Sur des rivages humidesEt peuplés de crocodils,Les Juifs gémissaient, et ilsBâtissaient des pyramides,Sans autre consolationQue de manger des oignons.
Sur des rivages humidesEt peuplés de crocodils,Les Juifs gémissaient, et ilsBâtissaient des pyramides,Sans autre consolationQue de manger des oignons.
Sur des rivages humidesEt peuplés de crocodils,Les Juifs gémissaient, et ilsBâtissaient des pyramides,Sans autre consolationQue de manger des oignons.
Sur des rivages humides
Et peuplés de crocodils,
Les Juifs gémissaient, et ils
Bâtissaient des pyramides,
Sans autre consolation
Que de manger des oignons.
Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un son vague et délicieux.
Sachez que les crocodilesSont de féroces lézards,Plus grands que le pont des Arts,Qui mangeaient les Juifs par mille.Les oignons, dans ces malheurs,Leur tiraient encor des pleurs.
Sachez que les crocodilesSont de féroces lézards,Plus grands que le pont des Arts,Qui mangeaient les Juifs par mille.Les oignons, dans ces malheurs,Leur tiraient encor des pleurs.
Sachez que les crocodilesSont de féroces lézards,Plus grands que le pont des Arts,Qui mangeaient les Juifs par mille.Les oignons, dans ces malheurs,Leur tiraient encor des pleurs.
Sachez que les crocodiles
Sont de féroces lézards,
Plus grands que le pont des Arts,
Qui mangeaient les Juifs par mille.
Les oignons, dans ces malheurs,
Leur tiraient encor des pleurs.
«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?»
C'est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit à causer bruyamment avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la sérénade. L'écho seul profita des deux couplets suivants:
Ce peuple rempli d'audace,Mais n'aimant pas à mourir,Aurait voulu déguerpirPour aller vivre en Alsace;Mais pour s'en aller, d'abordIl fallait un passe-port.Un monarque légitime,Mais plein de perversité,Leur retenait leurs papiers:Il n'aura pas notre estime.Si vous ne savez son nom,C'était le roi Pharaon.
Ce peuple rempli d'audace,Mais n'aimant pas à mourir,Aurait voulu déguerpirPour aller vivre en Alsace;Mais pour s'en aller, d'abordIl fallait un passe-port.Un monarque légitime,Mais plein de perversité,Leur retenait leurs papiers:Il n'aura pas notre estime.Si vous ne savez son nom,C'était le roi Pharaon.
Ce peuple rempli d'audace,Mais n'aimant pas à mourir,Aurait voulu déguerpirPour aller vivre en Alsace;Mais pour s'en aller, d'abordIl fallait un passe-port.
Ce peuple rempli d'audace,
Mais n'aimant pas à mourir,
Aurait voulu déguerpir
Pour aller vivre en Alsace;
Mais pour s'en aller, d'abord
Il fallait un passe-port.
Un monarque légitime,Mais plein de perversité,Leur retenait leurs papiers:Il n'aura pas notre estime.Si vous ne savez son nom,C'était le roi Pharaon.
Un monarque légitime,
Mais plein de perversité,
Leur retenait leurs papiers:
Il n'aura pas notre estime.
Si vous ne savez son nom,
C'était le roi Pharaon.
Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, bien décidée à entraîner sa tante dans les avenues du parc où l'on n'entendait que les rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées jusqu'aux oreilles de Mme Michaud.
«Tiens! dit-elle, une sérénade!
—Je n'ai rien remarqué, ma tante.
—Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai pourtant bien entendu. Là! Qu'est-ce que je te disais?
—Vous vous trompez, ma tante; c'est votre migraine.
—Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais oui! c'est la complainte de Fualdès.
—Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur.
—Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s'il ne travaille guère! Si son ouvrage ressemblaità son ramage! Attends! Viens par ici, nous allons le surprendre.»
Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit, par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.»
Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, entonna le vingt-sixième couplet:
Moïse rendit visiteAu roi qui mourait de faim:Il faisait un dîner finAvec quatre pommes cuites,Sans avoir même un misé-Rable de lièvre en civet.
Moïse rendit visiteAu roi qui mourait de faim:Il faisait un dîner finAvec quatre pommes cuites,Sans avoir même un misé-Rable de lièvre en civet.
Moïse rendit visiteAu roi qui mourait de faim:Il faisait un dîner finAvec quatre pommes cuites,Sans avoir même un misé-Rable de lièvre en civet.
Moïse rendit visite
Au roi qui mourait de faim:
Il faisait un dîner fin
Avec quatre pommes cuites,
Sans avoir même un misé-
Rable de lièvre en civet.
«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la complainte de Fualdès!
—Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit de changer de chanson.»
Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. Mme Michaud raconta à déjeuner qu'elle avait passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé, qui chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de grands yeux aux prétendants. Lorsqu'ils apprirentque Victorine avait été de la partie, leur surprise tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais eu une grande sympathie pour M. Fert, mais ils commençaient à le prendre sérieusement en aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de commander son buste à qui bon lui semblait, mais promener sa nièce nuitamment avec un jeune homme de trente ans au plus, ceci passait la plaisanterie. Ce sculpteur, après tout, n'était pas un aigle. Ses principaux chefs-d'œuvre étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis quinze jours à un malheureux buste sans parvenir à l'ébaucher. Sa conversation n'était rien moins que pétillante; il parlait peu, et l'esprit ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien se tenir en garde contre ses engouements d'une heure. Elle exposait les intérêts les plus sérieux de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du caprice: bref, il était temps que le marquis revînt au château.
En attendant, tout le monde fut exact à l'heure de la séance. Daniel, passablement découragé, enleva pour la quinzième fois les linges humides qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. M. Lefébure et M. de Marsal le regardaient d'un air de pitié maussade et malveillante. Victorine, un peu troublée par l'attente de son père,se demandait avec anxiété comment le pauvre garçon sortirait de l'impasse où il s'était fourvoyé. Elle gourmandait sa tante et la rappelait par instants à la pose, mais elle avait soin de ne l'y pas laisser longtemps.
«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda Mme Michaud à Daniel. Les heures se suivent et ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez, et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant!
—Madame, reprit Daniel, je connais bien votre figure, je commence à vous savoir par cœur, et il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage en une heure, si vous pouviez poser seulement un peu.
—Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne connais plus personne, je pose!» dit la bonne femme en faisant une demi-culbute assise, accompagnée d'une grimace des plus originales, «et je supplie la galerie d'observer la loi du silence. Ah! si j'étais une jolie fille comme Victorine, vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste que vous êtes!
—Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant la physionomie de Daniel, croyez-vous qu'on devienne artiste par amour?
—Sans doute, mademoiselle; à une seule condition.
—Et laquelle?
—Bien peu de chose: dix ou douze ans de travail!
—Vous êtes un homme de prose: vous ne croyez pas à la puissance de l'amour.
—S'il y avait des incrédules, interrompit galamment M. de Marsal, vous n'auriez pas à prêcher longtemps pour les convertir.
—Capitaine, si vous me faites des compliments, je raisonnerai tout de travers. Où en étions-nous? Ma tante, tenez-vous droite. Je disais que l'amour peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse.... quelle princesse? la princesse Atalante, fille du roi de je ne sais où. Je me promène dans un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de quatre licornes blanches: c'est plus rare et plus joli. Un berger, qui gardait ses brebis, me voit passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour moi. Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet.
—Par quelle voie, s'il vous plaît?
—Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une colombe apprivoisée; cela se rencontre tous les jours. Or, le sonnet est admirable, donc l'amour a fait un poëte.
—Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en riant M. Lefébure: il a enseigné la prosodie, l'orthographe et l'écriture à un homme qui ne savait que garder les moutons, et cela en un jour! sansparler des règles particulières du sonnet, qui sont fort compliquées, à ce que l'on assure. Je lisais dernièrement un petit poëme, rédigé par un dentiste....
—C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la peinture! Une jeune Italienne est aux mains d'un barbon, qui prétend l'épouser malgré elle. Un beau seigneur de la ville voisine s'introduit au château sous l'habit et le nom d'un peintre renommé; il n'a jamais manié le pinceau, mais l'amour conduit sa main: direz-vous encore que cela ne s'est jamais vu?
—A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le voir. Le dessin est une orthographe qui ne s'enseigne pas en trente leçons; et, quant à la couleur, nous avons des membres de l'Institut qui n'ont jamais pu l'apprendre.
—Est-ce vrai, monsieur Fert?
—Oui, mademoiselle.
—Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous mettre aussi la sculpture contre moi? Accordez-moi seulement qu'un homme du monde, un gentilhomme, qui n'a jamais manié vos ébauchoirs, peut, à force d'amour, pour se rapprocher de celle qu'il aime, faire.... un buste!
—Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que j'aurais crue impossible il y a six mois.
—Et maintenant?
—Maintenant, je suis de votre avis: je crois aux miracles de l'amour.»
Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout son sang refluait vers le cœur.
«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
—Pas trop longue, et je peux vous la raconter.»
Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; Daniel poussa vivement sa besogne, tout en suivant son récit avec une lenteur francomtoise.
«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe pour l'ambassadeur d'Espagne. Je reçus la visite d'un homme de mon pays et de mon âge, un camarade d'école, appelé Cambier. Il était venu à Paris pour écrire; mais il n'écrivait guère, ou il écrivait mal. Il rédigeait un journal appeléla Feuille de Rose, l'Impartial de la parfumerie, je ne sais plus au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait souvent besoin de cent sous. Il portait, au mois de janvier, une jaquette laine et coton dela Belle-Jardinière, avec un chapeau gris à poil hérissé. Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée Coralie qui pose pour la tête et les mains. Elle est vraiment belle, et elle se conduit bien; elle demeure avec sa tante dans ces environs-ci, rue Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une demi-heure comme un hébété; lorsqu'elle sortit, il me fit toute sorte de questions sur elle. Il n'avaitjamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme qu'il avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il me demanda son nom; il chercha son adresse sur l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait la revoir à tout prix. Il était capable de la demander en mariage et de confondre deux misères en une. Je l'avertis qu'il serait probablement mal reçu, parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait pas à la marier. Alors il me supplia de la faire venir chez moi pour poser, quand même je n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de payer les séances! Je ne fis pas grande attention aux sottises qu'il dit; il avait l'air d'un fou. Les jours suivants je m'absentai régulièrement; je travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier, je vis son nom écrit dix ou douze fois sur la porte. Notez que je suis aux Ternes et lui rue de l'Arbre-Sec. Enfin il me joignit. Il était allé voir Coralie, qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant sa visite, il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que je ne sois pas sculpteur! elle viendrait chez moi, et je pourrais la regarder tout mon soûl.» Il me demanda quelques vieux outils à emprunter; je lui en donnai une poignée. Un mois après (c'était au milieu de février) il revint me voir. Vous auriez dit un autre homme; je ne le reconnaissais plus. Il avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait le jarret en marchant; un peu plus, il auraitchanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé, c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à me parler de Coralie; il en était plus amoureux que jamais, et il espérait s'en faire aimer. Pour commencer, il avait fait son buste de mémoire, et il croyait avoir réussi. Il ne me laissa pas de repos que je n'eusse vu son ouvrage. Bon gré, mal gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule nous mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec; c'est là qu'il demeurait, au-dessus de la fontaine, et bien au-dessus. Je n'ai pas compté les étages, mais il y en avait six ou sept. Le buste était placé sur une sorte de table de nuit. En ce temps-là je ne croyais pas aux miracles de l'amour, et j'étais aussi sceptique que M. Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut ôté le linge, fut: «Ce n'est pas toi qui as fait cela!» Je vous jure, sans fausse modestie, que je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et tout ce que je ferai pour ce buste de Coralie. C'était quelque chose de naïf et de savant, de vigoureux et de passionné, qui rappelait certaines peintures d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si vous voulez, quelques-unes des plus belles sculptures du moyen âge. Le fait est que ce buste en terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme une lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout ce qui me passa par la tête; j'étais plus contentque ceux qui découvrent une mine d'or. Il me remerciait, il m'embrassait, il était fou de joie: il voyait déjà le jour où Coralie viendrait dans son atelier. Je le priai de m'attendre le lendemain jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David, M. Rude et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la main et lui dirent qu'il était un grand artiste. Ils déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste et le mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un coup d'œil le dénûment de cette chambre où il n'y avait pas trente francs pour le mouleur. Mon signe fut si bien compris, qu'après notre départ, Cambier trouva plus de cinq louis sur sa commode.
