—Chez quel mortel privilégié?
—Le ministre de l'intérieur.
—Le ministre! A quel propos? Y songez-vous? Si on le savait!
—On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siége au conseil général. Une vacance se présente, et je veux prier le ministre de m'agréer comme candidat.
—Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti!
—On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous autres, grands propriétaires,nous n'avons pas lieu de nous plaindre: on ne fait rien que pour nous!
—Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie!
—Comment donc, madame! mais je le suis de père fils depuis neuf cents ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date?
—Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province, soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur mon terrain....
—Dans ma maison.
—C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage. Voulez-vous signer la paix?
—Des deux mains!... si vous êtes raisonnable.
—Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge.
—C'est tout ce que je demande: signons!
—Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans le grand monde, je suis une femme morte. Vous coûterait-il beaucoup, pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par....
—Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds: vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et d'une riante uniformité. Nous avons, siDieu nous prête vie, trente ou quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant, sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants. Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles, pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde, sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie mortellement à Paris....
—Qu'en savez-vous?
—J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le cœur d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de bouleversements qu'un tremblement de terre.
—Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six maisons de votre connaissance?
—Sans ma femme! Croyez-moi, ma chèreMme Benoît, attachons-nous chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près, la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture, et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.»
Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté. Vous serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce fauteuil, et souffrezque j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à vous!»
Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie, qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que faites-vous?
—Mais, madame, ce que madame m'a dit.
—Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les malles d'un garçon dans la chambre de ma fille!
—Pardon, madame, mais....
—Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi. Emportez! emportez!
—Mais où, madame?
—Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma chambre!
—Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de madame?
—Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi faites-vous l'étonnée? Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès de sa fille?»
Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour me braver:il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le faubourg!»
Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter l'expansion de ces jeunes cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à m'inquiéter. Mon cœur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez, monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du mal. Elle a besoin des plus grands ménagements; les émotions violentes lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois. Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous queje ne vous reconnais plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part de la fatigue: pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine! C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous attend, dans ma chambre que je vous cède.
—Mais, madame... murmura timidement Gaston.
—Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons, bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main: il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!»
Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens, parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait le courage de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtesauraient cru manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît. Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus. Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une passion qui débordait.
Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison. Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient, lorsque Gaston était sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous auriez dit une de ces mères jalouses qui nepeuvent se résigner à partager leur fille avec un mari.
Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. Leur amour, sans rien perdre de son assurance et de sa sérénité, avait gagné le charme piquant des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne du baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage. Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontrel'occasion de danser sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse.
«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille francs, ou peu s'en faut...
—Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette oreille-là.
—Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher.
—A la bonne heure.
—Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement je renonce à cette somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres d'invitation?»
Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un filon d'or.
«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vousa bien exagéré mon crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!
—Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin.
—C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent pour payer leBon saint Louis, qui a tant dégénéré depuis votre père! Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...» Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi, reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose, je m'emploierai à vous servir.»
Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoîtavait résolûment tiré son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc beaucoup d'argent à ce méchantSaint-Louis?
—Hélas! petite: quinze cents francs!
—Mais c'est une misère!
—Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis!
—Voulez-vous permettre que je passe auBon saint Louis? Je me charge d'arranger l'affaire.
—Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en coûte mille. Allez auBon saint Louis. Je parie, friponne,que vous achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai quinze cents francs!
—C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre...
—Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir. Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je dois à Dieu et au diable.
—Combien?
—Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va. Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés dans sa boutique. Comme vous nous exploitez!
—Je lui dirai deux mots.
—Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus entendre parler de lui.
—Soyez tranquille.
—Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin ordinaire.
—C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.
—Mille francs.
—Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner.
—Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on obtiendrait quittance pour presque rien.
—J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le marquis de Croix-Maugars?
—Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous allez apprendre bien d'autres misères!
—Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg. Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas!madame, je crains fort que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède!
—Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure; le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout. Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.»
M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère. La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an qu'il lui payait ses dettes.
Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez son notaire, revintchez les créanciers et paya sans marchander. Le tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. A trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut à son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point à ses poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui sourit. «Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je suis citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas malade!»
Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et que le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette idée, qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme ivre n'a plus d'ennemis.
En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne victime de son emportement, le candide Jacquet.
«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service?
—Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une maison.
—Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi!
—Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois.
—Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire?
—Non, madame; je viens vous apporter deux lettres.
—Donne donc!
—Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon chapeau. Les voici!»
