Le soleil venait de se lever. La température s'était adoucie, et au vent âpre qui pendant toute la nuit avait soufflé sur la ville, enveloppée dans son linceul de neige, avait succédé, avec l'accalmie, un brouillard humide qui, descendant en pluie fine et continue, détrempait peu à peu le sol durci. Les Champs-Élysées et le quai étaient encore complétement déserts. Tout à coup, du côté de la place, une voiture lancée au grand trot fit jaillir sous ses roues la neige devenue boueuse; c'était un cabriolet de maître, conduit par un homme soigneusement enveloppé de fourrures, qui, s'arrêtant brusquement à mi-chemin de l'allée des Veuves, descendit, jeta les rênes à un garçon et s'engagea dans le dédale de ruelles dont nous avons parlé. Il arriva devant la maison occupée par Lamalou, longea le mur du jardin, s'arrêta devant la petite porte, et fit entendre le sifflement long et sonore qui avait déjà retenti quelques heures auparavant. Il n'attendit pas longtemps: le signal des coups frappés sur la porte fut échangé, et enfin il pénétra à l'intérieur. Au moment où il disparaissait, une ombre jusque-là dissimulée dans un angle de la muraille se dressa lentement.
—Hé! hé! mon vieux Bridoine! murmura le nouveau venu, est-ce que par hasard tu aurais trouvé la pie au nid?
Puis il ajouta en ricanant:
—Voilà qui fera jubiler les Loups!
Se dressant sur la pointe des pieds, il s'approcha avec des précautions infinies de la porte mystérieuse.
—C'est bien ça, fit-il. C'est la maison du vieux dur à cuire! Voilà ce que c'est que d'avoir de la patience. Aide-toi... et le diable t'aidera.
Tandis qu'il prononçait entre ses dents cette formule proverbiale défigurée à son usage personnel, un nouveau bruit de roues, grinçant dans la boue, lui fit dresser l'oreille. La voiture venait de s'arrêter, à peu près au même point que la première. Bridoine, qui était vêtu d'une mauvaise blouse déteinte, ne parut pas avoir grand souci de sa toilette. Il se glissa à terre, où il s'étendit tout de son long sur le ventre, bien collé contre la base de la muraille. En somme, sa silhouette se perdait dans l'ombre projetée. Le nouveau venu exécuta exactement les mêmes formalités que celui qui l'avait précédé. La porte s'ouvrit et il disparut.
—Et de deux! fit Bridoine, qui rampa sur ses mains et ses genoux pour s'éloigner de la porte.
A quelque distance il se redressa sur ses pieds.
—Voyons! voyons! fit-il en soliloque, faut-il essayer d'en savoir plus long?
Il médita quelques instants sur cette question. Il avait relevé l'ignoble casquette qui couvrait son crâne pointu, et, tandis qu'une de ses mains grattait ledit crâne, l'autre caressait une barbe qui rappelait par ses enchevêtrements les lianes les plus impénétrables des forêts sauvages. La solution de ce problème menaçait de prendre autant de temps qu'une enquête confiée à une commission parlementaire, lorsque.... Troisième voiture. Troisième inconnu.... Ou plutôt, non. Cette fois, les personnages étaient au nombre de deux. Le coup de sifflet fut double. Ils entrèrent.
—Oh! oh! reprit Bridoine, j'ai bien envie de tordre le cou au vieux, cela est clair.... Mais, d'autre part, je veux risquer le moins possible ma peau... en ce moment-ci, il y a beaucoup de monde dans la baraque, et je courrais grande chance d'y être accueilli encore plus mal que la première fois. Vaut mieux attendre... et puis... les Loups! Voilà peut-être un bel os à ronger... et, ma foi! dès qu'ils m'auront reçu, là, définitivement, eh bien! je les lancerai là-dessus!...
Ayant pris cette résolution à la fois intelligente et prudente, Bridoine assujettit sa casquette d'un mouvement héroïque et reprit le chemin de la capitale. Laissons-le à ses projets et, ne courant pas nous-mêmes les dangers qu'il redoutait, introduisons-nous de nouveau dans la maison de Lamalou, dit le Castigneau.
Cette construction, qui avait fait partie autrefois de quelque habitation princière, présentait à l'extérieur un aspect presque monumental. Elle se composait d'un rez-de-chaussée élevé d'un étage et de mansardes à fenêtres ogivales. C'était un singulier mélange de styles, et il semblait que chaque génération eût tenu à mettre son sceau sur le vieux bâtiment. Le rez-de-chaussée, à fenêtres étroites, s'ouvrait sur un perron de quelques marches qui donnait accès à un vestibule assez spacieux. Certes, pour la demeure d'un ancien geôlier comme Lamalou, cette maison présentait un caractère de luxe à la fois sévère et confortable qui eût excité la surprise. Dans le vestibule dont nous parlons, des portes de chêne à panneaux sculptés s'ouvraient sur des salons, meublés avec un goût sévère, et dont les murailles disparaissaient sous de lourdes tentures. Des tableaux de prix, appartenant aux écoles française et italienne, représentaient des sites empruntés aux pays méridionaux. Mais il était un de ces salons surtout dont la décoration bizarre, presque fantastique, eût plongé l'esprit des profanes dans une stupéfaction profonde. Nous l'avons dit, le jour commençait à poindre, et malgré le brouillard, les premiers rayons de lumière blanche pénétraient à travers les fenêtres. Mais dans cette haute pièce, par quelle issue le soleil se fût-il glissé? Toutes les murailles étaient, du sol au plafond, couvertes de panneaux noirs, d'une étoffe mate et sans reflets, sur lesquels se détachaient seules de massives moulures d'argent. Pas une solution de continuité. Du plafond, composé de poutres qui semblaient taillées dans l'ébène, descendaient des lampes d'argent, jetant leur lueur blanche, presque blafarde, qui venait mourir sur les tentures noires. On eût dit un immense sépulcre, une chapelle ardente; des angles ténébreux, il semblait que des formes fantastiques dussent tout à coup surgir, aux sons de l'hymne de mort. Les reflets vacillants des lampes animaient cette immobilité d'une sorte de tremblement sinistre.
A l'une des extrémités de cette pièce, une longue table, couverte d'un drap noir à franges d'argent, et au-dessus de cette table, appendu au milieu du panneau noir, un tableau. Était-ce un portrait? Un homme jeune, de haute taille, semblait prêt à s'élancer de son cadre d'ébène: son visage livide était éclairé par un reflet à la fois effrayant et superbe. Sur sa poitrine, qu'une de ses mains serrait avec une crispation convulsive, des taches de sang coulaient.... Les yeux ouverts, brillants comme l'acier, commandaient et suppliaient. Son nom? nous le saurons tout à l'heure... Quatre hommes étaient assis autour de la table, éclairés par un candélabre d'argent. Deux places étaient vides: l'une d'elles était marquée par un fauteuil d'ébène, plus haut que les autres siéges. De ces derniers, celui qui n'était pas occupé se trouvait à la droite du fauteuil. Quels étaient ces hommes? et pour quelle œuvre étrange se trouvaient-ils donc réunis en ce lieu étrange? Présentons-les tout d'abord.
L'un, qui se tenait à la gauche du fauteuil présidentiel, était un homme dont il eût été difficile de définir l'âge exact. On le nommait dans le monde Archibald de Thomerville. Grand nom. Grande fortune. Connu, dans le monde parisien, par sa passion pour les chevaux; ses écuries étaient, disait-on, les seules qui pussent rivaliser avec celles d'Angleterre.
Archibald avait les traits longs, plutôt que fins. Le nez, un peu mince, avait cette tendance signalée par la physiognomonie comme étant l'indice d'une volonté de fer, et qui, s'abaissant vers le menton, donne au visage la forme familièrement appeléeen casse-noisette. Ses yeux étaient petits, mais noirs, vifs et perçants. Le trait le plus étrange de cette physionomie, c'était une pâleur si singulièrement blanche, si marmoréenne, en quelque sorte, que cette tête, sans barbe ni moustache, au crâne garni seulement d'une couronne de cheveux grisonnants, semblait plutôt appartenir à un buste de pierre qu'à un corps humain.
Le personnage qui faisait face à Archibald de Thomerville était, à n'en pas douter, un Anglais; car sa mâchoire supérieure présentait cette forme typique que tous les caricaturistes ont exagérée à dessein. Mais si l'œil était tout d'abord attiré par cette particularité physique, c'était surtout parce qu'au-dessus de la lèvre se voyait la trace effrayante d'une épouvantable blessure. Une partie de la joue droite avait été enlevée, sans doute par quelque projectile, et les sutures des chairs, quoique exécutées avec la plus grande habileté possible, formaient une cicatrice ineffaçable.
