IV

Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée.

«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au marquis que vous n'épousez ni son nom ni sa fortune, mais sa personne.

—Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!»

Elle ne mentait pas d'une syllabe.

Léonce se maria au mois de mars. Il était temps: la corbeille dévora le dernier billet de mille francs. Je ne servis pas de témoin pour cette fois: les témoins étaient des personnages. Matthieu ne put venir à Paris; il attendait les couches de sa femme. Il m'avait chargé de lui rendre compte de la fête, et je remplis avec bonheur ma tâche d'historiographe. Dorothée, dans sa robe blanche de velours épinglé, eut un succès d'adoration. On l'appelait le petit ange brun. Après la cérémonie, un dîner de quarante couverts fut servi chez le baron, et Léonce me fit l'amitié de m'y inviter. Il me présenta à sa femme au sortir de table: «Ma chère Dorothée, lui dit-il, c'est un de mes vieux camarades, qui sera un jour ou l'autre le professeur de nos enfants. J'espère que vous lui ferez toujours bon accueil; les meilleurs amis ne sont pas les plus brillants, mais les plus solides.

—Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée, vous serez toujours le bienvenu chez nous. Je souhaite que Léonce m'apporte en mariage tous ses amis. Savez-vous l'allemand?

—Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai toujours de ne pouvoir lire dans le texteHermann et Dorothée.

—La perte n'est pas grande, croyez-moi. Une pastorale emphatique; un air de flageolet joué sur l'ophicléide. Vous avez mieux que cela en France. Aimez-vous Balzac? C'est mon homme.»

La conversation de la jolie marquise et le plaisir de danser avec mes gros souliers me firent oublier le règlement de l'école. Je rentrai une heure trop tard, et je fus consigné pour quinze jours. Aussitôt libre, ma première visite fut pour Léonce. Je le trouvai tout seul, occupé à s'arracher les cheveux, qu'il avait fort beaux, comme vous savez.

«Mon ami, me dit-il d'une voix pitoyable, on m'a cruellement trompé!

—Déjà!

—Mon beau-père est riche comme moi, noble comme moi: il s'appelle Stock en une syllabe, et il possède pour tout bien une vingtaine de mille francs de dettes.

—Impossible!

—La chose est hors de doute; ma femme m'atout avoué le soir du mariage. Il n'y avait pas cinq cents francs dans la maison.

—Mais la maison seule en vaut cent mille!

—Elle n'est pas payée. M. Stock était riche il y a cinq ou six ans: il a tenu un certain rang à Francfort, et sa liquidation lui avait laissé plus de trente mille livres de rente. Mais il est joueur comme le valet de carreau en personne. Il a tout perdu à la roulette, au trente et quarante, et à ces jeux innocents dont l'Allemagne se sert si bien pour nous dépouiller. Au commencement de l'hiver, il lui restait de sa splendeur une brochette achetée à bon marché dans les petites cours du Nord, quelques relations honorables, l'habitude de la dépense, la fureur du jeu, et une cinquantaine de mille francs. Il a trouvé ingénieux de placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris jouer son va-tout. Il comptait pêcher en eau trouble, dans ce monde infernal de la Chaussée d'Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser de sa fille, pour le nourrir lui-même et sa femme, et lui donner chaque été quelques rouleaux de louis à perdre au bord du Rhin. N'est-ce pas infâme?

—Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il parle de toi en ce moment?

—Quelle différence! Je ne l'ai pas trompé, moi. Je voulais lui exposer franchement l'état demes affaires. C'est lui qui m'a arrêté, qui m'a fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et sa confiance ne m'étonne plus! C'est lui qui m'a entraîné dans le gouffre où nous roulons ensemble.

—Vous êtes-vous expliqués?

—J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te prie de croire que je n'ai pas ménagé mon éloquence. Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu de récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la main et m'a dit d'une voix émue: «Nous avons du malheur. Nous pouvions chacun de notre côté trouver une fortune: il est bien fâcheux que nous nous soyons rencontrés.»

—C'est sagement parlé.

—Que vais-je devenir?

—Est-ce un conseil que tu me demandes?

—Sans doute, puisque tu ne peux me donner autre chose!

—Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen honorable de te tirer d'affaire. Liquide héroïquement; va te cacher dans un quartier laborieux, rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; achève ton droit, passe ta licence, sois avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas avoir entièrement perdu l'habitude du travail; les relations que tu t'es créées dans ces six mois te serviront plus tard; tu regagneras le temps perdu, et l'argent aussi.

—Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on voit bien que tu vis dans une boîte: tu ne sais rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une fois marié on use ses forces à lutter obscurément contre les additions de la cuisinière et le livre du ménage. Tu veux que je travaille entre une femme, un beau-père, une belle-mère, et les enfants qui pourront survenir, obsédé de famille, et parqué avec tout ce monde dans un appartement de quatre cents francs! J'y succomberais.

—Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle famille en Bretagne. La maison de l'oncle Yvon est assez grande pour vous loger tous; on mettra une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat au dîner.

—Nous les ruinerons!

—Point du tout. Aimée s'achètera une robe de moins tous les ans, et Matthieu prolongera l'existence du fameux paletot noisette.

—Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais pas mon beau-père et ma belle-mère. Si ma femme a l'amour du monde, ses parents en ont la rage. Mme Stock passe des heures devant sa glace à faire des révérences! M. Stock ne sera jamais un Breton supportable. Il bouderait contre l'hospitalité, il humilierait notre chèremaison: il nous reprocherait le pain que nous lui donnerions!

—Eh bien! laisse les parents se débrouiller à Paris. Enlève ta femme, elle est jeune, et tu la formeras.

—Mais songe donc que ce vieillard est criblé de dettes! C'est mon beau-père, après tout; je ne peux pas l'abandonner sur la route royale de Clichy.

—Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de vingt mille francs.

—Et de quoi vivront-ils, les malheureux?

—Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je dirai à mon tour: «Que vas-tu faire? Je ne sais plus quel parti te conseiller, et je suis au bout de mon chapelet.»

—Je vais demander une place. On croit que je n'en ai pas besoin, on me la donnera.»

Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois en démarches inutiles. Au plus fort de ses ennuis, il apprit qu'Aimée était mère d'un gros garçon. «Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la jolie tante Dorothée ne refusera pas d'être marraine. Nous vous attendons; votre lit est prêt, hâte-toi de faire atteler le carrosse.»

Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure à ses parents. A quoi bon jeter une mauvaise nouvelle au travers de leur bonheur? Le pauvregarçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré. Tandis qu'il vendait ses tableaux pour vivre il était tendre et empressé auprès de sa femme. La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et le regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps sa bonne humeur naturelle: au moins eut-il le bon goût de cacher son chagrin. Il est juste de dire que Dorothée le consolait de son mieux. Si elle pleurait quelquefois, c'était à la dérobée. Elle rendit aux marchands une partie de sa corbeille de mariage. Je crois bien que la lune de miel eût été plus brillante si le jeune ménage n'avait manqué de rien, et si M. Stock n'avait pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras de toute sorte et de l'importunité des créanciers, on s'aimait. Léonce et Dorothée se serraient l'un contre l'autre comme des enfants surpris par l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être sur une barque qui fait eau de toutes parts. Je les voyais régulièrement à toutes mes sorties, chaque visite me les montrait meilleurs et me les rendait plus chers.

Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de l'école pour aller chez eux, lorsque je rencontrai au milieu de la rue d'Ulm un petit homme en veste de velours. C'était une vieille connaissance que j'avais un peu négligée depuis le mariage de Matthieu.

«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre casquette. Est-ce que vous veniez me voir?

—Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous avoir rencontré pour vous demander conseil.

—Il n'est rien arrivé chez vous? Votre femme va bien? Vous travaillez toujours pour la ville de Paris?

—Toujours, monsieur, et j'ose dire que ma femme et moi nous avons un coup de balai qui vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de nous avoir placés.

—Ce n'est pas moi, Petit-Gris; c'est un jeune homme de mes amis, à qui je voudrais bien pouvoir rendre le même service.

—M. Matthieu est toujours content? Ces dames ne sont pas malades?

—Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille se porte le mieux du monde.

—Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé: Ce matin, comme nous revenions de l'ouvrage et que ma femme allait prendre la soupe qu'elle avait mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur pas très-grand, plutôt petit, un homme de ma taille, enfin, et à peu près de mon âge. Il m'a demandé si j'étais dans la maison du temps de Mme Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu que je n'ai rien à cacher, que je ne fais rien de mal, et que je ne dois rien à personne. Maisquand il a su que je connaissais ces dames, il s'est mis à me questionner sur ceci et sur cela, et avec qui mademoiselle était mariée, et ce que faisait son mari, et ce qu'elle mangeait à dîner, et combien de temps elle était restée dans le quartier, et, finalement, où elle demeurait. Quand j'ai vu qu'il avait l'idée de me confesser, je n'ai rien voulu répondre. Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait dit que notre chambre lui faisait mal au cœur. J'ai bien compris qu'il était curieux d'avoir l'adresse de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu'il en voulait faire. J'ai dit que je ne la connaissais point, cependant qu'on pourrait peut-être se la procurer. Là-dessus, il a promis de me bien payer si je la lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n'ai pas besoin qu'on me paye, j'ai deux places du gouvernement.» Il m'a laissé son adresse, que je n'ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et je suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu'il faut faire.»

Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée, où je lus:

Louis Bourgade,Hôtel des Princes.

«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c'est un parent.

—Hôtel des Princes! c'est un parent riche.

—Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces pauvres dames mouraient de faim! Maintenant on n'a plus besoin de lui.

—C'est probablement pour cela qu'il se montre, mon cher Petit-Gris: il aura appris le mariage de Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il faudra lui donner l'adresse.

—Allons, j'y vais. Est-ce loin, l'hôtel des Princes?

—Ne vous dérangez pas: c'est sur mon chemin, j'y entrerai en passant, et je causerai avec ce monsieur. A bientôt; s'il avait quelque chose, j'irais vous le dire.»

Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche! Ce n'est pas à Léonce qu'il arrivera pareille aubaine!»

Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet de l'hôtel partit devant moi pour me conduire. M. Bourgade occupait un magnifique appartement au premier, sur la rue. Je compris son dédain pour les taudis de la rue Traversine. Ce seigneur me fit attendre pendant dix minutes, que j'employai consciencieusement à pester contre lui. Je sentais bouillonner en moi une vigoureuse indignation, dans le style de Jean-Jacques Rousseau. «Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu es leur parent, et tu loges à l'hôtel des Princes!Tu t'appelles Bourgade, et tu me fais faire antichambre!»

Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à ma rhétorique. J'étais jeune. C'est tout au plus si je pris la peine de regarder mon interlocuteur: mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres. Je me présentai fièrement comme un vieil ami de Mme et de Mlle Bourgade. Je racontai comment je m'étais introduit dans leur intimité, sans avoir l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau pathétique de leur misère, de leur courage, de leur travail, de leur vertu. Croyez que je ne ménageais pas les couleurs et que je ne procédais point par demi-teintes! J'affectais de répéter souvent le nom de Bourgade, et à chaque fois je le soulignais.

Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade ne me regardait pas en face: il cachait sa tête dans ses mains, il semblait accablé. Pour l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu; je lui contai l'histoire du manteau engagé pour dix francs, et toutes les privations que ce digne jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas de la famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade. Excellent Matthieu! il prenait sur son nécessaire, lorsque tant d'autres sont chiches de leur superflu! Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; il l'avait conduite à Auray, dans la maisonde ses ancêtres; il lui avait donné un nom, une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée Bourgade, heureuse femme, heureuse mère, n'avait plus besoin de personne, et pouvait dédaigner, à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée.

M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure inondée de larmes: «C'est ma fille, dit-il; je vous remercie bien de l'aimer ainsi. Mon cher enfant! laissez-moi vous embrasser!»

Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai ni comment ni pourquoi il était vivant; je ne lui adressai ni questions ni objections, je le pris par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois sur les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper: des larmes de père, cela se reconnaît toujours!

Cependant lorsque la première émotion fut passée, je le regardai d'un air de profond étonnement, et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et ma fille. Je cours à Auray. Merci; adieu; à bientôt!

—Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas encore. D'abord, on ne peut partir que ce soir par le train de sept heures; ensuite il y a des précautions à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc débarquer sur la place d'Auray. Vous tueriezvotre femme et votre fille, et les paysans bretons vous tueraient vous-même à coups de fourche: un revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre histoire. Je vous dirai ensuite les précautions que vous avez à prendre. Mais comment se fait-il que vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon de mât? Sur quelle cage à poulets?

—Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le bâtiment s'est perdu, je n'étais plus à bord. Vous savez ce que j'allais faire en Amérique. Nous nous sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour prendre des passagers et des marchandises. Je descends à terre comme tout le monde. J'avais des lettres pour quelques Français établis là-bas, et entre autres pour un marchand de bois de teinture appelé Charlier. Nous causons; je lui explique mon système; il en est frappé: tous les esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier m'assure que mon invention est excellente, mais que je ne suis pas assez fort pour manœuvrer à moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers. «Faites mieux, me dit-il, débarquez avec armes et bagages; établissez-vous constructeur de machines, et exploitez ici leséparateur Bourgade. L'appareil complet vous reviendra à cinq cents francs, vous le vendrez mille; tous les mineurs qui vont à San-Francisco se fourniront chez vous en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie.Vous n'avez pas d'argent pour commencer l'entreprise, on vous en procurera; une bonne affaire trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. S'il vous faut un associé, me voici.» C'est ainsi que nous avons fondé la maison Charlier, Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital de cinq cents francs, et j'en ai mille pour ma part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne s'arrêteront pas là. On parle de nouvelles mines en Australie.

—Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq millions!

—Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi donc par quel miracle du malheur toutes mes lettres sont restées sans réponse?

—Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement à Paris le naufrage dela Belle-Antoinette. Votre première lettre sera arrivée quelques jours plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé sans donner leur adresse: elles voulaient cacher leur misère, et d'ailleurs elles n'attendaient plus de nouvelles de personne. Comment la poste aurait-elle pu les découvrir? Le facteur n'entre pas une fois en huit jours dans la rue Traversine.

—Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert:écrire pendant plus de deux ans sans recevoir un mot de réponse!

—Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient autant que vous.

—Non; elles pleuraient sur un malheur positif; moi, j'en voyais mille imaginaires. Je les savais sans ressource, exposées à toutes les privations et à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je ne pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra de 1849 m'a fait passer bien des nuits blanches. J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police, fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la maison! J'ai fait insérer une note à laPresseet auConstitutionnel, personne n'a répondu. Vous ne lisez donc pas les journaux?

—Pas souvent; et ces dames, jamais.

—Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est leSièclequi m'a annoncé le mariage d'Aimée.

—Il s'agit maintenant de lui annoncer votre retour. Mais bellement, s'il vous plaît; elle est nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous ferez précéder d'un ambassadeur. Je connais justement un jeune homme qui cherche une place: c'est le frère de Matthieu, le beau-frère d'Aimée; du reste homme d'esprit et digne de représenter une grande puissance. Si vous êtes content de ses services, je vous indiquerai le moyen de vous acquitter. Voulez-vous que nous passions chez lui?»

Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et Dorothée montèrent dans une belle chaise de poste que le chemin de fer conduisit à Angers. A Vannes, M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux mariés poursuivirent leur route et arrivèrent en carrosse, comme Léonce l'avait prédit. Lorsque Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée que M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne veuve répondit: «Peut-être!» Elle s'était si bien accoutumée au bonheur, que rien ne lui semblait impossible. Léonce rappela ce que l'élève de l'école centrale m'avait dit autrefois à propos duséparateur. Si l'invention avait survécu, l'inventeur pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir rentra par douces ondées dans ces braves cœurs, et le jour où M. Bourgade apparut à Auray, sa femme et sa fille s'écrièrent naïvement: «Nous le savions bien que tu n'étais pas mort!»

M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand seigneur, tant s'en faut! mais il n'a pas non plus les manières d'un parvenu. Si vous le rencontriez à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la rue d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait d'avoir un gendre comme Matthieu. Il a donné à sa fille une dot de deux millions, à la grande confusion de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; j'ai abusé de mes avantages personnels pour faire un mariage riche.» Les Debay se sont construitune habitation princière; ce qui ajoute à la beauté de leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres aux environs. Matthieu a terminé ses thèses et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons pas en France deux docteurs aussi riches que lui, nous n'en avons pas quatre aussi laborieux. Aimée donne à son mari un enfant tous les ans. Léonce ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles et un peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, au milieu de la famille. Il a cent mille francs de rente, puisque Matthieu les a. M. et Mme Stock ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une place dans sa fabrique. Le père de Dorothée est toujours intelligent et toujours joueur; il gagne gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si vous voulez faire leur connaissance, il faudra prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu cet admirable coup de balai dont ils étaient si glorieux, ils tiennent le château propre et font une rude chasse à la poussière. Je reçois cinq ou six fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore ils m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une caisse de sardines. Les sardines étaient bonnes, mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin.


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