On se souvient que Valentine avait promis de venir ce jour-là dire adieu une dernière fois à son amant, à l'hôtel du Louvre, dans cette chambre où ils s'étaient tant aimés.
On avait servi à Georges un déjeuner frugal: une aile de poulet, des fraises et du thé. Il n'avait pu se résigner à se mettre à table dans l'anxiété de l'attente.
Quand deux heures sonnèrent, il désespérait de la voir venir, mais elle entra bientôt, tout de noir habillée, comme si elle portait déjà le deuil de son mari.
«Tu vois, dit-elle à son amant qui s'était jeté dans ses bras et qui soulevait son double voile, tu vois que je porte le deuil de mon bonheur.
—De mon bonheur! dit Georges. C'est moi seul qui serai malheureux.
—Pourquoi dire cela? Je souffrirai plus que toi, mais j'ai déjà appris la résignation.
Ils s'embrassèrent avec des sanglots étouffés.
—Je n'aurai pas le courage de vivre une heure si tu me quittes, ditGeorges.
—Est-ce que tu aurais le courage de mourir?»
Georges montra son revolver.
«Mon ami, dit Valentine, je n'aime pas ces raisons-là.»
Elle saisit le revolver et le mit dans sa poche.
«Et toi, aurais-tu le courage de mourir?
—Non. Je t'aime, mais j'ai horreur de la nuit.
—Tu es trop belle pour mourir.
—Peut-être. Et puis, j'ai soif de vivre.
—Si tu m'aimais encore, tu ne dirais pas cela; moi, je n'ai que la soif de ton amour.
—Ne me parlez pas ainsi, Georges, dit tristement Valentine. Je ne veux plus de cette vie impossible où il faut se cacher. Je n'y retomberai pas.»
Georges l'attaqua par l'esprit comme par le coeur. Il lui dit qu'il n'était pas un héros de roman, mais que jamais ces amoureux transis qui s'appellent Saint-Preux et Werther, ces amoureux affolés qui s'appellent des Grieux et Ravensvood n'aimaient pas comme lui d'un amour profond, mystérieux, invincible et fatal.
«Des rêveries,» dit Valentine voulant cacher son coeur.
Elle prit une fraise, et la mangea.
«Oh! les admirables dents de crocodile, murmura son amant.
—Tu veux dire que je me nourris de tes larmes. Je te jure que j'aime mieux tes fraises.
La comtesse prit une seconde fraise, puis une autre encore.
—Tu vois qu'il y a de bonnes choses sur la terre.
—O sublime gourmande!»
Et Georges présenta lui-même une fraise aux lèvres de Valentine.
«Ta bouche n'est pas assez grande.»
Madame de Xaintrailles coupa sa fraise en deux.
«Pour toi,» dit-elle.
Georges le comprenait ainsi.
«Et tu aurais le coeur, dit-il, de manger désormais des fraises sans moi?
—Oh! mon Dieu, oui. Je vais devenir plus gourmande que jamais pour me consoler. Mais tu sais que je n'ai qu'une heure à te donner: l'heure du diable. Nous avons déjà perdu une demi-heure.»
Les deux amants étaient redevenus presque gais.
Ni l'un ni l'autre ne pouvait croire que c'était là leur rendez-vous d'adieu. Georges espérait vaguement que le comte n'en reviendrait pas, et Valentine, toujours légère, ne s'imaginait pas que la séparation serait éternelle, quoiqu'elle fût de bonne foi dans son repentir.
«Georges, dit-elle tout à coup, vous n'êtes pas sérieux; vous voulez me perdre encore; mais j'ai un ami qui me sauvera.
—Un ami?
—Oui, Dieu.»
Georges tressaillit. Il ne croyait plus à Dieu; mais à ce seul mot, un grand trouble se fit en lui.
«Dieu, c'est mon ennemi!» dit-il.
On sonna sur ce mot.
«N'ouvre pas!» dit la comtesse.
Un pressentiment l'empêcha de mordre la fraise qu'elle avait aux lèvres.
On sonna encore.
«Cache-toi,» dit Georges à Valentine en lui montrant le balcon.
On sonna une troisième fois.
«Est-ce que mon mari recommencerait déjà sa comédie?
—Passe sur le balcon, je vais ouvrir.»
«Au nom de la loi, ouvrez la porte,» dit une voix ferme.
Georges alla ouvrir la porte sans bien savoir ce qu'il faisait.
Un commissaire de police entra, suivi de deux agents. C'était celui qui avait arrêté la femme de chambre.
«Vous êtes monsieur Edmond Lebrun?
—Oui, monsieur.
—Monsieur, reprit le commissaire à brûle-pourpoint, vous avez empoisonné M. le comte de Xaintrailles.»
Georges du Quesnoy subit le choc avec fermeté.
«Monsieur, je ne vous donne pas le droit de venir m'accuser ici.
—Monsieur, je vous accuse au nom de la justice.
—Monsieur, pas un mot de plus.»
Jusque-là, Georges n'avait pas vu les agents de police, il se sentait de taille a lutter avec le commissaire.
Mais dès qu'il vit ces deux hommes s'approcher, il pâlit et perdit sa force de résistance.
