XIII

Neuf heures du soir viennent de sonner. La duchesse de Torrès est dans son boudoir de fourrures, nonchalamment étendue sur un sofa. Mancal est devant elle.

—Eh bien! et votre protégé? lui demanda-t-elle.

—Grâce à vous, répondit Mancal, M. de Belen l'a accueilli comme je le désirais. Mon protégé—et il souligna le mot d'un ricanement—est en passe d'arriver... là où j'entends le conduire...

—En vérité, dit la courtisane en riant à son tour, je serais presque tentée de m'offenser de vos airs mystérieux... ne sommes-nous pas maintenant—vous l'avez dit vous-même—deux alliés?

—Deux complices même, si vous me permettez le mot, compléta Mancal. Et cependant, je crois que dans toute alliance semblable à la nôtre, il est bon que chacun conserve, jusqu'à un certain point, une dose de liberté personnelle.

—Je m'en souviendrai au besoin.

—A condition, cependant, que jamais il n'entrave ni ne trouble les projets de son allié.

—Que voulez-vous? même sans y prendre garde, ne se peut-il pas qu'on agisse contre ses intérêts... s'il n'a pas eu le soin de vous les expliquer?

—Vous êtes décidément bien curieuse.... Mais savez-vous bien, ma belle duchesse, reprit Mancal, que je suis presque inquiet?...

—Inquiet!... et pourquoi donc, je vous prie?

—Mon Dieu! les femmes sont des êtres étranges auxquels manquent, avant toutes choses, la logique et la suite dans les idées.

—Vraiment! Voici monsieur Mancal philosophe... et peu galant...

—Oh! il vous restera toujours assez de vices que vous savez transformer en qualités pour qu'une critique légère, mais vraie, ne vous épouvante pas...

—Je vous écoute.... Vous disiez donc que la femme...

—Manque de logique.... Et je me hâte d'ajouter: C'est là, même dans les choses d'amour, ce qui constitue son plus grand charme... mais quand il s'agit d'affaires...

—Eh bien?

—Ceci constitue un grand danger.... Pour arriver au but que l'on s'est fixé d'avance, il faut une volonté tenace, une, inflexible, qui ne connaisse ni les atermoiements, ni les compromis. En un mot, il faut du raisonnement... et point de sentiment.

—Vous ai-je donc prouvé que je fusse sentimentale?

—Non point. Mais en vous, savez-vous ce que je redoute?

—Dites, puisque vous êtes en train de lire—selon vous—à livre ouvert, en ma tête et mon cœur.

Mancal se leva, et s'approchant de la duchesse:

—Les natures froides, égoïstes et dures comme la vôtre...

—Quelle galanterie!...

—Ont parfois des réveils de dévouement, d'enthousiasme, disons le mot, de passion... qui sont d'autant plus violents que le sommeil, l'engourdissement ont été plus profonds et plus prolongés.

Le Ténia ne riait plus: maintenant la duchesse écoutait attentivement, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés sur le visage de Mancal.

—J'irai plus loin, continua l'homme d'affaires. Ce qui est encore plus féminin que la passion, c'est l'esprit de contradiction.... Dites à une femme: il faut haïr cet homme!

—Et?...

—Et elle sera peut-être, par contraste, disposée à l'aimer.

—Et quand cela serait!

Mancal fit un mouvement brusque.

—Ecoutez! parlons sérieusement. Je vous ai proposé un pacte.... Entre nous, une parole suffit; êtes-vous prête, oui ou non, à l'exécuter?

—Entre nous, vous le dites vous-même, une parole suffit: n'avez-vous pas la mienne?

Mancal baissa la voix:

—Ne souriez pas ainsi, ce serait une imprudence... Vous ne me connaissez encore qu'à demi... et cependant, je vous ai déclaré, ce qui est vrai, que toute ma vie, toute ma force, toute ma volonté tendent à un seul but, la vengeance!...

—Vous vous répétez!...

—Encore une fois, ne riez pas!... Il faut que vous compreniez qu'à cette vengeance j'ai tout sacrifié... Est-ce que j'ai vécu, moi? est-ce que j'ai connu aucune joie, aucune jouissance humaine? Non, je me suis renfermé dans ma haine comme un moine dans sa cellule... et dans cette épouvantable solitude, hantée de spectres et de fantômes, j'ai sans relâche martelé mon âme avec cette masse lourde qui s'appelle le souvenir... elle est maintenant plus dure, plus inaltérable que l'acier... tout passe sur elle, près d'elle, sans qu'elle vibre, sans qu'elle s'échauffe.... Je veux... tout pour moi se résume en ce seul mot... et cette vengeance dont je viens vous demander un appoint, je ne permettrais pas qu'elle fût compromise par une de vos fantaisies capricieuses.... Me comprenez-vous?

—Ne m'avez-vous pas ordonné vous-même—car vous donnez des ordres, mon cher—de me faire aimer de ce jeune homme?

—Et déjà il vous aime...

—Je le sais bien.... Que vous faut-il de plus?

—J'ai peur que, par le sentiment contradictoire dont je vous parlais tout à l'heure, vous ne songiez... à l'aimer vous-même.

La courtisane eut un éclat de rire strident et bizarre. Puis elle entr'ouvrit les lèvres comme si elle eût voulu, par une protestation violente, écarter ce soupçon qui, peut-être, était pour elle une insulte.

Et cependant elle se tut.

—Duchesse de Torrès, reprit Biscarre, dont la voix prit un singulier accent de menace, avec moi ou contre moi....

Elle plaça sa main sur l'épaule de Mancal.

—Sinon? demanda-t-elle.

Un éclair passa dans les yeux de l'ancien forçat.

—Il est imprudent de me défier, dit-il.

Il y eut un moment de silence. Puis elle se renversa en riant, en riant encore:

—Maître Mancal, dit-elle, avouez que vous regrettez presque d'être venu à moi?

—Je ne regrette jamais une faute commise, je la répare.

Elle se mordit violemment les lèvres, et sous ses paupières aux cils soyeux, un regard glissa qui vint frapper l'homme d'affaires en plein visage. Puis, de sa voix la plus calme:

—Ayez confiance, dit-elle, comme moi-même je crois en vous.

Il lui saisit la main:

—Ainsi, je puis compter sur vous?

—Oui.

—Et je payerai royalement votre concours.

—C'est entendu.

A ce moment, le timbre retentit.

—Voici M. de Silvereal, dit Mancal. Je vais tenir ma parole.... Songez à tenir la vôtre.

—Vous n'assisterez pas au début de notre entretien?

—Inutile. Et, de plus, je ne veux pas éveiller ses défiances. Quand le moment sera venu, frappez à cette cloison... je viendrai.

Il ouvrit une porte latérale.

—Je suis là et j'attends, dit-il.

—Et vous écouterez?

—Je suppose que vous n'avez point de secrets à confier à cet amoureux imbécile?

—De plus, vous vous défiez.... Qu'il en soit donc fait comme vous le désirez.

Mancal disparut. Au même instant la porte s'ouvrit, et un laquais annonça le baron de Silvereal. Le mari de Mathilde était d'une pâleur presque livide. Ses traits osseux semblaient encore plus émaciés que d'ordinaire, et dans ses yeux il y avait un reflet fiévreux.

—Venez donc, mon cher baron, dit le Ténia en lui tendant la main. En vérité, il me semble que vous vous êtes fait attendre.

Le vieillard—nous disons vieillard, non en raison de son âge, mais à cause de l'extrême fatigue qui donnait à sa physionomie un stigmate de décrépitude—s'approcha vivement, et, comme l'eût fait un jeune homme, mit un genou en terre pour baiser cette main qu'on lui tendait.

