Soëra, ayant échangé une dernière étreinte avec Martial, s'était venu placer au milieu de la large salle, où se trouvaient réunis les membres du Club des Morts.
Là, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en étendant les bras vers l'Orient.
Puis, dans cette langue française que de Bernaye lui avait apprise et qu'il prononçait avec un accent guttural des plus singuliers, il commença.
Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'était comme une mélopée qui donnait à notre langue la bizarre mélopée des idiomes asiatiques....
(Le lecteur comprendra que nous écartions ou tout au moins que nous atténuions dans ce récit les étrangetés de forme qui, quoique donnant à la parole de Soëra une couleur étrange et exotique, n'en fatigueraient pas moins à la longue son attention.)
«Que le grand Giang protége son serviteur, dit Soëra, que l'arme sacrée, le beurdao[1] frappe Soëra, si de sa bouche un seul mot trahit la vérité!
[Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des roisKhmers vénèrent comme une relique:Giangsignifieesprit,génie.]
»Soëra s'appelle le Vengeur; Soëra a vu son père tomber sous l'arme rouge des assassins; il n'était alors qu'un enfant, et comme il criait au secours, qui n'arrivait pas....
»Ces hommes l'ont saisi et précipité dans le gouffre....
»Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauvé l'enfant; l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'à lui donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...»
Disant cela, Soëra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.
Une émotion indéfinissable serrait toutes les poitrines.
Soëra reprit:
«Aux temps qui sont tombés dans la nuit—ensevelis dans le passé—mes pères étaient puissants—ils s'appelaient les Khmers—et l'immense royaume était Kmerdom.
—Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers—par milliers les géants d'or qui veillaient—aux portes des villes colossales—par milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha—dont les trente-deux beautés éclatent comme un rayonnement.
—Les nagas (serpents) étaient domptés—tous tremblaient devant l'épée dont nul n'avait triomphé—et sur les hautes montagnes les pagodes gigantesques—portaient au séjour de Vichnou—les prières du peuple innombrable.
—Le roi Lépreux fut coupable—parce qu'il manqua à sa parole—ayant promis la vie à un brahmane—savant entre tous—il le tua.
—La terre trembla—des colonnes de soufre ardent sortirent des entrailles du sol.—La grande statue de Bouddha roula de son socle dans le lac profond—et les ennemis des Khmers—pour venger le dieu—se jetèrent sur Ang-Kor la puissante.
—Qui chancela sur sa base énorme.—L'univers s'acharna contre Ang-Kor.—Les astres tombèrent et leurs flammes jetèrent l'incendie—les fleuves sortirent de leur lit—prenant colonnes et tours, corps à corps—et les renversant—comme un géant renverse un enfant qui l'a insulté.
—Les montagnes s'écroulèrent—et sous leurs masses des milliers de cadavres furent ensevelis—dont pas un n'eut la face tournée vers l'Orient—ce qui était le châtiment terrible.
—Le vent dispersa les peuples—comme les feuilles des arbres—ils tourbillonnèrent en rhombes d'épouvante—et le frère ne retrouva plus son frère—ni la mère son enfant.
—Seule, la mort les frappait—sans qu'un bras se levât pour les défendre—et, comme des chiens furieux,—les peuples voisins—qui avaient tremblé devant eux—les mordirent quand ils passaient—frappés déjà par les Giangs—ministres de la colère de Bouddha.
—Il se fit un orage étincelant—qui dura pendant un siècle—et pendant lequel la foudre ne cessa pas de rugir—ni l'éclair de briller—puis la nuit se fit profonde,—le soleil s'étant voilé—pour ne pas voir l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.
—Et quand il osa regarder—les Khmers n'étaient plus qu'une poussière impalpable—que balayait un souffle—les tours, les palais, les villes, les statues colossales, n'étaient plus—que des ruines sur lesquelles couraient les reptiles.
—Les reptiles immondes—transformation dernière des ennemis des Khmers—que Bouddha avait frappés à son tour—parce que—pour avoir écrasé les Khmers—ils s'étaient crus aussi puissants que lui...»
Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulière des poëmes indous, Soëra racontait, d'après la légende transmise de siècle en siècle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succombé cet immense empire, qui s'étendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont jusqu'ici les savants les plus érudits, les plus infatigables, n'ont pu retracer l'histoire.
Les ruines énormes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernières années, ont étudiées les Mouhot, les Lagrée, les Grandière, ne chantent-elles pas plus haut que les poëmes homériques la gloire et la puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une admiration épouvantée les hardis explorateurs qui ont pénétré jusqu'aux ruines d'Ang-Kor-Wat.
Le fait auquel Soëra faisait allusion, en parlant de l'improbité du roi Lépreux, était celui-ci:
Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait guérir, s'était adressé en vain à tous les savants de son empire.
Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir, osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût à l'état d'ébullition, et proposa à son client royal de la plonger dans un bain bouillant.