Le commissaire avait vu flotter sur le balcon la robe de Valentine. Pendant que Georges s'était retourné vers la cheminée croyant trouver son revolver, car il oubliait déjà que la comtesse le lui avait pris, le commissaire courut au balcon et ramena la comtesse au salon.
Mme de Xaintrailles, tout épouvantée, tomba anéantie sur un fauteuil.
«Ne craignez rien, dit Georges en lui prenant la main, il y a là un fatal malentendu, à moins que ce ne soit une mauvaise plaisanterie.
—Monsieur, reprit le commissaire de police, si vous n'êtes pas coupable, la vérité se fera bien vite dans votre confrontation avec la femme de chambre de Mme la comtesse de Xaintrailles, car cette fille a été arrêtée aussitôt la mort du comte.
—M. de Xaintrailles est mort!» s'écria la comtesse.
Un cri de surprise et d'épouvante!
Il était trop tard pour jeter un cri de délivrance.
Elle fut abîmée dans son désespoir.
«La chose a été mal faite,» murmura Georges.
Il fit semblant de suivre le commissaire sans plus opposer la moindre résistance, mais bien décidé à s'échapper en route s'il le pouvait. Il se rappela tout à coup que Valentine avait mis son revolver dans sa poche.
«Monsieur, dit-il avec douceur au commissaire, permettez-moi de dire adieu à madame pour le cas, peu probable d'ailleurs, où je serais retenu en prévention.
—Faites, monsieur, répondit le commissaire, mais je ne puis vous laisser seul avec madame.»
Georges vit bien qu'il ne gagnerait rien par ses prières.
Il se contenta de s'approcher de Mme de Xaintrailles, tout en lui cachant la figure par la sienne.
«Je n'y comprends pas un mot, lui dit-il. De grâce, donnez-moi mon petit revolver.»
La comtesse pria le commissaire de police de permettre à Georges d'écrire un mot.
«Un mot que vous lirez,» se hâta de dire le jeune homme.
Ceci permit à la comtesse de passer son mouchoir à son amant.
Le commissaire tendit la main pour le saisir, mais déjà Georges avait pris le revolver avec la dextérité d'un prestidigitateur, quoiqu'il fût très-agité.
Pour mieux cacher cette action, il se mit à écrire sans bien savoir à qui il écrirait et ce qu'il écrirait.
«Après tout, dit-il tout à coup, il est impossible que je sois arrêté, ce n'est pas la peine d'écrire.»
Et se rapprochant une dernière fois de la comtesse:
«Adieu, Valentine, lui dit-il en l'embrassant, aimez-moi jusqu'à la fin.»
Mme de Xaintrailles se croyait dans un rêve. Elle ne voulait pas voir la réalité.
Enfin Georges du Quesnoy sortit, suivi de près par le commissaire.
Après avoir descendu un étage, comme il passait devant le grand corridor, il s'y précipita avec la rapidité du vertige. Les deux hommes de la police couraient bien, mais il parvint à se jeter dans une chambre entr'ouverte dont il eut le temps de refermer la porte avant qu'on ne le vit entrer.
C'était beaucoup pour se sauver, mais c'était trop peu. En un clin d'oeil, la police avertit la police: on cerna l'hôtel du Louvre. On décida qu'aucune chambre n'échapperait à la visite domiciliaire.
Georges du Quesnoy s'imagina pourtant qu'il ne serait pas repris. La chambre où il était entré était occupée par une dame étrangère sortie pour la messe à Saint-Roch. Il se nicha dans une montagne de robes qui avaient été essayées le matin.
En effet, à première vue, on jugea qu'il n'y avait personne, car un des agents de police après être entré, ressortit en disant: «Ce n'est pas là.»
Ce fut la dame elle-même qui le perdit.
Elle revint de la messe cinq minutes après, pendant qu'on cherchait à l'étage supérieur.
Un grand bruit s'était fait dans tout l'hôtel, elle s'imagina qu'on poursuivait un voleur. Elle entra chez elle avec quelque inquiétude. A ce moment, Georges, se croyant à demi sauvé, était sorti du lot de chiffons pour tenter de gagner la rue. L'impatience est imprudente. La dame poussa un cri en voyant Georges.
«Madame, de grâce, sauvez-moi; je ne suis pas un voleur, je suis un amoureux.»
La dame était une provinciale pour qui un amoureux était bien plus dangereux qu'un voleur. Elle s'imagina que l'amoureux était là pour elle, et elle cria de plus belle.
Le jeune homme furieux faillit lui tirer un coup de revolver.
Elle finit par se calmer à moitié, mais il était trop tard: ses cris avaient ramené un autre agent de police.
Celui-là passa, comme on dit, un mauvais quart d'heure, car Georges le tint à distance par le revolver.
«Si tu dis un mot et si tu t'approches, je te tue comme un chien.»
L'agent de police se tint en respect, mais sans vouloir s'en aller.
«Va-t'en, lui dit Georges.
—A moi,» dit l'agent de police, en criant très-haut.
Ce cri fut couvert par une détonation. La petite balle du revolver qui devait le frapper au coeur le frappa à l'épaule, parce qu'il fit un mouvement rapide.
Georges renversa la provinciale, repoussa l'agent qui n'était pas tombé et s'enfuit à tout hasard. Mais les cris de l'agent jetèrent au-devant de Georges un autre agent et deux domestiques de l'hôtel.