—Avez-vous donc daigné vous apercevoir de mon absence? demanda-t-il d'une voix tremblante.

Rien de plus odieux que ces amours surannées qui abêtissent l'homme et déshonorent le vieillard. La duchesse ne put réprimer elle-même un haussement d'épaules. Elle s'étonnait presque maintenant d'avoir songé à accepter le nom de ce fantoche ridicule. Voilà que, maintenant, voyant devant elle ce vieillard à demi courbé, elle se prenait à pressentir que le sacrifice serait peut-être au-dessus de ses forces. Se rendait-elle un compte exact de ce qui se passait en elle? Non, certes. Elle était troublée... et les dernières paroles de Mancal vibraient à son oreille comme une voix lointaine. Pourquoi songeait-elle donc à ce jeune homme qui était désigné à sa haine? Est-ce que d'aventure ce marbre pouvait tout à coup s'animer?... Tandis que Silvereal, épiant son visage, respectait son silence, elle se laissait entraîner à ses pensées. Tout à coup elle tressaillit, et de ses deux mains elle releva sur son front les admirables touffes de ses cheveux.

—Pardonnez-moi, cher baron, dit-elle. En vérité, je suis presque impolie.

—Oh! protesta Silvereal.

—Je suis inquiète, nerveuse... mais, ajouta-t-elle avec un sourire charmant, mes amis sauront m'excuser, n'est-il pas vrai?

—Vous êtes un ange!

—Les démons aussi n'étaient-ils pas des anges?... Mais laissons les métaphores célestes ou infernales... et parlons raison.

—Je suis à vos ordres.

—Tout d'abord, relevez-vous... là... asseyez-vous, près de moi.... Je veux être bonne, car je me repens presque du mal que je vais vous faire.

Silvereal pâlit.

—Que voulez-vous-dire?

—Mon cher baron, que pensez-vous, pour une femme, de l'état de veuvage?

A cette brusque question, Silvereal la regarda avec surprise.

—Je vous étonne... et pourtant rien n'est plus simple. Mon ami, si je me sens triste, capricieuse, c'est parce que la solitude me pèse.... Vous autres hommes, vous êtes entraînés dans le courant de la vie, vous avez à peine le temps de penser... or, penser, c'est souffrir... et je souffre d'être seule, de n'avoir pas auprès de moi ce confident, cet ami de toutes les heures dont l'âme ne fait qu'une avec la vôtre...

—Vous songez à vous remarier? s'écria Silvereal.

—Ne le savez vous pas?

—Si fait, et vous m'aviez fait espérer que vous pourriez consentir un jour...

—Consentir à quoi?

—A accepter le nom de Silvereal.

—Mais vous êtes fou! N'êtes-vous pas marié?

Silvereal se rapprocha d'elle.

—Ne vous ai-je pas dit que j'étais prêt à tout pour être libre?

La Torrès se mit à rire:

—Exaspération mélodramatique... voilà tout...

—Vérité... la baronne de Silvereal est condamnée...

—Par les médecins?

—Par moi!...

—Voici que vous allez encore rééditer les jolies choses que vous m'avez une fois débitées.... Savez-vous bien que vous devenez effrayant... ou ennuyeux... à votre choix....

Silvereal fit un geste violent.

—Écoutez-moi... pour vous... pour vous donner mon nom... je me serais laissé entraîner jusqu'au crime...

—Baron!

—Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'un crime... mais d'un acte de justice...

—Que voulez-vous dire?

—Savez-vous, duchesse, quel droit la loi donne au mari sur la femme adultère?

—Parlez-vous de la baronne? Vous la calomniez...

—Ma femme a un amant...

—Qui vous l'a dit?

—J'en ai la certitude.

—Et il se nomme?...

Les yeux étincelants, le Ténia regardait le baron. Il baissa la voix:

—Il se nomme.... Armand de Bernaye....

La duchesse poussa un cri. Ainsi ce que Mancal lui avait dit était vrai. Cet homme qui l'avait châtiée de son dédain, devant lequel elle s'était pliée mendiant un mot, un regard, cet homme en aimait une autre!... La femme se transforma de nouveau, et, avec une colère dont elle ne fut pas maîtresse, elle saisit le bras de Silvereal en criant:

—Vous les tuerez tous les deux, n'est-ce pas?

Silvereal, qui ne comprenait pas, répondit:

—Et vous serez à moi?... Vous me le promettez?...

—Quand vous aurez vengé votre honneur... soit... je vous le promets!

—Vous serez baronne de Silvereal, dit-il avec emportement.

Silvereal venait de poser ses conditions: maintenant il était résolu. Tout à coup ses yeux tombèrent sur un bouquet de camélias blancs qui s'épanouissaient sur une console, à la portée de la main de la duchesse.

—Et pour gage de votre promesse, murmura-t-il, ne me donnerez-vous rien?

—Que voulez-vous?

—Une de ces fleurs, fit-il en désignant le bouquet.

La duchesse tressaillit. Depuis quelques instants elle avait oublié Mancal, ses instructions; sa passion de vengeance avait engourdi son avidité. Et voilà que de lui-même Silvereal la rappelait à la réalité. Sans dire un mot, elle étendit le bras et saisit le bouquet. Biscarre lui avait dit:

—Que Silvereal respire la fleur rouge.

En effet, au milieu du bouquet de camélias blancs, une seule fleur rouge, sorte de cactus aux feuilles pourprées, étincelait comme une tache sanglante.

Elle la détacha, et, par un mouvement nerveux, elle la tendit à Silvereal...

—Ce gage vous suffit-il? dit-elle.

Il s'en empara, et par un mouvement brusque, il porta la fleur à ses lèvres. Mais à peine les pétales eurent-ils touché ses lèvres, que Silvereal se dressa comme sous l'impulsion d'un ressort. Il se leva et fit quelques pas.

—Qu'avez-vous donc? s'écria la duchesse presque épouvantée.

Le baron chancelait, il s'appuya à la cheminée, son visage se couvrait d'une teinte livide....

Au même instant, Mancal parut à la porte. Il posa son doigt sur ses lèvres, en regardant la duchesse. Les yeux du baron étaient fixes; il était évident que son organisme luttait encore contre l'engourdissement qui s'emparait de lui.

Tout à coup il étendit la main en avant, comme s'il eût été près à tomber de toute sa hauteur. Mais déjà Mancal l'avait saisi dans ses bras, et le soutenant doucement, il l'avait étendu sur les coussins du sofa. Puis il se pencha sur lui, et, écartant son gilet, il appuya son oreille contre sa poitrine.

—L'avez-vous donc tué? s'écria la duchesse, qui se sentait saisie d'une angoisse involontaire.

—Tué! non pas! fit Mancal. Mais maintenant et pour une heure, cet homme nous appartient tout entier: son âme, sa raison sont nos esclaves, et pour la première fois de sa vie peut-être, il ne mentira pas.

Mancal avait tiré de sa poche un flacon et l'avait placé sous les narines du baron. Au bout de quelques secondes, Silvereal laissa échapper un profond soupir. Les membres, contractés, se détendirent; le visage, quoique pâle encore, perdit sa rigidité. C'était une sédation générale succédant à la crise nerveuse.

—Soyez sans crainte, dit Mancal, l'expérience a réussi. Blasias avait d'ailleurs commencé l'œuvre, et elle est achevée.

—Mais que prétendez-vous faire? reprit le Ténia, dont la voix tremblait un peu.

—N'êtes-vous donc pas la femme forte et sans peur que j'ai cru rencontrer? Ne voulez-vous donc pas être riche, riche à millions? Chassez ces vaines terreurs, et écoutez.