Le roi exprima le désir de voir l'expérience s'accomplir tout d'abord sur un autre personnage que lui-même; mais comme nul ne consentait à se prêter à cette épreuve—dangereuse, il faut en convenir—le roi—contraignit le fakir à l'expérimenter lui-même.
—J'y consens, répliqua le brahmane, si Votre Majesté veut me promettre solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui laisser.
Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudière brûlante. Mais le roi Lépreux, qui était jaloux de la science du brahmane, fit enlever la chaudière et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve.
C'est, dit-on, cette trahison qui a amené sur la ville la décadence et la ruine.
La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui était la gloire du temple, fut retrouvée par les Siamois, flottant à la surface du lac, entourée de lotus et portée par un yack ou boeuf thibétin.
A l'endroit où cette statue avait été trouvée, les Siamois élevèrent leur capitale.
Soëra s'était interrompu un instant, comme écrasé par ses souvenirs.
Armand l'engagea doucement à reprendre son récit.
Soëra obéit:
«Les années passèrent longues et nombreuses—les Khmers n'étaient plus,—et les derniers enfants de l'empire—errant comme des tigres poursuivis—tombaient un à un dans la mort.
—Seule, une famille protégée par Bouddha—réservée aux grandes destinées de l'avenir—vivait solitaire dans les forêts—la famille d'Eni, Roi du Feu—auquel la puissance divine avait promis que les ruines se relèveraient—et que, puissantes, les cités des Khmers—dresseraient encore vers le ciel—leurs cimes puissantes.
—Eni possédait le dernier secret de la grandeur des Khmers—le secret des trésors immenses cachés—dans les entrailles profondes—des géants de granit qui veillent—silencieux, sur Ang-Kor endormie.
—Eni était un homme et Eni mourait—mais il transmettait à son successeur le secret qu'il avait gardé.—Les derniers Khmers lui étaient soumis—et, des extrémités de la terre—ils obéissaient à ses ordres—et, devant lui—les souverains de Siam s'inclinaient—lui envoyant chaque année des tributs.
—Eni succédait à Eni gardant le trésor—et le sabre sacré—que doit ceindre un jour le roi des Khmers—alors que Bouddha—d'un signe de sa tête—lui aura donné l'ordre de marcher en avant.
—Le dernier Eni était mon père.—Il vivait seul dans les forêts—et, silencieux—il attendait l'ordre de Bouddha.
—Par sa science divine—il sut que des entreprises criminelles—s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.—Il traversa les mers—et vint en France pour parler au roi de la science.—Il resta longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard l'accompagnait.
—Mon père! s'écria Martial.
—Oui, c'était ton père, reprit Soëra—car les traits de son visage étaient—malgré l'âge—semblables aux tiens.—Eni me dit: Fils, j'ai confié à la terre française le secret éternel de la puissance des Khmers.—Au jour de ma mort—je te dirai tout, et tu continueras mon oeuvre.
—Lui et le vieillard s'aimaient—longtemps je les ai vus tous deux—marchant solennels à travers les ruines, qu'ils interrogeaient et qui leur répondaient—mais à eux seuls—car nulle voix ne parvenait jusqu'à nous.
—Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de feuillage—il se fit un grand bruit—et des hommes se jetèrent sur mon père—mon père fut frappé le premier—une balle lui traversa le coeur—et sans un cri—sans avoir pu prononcer un seul mot—il roula sur la terre rougie.
—Puis les deux assassins—saisirent le vieillard et le torturèrent—voulant qu'il trahit le secret des Khmers.—Horrible! le vieillard poussait des hurlements de douleur—mais il ne parlait pas.
—Enfant, j'essayai de le défendre—j'étais faible et ne pouvais rien—un des hommes me saisit—et me précipita dans le gouffre—croyant que j'allais mourir.
—Les cris du vieillard s'éteignirent dans un râle effrayant—et moi, accroché aux lianes—je regardais le flot—qui tourbillonnait autour de moi. Je ne voulais pas mourir.—Je luttai longtemps, si longtemps, que le soleil monta à l'horizon!...
—Je gémissais et j'appelais.—Un homme vint qui entendit mes cris de désespoir—et me sauva.—Mais j'étais épuisé—le génie de la souffrance s'accroupit sur ma poitrine—et sur mon front...—Je dormis longtemps sur le bord de la mort.
—Quand je revins à moi—j'étais sur un navire.—L'homme généreux qui m'avait sauvé—m'emmenait dans son pays.—Depuis, je ne l'ai plus quitté.—Mais le jour de la vengeance est venu—parce que j'ai retrouvé les assassins de mon père—et que celui qui est mort—crie vers moi qui suis son fils.
—Et que le vieillard t'appelle—toi aussi, pour que tu punisses—ceux qui ont brisé son corps—brûlé ses membres, et qui l'ont tué!...—Frère, donne-moi ta main, et—reçois mon serment.—Vengeance! vengeance!...»
En prononçant ces derniers mots, Soëra s'était dressé, et, livide, il semblait une de ces créations étranges qui veillent à l'entrée des pagodes indiennes.
