offices & tous leurs autres importans negoces, ils entendent seulement à chasser; estimans chose digne d'un grand & noble courage despendre en tel exercice tout leur revenu: apres lequel consommé ils se trouvent comme fut jadis le corps du miserable Acteon, devoré de ses chiens. Ainsi parlans des bestes, traitans de bestes, & negocians avec les bestes, ils deviennent eux-mesmes, encores plus bestes.
De la folie d'edifier maisons.
De la folie d'edifier maisons.Diray-je point de combien est delectable la folie d'edifier & construire logis, cercher la commodité de l'assiette, des huis, des fenestres & croisees, des perrons, viz & escaliers, formant rondes stanzes carrees, & les carrees rondes? il est vray qu'en voyant croistre ses ouvrages avec un incroyable desir & plaisir, lon ne sent ne la despense, ne la faim, ne le froid, ne le chault. Et certes j'estimerois grandement ce gratieux & aisé moyen d'aller à l'hospital, si en cela je ne m'estois si enveloppé, que j'en porte l'esprit & les habillemens deschirez.
Zoroastre.
De l'alchymie & cercheurs de quinte essence.
Crœsus & Crassus fort riches.
Zoroastre.Nostre grand docteur Zoroastre affirme par ses saincts juremens, tous les autres plaisirs n'estre que songes, au prisDe l'alchymie & cercheurs de quinte essence.de l'esperance de faire la vraye alchymie, & de trouver la quinte essence, pour laquelle les alchymistes ne pardonnent aucunement ne au travail ne à la despense, croyants tousjours la tenir pour certaine dedans la fournaise devant que le feu y soit encores allumé: & continuellement leur semble asseurément avoir ceste fois là en leurs fourneaux le secret de convertir tous les metaux en or tresfin, avec l'experience de congeler le Mercure: esperans en brief passer en richessesCrœsus & Crassus fort riches.Crœsus & Crassus. Et encores que mille fois telle leur esperance se soit reduicte & resolue en fumee: toutesfois estans d'icelle repeuz, ils souflent tant, qu'à la fin il ne leur reste autre chose que le deviser & le parler des beaux secrets de Nature.
De la folie des joueurs.
De la folie des joueurs.Mais entre toutes les folies, je n'en trouve point une plus grande que celle des joueurs: lesquels trompez & deceus de l'esperance qu'ils ont de gaigner, mettent & exposent tous les jours leurs substances au hazard de la fortune, & au peril de mille tromperies & piperies, dont ceux qui font profession & industrie de jouer ont accoustumé d'user. Et maintenant par une convoitise & affection de gaigner, une autre heure pour un desir d'eux recouvrer, vivent ordinairement en tels tourmens, que jamais ne cognoissent ne paix ne repos: estans durant tout le cours de leur vie miserables & avaritieux jusques au bout. Et seulement se monstrent liberaux à faire belles pauses en leurs jeux: Puis quand la chanse est tournee, & qu'ils vont à la renverse, ô dieu! quels souspirs, quelles doleances & lamentations, quels grattemens de testes, quels horribles maudissons & cruels blasphemes ils font! Et ne fault pas s'esbahir si quelques fois ils en font trembler & fremir ceux qui les oyent. Mais jamais ils ne cessent de suyvre ce train, jusques à ce qu'ayans perdu leurs deniers, & dissipé leurs patrimoines, ils demeurent nuds, & despouillez de toute dignité & reputation. Et à la fin estans faicts infames & desesperez, souventesfois ils perdent la vie & l'ame ensemble. Partant il me semble que ceux là sont indignes de la compagnie de nos fols paisibles & contens, & qu'ils meritent d'estre releguez à l'abandon de ces furieux tourmentez.
Des plaideurs.