Mancal se plaça devant Silvereal, lui prit les poignets et dit:

—Baron de Silvereal, m'entendez-vous?

Les lèvres du baron s'agitèrent:

—Je vous entends, articula-t-il.

—Avez-vous nette et parfaite la notion du présent et la mémoire du passé?

—Oui...

—Alors, répondez à mes questions... et dites-moi la vérité sur les trésors du roi des Khmers....

Le Ténia considérait Mancal et se demandait s'il n'était pas lui-même atteint de folie.

—Le roi des Khmers!... balbutia Silvereal.

Puis après un silence:

—Nous l'avons tué...

—Continuez...

—Il avait un enfant, de Belen l'a jeté dans un gouffre...

—Après?

—Un Français, un vieillard était auprès de lui, nous l'avons....

Il s'arrêta.

—Parlez! cria Mancal avec autorité...

—Oui, je parlerai.... Pourquoi me tairais-je? Je suis seul.... Nul ne peut m'entendre.... C'était une conspiration... Oui, là-bas... bien loin... au Cambodge. Il fallait s'emparer des trésors de la grande Pagode, à Angcor-Wat; ils sont sous la garde de l'Eni, du Roi du Feu. Nous avons tué l'Eni, mais le secret nous a échappé. C'était le Français qui le possédait.

—Le nom de ce Français...

—Martial... oui... c'est bien cela. Nous l'avons saisi, et nous avons voulu le forcer à parler.... C'était un vieillard, il devait être faible. Nous l'avons... torturé.

La duchesse laissa échapper un cri. Mancal, par un geste énergique, la rappela au silence.

—Vous l'avez torturé? répéta-t-il. Continuez!

Tout le corps de Silvereal fut secoué par un frisson convulsif.

—C'était horrible... c'est de Belen qui a ordonné... Nous avons étendu le vieillard sur la terre, et nous l'avons crucifié avec des pieux de bois que nous avons enfoncés dans ses mains et dans ses pieds. Il se taisait. J'ai pris une torche et je lui ai brûlé les genoux. La chair criait. L'homme restait silencieux. Alors, avec un poignard, Belen lui a coupé les articulations. Il fouillait dans les chairs... le sang coulait... et le vieillard ne voulait pas parler.

Mancal lui-même avait pâli: son visage implacable s'étirait sous une impression d'horreur.

—Belen lui a crevé les yeux... la vieillard a dit: J'ai un fils!... Belen lui a écrasé les mains sous des pierres énormes.... Le vieillard a dit: Ma pauvre femme! Alors, pris de rage folle, nous nous sommes jetés sur lui... et nous l'avons tué... Il avait gardé le secret du roi des Khmers!

—Après? fit encore Mancal d'une voix étranglée.

—Alors nous avons couru à la hutte, et nous avons cherché pendant toute une nuit; nous avons découvert l'entrée d'une caverne... nous nous y sommes engagés. Là il y avait pour deux millions de pierreries; nous avons tout pris; mais ce n'était pas le trésor. Il y en a un autre, là-bas, à la grande pagode d'Angcor. Chercher dans la pagode, c'est impossible; la vie d'un homme n'y suffirait pas, elle est colossale. Tout à coup, Belen, qui était retourné dans la hutte, a trouvé sur le sol un portefeuille qui appartenait au Français, au vieux Martial. Il l'a ouvert et il a poussé un cri: à Paris! a-t-il dit, il faut aller à Paris! J'ai voulu savoir; il m'a menacé de me tuer. Je n'ai plus osé parler. J'avais peur qu'il ne me traitât comme le vieillard. Seulement j'ai deviné depuis. Il a trouvé un plan, des notes, les indications qui doivent prouver en quelle partie de la pagode sont les trésors des Khmers... à Paris... quelque part.... Je sais qu'il cherche... il n'a pas encore trouvé; mais nous y parviendrons, et les trésors seront à nous!

La voix de Silvereal s'était affaiblie. Les dernières paroles étaient à peine perceptibles.

Mancal se tourna vers la duchesse:

—Vous avais-je trompée?

—Tout cela est horrible! fit la courtisane. Et en vérité, quelle que soit mon énergie, il me semble que je suis en proie à un hideux cauchemar. Ainsi ces hommes...

—Sont de simples assassins.

—Dites des bourreaux!

—Bah! tuer pour tuer, fit Mancal avec son ricanement cynique, ce n'est qu'une question de moyens.

—Mais ces trésors, ces mots barbares que je n'ai pas compris...

—Ignorance géographique, rien de plus. Tout cela est vrai, clair et précis... et les trésors de la grande pagode seront à nous... ou plutôt à vous... car ma seule richesse, à moi, ce sera ma vengeance!

—Voyez... il s'éveille!

—En effet. Écoutez-moi donc.... Que pas un mot, pas un geste ne vous trahisse... qu'il ignore toujours qu'il a parlé. Quant à moi, je vais mettre à profit les excellents renseignements qu'il m'a donnés.

—Vous partez?

—Certes, il est préférable que l'honnête Silvereal ignore ma présence. A bientôt, chère duchesse!... J'aurai besoin de vous. Je puis toujours compter sur votre concours?

—Oui.

—Adieu donc! Je vous laisse avec votre futur mari....

Le Ténia fit un geste de dégoût.

—Où suis-je? dit une voix dolente.

Mancal adressa un dernier geste d'encouragement à la duchesse et disparut.

Silvereal revenait à lui; hagard, il regarda: il avait peine à reconnaître le lieu où il se trouvait.

—Eh bien, cher baron, dit le Ténia, avouez que votre galanterie est tout au moins discutable.

Il la vit et ne répondit pas.

—Vous vous êtes tout à coup endormi là sur ce sofa. J'ai respecté votre sommeil.... Mais il se fait tard, mon ami, et l'heure du départ a sonné.

Quelques instants après, Silvereal quittait l'hôtel de Torrès. Il marchait d'un pas automatique et comme dans un rêve. Restée seule, la duchesse appuya son front sur ses mains:

—C'est étrange! murmura-t-elle. Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Moi qui n'ai reculé devant aucun scrupule... moi qui suis allée jusqu'au crime... j'ai peur du gouffre qui s'ouvre devant moi....

Elle se trouvait devant une glace:

—Comme je suis pâle! fit-elle.

Puis elle ajouta tout bas:

—Est-ce que Jacques de Cherlux me trouverait belle ainsi?

—Clos-Vougeot 1842!

—Bouchées à la reine!

—Compote d'ananas!

—Xérès de Frontera!

Quarante-huit heures après les dernières scènes que nous venons de raconter, ces paroles étaient sentencieusement prononcées par un laquais vêtu de noir, ganté de blanc, qui se penchait discrètement vers deux convives, attablés dans un délicieux petit entre-sol de la rue de la Paix. Le service étaitdi primo cartello. Linge d'une exquise finesse, cristaux, mousseline, argenterie massive et ciselée à blason, rien ne manquait. C'était le soir. D'épais rideaux tombaient en plis lourds, tandis que des panneaux de chêne sculpté couraient le long des murailles, garnies de dressoirs, qu'un amateur eût reconnus pour de véritables objets d'art. Les faïences de Rouen, de Delft, eussent fait la joie d'un expert. Les domestiques circulaient silencieusement, craignant sans doute de troubler les éminents personnages qu'ils étaient appelés à servir. Le café venait d'être placé sur la table, et la cave à liqueurs laissait étinceler, à travers ses ciselures, le fauve reflet de l'eau-de-vie ou la teinte émeraudée de la menthe glaciale.