Tous étaient haletants.
—Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste à vous dire quels furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel traître les avait lancés sur cette piste! je l'ignore, et sans doute nous ne le saurons jamais. Un jour, Soëra a entendu la voix du duc;—c'était à ce dernier bal où le baron de Silvereal avait conduit sa femme et Lucie de Favereye—il voulait s'élancer, frapper. Je pus m'opposer à son dessein; mais, en m'obéissant, Soëra refusa tout d'abord de parler. Il voulait demander à ses dieux s'il pouvait me confier le secret de cette épouvantable tragédie. Il passa quarante jours et les nuits dans la prière. Il y a trois jours, il est venu à moi et m'a tout dit. Ensemble, nous sommes allés épier de Belen. Il l'a vu, et, cette fois, le doute n'a plus subsisté. Puis il a vu Silvereal et me l'a désigné comme complice du crime.
»Voilà ce que j'avais à vous dire. Un grand forfait a été commis, il faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une décision. Soëra s'est engagé à nous obéir.»
Soëra s'était agenouillé devant Armand et lui avait pris la main.
—Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras, je le ferai.
—A mon tour de parler! s'écria Martial. Car c'est mon père qui a été frappé. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir de la science et de l'humanité, qui a été assassiné lâchement, au milieu des plus épouvantables tortures; pas de pitié pour ces infâmes! Et si le bras de Soëra faiblit, c'est moi qui serai le vengeur!
Martial frémissait. Livide, les yeux étincelants, il était en proie à une effrayante surexcitation.
Archibald prit la parole:
—Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la colère de ces deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut d'abord comprendre que si les faits sont prouvés à nos yeux, la justice ne se pourrait contenter de ces témoignages.
—Eh! qui parle de la justice des hommes! s'écria Martial. Est-ce donc aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne sont-ils pas en dehors de l'humanité?
—Un mot, dit M. de Favereye.
Il se leva à son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la solennité majestueuse de la justice, tous se turent.
—Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les tribunaux que nous parviendrons à notre but. Où sont les preuves? où sont les témoins? Ces scènes effroyables se sont passées si loin de nous que toute enquête est impossible. Est-ce à dire qu'ils doivent jouir paisiblement du bénéfice de leurs crimes? Non. Le rôle du Club des Morts commence; il faut que dès aujourd'hui ils soient enserrés dans un cercle dont ils ne puissent plus s'échapper. Le duc de Belen n'est autre qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait à son mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles à établir. Qu'ils soient poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est là ce que peut, contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus.
Martial se tordait les mains.
Soëra, immobile, tourmentait de sa main crispée le manche du kriss passé à sa ceinture.
Tout à coup sir Lionel poussa un cri.
Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer? Allait-il donc, lui aussi, émettre son opinion?
Armand s'était élancé vers lui, croyant à quelque crise soudaine.
Mais du geste Lionel l'écarta.
—Voyez, dit-il, le bras étendu, voyez ce sang qui coule!... Entendez-vous ces râles de désespoir!
Dressant la tête, il semblait regarder dans le vide, écouter un bruit qui parvenait à son oreille.
—De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononcés! Ce sont bien les hommes que vous prétendez châtier! Il est trop tard! le châtiment est venu. Il est trop tard.
—Folie! s'écria Martial.
—Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une transformation des facultés... qui acquièrent en acuité ce qu'elles ont perdu en netteté.
Puis, se tournant vers Lionel, étendant les deux mains au-dessus de sa tête:
—Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous? Qu'entendez-vous?
—Du sang, vous dis-je! s'écria Lionel. De Belen est frappé! Silvereal tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se débattent! comme ils se tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez trop tard!... La mort passe par là... Du sang! du sang!
Et Lionel semblait se débattre contre une épouvantable vision.
Tous s'étaient levés, cherchant à deviner le sens mystérieux caché sous ces paroles arrachées par la folie.
Seul Armand conservait son sang-froid.
La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le retentissement de faits vrais....
—Martial, dit-il, je crois—vous m'entendez—je crois fermement que sir Lionel, étranger aujourd'hui à la vie ordinaire, voit et entend ce que nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe à l'hôtel de Belen des événements étranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le pressentiment inconscient....
—Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!...
—Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il faut que nous sachions la vérité.
—Mais que croyez-vous donc? s'écria Archibald.
—Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient d'ensanglanter l'hôtel de Belen....
Puis, se penchant à l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta:
—Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et permettre à la fureur de Martial de se calmer.
—Vous avez raison, dit le magistrat.
Et s'adressant aux autres:
—Avant tout, il faut savoir ce que cache ce mystère, que MM. de Bernaye, Martial et Thomerville se rendent à l'hôtel de Belen.
—Qu'ils se hâtent! cria sir Lionel.
Il y avait dans cette scène singulière une telle solennité, que Martial, troublé, n'avait plus la force de résister.