L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait:
«Ma charmante mère,
«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera de ce Paris que vous aimez trop, j'emmène votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt nous y rejoindre!»
«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda Mme Benoît à Jacquet. Mais Jacquet avait fui, comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages d'excuses qui se terminaient par ces mots: «La femme doit suivre son mari.»
Je ne veux pas médire du cœur humain, mais la veuve, après avoir lu ces deux lettres, ne pensa ni à l'abandon de sa fille, ni à la trahison de son gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à larupture de tous les liens qui l'attachaient à sa famille. Elle pensa qu'elle venait d'acheter une invitation, que cette invitation était au nom d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, et qu'on danserait sans elle à l'hôtel de Croix-Maugars.
Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La fuite des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu le matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait, comme deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais paysages; on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on entrait, bras dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait souvent, on se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme peut l'être, et reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la route, parcourut en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait dévoré en vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut plus court que le premier.
L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange:Lucile était adorée de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de la forge vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaienttrouvé le temps long après elle; les compagnes de son enfance se présentèrent gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras. Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié que ces braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le village la joie dont son cœur était plein.
Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait se retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude à deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les cœurs les plus riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentaitassez de tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que sa vie, mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à partager son temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin salutaire qui ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses études et à ses recherches; il lui persuada de faire et de recevoir des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez la baronne de Sommerfogel! Il se joignit à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir passer à la forge les premières vacances qu'ils pourraient prendre; il lui dicta cinq ou six lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la ramener.
Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de sa fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait sur elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope comme tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre de quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était le chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu authéâtre de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait à frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près: elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène foulait aux pieds le luxe de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas quelle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un baron.
M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq, il avait été particulièrement jeune. Il avait dépensé, sans compter, sa vie et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore les conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement pour sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons. Relégué à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères, entre un valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par habitude, il haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après déjeuner, il faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le fait ne paraît pas bienavéré. Une fois habillé, il faisait à petits pas cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois par semaine. On l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des autres: il avait pour les femmes de tout âge des attentions exquises que la jeune génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite, le sexe récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un souverain donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne parle pas de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait cette amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce aux bons sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi heureux qu'on peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé d'aller chercher le bonheur hors de chez soi.
Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les plus intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était plus aussi éveillé à la conversation; il avait des absences. Sa parole semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner, chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme de Malésy, un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et cita à ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, présages de mort.» Enavril 1846, le baron fut pris d'un étourdissement devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs qui le retint dans ses bras. Cette circonstance lui fit vivement sentir le regret d'une voiture: on était toujours heureux de recevoir ses visites, mais on ne le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut la première qui eut pour lui des soins si délicats. Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il prît congé d'elle, elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition la plus douce de ses voitures et les coussins les plus moelleux. Elle se montra plus attentive que les vieilles amies, et n'en soyez point étonné: il était pour elle une espérance, pour les autres un souvenir. Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, après le départ de Lucile, elle ne diminua rien de ses attentions, bien au contraire. Elle éprouvait un plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui fût de ses amis. Elle disait en elle-même: «Les imbéciles! voilà pourtant comme je les aurais choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards sont comme les enfants: ils s'attachent par instinct à ceux qui prennent soin de leur faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait; pendant qu'une grande moitié du faubourg courait à la campagne pour se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue Saint-Dominique,et vint presque tous les jours dîner en bourgeoisie. Le repas était commandé pour lui: on lui servait les plats qu'il aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple sur lui, pour n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins; elle lui servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses doléances, et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont contagieuses, il pleurait avec elle. Trois mois après le départ de Lucile, il était de la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de compassion. Un soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mme Benoît:
«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin est aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore vous donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être baronne? Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom. A votre âge, et faite comme vous voilà, vous mériteriez mieux; mais j'offre ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac.J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout: que j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma mort, ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien ne vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir un homme de votre âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez cette proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze, je suis encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être la crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai la consolation d'avoir contribué à votre bonheur.»
Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg. Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari! J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!»
Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans écrire à ses enfants, ellehâta les apprêts de son mariage. Jamais amant passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme Benoît épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg! Une légère indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait pas de temps à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité qu'aux approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était retenu dans la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du notaire, et de l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps de voir son cher malade et de causer avec le médecin. La cérémonie était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se plaignit d'une pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme Benoît le fit taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête se dissipa, et les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit.
Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie, sa fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie de leurs amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour venir passertrois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit jours et leur permit ensuite d'habiter la forge; ni les mères ni les maris ne refusent rien à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une étroite amitié s'était établie entre le raffineur et le forgeron. Ils chassaient tous les jours ensemble, tandis que leurs femmes cousaient une layette de prince. Robert appelait la marquiseLucileet Gaston disaitCélineà Mme Jordy. Le jour même où le marquis devait gagner un beau-père et perdre une fortune, les deux couples, éveillés au petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à bancs solide, à l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée en grosses gouttes étincelait dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des arbres. Les rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la course de la voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue jusque sous les pieds des chevaux. De temps en temps un lapin effarouché, les oreilles couchées en arrière, passait comme un éclair au travers de la route. L'air piquant du matin colorait le visage des jeunes femmes. Je ne sais rien de charmant comme ces frissons de l'automne entre les chaleurs accablantes de l'été et les glaces brutales de l'hiver. Le chaud nous énerve, le froid nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les ressortsdu corps et de l'esprit, stimule notre activité et redouble le bonheur de vivre.
Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre amis descendirent de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition, les conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès d'une petite source encadrée de cresson. Mme Jordy, paresseuse par devoir, s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus fine et plus moelleuse que les meilleures fourrures, tandis que son mari vidait les coffres du char à bancs et que le marquis allumait un grand feu pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées de feuilles sèches et des poignées de branches mortes; puis Robert découpa les perdreaux froids, et la marquise employa tous ses talents à faire une magnifique omelette. Puis on mit le café auprès du feu, à distance respectueuse, en recommandant au marquis de ne pas le laisser cuire. Alors commença un de ces tournois d'appétit qui seraient ridicules à la ville et qui sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un gland tombait dans un verre, on riait à tout rompre, et l'on trouvait que le vieux chêne avait beaucoup d'esprit.
Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais et au cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles connaissaientde longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la lisière du bois, et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les vignes de Mme Mélier.
Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de la vigne. Les ceps robustes enfonçaient dans le sol leurs racines noueuses, comme un enfant vigoureux se cramponne au sein de sa nourrice. La belle terre rouge, légèrement détrempée par l'automne, s'attachait aux pieds des vendangeurs, et chacun d'eux en portait un petit arpent à sa chaussure. Deux chariots chargés de larges cuves attendaient au bas du coteau, et d'instant en instant un vigneron courbé sous le poids venait y verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux bambins de six ans surveillaient d'un œil affamé le repas des vendangeurs. Une énorme soupe aux choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; les pommes de terre cuisaient sous la cendre, et le lait caillé attendait son tour dans les jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants disait avec une certaine éloquence: «Oh! des pommes de terre bien chaudes, avec du lait caillé bien froid!»
Les vendangeuses en jupon court chantaient du haut de leur tête une poésie champêtre. Cette bruyante gaieté profite au maître de la vigne: «Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la grappe.»
Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline et passaient en revue un front de bataille hérissé d'échalas, une étrange discussion s'élevait entre les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs.
«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe doit être détestable.
—Rien qu'une assiettée! disait la marquise.
—Mais tu viens de déjeuner!
—J'ai faim de cette soupe-là.
—Si tu as faim, retournons à la voiture.
—Non, c'est de la soupe qu'il me faut; demandes-en pour moi, ou j'en volerai. J'en meurs d'envie!
—Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je croyais que les envies n'étaient permises qu'à moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame, mangez.»
La mignonne marquise dévora la portion d'un batteur en grange. Mme Jordy s'étonnait qu'on pût avoir un si farouche appétit lorsqu'on ne mangeait pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui adressa mille et une questions, et causa longtemps avec elle. La conclusion fut qu'il faudrait demander l'avis du médecin.
«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui revenait sur ses pas.
—Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions chiffons.
—Ah!
—Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons à une layette.
—Eh bien?
—Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse.
—Et laquelle?
—Nous craignons d'être obligées d'en faire deux.»
Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c'était pourtant un homme solide. Il proposa de remonter en voiture et de courir chez le médecin. «Quel bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j'écris demain à maman.»
Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre carrosse qu'on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes. Avant de gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, elle lorgna complaisamment le tortil du baron et l'écusson des Subressac. Contrairement à l'usage, c'était la mariée qui allait chercher son mari. Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième étage, sonna vivement, et se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes: le baron était mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle apprit le départ d'Ulysse. Elle voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main froide,elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait la liste des amours de son maître, se dit que personne ne l'avait aimé comme Mme Benoît.
Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura l'avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m'appartient de payer ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut de porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière. Tout le faubourg y était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et s'écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces gens-là seraient venus danser chez moi!»
Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on lui remit la lettre suivante:
«Chère maman,
«Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne vous répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de vous avoir fait de la peine, que vous nous manquez, que nous commençons à allumer du feu le soir, et que votre fauteuil vide nous metles larmes aux yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes raisons-là, et il faut des arguments plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: si vous voulez être bonne et revenir auprès de nous, je vous donnerai pour récompense.... un petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la partager.
«Lucile d'Outreville
«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et si c'était une petite-fille!»
Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se mirant dans une glace: «J'ai quarante-deux ans; dans seize ans, ma petite-fille fera son entrée dans le monde; ses parents ne sortiront jamais d'Arlange: qui est-ce qui la conduira au faubourg, si ce n'est moi? Chère petite! je l'aime déjà. J'aurai cinquante-huit ans, je serai encore jeune; et d'ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser mourir comme certains vieux maladroits. En route pour Arlange!
—Madame, interrompit Julie, on vient dela Reine Artémiseavec des étoffes de deuil.
—Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se moque de moi? Le baron ne m'était rien, et je ne veux pas étaler des regrets ridicules.
—Mais, madame, c'est madame qui a dit....
—Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse vous parle, il ne vous appartient pas de diremais. Parce que j'ai supporté vos défauts pendant quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais engagée avec vous pour la vie? C'est comme maître Pierre, votre fidèle ami, qui suit vos bons exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous me servez passablement mal; et ce qui est beaucoup plus grave, il vous est arrivé à tous deux de manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville. Ne venez pas encore objecter que c'est moi qui avais dit. Le fait est que ma fille ne peut plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je retourne à Arlange....
—Je comprends; madame nous punit de lui avoir obéi.»
C'est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés avant la signature de la paix. Deux jours plus tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne parla point du passé; elle s'abstint de toutes récriminations; elle se réconcilia franchement avec sa fille et son gendre: peu s'en fallut qu'elle ne convînt de ses torts.
«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici! Restez-y longtemps, restez-y toujours! Gaston avait bien raison de faire l'éloge de la campagne: c'est là qu'on se porte bien et qu'on élève les belles familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants;je ne me plaindrai jamais d'en avoir trop. C'est moi qui doterai vos filles: ainsi, ma Lucette, règle-toi là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement qu'ils ont pour Paris? C'est une ville abominable; je n'y ai trouvé que déboires, et je n'y remettrai jamais les pieds que pour conduire mes petits-enfants dans le monde!»
Sept mois plus tard, la marquise accoucha d'un garçon. Il fut le filleul de Mme Jordy; Mme Benoît ne voulut pas être sa marraine.
«J'attends les filles,» dit-elle.
Dans les dix années qui viennent de s'écouler, Lucile a donné sept enfants à son mari, et une si heureuse fécondité ne paraît pas l'avoir fatiguée. Elle a gagné un peu d'embonpoint sans rien perdre de sa grâce: les cerisiers en sont-ils moins beaux parce qu'ils portent tous les ans des cerises? Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse, consacre la meilleure partie de son temps à Lucile, et le reste à la science. Son usine prospère aussi bien que son ménage. Il a poussé vigoureusement les progrès de l'industrie métallurgique; il a précipité la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des rails est tombée de 360 francs à 285, et il ne désespère pas de l'amener à 200, comme il le promettait jadis à son ami l'ingénieur des salines. C'est, d'ailleurs, un beau forgeron que le marquis d'Outreville, et vous ne lui donneriez pas plus detrente ans: les années ont si peu de prise sur l'homme heureux!
Mais Mme Benoît est une petite vieille femme fondue, amaigrie, ridée, maussade, insupportable aux autres et à elle-même. C'est qu'elle a attendu vainement la petite tête blonde sur laquelle elle fondait ses dernières espérances. Les sept enfants du marquis sont sept garnements joufflus qui se roulent du matin au soir dans la poussière, qui trouent leurs vestes aux coudes et leurs pantalons aux genoux, qui ont des engelures l'hiver, et les mains rouges en toute saison, et qui iront tout seuls au faubourg Saint-Germain, s'ils ont jamais la curiosité de voir le paradis de leur grand'mère.
Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse sur le mont Nébo, sans avoir mis le pied sur la terre promise.