Quand le moka fumant eut rempli les tasses de Sèvres, quand la caisse de panatellas eut ouvert ses flancs tentateurs, le laquais s'inclina devant les convives:

—Ces messieurs désirent sans doute être seuls?

Un signe de tête lui répondit.

—Lorsque ces messieurs auront besoin de mes services, ils voudront bien sonner.

Nouveau signe approbatif. Enfin le laquais ajouta:

—M. le marquis, mon maître, prie ces messieurs de lui faire savoir s'ils seront disposés à le recevoir à huit heures.

Les deux convives eurent une sorte de soubresaut, et l'un d'eux murmura:

—Certainement... comment donc! avec plaisir.

Alors le pas du laquais glissa sur les nattes qui garnissaient le plancher, et s'éteignit derrière la porte qui se refermait. Pendant quelques instants, pas un bruit ne troubla le silence de la salle, éclairée par deux magnifiques candélabres à bougies roses.

—Cré nom! dit un des convives, c'est rien chic!

—Esbrouffant!

—Et cette bisque!... était-ce tapé!...

—Et ce petit vin... fichtre! en voilà du vrai bouché!... un sucre...

—Goûte-moi ce café!

—Pour un rude petit noir... en v'là un...

—Et tâte-moi un peu ces cigares-là...

—Des monuments... la colonne, quoi!... C'est à être fier d'être Français rien qu'à les regarder!

On ne se contenta pas de regarder, et un instant après des nuages de fumée bleuâtre s'élevaient dans l'air.

Nouveau silence. Les sybarites dégustaient.

Mais, après quelques moments consacrés à ces rêveries délicates, la conversation s'engagea de nouveau, d'abord à voix contenue:

—Muflier!

—Goniglu!

—Qu'est-ce que tu dis de cela?

—Hum!... et toi?

—Je ne comprends pas.

—Ni moi non plus.

Et de fait, on aurait pu défier n'importe qui de rien comprendre à la scène qui se passait en ce moment. Oui, c'était Muflier, mais Muflier homme du monde, vêtu de noir, avec un dorsay irréprochable, une chemise de fine batiste, un gilet bombant sur le torse; Muflier, aux mains propres, aux ongles taillés, aux joues rasées, aux cheveux tordus par un fer habile, aux moustaches affilées en poinçon par la pommade hongroise. Oui, c'était Goniglu, transformé, rajeuni, gracieux et coquet, avec le mouchoir à vignettes sortant en pointe de la poche.

—Voyons! voyons! fit Muflier, rassemblons nos idées... et pour cela, si tu m'en crois, faisons appel à nos souvenirs...

—Je ne demande pas mieux...

—Où étions-nous... la dernière fois?...

Goniglu leva les yeux au plafond et soupira:

—Hermance!

—Paméla! compléta Muflier. Douce souvenance!...

—Une baraque de saltimbanques...

—Deux manchots.... C'est ça.

—Des poids... cent... cent dix... cent cinquante...

—Deux cents...

—Puis unepile!...

—Une vraie!... des ficelles... bras et jambes liés...

—Un tombereau où on étouffait... sans parler du bâillon...

—Un cheval qui galope...

—Des roues qui sautent et nous cassent les os...

—Le bruit d'une porte cochère qui roule et grince...

—La voiture s'arrête; on nous descend comme des paquets...

—Comme de vulgaires colis...

—Obscurité complète; on nous dépose sur des lits...

—On nous donne à boire de force...

—Au fond, ça n'était pas mauvais...

—Un peu fort! et puis, plus rien...

—Le sommeil...

—L'engourdissement...

—Étrange!

—Bizarre!

Cette façon télégraphique de rappeler les phases d'une histoire passée avait certes son charme, mais cela ne pouvait durer.

—Mon cher Goniglu, dit Muflier, qui venait de se verser un petit verre de cognac superfin, nous ne pouvons nous dissimuler une minute que cette aventure est de tous points la plus étrange que j'aie pu rencontrer dans ma longue et honorable carrière.

—Je t'en offrirai autant.

—Qu'on nous enlève, cela pouvait s'expliquer... surtout en ce qui me concerne.... Ce ne serait pas la première fois qu'une femme du monde...

—Muflier!

—Que veux-tu, Goniglu? Ce coquin de physique!... et cependant je dois avouer que, selon moi, l'explication des faits présents ne doit pas être cherchée de ce côté?

—Pourquoi cela?

—A cause des ficelles et du bâillon. On se serait contenté de nous bander les yeux, et à une porte discrètement entr'ouverte, nous aurions rencontré une camériste coquette et gracieuse qui nous eût dit en souriant: Venez! mes gentilshommes! on meurt d'impatience à vous attendre!

—Procédé qui paraît, en effet, contradictoire avec notre état de colis...

—Donc, cherchons ailleurs; nous avons dit que nous nous sommes endormis. Combien de temps a duré ce sommeil?

—Je n'en sais rien; mais quelle heure est-il?

—Il doit faire nuit, puisque voici des lumières. Or, nous avons été enlevés dans la soirée, il y a sans doute vingt-quatre heures de cela.

—Va pour vingt-quatre heures.

—Ce point s'éclaircira; enfin, il y a environ deux heures, nous nous réveillons.

—Plus de ficelles, les membres libres...

—La tête fraîche, l'estomac creux...

—Nous regardons autour de nous. Ce n'était certes pas là l'humble demeure du travailleur, dans la rue des Arcis.

—Certes non. Un local confortable, des meubles, des vrais meubles palissandre, comme j'en voudrais donner à Paméla.

—Ne nous trouble pas en évoquant ces images cythéréennes. A peine sommes-nous éveillés que notre porte s'ouvre...

—Un laquais paraît, et quel laquais! un prince Rodolphe en livrée.

—Il se met obligeamment à notre disposition pour nous habiller. Ma foi, je t'avouerai, Goniglu, que j'ai éprouvé un moment d'angoisse. Certes, je n'ai jamais sacrifié au qu'en-dira-t-on, et les vanités de ce monde me touchent peu; cependant...

—Nous étions fichus comme quatre sous.

—Nos vêtements—pour nous exprimer d'une façon plus correcte—manquaient de cette élégance qui caractérise l'homme du monde, et il me répugnait de voir la main de ce valet de pied—ce devait être un valet de pied—froisser ces débris d'une antique splendeur...

—Quand tout à coup nos yeux tombèrent sur les hardes qui nous étaient destinées. Ah! Muflier! quelle coupe!

—Quelle étoffe! une draperie soyeuse; et ce linge!

—De la toile d'araignée tissée par la main des fées.

—Bref, on nous a habillés!

—Ah! si Paméla nous avait vus!

—Peuh! Paméla! Hermance! étaient-elles vraiment dignes de nous?

—Elles nous ont rendu de bien grands services, ne soyons pas ingrats!

—Soit! je leur conserverai une place dans mon cœur! Enfin, on nous demande ce que nous désirons.

—Je réponds carrément: Tortiller un morceau!

—Et tu as eu tort, Goniglu, car la fonctionnaire attaché à notre personne a paru surpris de cette expression. Aussi ai-je repris, pour me mettre à la hauteur de la situation: Nous voudrions casser une croûte! Le laquais s'incline... les portes s'ouvrent devant nous... et finalement, on nous installe devant cette table.

—Où se succèdent les mets les plus fins... et les vins les plus exquis...

—Voilà l'histoire!

—C'est étrange!

—C'est bizarre!

Et sur cette conclusion, qui rappelait les prémisses de l'entretien, Muflier et Goniglu choquèrent leurs verres, qui montèrent pleins à leurs lèvres pour redescendre vides.