Sir Lionel Storigan, de famille galloise, était d'un blond roux; des favoris de même couleur et d'une longueur démesurée ajoutaient à la singularité presque repoussante de son visage, et cependant ses grands yeux bleus franchement ouverts, à la fois sympathiques et froids, reconquéraient l'intérêt, troublé par l'inharmonie générale de cette figure couturée.
Sir Lionel passait pour le premier tireur de Paris et maniait l'épée comme les prévôts les plus en renom. Que faisait-il? Rien et tout. Un excentrique, terme qui, à l'époque où se déroule notre drame, impliquait toujours une certaine admiration. Aujourd'hui, nous sommes blasés, et les excentriques—comme on dit—ne feraient pas leurs frais. C'est pourquoi il n'en existe plus. Restaient encore deux autres. Ceux-là n'appartenaient évidemment pas au même monde que M. de Thomerville et sir Lionel. Tout d'abord, à les considérer, une pensée subite, claire, s'imposait à l'esprit.
C'étaient deux frères, plus encore: deux jumeaux. Nous disons plus encore, car la nature elle-même se plaît à rendre plus étroits les liens qui unissent deux enfants entrés dans la vie à la même heure. Leur ressemblance était si frappante, qu'en vérité il eût été impossible, à moins d'une minutieuse étude, de mettre un nom sur l'un de ces deux visages. Les cheveux bruns, bien plantés, quoique un peu bas sur le front, avaient même coupe, même abondance. Les traits, gros et modelésau pouce, comme disent les praticiens, dénotaient une de ces origines qu'on qualifie de communes; ils sortaient de la masse et n'avaient point conquis, de par la civilisation de leur race, cette miévrerie qui est l'apanage des privilégiés de la naissance. Ils étaient rudes, mais beaux. Leur âge, deux enfants. A peine vingt ans, plus ou moins; ceci était affaire d'état civil. Mais dans ces yeux honnêtes et fiers, une vitalité, une énergie qui saisissaient l'âme et réchauffaient le cœur. La bouche aux lèvres épaisses avait la fermeté qui dénote la franchise, la force et la bonté. Le cou musculeux décelait une vigueur peu commune.
Ils devaient avoir l'énergie du corps et celle de la conscience. Jumeaux, avons-nous dit, et d'une ressemblance parfaite. Un détail, cependant, suffisait à les différencier de façon aussi positive que possible. Tous deux étaient manchots. Mais, par une singularité toute spéciale, à l'un manquait le bras droit, à l'autre le bras gauche. Était-ce un jeu de la nature? était-ce le résultat d'un accident, en tout cas, bien bizarre? Le membre qui leur manquait avait dû être coupé presque à l'épaule. Ils portaient la manche vide ramenée sur la poitrine, et fixée par un cordon au vêtement. Ceux-là se nommaient—pour tout le monde—Droite et Gauche. C'était un sobriquet, à n'en pas douter; mais il avait l'énorme avantage de les désigner aussi nettement qu'il était nécessaire.
Le lecteur comprendra que chacun de ces hommes réunis en ce lieu mystérieux, laissait derrière lui un passé plus on moins étrange. Nous ne voudrions pas encourir le reproche d'avoir abusé de sa curiosité en ne la satisfaisant pas immédiatement; mais ces énigmes devant recevoir plus tard une solution complète de la bouche même de ceux dont nous venons de décrire l'extérieur, il nous paraît nécessaire d'éviter un double emploi. Donc, les quatre hommes se trouvaient là, silencieux. Ils paraissaient absorbés par leurs réflexions, comme si la solennité sinistre de ce lieu funèbre eût exercé sur eux une influence profonde.
Tout à coup, Archibald leva la tête:
—Le soleil doit être levé, dit-il.
—Indeed, répondit sir Lionel, qui avait l'habitude de mêler dans son langage les langues française et anglaise, la marquise ne saurait tarder...
—Ne sommes-nous pas faits pour attendre? fit Droite d'un air grave.
A peine Droite avait-il d'ailleurs parlé, que derrière le fauteuil resté vide parut une forme noire, enveloppée d'un camail de soie. C'était une femme. On eût cru qu'elle avait surgi de terre. Les quatre hommes s'étaient subitement levés.
—Je vous demande pardon de m'être fait attendre, dit une voix pleine et pure. J'étais épuisée de fatigue, et pourtant ne sais-je pas que je n'ai pas le droit de me reposer?
L'apparition porta les mains à son front et rejeta en arrière le capuchon qui la couvrait. Cette femme, c'était Marie de Mauvillers, c'était celle que nous avons vue naguère dans la chaumière de Bertrade, priant et pleurant au nom de son enfant, se courbant sous les insultes de Biscarre le forçat. C'était Marie de Mauvillers, portant aujourd'hui le nom de marquise de Favereye. C'était la mère de Lucie, que menaçait l'amour du duc de Belen. En vérité, il eût semblé que pour elle les années n'eussent pas marché. Déjà, au bal de la rue de Seine, nous avons vu Mathilde Silvereal, sa sœur, belle d'une beauté rayonnante et rehaussée encore par une admirable majesté. Mais Mathilde appartenait à la terre. Marie semblait un être extra-humain. Oui, elle était belle de cette perfection sculpturale qui fait les chefs d'œuvre. Mais sur ces traits fins, ciselés en quelque sorte en pleine chair, on eût dit qu'un artiste inspiré eût jeté je ne sais quel rayonnement splendide, qui centuplait leur charme pénétrant. Ces cheveux blonds, qui jadis semblaient la couronne d'épis au front d'un enfant, se tordaient maintenant sur ses tempes mates comme le diadème d'une reine. Ces yeux bleus, qui avaient été la grâce, étincelaient aujourd'hui d'une bonté sublime. Ceux qui se trouvaient là s'inclinaient devant Marie comme devant une reine. Et ils faisaient bien!... Car cette femme debout, les bras croisés sur la poitrine, semblait une de ces figures historiques que les légendes impériales ou royales inventent pour l'édification des peuples. Seulement, celle-là était réelle. Marie de Favereye eût servi de modèle à l'homme de génie qui eût rêvé cette conception grandiose: la statue de l'Humanité. Elle prit place au fauteuil, et cette même voix d'or, pour emprunter l'admirable expression de Balzac, dit:
—Messieurs, trois d'entre vous ignorent pourquoi je vous ai convoqués ce matin. M. de Thomerville, sir Lionel, vous avez droit à des explications...
—Nous attendrons qu'il vous plaise de nous instruire, dit Archibald en inclinant la tête.
Sir Lionel l'approuva d'un geste.
—Notre ami Armand de Bernaye doit d'abord, reprit-elle, nous fournir quelques renseignements.
Marie frappa sur un timbre.
Une partie de l'un des panneaux se déplaça, et Lamalou parut au port d'armes.
—M. de Bernaye est là?
—Oui, madame.
—Qu'il vienne.
Lamalou disparut. Un instant après, le savant était introduit.
Il salua profondément Marie de Favereye.
—Monsieur de Bernaye, dit-elle, vous avez donné vos soins au malade?
—La science a été vigoureusement aidée par la nature...
—Le jeune homme est hors de danger?
—Complétement...
—Vous a-t-il demandé quelques explications?
—Aucune... il dort.
—Sera-t-il bientôt en état de se présenter devant nous?
—Je suis convaincu que cette comparution n'offre, dès à présent, aucun danger; je crois même qu'elle sera d'un heureux effet sur son imagination...
—C'est bien. Prenez place auprès de moi, monsieur de Bernaye.
Armand obéit et s'assit à sa droite.
—Messieurs, reprit Marie après un moment de silence, vous avez rencontré dans le monde, il y a quelques années, un jeune peintre qui se nomme Martial?...
—En effet, dit Archibald; il était très-assidu dans plusieurs maisons de la Chaussée-d'Antin, mais je l'ai perdu de vue depuis assez longtemps.
—Mais je me souviens, ajouta sir Lionel, d'avoir souvent entendu prononcer son nom, il y a quelques jours à peine.
—Par qui?
—Par cette misérable femme qui se fait appeler madame de Torrès.
Marie l'arrêta d'un geste.
—Donc, ce jeune homme n'est pas un inconnu pour vous. Pour moi, je l'avais quelquefois rencontré dans le monde, et une sympathie singulière m'avait attachée à lui....
Elle passa sur ses yeux sa main fine et aristocratique.