Des plaideurs.A ceux cy ont grande conformité les enragez plaideurs, lesquels esperans tousjours sur leurs adversaires estre victorieux font les procés immortels, & tout le temps de leur vie tourmentent eux & autruy: estans continuellement reduicts à la discretion des sermens & depositions de tesmoings, & de instrumens faulx: & souventesfois se trouvent vollez par la malignité & mauvaises consciences des Juges, des Advocats, des Procureurs & des Notaires, qui sont les vrayes sangsues du bien d'autruy, & certainement la peste de la vie humaine. Car estans accordez & bandez à la ruine de l'une & l'autre des deux parties, comme affamez vautours ne cessent de les manger & devorer avec leurs tromperies & trahisons, en deniant la justice, & monstrant le faulx pour le vray. Et ces pauvres miserables plaideurs aveuglez de raige, jamais ne s'en apperçoivent, jusques à ce qu'ils se trouvent par les murailles & les portes excommuniez, mauldicts, & en la compagnie du diable. Et puis pour sortir hors des mains des sergens, & n'estre confinez és prisons, ils se recommandent aux chapitresOdoardus, &Pervenit alternativè, & àCedo bonis, ou pour mieux dire, selon le proverbe ancien, ils donnent du cul au lyon. Et souventesfois estans de grace receus aux hospitaux, meurent en grande necessité.
Des mariniers & navigans.
Description d'une tempeste de mer.
Des mariniers & navigans.Que vous semble des mariniers ou navigans, gens audacieux & temeraires, continuellement soubmis à tant de divers perils, que non sans cause lon dispute s'ils doivent estre nombrez au rang des vifs ou des morts, pource que ils sont tousjours logez à trois doigts pres de la mort: Et quant à leur vie, elle est ordinairement reduicte soubs la puissance & discretion des eaues instables & des variables vents: Mais aveuglez de la convoitise & soif insatiable du gaing, ne craignent les ravissans & cruels corsaires: ne en cueur d'hyver eux mettre (ô temerité incroyable, ou avarice insatiable!) à naviguer les mers incogneues, & à cercher les nouveaux mondes: comme s'ils avoyent saufconduict de Neptune, & qu'ils tinssent les vents enclos & estouppez dedans bouteilles. En quoy faisant ils reçoivent tant d'incommoditez & inconveniens, que le plus souvent ils perissent de faim & de soif: ce que encores je ne pourrois croire, si je ne l'eusse esprouvé, ayant navigué entre les colomnes d'Hercules. Et certes je pense que une grande fortune de mer ressemble fort à un enfer.Description d'une tempeste de mer.Le ciel obscurci & tenebreux tonne, les fouldres & les vents contraires se repercutent & correspondent, la mer troublee du profond de ses entrailles mugit & crie, la nef gemit, les antennes & les voilles fremissent, les cordages se rompent, les mariniers vaincus du vent & combatus de l'eaue, desperez de salut, jettent à la furie en mer les precieuses marchandises, qui sont l'occasion de leur mal. L'un s'esgratigne le visage, l'autre se bat la poictrine: l'un fait des vœuz, l'autre avec larmes se confesse: l'autre mauldit, l'autre renie: & de moment en moment attendans à estre submergez, voyent la nef aller le dessus dessoubs: Et pour la fin du naufrage ils meurent miserablement sans sepulture, ou bien par une disgrace se sauvent, & vont demander tous nuds l'aulmosne pour l'amour de Dieu.
Des Necromantiens & Magiciens.
Or il m'est advis que nous devons tels perilleux fols laisser à part, & retourner à nos aggreables & delectables folies: entre lesquelles il est impossible d'en trouver encores une plus belle que celleDes Necromantiens & Magiciens.des Necromantiens & Magiciens, qui s'abusent tant eux-mesmes, que veritablement ils pensent avec leurs cercles, caracteres, conjurations & pentacules pouvoir troubler le ciel, obscurcir la lune & le soleil, & faire trembler la mer, la terre, & tous les autres elemens, ressusciter les morts, & parler les ames, transformer les corps, passer tout par l'invisible, voller plus viste que le vent, & faire tous les songes, dont sont pleins les livres des chevaliers errans. Les autres pensent avoir dans des anneaux & en cristalins les esprits familiers enfermez, comme perroquets en cage, & avec iceux trouver les tresors cachez, sçavoir secrets, acquerir l'amour des dames, la grace des seigneurs, estimans ces esprits estre du tout dediez à obeir & satisfaire à leurs commandemens, desirs & appetits.
Des basteleurs.
Et certes à grand peine me puis-je tenir de rire quand je voy aucuns qui presument estre saiges & advisez, lesquels toutesfois croyent queDes basteleurs.les basteleurs avec l'aide des esprits, font leurs jeux & tours de passe-passe, comme si de nostre temps le diable eust si peu d'autres affaires qu'il voulsist se mettre à jouer & basteler.
De ceux qui pensent estre muez en especes d'animaux.