«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il vous plaît.
—Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda M. Lefébure. Le public ne l'a pas vu; les critiques d'art n'en ont rien dit!
—Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les tigres, qui mangent volontiers leurs enfants. Huit jours après cette visite, je retournai chez Cambier. Il était debout devant sa maison, les pieds dans la neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne en regardant la fontaine et les porteurs d'eau. Il me reconnut quand je lui eus frappé sur l'épaule. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit: «Tu vois, je m'amuse.—Et tes amours?—Ah!c'est vrai. Je suis allé chez Coralie avec mon buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert la porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par amour pour elle, et ce que vous m'aviez tous dit, et que je serais un artiste, et qu'elle viendrait poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait bien de moi, que je l'ennuyais, et que je pouvais remporter mon plâtras. Je ne l'ai pas emporté bien loin; je l'ai cassé contre la borne.»
—Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de Guéblan.
—Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne trois francs par jour.
—Quel bonheur! s'écria Mme Michaud.
—Comment? demanda toute l'assistance.
—Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis frappante; je saute aux yeux! Ah! mon cher artiste, je veux aussi vous sauter au cou!»
Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait guère.
Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il avait fait plus de progrès en deux heures qu'en toute une quinzaine. Mme Michaud avait posé sans le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit de Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol, et son ouvrage, pour être improvisé, n'en était pas moins heureux. Tout le monde en convint, jusqu'àVictorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son trouble, elle dit à Daniel:
«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour faisait des miracles!»
Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire de M. Cambier. Il se tenait les bras croisés devant son buste, et disait en lui-même: «Voilà une ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la gâter. Nous sommes au 1erjuillet, j'ai du temps devant moi. Si ces messieurs voulaient bien me laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans quinze jours, et je pourrais demander quinze cents francs d'avance.»
Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait Victorine. L'ambassade d'Espagne.... une fille qui demeure ici, avec sa tante.... un jeune homme de son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par amour.... Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et par quel sortilége ce bloc de terre a-t-il pris la figure de Mme Michaud?»
Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le 1erjuillet pour l'heure du dîner, et quoiqu'il n'eût pas écrit depuis quatre jours, on connaissait si bien son exactitude mathématique, que son appartement était prêt et son couvert sur la table.
Après la séance triomphale où le buste s'était ébauché par miracle, Daniel, radieux comme un soleil, courut au fumoir remplir son porte-cigares.La pendule de Don Juan marquait six heures dix minutes: on avait donc, avant de s'habiller, une bonne demi-heure de récréation.
Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser la salle d'armes. C'était une grande pièce carrée, parquetée en sapin, non cirée, et tapissée d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte les épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves et toutes brillantes, et les épées d'assaut, rouillées au contact des mains et ébréchées par les parades. M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets, dont la souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse.
Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure en contemplation devant une panoplie. L'avocat n'avait digéré ni les succès du nouveau venu, ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice que Mme Michaud venait d'appliquer si généreusement sur la figure de son sculpteur. Ajoutez que depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice. Le sang le tourmentait; il sentait des démangeaisons dans les mains, il était comme Mercure lorsqu'il rencontra Sosie. Il demandait au ciel un homme, un seul homme, un pauvre petit homme à qui il pût rompre les os. Dans ces dispositions philanthropiques, il caressait du regard les épées mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont le bouton laisse un bleu sur le corps. Daniel luiapparut comme une victime envoyée par la Providence: qu'il serait doux de marbrer à tour de bras une poitrine si large et si appétissante! La victoire n'était pas douteuse: quinze ans de salle et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers, avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà rencontré trois amateurs plus forts que moi, lord Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.» C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, excepté les trois premiers tireurs de Paris.» Il éprouvait le besoin de donner une bonne leçon d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se montrer supérieur à l'homme qu'on n'aime pas, mais c'est double plaisir quand la démonstration peut se faire dans une salle d'armes.
Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure. Il ne le trouvait pas beau, et il n'eût fait son portrait ni pour or ni pour argent; il l'avait trouvé importun pendant quinze jours, de deux heures à six; mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. Il s'arrêta à causer avec lui, examina les armes, accepta un gant et une épée, et se laissa coiffer d'un masque avec la candeur innocente d'un agneau paré pour le sacrifice. Le belliqueux avocat se rua sur lui sans crier gare! et lui appliqua vingt coups de bouton en moins de temps que je n'en mets à le raconter: c'était une grêle. En poussant chaque botte, il murmurait intérieurement: «Tiens! tiens!tiens! voilà pour ta sculpture! voilà pour ta musique! voilà pour t'apprendre à voler comme un hanneton au milieu de mes amours et de mes affaires!»
Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque fois qu'il était touché, il disait conformément aux règles du jeu:
«Touche—touche—touche!»
Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure s'arrêta pour reprendre haleine et pour éponger son front qui ruisselait. Daniel n'avait ni plus chaud ni plus froid qu'au moment où il avait croisé le fer. Il regarda la figure pourpre de son adversaire, et dit en lui-même: «Maintenant, je sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!»
Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort mal. Sa furie française pouvait déconcerter un novice, et sa main était assez vite pour surprendre un maladroit; mais il se découvrait à chaque instant, il attaquait par des coupés, il ripostait avant de parer, il s'éblouissait lui-même, partait en aveugle, et ne voyait ni son fer ni le fer de l'adversaire. «A mon tour!» dit l'artiste.
Il soutint de pied ferme un second assaut plus furieux que le premier, para, riposta, fit chaque chose en son temps, ne reçut pas un coup de bouton, et rendit avec usure legiletqu'on lui avait donné. M. Lefébure n'en voulut pas convenir. Dansl'escrime, comme dans tous les jeux, il y a de bons et de mauvais joueurs; il était joueur détestable. Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché, il disait en ripostant:
«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a glissé! mauvais coup! manqué! Nous ne compterons pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle touché!
—Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son masque: il me semble que si votre fer était démoucheté, je n'aurais pas reçu une égratignure.
—Pas même à la première reprise? demanda M. Lefébure d'un ton goguenard. Cependant, soyons juste: la deuxième valait un peu mieux. Nous recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le temps de souffler.»
Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi chez un galant homme le mettait hors de lui. Il aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir raison. «Recommençons,» dit-il.
Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de M. Lefébure d'être ébloui et de cligner des yeux. Daniel lui rendit fèves pour pois, et les coups de bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit le bouquet d'un feu d'artifice.
«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur une banquette: je crois, monsieur, que nous sommes de force.
—Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une rondeur charmante, je croyais bien vous avoir battu.
—Comment! comment! j'ai gagné la première manche, la deuxième est nulle, et la troisième est à vous.
—Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût nulle.
—Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné deux ou trois coups de bouton, et je me flatte de vous les avoir rendus.
—Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous plaît-il de faire la belle?
—Aurons-nous le temps?»
La porte de la salle de billard était ouverte, M. Lefébure y entra, regarda l'heure au cartel et revint en disant: «Il est moins vingt.» Pendant son absence, Daniel décrocha une épée de combat parfaitement aiguisée et il la substitua à celle de M. Lefébure. «Nous verrons bien!» dit-il en lui-même. Il poursuivit tout haut:
«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un coup, touche qui touche. Allons, monsieur, en garde!»
M. Lefébure saisit son fer et courut comme un fou sur l'artiste, qui se tenait sévèrement en garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés, dont le dernier fouetta rudement l'avant-brasde Daniel. L'avocat abaissa aussitôt sa pointe.
«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment.
—Je ne crois pas, monsieur.
—Je croyais être bien sûr, monsieur.
—Vous vous êtes trompé, monsieur.
—C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais parié que je vous avais touché en pleine poitrine.
—Si vous en êtes sûr, monsieur....
—Parfaitement sûr, monsieur.
—Alors, comment se fait-il que je sois encore vivant, monsieur?
—Je ne comprends pas, monsieur.
—Veuillez regarder la pointe de votre épée.»
M. Lefébure se sentit chanceler.
«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, dit-il aussitôt; vous avez fait là une terrible plaisanterie: vous m'avez exposé à vous tuer.
—Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me toucheriez pas.»
Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis de Guéblan étaient arrivés à la porte de la salle d'armes, et leur entrée empêcha la discussion de dégénérer en querelle.
«Quel homme! pensait Victorine; c'est un preux échappé de quelque vieux roman.» LorsqueDaniel eut été présenté au marquis, elle s'approcha de lui et lui dit à l'oreille:
«M. Daniel, je vous défends de risquer votre vie.
—Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur.
Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt la figure de Daniel, M. Lefébure lui fit froide mine, M. de Marsal le regarda avec stupéfaction comme un enfant regarde les ombres chinoises; Mme Michaud célébra ses louanges sur tous les tons, et Victorine fut en extase devant lui. Quant au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de dent.
On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. Un maître de maison qui rentre chez lui après une absence de quinze jours a cent questions à faire, et M. de Guéblan en avait mille à adresser à Mme Michaud.
Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle dans cette conférence. Elle ne se mit pas au lit; elle prit un livre, et ce qu'elle lut ne lui profita guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués contre l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les moyens de déjouer la politique de Daniel. Danielse coucha bravement à dix heures, et dormit tout d'une étape jusqu'au lendemain matin.
«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, j'ai fait ce que tu as voulu: j'ai ouvert un concours qui n'est pas sans danger, ni surtout sans ridicule, en agréant deux prétendants à la fois. Je ne vois pas que la question ait fait de grands progrès en mon absence. Où en sommes-nous? que dit Victorine?
—Toujours le même discours: elle ne dit rien; mais si elle a pour un centime d'entendement, elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à tous les deux jusqu'à ce que vous l'ayez compris: on n'épouse pas un homme, mais un nom. Une femme va partout sans son mari; mais il faut, bon gré, mal gré, qu'elle traîne son nom après elle. Dans un salon, ceux qui la voient danser ne s'informent pas si son mari est grand ou petit; on dit: «Comment donc s'appelle cette jolie femme qui valse là-bas?» Le nom! mais il éclipse tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la portée de tout le monde.
—Bah! on en fabrique tous les jours, et...
—Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il jeter les diamants dans la rue? Tu ne sais pas tout ce qu'il y a de flatteur pour l'oreille dansun joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; il y a cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle marquis de Guéblan. Ah! si tu pouvais seulement, pour dix minutes, t'appeler Michaud! Dire que je suis bien née, tout comme toi, ta sœur de père et mère, et que je m'appellerai éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à mon mari, Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix avec lui, je l'ai aimé malgré son nom et tous ses autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il pas emporter son Michaud dans l'autre monde? Enfin! poursuivit-elle avec un gros soupir, j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à une condition, c'est que Victorine ne s'appellera pas Michaud.
—Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs....
—Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est pas accompagné d'un titre, surmonté d'une couronne, flanqué d'un écusson, rentre dans la grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en France, et j'en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!
—Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s'appeler Mme de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des titres....
—Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébureest connu par son nom dans tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!»
M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour repousser M. de Marsal. Il savait que le dernier rejeton d'un famille si ancienne ne consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis désirait passionnément de n'être pas le dernier des Guéblan. Il se disait encore, en regardant du coin de l'œil la figure du capitaine, qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de sa sœur, quoiqu'il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se mettait à l'abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure.
Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa beaucoup Mme Michaud.
«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n'aura plus besoin d'épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoibon poursuivre le superflu? Le nécessaire, c'est cent mille francs de rente; Victorine ne mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste, qu'elle a une préférence pour M. de Marsal.
—Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n'aurions pas discuté. Mais es-tu bien sûre?...
—Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous la confesserons à nous deux.»
Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage muet. Depuis qu'elle était sûre d'être aimée, la joie s'échappait par ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques qui se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont fleurir à la surface de l'eau.
Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation de son père, qui la priait de nommer franchement celui qu'elle préférait.
«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud.
—Ni l'un ni l'autre, répondit-elle.
—Et pourquoi, ma nièce?
—Parce que je ne les aime pas, ma tante.
—Comme tu dis cela! Je ne te demande pas si tu es amoureuse d'un de ces messieurs; onse marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite.
—Je veux aimer mon mari d'avance.