Il tira un coup en l'air pour jeter l'épouvante, mais cet autre agent se précipita dans ses jambes pour le jeter à terre.
Il passa outre, se croyant encore sauvé, mais cette fois il se jeta à la tête du commissaire lui-même, qui avait avec lui toute une escouade.
Puisqu'il avait engagé la lutte, il ne voulut pas se rendre; il fit feu une troisième fois.
Il n'atteignit pas le commissaire, mais la balle blessa une curieuse par ricochet.
Il eût fait feu une quatrième fois si on ne l'eût frappé d'un coup de canne sur le bras.
Il comprit qu'il était perdu; le revolver venait de tomber; il se jeta à terre, le ressaisit de sa main gauche et se tira à lui-même le quatrième coup en pleine poitrine.
«Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est un homme mort,» dit le commissaire.
On n'a pas encore oublié le bruit que fit cette arrestation; mais comme les journaux ne donnèrent que les initiales ou les noms de guerre des deux amants, M. Lebrun et Mme Duflot, on ne s'intéressa pas beaucoup à leur cause. C'était un monsieur quelconque et une femme adultère de plus. Bien plus, comme on disait que c'était un empoisonneur, le roman de ces amours mal connues n'émut que médiocrement.
Quoique la balle eût fait une lésion à la poitrine, Georges du Quesnoy ne mourut point de sa blessure. A trois mois de là il comparaissait devant le juge d'instruction.
Dès son premier interrogatoire, il déclara que s'il y avait un coupable c'était lui seul, sans toutefois avouer qu'il fût coupable. Il jura que la femme de chambre était inconsciente. Il lui avait en effet conseillé l'eau de laurier-cerise pour calmer un malade qu'il ne connaissait pas; mais si elle avait donné contre ses prescriptions le remède à trop forte dose, c'est qu'elle ne savait pas sans doute que ce remède eût quelque danger.
Comme cette déclaration s'accordait avec les dires de la femme de chambre, on avait donné la liberté à cette fille, tout en la gardant à vue jusqu'aux assises.
Aux assises, Georges du Quesnoy ne fut connu que sous le nom d'Edmond Lebrun, chimiste à Londres. Le hasard le servit: un agent français à Londres déclara qu'en effet un sieur Lebrun, fabricant de produits chimiques, avait passé le détroit vers l'époque du crime. Les amis de Georges ne devaient pas le reconnaître, non plus que les témoins du comte dans son duel avec M. le comte de Xaintrailles. Il avait coupé sa barbe et ses cheveux. Il s'était marqué le front et les joues par cinq points de pierre infernale. Il avait achevé de se défigurer par un clignement d'yeux et une grimace perpétuelle.
Il n'avait pas même dit son nom à son avocat, par respect pour son père, quoique son père l'eût depuis longtemps abandonné.
Sa grande préoccupation aux assises ne fut ni l'éloquence de son avocat,—c'était Me Lachaud,—ni l'idée de la condamnation, ni la curiosité publique, c'était le vague espoir de voir apparaître dans la foule, ne fût-ce qu'un instant, cette femme qu'il avait adorée et pour laquelle il allait mourir.
Elle ne vint pas.
Pendant les trois jours que dura l'affaire, ce fut en vain qu'il la chercha dans toutes les curieuses; Mme de Xaintrailles ne voulut point se hasarder jusque-là, quoiqu'elle eût tout donné pour le revoir. Elle espérait d'ailleurs qu'il ne serait pas condamné.
Condamné, il le fut, et sans circonstances atténuantes.
On le déclara coupable d'avoir empoisonné le comte de Xaintrailles, et, par aggravation, d'avoir, pour échapper à la justice, blessé un homme et une femme de deux coups de revolver.
Pendant tout le procès, il avait fait bonne contenance, dédaignant de répondre aux questions trop précises, jouant quelquefois trop au désillusionné qui se moque de la vie; s'écoutant avec complaisance dans quelque période éloquente; jetant çà et là un mot de raillerie à travers la gravité des débats.
Il remercia Me Lachaud d'avoir si bien plaidé une si mauvaise cause.
«Je vous donne tout ce que j'ai,» lui dit-il en lui passant au doigt un petit camée antique, représentant plus ou moins Démosthène.
Pour les condamnés à mort, le moment le plus terrible n'est pas la condamnation, c'est l'entrée à la Roquette. La Roquette! un tombeau où l'on vit, d'où l'on ne sortira que pour monter sur l'échafaud. Le jour où on entre à la Roquette est plus triste que le jour où l'on en sort.
«Et pourtant, dit Georges du Quesnoy en franchissant le seuil, Dante n'écrirait pas ici ses mortelles paroles: Moi je n'y attends pas la vie, mais j'y attends encore un rayon d'amour.»
Il ne doutait pas que Valentine ne lui écrivît. Qui sait? Peut-être même viendrait-elle; l'amour a des inspirations sublimes: pourquoi ne se dirait-elle pas sa soeur pour avoir le droit de venir le voir?
Dès qu'il fut dans sa cellule, Georges appela un prêtre. Un prêtre, c'est le dernier ami sérieux de ceux qui vont mourir, condamnés ou non.