—Au fond, reprit Muflier en faisant claquer sa langue avec la satisfaction d'un gourmet émérite, jusqu'ici l'aventure n'a rien de désagréable, à part l'étrangeté du procédé; mais, entre nous, je ne suppose pas que ce soit uniquement pour nous inviter à dîner qu'on nous a ficelés comme des boudins, et amenés ici de façon aussi excentrique.

—Il y a évidemment un dessous de cartes, fit sentencieusement Goniglu.

—Tu l'as dit, mon fils.... Mais quel sera-t-il? quel peut-il être? Dans ces ombres mystérieuses pouvons-nous porter le flambeau de la vérité?...

Et comme pour se récompenser lui-même de l'originalité de cette hardie métaphore, Muflier se versa une nouvelle rasade.

—Ma foi, si j'osais émettre un avis... commença Goniglu.

—Ose, mon vieil ami, ose... je t'y autorise.

—Et bien, je viens d'être frappé par certain mot prononcé tout à l'heure par l'honorable personnage qui nous a si bien servis.

—Et ce mot?

—Tu l'as entendu comme moi... il nous a avertis d'une prochaine visite.

—C'est bien cela...

—Et si je ne me trompe, il a dit en parlant de cet inconnu: M. le marquis!

—Parfait!... Oui, certes... j'avais saisi ce mot au vol... mais je t'avoue que je craignais de m'être trompé.

—Ainsi il a bien dit marquis?

—Absolument, reste à chercher parmi nos nombreuses connaissances à qui ce titre peut s'appliquer.

Les deux amis restèrent plongés dans une méditation profonde. De fait, malgré le soin qu'ils mettaient à rappeler leurs souvenirs, Muflier et Goniglu ne trouvaient pas parmi les Loups et bandits qui formaient le fond de leurs relations, le personnage que d'Hozier eût pu classer dans l'Armorial.

—Je crois, dit Muflier, que nous ne connaissons pas de marquis.

—Ou, du moins, je ne me rappelle pas.... D'abord, je me suis toujours tenu à l'écart de l'aristocratie....

—C'est comme moi... eh! mon Dieu!... C'est peut-être un tort? Vois-tu, Goniglu, je crois que nous ferions bien de nous rallier...

—C'est mon opinion!

—Je sais bien qu'à ces classes privilégiées, il y a beaucoup à reprocher, et si nous fouillions l'histoire...

—Oh! si nous fouillions l'histoire... certainement... mais est-ce bien le moment?...

—Nous fouillerons plus tard; en attendant, crois-moi, Goniglu, de la tenue, du galbe; montrons-nous à la hauteur de la situation, et si le faubourg Saint-Germain vient à nous, ne nous montrons pas impitoyables.

—Je ferai des concessions, déclara nettement Goniglu.

—Je n'attendais pas moins de ton esprit pratique. Vienne donc le marquis, puisque marquis il y a! et il rencontrera de véritables philosophes, prêts à tout comprendre!

—Vienne le marquis! répéta Goniglu avec un geste de suprême élégance.

Comme si cette évocation eût eu quelque pouvoir magique, la porte s'ouvrit discrètement et un nouveau personnage parut sur le seuil. Nouveau pour nos deux gredins, mais déjà connu du lecteur. Le marquis Archibald de Thomerville,—car c'était lui, adressa à ses invités un profond salut.

Tout en lui respirait un parfum d'exquise distinction; c'était le grand seigneur avec sa désinvolture pleine de charme.

Nous l'avons dit, le visage d'Archibald, sans être réellement beau, présentait, dans ses lignes directes et longues, une originalité frappante, qu'augmentait encore la pâleur étrange qui couvrait ses traits. Muflier s'était levé avec empressement et avait répondu par une révérence du meilleur goût au salut qui lui était adressé. Quant à Goniglu, force nous est d'avouer que son mouvement avait été moins réussi, car il avait, en se déplaçant brusquement, renversé un verre qui s'était brisé sur le parquet, détail qui l'avait légèrement troublé. Mais le marquis parut n'y point prendre garde, ce qui donna à Goniglu une haute idée de son savoir-vivre.

—Messieurs, dit Archibald, permettez-moi tout d'abord de vous demander si vous avez été satisfaits de mes gens et si vous n'avez aucune plainte à formuler contre ma modeste hospitalité.

—Oh! marquis, fit Muflier, nous sommes enchantés...

—Ravis! accentua Goniglu. C'était d'unchouetteachevé!...

Muflier lui lança un coup de pied dans les os des jambes pour l'engager à châtier son style, le marquis n'étant peut-être pas initié à la langue verte.

—J'en suis heureux, reprit Archibald, et votre réponse me met mieux à l'aise pour vous prier de me rendre un service.

—Tout à vous! dit Muflier. Nous tenons à vous prouver que nous ne sommes pas des ingrats.... Mais asseyez-vous donc, marquis... de grâce, asseyez-vous... Il me peine de vous voir ainsi sur vos jambes....

Archibald, avec le plus grand sérieux, se rendit à cette invitation si gracieusement formulée.

—Là! fit Goniglu en se replaçant lui-même sur sa chaise. Maintenant, monsieur le marquis prendra bien quelque chose?...

—Je vous remercie.

—Oh! sans façon!... pas de cérémonie entre nous!... voulez-vous du dur ou du doux?...

—A votre choix, messieurs!...

Muflier versa dextrement un doigt de cognac, tendit le verre au marquis avec un sourire, puis, prenant le sien, il trinqua de la meilleure grâce du monde, imité par Goniglu, qui daigna cette fois ne rien casser.

—Maintenant que la glace est rompue, reprit Muflier, nous allons causer comme de vraiscamaros. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

Archibald reposa son verre sur la table.

—Mon Dieu, messieurs, dit-il, j'ai à m'excuser de la façon peut-être excentrique dont vous avez été conduits ici.

—Oh! marquis, de grâce!

—Oui, je sais que cela pouvait vous paraître irrégulier, bizarre, au premier coup d'œil.

—Mais au second, rien de plus naturel.

—Du reste, je dois vous avouer que cette violence de ma part vous est une preuve du grand désir que j'avais de faire votre connaissance.

Goniglu eut un rire bête.

—Comment! vrai!... vous désiriez nous connaître?...

—Certes, et j'ajoute que ce désir était partagé par plusieurs de mes amis...

—C'est drôle, articula Goniglu.

—On vous avait donc parlé de nous? demanda Muflier.

—Depuis longtemps déjà...

—Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, qu'est-ce qu'on vous avait dit? Vous savez, faut pas toujours croire lespotins...

Muflier se mordit les lèvres.Potinslui avait échappé.

—Mais, messieurs, soyez certains, reprit Archibald, que cespotins, ainsi que vous dites si élégamment, étaient loin de vous être défavorables...

—Pas possible! fit naïvement Goniglu.

—Mon cher marquis, me disait encore il y a deux jours certain vicomte de nos amis, vous ne sauriez croire quels hommes d'énergie et de bon conseil se cachent sous les dehors un peu bizarres de nos deux héros.

—Héros! Le vicomte a dit héros!

—Il l'a dit.... Voyez-vous, continua-t-il, avec des hommes tels que ceux-là, on pourrait conquérir le monde!

—Oh! c'est aller un peu loin! fit Muflier modestement.

—Mais non!... C'est à peine effleurer la vérité. Tenez, vous, monsieur Muflier, n'avez-vous pas accompli des actes héroïques?

—Mon Dieu! vous savez... comme tout le monde.

—Je ne vous en rappellerai qu'un seul. C'était à Joinville.

—Hein?

—Vous étiez occupés à dévaliser une maison inhabitée....