—Pourquoi ai-je dit singulière? Non... vous qui savez tout mon secret, ne comprenez-vous pas que Martial avait vingt ans, c'est-à-dire l'âge de ce fils... que la mort du martyr qui assiste, muet témoin, à nos entretiens, a fait orphelin?...
Elle s'était à demi tournée vers le portrait suspendu derrière son fauteuil.
—Oui, continua-t-elle d'une voix sous laquelle on devinait des larmes, il est quelque part, errant à travers le monde, suivi par une fatalité terrible, un jeune homme qui, ainsi que Martial, s'est peut-être efforcé de conquérir à coups de volonté la place qui lui appartient.... Peut-être, lui aussi, pleure-t-il et tend-il les bras vers le ciel avec désespoir!
Sir Lionel et Archibald s'étaient levés:
—Nous avons juré que nous le retrouverions.
—Et dût-il nous en coûter la vie, ajoutèrent les deux frères Droite et Gauche, nous l'arracherons aux dangers qui le menacent.
—Merci! oh! merci du fond du cœur! reprit madame de Favereye. Ne supposez pas que j'aie douté de vous un seul instant. Moi aussi, j'ai confiance!... Oui, je le reverrai, le pauvre enfant volé... Mais, hélas! comment le reverrai-je?
Elle baissa la tête.
Les paroles infâmes de Biscarre, proférées dans une nuit de désespoir et de deuil, résonnaient encore à son oreille:
«Un jour, s'était écrié le bandit, la rumeur indignée de la foule portera jusqu'à toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un misérable qu'attendra le bourreau... Alors, moi, Biscarre, je paraîtrai devant toi... et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme dont la tête va rouler tout à l'heure sur un échafaud!... Cet homme, c'est ton fils!»
Et cette voix de terreur, de haine folle, retentit si violemment dans son cœur, que Marie de Mauvillers, pâlissant tout à coup, dut se retenir au dossier de son fauteuil d'ébène pour ne pas tomber.
—Madame, du courage! s'écria Armand.
—Du courage! reprit-elle d'une voix vibrante. Non, je n'ai pas le droit de faiblir! Pardonnez-moi, vous tous qui vous êtes dévoués à une œuvre d'abnégation et d'humanité.
Il y eut un moment de silence, puis elle dit:
—Vous n'avez pas oublié, messieurs, ce qui s'est passé lors de notre dernière réunion. Il y a quelques mois, un crime odieux fut commis. Une pauvre femme fut assassinée. Le vol avait été le mobile des meurtriers. Après de longues recherches, la justice parvint enfin à s'emparer de l'un des assassins. M. de Thomerville, grâce à ses relations, apprit le soir même de l'interrogatoire que l'accusé, après avoir avoué son crime au juge d'instruction, lui avait révélé en termes vagues l'existence d'une association ténébreuse qui, à Paris et dans les environs, commettait chaque jour de nouveaux attentats, impunis jusqu'ici. Sur l'instance du magistrat, et quoiqu'il parût chercher à se dérober aux conséquences de ce premier aveu, le coupable avait enfin laissé échapper ces mots: Les Loups de Paris! Lorsque M. de Thomerville nous fit connaître ce détail, une révélation subite se fit en moi. Il y a plus de vingt ans, avant que j'eusse quitté Toulon, un procès criminel, dans lequel avaient été impliqués plusieurs forçats, avait fait connaître l'existence de cette bande de maudits qui s'était attribué ce surnom sinistre. Les Loups existaient dès lors, ayant déclaré à la société une guerre implacable; et l'un de ces misérables, pressé par sa conscience, avait nommé le chef, l'organisateur de cette association. C'était Biscarre, Biscarre l'évadé. Biscarre avait disparu, mais l'œuvre de cet homme avait subsisté. Qui sait? tapi dans quelque coin de l'ombre, sans doute il la dirigeait encore. Voilà ce que je crois deviner. Retrouver Biscarre, c'était découvrir enfin les traces de mon enfant. M. de Thomerville obtint l'autorisation de pénétrer auprès de l'accusé. Là, par tous les moyens possibles, fût-ce au prix d'une fortune, il devait s'efforcer d'obtenir des aveux explicites, complets. Hélas! Dieu ne l'a pas voulu.
L'émotion avait saisi la marquise, et sa voix se perdit dans un sanglot.
—Quand je me présentai à la Force, acheva Archibald de Thomerville, j'appris que le coupable avait été trouvé le matin même mort dans sa prison.
—Un nouveau crime, sans doute, lui dit Lionel.
—Peut-être! et cependant, pour le croire, il faudrait supposer que les Loups de Paris ont su se ménager des complices jusque dans l'intérieur des prisons...
—Tout est possible, reprit l'Anglais. Ce complice ne peut-il pas être l'un des détenus?...
—C'est l'explication la plus plausible. Cependant le corps du misérable ne portait aucune trace de lutte. Il s'était pendu à un barreau de fer, et l'attention des geôliers n'avait été éveillée par aucun mouvement insolite.
—Ce fut pour mon cœur un coup terrible, reprit la marquise redevenue maîtresse d'elle-même. Est-ce que cette lueur, surgissant tout à coup des ténèbres, allait subitement s'évanouir? C'était à désespérer. Cependant, en consultant le dossier, on découvrit que le criminel avait été employé pendant quelque temps chez un brocanteur du quai de Gèvres qui depuis longtemps déjà était désigné aux recherches de la police comme recéleur... Par malheur, les préoccupations politiques attiraient l'attention de la Préfecture d'un autre côté—ainsi que cela arrive trop fréquemment;—les mesures furent prises avec négligence... et quand on se présenta chez le brocanteur pour opérer une perquisition dans ses magasins, on apprit qu'il avait disparu dans la nuit.
—La police française se préoccupe trop des conspirateurs,it is true, fit Lionel, dont le visage couturé ébaucha tant bien que mal un sourire.
—Cependant, reprit Archibald, nous résolûmes de ne pas abandonner la piste. Ce quai de Gèvres est hanté par la plupart des voleurs de Paris qui cherchent à se défaire du produit de leurs méfaits, et au bout de quelque temps, nous acquîmes la certitude que certaine maison, tenue par un singulier personnage nommé Blasias, donnait souvent asile, la nuit, à des individus mystérieux. Il était possible que le recéleur des Loups n'eût fait que se déplacer. C'est ce que vous vous êtes décidé à rechercher...
—A votre tour, Droite et Gauche, dit la marquise. Car c'est à vous maintenant qu'il appartient de parler.
Les deux frères, ainsi interpellés, se regardèrent. Puis l'un d'eux se leva; c'était Gauche.
—Nous avons passé plusieurs nuits, dit-il, en observation sur le quai, et il ne s'est pas écoulé de nuit sans que nous ne vissions pénétrer chez ce Blasias quelque inconnu dont les allures prouvaient à la fois la défiance et la culpabilité. Il en était un surtout dont l'attitude nous avait frappés. Quand il se présentait à la maison de Blasias, il y arrivait en maître.... Porteur d'une clef, il s'introduisait sans avertir...
—Je supposai, interrompit la marquise, que cet homme était, sinon Biscarre, tout au moins un chef de la redoutable association dont nous cherchons à prouver l'existence. Hier, il fut convenu que les frères Droite et Gauche, veillant sur le quai, tenteraient de s'emparer de cet homme, puis l'entraîneraient jusqu'à ma voiture, où, mettant son visage en pleine lumière, j'aurais pu le reconnaître, mais l'événement en a décidé autrement...
—Au moment où nous descendions sur le quai, continua Gauche, nous vîmes une ombre s'approcher vivement du bord de la rivière, puis, après quelques moments d'hésitation, se jeter à l'eau....
Gauche s'arrêta.
—Je dois achever, fit la marquise. Ces deux braves enfants se jetèrent résolument dans la Seine, et arrachant la pauvre victime à la mort, l'emportèrent jusqu'à la voiture. Quelle ne fut pas ma surprise, c'était Martial, Martial le peintre.... Je me dis que la Providence m'avait placée sur son chemin.... Une heure après, il se trouvait dans cette maison. Voici, messieurs, pourquoi vous avez été convoqués.... Déjà notre ami M. de Bernaye a bien voulu donner ses soins à Martial; si vous m'y autorisez, je le ferai comparaître devant nous... nous le soumettrons aux formalités que nous avons instituées, et si vous le jugez digne d'entrer dans nos rangs, ce sera une recrue nouvelle pour l'œuvre honnête et belle que nous avons entreprise et à laquelle nous avons dévoué notre vie.
—Mais voudra-t-il nous faire connaître son passé? dit sir Lionel.
Archibald de Thomerville tira de sa poche une liasse de papiers.