Puis, après tout, n'était-ce pas le moyen d'être plus tôt en face de l'assassin?
—A l'hôtel de Belen! cria-t-il.
—Je suis à vos ordres, ajouta Thomerville.
Martial s'approcha de Soëra, et lui prenant la main:
—Tu m'as appelé ton frère, lui dit-il d'une voix sourde, aie confiance!...
—Ne le frappe pas seul!
—Je te le jure.
Madame de Favereye n'avait pas pris part à cette dernière scène.
Maintenant elle pensait à sa soeur, liée au misérable Silvereal, et elle frémissait en songeant aux douleurs qui lui étaient réservées.
Armand vint à elle:
—Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore à Mathilde ces horribles révélations.
—J'attendrai, dit la marquise.
Un instant après, une voiture entraînait vers l'hôtel de Belen Armand, Martial et Archibald.
Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, était prêt à tout événement. Armand rêvait à sir Lionel et cherchait à expliquer les singulières paroles qui s'étaient échappées de ses lèvres....
Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la teinte blafarde de l'aube s'étendait sur Paris qui s'éveillait.
De Courcelles à la rue de Seine, le trajet était long; mais ces trois hommes, absorbés par leurs pensées, n'avaient pas la notion du temps.
Enfin ils arrivèrent à la Seine, et la voiture franchit le pont.
Ils entrèrent dans la rue de Seine.
Là, la voiture s'arrêta brusquement.
—Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arraché à ses réflexions.
—La rue est encombrée de monde, dit le cocher. Je vois des soldats... et des agents de police.
D'un bond, les trois hommes sautèrent sur la chaussée.
Malgré l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse et agitée.
—Que se passe-t-il donc? demanda Armand.
—Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une boucherie! toute une maison massacrée.
Tout en faisant la part de l'exagération, il devenait évident qu'un crime avait été commis.
—Savez-vous à quel numéro se sont passés les faits? demanda Archibald.
—Le numéro? non. Mais c'est à la grande maison... à un hôtel... occupé par un duc.
Martial poussa un cri.
—Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir....
Et aussitôt les trois amis, se jetant à travers la foule, jouant du coude pour faire trouée, parvinrent jusqu'au cordon des agents de police.
Là, ils furent naturellement arrêtés. Et malgré leur impatience, ils risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils désiraient, quand un personnage qui donnait des ordres aperçut M. de Bernaye et s'écria:
—Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous amène, vous allez nous rendre un bien grand service.
C'était un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date comme médecin.
—Je désire passer monsieur, dit le magistrat.
—Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi.
—Très-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme vous, au monde dont faisaient partie les victimes.
—Les victimes? mais qui donc a été frappé?
—Dites tailladé, massacré, haché... c'est le duc de Belen et le baron de Silvereal!
Un triple cri lui répondit.
Armand saisit la main de Martial:
—Silence, lui dit-il à voix basse; si ces criminels ont expié leur crime, prenez garde, en les flétrissant, de faire retomber sur des innocents la peine de leur infamie.
Martial se souvint tout à coup des liens qui unissaient Silvereal à madame de Favereye, c'est-à-dire à Lucie; il obéit et refoula en lui les sentiments prêts à déborder.
C'était en effet vers l'hôtel de M. de Belen que le commissaire de police—qui se nommait Duval—conduisait nos trois personnages. La porte de l'hôtel était gardée par une escouade de soldats requis au poste voisin.
Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet hôtel, dans lequel nous l'avons déjà plusieurs fois introduit depuis le début de ce récit.
Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier étage de l'hôtel.
Les salons de réception attenaient à une large et magnifique galerie, à l'extrémité de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pièce de moyenne dimension, encombrée de curiosités de toutes sortes empruntées aux civilisations orientales.
Enfin, derrière ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occupé Jacques pendant quelque temps.
Chose étrange, Martial se souvenait maintenant que c'était dans cette maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du dernier étage, il méditait son suicide.
Et il n'avait rien deviné! Sous le même toit que lui vivait l'assassin de son père, et un secret instinct ne l'avait pas guidé!
Le commissaire marchait en avant. Des agents étaient installés dans la galerie que nous avons vue resplendissante de lumières, résonnant des échos de l'orchestre—et qui maintenant, morne et sombre, semblait un immense sépulcre.
Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gardés à vue, s'étaient groupés au coin, parlant à voix basse.
M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et précédant les trois amis:
—Entrez, dit-il.
Au moment où ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et d'horreur s'échappa de leur poitrine.
Sur un sofa, aux nuances écarlates, gisait, à demi plié, le corps de M. de Belen. La tête relevée laissait voir au cou une plaie béante d'où s'échappaient encore quelques gouttes d'un sang noirâtre qui se coagulait.
Puis, étendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux fermés... un médecin était auprès de lui, cherchant à panser une énorme entaille qui descendait du cou au milieu de la poitrine. Il était évident que le coup avait été porté par derrière et que l'arme, après avoir glissé d'abord sur les côtes, avait pénétré profondément dans les chairs....
—Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir?
—Le blessé respire encore, dit le médecin, mais j'attends sa mort à chaque instant.
Disant cela, il regardait les nouveaux venus.
Il reconnut M. de Bernaye.
—Ah! cher confrère, dit-il, vous arrivez à propos... je serais heureux que vous voulussiez bien examiner ce malheureux.
Martial et Archibald s'écartèrent.
Armand vint auprès de Silvereal.
Ainsi c'était l'homme qui lui avait volé tout son bonheur, celui qui avait spéculé sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre à lui donner la main de sa fille Mathilde; c'était Silvereal qui était là, gisant, moribond.
Mais Armand n'était pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On faisait appel à ses lumières, le médecin reparaissait, dût sa science prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait à sa femme....
Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupières, il examina longuement les pupilles contractées.
—La mort est proche, dit-il. Vous avez sondé la plaie?...
—Le poignard—car c'est avec un poignard long et flexible que M. le baron a été frappé—a atteint le poumon... l'hémorragie interne continue lentement... ce n'est qu'une question de minutes....
Une sorte de râle sourd sortait de la poitrine du moribond....
—Et celui-ci? demanda Armand en désignant M. de Belen.
—La carotide a été tranchée d'un seul coup; la mort a dû être instantanée....
—Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant.
—Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi un misérable qui cherchait à s'échapper... et il est gardé à vue dans la serre....
—Son nom?...
—Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai priés de monter ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les habitudes des deux victimes des renseignements utiles à la justice... de plus, vous connaissez peut-être l'assassin... ou tout au moins celui que j'ai tout lieu de présumer coupable.
Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre, et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui s'écartèrent.
Affaissé sur une chaise, la tête dans ses deux mains, un jeune homme était là, immobile comme une statue.
Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la tête.
—Jacques, comte de Cherlux! s'écria Armand.
Les magistrats, immédiatement avertis, arrivèrent bientôt à l'hôtel de Belen.
C'étaient un juge d'instruction, M. Varnay, qui, on s'en souvient peut-être, avait naguère procédé à l'interrogatoire de Diouloufait, et un substitut du procureur du roi, qui n'est pas non plus tout à fait inconnu du lecteur, ainsi qu'on le verra tout à l'heure.
Les premières constatations légales fournirent peu de renseignements. Il était évident que le crime avait eu le vol pour mobile, car un grand désordre régnait dans le cabinet du duc. Les objets précieux avaient été jetés à terre et brisés, sans doute pour hâter les recherches. Enfin, un meuble avait été fracturé et des papiers gisaient sur le plancher.
Armand et l'autre médecin continuaient à donner des soins à Silvereal, dont l'agonie se prolongeait.
Peu à peu même il semblait qu'une nouvelle force lui revint, et il avait déjà essayé de parler....
Ce n'était d'ailleurs, selon toute évidence, que le dernier effort de la nature, résistant à la mort.
—Avant d'interroger le jeune homme arrêté, dit M. Varnay, il serait bon d'entendre les premiers témoins... Quels sont-ils?...
—Monsieur le juge, répondit le commissaire, c'est d'abord le valet de chambre de M. de Belen qui couche dans une pièce voisine... puis le portier de l'hôtel, nommé Benoît....
—Appelez ces deux hommes. Quant à vous, messieurs, ajouta le magistrat en s'adressant à Archibald et à Martial, je vous prie de ne pas vous éloigner.
Les deux hommes s'inclinèrent.
Ils étaient impatients de connaître les détails de cette étrange tragédie, qui venait, dans des circonstances si imprévues, dénouer une situation terrible.
M. Benoît était, si l'on s'en souvient, le suisse bienveillant qui avait défendu la mansarde de Martial contre les prétentions envahissantes de M. de Belen, propriétaire de l'immeuble.
C'était un gros homme, tout rond, confit en dignité, et qui, étant portier, considérait sa situation comme un sacerdoce.
Or son attitude même prouva, dès le début, que sa dignité avait reçu une forte atteinte.
Il s'avança, tête basse, rougeur au front. On avait assassiné son maître, et sa responsabilité lui paraissait d'autant plus engagée qu'il n'admettait pas qu'on pût s'introduire dans l'hôtel par une autre issue que la porte cochère.
—Que savez-vous? lui demanda M. Varnay. Je vous engage à être aussi bref et aussi clair que possible dans votre déposition et à éviter les détails inutiles.
M. Benoît fut froissé, mais il dissimula.
Il était d'ailleurs sous le coup d'une surprise réelle. La présence de Martial l'étonnait au plus haut point. La disparition du jeune homme «sentait mauvais,» ainsi qu'il avait souvent répété à l'épicier d'en face. Et ce n'était pas une mince stupéfaction que de le retrouver en pareille circonstance, admis par le juge d'instruction à faire partie d'une sorte de jury d'enquête.