Le prêtre—c'était l'abbé——, le prêtre des condamnés à mort—vint le jour même.
«Vous voulez que je vous parle de Dieu, mon enfant.
—-Non, mon père, je veux que vous me parliezd'elle.»
Et dès ce jour-là Georges fit toute sa confession. Ce fut avec un allégement de coeur qui le rasséréna. Un ami était entré dans la cellule, ce fut un frère qui en sortit. Le prêtre comprit que ce condamné à mort n'était pas le premier venu. Il allait mourir de sa passion, dans le crime et le repentir de sa passion, mais non pas dans les terreurs d'un criminel vulgaire.
Le premier coupable, n'était-ce pas cette femme trop aimée qui avait sacrifié son coeur à son orgueil? Si Valentine eût obéi résolument à sa première inspiration, elle eût décidé son père à la donner pour femme à Georges du Quesnoy; c'eût été un mariage d'amour qui fût devenu un mariage de raison, car chez lui comme chez elle il y avait un coeur et une âme.
Combien de fois le mariage n'est-il pas la préface du crime! combien de fois, l'enfer du mariage a-t-il conduit dans l'autre!
Le prêtre de la Roquette prit Georges en grande sympathie, parce que le condamné se confessa en toute abondance de coeur, comme un chrétien qui dépouille l'orgueil duMoi, qui foule aux pieds les vanités humaines et ne reconnaît plus que Dieu sur la terre. Aussi Georges pria l'abbé—— de lui accorder tous les jours une demi-heure de son temps; ce que fit l'abbé avec une bonne grâce évangélique. Naturellement le sujet de la conversation était l'immortalité de l'âme. La grâce n'avait pas encore touché Georges. C'était donc par la raison et non par la foi qu'il voulait voir Dieu. Il ne doutait pas d'ailleurs du réveil de son âme dans la mort, mais il ne croyait pas au pardon. Selon lui, tout crime devait s'expier, non pas seulement par les larmes du repentir, mais par la punition du lendemain. Chaque pas que faisait vers lui le curé de la Roquette le rapprochait d'ailleurs du catholicisme.
«Voyons, lui disait l'abbé——, puisque vous avez cru naguère aux esprits, puisque vous avez cru au diable, pourquoi refuser de croire à ce miracle suprême qui a fait de Jésus le fils de Dieu? Et si vous croyez à l'Évangile, pourquoi ne pas entrer dans l'Église, qui est la porte du ciel?
—Pourquoi? là est le grand mot. Il m'est impossible de croire que parce que je me serai humilié à vos pieds en m'accusant de mon crime, je serai pardonné par Dieu. A quoi servirait la Vertu, si le dernier des coquins peut aller s'asseoir à côté d'elle au paradis, après avoir été absous sur la terre? Dieu ne vous a pas donné le droit de faire grâce.»
Le prêtre lui répliquait:
«Vous soulevez des questions résolues depuis longtemps. Si vous étiez plus savant en théologie, vous verriez que les plus grands esprits de l'Église ont tous fini par soumettre la raison à la foi, parce que la foi c'est la lumière. Abandonnez-moi votre âme rebelle pendant toute une semaine, et le dimanche, à la messe, vous sentirez que Dieu est là. Vous comprendrez que ce n'est pas le prêtre qui pardonne, que c'est Dieu lui-même; car il est le très-humble serviteur de Dieu, et c'est Dieu qui parle par sa bouche. Mais ne croyez pas pourtant que quand je vous aurai pardonné au nom de Dieu, vous entrerez au paradis avec la quiétude des blanches âmes qui n'ont connu sur la terre que le devoir, le sacrifice, la vertu! Non; vous ne passerez pas par l'enfer, puisque vous aurez cru à la miséricorde de Dieu, et que Dieu ne trahit pas ceux qui espèrent en lui; mais vous emporterez vous-même votre enfer en paradis. Vous serez admis parmi les élus, mais vous souffrirez longtemps encore de votre indignité. Votre âme ne s'épurera peu à peu qu'aux flammes de l'amour divin.»
Georges du Quesnoy n'était toujours pas convaincu.
«Vous ne croyez pas ma parole, reprenait le prêtre, parce que vous ne m'écoutez qu'à demi.
—C'est vrai, mon père, vous voulez m'entraîner au ciel, mais mon coeur bat toujours pour la terre. Cette femme que j'ai adorée, je l'aime toujours. Ah! que ne donnerais-je pas pour la revoir avant de mourir!»
Un jour, l'abbé—— dit à Georges du Quesnoy:
«Mon enfant, ce que je n'ai pu faire pour votre salut, puisque votre esprit est toujours rebelle à votre foi, la femme que vous avez tant aimée le fera mieux que moi. J'ai appris hier qu'elle allait entrer en religion; j'ai couru à elle, je l'ai décidée à un adieu suprême.
—Elle viendra! s'écria Georges transporté.
—Oui, mon enfant, elle viendra.»
Le condamné embrassa le prêtre avec une effusion filiale et religieuse.
«O mon père! O mon ami! elle viendra!»
Dans les conversations de la dernière heure, Georges du Quesnoy demanda à l'abbé—— s'il était décidément indispensable que le mal fût imposé à la terre pour la plus grande gloire de Dieu?