—Sur l'avis que j'ai reçu de madame la marquise, dit-il, je me suis rendu immédiatement dans la maison habitée par Martial, et qui appartient, vous le savez, au duc de Belen....
A ce nom, Armand ne put réprimer un mouvement de surprise.
—Mon nom et ma qualité m'en ont facilité l'accès... Après une courte apparition dans les salons, j'ai pu m'esquiver et parvenir à la chambre du jeune homme... J'ai ouvert la porte par les moyens que vous connaissez, et, sur la table du malheureux, j'ai trouvé ce manuscrit... Voyez... il porte ces mots écrits d'une main ferme:Mon Histoire. De plus, un billet joint à ces feuillets autorise ceux qui auront trouvé son corps à en prendre connaissance...
—Mais Martial n'est pas mort, objecta sir Lionel.
—Aussi est-ce seulement avec son aveu et après que nous l'aurons entendu qu'il nous sera permis de lire ce manuscrit. Maintenant, messieurs, consultez-vous. Vous connaissez le peintre Martial. A vous de décider s'il doit quitter cette maison, sans savoir à qui il doit la vie... ou s'il est de notre intérêt, de notre devoir, de lui offrir de prendre place parmi nous....
La marquise se leva, et se tournant vers le portrait de Jacques de Costebelle, elle resta immobile, plongée dans une méditation douloureuse.
Les cinq hommes se rapprochèrent et échangèrent quelques mots à voix basse. Puis Armand de Bernaye prit la parole:
—Madame, dit-il, nous jugeons qu'il nous appartient d'entendre Martial... puis nous déciderons de la résolution qu'il conviendra de prendre à son égard....
La marquise inclina la tête en signe d'assentiment, puis elle frappa sur le timbre. Lamalou parut.
—Le jeune homme est-il éveillé?
—Oui, madame.
—Il est calme?
—Plus que je ne l'aurais cru.
—Conduisez-le ici, avec les formalités ordinaires.
Lamalou sortit.
—Maintenant, monsieur Bernaye, prenez cette place... c'est à vous qu'il appartient de diriger l'interrogatoire.
Lorsque Armand eut pris place au fauteuil, tous se couvrirent le visage d'un masque de velours noir; puis la porte s'ouvrit de nouveau, et Martial, les yeux bandés, entra dans la salle funèbre.
Le sommeil auquel avait succombé Martial, après les secousses morales et physiques qu'il avait subies, tenait plutôt de l'évanouissement, ou tout au moins résultait d'une prostration complète de l'être tout entier. Cependant, cette sédation de l'organisme, suivant un ébranlement aussi profond, n'a jamais les caractères du repos absolu. Elle procède de cette semi-somnolence qui, chez l'homme sain, précède le réveil. Martial ne voyait pas, n'entendait pas, et pourtant il y avait sous ses paupières baissées comme un rayonnement de lumière en même temps que bruissait à ses oreilles un murmure indistinct. Rien ne prenait forme: c'étaient des esquisses à peine ébauchées, se perdant l'une dans l'autre, au milieu d'une atmosphère vague. En réalité, une sorte de cauchemar. Que lui était-il arrivé? Où se trouvait-il? Ses notions n'étaient pas assez nettes pour qu'il s'adressât ces questions. Il se laissait vivre, ou plutôt il subissait cette résurrection qu'il ne comprenait ni ne cherchait à comprendre. L'accablement était venu peu à peu, plus lourd, plus profond. Martial avait perdu la conscience de lui-même. Et pourtant, dans son cerveau enfiévré, il y avait comme des martèlements sourds qui lui causaient, même en plein sommeil, une douloureuse sensation. Il avait fallu que les heures passassent pour que l'accalmie réelle se fît. Un moment il avait senti qu'on le soulevait et qu'une main, s'approchant de ses lèvres, lui versait quelques gouttes d'un liquide étrangement parfumé. C'était Armand qui, aidé de Lamalou, lui faisait prendre quelques gouttes d'opium. Alors l'anéantissement avait succédé à la fièvre. La respiration, tout à l'heure haletante et précipitée, s'était faite calme et régulière. Plus rien. C'était le sommeil réel. C'était l'oubli. Martial était définitivement sauvé. Combien de temps avait duré cet état, c'est ce qu'il lui eût été impossible de définir. Tout à coup il avait ouvert les yeux. Un brouillard lourd, opaque, obscurcissait encore ses regards et pesait sur son cerveau. Il fit—par instinct—un effort violent. Il était seul. Il regarda autour de lui. Ses idées n'étaient point assez nettes pour qu'il établît une comparaison entre le lieu où il se trouvait et la misérable chambre qu'il avait quittée pour se jeter dans la mort. Ce qu'il éprouvait, c'était plus que de la surprise: il était en proie à une sorte d'ignorance complète, brute. Ce qui était n'avait aucun sens pour lui. Il ne raisonnait ni ne discutait. C'était une hébétude absolue. Ses paupières s'abaissèrent vivement. Le premier sentiment qui s'était imposé à lui était celui-ci: il dormait et était évidemment en plein rêve. Donc le mieux était de reprendre le sommeil interrompu.
Mais après une prostration comme celle à laquelle il venait de succomber, le réveil ne se fait jamais à demi. Les ressorts, mis de nouveau en mouvement, doivent jouer leur jeu, si l'on peut employer cette expression. Il faut que la détente se fasse.... Martial, ressaisi par la vie, dut obéir à cette loi. Il sentit une force nouvelle affluer à son cœur, échauffer sa poitrine, et il se dressa sur son séant. Au même instant, la porte s'ouvrit, et Lamalou, le Castigneau, parut. Le brave homme guettait de l'autre côté de la porte. Il savait que la résurrection était proche, et il voulait être là en cas de besoin. Si la situation n'eût été solennelle, elle eût été comique. Rien de plus étrange que le regard de Martial, fixé sur l'honnête figure de l'ex-geôlier. Lamalou souriait, Martial éprouvait une quasi-épouvante. Le premier mot qui lui vint aux lèvres a été cent fois répété, et pour cause, dans toute tragédie, comédie ou œuvre dramatique, de quelque nom qu'elle s'affuble. Ce mot sort des entrailles mêmes de la situation:
—Où suis-je? dit Martial.
Il sembla que le Castigneau n'eût pas entendu cette question, car il répondit lui-même par cette autre:
—Comment vous sentez-vous?
—Je ne sais, murmura Martial. J'éprouve une douloureuse lassitude...
—Qui se passera promptement.... Dame! vous avez fait un grand voyage...
—Moi?
—Bah! avez-vous donc oublié?
—Que voulez-vous dire?
—Ne vous souvenez-vous plus de ce que vous faisiez cette nuit, vers une heure ou deux?...
Martial avait laissé tomber sa tête entre ses mains. Chose étrange, il lui fallait rassembler ses souvenirs, sa mémoire ébranlée ne lui fournissant que des lueurs vagues. Tout à coup il tressaillit:
—Mourir!... s'écria-t-il. Oui, je voulais mourir!...
Il se redressa d'un violent effort.
—Et de quel droit m'a-t-on contraint de vivre? fit-il avec un accent de colère désespérée.
—Vous allez le savoir, dit Lamalou.
Le calme de cet homme surexcitait l'exaltation de Martial. En ce moment, tout le passé lui revenait à l'esprit, avec ses douleurs, avec ses tortures. Il se jeta à bas de son lit.
—Je veux partir! dit-il. Livrez-moi passage!
Lamalou se tenait devant lui, immobile et le sourire aux lèvres.
—Mon bon monsieur, reprit-il avec son flegme ordinaire, vous m'avez demandé deux choses: la première, c'est—où vous êtes; la seconde,—de quel droit on vous a sauvé... Or, voici que maintenant, sans attendre la réponse, vous voulez vous sauver.
Debout, Martial promenait ses regards autour de lui. Les murs étaient nus; la chambre était d'une simplicité monastique. Nul indice ne venait éclairer son ignorance. Et malgré lui il se laissait saisir par une curiosité qui grandissait à chaque instant. Certes, la jeunesse est prompte à espérer comme à désespérer. En elle, tout est excessif, et à vingt ans on court à la mort avec la même exaltation qui vous entraînerait à travers la vie. Toute impression se décuple de par la force même de la jeunesse. Voici que les dernières paroles de Lamalou avait donné un autre cours aux pensées de Martial. Il était saisi par le désir de percer le mystère qui l'entourait.
—Eh bien, répondez-moi! dit-il brusquement.
—Oh! cela n'est pas mon affaire.
—Qui êtes-vous donc?...