Quoi qu'il en soit, M. Benoît ayant toussé et étant parvenu à placer commodément deux doigts entre les boutons de son gilet, commença ainsi:
—Pour lors donc, monsieur le juge, je m'étais endormi vers les onze heures du soir. M. le duc, selon son habitude, était rentré dans son appartement. Je dois vous dire que le plus souvent M. le duc passait la nuit ici, étendu sur un fauteuil; ça peut paraître drôle, mais ça ne me regardait pas, vu ma situation subalterne.
—Continuez, dit le juge, qui craignait une dissertation sur la différence des conditions sociales.
M. Benoît réprima un mouvement d'impatience et reprit:
—Avant de m'endormir, j'avais eu l'honneur de dire à madame Benoît—mon épouse légitime, monsieur le juge, depuis vingt-deux ans—et qui le sera jusqu'à sa mort—de lui dire, dis-je, que je tenais à me lever de bonne heure, ayant à me livrer à divers travaux d'intérieur.
«Donc je sommeillais, lorsque vers deux heures—deux heures un quart, je ne saurais préciser, n'ayant pas eu la pensée de consulter ma répétition, dans la crainte de réveiller madame Benoît—j'entendis un coup de sonnette. Mon devoir m'étant dicté par ma conscience, je me glissai hors du lit, et, entendant des pas sous le vestibule, je demandai qui était là. Une voix me répondit: Baron de Silvereal.
»Pour tout autre visiteur, à une heure aussi indue, j'aurais sonné le valet de chambre. Mais M. le duc m'avait ordonné plusieurs fois de laisser pénétrer chez lui M. de Silvereal, à quelque heure que cesoye.
Ne connaissant que ma consigne, je le laissai passer et retournai auprès de madame Benoît.
»J'ose dire que je me rendormis assez promptement, quand, à cinq heures du matin, je fus éveillé en sursaut—en sursaut, c'est le vrai mot—par des cris partant de l'appartement de M. le duc; j'hésitai un moment; je me disais qu'il n'était pas possible que des cris partissent de....
—Faites-nous grâce de vos réflexions, interrompit M. Varnay.
—Je respecte la justice française, dit M. Benoît avec une nuance de dépit, donc je fais grâce. Je sautai hors de mon lit, et, sans tenir compte des avis de madame Benoît, qui m'exhortait à la prudence, je m'élançai, oui, monsieur le juge, j'ose employer cette expression, je m'élançai vers l'appartement de M. le duc. Au moment où j'allais franchir la porte, oh! monsieur le juge! je vivrais cent ans, que dis-je! un siècle, que jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa mes regards! Tenez, je vous demande pardon, mais à ce seul souvenir je sens que je m'en vais.
De fait, M. Benoît, pâle sous son masque trognonnant, paraissait prêt à s'évanouir.
En semblable occurrence, les révulsifs sont d'effet souverain.
—Continuez, sinon je croirai que vous avez intérêt à tirer l'affaire en longueur, dit brusquement le procureur du roi.
L'effet fut immédiat. M. Benoît réagit contre l'effet nerveux, et enfonçant son cou dans sa cravate, sans doute pour rendre l'aplomb à son cerveau qui perdait l'équilibre, s'écria:
—Monsieur, dans la galerie il y avait quatre, six, dix hommes, je ne sais pas au juste!... Pourquoi ne le sais-je pas? c'est bien simple. Primo, j'ai reçu un formidable coup de poing sur la tête; secundo, il y avait en tout une bougie allumée... Les quatre, six, dix hommes ont disparu à mes yeux comme un vain brouillard du matin....
—Pas de poésie, fit M. Varnay.
—Je n'ai rien dit de mal, je crois; en tout cas, je le retire. Les hommes se sont enfuis, évanouis,effumaillés... Cependant, j'en ai vu un qui portait sur ses bras un morceau de pierre que j'ai reconnu: c'était une espèce de tesson de statue qui se trouvait à côté du bureau de M. le duc, tenez... à la place où est monsieur....
Il désignait le procureur du roi, assis au pied d'une console vide.
—Ayant reçu un coup de poing entre les deux yeux, j'ai pu seulement crier comme cela: Ah! ah!... j'ai fermé les yeux un moment, je m'en excuse!... et je l'avoue!... Quand je les ai rouverts, la galerie était vide... j'ai couru au cabinet de M. le duc... et comme j'ouvrais la porte... j'ai vu debout... pâle... couvert de sang... un jeune homme... Oh! celui-là, je l'ai reconnu tout de suite... Je l'ai appelé «Canaille!» et je lui ai sauté à la gorge....
—C'est celui qui a été arrêté....
—Par moi; oui, monsieur. Par moi et par le valet de chambre, qui avait aussi entendu le grabuge et qui était entré derrière moi... Oui, monsieur, je l'ai appréhendé!... Car je le connais bien!... C'est un mirliflor que monsieur a nourri, hébergé, dorloté comme pas un, et qui l'a payé en le massacrant... lui, et le bon M. de Silvereal, deux crânes hommes qui payaient rubis sur l'ongle... Monsieur le juge, je ne suis qu'un portier, mais je trouve cela pas bien!...