—D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais rien de choquant comme ces mariées qui raffolent de leur mari: elles ont l'air d'être à la noce! Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais, je l'estimais, je faisais le plus grand cas de son caractère, mais je ne l'aimais pas plus que l'empereur de la Chine. L'amour est un arbre qui croît lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui pousse vite.
—Chère tante, est-il aussi de bon ton qu'un mari épouse une femme sans l'aimer?
—Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises!
—C'est qu'il me semble que ces messieurs ne m'aiment ni l'un ni l'autre.
—Comment!
—Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien étudiés, surtout depuis qu'on travaille au buste. Voici, en quelques mots, le résumé de mes observations.
—Nous écoutons.
—M. de Marsal est un homme bien né, bien élevé, d'un caractère doux, d'une humeur égale, et de manières fort agréables.
—Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud.
—Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et élégant, la voix belle, la parole émouvante, le geste noble et résolu.
—Eh! eh! murmura le marquis.
—Patience, mon père! L'un est blond, l'autre est brun; l'un est mince, l'autre est gros; l'un est pauvre, l'autre est riche: et cependant on croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se ressemblent dans leurs façons avec moi. Ils me disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les avaient apprises dans un manuel. Ils me regardent de la même façon; ils n'ont pas deux manières de m'approuver lorsque je parle. Si je leur souris, ils triomphent uniformément; si je leur fais la moue, ils courbent le front sous le poids d'une même douleur. On dirait qu'ils s'entendent pour faire tomber la conversation sur le chapitre du mariage, et chacun se met en frais d'éloquence pour prouver qu'il serait le meilleur des maris. Pour peu que je blâme l'indifférence, ils froncent le sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce contre la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément une béate indifférence. Si ma tante disait un seul mot contre l'avarice, ils courraient faire des ricochets avec des pièces de quarante francs; si elle réprimandait la prodigalité, ils chercheraient des épingles sur le tapis! Ce n'est pas ainsi que l'on aime!
—Qu'en sais-tu?
—Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout à mon âge: il n'a pas les yeux fatigués! Si ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais au moins de la reconnaissance. Mais quand leurs attentions me laissent indifférente, c'est qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à ma dot à les remercier.»
M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de sa fille que du ton dont elle parlait. Jamais il ne l'avait vue aussi animée. Il voulut l'examiner de plus près; il la prit par les deux mains, la tira de son fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux.
«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il.
Victorine éprouvait cette première transfiguration que l'amour heureux produit chez les jeunes filles: elle s'épanouissait.
«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son père.
Elle l'embrassa pour toute réponse.
«Il est noble?
—Comme un roi.
—Riche?
—Comme ma tante.
—Beau?
—Comme toi, mon bon père; et brave, et fier, et spirituel comme toi!
—Nous le connaissons?
—Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez pas.
—Où l'as-tu rencontré?
—A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier.
—Il y a un siècle!
—Oui; je suis restée six mois sans nouvelles.
—Il t'a oubliée?
—Non.
—Comment le sais-tu?
—J'en ai les preuves.
—Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma fille.
—Oh! mon père!
—Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!»
Victorine eût été fort embarrassée de répondre. Mme Michaud dit au marquis: «Tu lui as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi seule avec elle, elle me dira son secret.»
Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler sa tante. Le fait est qu'elle ne lui dit pas son secret, et qu'elle l'enrôla dans une conspiration contre les prétendants. On se promit de leur prouver à eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour que pour la fortune de Mme Michaud. Victorine eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand maître en stratégie. Séance tenante, elle découpa, dans un volume de laBibliothèque bleue, la phrasesuivante, qui fut mise sous enveloppe à l'adresse de M. Lefébure:
«La dame et sa nièce se marièrent le même jour aux deux chevaliers qu'elles aimaient, et ceux qui se trouvèrent dans la chapelle du château virent deux belles cérémonies.»
«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur lui apportera ce chiffon anonyme, il ne le jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira. Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque de lui.... un mauvais plaisant.... un tour d'écolier. Quand j'ai dû épouser M. Michaud, mon père a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre autres où l'on affirmait que mon futur était marié à quatre femmes en Turquie! Ensuite, il se grattera la tête, et il se dira que je suis bien assez folle pour convoler en secondes noces, avec mes moustaches et mes cheveux gris. Si je me marie, la conséquence est nette: tu entres de plain-pied dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. Ce gros Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé de ses rentes, et incapable de t'épouser gratis. Je vois d'ici la grimace qu'il va faire. M. de Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un chevalier. Mais j'y songe: comment faire croire à l'avocat que j'ai un mari en tête? il ne me quitte pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons pas eu quinze visites en quinze jours. Pour semarier il faut un mari. Trouve-moi un fantôme de mari! Attends! ce petit sculpteur!
—Oh! ma tante!
—Pourquoi? il est très-beau.
—Sans doute, mais....
—Il a du talent.
—J'en conviens, mais....
—Il a un nom absurde, mais un nom connu. C'est une noblesse cela! Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois.
—Mais songez donc, ma tante....
—Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour deux! Après tout, ce mariage serait cent fois plus vraisemblable que celui de la comtesse de Pagny avec son intendant Thibaudeau. La marquise de Valin a bien épousé un petit ingénieur du port de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de Bougé! et Mme de Lansac! et Mme de La Rue!
—Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous jouer à ce pauvre jeune homme!
—Le voilà bien malheureux! Je serai charmante avec lui; je lui ferai des compliments, je le promènerai avec moi dans le parc, et je lui servirai des ailes de poulet, tandis que je ferai manger les pilons à M. Lefébure. Du reste, il ne se doutera de rien, et mes attentions ne seront intelligibles que pour un homme prévenu.»
Mme Michaud se chargea de rassurer le marquissur l'amour mystérieux de sa fille. Elle le lui peignit, de confiance, comme un pur caprice d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les jeunes cœurs en font souvent. Il n'y avait pas péril en la demeure: Victorine était en sûreté au château, loin du monde et des salons de Paris.