Il lui parla de son frère. Dans ses plus mauvais jours, il n'avait pas oublié cet enfant tué en duel, qu'il aimait de toute l'amitié des vingt ans. Il répétait souvent que, si Pierre avait vécu, il se fût mieux contenu dans le devoir, car Pierre était un esprit mieux trempé que le sien, qui ne devait pas bifurquer pour aboutir à toutes les déchéances.
Georges avait déjà raconté au curé de la Roquette les étranges prédictions de Mlle de Lamarre.
«Je ne puis nier, avait dit l'abbé——, que c'étaient là des avertissements du ciel. Puisque cette dame vous prédisait la mort violente à tous les deux, il fallait réagir, lutter et vaincre le démon. Mlle de Lamarre fut une voyante qui se mit en sentinelle pour vous défendre vous et votre frère. Il fallait écouter le cri de la sentinelle et ne pas vous laisser surprendre.
—Pourquoi Dieu jette-t-il au coeur de chacun de ses enfants la semence du mal? Le mal, comme les mauvaises herbes, envahit le bon grain et l'étouffe le plus souvent. Le sage et le juste sont toujours vaincus sur la terre.
—C'est une vallée de larmes, parce que les hommes sont méchants.
—Pourquoi ce jeu cruel du Créateur?
—C'est que pour aimer le bien, il faut connaître le mal. Il y a des berceaux dorés et couverts de guipure; il y a des berceaux d'osier et couverts d'étoupe. Des deux côtés c'est la même âme. Celui-là qui vit dans le travail comme, celui-là qui vit dans l'oisiveté auront un jour le même juge. Mais déjà, sur la terre, ils ont le même ange gardien qui s'appelle la Conscience.»
Une vague idée traversa l'esprit de Georges, mais dans la pénombre elle ne put se faire lumineuse. Il parla des inquiétudes de sa conscience, tout en voulant la nier.
«C'est peut-être une image, dit-il, mais c'est peut-être un mot.»
Et, sans se rendre bien compte de la logique des sentiments, des réflexions et des rêveries, il en vint à parler de cette jeune fille qui lui était apparue trois fois dans les trois périodes de sa vie.
«Figurez-vous, mon père, qu'il y a cinq ou six ans, comme je sortais à peine du collège, je vis dans le parc de Margival, dont je vous ai souvent parlé, apparaître une jeune fille mystérieuse, avec des marguerites dans les cheveux, robe blanche toute flottante, yeux couleur du temps, effeuillant des roses avec un sourire angélique. C'était une bénédiction de la voir si belle, si fraîche, si pure: un ange descendu et non un ange tombé. Quand j'ai voulu m'approcher de cette jeune fille, elle s'est évanouie comme une vision. Je ne l'ai jamais retrouvée ni dans le parc ni dans le voisinage; on m'a traité de visionnaire, mais pourtant je l'ai bien vue.»
Le prêtre écoutait sans mot dire.
«Ce n'est pas tout, reprit le condamné, trois ans après, j'avais jeté ma jeunesse à tous les vents, j'avais trahi tous mes devoirs: devoirs de fils, devoirs de citoyen; l'orgueil du corps avait tué l'orgueil de l'âme; je courais les filles, j'étais ruiné par l'argent qui était à moi et par l'argent qui était aux autres. Ne vous l'ai-je pas dit déjà, j'étais un fanfaron de vices et je n'avais pas de honte de vivre dans le monde des filles galantes sans payer ma part du festin! Je ne saurais trop confesser ces hontes douloureuses aujourd'hui, mais dont je riais en ces mauvais jours. Eh bien, un soir, cette jeune fille du parc de Margival m'apparut dans un mauvais lieu, où toutes les filles plus ou moins à la mode, vont perdre une heure dans leur désoeuvrement. On appelle cela laCloserie des lilasou le champ de bataille de la danse. Eh bien, là, je l'ai revue; mais la figure angélique s'était changée en tête de bacchante. C'était la même créature, mais avec tous les signes des mauvaises passions. Elle valsait éperdument, les yeux égarés par la débauche. Elle jetait des roses fanées et des poignées d'argent. Je courus à elle pour lui demander raison de cette chute profonde; mais, comme la première fois, elle s'évanouit dès que je voulus lui saisir la main. Une autre fois encore je l'ai revue au bal de l'Opéra, plus folle que jamais, et jetant l'or à pleines mains. Ce fut la même vision plus accentuée et plus réelle encore.»
Le prêtre gardait toujours le silence.
«Et la troisième vision? demanda-t-il à Georges.
—Oh! la troisième vision, c'est horrible à dire. C'était la nuit du crime; j'errais sur le boulevard. J'avais dîné gaiement; les fumées du vin de Champagne me couronnaient la tête. Je me croyais maître du monde, parce que je défiais la société. Je pressentais mon crime du lendemain, et je le regardais en face sans broncher. Je me voyais déjà épousant la femme et la fortune du comte de Xaintrailles. Voilà que tout à coup une fille de joie, une courtisane à sa dernière incarnation, passe devant moi dans toute l'insolence de la femme qui brave la femme elle-même. Or, dans cette dernière des filles, je reconnus très-distinctement la figure du parc de Margival et de la Closerie des lilas. C'était la même femme, mais elle n'avait plus rien de la femme, sinon le masque, avec tous les stigmates des passions qui se cachent. Elle les montrait sans honte au grand jour, car il ne fait jamais nuit sur le boulevard des Italiens. Que lui importait à elle, qui ne rougissait plus? J'allai à elle, frappé au coeur, effrayé de cette déchéance. «Comment! lui dis-je, c'est toi, encore toi, toujours toi!» Elle leva la tête avec arrogance, elle éclata de rire et frappa de sa main sur son coeur. Sa robe se dégrafa, et un poignard ensanglanté tomba à ses pieds. Je n'étais plus maître de moi; la peur me prit, je m'enfuis à l'hôtel du Louvre.»