—Quelle a été l'attitude de ce jeune homme lorsque vous vous êtes jetés sur lui?
—Son attitude? Monsieur le juge veut dire quoi qu'il a fait! Eh bien! il avait l'air d'un abasourdi... comme qui dirait, sauf vot' respect, d'un homme qui avait bu! Dame! dans le premier moment, je n'ai pu me contenir, et je l'ai appelé assassin!... Il m'a regardé comme s'il ne me comprenait pas, et il a marché en avant; il voulait s'en aller... oh! ça, c'était clair. Mais je lui ai dit—moi et le valet de chambre: «Minute, mon bonhomme! quand le sang est tiré, faut le boire!» Et nous avons appelé les laquais. On a collé, mis l'assassin dans la serre. On est allé chercher la garde, qui est venue tout de suite. Je suis heureux de lui rendre cet hommage, et voilà! je ne sais rien de plus.
Et voulant juger de l'effet produit, M. Benoît jeta autour de lui un regard parabolique.
—Faites entrer le valet de chambre, dit M. Varnay.
Le nouveau témoin confirma les détails déjà fournis par M. Benoît. Pour lui, le jeune homme qu'ils avaient arrêté lui avait fait l'effet d'un individu jouant la stupeur, presque la folie, pour s'évader plus facilement. Seulement, il n'avait pas donné dans legodant, parce qu'il le connaissait.
—Quel est ce jeune homme? interrogea le substitut.
—A ce qu'il paraît, reprit le témoin, que c'était une espèce de va-nu-pieds qui avait été jadis recommandé à M. le duc. Comme M. le duc était—révérence parler—la bête du bon Dieu, il lui avait donné asile ici, d'autant plus qu'il devait appartenir à une excellente famille, et s'appeler le comte de Cherlux....
—Le comte de Cherlux! répéta le juge qui cherchait dans sa mémoire.
—Oh! le vieux comte était un gentilhomme de roche! déclara le laquais. Toutes les fois qu'il venait chez M. le duc, il donnait un louis pour la garde de son paletot....
—Il est mort, je crois.
—Oui, monsieur le juge, il y a cinq ou six mois. Il avait eu des hauts, des bas... mais il s'était remplumé. Le jeune homme disait qu'il était son fils. Ça, je n'en sais rien, mais c'est possible, parce que M. de Cherlux était porté pour le sexe....
—Avez-vous vu aussi les hommes dont parle M. Benoît?...
—Au moment où j'entrais dans la galerie, ils s'en allaient... Oui, je les ai vus approximativement, à preuve que je suis sûr qu'ils avaient la figure noircie....
—Par quelle issue se seraient-ils échappés?
—Ça, monsieur le juge, je ne pourrais pas dire. Seulement, je suis sûr que ce n'était pas par la porte, puisque j'étais devant.
—Examinons cette galerie, dit M. Varnay en s'adressant au procureur du roi.
Les deux magistrats se levèrent.
Dans ce moment, il se produisit le fait suivant:
Le substitut avait posé auprès de lui sa serviette, large portefeuille rempli de papiers. Le portefeuille tomba à terre et s'ouvrit. Quelques lettres s'en échappèrent.
M. Benoît se précipita pour les ramasser, et, les ayant prises en main, il poussa un cri.
—Qu'avez-vous? demanda le juge.
—Monsieur, cette lettre! balbutia-t-il.
—Eh bien?
—C'est l'écriture de M. le duc....
Le substitut la prit vivement.
—De M. le duc de Belen?
—Oui, monsieur. Oh! je reconnais bien son écriture.
Le valet de chambre s'était approché à son tour.
—Et c'est moi-même qui ai porté cette lettre hier soir au parquet.
Les deux magistrats échangèrent un regard. A voix basse, le substitut expliqua à M. Varnay que les papiers lui avaient été apportés dans la soirée par un employé du parquet, mais qu'absorbé par d'autres occupations, il n'avait pas eu le temps de les ouvrir.
Du geste, M. Varnay écarta les deux serviteurs.
Le substitut avait brisé le cachet et parcouru rapidement la lettre.
Voici ce qu'elle contenait:
«Monsieur le procureur du roi,
»Ayant été grossièrement insulté par un personnage que j'ai jadis accueilli chez moi, je crois devoir vous faire part des soupçons qu'il m'inspire. Il porte depuis quelque temps le nom de comte de Cherlux. Mais j'ai tout lieu de supposer que ce nom et ce titre ne lui appartiennent pas. En effet, après l'avoir accueilli, j'ai dû le chasser, car il a reçu chez moi le billet que je joins à cette lettre et sur lequel j'appelle votre attention.
»Ce prétendu comte de Cherlux—qui vit aux dépens d'une femme perdue, la duchesse de Torrès—appartient, selon toute apparence, à la bande célèbre que la police poursuit depuis si longtemps, la bande des Loups de Paris.