La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet sur M. de Marsal, songea à se donner des auxiliaires. Elle fit venir de Paris Mme Lerambert avec son fils et sa fille, qui avait un million de dot. Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une heureuse diversion en attirant sur elle les forces de l'ennemi. En même temps, elle manda par dépêche télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne de sens et d'esprit, sœur aînée et très-aînée de son candidat. Mlle de Marsal devait former la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement elle mit une lenteur déplorable à quitter son petit château de Lunéville, à prendre congé de ses voisins et de ses chats, et à s'embarquer dans une berline de voyage. Elle avait si peu de confiance dans les chemins de fer, qu'elle voulut venir avec ses chevaux lorrains, braves bêtes d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix lieues à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas avant le 12 juillet, lorsque M. Lefébure était le poursuivant déclaré de Mlle Lerambert, et queDaniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait la dernière main à son plâtre.
L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement rapide de M. Lefébure, ni la joie que Victorine et sa tante en avaient éprouvée, ni ses attentions retournées vers la fille du banquier, ni le regret du marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de Marsal: il n'avait vu que son buste et l'échéance des quinze cents francs. Rien n'avait pu le distraire, pas même les regards de Victorine, qu'il n'avait pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il n'avait pas compris. Les attentions de Mme Michaud lui avaient été au cœur: il ne doutait pas qu'une personne si bienveillante ne lui accordât l'avance dont il avait besoin. Plein de cette confiance, il avait hâté sa besogne et achevé, en douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes ne réussissent jamais mieux que sous le fouet de la nécessité: voilà pourquoi les millionnaires sont rarement de grands artistes. Ceux qui le voyaient travailler avec tant de cœur se disaient à l'oreille:
«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il fit la Minerve d'ivoire et d'or, était amoureux de son modèle. Qui aurait pu prévoir que la première passion de Mme Michaud serait partagée par un si joli garçon? Il fera un mariage d'argent et un mariage d'amour.»
Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement épris, excepté Victorine et M. de Marsal, qui avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud elle-même commençait à s'effrayer de son ouvrage, et M. de Guéblan songeait à réprimander sa vénérable sœur.
Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans sa barbe. En voyant son ancien rival s'enferrer de plus en plus, il se félicitait d'être né homme d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine du capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud marcheraient ensemble à l'autel. L'avocat n'avait pas gardé d'illusions sur la personne de Victorine. Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, la famille Lerambert appréciait hautement l'éloquence et la fortune de M. Lefébure.
Le marquis, fort scandalisé de la conduite de son candidat, se sentait ramené par un instinct secret vers M. de Marsal. Il se repentait plus que jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait que le bruit de cette aventure ne se répandît au faubourg Saint-Germain, et il sentait la nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans ces dispositions, il accueillit favorablement les avances du capitaine. Il se ménagea avec lui deux ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit son cœur, et finit par aborder la question délicate du changementde nom. M. de Marsal ne se fit prier que de la bonne sorte; il se résigna à s'appeler Gaston de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, ou de Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. Marché fait, il embrassa tendrement sa sœur, qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les grandes nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et dit: «J'arrive à point pour vous bénir. C'est pour cela, sans doute, que Mme Michaud m'appelait en toute hâte.»
Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: jour deux fois de mauvais augure. Mlle de Marsal avait eu le temps de prendre langue et de savoir tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, elle tira son frère à part et lui dit:
«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de Guéblan?
—Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de rente.
—En bien né et acquis?
—Non, à la mort de son père. Pourquoi me demandes-tu cela? Tu sais bien qu'elle a la fortune de sa tante.
—De Mme Daniel Fert?
—Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud!
—Mais, malheureux! tu ne sais donc pas?
—Quoi?
—Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Toutle monde est dans le secret, excepté toi. Voilà pourquoi M. Lefébure s'est retiré.
—Miséricorde!»
M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait eu des couleurs aussi vives. Ses favoris, blonds comme du lin, semblaient roux. Il tomba dans Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras et lui dit:
«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai bien des choses à vous conter. Vous vous êtes conduit comme un ange; M. Lefébure est une bête; je suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous aurez ma nièce.»
Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui répondit d'un ton sec:
«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on trompe quelqu'un ici, et je tâcherai que la dupe ne soit pas moi.»
Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle croyait voir un agneau déchaîné.
Il lança un profond salut à la pauvre femme et courut à Daniel, qui se promenait avec le jeune M. Lerambert au bord de la pièce d'eau.
«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez longtemps que vous vous moquez de moi, et je me crois obligé de vous dire que je n'aime ni les fourbes ni les intrigants.»
M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe destupéfaction. Daniel regarda le capitaine comme un médecin de Bicêtre regarde un fou.
«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur?
—A vous-même.
—C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?...
—Et un impudent, si les autres mots ne suffisent pas pour que le portrait vous paraisse ressemblant.»
Daniel se demanda un instant s'il jetterait le capitaine dans la pièce d'eau; mais réflexion faite, il tira ses gants de sa poche et les lui lança au visage.
Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite que le duel de M. Fert et de M. de Marsal. Le capitaine n'avait pas touché une épée en sa vie, et ses pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout neufs, comme vous savez. Daniel, exercé à toutes les armes, n'avait usé de ses talents que pour expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne n'était assez ennemi de soi-même pour lui chercher querelle. Le grand avantage de ceux qui savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque jamais. En revanche, les maladroits viennent souvent leur demander assistance et les choisirpour témoins de leurs faits d'armes. Mais Daniel vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, tous artistes, confinés dans leur atelier, pacifiques par goût et par état. Aussi n'avait-il jamais paru sur le terrain, même en qualité de spectateur.
M. de Marsal choisit pour témoins le jeune M. Lerambert et son ancien rival M. Lefébure. Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à un mois de prison en cas de malheur: il se récusa sagement. M. Lerambert fils, étudiant en droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il était appelé. Il se chargea de trouver un second témoin parmi les innocents de son âge. Si vous l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au cou, une main dans la poche, l'œil à demi voilé, le visage empreint d'un air de discrétion importante, vous n'auriez pas su vous empêcher de sourire, et vous auriez oublié que cet écolier allait jouer la vie de deux hommes.
Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, et plus encore de la ruine de ses espérances, était pressé d'en finir. Je ne crois pas qu'il souhaitât positivement la mort de Daniel, mais un coup de pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud et assurer cinq cent mille francs de rente à Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait pas detemps à perdre: il avait signé un billet pour le 15, et son praticien, qui avait des ouvriers à payer, n'était pas en mesure d'attendre. Daniel employa la fin de la journée à terminer son buste. A six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était forcé de dîner en ville, et il courut à Paris. Il comptait sur deux officiers de ses amis qui logeaient rue Saint-Paul, auprès de la caserne de l'Ave-Maria. Par malheur, il apprit, en arrivant chez eux, que le régiment était parti pour Lyon depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg du Temple chez M. de Pibrac, ancien commandant de la garde royale, une des plus fines lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. En désespoir de cause, il revint à la rue de l'Ouest et aux ateliers de ses amis. Il en choisit deux pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que pour leur expérience. C'était un peintre et un graveur en médailles, aussi neufs que lui en matière de duel. Il les pria de rester chez eux toute la soirée, pour recevoir les témoins de M. de Marsal.
Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet desFrères Provençaux; ils vivaient l'un et l'autre chez leurs parents, et ils craignaient de donner l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à neuf heures, l'adresse de ses deux amis. Il rencontra dans l'escalier M. de Marsal qui descendait,et il échangea avec lui un salut de grande cérémonie.
A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, rue de l'Ouest, une conférence vraiment singulière. Aucun d'eux ne connaissait les causes du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé en action. Daniel lui-même ignorait les griefs que le capitaine pouvait avoir contre lui. Son ultimatum, rédigé par ses amis, sous sa dictée, n'était ni long, ni compliqué. «Je n'ai jamais rien eu contre M. de Marsal. Il m'a appeléfourbe,intrigantetimpudent, je ne sais pourquoi. Attaqué dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la figure. S'il retire ce qu'il a dit, je regretterai ce que j'ai fait. Je désire que l'affaire soit vidée demain avant midi. Si j'ai le choix des armes, je demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de peine à trouver des témoins plus habiles que les siens. Il n'était pas de Paris, et il y connaissait peu de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit au ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. Il se contenta de deux étudiants, pour n'avoir point de comptes à rendre. M. Lerambert prit la parole en disant:
«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à M. de Marsal; nous sommes chargés d'en demander raison.»
Aucune des règles en usage ne fut observée: les témoins de Daniel ne savaient pas même le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne fut question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, ni des prétendues intrigues de Daniel, ni de la déception du capitaine. C'est ce que le capitaine avait voulu.
Dans ces conditions, aucun arrangement n'était possible. M. de Marsal était exaspéré, comme tout homme indolent qui sort de son caractère. Daniel n'était pas fâché de lui donner une de ces leçons de politesse dont on se souvient au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont l'aîné n'avait pas trente ans, désiraient être témoins de quelque chose. Si vous voulez qu'une affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes témoins.
La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure: on a plus tôt fait de déclarer la guerre que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, six heures du matin, au Petit-Montrouge. Vous trouvez au delà de ce village un bon nombre de carrières abandonnées, où l'on se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne. Le choix des armes n'appartenait à personne, puisque les offenses étaient réciproques. On convint de tirer au sort sur le terrain. Au momentde prendre congé, M. Lerambert demanda à ses adversaires:
«A propos, messieurs, avez-vous des armes?
—Non, monsieur; et vous?
—Nous n'en avons pas non plus.
—Il faudrait passer chez un armurier.
—Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe que nous pourrions en prendre au château de Guéblan. Ou plutôt, non: cela serait abuser de l'hospitalité du marquis. Il ne se consolerait jamais, si par malheur...
—Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, M. de Marsal nous a dit qu'il avait des pistolets de combat. Ces messieurs les accepteraient-ils?
—Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre.
—S'ils sont bons, tant mieux pour le plus adroit; s'ils sont mauvais, on ne se fera pas de mal.
—Ils sont bons.
—Quant aux épées, n'en soyez pas en peine. M. Fert en a plusieurs dans son atelier.»
Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture à l'entrée de l'enclos des Ternes. Il y venait régulièrement le jeudi et le dimanche, après dîner faire la partie de dominos de sa vieille mère, et s'informer si elle ne manquait de rien.
«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement la bonne femme.
Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait vu la veille. Elle s'était couchée à neuf heures, et elle dormait son premier somme, le seul bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire la sonnette du petit jardin, entra sans bruit dans son atelier, détacha une paire d'épées, essuya la poussière, fit ployer les lames et s'assura que les poignées étaient bien en main. Il enveloppa les deux armes dans une serge verte, et les porta discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il, deux bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de Marsal. Ma pauvre mère sera un peu effrayée quand je viendrai demain lui conter mon aventure. Bah!»
Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force le retint. Il chercha dans sa poche la double clef de la maison; il entra à pas de loup, et ne s'arrêta que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. Mme Fert, entourée de dessins, de plâtres, de bronzes et de mille petits ouvrages de son fils, souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher Daniel émaillé des broderies vertes de l'Institut, et cravaté du ruban rouge de la Légion d'honneur. Daniel la regarda tendrement pendant quelques minutes; puis il se mit à genoux devant elle, puis ilbaisa une petite main ridée qui pendait au bord du lit, puis il prit un coin du drap bien blanc, parfumé d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya les yeux.
En rentrant au château, il monta lestement à sa chambre, cacha ses épées dans le cabinet de toilette, donna un coup de brosse à ses genoux, et redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa fille jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, Mlle de Marsal et la famille Lerambert. Le jeune M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble au bout d'un quart d'heure.
«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession de tous mes pensionnaires. Depuis sept heures, j'étais comme une poule qui a perdu ses poussins. On dirait que vous vous étiez donné le mot pour nous planter là, messieurs. Je ne sais pas si je dois vous offrir du thé; vous ne le méritez guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! j'oubliais que vous le prenez sans sucre. Passez le sucrier à M. de Marsal; il en a bon besoin aujourd'hui.»
La main du capitaine trembla imperceptiblement en recevant la tasse des mains de Daniel. M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais, ne ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. Il essaya de manger un morceau de brioche avec son thé, mais les morceaux s'arrêtaientà sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, qui, cependant, n'était pas trop serré.
«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, je vous condamne à jouer un vingt-et-un et à perdre votre argent avec nous. Qui prend la banque? M. Fert?
—Volontiers, madame,» répondit Daniel.
Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt gagné cinq cents francs. M. Lefébure et M. de Marsal s'efforçaient de faire sauter la banque. Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous aurez beau faire, il est plus fort que vous. Il a la veine. Par exemple, cet argent-là lui coûtera cher! Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?»
Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. Victorine cherchait à rencontrer les yeux de Daniel. Daniel disait en lui-même: «Bon! je ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.»
On se sépara vers deux heures. En montant l'escalier du premier étage, Daniel échangea quelques mots avec M. Lerambert.
«Est-ce pour demain?
—Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie du Petit-Montrouge.
—Les armes?
—On tirera au sort.
—J'ai mes épées.
—Nous, nos pistolets. Nous sortirons par lapetite porte: prenez de l'autre côté, pour qu'on n'ait pas de soupçons.
—Tout le château dormira; on se couche si tard!»
M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa malle. Il changea les amorces, qui étaient toutes vertes, écrivit une longue lettre à sa sœur, se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une minute. Daniel reposa comme Alexandre ou le grand Condé à la veille d'une bataille. A cinq heures et demie, il était sur pied. Les deux adversaires sortirent sans éveiller personne. M. de Marsal remit au garde de la petite porte la lettre qu'il avait écrite à sa sœur.
Tout le monde fut exact au rendez-vous. La mairie de Montrouge est une construction neuve, élevée à quelques pas du village, au milieu des champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et l'on s'achemina à pied dans la direction des carrières. Daniel conduisait la marche avec ses amis.
«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre.
—Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec ces diables de pistolets, je ne réponds de rien: je tue mon homme.
—Comment?
—C'est tout simple. L'épée à la main, je suis sûr qu'il ne me fera pas de mal, et je peux le ménager. Au pistolet, on n'épargne pas les maladroits,parce qu'ils sont capables de vous casser la tête. Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.»
M. Lerambert disait à M. de Marsal:
«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet?
—Moi, pas du tout.
—Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus?
—Il fait dix-neuf mouches en vingt coups.
—Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas!
—Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut faire.»
On descendit dans une carrière longue de quarante pas sur vingt. Le sol était aussi égal que le plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda pile, la pièce tomba face: on se battait au pistolet.
Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. Les quatre témoins étaient bien guéris de cet enivrement d'amour-propre qui les avait conduits jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; les trois autres pleuraient.
«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses amis, et tâchez qu'il tire le premier: il me manquera et j'enverrai ma balle aux alouettes.»
M. Lerambert vint apporter les propositions du capitaine:
«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiréle pistolet; M. Fert est de première force. Le seul moyen de rendre les chances égales est de décharger un des deux pistolets; et de tirer au sort à qui l'aura. Les deux adversaires seront placés à cinq pas l'un de l'autre. C'est ainsi que M. de Marsal entend se battre.
—Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel.
—Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent ses deux témoins.
—Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction visible, le duel est impossible, et l'affaire doit s'arranger.
—Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai soif du sang de personne, et je suis tout prêt à pardonner au capitaine les sots compliments qu'il m'a faits.
—Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur?
—Assurément, monsieur.»
Voyez à quel point on portait l'oubli des formes et de l'étiquette! Daniel causait sur le terrain avec les témoins de son adversaire.
M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne composition, il passe condamnation sur tout ce que vous lui avez dit: l'affaire est à demi arrangée.
—Nous en aurons bon marché, répondit M. de Marsal: ces héros de l'épée et du pistolet se fondent sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès quela partie devient égale. Demandez, je vous prie, quelles excuses il me fera pour la grossièreté de sa conduite.»
M. Lerambert traversa de nouveau le terrain neutre qui traversait les deux camps ennemis. Il s'adressa directement à Daniel et lui dit:
«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne lui saviez plus mauvais gré de ses paroles; il espère, monsieur, que vous voudrez bien donner une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant pardon de....»
Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur, dit-il de sa voix la plus hautaine, je ne demande pardon à personne, surtout aux gens qui m'ont insulté. Veuillez décharger un pistolet!
—Mais, monsieur....
—Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, et celle-ci dure depuis trop longtemps!»
Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux noirs frémissaient magnifiquement sur son front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il ne voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, lui envoya M. Lerambert; il répondit qu'il ne demandait pas des explications, mais des pistolets.
M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les armes à ses témoins. Daniel les examina une àune avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il, acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes du reste. Qui les a chargées?
—L'armurier de M. de Marsal.
—Avez-vous apporté de la poudre et des balles?
—Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions devant vous?
—C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira en l'air.
«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur, pour remettre une amorce.»
Les deux pistolets furent enveloppés dans un foulard; M. de Marsal en choisit un, l'artiste prit l'autre. Le peintre, qui avait les jambes longues, mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se retirèrent à l'écart en sanglotant.
«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante, je frapperai trois coups dans mes mains, vous tirerez quand vous voudrez.»
Daniel tira le premier; l'amorce seule partit. Son pistolet n'était pas chargé.
M. de Marsal, plus blême que jamais, resta quelques secondes à sa place, le bras tendu, le canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses jambes se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans l'incertitude et la crainte; tout son corps vacillait comme un bouleau secoué par le vent. Dans un pareil moment, les secondes sont plus longuesque des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine abritée par son bras droit, la tête à demi cachée derrière son pistolet, eut le temps de perdre patience.
«Tirez! cria-t-il.
—Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement les quatre témoins. Tous les malheurs possibles leur semblaient préférables à l'angoisse qui les étouffait.
Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit d'une voix chevrotante:
«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne de la prendre. Vous allez me demander pardon.
—Non, monsieur. Tirez!
—Si je tirais maintenant, je serais un assassin. Demandez-moi pardon!
—Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche!
—Monsieur!
—Vous me manquerez, monsieur; votre main tremble.
—Ne me poussez pas à bout!»
Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni à sa mère: il bouillait de sentir sa vie aux mains d'un autre.
«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert fit un pas vers les deux adversaires en disant:
«Cela n'est pas tolérable!
—Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer du courage.»
Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y chercher ses gants. Le coup partit. Ce fut M. de Marsal qui tomba à la renverse.
Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le premier. Le pistolet avait éclaté à un centimètre du tonnerre, et le capitaine avait le bras cassé.
Le graveur et le peintre portaient des cravates longues; ils les disposèrent en écharpes, l'une sous l'avant-bras, l'autre autour du bras du blessé.
«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi, pourquoi diable me demandiez-vous des excuses quand je ne vous ai rien fait?
—Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux! Épousez celle que vous aimez.