II

« C’est toi, Ottavio ? Entre, mon enfant. »

Bonne-maman me fait le plus gracieux accueil. Elle est assise dans son fauteuil de satin bleu capitonné et lit le journal, sans beaucoup se servir du face à main réservé aux tout petits textes.

Une très vieille dame qui jamais ne fut jolie, mais dont l’expression demeure séduisante. Je l’ai souvent contemplée, jadis ; depuis lors, j’ai toujours gardé près de moi des portraits d’elle : lithographies, crayons, daguerréotypes fanés, effigies grossières ou fines, photographies prises par mes parents, et jusqu’à des illustrations découvertes dans des gazettes anciennes.

C’est elle à tous les âges : sa figure me reste ainsi présente, vivante, actuelle. Son charme composite est fait d’austérité tranquille, de douceur, de quelque malice qui passe dans les yeux, mais surtout d’une paix sereine dont l’influence rayonne alentour. On dirait que cette vieille dame se repose après avoir bien vécu.

Je la revois, vêtue d’une robe de soie noire à volants, dont le corsage est agrafé au cou d’un camée. Je revois ses petites boucles d’oreilles, son abondante chevelure blanche, roulée en nattes sur les tempes. Elle est chaussée de solides bottines, car, dès le soleil couché, elle ira se promener longuement dans le bois et cueillir des fleurs au jardin. Maintenant, il fait encore trop chaud : c’est l’heure paisible où l’on cause, où l’on se souvient, où l’on se permet un léger somme de quelques minutes à peine, quitte à s’en excuser ensuite avec un sourire :

« Que voulez-vous ! je deviens vieille… »

Elle naquit aux premiers jours du siècle qui tire à sa fin.

Jamais rien de négligé dans sa tenue. Elle réprouve, pour elle-même, l’usage des pantoufles, des robes de chambre : « A mon âge, il faut se surveiller. » Elle n’oublie sa discipline qu’à l’instant de ce petit somme si court, de ce repos de chatte que les créoles appellent plaisamment un « cabichat. »

Bonne-maman eut une vie très brillante : elle s’illustra toute jeune comme ballerine, bientôt après comme étoile. Elle fut l’enchantement des yeux de mille spectateurs extasiés. On l’admira d’un bout à l’autre de l’Europe.

« De mon temps, on allait peu en Amérique ; c’est dommage. »

Elle dansa devant des rois, des empereurs. En tous pays on célébrait ses danses ailées. Elle n’en fut nullement grisée :

« J’étais laide et j’avais les bras trop longs, mais on ne m’en voulait pas… »

Elle oubliait de dire que de cette légère disgrâce on faisait une grâce de plus en comparant ses bras trop longs à des guirlandes. Sur les murs du petit salon où je vais, enfant, causer avec elle, des vers manuscrits chantent sa gloire, signés de noms illustres. Je les lus dès que je sus lire. Je les lis encore aujourd’hui, bien que je les sache par cœur.

Du fait de sa mère suédoise, cette italienne fut protestante. Elle tenait beaucoup à sa religion, l’avait toujours pratiquée, s’en montrait fière, mais rien de dur ne gâtait, n’ossifiait ce sentiment profond. Il lui semblait tout naturel d’avoir été, en même temps, une protestante fervente et une déesse de la danse (Tersicore rediviva), comme aussi de fréquenter les cours en restant ballerine ; d’avoir épousé l’homme de son choix, certes charmant, au dire de ceux qui le connurent, mais qui valait moins qu’elle ; de s’être retirée du théâtre au moment de sa plus grande gloire, le soir où elle pensait avoir atteint son apogée, où Musset et tant d’autres la suppliaient, si elle ne voulait plus danser, de leur laisser au moins son ombre. On la vit encore aux somptueux bals des Tuileries, mais elle passait presque tout son temps sur les bords du lac de Côme où elle élevait ses enfants. Elle mena ensuite une vie paisible et bourgeoise, loin du vacarme des fêtes, et, devenue vieille dame, se retira en Provence, parmi les siens, dans un beau jardin planté d’arbres et de fleurs.