Le prêtre avait écouté ces trois histoires avec un vif intérêt.
«Vous n'avez pas compris? dit-il à Georges.
—Vous comprenez donc vous-même?»
Le prêtre s'était levé.
«Peut-être,» dit-il en serrant la main du condamné.
Et souriant avec mélancolie:
«La suite à demain,» ajouta-t-il de sa voix douce.
Quand Georges fut seul, il pensa qu'il ne pourrait plus dire longtemps:la suite à demain.
Valentine vint le surlendemain. Le prêtre avait vaincu tous les obstacles. La comtesse de Xaintrailles n'était pas encore vêtue en religieuse, mais elle était accompagnée d'une soeur de charité.
Georges du Quesnoy avait été averti la veille. Aussi ce jour-là fut un jour de fête.
L'horrible cellule fut remplie de fleurs.
Le matin, le condamné salua le soleil comme il ne l'avait jamais fait. Il demanda un miroir, comme s'il eût eu peur d'être devenu trop laid pour paraître devant Valentine.
Il se trouva plus beau que jamais, parce que sa figure avait pris plus de caractère dans la gravité. Il y avait maintenant en lui du religieux, du cénobite, de l'ascète. Toute la tête s'était spiritualisée. Il pouvait sourire encore à sa maîtresse, puisqu'il avait la blancheur des dents et la flamme humide des yeux.
Valentine arriva à midi.
Que de choses ils se dirent avant de se parler dans ces premières larmes et ces premiers soupirs qui arrêtèrent les mots de leurs lèvres!
Et, d'ailleurs, que pouvaient-ils se dire qu'ils ne sussent déjà?
Mme de Xaintrailles n'avait-elle pas compris toutes les douleurs de celui qui n'avait accompli un crime qu'à force d'amour? Georges du Quesnoy n'avait-il pas compris que puisque Mme de Xaintrailles allait prendre le voile, c'est que son coeur mourait pour lui pour ne revivre qu'en Dieu?
La première parole de Georges fut celle-ci:
«Madame, donnez-moi une heure; puisque vous devenez soeur de charité, regardez-moi comme un malade qui va mourir. Vos mains pieuses me feront l'oreiller plus doux.»
Il saisit les deux mains de Valentine.
Le prêtre, la soeur de charité et le geôlier se mirent à chuchoter ensemble comme pour ne pas entendre et pour ne pas voir.
Georges, en regardant Valentine, tout détaché qu'il fût des biens périssables, ne put s'empêcher de penser à cette beauté souveraine, tout épanouie hier, s'effaçant déjà aujourd'hui dans la prière et le repentir. Quoi! ces beaux cheveux odorants, il ne les baiserait plus! ces épaules somptueuses, il n'y cacherait plus son front tout enivré des altières voluptés! ces beaux bras aux étreintes passionnées ne se fermeraient plus sur lui! Mais quelle joie déjà pour son amour jaloux, de penser que ces beautés corporelles seraient perdues pour le monde! Nul ne viendrait s'abreuver à cette source de délices, nul n'imprimerait ses lèvres sur cette chair de pêche, de lis et de roses. Cette voix timbrée à l'or ne résonnerait plus pour les confidences amoureuses. Valentine ne partait pas avec lui, mais elle faisait un pas sur le même chemin. Elle ne mourait pas, mais elle fuyait le monde.
Que se dirent-ils?
Elle pleurait et il pleurait.
Ils évoquèrent le passé; ils rappelèrent les jours coupables, mais charmants, les ivresses, les éperduments, les abîmes roses où ils s'étaient précipités sans voir le fond dans le vertige des vertiges. Dieu les séparait violemment, mais n'avaient-ils pas pendant toute une année escaladé vingt fois le septième ciel?
Georges parla à Valentine de leur première rencontre au château de Sancy, de la marguerite effeuillée devant l'église, de leurs promenades dans le parc de Margival. Ce n'étaient que les aubes déjà lumineuses de leur amour. La passion était venue dans toute sa luxuriance quand Georges s'était jeté dans les bras de Valentine à l'hôtel du Louvre. Quels divins battements de coeur! C'était le paradis retrouvé. Ils avaient bu à pleine coupe toutes les délices?
Georges du Quesnoy se rejetait aveuglément dans le passé, maisValentine le rappela malgré lui aux douleurs du présent.
«Je vous ai promis une heure, lui dit-elle, nous avons dévoré trois quarts d'heure. Ne parlons plus de nous, parlons de Dieu. Ne parlons plus d'hier ni d'aujourd'hui, parlons de demain.
—Demain, dit Georges, je mourrai en vous, parce que je mourrai enDieu.