—Moi, je ne suis rien ni personne...
—N'est-ce pas vous qui m'avez sauvé?
—En aucune façon... on vous a amené ici; je vous ai reçu et soigné... voilà tout.
—Mais qui donc m'a arraché à la mort?
—Oui ou non, tenez-vous à le savoir?
—Certes...
—Alors, au lieu de vous enfuir pour aller tenter un nouveau plongeon, il faut m'écouter.
—J'attends...
—D'abord, habillez-vous.... Voici vos effets, ils sont secs.... Je vais vous aider.
Martial, plongé dans ses réflexions, se laissait faire comme un enfant. Quand il fut prêt:
—Maintenant, dit Lamalou, répondez-moi bien franchement.... Avez-vous du courage?
—En doutez-vous... quand j'ai voulu...
—Oh! parce qu'on veut se tuer, ce n'est pas toujours une preuve.
Et Lamalou ajouta tristement:
—J'en connais qui ont eu le courage de vivre... c'était plus dur...
—Enfin, fit Martial quelque peu impatienté, par cette morale, expliquez-vous; je ne crains rien...
—Supposez pourtant que vous ne soyez plus vivant...
—Hein!...
—Supposez qu'ayant voulu vous tuer, vous avez réussi...
—Vous êtes fou!... Je suis vivant, bien vivant!...
—C'est ce dont vous douterez peut-être dans un instant. Enfin, si cela était, et si tandis que vous croyez avoir été sauvé, vous étiez réellement... mort!...
Martial ne put réprimer un sourire:
—Voyons, mon brave, vous croyez sans doute parler à un enfant...
—Nous verrons.... Je devais vous dire cela.... Donc, quand même vous seriez mort et vous vous trouveriez en face d'autres morts, vous n'auriez pas peur?
—Non, certes!
—Alors, laissez-vous faire.
Lamalou prit un foulard noir et s'approcha de lui:
—Que voulez-vous?
—Vous bander les yeux.
—Voilà une singulière prétention.
—Encore une fois, avez-vous peur?
Martial ne savait plus que penser: il était surpris et presque mal à l'aise. Il fit bonne contenance cependant.
—Allez! dit-il.
Et il tendit le front. Lamalou serra le foulard sur ses yeux; puis, lui prenant la main, il le fit sortir de la chambre. Arrivé sur le palier, il poussa un ressort, et une porte, dissimulée dans le mur, donna accès à un escalier de pierre où il poussa doucement Martial. Une impression froide, presque glaciale, saisit le jeune homme, qui, par un mouvement instinctif, s'arrêta brusquement.
—Il est encore temps de reculer, dit Lamalou, dont la voix, grossie par l'écho, prenait une étrange sonorité.
Martial se roidit contre la sensation étrange qui l'envahissait et descendit l'escalier. Après une vingtaine de marches, Lamalou ouvrit une autre porte, et Martial, ayant toujours les yeux bandés, se trouva dans la salle funèbre. Il y eut un moment de silence. Martial se crut seul. Immobile, il était en proie à une émotion indéfinissable et qui grandissait à chaque seconde. Enfin, une voix s'éleva. C'était celle de M. de Bernaye:
—Martial, dit-il, arrachez le bandeau qui couvre vos yeux et regardez.
Le jeune homme ne répondit pas immédiatement. Armand répéta ses paroles. Martial tressaillit comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil. Il porta ses mains à son front. Le bandeau tomba. Un cri de surprise, presque d'angoisse, s'échappa de sa poitrine. Nous l'avons dit, le lieu où il avait été conduit présentait un caractère d'étrangeté presque fantastique. Du point où se trouvait le jeune homme, la table et ceux qui l'entouraient se perdaient dans une sorte d'ombre vague, qui leur donnait un relief bizarre. Cette salle, avec ses murs noirs et mats, avec ses larges moulures d'argent, avec ses lampes à lueur blanche et pâle, ressemblait à un de ces hypogées où l'on croit entendre gémir la sourde clameur des morts. En vérité, Martial, dont les oreilles retentissaient encore des étranges paroles prononcées par Lamalou, se demandait si réellement il était bien vivant, et si son suicide n'était pas accompli. Il restait là, cloué sur place, les yeux fixes, cherchant à discerner les objets, troublé par une sorte d'hypnotisme cérébral, qui augmentait encore le caractère mystérieux de ce lieu sinistre. La voix d'Armand se fit entendre de nouveau:
—Martial, dit M. de Bernaye, vous êtes libre de répondre à nos questions ou de garder le silence. Écoutez. Cette nuit, vous avez voulu mourir, et dans un accès de désespoir vous êtes allé au-devant du repos que donne la tombe. Ce désespoir était-il le résultat d'une douleur inconnue, d'une faute, ou même d'un crime?
A ce dernier mot, Martial tressaillit.
—Un crime! Non! non! s'écria-t-il d'une voix vibrante.
—Pouvez-vous jurer sur l'honneur que vous ne vous soyez rendu coupable d'aucun de ces actes qui ne laissent à l'homme d'autre issue que la honte ou la mort?
Tout le sang de Martial afflua à son cerveau, et, dans cette secousse toute morale, par une sorte de résurrection décisive, il reprit possession de lui-même. Rejetant en arrière sa tête jeune et fière, il croisa ses bras sur sa poitrine et dit d'une voix vibrante:
—Je ne sais où je suis, j'ignore qui vous êtes et quel droit vous vous arrogez en m'interrogeant... mais quiconque fait appel à l'honneur d'un homme, le contraint par là même à répondre.... Sur ma conscience, devant vous qui m'écoutez et que je ne connais pas, je déclare que si j'ai voulu mourir c'est pour ne pas succomber aux tentations mauvaises que la fatalité jetait incessamment sur ma route.... J'ai voulu mourir, parce que dans cette société égoïste et cruelle, l'énergie et la probité ne sont que de vains mots... et que celui-là qui, fort de lui-même, veut se frayer son chemin à coups de volonté, succombe sous l'indifférence, le dédain, et qui sait, la haine d'autrui....
Armand l'interrompit vivement:
—Ne parlez pas ainsi.... Qui que vous soyez, quels que soient les obstacles qui se sont dressés devant vous, n'accusez pas l'humanité... Vous sentez-vous donc si impeccable, que vous ayez le droit de vous ériger en accusateur?...
Martial laissa échapper une sourde exclamation, puis il garda le silence: son front se baissa, et, pendant quelques instants, il resta plongé dans ses réflexions. Le plus étrange en ceci, c'est que Martial, tout en redevenant jusqu'à un certain point maître de lui-même, subissait l'effet de l'imposant appareil qui l'entourait. Devant cet interrogatoire, il ne songeait pas à la révolte. Pourquoi répondait-il? Pourquoi ne déniait-il pas à ces inconnus le droit de scruter les replis de sa conscience? Il était en quelque sorte saisi par cet engrenage mystérieux, et il se laissait entraîner.
—Martial, dit alors Armand, dont la voix, sévère jusque-là, prit tout à coup un accent vibrant d'émotion et de pitié,—vous avez voulu mourir... et voici qu'aujourd'hui, comme hier, vous maudissez la vie, la société, l'humanité tout entière... et cependant ceux qui vous ont sauvé ne se sont-ils pas dévoués, au risque de leur existence, pour vous arracher à la mort?
—C'est vrai, murmura Martial.
—Avez-vous, d'ailleurs, le droit de mourir? Vous avez à peine dépassé vingt ans, vous êtes une force, une énergie, une volonté. Avez-vous le droit d'anéantir tout cela?
—J'étais malheureux! fit Martial, dont la poitrine se gonflait.
—Êtes-vous certain que vous fussiez inutile à tous comme à vous-même? Vous renonciez à l'action... pourquoi? par égoïsme; parce que dans la vie vous ne voyiez pas d'autre but que vous-même, que la satisfaction de vos propres désirs, de vos propres passions...
—Ne m'accablez pas!
—Déjà vous nous comprenez, et, descendant au plus profond de vous-même, vous vous dites que vous avez obéi à un sentiment de faiblesse, que vous résumiez toute votre vie dans vos aspirations personnelles... sans regarder autour de vous, sans vous demander si cet abandon de vous-même n'était pas un vol fait à la grande cause de l'humanité.
—Que voulez-vous dire? s'écria Martial.
—Tout homme, continua la voix chaude d'Armand, est un soldat de l'humanité... Il doit sa tâche, son service, sa conscription.... Mourir, se tuer, c'est déserter... La nature vous a assigné un poste, des devoirs à accomplir, et ce poste, vous n'avez pas le droit de l'abandonner....