J’ai conservé d’elle un souvenir merveilleux. Quand elle me racontait des histoires d’autrefois, elle savait les mettre à ma portée. Dans son impeccable mémoire, elle faisait un choix. Il me semblait écouter les Mille et une Nuits. Ma crédulité étant entière et passionné mon désir d’apprendre, je la suivais dans ce pays féerique où les sylphides en ronde flottent au-dessus des étangs, où les rois viennent baiser la main des bergères, où, pour se poser sur la prairie obscure, on emprunte le chemin d’un rayon de lune. Grâce à elle, je me promenais dans un rêve, et ce rêve était d’autant plus étrange que, très avide de tout savoir à la fois, j’interrompais souvent le récit de bonne-maman pour quêter une explication et mettais sa réponse au même plan que le reste de ma science acquise.

Par exemple, elle me parlait peut-être d’un événement historique auquel elle avait assisté à la cour d’Autriche et disait : « Si j’ai bonne mémoire, ce soir-là, on jouaitOrphée. » Je demandais aussitôt ce que signifiait ce vocable inconnu.

« Orphée… eh bien, tu vas comprendre : c’est le nom d’un grand poète qui chantait ses vers en s’accompagnant sur la lyre. Il aimait beaucoup une dame qui s’appelait Eurydice… »

S’ensuivait une biographie sommaire mais pittoresque d’Orphée. Ainsi, les fragments d’histoire, de mythologie, les contes de bonne femme, les descriptions de fêtes à Pétersbourg ou aux Tuileries et les petits faits de la vie courante formaient une même tapisserie à personnages, tendue devant mes yeux. De même, l’impératrice Eugénie, M. de Morny, les nymphes des eaux, Alfred de Musset, la garde russe, les bayadères d’Orient, les hamadryades, Vigny, Victor Emmanuel, la fée Carabosse et le Grand Turc appartenaient tous et toutes au même monde où je fréquentais familièrement… mais si bonne-maman avait le goût des légendes, il lui déplaisait fort d’en être le sujet.

« On pourra te dire, car cela a paru jadis dans les journaux, qu’un soir, en traversant les Carpathes, je fus surprise par des brigands, que leur chef fit étendre un tapis dans la clairière et qu’à peine avais-je dansé devant lui, comme j’en étais priée, que nous fûmes tous relâchés, mes compagnons de route et moi. Voilà un beau tissu de mensonges ; la date seule est vraie : je traversais en effet les Carpathes et notre diligence fut arrêtée, mais tout simplement par la police. On nous avait pris pour une troupe de contrebandiers. Ayant montré des passeports en bonne forme, nous fûmes autorisés à poursuivre notre voyage. — Tout le reste, mon petit, est de l’invention d’un journaliste. Ces gens sont terribles ! Lorsque, plus tard, tu liras des anecdotes sur ta grand’mère tu voudras bien en prendre et en laisser. »

Elle avait l’esprit précis, sans rien de sec.

D’autres scrupules la travaillaient : ce fut à son fils qu’elle les confia ; c’est de lui-même que j’en tiens le charmant aveu.

Chez moi, j’ai toujours eu devant les yeux, dominant la desserte de la salle à manger (elle s’y trouve encore), une grande toile, de peinture assez médiocre, datée de 1834, qui représente bonne-maman et son frère dansla Sylphide. Le danseur, vêtu d’un costume écossais tout à fait impeccable, dort au fond d’un vaste fauteuil à oreillettes, la danseuse, en jupe de souple gaze, est agenouillée à ses pieds. Cela se passe dans la haute salle de quelque manoir.

« Un jour, disait la vieille dame, tu expliqueras bien au petit que jamais je n’ai paru en scène avec une jupe aussi légère. Je veux qu’il le sache : ce tableau pourrait l’étonner à juste titre. D’autre part, lorsque l’empereur Nicolas de Russie me fit danserle Dieu et la Bayadèreà Pétersbourg, il chargea un chambellan de me transmettre, dès la chute du rideau, ses compliments sur la parfaite retenue que j’avais mise à interpréter cette œuvre qui, jusque là, passait pour indécente. »

Ma chère bonne-maman était en partie de souche luthérienne ; je vous l’ai dit.

Je fus élevé par mes parents dans son atmosphère : ils me voyaient avec plaisir écouter ses récits, lui poser des questions absurdes ou naïves, l’accompagner dans ses promenades, m’imprégner d’elle en quelque sorte. Vieillesse admirable d’un corps robuste, sans tares, d’un esprit sensé, ouvert et charitable… Il naissait d’elle une ambiance exquise, faite de douceur, de philosophie, de tranquille gaîté : ceux qui l’approchèrent à cette époque, ceux surtout qui furent ses amis, en subirent le charme prenant. Mon père l’adorait, ma mère disait que son seul regard donnait de l’apaisement. Comment ne l’eussé-je pas aimée ?