Muflier s'était redressé et regardait Archibald de ses gros yeux étonnés.

—Quelqu'un donna l'alerte. Vous aviez à ce moment une pendule sous le bras. Des voisins accourent. L'un d'eux vous barre le passage; sans vous soucier de la valeur de l'objet que vous aviez si péniblement acquis, vous le soulevez et laissez retomber ladite pendule sur le crâne de votre adversaire.

—Hum! hum! toussa Muflier, qui se sentait assez mal à l'aise.

—Le plus curieux en ceci, c'est que, m'a-t-on dit, la pendule avait bravement supporté le choc, et que son mécanisme n'a pas le moindrement souffert de cette alerte. Il est vrai que l'homme est mort à l'hôpital, huit jours après, mais la pendule marchait. Voilà ce que j'appelle une véritable action d'éclat.

Muflier, dont la gorge se serrait, articula difficilement quelques mots:

—Certainement... je ne dis pas!... pourtant...

—Point de modestie. Nous sommes entre nous. Tenez, c'est comme votre ami Goniglu....

Goniglu fit la grimace: il pressentait quelque nouvelle évocation du passé, ce qui, amour-propre à part, ne lui plaisait que très-médiocrement.

—Vous rappelez-vous, cher monsieur Goniglu, certaine vieille femme de Colombes à qui vous tordîtes le cou d'une seule main, tandis que de l'autre vous fouilliez dans ses poches?... vous en souvenez-vous, dites?

—Effectivement... oui... il y a peut-être quelque chose comme cela...

—Et, comme la vieille se débattait, vous eûtes la bienveillance de serrer assez fort pour l'achever....

Goniglu était vert, ce qui était sans doute sa façon de rougir avec modestie.

Muflier perdit son sang-froid.

—Ah çà, mais... pourquoi diable nous racontez-vous ces blagues-là? fit-il avec une nuance d'agacement, d'ailleurs très-compréhensible.

—D'abord, reprit Archibald, qui conservait son flegme poli, pour vous prouver que vous n'êtes pas des inconnus pour moi... ensuite pour arriver au service que je vais réclamer de vous....

Le visage de Goniglu s'éclaira d'une douce espérance.

—Ah! il y a un coup à faire! s'écria-t-il. Un petit refroidissement...

—Peuh! pas tout à fait! fit Archibald, je ne voudrais pas vous proposer une affaire compromettante...

—Oh! s'il y avait du monneron derrière...

—Tout s'arrangera à votre satisfaction, soyez-en sûrs, chers messieurs. Mais avant tout, puis-je réellement compter sur vous?

—Encore faudrait-il savoir? grommela Muflier.

—Vous avez raison, quoique cependant vous devriez comprendre d'ores et déjà que je me garderais bien de proposer à des hommes tels que vous une indélicatesse.

—Vous vous f...ichez de nous, dit Muflier nettement.

—Dieu m'en garde!... Voyons, ne nous emportons pas.... Ai-je l'air d'un homme qui vous veut du mal?... Et, tenez, je vais vous prouver la bonté de mes intentions....

Thomerville plongea sa main dans sa poche et en tira plusieurs rouleaux qu'il posa sur la table. Par un geste instinctif, Goniglu tendit la main.

—Voici, reprit Thomerville, quelques rouleaux de mille francs qui vous sont destinés.

—Il y a donc un raccourcissement à risquer?...

—Mais, mon cher monsieur Muflier, vous prenez tout au tragique. Je n'aurais jamais cru cela d'un homme de tête et de cœur.... Ces quelquesmonnerons, selon votre ingénieuse qualification, représentent une des faces de la question.

—Ah! il y a une autre face? dit Goniglu, qui retira à regret sa main tendue.

—Et je vais me faire un vrai plaisir de vous la montrer.

—Où ça?

—Ici même....

Muflier regarda autour de lui d'un œil défiant. Archibald était toujours impassible.

—Je vous prie seulement, cher monsieur, de vous abstenir, devant le spectacle intéressant qui va se dérouler devant vous, de toute marque d'approbation ou d'improbation....

Un regard rapide fut échangé entre Muflier et Goniglu. Ils n'aimaient pas les surprises.

—Vous consentez à garder le silence pendant quelques instants, n'est-il pas vrai? insista Archibald.

—Certainement, articula péniblement Muflier.

—Mille remercîments. Maintenant, si vous m'en croyez, reculez un peu et ne mettez pas votre visage complétement en lumière. Il vaudrait sans doute mieux que la personne qui va venir ne vît pas vos traits, ou du moins ne les distinguât que vaguement.

Sans discuter, les deux bandits obéirent... et s'éloignèrent de la table. Archibald se leva et éteignit quelques bougies, ce qui laissa les deux hommes dans une demi-obscurité favorable à la rêverie.

—Un dernier mot, ajouta encore Archibald: il est bien entendu que je vous laisse absolument libres, si le désir vous en prend, de vous mêler à la conversation qui va avoir lieu. Je ne veux en rien peser sur votre volonté. Vous êtes mes hôtes, c'est-à-dire les maîtres d'agir comme il vous plaira.

Une sorte de grognement inquiet lui répondit: il l'interpréta sans doute comme un acquiescement, car, sans plus attendre, il sonna. Un laquais entra.

—La personne que j'attends est-elle arrivée? demanda-t-il.

—Oui, monsieur le marquis.

—Priez-la de monter.

Nos deux amis—selon une expression bizarre—n'en menaient pas large. Quel était le personnage inconnu qui allait surgir tout à coup? Nous ne jurerions pas que les dents de Goniglu ne claquassent pas un peu.... Les deux paires d'yeux étaient fixées sur la porte, avec une tenacité facile à comprendre.... Et voilà que tout à coup cette porte s'ouvrit... et dans l'encadrement, entre les tentures que le laquais tenait soulevées... apparut.... Qui? quoi?... Un gendarme! Oui, un gendarme, un vrai gendarme, en chair et en os, avec son chapeau en travers, avec ses buffleteries jaunes, avec ses bottes, avec son sabre... avec tout, enfin! Nos ancêtres les Gaulois ne craignaient que la chute du ciel.... La chute du ciel! quelle amère plaisanterie à comparer à cette fantastique évocation!... Le gendarme se tenait au port d'armes, respectueux, la main au chapeau.... Nous devons rappeler à nos lecteurs qu'à l'époque où se passe notre récit, la gendarmerie opérait même dans Paris...

—Eh bien! mon brave, fit Archibald, quelles nouvelles?

—Nous sommes sur la trace, monsieur le marquis...

—Ah! c'est au mieux!... et vous pensez que les deux bandits...

—Nous les aurons pincés avant huit jours...

—Très-bien. Et vous êtes certain que ce sont eux...

—Absolument. Les deux femmes sont au dépôt depuis hier soir... et elles ont suffisamment parlé... Les deux gueux, Muflier et Goniglu, ont beau se cacher... on les attrapera.

—J'y compte. Je vous remercie, mon brave, et m'excuse de vous avoir dérangé... mais cette affaire m'intéresse tout particulièrement.

—Notre capitaine m'a prié de dire à monsieur le marquis que les ordres de M. le préfet étaient formels et que les recherches seraient continuées avec la plus grande activité...

Et, après un nouveau salut, le gendarme tourna sur lui-même, empoigna son sabre qui rendit un son mat. La porte se referma sur lui. On entendit encore son pas lourd sur l'escalier, puis le tout s'éteignit dans le silence...

—Eh bien! messieurs, fit Archibald, ne voudrez-vous pas encore boire un verre de liqueur?...