De ceux qui pensent estre muez en especes d'animaux.Et que dites-vous de ceux qui en proferant ces parolles, Vent sur vent porte moy aux nopces, pensent incontinent estre convertis en especes d'animaux, & aller par la cheminee au sabbath avec ceux de leur secte?
De ceux qui pensent les enchantemens avoir quelque vertu.
De ceux qui pensent les enchantemens avoir quelque vertu.Aussi des autres qui pensent avec leurs enchantemens trouver les metaux, les sources des eaux, les meates de la terre, guarir blessures, oster la fiebvre, & donner remedes jusques aux bestes. Certainement je pense que sans la peur des inquisiteurs de la foy, ils ne se pourroyent garder, qu'à la fin ils ne feissent miracles.
Des Geomantiens.
Des Chiromantiens & Physionomiens.
Des Bohemiens.
De ceste mesme espece sont quasi lesDes Geomantiens.Geomantiens qui avec leurs figures & poincts presument deviner les choses futures. Et non moins delectablement se repaissent le cerveauDes Chiromantiens & Physionomiens.les Chiromantiens & Physionomiens, pensans cognoistre avec leur art tout le discours de la vie des hommes: & toutes fois ils se trouvent aucunesfois tant fols, que non seulement ils croyent indubitablement en cela,Des Bohemiens.mais encores à la bonne adventure des Bohemiens.
La mer des folies spacieuse & profonde.
Or il fault que je die & confesse de bon cueur, que si j'eusse creuLa mer des folies spacieuse & profonde.la mer des folies estre tant spacieuse & profonde comme je la treuve, jamais avec la fragile barque de mon debile entendement je n'y fusse entré. Et certainement si la Folie qui m'y a induict, ne m'eust de sa grace & faveur porté & conduict sans jamais quasi m'abandonner, me baillant continuellement secours, j'eusse desja plusieurs fois interrompu cest ouvrage: pource que tant plus je vay considerant les actions des hommes, plus je cognois clairement nostre vie n'estre autre chose que folie, folie, folie. Et qui est-ce qui en si grande multitude ne se perdroit & abysmeroit? Ou bien qui se pourroit tenir d'en rire sans cesse, comme Democritus, ou bien crever de rire comme les Margites?
Des faulses persuasions que ont les hommes.
Des faulses persuasions que ont les hommes.Je voy certains monstres qui pensent estre des Narcissus: un qui aura sa femme ressemblant à un singe, l'estimera toutesfois plus belle que Venus. Cestuy-là par jalousie comme Argus la gardera: l'autre par avarice exposera la sienne aux plaisirs d'autruy: l'un prend le dot & non la femme: Cestuy cy se fera amoureux de la vefve, l'autre de la damoiselle: & souventesfois plus il aime, plus il est hay.
Des ignorans voulans apparoistre doctes.
Des ignorans voulans apparoistre doctes.Autres ignorans parleront avec les Latins des lettres Grecques, & avec les Grecs des lettres Latines: & tant moins sçauront en quelque profession que ce soit, plus en presumeront. Aucuns qui à peine sçauroyent tirer une ligne, veulent apparoistre un Euclides: estans si hardis que de vouloir monstrer avec leur babil & belles bourdes, les spheres & mouvemens celestes.
Des vanteurs.
Des diverses complexions des hommes.
Des vanteurs.L'autre qui sera plus paoureux qu'un vieil connin, vouldra tousjours faire le brave, & (comme s'il estoit un Hector) ne fera que se vanter.Des diverses complexions des hommes.Un autre s'addonnera à l'oisiveté: cestuy-là à la gourmandise: L'un ne bouge de la taverne: l'autre dompte les chevaulx: l'autre apprend aux oiseaux & aux chiens.
Des inventeurs de nouvelles.
Des inventeurs de nouvelles.Plusieurs hommes legiers ne pensent à autre chose que à entendre & inventer des nouvelles, & ne tiendront autres propos, que du Concile, du Pape, de l'Empereur, du Roy, & du Turc: comme s'ils estoyent de leur conseil privé: & feront des discours, ou si la paix demourera ferme, ou si la France & l'Angleterre se feront guerre: babillans follement des choses publiques, qui en riens ne leur touchent.
Des desirs, affections & manieres de faire differentes.