Elle conservait avec grand soin, dans un petit coffret en bois des îles, le plus singulier, le plus touchant souvenir de ses jours illustres : deux chaussons de soie noire qu’elle portait, ce soir de gala où, pour la dernière fois, elle parut devant le public. Dans sa loge, elle les signa l’un et l’autre, à l’encre, inscrivit, non sans quelque mélancolie, je pense, la date décisive et les coucha pour toujours au fond du coffret d’amaranthe… Pour toujours, non : pas tout à fait.

Mon père m’a conté qu’à l’époque où bonne-maman venait de se retirer en Provence, une jeune amie qui lui rendait visite s’étonna de l’élégance menue, de l’invraisemblable étroitesse de ces chaussons, qu’elle lui montrait, déclarant qu’ils n’étaient à la mesure d’aucun pied de femme. Bonne-maman tâchait de la convaincre et n’y parvenait pas : la dame s’obstinait à douter, pour des raisons de bon sens, supposait un défaut de mémoire, alléguait l’effet réducteur des années sur ce très peu d’étoffe cousu à ce très peu de cuir.

« Et cependant, j’ai dansé, portant ces mêmes chaussons.

— Non, chère Madame, ce n’est pas croyable !

— Je vais donc vous le prouver. »

D’une main preste, elle déboutonna ses bottines de jardin, se déchaussa, saisit le chausson de droite… oh ! ce fut l’affaire d’un instant !

Déjà la personne incrédule s’extasie, lève les bras au ciel, se confond en excuses bavardes, quand se révèle à ses yeux un spectacle assez imprévu. — L’ancienne Sylphide s’est levée, elle avance son pied droit, se recueille, puis, d’un mouvement soudain, plein de grâce encore, fait, en pinçant la jupe trop longue, une pointe sur ce pied chaussé de noir : une pointe de très courte durée, une pointe presque insaisissable, une pointe à peine, si l’on peut dire, mais une pointe !

Et l’on n’apercevait, aussitôt après, dans le large fauteuil de satin bleu, que la vieille dame de tout à l’heure, un peu essoufflée, qui souriait avec malice.

Que n’étais-je là pour voir cette scène ? que n’ai-je pu en recueillir directement le souvenir exquis ?

Elle eut son commentaire, bien des années plus tard, à une époque où la danse de théâtre avait retrouvé tout son prestige, où les ballets faisaient, encore une fois salle comble, où l’on se laissait enchanter, comme jadis, sous le couvert de rythmes, de gestes nouveaux, de couleurs nouvelles.

Une admirable danseuse venait de dîner chez moi avec quelques amis et ne cessait de me faire parler de bonne-maman. — Au gré de ceux que sa grâce ravissait, elle aussi devait se retirer du théâtre trop tôt. Est-ce pour cela qu’elle me posait tant de questions, et si diverses ? A certaines je ne pus répondre : questions de métier précises, détails de chorégraphie qui passaient de loin ma compétence. — Elle m’aidait alors et tâchait de me mettre sur la voie, puis souriait et s’indignait en même temps d’une ignorance à ce point grossière.

« Vous devriez tout savoir d’elle ! tout !… Vous aimez mieux écrire des livres ? Est-il possible ! »

Une dentelle, un châle, un bijou, une paire de castagnettes d’ébène lui procuraient l’émotion la plus touchante, faite de sympathie, d’active curiosité. Je lui montrai enfin les deux petits chaussons de soie noire… Elle ne dit mot. Je les lui confiai quelques instants : elle les tenait dans ses mains ouvertes sans oser vraiment les prendre. Son expression respectueuse et grave était belle à voir. Un peu craintive, elle les couvait des yeux, comme l’on regarde de près un oiseau… Pensait-elle que les deux chaussons magiques fuiraient soudain, dressés sur leurs pointes et s’échapperaient entre ses doigts ?

« Cher Monsieur, dit la jeune danseuse en me rendant les objets de son culte, je dois créer, lundi prochain, ce nouveau ballet dont je vous ai souvent parlé et que j’aurai tant de plaisir à danser enfin. J’y paraîtrai dans un costume que madame votre grand’mère aurait pu porter elle-même : très romantique. Je compte que vous viendrez me voir dès que je sortirai de scène, le rideau baissé… J’aurai peut-être à vous présenter une… requête et, comment dirai-je ? à vous communiquer quelque chose. »

Etrangère, dans son français de conversation facile et courant, se glissait parfois un mot incertain.