—Et moi, dit Valentine, je ne veux vivre que pour prier pour vous; mais jurez-moi de passer vos derniers jours humilié dans les grandeurs de la religion. Si vous saviez comme c'est bon de se tourner vers Dieu! Le jour où vous m'avez quittée j'ai voulu mourir. Un rayon du ciel a traversé mon âme. C'était la grâce. Je me suis agenouillée, j'ai pleuré, j'ai prié. Quand je me suis relevée, mon désespoir s'était fait héroïsme. Je me suis vue dans la psyché et j'ai condamné ma beauté à disparaître. Dès ce jour-là, j'ai juré que je mourrais soeur de charité. Certes, je suis fière de mon sacrifice, puisque toute ma fortune, sinon celle de M. de Xaintrailles, me revenait par sa mort. Eh bien, je donnerai ma fortune aux pauvres, comme je donnerai ma beauté à la cellule. Si j'ai attendu pour entrer en religion, c'est que je voulais vous revoir. L'abbé—— est un saint homme; il a compris que je vous apporterais l'amour de Dieu, voilà pourquoi je suis venue.
—C'est irrévocable? dit Georges en mesurant toute la grandeur du sacrifice.
—Oui, maintenant que je vous ai vu, je n'attends plus que le jour terrible….
—Je comprends, dit Georges.
—Oui, vous avez compris, mon ami. Ce jour-là, à l'heure où Dieu vous recevra, je me jetterai au pied de l'autel, et je ne retournerai plus la tête.
Georges et Valentine s'embrassèrent dans les sanglots.
La soeur prit Valentine et l'entraîna, le prêtre prit le condamné et lui montra le crucifix.
Mais la passion était encore la plus forte: Georges ne baisa pas le crucifix, il se précipita comme un lion vers Valentine.
Elle-même s'était retournée.
Ils se jetèrent éperdument dans les bras l'un de l'autre, comme s'ils cherchaient la mort dans cette dernière et solennelle étreinte.
Je ne sais si le pressentiment avait frappé, l'esprit de Georges: trois jours après cette visite, quand on alla le prendre pour la mort, on le trouva tout éveillé qui crayonnait quelques pages. On s'imagina que c'était une lettre: c'était les feuillets volants d'un manuscrit sur leLibre Arbitre.
«Tenez, mon père, dit-il, en embrassant le prêtre des condamnés; vous lirez ceci en souvenir de moi. Ce n'est pas très-orthodoxe, mais, rassurez-vous, je vais mourir en Dieu.»
Et après un silence:
«Quand vous reverrez Mme de Xaintrailles, remettez-lui ces fleurs fanées; cueillies avec elle dans le Parc-aux-Grives. Je les ai brûlées sur mon coeur, je les ai sanctifiées par mes larmes et par mes prières.»
Georges se confessa et communia.
Dans sa confession il dit au prêtre:
«Vous n'imaginez pas comme j'ai passé une bonne nuit! J'étais libre et je courais comme un enfant les sentiers de mon pays. Mais je ne pouvais franchir le saut-de-loup du Parc-aux-Grives.»
Pendant la «toilette des condamnés», l'abbé—— lut la première page volante crayonnée par Georges:
«Les âmes en peine, ces âmes voyageuses qui ne sont ni du paradis ni de l'enfer, parce qu'elles ne sont détachées ni du bien ni du mal, ont été condamnées à représenter l'esprit de Dieu et l'esprit de Satan devant les âmes de la terre.
«Nous sommes tous les jouets de ces âmes en peine. Nous avons chacun la nôtre.
«On s'imagine qu'on vit en liberté et qu'on fait ce qu'on veut; mais on obéit sans le savoir—et sans le vouloir—à cette âme en peine qui a veillé sur notre berceau et qui nous conduira jusqu'à la tombe.»
Le prêtre dit à Georges:
«Ce que vous avez écrit, c'est la légende du Mal dominant le Bien. Mais il n'y a sur la terre qu'une volonté: c'est celle de Dieu. Tout homme qui marche dans l'esprit de Dieu est maître de ses passions.»
Ce jour-là, quoiqu'on n'eût pas annoncé la veille le spectacle, il y avait foule pour la tragédie devant la place de la Roquette, quand cinq heures sonnèrent à Sainte-Marguerite. C'était l'heure. Les premières représentations sont presque toujours en retard. Le théâtre était disposé avec ses décors funèbres, mais les acteurs n'arrivaient pas. Les gamins grimpés sur les murs, sur les arbres, jusque sur les toits, commençaient à siffler.
«La toile! ou mes six sous! dit un gavroche.
—Patience, cria un de ses camarades, voilà le gaz allumé.»
Le soleil venait de jeter sur la guillotine son premier baiser du matin.
Une grande rumeur s'éleva: la porte de la Roquette venait de s'ouvrir.
On vit s'avancer, pâle, mais fier, mais ferme, un jeune homme qui regarda sans émotion visible l'horrible machine de mort.
«Dieu est au delà,» lui dit un prêtre plus pâle encore.
—Je le crois, mon père, dit le condamné; quand j'aurai monté ces degrés, je n'aurai plus qu'un pas à faire.
Georges du Quesnoy embrassa l'abbé—— et sourit au bourreau.