Autres desirent la guerre, autres veulent la paix: Cestuy-ci court par les postes pour se rompre le col, l'autre en une lictiere va dormant:Des desirs, affections & manieres de faire differentes.l'un fait semblant de plorer & rit au cueur, l'autre par le visage monstre estre joyeux, & en l'estomach creve de douleur.
Des avaricieux & usuriers.
Vous en verrez aussi un autre qui aux despens de ses heritiers gaudist & triomphe. Autre pour mourir riche travaille oultre mesure, & ayant caché ses tresors, se plaint de pauvreté.Des avaricieux & usuriers.L'un fera le belistre en sa maison, & dehors se monstrera riche & puissant: l'autre avec usures & interests accumulera infinies richesses. Autre changera & rechangera tant, qu'à la fin il se reduira en zero.
Des tristes & joyeux.
Des tristes & joyeux.Cestuy-ci se plaint, cestuy-cy se lamente, cestuy rit, cestuy chante: cestuy sonne d'instrumens, l'autre passe le temps, & l'autre avec trop grande sollicitude continuellement se ronge l'esprit.
Des Grammariens & Pedans.
Phalare.
Denys le Tyran.
Mais où est-ce que par la Folie je me laisse transporter, perdant le temps à racompter telles petites & quasi communes folies, qui comme les estoilles du ciel sont innumerables? Certes il vault beaucoup mieux deviser de celles que font les hommes qui s'estiment, & entre les autres pensent estre les plus sages: dont j'estime pour les premiers de ceste folle bandeDes Grammariens & Pedans.les Grammariens, Pedants affamez, mendians & morts de faim, qui travaillent ordinairement en ce fascheux exercice de regenter & enseigner les escholiers: qui est une fatigue sur toutes les autres tresmoleste. Toutesfois par le benefice de la Folie, voyants en leurs escholes une grande caterve de jeunes enfans, qu'ils font trembler & espouvanter avec leurs visages & voix horribles; leur faisant à tous propos sentir leurs cruelles verges: Ils pensent & croyent estre quelques grands Princes, & que ceste miserable servitude soit un grand Royaume: Tellement qu'ils ne vouldroyent pas ceder àPhalare. Denys le Tyran.Phalare, ne à Denys le tyran.
Et ceste tant leur folle persuasion ne se pourroit facillement comporter, si d'autre part ils ne s'estimoyent encores plus, pensans la leur profession, qui n'est autre chose qu'une observation de fadaises & baboyneries, estre le plus excellent art qui se puisse trouver, la nommant le fondement de toutes disciplines, & la science des sciences: Et puis tout le temps de leur vie ils se trouvent enveloppez, avec les accents & syllabes, avec les adverbes & conjonctions, se allambiquant & minant le cerveau avec vocables & constructions, & cent mille autres barbouilleries de nulle importance. Et quand ils viennent à disputer des patronymiques, des figures & autres semblables mocqueries, Dieu sçait avec quelles villaines parolles & venimeuses invectives ils s'injurient, & bien souvent des parolles ils viennent au poil: de sorte qu'ils font si beau jeu, que ceux qui les voyent, n'ont point faulte de matiere pour rire. Mais c'est tout le bon, qu'au sortir de là chascun d'eux presume avoir vaincu son adversaire: ils s'en vont pourmener par toutes les places, carrefours & lieux publiqs, pour raconter telles leurs belles victoires, qui sont pures folies: & en veulent triompher & gaudir, comme s'ils avoyent surmonté & debellé le grand Turc.
Autre secte de Grimaulx Latins.
Grammaires vulgaires.
Autre secte de Grimaulx Latins.Et si ces folies des Grimaulx Latins ne suffisent, il s'en presente une autre secte de vulgaires, non moins sotte que ridicule, lesquels ont leurs boutiques toutes pleines deGrammaires vulgaires.Grammaires vulgaires, de inventions de nouvelles lettres, & d'observations de la langue Tuscane: dont ils font autant de vente & de proufict, comme je ferois de ceste mienne Folie, si j'estoys si fol qu'il me vinst envie de l'envoyer pourmener par la ville és mains des porte-panniers, pour l'exposer en vente: car à grand peine trouveroit-elle à qui se vendre & faire achepter, si ce n'estoit à quelque bon fol aveuglé, qui n'entend riens: Tout ainsi est-ce de leurs beaux livres, lesquels à la fin se trouvent amassez és mains de certains ignorans curieux, comme les regnards chez le pelletier. Et pource qu'ils ne se peuvent faire entendre, & qu'ils se trouvent inutiles bien souvent, ils sont reduicts de livres en quarterons.