Je ne manquai pas d’être exact au rendez-vous — Ce soir-là elle fut plus exquise que jamais, d’une grâce langoureuse, très romantique en effet, et ce n’était pas seulement dans sa jupe souple et gonflée que j’imaginais bonne-maman, mais bien dans tout son rôle.

La salle semblait prise de folie ; on la rappelait à grands cris et le bruit des applaudissements me parvenait comme un tumulte, en ce coin des coulisses où je m’étais glissé.

Elle parut. Je lui baisai les mains, mais coupant court aux compliments dont j’accompagnais mon salut, elle demanda, à sa femme de chambre qui passait, un stylographe.

« Voilà, dit-elle, cher Monsieur : vous m’avez donné un trop grand bonheur, après dîner, chez vous. Il faut marquer la date. Voulez-vous poser à distance respectueuse des deux petits chaussons noirs, je veux dire pas trop près, (mais pas trop loin non plus !) ce gros vilain chausson rose ? »

Elle se déchaussa du pied droit et inscrivit sur la soie une dédicace datée… La « communication » était faite.

Madame, si les hasards de la vie vous ramènent jamais en France, m’accorderez-vous l’honneur de dîner encore à cette table où vous fûtes déjà reçue ? Vous y trouverez, j’espère, les mêmes amis qu’à votre premier passage et pourrez voir le chausson rose posé ni trop près ni trop loin des chaussons noirs, ainsi que vous m’en exprimiez le désir.

Enfant, je savais déjà que la gloire avait touché bonne-maman, qu’elle se différenciait de façon nette des autres êtres qui m’entouraient, non point par son âge seulement, mais par sa renommée, par cette atmosphère singulière qui régnait dans son voisinage et qui dépaysait en quelque sorte. Je ressentais l’influence chérie, je m’attachais à la subir, j’y trouvais d’incomparables délices.

Après-midi d’été parfaites où elle daignait me dire, tout en travaillant à un ouvrage de tapisserie :

« Ottavio, tu vas me rassortir ces trois brins de laine et, si tu veux, je te raconterai des histoires…

— Oh ! oui, bonne-maman ! »

Elle s’étonnait, paraît-il, que j’eusse un tel goût pour ses récits :

« Je dois ennuyer le petit avec mes vieux radotages. »

M’ennuyer !… je la suivais chaque fois vers des pays enchantés ; elle éveillait en moi le goût du rêve, le goût des longs voyages et me montrait par ses phrases simples et cursives, mieux que n’eût fait nul autre narrateur, des spectacles dont mes yeux restaient éblouis.

« Ce soir-là, l’empereur d’Autriche donnait une grande fête en l’honneur du mariage d’une de ses filles… »

Assis à ses pieds, sur un coussin, je serrais entre mes doigts les écheveaux de laine, je cherchais le ton demandé, mais ne perdais cependant pas un mot du récit que faisait la voix un peu éteinte, toujours précise, qui me parlait des grands de la terre, de leurs amusements et des belles féeries où ils se complaisaient.

Mes parents s’en rendaient bien compte. A ce propos, maman fit même, un jour, à sa belle-mère de tendres reproches :

« Vous gardez vos souvenirs pour Ottavio ! nous en voudrions notre part et y trouverions autant de joie que lui, mais vous refusez d’évoquer le passé, chaque fois que nous vous en prions…

— C’est, ma chérie, répondit la vieille dame, que, m’adressant au petit et à lui seul, je puis me rappeler le passé dans tout son éclat, avec ses plus belles couleurs et cette fraîcheur qu’il n’a eue peut-être qu’à l’instant même où je commençais à le vivre. Le reste : les ombres, les défauts, les vilains traits du monde où j’ai passé, ne regardent pas un enfant et ne l’intéresseraient guère. Il trouve tout simple de se promener dans un rêve perpétuel, de n’admirer que des merveilles : ses yeux sont purs. Vous faisant les mêmes récits, mes souvenirs se présenteraient d’autre façon et souvent j’en aurais de la peine, au lieu que, parlant à Ottavio, je suis la première à trouver que tout est beau, gracieux, éblouissant. A ces moments, ma mémoire ne me fournit rien d’autre… Il comprendra bien assez tôt que, vénéré par son peuple entier un grand homme peut être quand même un méchant homme, une femme très belle, adorée par tous, une femme méchante. — Lorsque, plus tard, il se souviendra de sa grand’mère, je ne veux pas que ce soit par moi qu’il ait appris la vanité des choses et qu’il ait su qu’un décor de théâtre examiné de trop près n’est certes pas un joli spectacle. »