Frémissant, Martial avait fait un pas en avant.
—Parlez! parlez encore! fit-il.
—Si pour vous-même la vie semble à jamais finie, souvenez-vous que de ces forces physiques et morales vous devez compte à vos frères, à tous ceux qui, innocents du mal qui vous a été fait, doivent trouver en vous un secours, que vous vous refusez à leur porter. Martial, vous avez voulu mourir.... donc, vous ne vous appartenez plus! Nous revendiquons votre jeunesse, votre énergie, votre conscience, au nom de la société à laquelle seule désormais elles appartiennent...
—Mais qui donc êtes-vous?
—Nos noms! vous les saurez plus tard! Écoutez-moi encore.... Nous tous qui sommes devant vous, nous avons, comme vous, désespéré, nous avons voulu mourir... Comme vous, nous avons été sauvés... et au lendemain de ce jour de lâcheté, une voix s'est adressée à nous comme vous parle aujourd'hui la mienne, et cette voix nous a dit:
«Vous êtes des morts; morts pour vous-même, vivez pour autrui. Puisque vous désespérez de tout, puisque vous croyez que pour vous l'ombre s'est faite, et que jamais un rayon de bonheur ne peut luire dans vos ténèbres, eh bien! oubliez votre personnalité, dépouillez votre égoïsme.
»Soyez des hommes nouveaux, détachés de toute préoccupation intéressée. Vous aviez jeté la vie loin de vous comme un fardeau inutile, reprenez-la comme une force et un outil; vous vous étiez enfermés dans la mort comme ces chrétiens sur qui retombe la porte d'un cloître, sortez de cette retraite et rentrez dans la société, mais donnez-lui à jamais cette existence dont vous ne vouliez plus pour vous-mêmes; devenez les soldats du bien, du beau, du droit; sacrifiez votre vie à une cause noble et juste...»
«Voilà ce qu'une voix nous a dit, Martial!
—Et qu'avez-vous répondu? fit le jeune homme, qui se sentait envahir par une émotion dont il n'était plus le maître.
—A qui nous parlait ainsi, reprit Armand, nous avons fait à jamais l'abandon de nous-mêmes. Nous sommes des morts; nous avons dépouillé tout intérêt, toute ambition; mais nous ressuscitons pour l'œuvre éternelle de la solidarité humaine.... Nous avons perdu le droit de commander, nous obéissons.... Sur les ordres reçus, nous nous rejetons dans la mêlée sociale, luttant pour la justice et la conscience. Rien ne nous trouble, rien ne nous abat! Nous sommes forts parce que nous sommes dévoués. Aucune pensée pusillanime ne nous empêche de marcher au but qui nous est désigné... Martial, voulez-vous ainsi, mort à vous-même, renaître pour vos frères, pour leur secours, pour leur défense?... Vous m'avez entendu.... Si vous refusez, vous sortirez d'ici libre et sans entraves; ou vous retournerez à la mort, ou bien vous vous rejetterez à travers les chemins où déjà vous vous êtes ensanglanté, à toutes les ronces des douleurs et des misères.... Si vous acceptez, si vous vous jugez digne de partager l'œuvre des Morts, œuvre de détachement et d'abnégation, alors nos rangs s'ouvriront pour vous recevoir, et nous compterons un soldat de plus.... Choisissez!...
Dix fois déjà, électrisé par cette parole généreuse qui résonnait dans son cerveau comme fait le clairon à l'oreille du combattant, Martial avait voulu parler... Quand M. de Bernaye se tut, il s'écria à son tour:
—Qui que vous soyez! je me livre à vous.... Mes yeux s'ouvrent.... Oui, j'ai été jusqu'ici inutile à moi-même et aux autres.... Comme vous l'exigez, j'oublierai qui je suis, quelles furent mes aspirations, mes ambitions... Je dépouillerai ces convoitises égoïstes qui n'avaient fait germer dans mon âme que la désillusion et la lâcheté, et je vous le dis du fond de ma conscience, merci de m'avoir arraché à la mort! merci de m'avoir deux fois sauvé et du suicide et de la désertion!... A mon tour, répondez-moi: Suis-je digne de prendre le poste d'honneur que vous m'offrez?
—C'est ce que nous allons savoir, dit de Bernaye.
—Interrogez-moi! Je suis prêt à vous répondre. Et pourtant...
—Achevez!
Martial hésitait. Son visage s'était couvert d'une vive rougeur. Armand l'encouragea d'un mot bienveillant:
—Je suis prêt, reprit Martial, à faire ici ma confession entière.... Et cependant, j'ai peur de moi-même. Je sais que je n'ai pas forfait à l'honneur, mais il est des faiblesses que mes lèvres seront impuissantes à avouer....
Armand prit sur la table le manuscrit que M. de Thomerville avait trouvé dans la chambre du jeune homme.
—Nous autorisez-vous, dit-il, à briser ce cachet et à lire ces pages sans doute tracées de votre main?
Martial poussa un cri de surprise:
—Comment ce manuscrit se trouve-t-il ici... entre vos mains?
—C'est ce que vous saurez plus tard.... Martial, ne considérez pas notre réserve comme un acte de défiance; mais avant de vous initier à nos secrets, il faut d'abord que nous vous connaissions tout entier.... Encore une fois, consentez-vous à ce que nous prenions lecture de ce que vous avez écrit?
—J'y consens! dit Martial.
—C'est bien! fit Armand. Du reste, nous savons que dans toute âme, si probe qu'elle soit, il est des replis qui doivent être sondés avec une délicatesse infinie: la conscience a ses pudeurs! et si elles sont excessives, elles n'en sont que plus honorables.... Voulez-vous que cette lecture ait lieu en votre présence, ou préférez-vous vous retirer?
Il y eut un moment de silence. Martial se consultait. C'est que dans un cœur de vingt ans, alors que la mort est proche, les sensations traduites sur le papier ont une franchise dont le souvenir effraye.... Martial savait que, dans ce suprême effort de sa conscience, il avait mis à nu les sentiments les plus secrets de son âme... Et cependant son hésitation fut courte.
—Lisez devant moi, dit-il d'une voix ferme.
—Le courage dont vous faites preuve est de bon augure, dit Armand avec bienveillance.
Le timbre résonna encore une fois. Lamalou entra, et sur un signe de Bernaye approcha un siége.
Martial s'y laissa tomber, et sa tête se penchant sur ses mains, il se disposa à écouter le récit de sa vie comme s'il eût entendu la confession d'un autre. C'était une première étape vers le détachement de soi-même. Armand remit le manuscrit à Archibald de Thomerville.
—Lisez, lui dit-il.
Et Archibald, dépliant les feuillets, commença d'une voix émue qui s'affermit peu à peu.... La marquise de Favereye, enveloppée dans sa mante noire, pleurait silencieusement en pensant à son fils.
Depuis le moment où, pour la première fois, Armand de Bernaye s'était trouvé en face de Martial, il n'avait pas cessé de l'examiner attentivement. On n'a pas oublié que lorsque le jeune homme était étendu inanimé sur le lit où Lamalou l'avait couché, de Bernaye, se penchant sur lui, n'avait pu réprimer une exclamation involontaire.
—Quelle ressemblance! s'était-il écrié.
Et, pendant qu'il procédait tout à l'heure à l'interrogatoire de Martial, il étudiait ces traits qui éveillaient en lui tout un monde de souvenirs.... Aussi, Armand, malgré son calme, écoutait-il avec une impatience presque fiévreuse le manuscrit que M. de Thomerville lisait à haute voix.
Voici ce que contenaient les papiers sur lesquels Martial, avant d'exécuter son funèbre dessein, avait tracé ses suprêmes pensées.
«Je vais mourir, avait écrit Martial. Est-ce de ma part fatigue de vivre? Est-ce regret du passé ou désespérance de l'avenir? Je le sais à peine, et au moment d'accomplir cet acte que certains appellent un crime, j'ai besoin de m'interroger moi-même et de rappeler à ma pensée les tristesses et les douleurs qui m'ont accablé et qui ont éteint en moi cette flamme de jeunesse, naguère encore si vivace en mon âme...
»Est-il donc réellement des titres que la fatalité a marqués dès le berceau d'un stigmate de malédiction?
»Dois-je accuser les hommes ou bien dois-je m'accuser moi-même? Peut-être la force m'a-t-elle manqué et suis-je coupable. Qu'on en juge.
»Mon père se nommait—ou se nomme—Pierre Martial. Je ne sais s'il vit encore ou s'il est mort.