Il y eut un bruit de mâchoires qui craquèrent et des gloussements inarticulés répondirent à cette gracieuse invitation. Archibald fit un pas vers eux:

—Voyons, mes chers amis! Qu'éprouvez-vous donc? Est-ce que, par aventure, je vous aurais blessé?

—Non... oui... cependant....

—Le gendarme! dit Goniglu avec la netteté d'un ressort qui se détend.

—Ah! le gendarme! fit Archibald. Bel homme et bon soldat...

—Bel homme... oui, bel homme...

—Çà, maintenant que vous connaissez les deux faces de la question, chers messieurs, ne vous plairait-il pas de reprendre notre entretien?

—Ah! c'était là l'autre face? fit Muflier.

—Comme ces rouleaux étaient la première.... Vous m'avez très-bien compris... il ne vous reste plus qu'à choisir.

—A choisir... quoi?

—L'argent... ou le gendarme.

Muflier se secoua comme un chien qui sort de l'eau, et, finalement, parvint à reprendre son aplomb:

—Monsieur le marquis, dit-il avec une certaine aisance, nous sommes tout à votre service.

—Tout à fait.... Aussi vrai que je m'appelle Goniglu.

—Alors, on peut s'entendre? reprit Archibald.

—Parlez... ordonnez.... Nous sommes des esclaves...

—Oh!... des amis... cela suffit.

—Que voulez-vous?... Nous brûlons de savoir....

Archibald coupa la période commencée:

—Cher monsieur, voici l'affaire en deux mots. Vous faites partie de la mystérieuse association qui porte le nom des Loups de Paris...

—Oui, proféra carrément Muflier.

—Êtes-vous prêts à livrer votre chef?

Muflier eut un bel élan:

—C'était ça?... Fallait donc le dire tout de suite!

—Comment se nomme-t-il?

—Au juste... nous n'en savons rien; mais il a un sobriquet.

—Et le surnom?

—C'est... le Bisco.

—Vous me le livrerez?

—Parbleu!... Mais vous ne montrerez plus le gendarme?

—Je vous le promets.

—Alors, voilà qui est convenu. Aussi bien il commençait à furieusement nous ennuyer, le Bisco, avec ses airs de matamore...

—Et puis, il avait une poigne!... ajouta Goniglu.

—Enfin, vous êtes décidés.... J'ai votre parole?

Les deux bandits étendirent les bras à la façon du groupe des Horaces:

—Vous l'avez!

—En ce cas, mes chers amis, ma maison est la vôtre, et vous serez royalement traités. Vous me ferez seulement le plaisir de ne pas sortir. Vous donnerez les renseignements, et je ferai le reste.

—Oh! nous ne tenons pas à sortir, dit Goniglu.

—Oui, je comprends... à cause du gendarme?...

Archibald se leva.

—Un dernier mot, dit Muflier. Dans les paroles prononcées par l'honorable militaire... que vous savez, j'ai relevé un détail pénible.... Il est douloureux, quand on a le cœur bien placé—et le gentilhomme qui m'écoute me comprendra à demi-mot—il est douloureux, dis-je, que de faibles créatures soient au pouvoir de leurs persécuteurs...

—J'apprécie la délicatesse de vos sentiments, et, si vous le désirez...

—Quoi! Hermance serait libre?

—Et Paméla?

—Ces dames seront traitées avec les égards qu'elles méritent.

—Oh! ce n'est pas suffisant!

—J'entends qu'elles seront délivrées dès demain.

—Nous n'attendions pas moins d'un galant homme!

Il y eut un dernier échange de saluts, puis Archibald sortit.

—Eh bien! ma vieille, fit Muflier, qu'est-ce que tu en dis?

—Moi! Oh! c'est tout vu! Je mange le morceau...

—Et moi aussi!

—Bravo! Allons nous coucher, et à demain les affaires sérieuses...

Les bureaux de M. Mancal, agent d'affaires, ou plutôt banquier, étaient situés dans la rue Louis-le-Grand. Ils avaient les allures riches et sévères qui dénotent les opérations sérieuses. Dans une première salle, des garçons, revêtus d'une livrée sombre, accueillaient avec politesse les nombreux clients qui, chaque matin, venaient chercher les instructions de Mancal ou recourir à ses conseils. Puis, dans une vaste pièce éclairée par deux hautes fenêtres aux carreaux dépolis, plusieurs employés travaillaient assidûment derrière les grillages fermés. Plusieurs portes y donnaient accès: sur l'une, un écusson était fixé portant ce mot: Caisse; sur une autre: Contentieux; sur une troisième enfin: Direction. Ce matin-là, un homme, vêtu comme un riche paysan, se présenta dans la salle d'attente. Déjà plusieurs personnages attendaient depuis assez longtemps le bon plaisir de M. Mancal, qui, leur répondait-on, était enfermé en grave conférence dans son cabinet. Cependant le nouveau venu, après avoir fait les questions d'usage et reçu les mêmes réponses, déclara qu'à défaut de M. Mancal, il se contenterait de parler au caissier, auquel il fit passer un pli. Aussitôt il fut conduit vers la pièce dont nous avons parlé, et, un instant après, il était introduit. Là, le caissier attendit que la porte fût refermée, puis se levant brusquement:

—Qu'y a-t-il? s'écria-t-il vivement, et comment, malgré la consigne formelle, êtes-vous venu ici?...

—Est-il là?

—Oui.

—Il faut que je lui parle... immédiatement.

—Il est en affaires.

—Je suppose, mon cher confrère, dit l'autre, que nulle affaire n'est plus importante que de sauver sa peau.

—Hein! il y a un danger?

—Parbleu! Crois-tu que sans cela je me serais exposé à le mettre en fureur?

—Un danger grave?

—Mon vieux cheval de retour, il ne faut pas se faire illusion. Certes, il est très-intelligent....

Il baissa la voix.

—Il est très-intelligent d'avoir organisé une maison de bonne apparence où caissier, comptables, employés, garçons de bureau sont tous d'anciens forçats plus ou moins évadés ou en rupture de ban.... On est bien tranquille, on gère les affaires de l'association générale, on fait fructifier les capitaux qui affluent de Toulon, de Rochefort, de Brest et autres lieux...

—Tais-toi donc, Dioulou...

—Bah! nous sommes entre nous. Mais cette placidité ne peut pas toujours durer.

—Hélas! fit avec un soupir la caissier de la maison Mancal, qui—à ça que vient de nous révéler notre ancienne connaissance Diouloufait—n'était pas précisément aussi immaculé que l'agneau nouveau-né.

—Il ne faut pas te désespérer. D'abord, je ne t'ai dit un mot de cela que parce que nous sommes de vieux camarades... de vieux loups de terre.... Je sais quelque chose, je viens avertir le maître, c'est mon devoir; maismotus! tu ne sais rien, je ne t'ai point parlé... Quant à l'avenir, sois tranquille, il nous tirera de là...

—Espérons-le, fit le caissier.

—Maintenant, ne perdons pas de temps.

—Je le crois pardieu bien.... Je vais l'avertir.

Et le caissier, revenant à son bureau, posa la main sur un des clous d'argent qui garnissaient son fauteuil de cuir.

Or, il était vrai que Mancal causait avec un des plus habilestripoteursde la Bourse, lequel, avant de s'engager dans une opération malhonnête, mais d'autant plus fructueuse, avait désiré obtenir certains éclaircissements sur les susceptibilités du code pénal. Or, il exposait ses idées, assez hardies en matière financière, faisant face à Mancal.

—C'est très-simple, vous le comprenez, disait-il. Avec le capital souscrit, je paye les deux premiers dividendes. Les actions font prime. Comme j'en ai conservé tout un livre à souche absolument intact, avec numéros en double emploi, je vends... et, muni des fonds, je m'expatrie....