Quelles sont les Grammaires susdictes, & que c'est qu'elles contiennent.
Pourquoy est dicte la langue vulgaire.
La langue Latine corrompue par les Barbares.
De l'ignorance d'un grand seigneur d'Italie qui vouloit prendre un secretaire.
Par ainsi, ma doulce Folie, demeure tout coy en mes coffres, à fin qu'il ne t'advienne comme à ces livres là: ausquels encores qu'ils soyent de belle estampe & bien imprimez, lon ne peult pardonner, ne faire qu'il ne leur advienne comme j'ay dit cy dessus. Et n'est pas de merveilles:Quelles sont les Grammaires susdictes, & que c'est qu'elles contiennent.car ils veulent imposer certaines nouvelles loix & reigles de parler hors de propos: & veulent qu'en leur escrire se facent les accens graves, aguts & circonflexes, avec les collisions des vocables: & veulent qu'en la prose s'observe le nombre de pieds avec les desinances & respondances, comme lon a accoustumé de faire en la rythme: & qu'au parler lon garde les cas droicts & obliques, & que lon use de vocables affectez, & de peu de gens entendus: lesquels ne donnent moindre peine à ceux qui les dient & prononcent, comme ils font de fascherie & ennuy à ceux qui les oyent dire & prononcer. Et les pauvres fols ne s'advisent pas quePourquoy est dicte la langue vulgaire.la langue vulgaire est dicte vulgaire, pource qu'elle est en usage au vulgue, & à la plusgrand' part commune: Et ceux cy veulent que lon escrive & que lon parle à une certaine leur nouvelle mode, dont chascun se mocque d'eux, d'autant que ils ne pourroyent nier que la langue vulgaire ne soit nee & derivee de la corruption de la Latine, commes les fleuves premierement proviennent des fontaines. Car la langue Latine fut autresfois commune à tout le peuple Romain, & depuisLa langue Latine corrompue par les Barbares.par les Barbares & gens serviles corrompue & gastee: Ainsi cerche lon encores de present de depraver & corrompre celle qui nous est demouree: usans de tels estranges vocables, avec lesquels & leurs sotties & ignorances, ils ont alteré le goust & le jugement des hommes curieux. ImitantDe l'ignorance d'un grand seigneur d'Italie qui vouloit prendre un secretaire.un grand seigneur d'Italie, qui vouloit prendre un secretaire, auquel il dict, que avant que le prendre il vouloit voir une sienne lettre. Et le secretaire, qui estoit homme docte & expert, luy feit une bien belle & elegante epistre. Et apres que le seigneur, lequel, Dieu mercy, n'avoit pas grande intelligence en cela, & presumoit toutesfois beaucoup de soy, l'eut veue, il dit qu'il n'en vouloit point, pource qu'il n'escrivoit point correct. Et quand on luy vint à demander les erreurs que avoit faictes ledict secretaire en sadicte epistre, il respondit, qu'il avoit escriptbenevolencepourbenivolence,sanè&penèpar deuxn n. qui sont deux mots Latins marquez d'un accent chascun sur les deux, & pensant que lesdicts accens fussent tiltres: Et pour cela ne voulut accepter ledict secretaire.
De la difference de l'orthographe de la langue Italienne.
Il y en a encores beaucoup d'autres de nos Italiens, qui estiment grossiers & ignorans ceux qui n'escriventDe la difference de l'orthographe de la langue Italienne.strumentopourinstrumento:aldacepourauldace:menemopourminimo:segretariopoursecretario:ufficiopourofficio:giuliopourjulio:gerolamopourjeronymo:eglinopouregli, & autres semblables inepties. Et en ceste sorte ayans la copie des beaux, intelligibles & elegans vocables, comme lon voit souventesfois, ils se repaissent de cela. Mais pour estre, comme les heretiques, ja faicts incorrigibles, & en trop grand nombre, à fin qu'ils ne sement autre plus mauvaise & pernicieuse erreur & zizanie, laissons les joyr du privilege de la vraye Folie: qui est tel, Que celuy là est le plus fol qui se repute le plus saige: & comme plus il se trompe, tant plus il s'en resjouit & pense affiner les autres.