M. de Paris s'inclina devant lui pour passer le premier.
«Faites, monsieur, vous êtes chez vous, dit le condamné.»
Le prêtre mit un pied sur la première marche comme pour montrer le chemin au condamné, qui devança l'abbé—— et monta deux marches sans chanceler.
«Adieu, mon père. Voyez souvent Mme de Xaintrailles. Dites-lui bien que c'est elle qui m'a fait croire à Dieu.
Avant de monter sur le dernier théâtre de sa vie, il pencha la tête vers le crucifix que lui présentait l'abbé——. Il y appuya ses lèvres avec onction. Deux larmes de foi et de repentir tombèrent de ses yeux.
Quand Georges fut sur la seconde marche, il jeta un regard autour de lui, comme pour dire adieu au ciel et aux hommes.
Il vit passer dans la foule,—dans l'horrible foule en haillons,—qui la veille s'était enivrée de vin et qui allait s'enivrer de sang, une figure qu'il connaissait bien.
«Valentine!» cria-t-il.
Mais, en regardant mieux, il vit bien que ce n'était pas la comtesse de Xaintrailles.
C'était une jeune fille vêtue de blanc, les pieds nus, les bras levés, les mains jointes, la chevelure flottante, ceinte d'un cercle d'or, dans l'attitude de la prière.
Georges du Quesnoy se retourna vers le prêtre:
«Voyez-vous? lui dit-il d'une voix étouffée.
—Que voulez-vous dire, mon enfant? dit le prêtre en montant sur la première marche.
—Ne voyez-vous pas là-bas celle dont je vous ai si souvent parlé, là-bas, dans ce groupe noir, toute blanche?….»
A cet instant le bourreau fit un signe d'impatience.
«Le bourreau a failli attendre! dit le condamné. Une seconde encore, monsieur de Paris, et je suis à vous.»
Et penchant la tête vers le groupe qu'il avait indiqué à l'abbé.
«Voyez, c'est elle, toujours elle. Mais quelle étrange métamorphose! Il semble qu'elle ait perdu jusqu'au souvenir de ses mauvaises passions. Elle a repris comme par miracle sa robe d'innocence et sa candeur de seize ans. Voyez! elle vient de me sourire avec la bouche d'un ange!»
Cette fois le condamné se sentit chanceler.
«Finissons-en, dit le bourreau,» avec une grâce onctueuse.
Mais le condamné voulait voir encore.
«Regardez bien! dit-il à l'abbé——, la voilà qui monte … qui monte … qui monte encore … Elle s'est envolée au ciel.
—Mon enfant, dans un instant vous la retrouverez. Vous avez compris, n'est-ce pas, que celle que vous avez vue aux quatre époques de votre vie,
Celle qui a été belle, pure, suave, divine,
Celle qui a été folle de son corps,
Celle qui a vendu son âme et qui a trempé ses mains dans le sang,
Celle qui s'est repentie et s'est envolée toute blanche au ciel:
C'est votreâmequi vous est apparue!»
Ce fut un horrible frisson dans la foule, quand on vit cette belle tête couronnée d'un rayon de suprême intelligence, couchée sous le couteau et tombant dans le panier.
Les spectateurs se souviennent encore que l'horrible coupe-tête mal machinée ce jour-là résista cinq secondes au bourreau, ce qui donna le temps au condamné de tourner à demi la tête par curiosité. Cette fois il aurait pu dire à monsieur de Paris: «J'ai failli attendre!»
A la même heure, puisque cinq heures sonnaient à la chapelle des Missions-Étrangères, la comtesse de Xaintrailles se jeta le front sur les marches de l'autel, pour s'abîmer dans la prière, en attendant l'heure d'entrer en religion.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit Valentine tout en larmes, c'est moi qui l'ai tué.»
A Madame——
Les nouveaux romans d'Arsène Houssaye, par Jules Janin
I. La Vision du château de Margival
II. Tout et rien
III. Il était une fois
IV. Mlle Valentine de Margival
V. Le Monde des esprits
VI. Les Bucoliques
VII. Point du tout
VIII. Les Étoiles
IX. Daphnis et Chloé
X. L'Amour qui raisonne
XI. Desesperanza
XII. Qu'il ne faut pas toujours aller à la messe
XIII. Le dernier Coup de minuit
XIV. La Lune de miel
I. Le Portrait fatal
II. Comment Georges du Quesnoy étudia le droit
III. Le Coeur maître de l'Esprit
IV. Vision à la Closerie des lilas
V. Comment Pierre du Quesnoy mourut de mort violente
VI. La Voyante
VII. Les Déchéances
VIII. LeMisereredu piano
IX. Voyage sentimental
X. La Chimie et l'Alchimie
XI. Le Miracle du jeu
XII. La Bacchante
XIII. La Destinée
XIV. La Baigneuse
XV. Promenade au bois
XVI. Que le bonheur est un rêve quand on n'a pas d'argent
XVII. Le Mari et l'Amant
XVIII. La Préface du crime
XIX. Le Crime
I. La troisième Vision
II. Le Lendemain
III. Le Déjeuner aux fraises
IV. La Cour d'assises
V. La Roquette
VI. La Confession
VII. L'Adieu
VIII. La Guillotine
IX. Le dernier Rendez-vous