»J'avais quinze ans, lorsque je l'ai vu pour la dernière fois. Qui il était? en vérité, il me serait difficile de l'expliquer. J'ai souvent entendu prononcer le mot de fou quand on parlait de lui. En effet, il était d'allures bizarres, et ma pauvre mère—je ne l'ai pas oublié—pleurait bien souvent, lorsque, seuls tous deux, nous passions de longues soirées au coin de notre foyer; mon père, enfermé dans son cabinet, ne faisait auprès de nous que de rares apparitions.
»C'était un homme de moyenne taille, maigre à l'excès. Je le vois encore, alors qu'au moment du repas il entrait, calme et froid, presque solennel, dans la salle de famille. Son front large était couvert d'une forêt de cheveux blancs et bouclés comme ceux d'un enfant. Il marchait ou plutôt il glissait silencieusement, toujours en proie aux obsessions d'une pensée persistante. Quand il nous voyait, il nous adressait un sourire d'une douceur pénétrante. Il embrassait ma mère, puis, me pressant dans ses bras, il m'attirait sur ses genoux. Il semblait qu'il eût voulu parler; mais, instantanément, le démon qui hantait son cerveau s'emparait de nouveau de lui. Il ne nous voyait plus, et, tout en mangeant rapidement, il murmurait à voix basse des mots étranges et dont il nous était impossible de saisir la signification.
»Puis il se retirait, après nous avoir souri de nouveau. La porte de son cabinet se refermait sur lui. En lui tout me paraissait incompréhensible.
»Jamais il ne se couchait: il avait fait fabriquer, sur ses propres indications, uns sorte de fauteuil, sur lequel il se tenait continuellement, et qui était disposé de telle façon que, même si le sommeil le surprenait, il fût toujours prêt à reprendre son travail au premier réveil.
»Plusieurs fois j'étais parvenu à m'introduire dans son cabinet, dont l'aspect bizarre frappait vivement mon imagination d'enfant...
»Les murs étaient couverts, au lieu de papier ou de tentures, par d'énormes tableaux noirs, allant du plancher au plafond, et qui étaient toujours couverts de signes étranges, s'entre-croisant, se mêlant. Ce n'étaient ni des chiffres, ni les lettres d'une langue connue, du moins à mes yeux. Pour un peu, j'aurais cru à quelque grimoire cabalistique.
»Une fois même, un de mes camarades de pension me jeta au visage ces mots:
»—Tu n'es qu'un fils de sorcier!
»Je courus auprès de ma mère, qui, en m'entendant, ne put retenir ses larmes.
»—Mon enfant, dit-elle en me couvrant de baisers, sache bien que ton père est le plus honnête et le plus respectable des hommes. C'est un savant, et sa science est telle que celle de personne ne peut lui être comparée...
»Je poussai un cri de surprise.
»—Alors, pourquoi père ne fait-il pas de moi un savant?...
»Malgré nous, et quoique d'ordinaire nous ne parlassions qu'à demi-voix pour ne pas troubler mon père, cette fois il nous avait entendus. Nous fûmes étonnés de le voir paraître; il s'enquit de ce qui s'était passé, et, après une longue hésitation, ma mère se décida à lui faire connaître le propos qui m'avait si vivement blessé.
»Mon père se mit à rire.
»—Sorcier est presque un terme poli, dit-il. Les académies elles-mêmes mettent moins de formes dans leurs appréciations. Elles m'ont déclaré fou, fou à lier, et peu s'en est fallu qu'elles ne provoquassent mon interdiction et mon internement dans une maison d'aliénés. Voilà ce que c'est que de battre en brèche l'enseignement officiel et de découvrir la véritable raison des choses...
»Je l'écoutais avec une attention fiévreuse. Jamais je n'avais entendu autant de paroles s'échapper de ses lèvres. Il s'en aperçut, s'arrêta et me considéra longuement.
»—A quoi songez-vous? demanda ma mère, dont la voix révélait une sorte d'inquiétude.
»Mon père tressaillit et passa sa main sur son front.
»—Non, murmura-t-il, je ne riverai pas cet enfant à la chaîne que je me suis forgée moi-même. C'est assez d'un forçat de la science dans la famille...
»Tout à coup il s'interrompit, et ses yeux étincelèrent.
»—Et pourtant! s'écria-t-il, je touche au but; encore quelques mois, quelques jours peut-être, et j'aurai surpris dans les obscurités les plus profondes de la nature ces arcanes qui, jusqu'à présent, ont échappé à l'intelligence humaine!... Alors, si pénibles qu'aient été mes travaux, si douloureuses qu'aient été mes premières déceptions, je sentirai en moi un orgueil si grand et si large, qu'aucune puissance humaine ne pourra lui être comparée.
»En vérité, mon père, debout, le bras étendu comme s'il eût montré du doigt le but qui, pour lui, se dressait à l'extrémité de quelque horizon inconnu, mon père était beau comme ces thaumaturges des légendes qui commandaient aux forces du ciel et de la terre.
»—Mon ami! commença ma mère, tandis que son regard me désignait au vieillard.
»—Oui, oui, j'ai tort! fit-il en secouant la tête. A moi la science, à lui l'art. Je ne veux pas qu'il se laisse saisir par l'engrenage qui emporte un à un tous les lambeaux de moi-même. Petit, ajouta-t-il en me tapant amicalement la joue, tu seras peintre... tu seras un grand peintre.... D'ailleurs, après moi, le monde sera transformé et, dégagé des préoccupations matérielles, pourra marcher d'un pas ferme et sûr dans la grande voie de l'idéal.
»Sur un nouveau geste de ma mère, qui semblait craindre l'effet que de semblables paroles pouvaient produire sur ma jeune imagination, mon père se retira après m'avoir dit:
»—Si on m'appelle sorcier, laisse dire, il y a du vrai.
»On comprendra facilement le travail qui dès lors s'opéra dans mon cerveau. J'avais, depuis mon enfance, manifesté de grandes dispositions pour le dessin, et les premières leçons que j'avais reçues d'un peintre en renom semblaient indiquer, à ce qu'affirmaient les bienveillants, une vocation réelle.
»Mais, à partir de ce moment où mon père avait parlé, une immense curiosité s'empara de moi. Bien que ma mère évitât toute conversation qui eût trait aux travaux de mon père, je ne cessais de la questionner.
»Elle s'effrayait de cet enthousiasme sans but réel et qui menaçait de m'arracher aux travaux de l'atelier. Par un sentiment facile à comprendre, elle pensa que mieux valait me tirer de cette incertitude.
»Et voici ce qu'elle m'apprit:
»Quand elle avait épousé mon père, il était professeur de mathématiques dans un petit lycée de province. Ma mère était elle-même plus instruite que les femmes ne le sont d'ordinaire, et leur affection était née—chose bizarre—d'une sorte de sympathie scientifique. Elle avait découvert dans le professeur, simple et modeste, une largeur de conceptions, une ardeur de travail qui l'avaient frappée et enthousiasmée.
»Elle était relativement riche, possédant une quinzaine de mille livres de rente. Mon père n'avait d'autres ressources que son modique traitement: de plus, plusieurs fois déjà, l'originalité de son enseignement l'avait désigné aux foudres censitaires, et sa situation était menacée.
»Ma mère sut triompher de ses scrupules, et, leur union s'étant accomplie, mon père donna sa démission pour se livrer tout entier à ses recherches.
»Ses travaux avaient pour objet la loi première des nombres, qui (je n'explique pas, j'expose) était à ses yeux la raison de la nature physique. La découverte de cette loi, selon lui, simple et unique, devait expliquer la marche des mondes, le secret des origines et des fins de l'humanité. Il était parvenu, par l'étude des règles auxquelles obéissent les nombres, à des aperçus si nouveaux, si grandioses, que ma mère ne doutait pas un seul instant que la solution du problème ne fût possible.
»Longtemps elle l'avait suivi, aidé même dans ses travaux: ma naissance seule avait mis un terme à ses propres spéculations.
»—Quand je t'ai senti frémir dans mon sein, me disait cette courageuse et excellente femme, lorsque tu as poussé ton premier cri, j'ai compris que l'enfant était pour la mère le secret de toute la vie.
»Mon père resta livré à lui-même. Mais l'amour paternel devait exercer aussi sur lui une réelle influence. Dès lors ses recherches, jusque-là purement spéculatives, eurent un but politique. Il rêva d'arriver aux honneurs, à la fortune, et ce fut dans ce but que, résumant quelques-unes de ses découvertes, il les fit connaître au monde savant.
»Il y eut un moment de surprise, presque de stupeur. Il sembla que ce fût un monde nouveau qui s'ouvrait aux yeux de l'humanité. Mais cet étonnement, qui tenait de l'admiration, fit bientôt place à l'étroit esprit de routine qui, par malheur, domine aujourd'hui encore les adeptes de la science.