Je fus très ému quand, un soir, à Paris, bien des années plus tard, ce propos de bonne-maman me fut répété. Les histoires qu’elle me contait à moi me tenaient dans le ravissement. Elle parlait d’une voix reposée, très douce à entendre, et parfois un sourire spirituel animait le vieux visage ridé. Je me sentais heureux de rester immobile, assis à ses pieds, tandis qu’elle travaillait à parfaire quelque motif de tapisserie sur un encombrant métier dont craquaient les vis et les jointures.

La voici qui me distrait par une anecdote familière où j’entre sans peine, comme chez moi, un jour que je me suis réfugié auprès d’elle, craignant une semonce de mes parents.

« Allons ! ne te désole pas, Ottavio ! C’est très mal d’avoir fait un tour au jardin quand tu aurais dû recopier ta dictée, mais je ne pense pas que ton père te gronde beaucoup. Moi aussi, jadis, je fus paresseuse… Mais oui ! ta bonne-maman avec son bonnet et ses lunettes a été une petite fille, et quand il me fallait travailler, souvent je préférais autre chose.

« A l’époque où j’apprenais à danser, il arrivait parfois que l’on ne pût m’accompagner au cours. Mon père s’absentait fréquemment, ma mère donnait des leçons de harpe dont elle jouait à ravir ou faisait de la broderie qu’elle cherchait à vendre. Nous n’avions pas de domestique.

« Je partais donc seule et, j’ai honte de te l’avouer, Ottavio, quelquefois je n’allais pas bien loin ! Je flânais avec mes petites camarades, j’admirais les magasins, les fleurs, les beaux uniformes des officiers de la garde… Cela se passait à Vienne, la capitale de l’Autriche. A mon retour, je faisais de gros mensonges, mais comment ne m’aurait-on pas crue ? Danser, ça donne toujours très chaud : il faut changer de linge… J’avais donc soin de mouiller à la fontaine celui que je rapportais dans mon cabas. Alors maman m’offrait à boire une tasse de bouillon ou un verre de vin de Bordeaux, pour que je ne prisse pas froid… Non, Ottavio, tu ne dois pas rire : c’était très mal… »

Mais elle riait avec moi.

« Je mentais aussi d’autre façon.

« Quand des amis venaient passer la soirée chez nous, on ne manquait jamais de me faire danser, ce qui m’amusait beaucoup. Alors je composais des pas, des danses au gré de ma fantaisie et disais que mon professeur me les avait enseignés. Je ne sais vraiment trop ce que j’exécutais devant nos amis rassemblés, mais souvent je les voyais pleurer, ce qui me rendait toute fière. Je dansais aussi quand maman jouait de la harpe ; l’inspiration me venait d’après le sentiment de la musique, comprends-tu, mon petit ? et, plus tard, cela m’a beaucoup servi pour varier ma danse. N’empêche que, petite fille, je disais toujours que je répétais la leçon du professeur, afin d’arrêter la critique. Cela, Ottavio, était très vilain car, en somme, je manquais de courage…

« Et puis, un jour, ce fut le vent qui m’apprit à danser. Tu entends bien ? le vent ! Il soufflait fort. J’eus grand’peine à traverser la terrasse de notre maison. Il me jetait à gauche, il me jetait à droite ; je crus tomber, j’étais furieuse et ne pouvais avancer, quand, tout à coup, je pensai que ces mouvements saccadés et brusques manquaient de grâce. J’essayai donc de m’arranger avec le vent, de m’allier à lui, de le tromper en l’occupant à souffler sur mon châle, de me faire pousser, tandis que j’esquissais une glissade, de tourbillonner moi-même, à ses côtés, comme s’il me servait de danseur, et soudain de le fuir en me mettant à l’abri du coin de la maison d’où je le narguais à mon aise.

« C’était l’idée d’une danse nouvelle. J’en fis, dix ans après, un pas qui fut célèbre, quelque temps, à l’Opéra de Paris et me valut les compliments de toute la cour. Il s’intitulait « Nymphe perdue dans le vent ».

— Encore, bonne-maman ! Encore !…

— Et, maintenant, va recopier ta dictée. »


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