»Le nom de Mancal qui se trouve au bas du billet ci-joint n'est, m'a-t-on affirmé, qu'un des nombreux pseudonymes du bandit Biscarre.
»Je me tiens d'ailleurs à la disposition de M. le procureur du roi, pour lui fournir à ce sujet toutes explications qu'il jugera convenable de requérir.»
Cette lettre était signée du duc de Belen.
—Voilà qui éclaircit singulièrement cette triste affaire, dit M. Varnay. Ce prétendu comte de Cherlux a voulu empêcher ces révélations, et avec l'aide des bandits auxquels il est affilié, il a assassiné M. de Belen.
A ce moment, Armand s'approcha:
—Messieurs, dit-il, l'agonie de M. de Silvereal touche à son terme. Cependant tout indique que quelques minutes avant la mort, le blessé retrouvera une lueur de raison, dont peut-être vous pourriez profiter pour obtenir de lui quelque renseignement.
—Vous avez raison, répondit M. Varnay. Le plus important, c'est la confrontation.
Puis, s'adressant aux agents:
—Amenez ici l'homme arrêté.
Il se fit un grand silence. Puis la porte s'ouvrit, et Jacques parut.
En vérité, Jacques était effrayant à voir. Les yeux hagards, la bouche convulsée, il semblait un fou qu'on tire de son cabanon. Il marchait d'un pas automatique et sans paraître avoir conscience de ce qui se passait autour de lui.
—Approchez, dit le magistrat.
Jacques releva la tête et le regarda.
Des plaques de sang souillaient son visage et ses vêtements. Il passa ses deux mains sur son front et on vit que ses mains étaient rouges.
Le substitut se pencha à l'oreille du juge.
—Je connais cet homme, lui dit-il à voix basse.
—En vérité....
—Je l'ai déjà vu dans une circonstance singulière... Il s'est fait passer pour médecin, afin de pénétrer auprès d'une femme, dite la Brûleuse.
—Je sais... cette femme qui a été assassinée par Biscarre, le chef des Loups....
—Ce jeune homme, grâce à son mensonge, est entré dans la maison.
—Sans doute envoyé par les bandits... Ce renseignement est précieux. Nous en reparlerons.
Le juge s'approcha de M. de Silvereal:
—Monsieur le baron, dit-il, m'entendez-vous?
Le baron eut un tressaillement et se tordit sur le fauteuil où il était affaissé.
Armand lui tourna doucement la tête vers le jeune homme, et du doigt toucha ses paupières. Il se produisit une contraction et les yeux s'ouvrirent.
Une lueur sombre passa dans son regard: tout son corps s'agita comme s'il eût été touché par une étincelle électrique; son bras s'étendit dans la direction de Jacques. Un cri rauque s'échappa de sa poitrine:
—Assassin! râla-t-il.
Et il retomba, inerte, insensible... Il était mort!...
Jacques avait entendu; une épouvantable crispation agita sa face livide.
—Assassin! répéta-t-il. Qui donc?...
—C'est vous qui avez frappé cet homme? lui dit nettement le juge.
—Moi! moi!
Et sous cette accusation directe, brutale, il sembla qu'un déchirement se fit en lui. Il se redressa et regarda autour de lui.
—Où suis-je? s'écria-t-il.
Il vit ses mains teintes de sang et les secoua instinctivement.
—Ce sang!... quel est ce sang?...
—C'est le sang de vos victimes, interrompit M. Varnay.
Et le saisissant par le bras, il l'entraîna jusqu'aux deux cadavres.
Jacques poussa un cri terrible, il se dressa sur ses pieds, étendit les bras en avant et tomba de toute sa hauteur sur le plancher.
Armand s'était élancé vers lui.
—C'est un habile comédien, dit le juge. Cet évanouissement est simulé.
—Non pas! dit Armand, qui avait entr'ouvert les vêtements du jeune homme, la syncope est réelle, mais elle ne présente aucun danger....
—L'assassin sera placé à l'infirmerie. Il faut avant tout maintenant que la justice ait son cours.
Sur l'ordre du juge d'instruction, les agents relevèrent le corps de Jacques, et avec les précautions nécessaires, le descendirent jusqu'à une voiture, où il fut placé, toujours évanoui....
Au moment où ils avaient paru, les imprécations furieuses avaient éclaté, maudissant l'assassin. Peu s'en était fallu que la foule ne rompît le cercle des soldats. Une nombreuse escorte entoura la voiture, qui s'éloigna au pas....
Biscarre avait tenu son serment... Le fils de Jacques de Costebelle, dont sa mère ignorait encore le véritable nom, était accusé d'assassinat, l'échafaud l'attendait... La hideuse araignée avait tendu sa toile. La mouche était prise.
DU MÊME AUTEUR
LA SUCCESSION
TRICOCHE ET CACOLET
2 vol. grand in-18 jésus. Prix: 6 francs
F. Aureau.—Imprimerie de Lagny.