»On cria à l'hérésie, presque au blasphème. Ce fut plus que du dédain, ce fut de la colère. Le pauvre savant fut honni, insulté, mis au ban des académies; peu s'en fallut que ses enseignements ne fussent déférés à la justice. C'était, s'écriait-on, un outrage à la raison humaine que de lui supposer des règles immuables. Le clergé prit parti. Les théories de Martial étaient en contradiction avec le dogme du libre arbitre, de la responsabilité.
»Mon père lutta courageusement; mais les attaques prirent un tel caractère de violence et de passion que force lui fut de plier.
»Il avait, d'ailleurs, la placide résistance de ceux qui se savent sur le chemin de la vérité.
»Il quitta la petite ville du Midi qu'il habitait avec ma mère et moi, et où sa présence était dénoncée comme un objet de scandale.
»Pauvre père! que de souffrances, que de persécutions il dut endurer! Calme, il rentra dans son cabinet, et il répéta le mot de Diogène:
»—Pour prouver le mouvement, je marcherai.
»Seulement son esprit avait reçu une commotion qui devait influer sur son caractère. Dès lors il se refusa à toute communication avec l'extérieur. Ma mère sut seulement que ses études avaient pris une direction nouvelle.
»Pour compléter, pour étayer son système, il s'était livré à d'incessantes recherches sur les langues primitives. Ses admirables facultés le servant à merveille, il devint en quelques années d'une profonde érudition. Connaissant le sanscrit, le pâli et tous les dialectes asiatiques, il se mit en correspondance avec des indigènes de l'Hindoustan, de Chine, de Siam. Il dépensait des sommes considérables pour se procurer des manuscrits, des documents de toute nature. Avec quelle incroyable patience, avec quelle persévérance de martyr, il s'était créé des relations dans les régions les moins connues, c'est ce que l'imagination a peine à se figurer.
»Et cependant ma mère, malgré la passion intelligente qu'elle lui avait vouée, avait tenté plusieurs fois de l'arrêter sur cette pente. D'une part, cet homme, soutenu surtout par une volonté ardente, s'affaiblissait de jour en jour. Les déboires qu'il avait subis lui avaient porté un coup qui avait ébranlé tout son organisme. L'excès de travail le tuait.
»Mais ce n'était pas tout.
»Le capital de ma mère était depuis longtemps entamé. Plus de cent cinquante mille francs avaient déjà été dépensés, et notre revenu était réduit de moitié.
»Loin de s'en apercevoir et surtout de s'en préoccuper, mon père ne parlait que de dépenses nouvelles.
»Jamais je n'oublierai une scène navrante qui un jour eut lieu entre ces deux êtres que je chérissais et que je respectais plus que tout au monde!
»Ma mère reçut un jour un colis venant de l'extrême Orient. C'était une caisse couverte de signes bizarres. Mon père la fit transporter dans la salle commune, la porte de son cabinet étant trop étroite pour qu'elle pût y être introduite.
»Une curiosité bien naturelle nous attirait, et je demandai à mon père la permission d'assister à l'ouverture de la boîte fantastique...
»Il y consentit en souriant.
»Au moment où il introduisait le ciseau sous les planches, il releva la tête et regardant ma mère:
»—Cette fois, dit-il, tu ne m'accuseras pas de faire de folles dépenses.... Car ceci—et il frappa sur le couvercle—c'est un trésor que pas une fortune connue ne pourrait payer.
»Ma mère pâlit légèrement et ne répondit point.
»—Hâtez-vous, mon père! m'écriai-je avec toute l'insouciance de la jeunesse, il me tarde de voir ce trésor...
»Pour tout dire, je m'attendais à un ruissellement de diamants et de pierreries, comme en offrent à notre imagination les contes orientaux.
»Le bois gémit sous l'effort. Les clous sortirent de leur gaîne. Une odeur balsamique, exquise, s'échappa de la boîte, dans laquelle se trouvait un second coffre sculpté avec une habileté surprenante et fait d'un bois d'un brun rougeâtre, dont la provenance m'était inconnue.
»Je vois encore mon père penché sur cette caisse. Ses mains tremblaient comme s'il eût eu la fièvre, et comme je m'approchais pour l'aider, il me repoussa doucement.
»Les objets que renfermait le coffre mystérieux étaient soigneusement enveloppés de plantes séchées, et qui, ainsi que le bois, exhalaient un parfum pénétrant.
»A vrai dire, ma mère et moi, nous retenions notre respiration, haletants, inquiets comme si un sublime secret nous allait être dévoilé. Malgré les déconvenues nombreuses que ma chère mère avait déjà subies, sa physionomie s'était éclairée d'une suprême espérance.
»Enfin mon père poussa un cri de joie.
»Nous nous étions courbés pour mieux voir.... Au même instant, une exclamation de désappointement s'échappa de notre poitrine. Voici ce qui se présentait à nos regards...
»Trois fragments d'une statue, sculptée dans une pierre noire, incrustée d'arabesques qui paraissaient d'argent.
»Ces fragments, artistement rapprochés, représentaient un homme nu, assis, la jambe gauche appuyée contre la terre, la jambe droite relevée. Sur le genou droit la main s'appuyait, tandis que l'autre reposait sur l'autre cuisse.
»La tête, bien modelée, portait une sorte de casque plat ou plutôt de bonnet, s'adaptant exactement au crâne. Sur les épaules, sur le dos, sur le ventre, des caractères singuliers ressortaient avec leur teinte blanchâtre...
»Nous restions stupéfaits, immobiles. J'avais échangé avec ma mère un rapide regard, et une même question s'était formulée dans notre cerveau, sans cependant s'échapper de nos lèvres.
»—Est-il fou?...
»Quant à mon père, radieux, transfiguré, il contemplait avec une sorte de béatitude extatique cette ébauche singulière, et il prononça ces mots:
»—Le Roi Lépreux! Bua-Sivisithiweng!...»
Au moment où Archibald de Thomerville, qui lisait à haute voix le manuscrit de Martial, prononça, presque en l'épelant, ce nom barbare, Armand de Bernaye, qui paraissait écouter avec une impatience fébrile, se dressa tout à coup.
—Arrêtez! s'écria-t-il. Je vous demande de m'autoriser à adresser à ce jeune homme une question d'une importance capitale...
—I beg you pardon! fit sir Lionel; mais il est de règle absolue au Club des Morts que tout récit ayant trait à un suicide soit écouté dans le plus profond silence et sans la moindre observation de notre part...
—Vous dites vrai, sir Lionel. Vous savez que je respecte autant qu'aucun de vous les lois que nous avons édictées, et cependant, encore une fois, je vous supplie de me permettre de parler....
Il y eut un moment d'hésitation.
De fait, l'observation de sir Lionel rappelait une des obligations qui devaient être strictement observées. Les quatre hommes, Archibald, Storigan et les deux frères Droite et Gauche se rapprochèrent de la marquise, qui, toujours immobile, n'avait pas proféré un seul mot, et ils se consultèrent à voix basse. Armand semblait en proie à une agitation qui ne faisait que grandir. Après quelques minutes de pourparlers, sir Lionel revint vers Armand, et d'un signe l'attira dans un angle de la salle:
—La prudence veut, dit-il à voix basse, que nous nous conformions aux règles que nous avons établies.
—Vous avez raison, fit Armand, qui s'efforçait de recouvrer son sang-froid.
—Cependant, continua sir Lionel, je suis autorisé à vous demander communication des révélations que vous jugiez devoir faire, et, après que je les aurai transmises à nos frères, ils décideront.
Armand parut hésiter; puis:
—Sir Lionel, dit-il d'un accent à peine perceptible, je crois être certain que le père de ce malheureux jeune homme a été assassiné en Indo-Chine... et que j'ai moi-même assisté à ses derniers moments. Déjà la ressemblance de Martial avec la victime de ce crime m'avait profondément frappé... maintenant c'est une certitude qui s'impose à moi...
—Je crois, reprit sir Lionel, qu'il est préférable de connaître en sa totalité le manuscrit de Martial avant de lui faire cette révélation, qui, au moment présent, me paraîtrait prématurée.
Armand baissa la tête en signe d'adhésion.
—D'autant plus, continua l'Anglais, que vous pouvez être le jouet d'une illusion, d'une erreur...
—Oh! c'est impossible! L'homme qui est mort entre mes bras, au Cambodge, était bien le père de ce jeune homme. Et cependant, je m'incline devant votre décision, j'attendrai!