Il en était à ce point de ses loyales explications, lorsque les yeux de Mancal, qui étaient fixés sur son bureau, virent glisser doucement la plaque de bronze de l'encrier qui se trouvait justement devant lui, et sous cette plaque, des caractères hiéroglyphiques se détachèrent sur fond blanc. Mancal réprima un léger tressaillement.

—Mon cher monsieur, dit-il, l'affaire dont vous m'entretenez, quoique très-pratique, me paraît assez délicate pour mériter un assez long examen. Veuillez donc, je vous prie, revenir demain matin, et j'aurai sans doute une solution à vous donner.

Il s'était levé.

—Ainsi, dit l'autre, vous pensez que la chose pourra s'arranger?

—Tout s'arrange...

—Vous serez mon sauveur. Car, voyez-vous, monsieur Mancal, il y a longtemps que je lutte... il faut en finir, et je dois songer à ma famille...

—Ces sentiments vous honorent. Adieu, cher monsieur, ou plutôt au revoir....

Le père de famille se décida, sur un congé ainsi formulé, à se retirer non sans avoir répété:

—Songez-y bien. Le pain de mes enfants dépend de vous.

Resté seul, Mancal alla vivement vers la porte, et tira le verrou. Puis il toucha au ressort qui indiquait à qui de droit que nul ne devait le venir déranger. Ensuite il se dirigea vers un large coffre-fort, lourdement installé au milieu d'un panneau. Un nouveau ressort étant mis en mouvement fit tourner sur elle-même la masse de fer, et Mancal se trouva en face de son caissier. Il aperçut Dioulou:

—Toi ici!...

—Chut! fit celui-ci en mettant le doigt sur ses lèvres. C'est urgent...

—Viens!

Tous deux se retrouvèrent dans le cabinet de Mancal.

—Grave? demanda-t-il à voix basse.

—Très-grave, fit Dioulou sur le même ton.

—Qu'y a-t-il? demanda Biscarre.

—Nous sommes menacés... peut-être est-on déjà sur nos traces...

—Oh! quels que soient nos ennemis, ils ne nous tiennent pas encore. Explique-toi...

—Voici. D'abord Muflier et Goniglu ont disparu...

—Je me suis toujours défié d'eux; mais peut-être sont-ils ivres-morts dans quelque bouge.

—Non. Ils ont été enlevés.

—C'est impossible; par qui?

—C'est Maloigne qui est venu m'avertir; ils se sont pris de querelle avec deux saltimbanques, sur la place du Trône, et depuis ce moment ils n'ont plus reparu.

—Si on les a tués, la perte n'est pas grande.

—Je ne le crois pas, car les deux saltimbanques étaient à leur baraque dès le lendemain, à la même place.

—Tu les as vus?

—Ce sont des manchots; tu dois connaître cela: Droite et Gauche.

—Ah! les frères Martin. Leur as-tu parlé?

—Certes non. Je n'aurais pas commis cette imprudence sans te consulter. Suppose qu'ils aient réellement, et comme tout semble l'indiquer, enlevé Muflier et Goniglu, c'est qu'ils y sont poussés par un intérêt sérieux. Si j'étais allé m'enquérir de nos amis, je me livrais sans profit.

—Bien raisonné; mais, du moins, tu les as épiés?

—Oui.

—Et qu'as-tu découvert?

—Rien. Ils n'ont pas quitté la baraque. J'y suis entré avec les spectateurs, et rien de suspect ne m'a frappé.

—Bon. Est-ce là tout ce que tu as à me dire? En vérité, tu me parais t'effrayer pour peu de chose. C'est peut-être une querelle particulière entre les saltimbanques et ces deux misérables.

—Attends. Tu vas voir que je n'ai pas tort de m'inquiéter. Ce matin même, des étrangers sont venus au quai de Gèvres demander Blasias.

—Et ils ont trouvé visage de bois.

—Naturellement. Mais j'ai appris que les chercheurs avaient l'air fort désappointés.

—Bah! quelques voleurs en quête d'un complaisant recéleur...

—En tout cas, des voleurs de la haute, car ils étaient admirablement mis... mais enfin, tu me parais décidé à tout traiter fort légèrement. Cependant, il y a un troisième détail...

—C'est peut-être le plus utile...

—Je le crois. Les mêmes personnages sont allés à l'Ours vert.

—Ah! ah! Comment le sais-tu?

—L'idée m'est venue d'aller rôder par là... et bien m'en a pris, car, comme j'arrivais, ils venaient de quitter le cabaret.

—En tous cas, tu es arrivé trop tard...

—Pas tout à fait, car là j'ai obtenu le signalement de mes deux personnages.

—Ceci est bon.

—L'un d'eux est grand, mince, très-pâle. L'autre est surtout reconnaissable; il a l'accent anglais et porte au visage une balafre qui le défigure.... Connais-tu cela?

—Les renseignements sont vagues... mois on trouvera. J'ai d'ailleurs un moyen infaillible. Tu sais qu'on peut compter sur moi.... Est-ce tout?

—Oui, de ce côté...

—Il y a encore une autre complication?

—En vérité, il me semble que tu ris de tout cela...

—Que veux-tu! je touche à mon but.... Jamais je ne me suis senti plus sûr de moi-même.

—Tant mieux. Tu nous défendras avec plus d'aplomb si on nous attaque.

—Ton dernier renseignement? Fais vite.

—Il s'agit d'un certain Bridoine qui depuis longtemps demande à faire partie des Loups.

—Je n'aime pas les nouveaux affiliés. En tout cas, il faut, pour entrer parmi nous, avoir rendu d'abord à l'association un grand service.

—Il dit avoir rempli cette condition.

—En vérité?

—Voici. Il est venu me trouver et m'a donné les détails suivants: il existe sur le Cours-la-Reine une maison mystérieuse où se réunissent la nuit des gens étranges.

—Eh bien, on conspire contre le gouvernement... Est-ce que par hasard tu voudrais te faire conservateur?

—Ris toujours... mais parmi les personnages qu'il a guettés, il a parfaitement distingué deux manchots.

Mancal ne put réprimer un mouvement.

—Ceci devient plus grave. Il faudra que je voie ce Bridoine.

—Il sait quelque chose de plus: il a vu une femme qui s'introduisait dans cette maison.

—Et cette femme?

—Il l'a suivie et il sait son nom.

—Parle donc! Ce nom?...

—Cette femme est la marquise Marie de Favereye....

Biscarre lança un coup de poing sur la table.

—Malédiction! Oui, tu as raison. Il n'y a pas un instant à perdre.... Je ne sais rien.... Je ne devine rien... Oh! tenterait-on, par hasard, de lutter contre moi?...

Les traits de Biscarre étaient convulsés. Il semblait qu'il suffît de prononcer le nom de Marie de Favereye pour réveiller en lui toutes ses fureurs de damné.

Dioulou le regardait avec une sorte d'effroi.

—Enfin, que décides-tu? demanda-t-il.

Biscarre s'arrêta et réfléchit un instant, puis il alla à son bureau et frappa deux fois sur un timbre. Or, à ce moment, un des employés de la banque Mancal, à bouts de manches en lustrine, à lunettes bleues, était justement occupé à régler le compte d'un honnête bourgeois qui le remerciait vivement de sa complaisance. Le fait est qu'à l'inverse des fonctionnaires—dont nous avons déjà eu l'occasion de constater l'esprit grincheux et la politesse infinitésimale—les employés de M. Mancal déployaient, dans leurs rapports avec le public, une aménité devenue presque proverbiale.


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